‹ Iconographie romaine (volume 4)Chapitre 37 sur 94 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

Le plus grand et incontestablement le plus célèbre des écrivains en prose de tous les âges, et, j'ose dire, dans toutes les langues, fut Marcus Tullius Cicero, communément appelé Cicéron. Sa renommée s'est tellement répandue dans tous les siècles et dans toutes les contrées où l'on a quelque idée de la littérature, qu'il scroit aiiporfln de rptr.irer ici en détail Fbisloire de cet

homme extraordinaire : d'ailleurs cette tâche a été très bien remplie par un excellent biographe'.

(i) J'ai publié ce monument unique dans séparée du buste , appartient, sans le moin-

l' Iconographie grcc{/uc, pi. xxviu, n" i dre doute, à l'iierinès : les bords de la cas-

et 2. sure des deux morceaux en donnent la

(a) Cet hermt'S, dans Y Indicazione an- preuve; et nioi-mèinc, fort jeune alors, j'en

tùjuaria délia villa yilhani , parfti. l'abbé ai vu f.iire la icuiiion dans l'atelier île res-

Morcelli, est coté \\° Si^ji^; dans la iioii\elle tauration de feu .^I. Paul Cavaceppi. /«f/Zc-acjowe, irnpriiiu'-eà Home en i8o3, il (3) Conyers Middlcton , Ifistor} ofihc

se trouve souo U- n» 376, La lète, quoique lij'c ufCicvru {/Iisioirc lic la vie de Ci-

242 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. I.

Ciup. IV. Mais, comme ce môme personnage qui figure d'une manière

Peasonnoges ,1- g| éclatante (laus riiistoirc des lettres a joué en même temps un

lustrcsdansl lus- «^ l

toire liitcr. dos j.^dc fort intcressaiit dans la carrière de la politique et dans les PI ;(,f annales de sa jiatrie , je pense qu'avant de me livrer aux recherches iconographiques sur ses portraits, je dois, pour ne pas m'écarter de la méthode que j'ai suivie dans cet ouvrage, indiquer les époques des événements les plus remarquahlcs de sa vie, et tracer avec le plus d'exactitude possihle les principaux traits de son caractère.

Cicéron étoit né l'nn io6 .nvnnt l'ex-o oLiéilenne (648 de la fondation de Rome) d'une famille honnête' du municipe romain di Arpinwn , ville du pays des Volsques, comprise alors dans le nouveau Latiiim. Ses parents, jaloux de lui donner de l'éducation, le conduisirent, dans un âge fort tendre, à Rome, où ils avoient une maison, et confièrent son instruction à quelques maîtres grecs qui lui enseignèrent la langue et la littérature de leur pays. Le jeune élevé ne tarda pas à s'y distinguer, et réunit hientôt à cette étude celle des lois romaines.

A dix-huit ans (l'an 89) il fit une campagne dans la guerre Sociale; sous les ordres de Sylla , lieutenant alors du consul Strahon qui conimandoit en chef rette ormép. La guerre étant finie, et des dissensions plus funestes encore, les guerres civiles de Marins et Sylla, ayant succédé aux mouvements de l'Italie, Cicéron resta étranger à tous les partis, et continua ses études. A vingt-six ans (fan 81) il débuta dans la carrière du barreau.

céron). Cet ouvrage, qui a été traduit par Les autorités que je ne cite pas dans le cours

Fabbé Prévost, peut être regardé comme de cet article se tiouvent indiquées ou rap-

une des meilleures histoires de cette pé- portées dans l'ouvrage de Middleton. riode (le la république romaine, quoique (i) Aurelius Victor rfe Firis illustribus,

l'auteur ail jugé des hommes et des choses c. lxxxi, est le seul auteur qui assure que

toujours dans le sens de Cicéron lui-même. Je père de Cicéron éroit chov.ilier romain.

xu.

PERSONNAGES ILLUSTRES. 243

L'année suivante il entreprit Li défense de Sextus Roscius d'A- CHiP. iv. meria contre les attaques de ses ennemis, qui étoient protégés ,f/,'°^°'î3'h'il. par un favori de Sylla. Ce plaidoyer élociuent et hardi éleva tout «°'^^ /'""• <^"

^ ./ 1 i/ -i Romains.

d'un coup le jeune orateur au premier rang entre ses émules , et p, son succès lui acquit une réputation qu'on pourroit dire prématurée ; mais ce bonheur ne le séduisit point; et, voulant compléter lui-même son éducation, il quitta Rome, et employa deux années à visiter les écoles les plus célèbres, soit d'éloquence, soit de philosophie, qui existoient alors dans l'ancienne Grèce ou dans TAolo mineure, particulièrement celles d'Athènes et de Rhodes. Les premières leçons qu'il avoit reçues, et son caractère, semblent lui avoir fait préférer les maximes de l'Académie et le goût des rhéteurs rhodiens'.

