LIVIE, ÉPOUSE D'AUGUSTE
L'histoire présente rarement le tableau de deux époux dont les caractères aient eu une conformité parfaite. L'union d'Auguste et de Livie en offre un exemple ; car on reconnoissoit en elle cette circonspection , cette modération , cette retenue apparente, qui firent la fortune d'Auguste, et que Tacite'' appelle «les ruses de son mari", ciim artihiis mariti. Mais Livie y joignit j^ar la suite la dissimulation de son fils Tibère; ce qui la fit surnommer par Caligula Ulysse sous les liabits de femme. Ces qualités, jointes à sa rare beauté, à ses connoissances dans les belles-lettres et les beaux-arts, allumèrent dans le cœur d'Auguste une passion si vive, qu'il contraignit son mari, Tiberius Nero , à la lui céder , pour en faire son éjîouse , l'an 7 16 de Rome (38 avant l'ère vulgaire), quoiqu'elle ne fiit âgée que de vingt ans, qu'elle fût mère de Tibère, et enceinte alors de six mois. Le fruit de cette ei^ossesse fut ce Drusus dont le caractère noble et généreux, si opposé à celui de sou frère Tibère, confirma les
(i) Tacite, Suétone, et Dion, ont été (2) Annal., V, i.
mes guides dan» cet article.
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Chap. I. soupçons des Romains, (|iii croyoient que l'cmperenr, en l'aa;lars " Copiant après son mariage , n'a voit fait que déguiser sa véritable Il MX palernilé.
Livie, appartenant par sa naissance à l'illustre famille Claudia , et par adoption aux nobles familles Livia et Julia , s'étudioit à passer pour aussi sage que les Romaines des premiers siècles de la république, quoiqu'elle fût moins réservée qu'elles dans sa conduite, et que sa vie privée n'ait pas été à l'abri du soupçon. Il faut convenir du moins qu'elle la couvroit d'un voile; car elle répondit ' à quelqu'un qui lui demandoit par quels charmes elle avoit su captiver son époux; «En conservant des mœurs très «pures; en se pliant à toutes ses volontés, sans témoigner de «curiosité pour les choses qu'il vouloit tenir secrètes, ni pour «les objets de ses infidélités.» Au reste , on étoit certain qu'elle lui avoit été fort utile dans son gouvernement, soit par de sages conseils, soit en adoucissant son caractère sanguinaire, particulièrement dans la conspiration de Cinna. Elle sauva aussi la vie à des hommes qui, s'étant trouvés nus sur son passage, dévoient la perdre, selon la rigueur des lois. Elle dit ' «Pour des femmes «sages, ils ne différent eu rien des statues.»
Le souvenir des marques de douleur que Livie donna en public et en particulier , lorsqu'une mort prématurée enleva , l'an 9 avant Fere vulgaire, Drusus, sou second fils, nous a été conservé par Séneque '. «Elle n'avoit pu recevoir ses derniers em- «brassemeuts, ni entendre ses dernières paroles; mais elle ac- «compagna jusqu'à Rome, pendant un long espace de chemin, «ces restes chéris. Des bûchers, allumés sur son passage dans «toutes les villes d'Italie, reuouveloieut sa douleur à chaque ins- «tant, comme si elle perdoit son fils de nouveau. Dès qu'elle
(1) Dio, LVIII, 2. (2) Dio, ibid. (3) Consol. ad Marc, cap. m, iv.
