‹ Iconographie romaine (volume 4)Chapitre 69 sur 94 · JULIE, FILLE D AUGUSTE · texte numérisé non relu

JULIE, FILLE D AUGUSTE

«Plût à Dieu que j'eusse vécu sans épouse, et que je dusse «mourir sans enfiiuts'.jj C'étoit ainsi qu'Auguste faisoit à luimême, avec un léger changement dans le sens d'un seul mot, l'application de ce vers d'Homère', où Hector, reprochant à Paris les malheurs de sa patrie, lui dit : «Plût à Dieu que tu ne «fussesjamais né, ou que tu fusses mort sansavoireu d'épouse!'» Celui qui formoit ces plaintes étoit cependant le despote de Rome et le maître de l'univers connu. Les chagrins domestiques sont-ils donc l'apanage de la grandeur, comme l'esclave semble placé dans le char du triomphateur, pour rappeler aux puissants qu'ils n'ont pas cessé d'être hommes!

Julie, qui fut l'objet de la juste sévérité d'Auguste, naquit de lui et de sa première épouse, Scribonia, l'an yiS de Rome (39' avant l'ère vulgaire). Son sort fut d'être promise en mariage et mariée à des hommes que la mort ou des événements extraordinaires empêchèrent d'être ses époux, ou de l'être long-temps. C'est ainsi qu'à l'âge de deux ans, Julie fut promise à Antyllus, fils d'Antoine, à peine âgé de dix, pour cimenter une alliance entre lui et Auguste, projet qui n'eut point de suite^; Antoiue,^

(i) Iliad.^lïb, III, 4o. (3) Dio, XLVIII, 54; Suet. , Jug., cap.

(2) Suet,. ^aj. , 65. Lxuu

qui avoit écrit ses mémoires, parloit de cette première alliance, cinri et d'une seconde avec Cotison, roi des Getes, qui n'en eut pas F^aiined

' ' i i Césars.

davantage. Son maringe avec le jeune Marcellus, l'amour des pi. xx Romains, en 729, paroissoit devoir fixer sa destinée; mais la mort prématurée de ce prince, arrivéç trois ans après, la rendit libre ^ et permit à Auguste de donner, la même année, sa main au vertueux Agrippa. Dix ans s'écoulèrent dans cette union jusqu'à la mort de l'époux. Auguste contraignit alors, en 74^, Tibère à répudier Agrippine , qu'il chérissoit , pour épouser Julie. Enfin l'exil ou la retraite de ce prince à Rhodes rompit les liens qui l'unissoient à Julie. L'annaliste s'arrcteroit ici, mais l'historien doit faire connoitre le personnage.

Auguste fit donner à sa fille, comme à ses petits-fils , une éducation sévère'. «Il voulut qu'elle travaillât la laine (comme les «anciennes Romaines); il lui défendit de rien dire et de rien «faire qui ne pût être dit ou fait en public, et recueilli dans le «journal de sa famille. Il l'éloigna avec tant de soin des sociétés «étrangères, qu'il écrivit à Lucius Vinucius, jeune homme bien «né et de bonnes mœurs: Vous avez manrj[ué de discrétion en «venant saluer ma fille à Raies.» L'empereur avoit pris un aussi grand soin pour la culture de son esprit. Elle avoit du goût pour les lettres et beaucoup d'érudition : «Ce qui, dit Macrobe% étoit «ordinaire dans la famille d'Auguste.» Sa beauté ne le cédoit pas à son esprit; mais ses passions la rendirent la honte de sa famille et de Rome.

Epouse d'Agrippa, qui l'avoit rendue mère de cinq enfants, et dont les mœurs sévères rappcloient les temps antiques, on la vit se livrer ouvertement à Scmj)ronius Gracchus\ Depuis elle ne connut aucun frein ; elle s'abandonna aux plus vils débauchés;

(1) Suet., jiug., 64. (2) Saturn., II, 5. (3) Tacit., Annal., I, cap. nu.

68 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL

c„Ar I. elle parcouroil la nuit avec eux les quartiers de Rome les plus an.iiie.ies fréqucntés; à la suite de longues orgies, elle affectoit d'assouvir PL XX, ses passions dans ce/bruiiiy dans ces rostres (tribune aux harangues), où son père avoit promulgué la loi contre les adultères'; enfin, ])our que la ville entière connût l'excès de son impudlcité, ^lle attaclioit à la statue de Marsyas, placée dans \ejbruni , des couronnes, dont le nombre rappcloit celui de ses crimes'.