De retour de ses voyages, le jeune orateur épousa Terentia, dont la fortune et les liaisons de famille lui facilitèrent l'accès des magistratures. Il étoit âgé de trente-un ans lorsqu'il sollicita la dignité de questeur, qu'il obtint pour l'année suivante. Dès ce moment il fut admis aux assemblées du sénat; et le sort lui destina la Sicile. La commission des questeurs ne durant ordinairement qu'une année, Cicéron revint à Rome en l'an 74, et suivit assidûment le barreau, qui étoit alors nue des routes les plus sûres pour arriver à la fortune et aux dignités de la république. Ses espérances ne furent point trompées; Tan 70, désigné édile, il se signala dans l'accusation de Verres, la seule qu'il ait entreprise dans le cours de sa vie; et l'exil de ce grand coupable fut une folblc et tardive satisfaction donnée aux malheureuses victimes de son insatiable avarice et de sa froide férocité.

Edile en 69, Cicéron fut préteur en 66. L'exercice du barreau,

(1) IMolou «le Blindes otoit un des ni.iîtrcs de liltciaturc qu'il avoit eus à Rome.

244 ICONOGPtAPHIE ROMAINE. Part. I.

CiiAP. IV. qu'il n'iulerrompoit pas même pcudaut ses magistratures, se- Personnages il- çf)jj^]Qij ggg projets (l'anibitioiî , et lui conservoit sa popularité.

Jiisircs dans I lus- 1 J ' 11

toirc littLT. des ]) ('[()jf prrteur, et il l)ri<ruoit le consulat, lorsqu'il liarangua le

Bomains. ' ' *^ '1 '^

PI. MI peuple ]K)ur lui l'aire adopter la loi que le tribun Manilius avoit jiroposée, cl qui, donnant à Pompée le commandement dans la guerre contre Mithridate, mettoit à la disposition du général des moyens extraordinaires et une autorité sans bornes dans tout l'Orient. Le succès de Pompée favorisa l'élévation de Cicéron, qui, presque sans obstacle, deux ans après, fut déçigué consul pour l'année suivante, 63 avant l'erp cluéiienne, 6gi de la fondation de Rome.

L'histoire du consulat de Cicéron occupe une place distinguée dans les annales romaines. Le consul découvre la conjuration dont Catilina étoit le chef; il la déjoue, et punit promptement les coupables, en vertu de l'autorité illimitée que le sénat avoit conférée aux consuls pour sauver l'état. Le sénat avoit décidé, sur la proposition de Caton, que les conjurés seroient mis à mort. Cicéron les fait exécuter tous , sans excepter Lentulus Sura, issu d'une des familles les plus illustres, et alors préteur. Les conjurés avoient reconnu, en présence du sénat, leurs cachets sur des lettres qu'on avoit surprises , et qu'on regarda comme une preuve suffisante de leur crime ; mais ils ne furent point entendus; aucune défense légale ne leur fut accordée; aucune autre forme de jugement ne précéda leur supplice.

Plusieurs sénateurs, dans l'émotion que ce danger public avoit causée, reconnoissoient Cicéron pour le sauveur de Rome, et le proclamoient le père de la patrie; tandis que cette procédure extraordinaire effrayoit un grand nombre d'autres citoyens, même parmi ceux qui n'appartenoient pas à ce parti remuant et anarchique, dont on craignoit, avec raison, les entreprises.

PERSONNAGES ILLUSTPŒS. 245

Un des nouveaux tribuns, Métellus, empêcha Cicéron de parler ch^p. iv. au peuple le dernier jour de sa maeistrature ; mais le consul, en Pf"o"»»g«f J-

11 J O ' lustres dans 1 his-

prononcant le serment d'usac^e en cette circonstance, y ajouta «"'"^^ '•""• '^"

1 ^ o ' ^ J Romains.

f[ue lui seul avoit sauvé l'état. p, x^

Durant les cinq années qui suivirent, le crédit de l'exconsul décrut sensi])lement. Pompée, Crassus, César, le ménageoient, mais ils ne Taimoient pas. Il voulut faire punir l'attentat que Clodius avoit commis dans les mvsteres de la Bonne Déesse: mais sps poursuites inutiles ne servirent qu'à aigrir contre lui les ressentiments de o*- jeune patricien, qui tenoit par alliance au tribun Métellus, et par inclination aux ennemis de Cicéron. Les conventions secrètes qu'avoient faites entre eux, en l'an 60, les trois personnages puissants que nous venons de nommer , avoient rendu presque nulle son influence dans les affaires publiques, qu'il s'obstinoit cependant à ne point quitter. Quelques expressions imprudentes qui lui échappèrent l'année suivante , sur l'état actuel de la république, irritèrent les triumvirs. César, alors consul, fît passer Clodius dans une famille plébéienne au moyen d'une adoption simulée , afin que le nouveau plébéien pût aspirer au tribunat du peuple. Il l'obtint en 62 , et se hâta de se venger de Cicéron.

