AGRIPPINE JEUNE
Pline le naturaliste", parlant du poison mêlé à des chanjpignons qui avoit fait mourir Claude, dit: «Agrippine, par cet «attentat, donna au monde , et à elle-même avant tous les autres, «un second poison, Néron, son fils.» Ce monstre fut, à la vérité, le vengeur de Claude, de Silanus, de Lollia, et de tant d'illustres victimes ; mais ce n'étoit pas un fils qu'elles auroicnt chargé de leur vengeance. Un seul vers de la tragédie de Séneque intitulée Octas^ie- ^ prononcé par Agrippine elle-même, peint
(1) Lib. XXII, cap. XXII. (2) Vers 645. Noverca, conjux, maler, in/elix ineis!
2o4 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL
ciur. I tous SCS crimes : cclîcllc-mcrc, ('pouse et mcre, funeste à tous I .mille. .les «les miens!»
ri. xxvii. ^" ^^^ afflige d'apprendre que la mère de Néron devoit le
jour au généreux Germanicus et à la vertueuse Agrippine l'ancienne. Elle étolt l'ainée de leurs filles, et nac^uit à Cologne Fan yOc) ' ( iC de l'ère vulgaire). Sa grande beauté la fit remarquer dès sa plus tendre jeunesse. Son illustre mère la fit élever et instruire avec grand soin; aussi écrivit-elle des mémoires qui contenoient les détails de sa vie , et les malheurs de ses parents. Tacite et Pline l'ancien les ont cités".
Tibère donna , en 2,8 , pour époux à Agrippine , Cneius Domilius Alienobarbus , homme détestable dans toutes les époques de sa vie, dit avec raison Suétone % qui rapporte les meurtres qu'il commit, les rapines et l'inceste dont il se rendit coupable; mais que le lâche flatteur de Tibère , Telleius Paterculus^, apjDelle un jeune homme d'une noble simplicité de mœurs. Domitius se rendoit plus de justice : lorsqu'on le félicitoit sur la naissance de son fils (qui fut depuis l'empereur Néron), ilrépondoit que d'Agrippine et de lui il ne j)Ouvoit uailre rien que de funeste à la patrie.
Caligula assouvit sa passion incestueuse avec Agrippine, ainsi qu'avec ses autres sœurs , et il fit partager ce triple attentat contre les mœurs à Lepidus, compagnon de ses débauches. Parvenu à l'empire, il ne leur fit pas moins rendre, en Sy , les honneurs qui appartenoient aux vestales ; mais l'intérêt qu'il prit à elles dura peu de temps. Deux ans après , Caligula fit mourir ce Lepidus ', l'accusant d'aspirer au trône, et d'avoir formé dans ce
(i) EckheljZ'oc/. «i»«.,tom. VI, p. 255. (3) i\^ero, cap. iv, v, et vi.
(2) Tacit., Jniial., IV, 53; Plin., 1. VII, (4) Lib. XI, cap x, 3.
eap. viu. (5) Tacit., Annal., XIV, 2.
Césars.
PI. XXVII
FAMILLE DES CESARS. 2o5
desseiu une liaison intime avec Agrippiue , qui avoit aussi dès- chap. i lors la même ambition. Il condamna Agrippine et Liville, en Famiiie des punition de leurs adultères et de leur complicité avec Lepidus, à être reléguées dans File Pontia, ajoutant que, s'il avoit des lies , il avoit aussi des épées à son service. Il rendit le sénat témoin de la honte de sa famille, en mettant sous ses yeux les correspondances de ses sœurs avec les complices de leurs dé- Lauches. Agrippine fut traitée avec plus de rigueur; l'empereur voulut qu'elle portât elle-même jusqu'à Rome l'urne qui renfermoit les cendres de Lepidus. La confiscation de ses biens suiv it sa condamnation 5 et ron exila un autre de ses amants , Soplironius Tigellinus, qui fut depuis le favori de Néron. On a placé dans ce nombre Séneque le philosophe; mais sa passion pour Julie, qui le fit exiler par Claude, semble démentir cette accusation.