Agrippa en fut instruit, et en gémit en secret, sans oser répudier une femme qui lui promettoit Teinpire. Après sa mort, Tibère, connoissant la licence effrénée de Julie, n'obéit qu'à regret, et seulement pour régner un jour, à Auguste, qui le choisit pour gendre. L'adroite Livie prépara cette union politique ; elle sacrifia à son ambitieuse tendresse pour Tibère Agrippine, dont il avoit déjà un enfant, et qui étoit enceinte \

Auguste apprit enfin, en 762, la conduite licencieuse de sa fille; quoiqu'il soupçonnât qu'elle menoit une vie peu régulière, cependant il avoit rejeté ces soupçons: «Car, dit l'historien «Dion^*, les princes connoissent plus facilement toutes les autres «choses que celles qui les intéressent; et, quoiqu'ils ne cachent «rien de leur conduite à leur ilimille, cependant ils cherchent «rarement à connoître celle de leurs parents.» A cette nouvelle, il conçut un si violent chagrin, une indignation si profonde, qu'il ne put les renfermer dans son palais, et qu'il en instruisit le sénat dans un mémoire qu'il lui fit lire par un questeur ^ Il refusa long-temps , pour cacher sa douleur, d'admettre personne auprès de lui. On dit même qu'il délibéra s'il feroit périr Julie; du moins s'écria- t-il, apprenant que l'affranchie Pliœbé , complice

(i) Senec, de benef.,\l, 32.. (4) Dio, LV. lo.

(2) Plin., XXI, m. (5) Suet., LXV.

(3) Dio,LIV,3i..

des crimes de sa fdle, s'étoit pendue: «J'aurois mieux aimé être c.up. i. «le père de Phocbé!« Il la relégua sur les côtes de la Campauie, f^'"'1'«'1' dans File Panda taria. Elle y fut accompagnée par sa mère S cri- n. xx. bonia (répudiée depuis trente-huit ans par Auguste, le jour même où elle Favoit rendu père de Julie). Celle-ci pouvoit se reprocher les malheurs de sa fdle, à cause des mauvais exemples qu'elle lui avoit donnés; mais, par ce dévouement, elle reconquit l'estime des Piomains.

Lorsque le sang-froid eut succédé à l'emportement, Auguste se repentit d'avoir augmenté par son imprudence la publicité des crimes de sa fille ; et il s'écria souvent: «Je ne me serois pas con- «duit de la sorte, si Agrippa ou Mécène eût vécu'!» Cependant il n'en traita pas avec moins de rigueur ceux qui avoient été les complices de Julie : Jules Antoine, fils du triumvir, amnistié après la fin de son père, fut mis à mort, selon Dion', ou prévint son supplice par une mort volontaire, selon Paterculus^ Les autres furent relégués dans les iles. L'empereur interdit à sa fille l'usage du vin, de toutes les douceurs de la vie; et à tous leshommes, de quelque condition qu'ils pussent être, l'ajjproche des lieux qu'elle habitoit. Ces rigueurs produisirent un effet contraire à celui qu'Auguste en attendoit. Tibère, au nom duquel il avoit rompu le mariage de Julie , et qui éloit loin de la regretter, se crut obligé cependant d'écrire plusieurs fois de Piliodes, où il s'étoit retiré, pour obtenir quelque adoucissement au sort de son épouse. Le peuple de Rome demanda souvent la même grâce à l'empereur, qui répondit: «On verra plutôt le feu se mêler «avec l'eau que le retour de Julie«; et alors ou jeta à plusieurs reprises des matières enflammées dans le Tibre, comme si l'on eût voulu le dégager de son serment : mais il fut long-lemps.

(i) Seimc, ibidem. (2) Dio, LV, 10. (3) Paterc, 11, loo.

Ch4P. I.

Césars.