Presque aussitôt qu'il fut en place, il proposa une loi dont le but étoit de faire punir le meurtre illégal de tant de citoyens illustres immolés dans la conjuration de Catilina. Cicéron, frappé par cette loi, trouva un parti puissant dans l'ordre des chevaliers , dont il soutenoit constamment les prétentions dans le sénat, et dont il favorisoit les demandes relatives aux finances de l'état, dont l'exploitation sembloit appartenir exclusivement à cet ordre. Mais toute résistance ayant paru inutile et même dangereuse, les amis de Cicéron lui persuadèrent de quitter sa

to Bomaiiis

24G ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. f.

c.ir. IV. patrie, où la loi de son exil et de la confiscation de ses biens ne Personnages il- jj,j,j,j .y^^ .^ être promiilaoée. Ses propriétés furent presque aus-

lastresdansl lus- J 1 O Ai 1 \l

iie littùr. des jjitôt dévastécs , et ses maisons détruites par le feu. pj J.JJ L'illustre exilé jJassa la nier, et se rendit d'abord dans la Ma-

cédoine, et de là dans rEj)ire. Mais le public qui, lui tenant compte de la pureté de ses intentions, le croyoit traité trop sévèrement , ne tarda pas à désirer son rappel ; et ses amis ne désesjiéroient pas de pouvoir l'obtenir. Ils osèrent même le négocier ouvertement l'année suivante, épocpie où les triumvirs, déjà fatigués de l'insolence et de la témérité de Cloduis , ne crurent pouvoir mieux comprimer ses efforts séditieux qu'en rappelant à Rome son éloquent ennemi. Le crédit de quelques tribuns qui le favorisoient, l'intervention des deux consuls et d'une grande partie du sénat, firent abroger la loi de bannissement; et Cicéron j)ut rentrer dans sa patrie. Il la revit le 4 sejitembre de l'an 57, et il y fut accueilli avec transport par les citoyens de tous les ordres, reconnoissants des services qu'il avoit rendus, et admirateurs de ses talents.

Cicéron , depuis cette époque , instruit par une triste expérience , ne se mêla plus des affaires publiques qu'au gré des triumvirs : son éloquence fut employée suivant leurs désirs, tantôt pour faire confirmer et prolonger les commissions de Crassus et de César ' , tantôt pour faire donner à Pompée de

(i) Cicéron, qui aimoit et cultivoit la même di^ns son V^ livre de Dit^inatione un

poésie grecque et latine, avoit composé un fiagment de son poëme en l'honneur de

petit poëme à la louange de César, et le lui Marius ; et Voltaire, qui l'a cité et traduit

envoya dans les Gaules {£p. ad Quiiitum {Rome sauvée, prêt'. ), en parle avec des

fralrem, l.III, ép.ix; Habeo absolulum transports d'admiration. Voltaire ne veut

suave, ut mihi videtui; 'Î7ra; ad Cœsarem: pas admettre que l'auteur de ce beau mor-

voyez aussi la lettre viii du même livre , la ceau ait pu faire le vers que lui attribue Ju-

xv"= du 11'; et, dans les Lettres à .Jtticus, vénal, ( Sat. x, v. 122 ) : il le trouve trop

la V* du liv. IV). 11 nous a conservé lui- ridicule. Mais peut-ctrc a-t-il suivi trop lé-

PERSONNAGES ILLUSTPŒS.

nouveaux honneurs , et des pouvoirs extraordinaires. Cicéron chap. iv. s'occupoit cependant des affaires des particuliers et des siennes ,J,'"°^3l!'s. propres. Il se fit dédommager par le public des pertes qu'il avoit p^^^^^"^'■ ^" essuyées pendant son bannissement. Il prit avec chaleur la dé- pi. xii. fense de deux tribuns du peuple qui avoient contribué à son rappel: il fut heureux dans celle de Sextius; mais il n'eut pas le même succès en plaidant pour Milon , qui , dans une rencontre fortuite, avoit tué Clodius son ennemi, l'ennemi de Cicéron et de la tranquillité publique.

La postérité doit une ctcx-ncllo roconnoisGoncc à cet orateur philosophe pour avoir employé ses loisirs au profit de la littérature latine, qu'il a enrichie d'excellents traités sur la philosophie, l'éloquence, et la politique, dont la plupart font encore notre admiration et nos délices.