Domitius mourut Tan 40, et laissa Agrippine veuve avec un fils unique, Néron, sur lequel elle consulta les devins. Ils assurèrent que cet enfant régneroit, mais qu'il feroit mourir sa mère. « Ah ! qu'il m'ôte la vie, s'écria-t-elle , pourvu qu'il règne ' ! jj Elle avoit jeté les yeux sur Galba (qui fut empereur après Néron), même avant la mort de son épouse, pour remplacer Domitius"; mais ce Romain refusa constamment la main d'Agrippine, et il ne rentra plus dans les liens du mariage. Claude l'ayant rappelée de l'exil l'an /\i , 1" de son règne , et lui ayant rendu ses biens, elle épousa Crispus Passienus , orateur célèbre, qu'elle (it mourir quelques années après pour avoir l'entière jouissance des richesses dont il lui avoit fait une donation.
Messaline étoit jalouse de la beauté d'Agrijjpine, redoutoit son ambition, et la tenoit dans l'oppression, comme nous l'ap-
(1) Tacit. , Annal., XIV, 9. (2) Suet. , Galba, cap. v.
■loG ICONOGRAPHIi: ROMAINE. Faut. II.
Ci.Ar. I prenons de Tacite '. Il dit que, dans les jeux séculaires célébrés Famille (Im y ^^ g^^ j^ Romc f /i 7 dc Tere vul^jaire), où parurent Britannicus
Césars. \ ' > o / ' 1
11. xxvii et Néron , la faveur du peuple s'attacha particulièrement au second , «soit à cause du souvenir de Germanicus , dont il étoit «le seul rejeton mâle, soit par intérêt pour sa mère, qui étoit «en butte aux persécutions de Messalinc. » La mort funeste de celle-ci, loin d'effrayer Agrippine , réveilla son ambition. Oubliant qu'elle étoit la nièce de Claude, et que les lois lui interdisoient tout espoir de l'avoir pour époux, ou plutôt persuadée que le sénat feroit fléchir les lois si telle étoit la volonté de l'empereur, elle accabla son oiiclc de caresses. Sa qualité de nièce permettant à Claude de l'embrasser en public, selon la coutume des Romains, elle prévenoit ses désirs'; et, lorsqu'ils étoient loin des yeux du public , l'empereur se livroit avec ardeur à cette séduction. Aussi Tacite^ fait-il remarquer qu'avant d'être épouse, elle agissoit déjà en impératrice: elle fit rompre honteusement le mariage de la fille de Claude, d'Octavie, qu'elle destinoit à Néron, avec Lucius Julius Silanus , qu'elle contraignit de s'ôter la vie le jour même du mariage de Claude. Pallas , tout puissant sur l'esprit de l'empereur, lui conseilla d'épouser Agrippine'; elle avoit gagné cet affranchi en s'abandounant à lui. Vitellius détermina les sénateurs à presser ce mariage, que commandoit, disoient-ils, la raison d'état. De sorte qu'il fut célébré l'an 49.
J'ai rapporté , dans la vie de Claude , les détails de la conduite que tint Agrippine depuis cette époque jusqu'à l'an 54, celui de la mort de son époux, qu'elle empoisonna ;parceque ce prince imbécille ne fit plus que prêter son nom aux actes de souve-
(i) J}vial.,Xl, 11. (3) ^nna/., XII, 3.
fa) Suet., Claiid, cap. xxvi. (4) Tacit., Annal, XII, 24.
laineté qu'elle exerçoit, aux moyens cruels qu'elle employoit chaki. soit pour préparer l'accès du trône à son fils , soit jjour en ^"^'"^J^' éloigner l'héritier légitime , soit enfin pour acquérir des ri- p, xxvn dresses immenses. La mort des citoyens les plus opulents fut un de ces moyens les plus ordinaires ; de même que celle de plusieurs femmes illustres , dont la beauté ou la bonne renommée lui faisoit ombrage ; entre autres Lollia Paulina , que l'affranchi Calliste avoit proposée pour épouse à Claude après la mort de Messaline". Elle conservoit contre celle-ci un ressentiment si profond que , dit l'historien Dion , « elle se fit «apporter sa tête; et, ne la reconnoissant pas à cause de l'alcctération que le supplice avoit apportée dans les traits, elle «ouvrit la bouche de sa propre main, et examina les dents «qui avoient une conformation particulière», une siudent, selon Pline %
Agrippine, craignant que le peuple ne vit dans elle qu'une femme cruelle et avare, rappela avec éclat Séneque de l'exil auquel Claude l'avoit condamné , lui fit accorder la préture , et le donna pour instituteur à Néron ; espérant que le public verroit auprès de lui avec plaisir un homme célèbre par les études, et que le philosophe, outragé par l'empereur, la serviroit dans ses projets ambitieux.