PI. XX

70 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

inexorable; et, dnns un discours public, il dit aux Romains, Famille de, «Qu'il IcuF souliaitoit, dans sa colère, des filles et des femmes «aussi odieuses.» Cependant, après cinq ans d'exil dans l'ile Pandataria, il lui permit d'habiter Rhcge, dans la Calabre (aujourd'hui Reggio). Au reste le ressentiment d'Auguste trouveroit un motif réel , s'il eût découvert que Julie avoit voulu attenter à ses jours, coinme Pline l'en accuse".

L'avènement de Tibère à l'empire fit connoître à Julie la fausseté de son ancien époux; car, loin de lui témoigner le même intérêt qui sembloit avoir dicté des lettres à Auguste en sa faveur, il lui donna sa maison pour prison, en défendit l'entrée à tout le monde, lui refusa les secours annuels que lui accordoit Auguste, sous prétexte cpi'il ne les avoit pas consignés dans son testament. De sorte qu'il la fit périr de faim et de misère, en 767, espérant, dit Tacite', que sa mort seroit à peine aperçue, à cause de la longue durée de son exil. Elle étoit âgée de cinquante-deux ans. Les causes de cette haine invétérée de Tibère contre Julie furent les lettres fpi'elle avoit écrites contre lui k Auguste, et dont ou croyoit Scmpronius Gracchus le véritable auteur. Aussi la mort de ce complice des débauches de Julie fut un des premiers actes de la puissance de Tibère.

Auguste avoit défendu, dans son testament, que Julie fût ensevelie dans son mausolée.

L'histoire parle de cinq enfants, dont Agrippa fut le père: les Césars Caïus, Lucius, Agrippa Posthume, Agrippine, l'épouse de Germanicus, et Julie, qui hérita du nom de sa mère et de ses honteux penchants.

Macrobe a consacré un chapitre de ses Saturnales à la mémoire

(i) Lib. vil , cap. xlvi : Jdulteriumjiliœ, (2) Annal. ,1, 53.

et consilia parricidœ palàm/acta.

Chap. I.

de Julie, à cause des mots heureux qu'on lui attribuoit". Ils lui firent long-temps pardonner ses prodigalités, ses liaisons sus- FamUiedes. pectes , par Auguste, qui disoit: «J'ai deux filles difficiles à gou- pj xx. «verner, l'état et Julie.» S'étant présentée devant lui sous un costume peu convenable , elle s'aperçut de la fâcheuse impression qu'elle avoit produite , et le lendemain elle reparut plus décemment vêtue. «Voilà, dit-il, le costume qui sied à la fille d'Au- «guste! — Aujourd'hui, répondit-elle, je me suis parée pour «mon père; hier, c'étoit pour mon époux.» Livie, sa belle-mère, arriva dans un spectacle de gladiateurs, accompagnée de personnages graves, tandis que Julie se faisoit remarquer par un cortège déjeunes débauchés. Aviguste, voyant le peuple frappé de ce contraste peu favorable à sa fille, lui envoya des tablettes sur lesquelles il venoit d'écrire, pour lui faire sentir tout ce qu'il avoit d'odieux. Elle répondit sur les mêmes tablettes: «Ils «vieilliront avec moi.»

Il lui demanda dans la suite lequel elle préféroit, ou d'être chauve, ou de voir ses cheveux blanchir. Elle répondit qu'elle redoutoit moins le second défaut. Pourquoi donc, lui dit-il, vos esclaves travaillent-elles à vous rendre chauve? Il avoit aperçu sur ses habits quelques cheveux blancs , tombés de la main des femmes chargées de les arracher. Un personnage grave voulant lui persuader d'imiter la conduite prudente et retenue de son père: «Il oublie, répondit-elle, sa dignité, et moi, je me res- « souviens toujours que je suis la fille de l'empereur.» Plus circonspect que Macrobe, je ne répéterois pas une dernière réponse de Julie, devenue proverbe chez les femmes de mauvaises mœurs, si elle ne servoit ù prouver que la débauche étoit même calculée chez cette princesse. Quelques complices de ses crimes lui dc-

(1) Satum. II, 5.

-ji ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

inandoient comment, au milieu d'une vie si licencieuse, il pou- Famiiicdes yoit sc fairc quc ses enfants ressemLlassent à Agrippa : «J'admets

CnAP. I.

Césars.