Cependant la jalousie de Pompée, à qui la mort de Crassus ne laissoit d'autre rival que César, fit adopter par le sénat une

gèrenient l'opinion du satirique, quidésapprouvoit ce vers à cause du jeu de mots,

0/ort«NATAM NATAM me coriiulc Romarn !

C est une espèce de purechais que les langues anciennes permettoient quelquefois d'après l'exemple d'Homère (//. , B , v. 6o3, 604 ) et des vieux poètes latins. Tels sont le Seminaque innumero numéro de Lucrèce , 1. II , V. io53 , adeam ad eam de Térence, etc., qui sont iiidicpic's dans le Cicero a caluuiniis viiidicatui de Schott, cliap. x, opuscule inséré dans le premier volume du Cicéron de Verburg. Il faut encore remarquer que nal<iin, ici, ne signifie pas née, connue l'a traduit l'auteur de ces vers trançois où l'on a voulu imiter la consonance du vers latin :

« G Rome fortunée,

« Sous mon consulat née ! »

Cicéron n'a pas voulu dire que, sous sou consulat, Rome étoit née à une nouvelle et

lieiireusc vie. Ce participe NATAM tient la

place de celui du verbe esse , qui n'en a pas, et signifie seulement que Rome étoit heureuse d'avoir eu Cicéron pour consul. Les Latins ont employé le participe de «<7.vcor dans le même sens que les Grecs leur yi^/Ko.wfi'oî, qui signifie également né ei étant. On pourra expliquer par ce moyen la phrase de Cornélius Nepos : Atinor quinque et viginti annis natus {Ilannibal . c. m); celle (le Plante : Argentuiii rcddunt iiato neiniiii ^/'.u-ndolus, m , 6i) ; et bien d'autres semblables.

248 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. I.

c.ivr. IV. mesure qui exclnoit pcndaut cinq ans les nouveaux magistrats Pcisonnngrsii- jg l'administia lioii des provinces. Elles dévoient être confiées

ustresdaiisl lus- -l

oire littéi. des pendant ce teni|)s à d'anciens sénateurs tirés au sort parmi ceux

Romains.

PI xir 1"^ "^" avoient jamais gouverné aucune; c'est-à-dire qui n'avoient jamais eu de commandements militaires. Cicéron fut de ce nombre', et il partit, à son grand regret, pour la Cilicie. L'année précédente il a voit remplacé Crassus dans la dignité d'augure.

Le nouveau proconsul ne resta dans sa province que pendant un an, et il y réprima les montagnnrds de fAmanus, qui, par leurs brigandages , inquiétoient les sujets de Rome : il j^rit ou détruisit plusieurs de leurs bourgades; une entre autres, nommée Pindenissus , f[ui étoit très forte par sa position. De retour à Rome, il se flattoit que ses exploits militaires lui vaudroient l'bonneur d'un triomphe ; espérance ambitieuse et vaine qu'il faut pardonner à l'exaltation de son amour-propre.

Mais les temps demandoient d'autres soins : la guerre civile entre César et Pompée étoit allumée. Le proconsul des Gaules avoit passé le Rubicon. Cicéron hésita long-temps entre les deux partis qui le recherchoient l'un et l'autre : il se décida enfin pour celui de Pompée, et quitta fllalie pour le rejoindre en Epire. Quintus son frère l'y accompagna, quoique attaché à César, sous lequel il avoit servi avec distinction ; mais il crut devoir suiv re le sort de sou frère, dont le crédit favoit toujours soutenu dans la carrière des honneurs.

Arrivé au camp de Pomj)ée, Cicéron y fut bien reçu, et eut

(i) Il avoit renoncé, dans le temps, au vu qu'Hortensius avoit fait de même. Les

droit qu'avoient les consuls et les préteurs grands orateurs avoient beaucoup d'intérêt

de demander une province à gouverner en à rester dans la capitale, sortant de leur magistrature. Nous avons

PERSONNAGES ILLUSTRES. i^g

le plaisir de voir que Marcus Brutiis Vy avoit devancé. Mais , c.p. iv.

., - 11 ' '•! 1 1' 4. Personnages il-

maigre cet accueil, pendant toute 1 année qu il y passa clans i at- i„3,,esaansrhistente d une affaire décisive, il paroît qu'il n'étoit pas content de '^^IT' ''^ lui-même, et qu'il mécontentoit souvent les autres par ses jalai- pi.xii. sauteries qui n'épargnoient personne'. Il étoit retenu à Dyrrliacliium par une indisposition , lorsque la grande querelle fut décidée à Pharsale ; il renonça aussitôt aux foibles espérances du parti vaincu; et, résolu de faire sa paix avec César, il fit route pour Brindes, où il débarqua vers la fin d'octobre de l'an 45.