Rien ne peut donner une idée plus vraie du caractère cruel et dissimulé d' Agrippine que de la voir, au moment où le poison préparé par son ordre ôtoit la vie à Claude , et frayoit à Néron le chemin du trône, feindre la douleur la plus profonde, tenir embrassé Brilannicus comme son unique consolation , l'appeler le véritable portrait de son pcrc, employer toute sorte d'artifices pour le retenir dans le palais, lui et ses sœurs Anlouia et
(1) Tacit. , Annal, XIl, 2. (?) Lib. VII, cap. xvi.
2oS ICOrsOGRAPHIi: ROMAINE. Part. IL
c.nr I. Oclavie , jusqu'à ce que tout fût prêt au-deliors pour faire déclalamiii. aes j.^,^ Nérou empereur ' .
['1. xxvn. L'an 54 mil le comble aux vœux d^Vgrippinc : Piritannicus
fut privé de ses droits à l'empire; Néron s'assit sur le Irôiie, et Agrippine crut au moins le partager avec lui, à cause de sa grande jeunesse (il n'avoit que dix-sept ans ) , si elle ne se flattoit pas même de régner absolument sous son nom. On la vit en effet affecter Pautorité siipréme , faire mourir Narcisse , qui paroissoit s'attacher à Britannicus, donner audience aux am- ])assadeurs avec l'empereur, adresser comme lui des lettres aux peuples, aux princes, aux rois, se montrer en public à ses côtés, quelquefois dans la même litière, le plus souvent suivie de l'empereur, qui marclioit auprès de la sienne. Néron supporta assez long-temps ces entreprises sur son autorité; il lui témoiguoit les plus grands égards, la déférence la plus entière ; il jiermettoit que le sénat lui décernât les plus grands honneurs, et même qu'il tint ses assemblées dans le palais, afin cjue, cachée derrière une tapisserie, elle pût entendre sans être vue.
Les Romains n'attribuèrent pas tous cette conduite soumise de Néron à l'ascendant qu'Agrippine avoit pris sur lui depuis sou enfance, à la reconnoissance pour les grands services qu'elle lui avoit rendus ; il y en eut qui lui donnèrent pour cause secrète Pabandon qu'elle lui fit de sa personne : on pouvoit le soupçonner d'après les mêmes artifices dont elle avoit usé envers Lepidus et Pallas pour se les attacher, et d'après la familiarité excessive qui, même en public, régnoit dans leurs entretiens \ Les historiens ont émis des opinions différentes sur cet inceste' odieux. Avant de rapporter leurs textes, je dois en citer un de
(i) Tacit., ^//mn/., XII, i8. (2) Dio, LXXI, 2. (3) Suet., Ner., cap. xxviii.
l'historien des Juifs , de Joseplie ' , qui expliquera cette différence chap r.
11 • • -r t t 1 ' 1 T'I 1 • Famille des
d opinion. «Je ne m étendrai pas davantage , dit-il , sur les crimes césa^. « de Néron , parceque son histoire a été écrite par plusieurs au- r-. xxvir. «teurs. Mais les uns , ayant reçu de lui des bienfaits , ont négligé «la vérité en sa faveur; les autres, animés par la haine et par «leurs ressentiments , ont écrit des choses fausses avec un achar- «nement qui seul les rend condamnables.... Pour nous, qui «n'avons d'autre but que la vérité, etc.» Selon Suétone', qui écrivoit un siècle après le règne de Néron, ce monstre avoit voulu satisfaire son horrible passion; mais il en fut détourné par les ennemis d'Agrippine, qui craignirent le caractère ambitieux de cette femme , que ce crime auroit rendue toute puissante. Cependant il raconte des détails qui feroient croire qu'elle n'y auroit apporté aucun obstacle; et il ajoute que les favoris du prince appelèrent auprès de lui , pour tromper son imagination, l'affranchie Acte, dont la ressemblance avec Agrippine étoit frappante. Cluvius, cité par Tacite^ (dont les Annales furent écrites peu après les Césars de Suétone), attribuoit cette substitution politique à Séneque , qui , voyant « la mère de Néron , «poussée par le désir de retenir le pouvoir, choisir le milieu du «jour où son fils étoit échauffé par le vin et les plaisirs de la «table, pour se présenter à lui parée avec soin, respirant le «crime, et lui prodiguer les plus grandes caresses.... engagea «Acte à dire à l'empereur que l'inceste étoit connu du pul)lic, «parceque sa mère s'en glorifioit ouvertement, et que les sol- «dats refuseroient d'obéir à un prince souillé de ce crime.» Tacite dit encore qu'un autre écrivain, Fabius Rusticus, veugeoit la mémoire d'Agrippuie, et condamnoit celle de Néron , que la ruse d'Acte empêcha seule de se rendre coupable. Tacite