PI XX «les passagers dans le navire, seulement après qu'il a reçu son «cliarirement.5} N» 1, 2 et 3. Quoique les médailles qui présentent le portrait de Julie soient

peu nombreuses, elles ont cependant servi de motifs à l'opinion très vraisemblable de M. Visconti, qui reconnoissoit cette princesse dans une statue du Musée Royal (n"58). Elle est représentée en Gérés : c'est ainsi que Ton voit plusieurs autres impératrices et princesses représentées sous les emblèmes de différentes divinités. Couronnée d'épis, et tenant dans sa main gaucbe le nicme symbole, elle rappelle les bienfaits de cette déesse, qui enseigna l'agricidture aux bommes. «Elle est revêtvie, dit le savant anti- «quaire", d'un ample manteau orné de franges, qui l'enveloppe «entièrement, allusion ingénieuse aux mystères qu'on célébroit « en son bonneur à Eleusis , et dont le secret étoit impénétrable. »

Nos. Eckbel" a discuté savamment l'autlienticité des médailles attri-

buées à Jidie. Il n'en reconnoît qu'une, frappée à Rome. Elle est gravée ici sous le n° 5. C'est un denarius d'Auguste, de l'année 787 (17 de l'ère vulgaire), année où il adopta les deux fils d' Agrippa et de Julie, les Césars Caïus et Lucius. Ce fut le triumvir Gains Marins Trogus qui la fit frapper. On voit, d'un côté de cette médaille d'argent, la tète d'Auguste dans une couronne de laurier, avec la légende AA GVSTVS DIYI Yiliiis; de l'autre, la tète de Julie entre celles de ses fds Caïus et Lucius , avec une couronne au-dessus, et la légende Caiiis Marias TKOGus ïllvir.

jfo^ La tête de Julie paroit sur une médaille grecque de bronze,

frappée à Smyrne ou à Pergame, gravée ici sous le n° 4 5 avec la légende lOYAlAN A^POAITHN , (en Thonneur de) Julie-Vénus.

(0 Notice du Musée françois, an 1810. (2) Doctr. num., tom. VI, pag. 168.

De l'autre côté, on voit la tête de Livie, avec la légende AIBIAN • chxp. i HP An -Xaçivoç, (en l'honneur de) Livie-Junon , (pendant la ^^cl.lv,. magistrature de) Charinus. pi xx

§. 6. LES CÉSz\RS CAiUS, LUCIUS, ET AGRIPPA POSTHUME'.

Auguste, n'ayant point d'enfant mâle, chercha dans l'adoption le moyen d'avoir un successeur pris dans sa famille en ligne directe, un des trois Césars fils d' Agrippa et de Julie; mais le destin, ou plutôt les poisons préparés par Livie, lui ravirent les ohjets de son choix, et l'empire devint le partage de son beaufils, de Tibère'.

Caïus, l'ainé, naquit l'an de Rome 734 (vingt ans avant l'ère vulgaire); Lucius, le second, trois ans après\ Auguste, voulant se mettre à l'abri des conspirations, les adopta tous les deux en 737, sans attendre qu'ils eussent atteint l'âge viril, et leur donna le nom de César, qui désigna par la suite les princes de la famille impériale. Il leur prodigua les honneurs avant l'âge prescrit par les lois. 11 prit un soin particulier de leur éducation: mais il auroit voulu les élever dans la modestie et la retenue. Quoiqu'il eût donné Caïus pour chef aux jeunes patriciens qui célébrèrent les jeux troyens, l'an 741, cependant il reprocha au peuple les apphuidissements qu'il lui avoit prodigués au théâtre. En 749» ^t en 752, il nomma ses deux fi\s princes de la jeunesse. Ce litre, créé alors par Auguste, devint l'apanage des

(1) J'ai lirô de grands secours, pour les savant tuivrayc de Noris, iiuilule Ccnota-

vics des deux Césars Caïus et Lucius, du phia Pisana, etc.

(a) Dio, LIV, 18. (3) Suet., LXIV.

74 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

ciAP. I. jeunes Césars, jusqu'à ce que Gordien III le joignît à celui d'Auainiiicries gQstc ; cc quc Ics empereurs cessèrent de faire après le règne l'i. XX. de Constantin '. Il sembloit que ce titre désignoit seulement le chef des jeunes chevaliers dans les jeux troyens; mais la politique de l'empereur lui donna une influence réelle.