C'est dans ce lieu qu'il rencontra César au mois de septembre de l'année suivante. Le vainqueur, conformément au système de bonté et de clémence qu'il avoit adopté , accueillit bonorablement Cicéron, et le traita par la suite plutôt comme un grand orateur et un grand écrivain que comme un homme d'état. L'amour-propre de Cicéron ne dut point en être flatté. Cependant, lorscpi'il prononça en faveur de Marcus MarccUus , de Quintus Ligarius, et du roi Dejotarus, ces plaidoyers admirables où l'éloquence fut si bien inspirée j)ar l'amitié, on put s'apercevoir que les intérêts de l'état et les considérations politiques ne fournissoient pas à sou éloquence les traits les moins touchants ou les moins sublimes. Son succès fut complet dans ces affaires délicates et difficiles. Il employoit le reste de son temps, comme sous le triumvirat, à composer des ouvrages; et, en faisant parler à la philosophie une langue nouvelle , il enrichissoit la sienne

(i) La conversation de Cicéron étoit, en (Cicéron, Epist. adjamil., 1. XV, a i) ; et,

toute occasion, assaisonnée de reparties après sa mort, 'l'y ron en avoit publié une

spirituelles et de mots piquants qu'il ne collection oii l'on auroit ilesiré plus de

luénageoit pas nièuie dans les assemblées choix (Quintilicii, /. O., liv. VI, c. in),

les plus respectables. Trebatius en avoit re- Voyez aussi Plutarque, Ciccro, §. a5 à 27 j

cueilli un volume entier, qu'il lui adressa et Macrobe, Suiurnal , liv. 11, c. m.

25o ICONOCRAPHTE ROMAINE. Part. 1.

Chvp. IV. (les termes et des expressions didaetiques des écoles grecques. Personn,,g,sii- jj ^.^ -^ • iraïKiuilIc SOUS la dominalioii de César, que, lors

Uistros dans 1 lus- J ' i. '

toirc litiér. des (\q j^ sccoiidc cuerre d'Espagne, il ne semble pas avoir désiré le

Rom.iiiis. ^ ,

PI XII succès des fds de Pompée '.

Mais, dans cette période de sa vie plus que dans aucune autre, les chagrins domestiques vinrent troubler les paisibles occvipations de l'homme de lettres. Les sommes fort considérables qu'il avoit prêtées à Pompée, en Epire, l'ayant mis dans une sorte de gêne, le rendirent un peu trop sensible aux désordres qu'à son retour il trouva dans ses affaires domcatiques , et qu'il attribua à sa femme. Terentia, qui avoit donné à Cicéron deux enfants chéris, fut répudiée après trente ans de mariage. Une jeune et riche héritière, Publilia, accepta la main d'un sexagénaire et prit la place de la mère de Tullia. Mais la mort de cette fille bien aimée afflic^ea si profondément son père, que, ne pouvant supjiorter ni l'indifférence ni les consolations de sa nouvelle compagne , il s'en délivra par un second divorce. Quintus et son fils lui causèrent encore de nouveaux chagrins. Ce dernier, pour excuser auprès de César la défection de son père , en accusoit indiscrètement l'influence de son oncle. L'ancienne et fidèle amitié d'Atticus éloit doue presque le seul refuge qui restât à Cicéron, et sa ressource la plus assurée''.

Mais un événement imprévu le rejette tout-à-coup dans le tourbillon des affaires, et réveille son ambition. Brutus, Cassius, et leurs complices, ont massacré César en plein sénat, et sous les yeux de Cicéron lui-même. Il se livre alors à une joie

(i) Voyez sa correspondance avec Cas- dès leur première jeunesse, fut resserrée

sius {Epist. ad faiiiil., liv. XV, cp. xvii de plus en plus et pour toujours dans les

et xix). voyages de Cicéron à Athènes, oii Atticus

(2) Cette amitié, qui avoit commencé denieuroit alors.

PEPtSONNAGES ILLUSTRES. a5i

excessive; il regrette de n'avoir pas été appelé au complot; il cniP. iv. déclare hautement au public et son apiirobation de l'attentat et P^^ounages .1-

■l i A lustres ciansl his-

son attachement aux conspirateurs. Quarante ans passés dans *°''^^ .''""• "^"^

Romains.

la carrière politique ne l'avoient encore assez éclairé ni sur l'in- p, ^n. constance et la corruption des Romains de son temps, ni sur la nécessité de chanirer de gouvernement.

