‹ Iconographie romaine (volume 4)Chapitre 75 sur 94 · CALÏGULA, ET SES SOEURS · texte numérisé non relu

CALÏGULA, ET SES SOEURS

Caïiis, siirnoînmé Cali^ula, .succ('*da à Tibère sous les plus heureux auspices. «Il fuL choisi, dit Aurclius Victor^ par le «vœu général, à cause de ses aïeux et de son père : car Auguste «étoit son bisaïeul par sa fille; .Agrippa et Drusus l'ancien , «pcre de ('icrnianicus , éloieut ses aïeux maternels. L'intérêt «fpie le peujjîe pienoit à lui étoit fondé sur la considération de «leurs verttts, de leurs morts prématurées (si fon excepte celle « d' Auguste ) ; sur le souvenir de sa niere, de ses frères, que «Tibère avoil fait mourir.» Mais cette faveur populaire devoit bientôt se cbanger en une haine implacable.

Caligula fut le dernier fds de Germanicus et dAgrîppine l'ancienne. Il na(|uit l'an ^65 de Rome (ii de l'ère vulgaire). Le lieu de sa naissance a fait naître deux opinions différentes. Les uns pensoient (pi'il étoit né près de Trêves, dans les quartiers d'hiver des légions que commandoit son père; ils citoient, entre autres preuves, des autels que l'on vovoit au confluent du Rhin et de la Moselle, sur lesquels on lisoit OB AGRIPPINAE PVERPERIVM (ce qui pouvoit se rapporter à la naissance d'ime fille comme à celle d'un fdsj , et ce distique d'un auteur inconnu:

In castris natus, patriis nutritus iu armis, Jaio designati principis omen erat.

Mais Suétone^ dit expressément qu'il avoit lu dans les actes publics que Caligula étoit né à William (Auzio, dans la cam-

(i) J'ai pris pour guides, dans cet ar- sephe , la Légation à Cdius de Pliilon.

ticle , Siiétone , Tacite , Dion , Aurelius (2) Cœsar, cap. iii.

Victor , les Antiquités judaïques de Jo- (3) Caius, cap. viii.

pnojne de Rome ) ; que de là venoient et sa prédilection pour cette chap. i ville, et les séjours fréquents qu'il y faisoit, et l'envie qu'il eut ^'°""'^''' d'y transporter son domicile , avec le siège de l'empire. J'ai p, xxv. donné quelque développement à la dernière opinion, parcequ'on a voulu dernièrement renouveler la première sur les bords du Rhin.

Au reste, s'il n'étoit pas né dans les camps, il s'y trouvoit deux ans après sa naissance, à l'époque de la mort d'Auguste, sur les frontières de la Germanie , où son père commandoit les légions , et où sa mère Tavoit amené. Elle lui donnoit une éducation mâle; elle lui faisoit porter les habits et la chaussure, non des centurions ni des tribuns , mais celle des simples soldats (caliga)' : de là vint que ceux-ci l'appelèrent Caligula, diminutif qui exprimoit leur attachement pour lui. Devenu empereur, il punit sévèrement un primipile qui lui avoit donné ce surnom, jadis si cher à l'armée' ; ce qui nous explique pourquoi on ne le trouve sur aucun monument public. Les anciens historiens se servent ordinairement du seul nom Caïus.

Il suivit en Syrie Germanicus, et revint à Rome avec sa mcre , qui rapportoit les cendres de cette noble victime. Lorsque Tibère eut relégué Agrippine dans File Pandataria, il fut recueilli par sa bisaïeule Livie, veuve d'Auguste, et, après la mort de sa mère, par son aïeule Anlonia. A peine à<]jé de dix-neuf ans, Tibère le créa pontife; et, deux ans après, la mort de ses frères Nero et Drusus, et celle de Séjan, lui assurèrent la succession à l'empire. Il fut fait questeur. Tibère l'appela dans sa retraite

(1) Snet. , c. VI; Tacit. , y/nnal., T, 4'- calones, tjaUica' nil/iltiiii; Fostns appelle

La tvr//(/a étoit, selon toutes les apparen- crt/<)7ie,s(le.s chanssurosdobois; ct(/n//R-<i'CSt

tes, une chaussure avec une semelle de s'^nonymc i\e c<iliffœ.{ïhi C.nnp^e , Closs. lat. ) bois ji;arnie de clous. On lit, dans Isidore, (2) Scuec. , de Conal. sap., XVlll.