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«Tout déposé dans le tombeau, elle suspendit son deviil, n'ou- «hliant pas qu'elle étoit encore l'épouse de l'empereur et la mère « d'un César. Mais elle ne cessa point de célébrer le nom de Druce sus, d'exposer son image en tous lieux, de parler ou d'entendre «parler de lui; tandis que personne ne pouvoit s'entretenir décevant elle d'une perte semblable, sans lui rappeler la sienne et ccses douleurs.... Dans le premier instant, où les cliagrins sont ce les plus violents, elle avoit cliercbé des consolations dans les ccentretiens d'Aréus, pbilosoplie chéri d'Auguste, et elle conve- «noit qu'elle y avoit trouvé un grand soulagement. Elle fut plus te touchée de ses conseils que retenue par la considération du ce peuple romain j qu'elle ne vouloit pas attrister par ses chagrins cepersonnels ; de l'empereur, qui, privé d'un de ses deux souce tiens, auroit pu succomber à sa douleur; et même de son fils «Tibère, dont la tendresse, dans cette triste circonstance , ne lui eelaissoit apercevoir c[ue la part qu'il prenoit au deuil univer-
eesel.» ■
Heureuse, si elle eût persisté dans ces sentiments de douceur et d'humanité! Mais l'ardeur avec laquelle elle désira l'élévation de son fils chéri l'arma des plus violents poisons. Son affection se portant tout entière sur Tibère , elle fit périr, du vivant même d'Auguste, tous ceux qui se trouvoient placés plus haut que son fils sur les degrés du trône : le jeune Marcellus , neveu et geiulre d'Auguste, l'espoir et les délices de Rome, selon l'opinion commune, que je crois erronée; les Césars Caïus et Lucius, fils d'Agri[)pa et de Julie, fille d'Auguste; immédiatement après la mort d'Auguste, le jeune Agrippa leur frère, héritier légitime de l'empire; sous le règne de l'ibère, le grand Germanicus, son propre petit-fils; enfin Auguste lui-même , dont elle avança la mort par des figues empoisonnées. Dans sa dernière maladie, elle se livra
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Famille des
Ci'-ars.
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Obap. I. encore à son penchant à la cruauté; elle invita Séjan à faire pé- Famiik dos j^ij, ]>fej.Q et Drusus, fils aînés de Germanicus". Elle avoit toujours persécuté la fille d'Auguste, Julie, dont les débauches publiques lui Iburnissoient un prétexte plausible. Elle ajoutoit la dissimulation aux persécutions secrètes qu'elle leur faisoit éprouver. En les perdant par des calomnies journalières dans l'esprit de son mari et de son fils , elle se glorifioit en public de les préserver des horreurs de la faim et de la misère.
Ces illustres victimes trouvèrent un vengeur dans celui même auquel Livie les avoit immolées. Tibère ne tarda pas à se décharger du fardeau de la reconnoissance, et à se soustraire à l'empire qu'elle voulut prendre sur lui. Dès les premiers instants de son règne, il défendit au sénat de rendre des honneurs extraordinaires à l'impératrice mère. Il ne craignit pas de dire à ellemême que son sexe devoit l'éloigner des affaires. Il la consultoit rarement, et s'entretenoit peu avec elle en particulier, pour que l'on ne crût pas qu'il en étoit gouverné. Cet éloignement de Tibère pour Livie devint une haine prononcée , lorsque , furieuse de voir une de ses demandes refusée, elle lui lut une lettre d'Auguste , qui se plaignoit à son épouse du caractère âpre et farouche de ce fils acloptif". L'empereur ne lui pardonna pas de l'avoir conservée si long-temps pour en faire un tel usage; on croit même que ce fut la cause qui la fit éloigner de Rome, où elle ne revint plus.
Trois ans après, elle mourut âgée de quatre-vingt-six ans%
(i) Dio, LVI, 3o. vembre 712 de Rome, comme on peut le
(2) Suet. , cap. Li. conclure d'un passage de Suétone {Tib.,
(3) Dio, LU, §. 2. Eckhel, [D. N., VI, c. v ), il faudrait qu'elle eût épousé Tibe- 146 ) fait observer que Pline (1. XIV, c. vi) rius à onze ans à penie accomplis : ce qui ne lui en donne que quatre-vingt-deux; étoit contraire aux lois romaines. (Dio, mais qu'ayant mis au jour Tibère en no- LIV, 17.'^
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la seizième année du règne de Tibère. Ce fils ingrat ne Tétoit chap. i. venu visiter qu'une fois dans sa retraite; et il ne voulut même '^"cjja'i./' pas interrompre ses débauches de Caprée, pour la venir conso- pi xviietxviii 1er dans ses derniers moments, quoiqu'il l'eût promis plusieurs fois. Il poursuivit ensuite sa mémoire; il supprima son testament , s'opposa aux honneurs divins que le sénat vouloit lui décerner, en disant qu'elle l'avoit ainsi ordonné: mais Claude les lui fit rendre ; de même que Caligula a voit fait revivre et exécuter son testament.