La force des circonstances et l'habileté de Marc-Antohie, qui étoit alors consul, répriment bientôt ses élans, et lui inspirent de nouvelles craintes. La cause des meurtriers de César n'est déjà plus populaire ; les inimitiés d'Antoine et de Cicéron s'aigrissent : le jeune Octave arrive ; il se brouille avec Marc-Antoine; les soldats qui avoient servi sous son pcre adoptif le secondent; le peuple le favorise; et Cicéron semble avoir oublié qu'il est l'ami de Bru tus. Il ne se regarde que comme l'ennemi de Marc-Antoine, et il emploie tous ses talents et tous ses efforts pour seconder Octave, qui s'est déjà fait une armée, et que le sénat, excité par Cicéron, a déjà fait l'égal des deux consuls. L'aveuglement de l'orateur est tel, que les lettres de Brutus ne peuvent plus lui faire sentir ni le danger de sa position, ni celui de la république'. Ses imprudences avoient déjà eu des suites irréparables. Octave, après la bataille de Modene, où périrent les deux consuls , vient à Rome, se fait élire à une de leurs places, se déclare ouvertement contre les meurtriers de son pcre, et les fait condamner par une loi. Il retourne ensuite clans la Gaule Cisalpine, sous le prétexte de s'opposer à Marc-Antoine cl à Lépide ; mais réellement pour se raccommoder avec ces chefs , qui avoient été les amis et les créatures de César, et brùloient du désir de le venger.

(i) Voyez, dans les Epist. Ciccronis ad première est adressée par IVIarcus Brutus à

M. Brutum, les lettres \\i et xvii , dont la Cicéron lui- même j l'autre, à Atticus.

252 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. I.

Cinr. IV. Au mois de novembre de celte même année, 4^" avant Jésus-

lu^i^l^eTdanfriiî" Cliiisl, Ics iFois grncraiix se dcelarent triumvirs pour l'arrangetoire liit,;,. tics ment de la rrpu])liquc, dressent leurs tables de proscription, et pj. XII y inscrivent Cicéron et toute sa famille.

Sou fils étolt absent et dans le camp de Brutus: le père apprend la nouvelle de son propre danger dans une de ses maisons de plaisance d'hiver, située sur le bord de la mer. Sa fuite étoit facile; il pouvoit choisir pour retraite ou la Grèce, où Brutus commandoit, ou la Sicile, qui étoit au pouvoir de Sextus, fds de Pompée; mais il hésite, et semble préféror la mort à un second exil'. Le 7 décembre, les satellites des triumvirs l'atteignent près de Gaëte : il étoit dans une chaise à porteurs. Au bruit que font les sicaires, il s'arrête, et offre sa tête à leur chef: c'étoit un certain Popilius Lœnas que Cicéron avoit autrefois défendu dans un procès capital. Ce scélérat, également ingrat et lâche, le fait mettre à mort, et porte lui-même à Rome la tête et les mains de son bienfaiteur : on les expose aux yeux du public sur cette même tribune qui avoit tant de fois retenti de sa voix éloc|uente , soit f[u'il tonnât contre les ennemis de la patrie, soit qu'il s'élevât pour défendre l'innocence et la vertu, ou pour éclairer le jjeuple sur les intérêts de l'état. Ce triste spectacle émut tous les cœurs sensibles , et augmenta la consternation générale. Quintus et sou fils ne purent se so-ustraire au même sort.

Ainsi périt, à l'âge de soixante-cpatre ans, cet homme à jamais mémorable dans l'histoire de son jiays, et plus encore dans

(1) Cice/-one>7i, cum cogi'tasset utrumne fragment rapporté par Séneque (Suasoria,

Brutinn an Cassiiim an Sextiun Fom- yiiy Tœdiunitancleni eum et/iigœet vitœ

peïumpeteret, omnia illi displicuisseprœ- cepit, dit Tiie-Live dans un autre fragment

ter iHortem. Cremutius Cordus, dans un rapporté au même endroit.

PEPiSONNAGES ILLUSTRES.

ij

l'histoire des lettres. Il eut beaucoup d'ennemis de son vivant; chap.iv. il eut des détracteurs après sa mort. Deux défauts semblent ^'^'^^""^g';';'-

1 lustresclansl liis-

avoir terni son caractère, l'imprévoyance et la vanité. 11 se lais- ^"'"^ '''*^'^- ''"

' i^ ^ Romains.