Auguste, toujours dissimulé, affectoit de se refuser aux empressements des Romains, et de ne pas élever ses fils au consulat, quoiqu'il le désirât ardemment '. Leur conduite l'en élolgnoit encore; car «les deux Césars, dit l'historien Dion ', élevés dans «la grandeur, n'imitoient pas les mœurs de leur père; non «seulement ils s'adonnoieut déjà à la débauche, mais encore ils «avoient l'abord rude et difficile. Lucius s'étant présenté dans «un spectacle sans l'ordre de son père, et ayant été accueilli par «des applaudissements dictés en partie par l'affection, en partie «par l'adulation, il devint enflé d'orgueil; il demanda, entre «autres choses, que l'on accordât le consulat à son frère Caïus, «qui n'étoit pas encore adolescent. Auguste indigné dit, Qu'il «souhaitoit que la force des temps ne contraignît jamais de re- «vétir de cette dignité un citoyen âgé de moins de vingt ans, «comme il étoit arrivé à lui-même. 55 Ses fils insistant, il répondit qu'il attendroit , pour le faire , à être forcé par la volonté du peuple.

Cependant on ne peut douter que cette résistance ne fût un acte de dissimulation, quoiqu'il dise dans son testament (appelé le Monument cV ydiicyre) ^ «Le sénat et le peuple romain dési- «gnerent consuls, par considération pour moi, mes fils Caïus «et Lucius ( en 748) , âgés au plus de quinze ans , à condition qu'ls «n'en feroient les fonctions que dans cinq ans. Le sénat décréta

(1) Doclr. Jium., VIII, 879. (3) Dio, LV, 9.

(2) Tacit.,1, 3.

«encore qu'ils assisteroient à ses asseml)lées publiques, dès qu'ils chap. t

t i t . * 1 1/^ / *j* •*. 1„ Famille d

«auroient ete présentes dans lejoriim (pour être inscrits sur le ^^^^^ te tableau militaire) '.» pi. xx

Il créa Caïus pontife, Lucius chef des augures; il les cbargea de consacrer un temple en qualité de consuls; et les fit présider, avec leur frère Agrippa Posthume, aux jeux troyens'.

En même temps Auguste, toujours inégal dans sa marche politique, et craignant d'exalter l'orgueil de ses petits-fils, accorda à son beau-fils Tibère la puissance tribunitienne pour cinq ans, et le commandement de l'armée envoyée contre les Arméniens révoltés. Mais cette conduite de l'empereur choqua tout à la fois les jeunes princes, qui se crurent méprisés, et Tibère, qui, craignant d'éprouver leur ressentiment, se retira subitement à Rhodes, comme s'il eût eu le dessein de s'v livrer à l'étude sans distraction.

Caïus fit, dans la Germanie , ses premières armes sous Tibère. Mais la gloire attachée à son nom est fondée sur l'expédition en Asie contre les Parthes, commencée en 753, dont Auguste lui confia le commandement, avec le titre de proconsul, quoiqu'il ne fût âgé que de dix-neuf ans. Je voudrois rapporter les vers harmonieux que ce départ inspira à Ovide ^; mais au moins je dois les indiquer aux amateurs de la belle poésie.

Je suivrai ici Velleius Patcrculus', qui avoit commencé sa carrière mditaire dans cette campagne; mais dont l'exactitude avoit été soupçonnée, avant que les fragments de Dion, découverts à la fin du siècle dernier à Venise par M. l'abbé Morolli, eussent confirmé son récit. Caïus, envoyé pour commander en

(i) Dio,LV, p. (3) De ^/rlcamandi, l, 177.

(2) Dio, Fiagin. publics par Morclli en (4) Lib. II, cap. ci, cii,

76 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Chai. 1. Syrlc , visit.i plusieurs provinces, reçut Tibère, qui étoit venu

c!f"r^ ' au-devant de lui à Chio, avec beaucoup de respect, si l'on en

PI. XX. croit Velleius , qui écrivoit sous Tibère ; ou plutôt avec froideur

et dédain , selon Dion et Suétone '. Auguste lui sut gré de n'avoir

point adoré Dieu dans le temple de Jérusalem eu traversant la

Judée.