Mo JCONOGPvAPHIE ROMAINE. Part. II.

Ci.Ar. I (le Caprée, où, dans le même jour, il fut rasé pour la première

Ci'sar'-. "1 r>

PI. XXV, Après la mort de sa mère, il laissa apercevoir, malgré son

extrême jeunesse, son penchant pour la cruauté, pour la débauche, pour la raillerie, et pour la colère, lorscpi'll étoit rol)jet des plaisanteries les plus légères. Accueillant les calomniateurs; dans les dangers, d'une timidité extraordinaire qui le rendoit cruel, lorsqu'il pouvoit l'être sans péril. Aussi ceux qui l'avoient pénétré disoient-ils «qu'il n'y avoit jamais eu de plus «méchant maître ni de meilleur valet'.» Les derniers mois faisoient allusion à l'adresse avec laquelle il avoit réprimé son humeur colère devant Tibère, et appris de lui l'art de la dissimulation. Il se plia constamment aUx caprices de ce prince et de ses favoris. La mort de sa mère et de ses frères ne lui arracha aucune plainte, quoiqu'on eût aposté auprès de lui des personnes qui affectoient de s'appitoyer sur le sort de ses parents". Il se contenoit aussi plutôt par abjection que par prudence, lorsqu'on lui faisoit éprouver à lui-même quelque mauvais traitement. Tibère, en le nommant questeur, et promettant de lui conférer les magistratures cinq ans plus tôt que les lois le permettoient , prioit cependant le sénat de ne pas lui prodiguer les honneurs avant le temps^. Il lui fit épouser Junia Claudia, fille de Silanus. L'empereur avoit un petit-fils qui portoit son nom ; mais il lui préféroit Caligula , son petit-neveu, parcequ'on lui avoit prédit que celui-ci survivroit à l'autre, et même qu'il lui ôteroit la vie.

Cette injuste prédilection n'eut pas les suites qu'il devoit se promettre. On sait que Caligula hâta , ou du moins souffrit qu'on hâtât la mort de Tibère'*. Il raconta souvent avec complaisance

(0 Tatit., Jnnd., \l,c. XX. (2) Suet., c. x. (3) Dio, LVIII, 23. (4) Suet., XII.

Famille des

PI. XXV

FAMILLE DES CESARS. i4i

qu'il avoit eu plusieurs fois le dessein d'exécuter lui-même ce chap. i parricide. Cet événement arriva Tan 790 de Rome, Sy de l'ère vulgaire, la 25' année depuis la naissance de Caligula. Si l'hérédité par la primogéniture eût été établie pour la famille impériale, on eût vu Tiberius Gemellus succéder sans difficulté à son grand-pere Tibère. Celui-ci s'étoit contenté de le désigner, par son testament , pour collègue de Caligula , qui n'étoit que son petit-neveu. Mais les heureuses espérances que le peuple avoit conçues du fils de Germanicus donnèrent à celui-ci de grandes facilités pour faire annuler par le sénat les dernières volontés de Tibère, sous prétexte que l'empereur, en choisissant pour partager l'empire un prince âgé seulement de dix-huit ans (qui par cela seul ne pouvoit pas même encore entrer dans le sénat), avoit donné une preuve de Taffûiblissement de son esprit". Aussi avons-nous vu plus haut Aurelius Victor dire que Caligula avoit été élu empereur, deligitur. Cette élection fut si généralement approuvée que, «dans l'espace de moins de trois «mois, dit Suétone, on assuroit qu'on avoit immolé plus de «cent soixante mille victimes' «, pour rendre grâces aux dieux. Caligula employa d'abord tous les genres de séduction pour gagner la ftiveur populaire \ Il prononça avec une grande effusion de larmes l'éloge de Tibère, et lui fit de superbes funérailles; il se transporta dans les lies Pandatarie et Ponce {Ponza, à l'entrée du golfe de Gaëte); il plaça lui-même dans des urnes les restes de sa mère et de son frère , et les déposa solennellement dans le mausolée d'Auguste. Sou aïeule Antonia, Claude son oncle , Tiberius , devenu son frère par l'adoption de Tibère, et ses sœurs particulièrement , furent l'objet de ses soins les

(i) Dio, l.IX, I. (3)/«cenrfeiate<jpe(ditSuétone,c. XV)