soit trop aveugler par le présent, et ne portoit pas ses regards pi. xii. sur la suite de ses démarches et de ses mesures'. C'est ainsi qu'à son entrée dans les magistratures et dans le sénat, il prêta son éloquence aux projets de Pompée et des partisans du pouvoir tribunicien , qui tendoient à affoiblir l'influence de l'aristocratie; ce qui devint la cause de tous les désordres dont l'état et lui-même fuirent ensuite la victime : c'est ainsi qu'en s'abandonnant aux transports de son zèle pour la république, il précijîila l'exécution des conjurés sans les avoir entendus, et sans s'embarrasser ni de l'atteinte que donnoit cet exemple aux garanties de la liberté publique, ni des dangers auxquels il s'exposoit lui-même. C'est ainsi qu'il favorisa, presque sans s'en douter. Pompée et le premier triumvirat; et enfin c'est ainsi que, pour nuire à Marc-Antoine, il livra le sénat et la république au pouvoir du fils adoptif de César. D'autre part , sa vanité influoit si fort sur l'ojiinion cj^u'il se formoit des autres, f[u'il en changeoit à tout moment; et ces variations le faisoient flotter souvent entre les partis % et quelquefois j^asser de l'un dans l'autre.

(i) Utinam moderatiits secundas res , etforùus adversas , ferre potuisset ! nain utrœque ciim vénérant ci, mutari cas non posse rebatur (Pollion, dans un fragment rapporté par Séneque, toco cilato).

(2) Une lecuire alteniive de cette intéressante correspondance de Cicéron , qui nous adnu't à tous les secrets des erandes affaires de son temps, ne peut nous laisser de doute sur l'inconstance de ses jugements. Celle de sa conduite étoit remarquée même par ses contemporains. Macrobe(6'ar. ii, 3)

rapporte .î ce sujet un trait fort plaisant : Labérius, auteur estimé de mimes, espèce de farces usitées chez les Romains , fut obligé par César d'y paroître en public comme acteur. Pour le consoler de cette humiliation, le dictateur lui avoit accorde riionncuret l'apanage de chevalier romain. En cette qualité , Laiiérius alloit un jour l)icndre rang dans les places réservées au théâtre pour les sénateurs et les chevaliers, lorsque Cicéron lui ailresso l.i parole , et lui dit : (( Si nous n'étions pas si serrés, je vous

PI. XII

264 ICONOGRAPHIE ]10:MATNE. Part. I.

c.iAP. IV. Sa vanité trompée impriinoit un certain caractère de làclieté à Pe.sonnngcs.i- g,^ contluilc (lans les revers', et le faisoit souvent tomber dans

lustres dans 1 his- '

toire liiici. des ^xi\ état dc Ibiblcssc et de décfoiit (lu'il ne put touiours se dissimuler à lui-même^.

Mais , puisqu'une vertu parfaite ne se trouve pas dans les hommes, et qu'il faut admettre une compensation entre leurs bonnes qualités et leurs défauts, Cicéron, selon le jugement de Tite-Live, et même selon l'aveu de Pollion, l'un de ses détracteurs et de ses critiques, fut un grand homme, doué d'une énergie extraordinaire, digne d'une éternelle mémoire, et d'un panégyriste aussi éloquent que lui-même^.

Il est vrai que la vanité, qui faisoit le fonds de son caractère, influoit même sur sa manière d'écrire et sur ses talents oratoires; mais il seroit injuste de dire que cette influence ait été nuisible à la perfection de ses ouvrages. On voit bien, ainsi que d'autres l'ont déjà remarqué, que l'orateur, dans ses discours, ne se borne pas à ce qui peut servir la cause qu'il défend, et qu'il cherche encore à plaire et a se faire admirer: mais, comme il ne passe jamais les bornes c£ue le goût et la raison posent à ces

« inviterois à. vous asseoir auprès de moi. » C'étoitun sarcasme lancé contre César, qui venoit de créer un grand nombre de nouveaux sénateurs et de nouveaux chevaliers. Labérius, pour venger son bienfaiteur, repartit, sans hésiter: « Comment vous trouce vez-vous serré, vous qui êtes accoutumé (( à vous asseoir toujours sur deux sièges '^ n Voyez aussi, sur le surnom de Transfuge, que donnoient à Cicéron ses antagonistes, Dion Cassius ( XXXVI, f. 27) , et la déclamation contre Cicéron attribuée à Salluste. (i) Onuiiimi adversontin nihil ut viro dignuin erat tulit, prœter niortetn (Tite-

Livp, dans un autre fragment rapporté par Séneque , loco citato).

(2) Pour se convaincre de ces faits, on n'a qu'à lire dans sa correspondance les lettres vu, viii, et ix du I" livre aâfamiliares ; la xvin^ du 11'^ ; et la v* du IV* livre à Atticus ; la xiv* du II* livre ad Quintum

fratreni.

(3) Si cuis tamen virtutibus vitia pensarit, 'vir magnus, acer, memorabilis fuit, et in cujus laudes sequendas Cicérone laudatore opus fuerit ( Tite-Live, dans Séneque, loco cilalo).