Il avoit eu le dessein de porter la guerre en Arabie, contrée presque inconnue alors aux Romains , avant de la faire aux Parthes; on a même dit qu'il l'avoit exécuté. Mais du moins il est certain qu'il avoit pénétré avec une armée jusqu'à Charax , sur le golfe d'Arabie. Pline dit en effet' : «Aelius Gallus seul a «porté les aigles dans cette contrée, que le fds d'Auguste, le «César Caïus, n'avoit fait que reconnoitre.»

Il se conduisit dans cette guerre contre Phratacès , jeune roi des Partlies, fils du vieux Pliraate, avec courage et fermeté.

Tous les philologues blâmoient Velleius d'avoir appelé ce roi partlie un jeune homme; mais les fragments de Dion, découverts par M. Morelll , le justifient pleinement en nommant Phratacès \

Celui-ci se hâta de conclure la paix avec Caïus, et renonça à l'Arménie, que son père avoit secourue dans sa révolte contre les Romains. «Dans ce temps , on dit que le roi parthe découvrit « il Caïus les desseins perfides et cachés de Lollius , qu'Auguste lui «avoit donné pour guider sa jeunesse. « Velleius ne fait point connoître ces trames secrètes ; Suétone ne leur donne pour objet que d'animer Caïus contre Tibère; n'auroient-elles pas été plutôt relatives aux désirs de Livie, qui vouloit sacrifier les deux

(i) Dio , LV , II : Suet. , Tib. , 12, sar Âugusti JHius prospexit tantiun Ara-

Aug. , 94- biam.

(2) Lib. VI, cap. xxviii : Nam C. Cas- (3) Page 8.

Césars à ravancement de Tibère ? On lit en effet dans Zonare ' (copiste de Dion, décoloré, mais exact), que la santé de Caius étoit déjà très affoiblie.

Caïus fut nommé consul en 754 , pendant cette première guerre; mais il ne survécut pas long-temps à cet honneur. Les Arméniens ayant repris les armes, il rentra dans l'Arménie, en conquit une grande partie. C'est là qu'il se laissa surprendre dans une conférence, à laquelle il se rendit imprudemment près de la ville d'Artagere. Il y fut grièvement blessé par le gouverneur. Addon , qui l'avoit proposée. Caïus ne guérit jamais entièrement de cette blessure; son esprit s'affoibllt, et il résolut de vivre en simple particulier dans la Syrie, disant, selon Yelleiiis, qu'il aimoit mieux vieillir dans l'endroit le plus reculé de l'univers que de rentrer dans Pvome.

Auguste, très affligé, fit part au sénat de ce dessein, et exhorta seulement son fils à choisir l'Italie pour sa retraite. Cclui-( i abandonna sur-le-cliamp toute administration, s'embarqua poui la Lycie, où il termina sa ^ic, l'an 7^7, âgé de vingt-trois ans. C'étoit un prince qui , malgré quelques défauts, auroit gouverné l'empire avec dignité. Sa douceur l'avoit fait chérir dans l'Orient, et il étoit fort aimé des Romains,

Son corps fut transporté à Rome avec celui de son frère Tiucius, qui étoit mort à Marseille deux ans auparavant, lorsqu'il alloit commander les troupes romaines en Espagne.

Ces deux morts si promptes, qui ouvroient à Tibère la succession au trône, et que suivit de près le retour de ce prince à Rome, «firent soupçonner Livie d'en être l'auteurjj , dit l'historien Dion' ; «la vie de Caïus fut abrégée par la rigueur du destin, «dit Tacite', ou par la méchanceté de sa belle-mere Livie.»

()) Fiige 53(j. (?) Fiwjni. VIII. (3) Tu. if., I. 3.

Chvp. t.

Famille tlt s Ciisars.

PI. XX

78 ICONOGRAPHIi: ROMAINE. Part. II.

CnAP I. Pline ' s'explique avec plus de réserve : « On reprocha à Auguste """"'■''■' «de conserver dans son palais les auteurs de la mort de ses fils:

Césars. -l /

PI. XX. «et la tristesse qui accompagna leurs funérailles n'eut pas seule- «mcut [)our cause la perte de ces pi'inces. m

Caïus avoit épousé Livie, ou Livllle, comme l'appellent Suétone et Dion, fille de Drusus et d'Antonia, qui ne lui donna point d'héritiers, et qui épousa ensuite Drusus le jeune.