(2) Suet. , XIV. sliidia hominwn omni génère popularitatis.

i45 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Paut. II.

ci.AP. f plus empressés. Il ori%rit les prisons, rétablit dans leurs droits ntmiisci.s ^^^jg ceux fiuc son prédécesseur avoit fait condamner ou exiler. PI XXV. Pour plaire à la mullitiide, il aholit en Italie rimpé)t du centième, établi sur toutes les ventes, que, Tan 17, Tibère avoit diminué de moitié, mais qu'il avoit rétabli en son entier après ja jiiort de Séjan. Il rendit publics les comptes de l'empire, comme Tavoient pratiqué Auguste et Tibère lui-même jusqu'à son séjour dans Tile de Caprée. Dès la première année de son règne, Tibère avoit ôté au peuple et conféré au sénat l'élection des magistrats; Caligida la rendit au peuple : mais, quoiqu'on n'usât de ce droit que d'après son impulsion, il le lui enleva un an après. Caligula paya les legs faits par Tibère, et même ceux de Livie', dont Tibère avoit siq^primé le testament; il y ajouta des largesses sans bornes pour le peuple et pour toutes les armées ; il prodigua les jeux et les spectacles; «enfin il dissipa, «en peu de temps, des trésors immenses; de manière que^ loin «d'admirer sa générosité, on ne vit que légèreté d'esprit et in- €< considération; car, avant la fin de la première année de son «règne, il eut dépensé plus de 28,000 sesterces (plus de 460 mil- «lions de francs ) , qu'il avoit trouvés dans le trésor public '. «

Huit mois s'étoient à peine écoulés, qu'un cliangement total s'opéra dans sa conduite politique et dans ses mœurs. Comme ce cliangement avoit été précédé par une maladie très grave, que l'on sut depuis avoir pour cause l'intempérance et les débauches, on l'attribua à cette crise physique. Au reste il demeura sujet à des insomnies habituelles , et à l'épilepsie , dont il avoit eu plusieurs attaques dans son enfance. Suétone'' peint d'un seul mot les résultats de ce changement, qui consistoit uniquement à laisser apercevoir toute la noirceur de son ame, «Jusque-là,

(i) Dio, LIX, II, 5. (2) Phil., Zeg'., p. 994- (3) Cnp. xxii.

«dit-il", j'ai tracé le portrait (Viin prince; c'est actuellement celui ceiPi «d'un monstre que je dois exposer. « ^^céllrs**

Pendant sa maladie, Caligula ne craignit pas d'avouer publi- pi xxv quement la passion coupable dont il brûloit pour Drusille sa sœur aînée (passion qu'il avoit, disoit-on , satisfaite avant de parvenir au trône), en l'instituant héritière de tous ses biens, et même de l'empire. Il avoit d'abord refusé les titres qu'avoient pris ses prédécesseurs ; mais il se les appropria depuis tous en lin seul jour, celui de père de la patrie excepté, quoique Auguste ne les eût acceptés que successivement, et que ïibere eût affecté d'en refuser toujours quelques uns. Il y en ajouta même de nouveaux, le pieux (pins), l'élevé des camps, le père des armées, l'excellent et le très grand César [optimus , maxinius). La vanité et la folie engendrèrent bientôt la cruauté. Caïus adopta pour son fils le jeune César Tiberius , et lui donna le titre de chef des jeunes gens [princeps jm^entutis). Mais ces faveurs couvroient un dessein perfide, selon Philon", cette adoption ôtaut au jeune prince le droit que Tibère lui avoit laissé , celui de partager l'empire , et donnant à Caligula , selon les lois romaines, le droit de vie et de mort sur son fils adoplif. Ces soupçons furent réalisés; car il le força bientôt à trancher le fil de ses jours, et à le délivrer du seul prince que l'on auroit pu lui opposer. Les mauvais traitements qu'il fit souffrir à son aïeule Antonia, qui avoit essayé de lui faire des représentations, la contraignirent aussi à s'ôter la vie. Il ne rendit aucun honneur à sa mémoire, et eut même la barbarie de contempler le convoi de cette princesse, aussi rccommandable par la pureté de ses mœurs ([uc par l'excellente éducation qu'avoit reçue d'elle son fils Germanicus.

(1) Cap. L. (2) Vhil, Lcfj., paf;. 994.

LllAP. I.