PEPtSONNAGES ILLUSTPŒS. a55

légers écarts', et que d'ailleurs les agréments cVuii discours ne Chap. iv.sont pas toujours inutiles au succès de la cause , il est diffi- i^Jres°rns^rhîs' cile de lui faire un reproche 'de n'avoir pas imité l'éloquence toi^e liuér. des

^ ^ Romains.

plus serrée et plus mâle de Démoslhene. Dans ses ouvrages de pi. xu. rhétorique et de philosophie, il est plus orné que Platon; mais les Grecs de son temps, formés par les leçons de l'école d'Alexandrie , s'étoient eux-mêmes un peu écartés de cette élégante simplicité dont les écrivains antérieurs à Alexandre étoient les modèles; et Plutarque a remarqué fort judicieusement que Cicéron avoit fait sentir le piemicr à ac3 compati-iotes combien les charmes de la diction peuvent ajouter de persnasion et de force aux maximes de l'honnêteté et de la vertu'. Ainsi nous ne pouvons reprocher à l'orateur romain que ces retours perpétuels sur lui-même, sur ses actions comme sur ses écrits, que ces espèces de divagations auxquelles il se livre toutes les fois que l'occasion s'en présente; mais nous ne craindrons pas d'avancer que les nations modernes, dont le goût a été formé, dans leur éducation littéraire, sur les ouvrages de Cicéron , ne peuvent se proposer de meilleur modèle ; et qu'il nous est désormais impossible de lui préférer Démosthene, puisque nos plus grands écrivains, entraînés par leur admiration pour l'orateur latin, ont, pour ainsi dire, façonné nos esprits au sentiment des beautés de son style , qu'ils ont tâché de transporter dans nos langues modernes. Il semble que depuis quelque temps cette admiration est un peu refroidie, et qu'on abandonne Cicéron, je n'ose dire

(i) Cicéron lui-même pensoit que l'ab- « qui, pour donner plus d'agréments à son

sence totale de ces digressions seroit un dé- » discours , sût se permettre quelque légère

faut dans les plaidoyers. Voulant montrer « digression;» Ncmo qui delcctandi gra-

qu'à une certaine époque les Romains n'é- tin digreili panimpvr a catissa possct

toient pas encore tiùs l'orts dans ce genre ( Brutiis, §• 91 ).

d'éloquence, <( Il n'y avoit personne, dii-il, (2) Plutarque, Ci'ccro , §, 16.

CiiP. IV. si c'est avec plus de succès que de goût, pour tâcher d'imiter ou Personnages il- jg parodicr Tacitc.

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PI xir ^" "^' P^'^^^ guère douter que le portrait de Ciceron n ait ete

multiplié parla sculpture, même de sou vivant; il cite lui-même avec complaisance la statue de bronze doré que la ville de Cajîoue avoit élevée en son honneur'. 11 est vraisemblable que son imiige avoit été pareillement consacrée dans jîlusieurs villes de l'Asie mineure, particulièrement dans celles que lui-même ou son frère Quintus avoit gouvernées, d'autant jilus qu'il avoit contribué à soulager ces contrées d'une espèce de tribut très vexatoire, auquel Tainhition et l'avidité des magistrats romains les avoient assujéties". Il n'est pas moins vraisemblable que le ffoût pour les images des hommes illustres s'étant répandu chez les Romains, et du vivant de Cicéron, et après sa mort, le portrait de ce grand homme n'avoit pas été négligé; et il est certain ï. que l'empereur Alexandre Sévère en conservoit un dans son larariiim" . Mais il ne s'agit ici que d'examiner si quelqu'un de ces portraits est parvenu jusqu'à nous avec les caractères propres à le faire recounoitre comme authentique. J'en ai fait gra-

(i) Cicéron in Pisonem, $. ii.

(2) Un abus s'étoit introduit dans l'administration des provinces romaines. Outre les autres charges , on leur demandoit une espèce de contribution volontaire en faveur des édiles de Rome, obligés, comme on le sait, de donner à leurs frais des spectacles fort magnifiques. Le gouvernement de la province de l'Asie ayant été confié pendant trois ans à Quintus Cicéron , les deux frères s'y prirent de manière qu'il fut permis à Quintus de supprimer cette contribution (Cicéron, Epist. ad Quint. fratr.j liv, I,

ép. I ). Les peuples leur décernèrent des temples et d'autres monuments que les Cicéron ne voulurent pas qu'on leur élevât ; mais leur résistance ne put empêcher la province reconnoissante de consacrer leurs images , probablement dans les temples des dieux. Il est certain qu'on y voyoit une demifigure colossale de Quintus peinte sur un bouclier votif (Macrobe, Saturnal., 1. Il,

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