Lucius. On ne sait de lui que ce qu'on vient de lire. Il y faut ajouter seulement que son mariage avec Aemilia Lepida avoit été projeté, mais qu'il ne fut point accompli.

Les Césars Caïus et Lucius sont réunis ici dans un seul article, parcequ'ils le sont sur plusieurs médailles et dans plusieurs inscriptions. La plus célèbre de ces inscriptions seroit certainement celle de la frise du beau temple de Nismes, appelé Maison- Quarrée , si l'inspection des trous dans lesquels avoient été implantés les crampons des lettres de bronze a fourni au savant antiquaire de la même ville, à Seguier , la véritable combinaisou de ces lettres.

Agrippa Posthume (Marcus Julius), troisième des fils d'Agrippa et de Julie, naquit quelques mois après la mort de son père, en "j^n (12" avant l'ère vulgaire). Cette circonstance fit ajouter le mot posthumus au nom d'Agrippa, que lui donna Auguste , pour conserver la mémoire de son illustre père \ Caïus, son frère aîné, étant mort l'an 757, Auguste adopta Agrippa; mais il adopta en même temps Tiberius ]N ero , appelé ordinairement Tibère ^ Ce prince dissimulé prétexta pour cette seconde adoption la raison d'état; on y reconnut plutôt l'ascendant de Livie. Il affecta cependant la modestie, lorsqu'un an après il

(i) Plin., VII , 45. (3) Vellcius Paterculus, lib. II, cap. civ,

(2) Dio, LIV, 29. cxii.

cloima la toge virile à Agrippa; et il ne lui conféra aucun des chap i honneurs qu'avoient reçus dans une occasion semblable ses ^''™' ^ frères aines, Caïus et Lucius". Peut-être commençoit-il à recon- pi. xx noitre le naturel bizarre et inégal de ce jeune homme. «Agrippa «neprenoit plaisir qu'à des occupations serviles, dit Tliistorien «Dion'; il ne s'occupoit que de la pêche , et il se donnoit le surce nom de Neptune; il entroit subitement dans des accès de colère; «ilprodiguoit les injures à Livie, qu'il appeloit une marâtre; et, «dans ses plaintes, il ne respectoit pas même Auguste, qu'il «accusoit de retenir les biens de son père Agrippa. Comme il «ne se corrigeoit pas de ces défauts, Auguste cassa son adoption «l'an 760, fit don de ses biens à la caisse des militaires, l'exila «d'abord à Surrentum (Sorrento) , dans la Campanie, et ensuite «dans l'île de Planasia, située près de la Corse. w

Tels sont les vices que cet historien reproche à Agrippa; et Velleius Paterculus% qui écrivoit sous Tibère, en parle dans le même sens. Mais on voit percer dans ce portrait l'exagération avec laquelle sa marâtre le peignoit auprès d'Auguste , pour favoriser l'élévation de son fils Tibère. Tacite^, en effet, dit simplement de ce malheureux jeune homme : «Il étoit absolument étranger «aux beaux-arts; il se glorifioit follement de la force de son corps; «mais on ne le trouva coupable d'aucun crime» : et il attribue son exil à l'ascendant de Livie sur l'esprit d'Auguste vieilli.

Suétone', de même, ne lui reproche qu'un naturel bas et farouche; c'est aussi le portrait qu'en faisoieut, selon Tacite^, les Romains, lorsque, peu avant la mort d'Auguste^ ils consldéroient les princes qui dévoient lui succéder.

(1) Dio, l.V, 22. (4) yiimal., I, 3.

(2) Lil). l.V, 32. (5) Suct., -'/i/(7., 6').

(3) Lib. II, 112. (6) Jnnai. [,4.

Famille ile^i Cl'.sjis,

l'I XX.

80 TCOi\OGRAPIIir. ROMAINE. Part. II.

Celle mor:, arrivée en 767, que Tacite et Dion altribnenl à Livie, eut pour cause, selon eux, une visite que fit Auguste à Tinfortunc Agri|)]);i, dans Tile où il étoit relégué.