Faniillc lits Césa

144 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Les deux dernières années de ce règne , qui n'en eut que trois entières , ne présentent plus qu'une succession de crimes atroces PI xw et d'extravagances. L'historien se refuseroit à les retracer, s'il ne pensoit que le hideux tableau des excès auxquels peut se porter le pouvoir absolu, (juand il est confié à la démence et à la férocité , offre une leçon utile à la postérité. La fureur pour les spectacles transportoit Caligula à un tel point , qu'il y faisoit périr des armées de gladiateurs, même des chevaliers'. Un jour qu'il ne se trouvoit point de criminels pour être exposés alix bêtes et pour combattre contre elles, il fit saisir les premiers des spectateurs qui occupoient les gradins, il ordonna qu'on arrachât la langue à ces infortunés pour étouffer leurs plaintes, et qu'on les précipitât dans l'arène , où une mort cruelle les donna en spectacle au tyran et au peuple effrayé.

Quoique Macron et son épouse eussent obtenu par leprs sollicitations répétées que Tibère conservât la vie et transmît l'empire à Caligula, il en fit cependant ses premières victimes; tel fut le prix des conseils salutaires qu'ils lui donnoient. Un pareil zèle coûta la vie à son beau-pere Silanus, citoyen illustre et très estimé même de Tibère. Caligula avoit voulu le faire accuser par Graîcinus, mais celui-ci refusa l'odieux emploi de délateur^ n'ignorant pas que sa mort suivroit ce généreux refus. Ce Graîcinus étoit père d'Agricola, dont Tacite (gendre du même Agricola) s'est plu à écrire la vie irréprochable.

Les extravagances qu'il fit à la mort de Drusille, sa sœur aînée, rappeloient la vie licencieuse qu'il avoit menée avec elle et avec ses deux autres sœurs Julie et Agrippinc. Mais la première seule fixa quelque temps son inconstance ; et il bannit les deux autres, pour lesquelles sa passion fut de courte durée,

(i) Dio^LlX, 10; Suet., cap. xxvi.

les accusant injustement d'avoir pris part à une conspiration chap.i. contre sa personne. Quelques jours après la mort de Drusille, ^^^l^^^^f' il épousa Lollia Paulina , qu'il fit venir en grande hâte de la ,>. xw Macédoine^ parcequ'on avoit parlé devant lui de la beauté extraordinaire de sa grand'mere. 11 obligea Memmius , son époux, de s'en reconnoitre le père , et de la lui donner en mariage en vertu de ce titre supposé; comme Auguste en avoit agi lorsqu'il prit Livie pour épouse. Celte nouvelle passion s'éteignit aussi vite cpi'elle s'étoit alluméef il répudia Paulina, en lui prescrivant un veuvage perpétuel. Mais Césonie parut lui inspirer un attachement plus durable. Cette femme n'étoit cependant ni belle ni jeune, et elle éloit mère de trois filles. Caligula seulement reconnut en elle un penchant désordonné pour les débauches les plus extraordinaires ; il la conduisoit avec lui aux armées, en costume militaire, et montant un coursier. Il la donnoit même en spectacle à ses amis , dépouillée de tout vêtement. Le jour qu'elle accoucha d'une fille, il se déclara tout à la fois son époux et le père de cet enfant, qu'il reconnoissoit pour être de son sang, par cela seul qu'elle déployoit déjà un caractère féroce , qu'elle arrachoit les yeux et déchiroit le visage des enfants qui jouoient avec elle.

Jusque-là l'adulation des Romains n'avoit déifié les empereurs qu'après leur mort; Caligula le fut de son vivant, et j)ar luimême. Il voulut d'abord prendre le diadème royal (il l'auroit ceint, si l'on en croyoit l'abrégé de Victor') : mais ceux qui craignoient l'indignation du peuple l'en dissuadèrent adroitement, en lui disant qu'il étoit au-dessus des rois'. Alors il parut en public sous les costumes d'IIerculc, de lîacchus; tantôt portant les ailes aux pieds et le caducée de Mercure ; tantôt

(i) Cap. m. (2) IMiil., f^eg., ioo?.;Sntn., cap. xxn.

i4(> ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

ciiAP. I. sans l)ail)o, avec un arc et des flèches, comme Apollon, les clîsais." Grâces marchani à ses côtés; souvent il avoit la barbe dorée PI. XXV et le foudre de Jupiter ' ; enfin il se déguisa même en déesse, et prit les attributs de Vénus. Pour être conséquent, il se fit bâtir un temple, élever une statue d'or, offrir en sacrifice les oiseaux les plus rares , créer un collège de prêtres dont Claude son oncle, Ciesonia son épouse, et son cheval même, firent partie. Dans tout l'empire , on plaça ses statues dans les temples , auprès de celles des dieux : les Juifs seids, auxquels leur religion interdisoit le culte des images, s'y refusèrent; ce qui leur attira la haine du fougueux empereur.