On trouve des médailles frappées en l'honneur de Livie parle sénat, sur lesquelles elle est appelée niere de la patrie et mère du monde. Ces dénominations flatteuses rappellent un grand nombre de personnes dont elle avoit obtenu le pardon , de filles indigentes qu'elle avoit dotées , et d'enfants qu'elle avoit fait élever'.
vSon nom étoit Livie Drusille ; mais dans les inscriptions elle est appelée ordinairement Julie Auguste , parceque son mari, l'ayant instituée son héritière avec Tibère, exigea qu'ils portassent son nom; comme si, par son testament, il les eût fait adopter par la famille Julia". D'après cet acte, elle fut tout à la fois la femme et la fille d'Auguste, dont elle étoit aussi la prétresse.
On ne pourroit se former une idée complète de la physionomie de Livie, dont les historiens s'accordent à peindre la beauté, d'après les médailles grossièrement travaillées dans les colonies d'Espagne, d'Afrique, et même dans quebjues villes grecques.
Celles qui ont été frappées à Rome , sous Tibère son fds, mais n». s. sans nom inscrit, présentent quelquefois une belle tête, que des antiquaires soupçonnoient être celle de Livie. Heureusement on
(1) Dit), LVIl, <^'. I?,. (2) Suct., Auij., lOT.
48 TCONOGR \1»IÏIE ROMAIINK. 1»art. II.
Chu I déterra dans les fouilles faites à Olricoli, sous Pie VI, au milieu 1 an.iiic des j^^ niincs de la Curie (palais municipal), une statue de femme
Césars. ^ A 1 / '
PI xix revêtue du costume de prétresse , qui faisoit le pendant d'une statue d'Auguste revêtu de celui de pontife'. On ne douta pas (|uc ce ne fût celle de Livie, prêtresse de sou époux. La ressemblance de son profil avec celui de la tête que Ton voit sur des médailles de Tibère, de moyen bronze , portant la légende S ALVS AVG VSTA , prouva qu'il falloit y reconnoître l'épouse d'Auguste sous la ligure de la déesse de la santé, de Salas. La légende du revers, TXberius CAESAR DIYÏ hXGusti Yilius ANGustus Vontifex lAh^iiniis TKibunicia Votestate XXIIII , apprend c|ue ces médailles appartiennent à l'an 11 de l'ère vulgaire, 8" du règne de Tibère; et les sigles S, C. du milieu du champ, que le sénat les a fait frapper. On en a gravé une dans la planche XIX, sous le n" 8. Est-elle relative à quelque maladie de Livie ?
iN° I et 2. Avant la découverte faite à Otricoli , M. Visconti avoit reconnu
Livie dans une belle statue de la villa Pinciana, placée aujourd'hui dans le Musée Royal , sous le n" 323. On l'a restaurée en Gérés, une poignée d'épis de blé et une corne d'abondance ont été mises dans ses mains. Mais la tête, incontestablement antique, est coiffée avec une couronne et un voile ; la couronne , de fleurs, est tissue et tressée avec des bandelettes. La face et le profil sont gravés ici, planche XIX, n" i et 2.
N"3et4. Les n° 3 et 4 présentent deux beaux camées de Livie. Sur le
premier, tiré du cabinet de M. le major-général Hitrow, à Saint- Pétersbourg, elle porte une couronne de laurier, comme prêtresse d'Auguste; sur le second, du cabinet de M. de Drée, elle n'est coiffée qu'avec ses cheveux, qui sont tressés sous forme de diadème.
(i) Mus. Pio Clément., II, tav. XLVii,