L'emj)crcur avoit caché son dessein à Livie, s'étoit fait suivre de quchjues personnes choisies, et entre autres de Fabius Maxinius. On dit qu'il joignit ses larmes à celles de son fils, qu'il le traita a\cc tendresse; de sorte qu'on en avoit pu conclure que le jeune prince rentreroit dans la maison de son aïeul. Livie eut hlentôt connoissance de celte entrevue par l'épouse deMaximus, à qui son mari l'avoit apprise. Auguste n'ignora pas cette indiscrétion. La mort de Maxinius en fut la première suite; et son imprudente épouse se reprocha hautement à ses funérailles d'en être la cause. Livie , craignant l'effet de la réconciliation de l'aïeul et du petit-fils, empoisonna Auguste bientôt après; et pendant (ju'clle et son fils cachoieut celte mort avec soin, un centurion tua Agrippa, après lui avoir montré l'ordre qu'il avoit reçu. «Le premier acte du gouvernement de Tibère, dit Tacite", fut «un crime, l'assassinat d'Agrippa , qu'un centurion courageux « eut beaucoup de peine à faire mourir , quoiqu'il fût désarmé et «surpris. Tibère n'en parla point au sénat; il faisoit croire que «son père avoit ordonné au tribun commis à la garde d'Agrippa «de lui ôter la vie dès que lui-même auroit cessé de vivre. L'cm- «pereur avoit à la vérité exprimé de fortes plaintes pour obtenir «le séuatus-consulte qui l'avoit exilé; mais il n'attenta jamais à «la vie d'aucun des siens. Il n'étoit pas croyable qu'il en eût privé «son petit-fils pour la sûreté de son beau-fils; il paroissoit au «contraire plus vraisemblable que Tibère, animé par la crainte, «et Livie, poussée par ses haines de marâtre, eussent hâté l'as- «sassinat d'un prince qui leur étoit odieux et suspect. Cependant

(i) Annal. , I ., 5.

FAMILLE DES CESARS. 8i

«lorsque le centurion dit à Tibère, selon Tusage des militaires, c:„ap.i. cc/^oj ordres sont accomplis , il répondit que cet ordre n'étoit 'céU,.^' «point émané de lui, et qu'il en falloit rendre compte au sénat.'' pi. xx Mais, dit Suétone, il couvrit ce crime d'un silence profond- Ainsi finit. Tannée même de la mort d'Auguste, sa postérité mâle avec Agrippa , qui mourut âgé de vingt-six ans.

Les médailles de ces trois Césars (quelques imes de Caïus exceptées) ont été frappées hors de Rome; c'est pourquoi leurs traits sont exprimés grossièrement. On peut donc révoquer en doute l'authenticité des bustes qu'on leur attribue.

La médaille de bronze du n° 6 de la planche XX présente d'un n" g. côté la tête d'Auguste, couronnée de laurier, avec la légende CAES AR ; de l'autre , celle de Caius , avec la légende Caïus CAES^r AYGusti Filais PONTz/ejr COS. {consul). On voit dans le champ un petit aigle incrusté ; il annonce que la médaille a fait partie de la collection des Gonzagues, ducs de Mantoue.

La tête de Lucius paroit sur une médaille de bronze frappée n- -,. à Césarée de Bithynie , avec la légende AEYK.I02 KAI2AP , Lucius César ^ et le bâton augurai (lituus)^ symbole de sa dignité; on voit au revers une corne d'abondance, et le capricorne, signe du zodiaque sous lequel Auguste avoit été conçu, et qu'il avoit pris pour symbole, avec la légende KAISAPE^N (monnoie des habitants de) Césarée.

Sur des médailles de bronze de Corinthc on voit la tête d'Agrippa Posthume , avec la légende AGRIPPA Cœsar COIIINTHT. On lit au revers, dans une couronne d'ache (a/n'uj/i), récompense des vainqueurs dans les jeux islhmiques, la légende Caio HEIO POLLlOWEITERwmC^/oMYSSlDIO PRISCO in'IR/>, Caïus Heius Pollio (et) Caïus Mussidius Priscus (étant) duuinvirs ; Pollio, pour la seconde J'ois. Les duumvirs cxerçoient,

8^. TCONOCUIAPIIU: ROMATNE. Part. II.

CiiAi.. I. dans les colonies romaines , à j)eu pies les mêmes l'onrlions que rainiiiodcs ]gg consuls à ixome. Corinlhe éloit célèbre par la célébralion

des jeux isllirnirpics.

p. xxr § y. DRUSUS L'yVNCIEN,

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