La seconde année (89 de l'erc vulgaire) du règne de Caligula fut marquée par l'explosion des sentiments de mépris et de haine que les Romains éprouvoient pour ce tyran cruel , qui s'irritoit de les voir moins assidus à ses spectacles , et ne pas accueillir les cochers ou les gladiateurs qu'il favorisoit , et l'appeler le jeune Auguste. Ils ne pouvoient s'exprimer que par des cris et des gestes insultants; mais l'empereur se veugeoit en faisant massacrer un grand nombre de personnes au milieu ou à la sortie des spectacles. C'est alors qu'on l'entendit s'écrier : «Je «voudrois que le peuple romain n'eût qu'une tétew, afin, dit Séneque, de consommer en un jour, et d'un seul coup, les meurtres qu'il commettoit si souvent et dans tant de lieux différents '.

Une extravagance moins atroce fixa de nouveau l'attention publique. Son cheval Incitatus devint l'ojjjet de ses plus chères alfections; il l'invitoit à ses repas, où on lui présentoit de l'orge dorée, et du vin dans des coupes d'or. L'écurie étoit de marbre, le râtelier d'ivoire, les housses de pourpre, la bride ornée de

(i) Suet., cap. LU. (2) Dio, LIX, i3; Suet., cap. xxx; Senec. , Ira, cap. xix.

perles. Il lui avoit douué un palais , des serviteurs , des meubles, cbap. 1.

• • f* 1^'**-'*. Famille dp'

pour recevoir avec magnincence ceux que 1 on invitoit en son ç^^^^^^ nom à manger en sa compagnie. L'empereur juroit par la vie pi xxv. de ce cheval, par sa fortune; il l'avoit admis dans le collège de ses pontifes; il assuroit qu'il le nommeroit consul; et on croyoit qu'il auroit tenu sa proniesse, si la mort n'y eût mis obstacle. Pour retracer de semblables folies, je suis obligé de me dire, comme le jeune Victor' : «Je ne sais s'il eût fallu en «conserver le souvenir, à moins qu'il ne soit utile de connoitre «toutes les actions blâmables des grands, afin que les princes «s'en abstiennent par la crainte de la renommée.»

Toutes les fois que Caligula faisoit des reproches au sénat, ou le menaçoit de sa colère ' , ce corps avili redoubloit ses flatteries; il lui décerna même l'ovation (petit triomphe), quoiqu'il n'eût pas vu l'ennemi depuis son enfance. Cette adulation lui fît naître l'envie d'obtenir les honneurs du grand triomphe : mais , comme il cherchoit en tout à exécuter ce qui paroissoit impossible, il voulut triompher sur la mer. Il fit construire un pont de bateaux depuis Baies jusqu'à Pouzzoles, selon Suétone; Dion dit depuis Baules, qui étoit un de ses palais, situé sur la même côte; Josephe assigne Misene pour le point de départ, environ cincf quarts de lieues moyennes. Il attachoit une grande importance à cette dimension , parcequ'elle surpassoit celle des ponts construits autrefois par Darius et par Xerxès. Caligula , revêtu d'une cuirasse que l'on croyoit avoir appartenu à Alexandre, offrit des sacrifices aux dieux, et en particulier à l'Envie, de crainte, disolt-il , que l'Ohiupc ne fût jaloux de sa grandeur; ensuite il traversa le pont à cheval, suivi de l'armée, comme s'il eût eu des ennemis à combattre; il s'arrêta vers le milieu, .

(1) Cap. III. (v.) Dio, lilX, 17; Suet., cap. xxxvii; Joseph., lib. XIX, cap. I.

i/fS TCONOGRAPJfJr: ROMAINE. Part. II.

ciiAp. I. monta sur un trône, l>aian»ua et récompensa les soldats. Le c!;!lrs'' P<^>iit f^iil roinj)ii sur-le-champ, afin qu'il ne pût servir à aucun PI. XXV, autre mortel. Cet acte de folie lut la cause de la famine qui se fit sentir à l\ome cette année (38 de l'ère vulgaire); car cette ville superbe, entourée de parcs et de palais, ne vivoit que des blés apportés d'Egypte, de Sicile, et tous les vaisseaux avoient été employés pour le pont. Séneque dit qu'à la mort de Caligula , au mois de janvier de l'année suivante, il n'y avoit dans la capitale des grains que pour sept ou huit jours'.

Le même écrivain faillit à être la victime des prétentions de Caligula au sceptre de l'éloqUcnce , et de sa jalousie contre ceux qu'il croyoit pouvoir le lui disputer'. Son unique crime étoit d'avoir plaidé avec succès une cause dans le sénat en présence de Caïus; et cependant sa mort eût été certaine, si une des concubines de ce prince ne l'eût assuré que Séneque portoit le germe d'une maladie qui devoit bientôt trancher ses jours. Au reste , quelle que fût l'estime des Pvomains pour les talents de cet écrivain, Caligula disoit que son éloquence manquoit de nerf et de liaison; que c'étoit du sable sans mortier \ Ce fut aussi par une grande présence d'esprit que Domitius, l'accusateur de la parente chérie d'Agrippine , conserva la vie. L'empereur, qui se croyoit supérieur en éloquence à cet orateur, le premier de son siècle, lut dans le sénat contre lui un lono mémoire dans lequel il avoit fait tous ses efforts pour paroitre plus habile que l'accusé. Celui-ci aiu'oit certainement été condamné à mort, s'il avoit essayé de se défendre. Au contraire, ne cherchant point à s'excuser, il commença par relever l'élégance du discours de l'empereur, par dire qu'il étoit saisi d'admiration. Comme s'il n'en eût pas été l'objet , mais comme

(i) Senec. . Brev'. %iit., cap. xviii. (2) Dio, LIX, 20. (3) Suet., cap. lui.

auroit pu le faire un simple spectateur, il reproduisit toutes les cap. i.

, T 11 ^ r ' J Famille des

parties du discours en les louant avec excès; enhn , presse de f^.^^^ répondre aux accusations , il versa des larmes , se jeta aux pieds pi. xxv. de l'empereur, lui demandant pardon, non comme à son souverain, mais comme au prince de l'éloquence. Il obtint sa grâce; et Caligula répondit à son affranchi , qui se permit de lui reprocher une accusation qui n'avoit eu aucune suite : «Devois-je «perdre un si beau discours.'^»

Caligula voulut joindre les lauriers de Mars à ceux de l'éloquence. Il partit subitement de Rome, en apparence pour aller faire la guerre aux Germains, mais dans le dessein de lever sur les Gaulois de fortes contributions , l'Italie étant épuisée par ses prodigalités. Il passa le Rhin, s'en éloigna fort peu; et, saisi d'une terreur panique, il revint sans avoir défait un seul enneini , sans même en avoir aperçu. Assuré de levir éloignement pour la guerre, il fit cacher dans un bois quelques Germains de sa garde; puis, à la nouvelle de leur apparition, il interrompit subitement son repas , courut jusqu'à cette forêt, et y occupa ses troupes à coiqîcr des arbres pour ériger des trophées , leur distribua des couronnes ' , et leur adressa un vers de Virgile pour les exhorter à supporter les fatigues de la guerre en attendant des jours plus heureux'. Il se fit proclainer ensuite sept fois imperator. Son séjour dans les Gaules fut marqué par des assassinats continuels , et par des exactions de tout genre. Alors les Germains, certains de sa lâcheté, firent en-deçà du Rhin des excursions dont la nouvelle jeta Caligula dans une telle in(juiétude , qu'il faisoit chercher dos navires pour se retirer dans TOricnt, où il espéroit régner encore si les ennemis passoient les Alpes, et se rendoieut maîtres

(1) Siiet., cap. XLV. (2) Diirafv et vosmct rébus servate secimdi's. ^Eiicid., 1 , 9. 1 1 .

i5o ICONOGPvAPIIIi: ROMAINE. Faut. II.

Cap I clo RoDiG. Mais la valeur de Galba les contraignit à repasser

Camille .le. ,^. |y^J^ Lt'sar.s.

PI XXV Jules César s'étoit contenté de faire connoître aux Bretons,

séparés de l'empire romain par l'Océan, la supériorité de ses troupes; Auguste borna vis-à-vis d'eux son ambition à recevoir quelques légers tributs, croyant qu'il seroit imprudent de vouloir conquérir leur île ; Tibère pensa aussi sagement. Mais Caligula se proposa d'y transporter son armée'; il l'auroit essayé s'il n'eût été aussi prompt à abandonner ses projets qu'à les former. Cependant il vint camper sur les rivages des Gaules opposés à ceux de la Grande-Bretagne, comme s'il eût voulu exécuter la descente, disposa ses troupes sur la côte, s'avança sur rOcéan avec ses navires, puis il revint subitement; ensuite il monta sur un trône élevé, fit préparer toutes les machines, sonner les trompettes, et donner le signal du combat, sans que personne pût prévoir ses intentions. Tout-à-coup il commanda aux soldats de ramasser des coquilles: «Voilà, leur dit-il, les «dépouilles de l'Océan; elles serviront à décorer le palais, le « Capitule , et à faire l'ornement de notre triomphe. Compa- « gnons , allez vous réjouir ; vous voilà tous enrichis '. » Et il leur donna à chacun , avec un grand appareil , la modique somme de cent deniers (environ 80 francs). Du moins laissa-t-il un monument utile et durable de sa présence sur ces bords ; il fit construire un phare que l'on croit être la Tour-d'Ordre, près de Boulogne ( Turris ardens)^ que Cliarlemagne répara, et sur laquelle il rétablit les feux de nuit\ Cette ridicule expédition fut suivie d'un triomphe plus ridicule encore; on y vit parojtre des Gaulois d'une haute stature, que l'on avoit forcés à laisser croître, à teindre en blond leurs cheveux, et à apprendre la

(1) Tacit., Vita Aqr., cap. xiii. (2) Suet. , cap. xlvi. (3) Aimon, IV, 99.

FAMILLE DES CESARS. i5i

langue des Germains , pour les faire ressembler à des prison- cuAr i.

• j . . . • Famille de

mers de cette nation. ^^^^^^^

L'an 4i? 794 de Rome, 4' Jii règne de Caligula , vit mettre pi xxv un terme à ses cruautés et à ses prodigalités insensées. Cassius Chéréa , tribun d'une coliorte prétorienne , recommandable par sa bravoure et sa probité, lassé des reproches que lui faisoit souvent l'empereur sur son âge avancé, et outré de l'indécence des mots d'ordre qu'il en recevoit ordinairement , se rendit l'instrument des vengeances publiques et particulières". Le ^4 janvier, à la sortie du théâtre, où il passoit des jours et des nuits entières, Caïus donna un mot d'ordre ridicule à Chéréa; celui-ci répondit par une injure, et, tirant son épée, il l'abattit d'un premier coup; les autres conjurés achevèrent de lui ôter la vie. Ainsi périt ce monstre, âgé de vingt-huit ans quatre mois et quelques jours, selon Suétone". La nuit suivante on mit à mort Cœsonia son épouse, et sa fille Julie Drusille, cjui n'avoit pas encore un an.

Claude, son oncle, reconnu empereur, empêcha que le sénat ne le déclarât infâme; mais il fit enlever et briser ses statues pendant la nuit. Le sénat ordonna même de fondre toutes les monnoies de bronze qui présentoient son image \

Yoici le portrait de Caligula, tracé par Suétone' ; «Il étoit «d'une haute stature, et très pâle; il avoit le corps énorme, la «tète et les cuisses très maigres, les yeux et les tempes creux, «le front large et menaçant; les cheveux en petite quantité, «aucun même sur le sommet de la têlc; son corps étoit très

(i) Suet., cap. LVi. reçue par les antiquaires, que le sénat ne

(a) Suct., cap. Lix. faisoit frap|)or que les monnoies de hron/c

(3) Cette observation de Dion (lil). I-X, le droit de IVappor les antres appartcnoit

y,?.), qni ne (ait aiu une incntidii des mon- cvcliisiveinent aii\ emp(>reins.

noies d'or et d'ar{;cnt, conHrinc l'opinion (j) Cap. t..

Famille des Césars.

PI. XXV

ï52 ICONOGRAPIÏIi: ROMAINE. Part. II.

cmap. I. «garni de poils; ce qui le laisoit condamner à mort ceux qui le «rcgardoicut j)asser d'un lieu élevé , et ceux qui uommoient une «chèvre en sa présence. La nature lui avoit donné une physio- «nomie funeste, et il s'étudioit encore devant un miroir à la «rendre sombre et effrayante.»

Nous ne connoitrions qu'une des sœurs de Caligula , AgrippiNE, qui fut l'épouse de Claude et la mère de Néron, si ce monstre couronné ne se fût rendu coupable d'un triple inceste. Je parlerai de celle-ci après l'empereur son époux.

Drusille, la seconde des trois filles de Germanicus et d'Agrippine, naquit l'an i6 de l'ère vulgaire, dans les environs de Trêves'. Elle n'étoit âgée que de dix-sept ans lorsque Tibère lui donna pour époux Lucius Cassius Longinus, jurisconsulte célèbre, petit-fils de l'assassin de Jules César. C'est ainsi que le disent Tacite et Suétone; mais Dion appelle son mari Marcus Lepidus". Celte union fut de peu de durée, parceque Caligula, parvenu à l'empire, lui enleva Drusille, avec laquelle il avoit déjà satisfait sa passion incestueuse, et pour laquelle il brûloit encore des mêmes feux. Il lui donna , ainsi qu'à ses autres sœurs, les privilèges des vestales; il ordonna qu'on les nommât avec lui dans les serments solennels, dans les vœux c[u'on faisoit à chaque renouvellement d'année, enfin dans tous les actes publics. Dans la maladie dangereuse qu'il éprouva la pre-

(i) Tacit. , ^/mi. , VI, i5; Suet. , c. xxiv; «même que Caligula, avoit obtenu les

Dio LIX II. n faveurs des deux autres sœurs, Agrippine

(2) Il sembleroit que Dion ait confondu « et Liville, à qui Tenipereur avoit permis

l'adultère public avec le mariage légitime. « de demander les magistratures cinq ans

Zonare [Annal., II, p. 177) présente ce «avant lage prescrit par les lois, à qui

moyen de conciliation : « Caligula, dit-il , •« enfin il avoit promis de le nommer son

« fit mourir Lepidus, son compagnon de « successeur. •• ;= débauches, le mari de Drusille, qui, de

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miere année de son règne, il institua Drusille héritière de ses cbap. t

bi ' •. • « J 1' • Famille di

lens , héritière même de 1 empire. césars.

Cette princesse survécut peu au rétablissement de la santé pi. xxv de Caligula; elle mourut Tan 38, âgée de vingt-deux ans. 11 parut profondément affligée de cette mort , lui fit rendre les honneurs funèbres aux frais de l'état , prononça son éloge , la plaça au rang des dieux , ce qui la fit surnommer Pa/ithée (déesse universelle); il récompensa un sénateur assez lâche pour jurer qu'il l'a voit vue monter au ciel et converser avec les dieux. Mais la bizarrerie de son caractère fit que personne ne trouva grâce à ses yeux pendant ce deuil : on étoit puni si l'on ne pleuroitpas son épouse; on l'étoit aussi si l'on pleuroit une mortelle placée dans l'Olympe.

Julie Liville, la troisième des filles de Germanicus et d'Agrippine, porte, chez les historiens de Rome et chez Tacite en particulier, tantôt le premier nom, tantôt le second". Elle naquit dans l'île de Lesbos l'an i8 de l'ère vulgaire. Tibère lui donna, quinze ans après, pour époux lé sénateur Marcus Vinucius, qui appartenoit à une famille consulaire, et qui avoit été consul lui-même trois ans auparavant. Parvenu à l'empire, son frère Caligula lui accorda, comme je l'ai dit de Drusille et d'Agrippine, les honneurs des Vestales; mais avec Julie aussi, comme avec ses autres sœurs, il s'abandonna aux débauches les plus honteuses. Il contraignit ses compagnons de libertinage à l'imiter, et entre autres Aemilius Lcpidus. Ce Lepidus , ayant conspiré contre l'empereur l'an 38, fut mis à mort. Caligida saisit cette occasion d'éloigner ses sœurs, avec lesquelles il avoit cessé d'offenser la nature; il les accusa d'adultère et de comjjHcité avec Lepidus ; il rendit publiques les lettres, témoignai^es

(i) Tacit. , Annal., II.

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