(1) ^-//la^ui^., Ub. XX, cap. viii, §. 3. (2) Cap. x.wni. (3) .-/««<?/., XIV, 2. 2. 27
. 9.IO ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Chap. I. ojoTilc ensuite : «Mais les autres auteurs s'accordent avec Cluvîus,
famille tics ,1 ' n 1 i ' • "V* 1 "l* .. ■
f.. «et la rcnoninice conlirine leur temoifrnaiie.M Aiphilin raconte
j'i xxvn c|ue la mère de Néron, «crai<^nant de le voir épouser Poppée, «qu'il ainioit éperdument, projeta un crime odieux : comme «s'il n'étoit pas déjà assez honteux pour elle d'avoir captivé son «oncle par des regards tendres et par des caresses lascives, elle «employa les mêmes artifices pour subjuguer sou fils. Réussit- «elle dans cette entreprise criminelle, ou a-t-on chargé leur «mémoire de ce forfait d'après leurs mœurs dépravées? Je ne «puis rien assurer; je rapporte seulement les circonstances qui «sont reconnues vraies par tout le monde ; c'est-à-dire que Né- «ron aima avec fureur une courtisane qui ressembloit à Agrip- «pine; qu'il l'aima à cause de cette ressemblance; qu'il y faisoit «allusion, lorsque, la montrant, il disoit avec complaisance «qu'il avoit outragé la maternité.» Enfin Aurelius Yictor' écrivoit dans le IV*^ siècle : «Plusieurs comptent au nombre des «crimes de Néron l'inceste, parceque sa mère, tourmentée du «désir de régner, essayoit de se l'attacher par quelque grand «crime. Quant à moi, je n'en doute point, quoique les écrivains «soient partagés d'opinion.» Il fonde son jugement sur l'habitude du crime et de la débauche effrénée contractée par la mère et le fils. Le second Victor, auteur de l'abrégé du premier, s'exprime encore plus formellement : «Il commit un inceste avec sa «mère, qu'il fit mourir plus tard.»
J'ai cru devoir rapporter sur cet outrage de la nature les sentiments des historiens de l'antiquité, afin que le lecteur pût former son opinion. Quant à la mienne, elle est la même que celle de Dion , rapportée plus haut. Le crime n'a pas été commis ; mais la jactance monstrueuse de Néron relativement à la res-
(i) Xiphil, , LXI, II. (2) Cœ5.,cap. V.
FAMILLE DES CESAPvS. iii
semblance d'Acte avec sa mère , la licence effrénée de riin et de cap i.
1, P . . , 1 ' 1 • . ' Famille des
autre, ont tait croire a la réalité. césa.5.
Séneque et Burrhus exhortèrent Néron à secouer le joug de pi. xxvn. sa mère et à régner par lui-même. Ce prince, dont toutes les passions étoient extrêmes, passa en un instant de la soumission la plus entière à une haine implacable. Il supprima la garde qui entouroit Agrippine, comme épouse et mcre d'empereur, et il exigea d'elle que la campagne fût son séjour ordinaire. Celle-ci, habituée au commandement, aux honneurs, ne s'en vit pas dépouiller sans un chagrin violent; elle éclata en reproo-hes; elle rappela les droits de Britauuicus, que Néron fit bientôt après périr, pour mettre fin à ces plaintes indiscrètes. Les historiens annoncent qu'elle fut étrangère à cette mort; ils font observer même qu'elle la vit avec effroi, comme un prélude du parricide que son fils méditoit déjà.
Aussitôt que la fortune parut contraire à Agrippine , on vit la foule s'éloigner d'elle, excepté quelques femmes qui continuèrent à lui faire la cour; mais on ne sait, dit Tacite ', si ce fut par attachement ou par haine. Au moins le dernier motif semble avoir retenu près d'Agrippine Silania ; car cette femme perdue de réputation, et qui lui avoit été chère, forma contre elle, en 56, une accusation des plus graves. Ce n'étoit plus d'avoir donné des pleurs à la mort de Britannicus, ni d'avoir publié les infortunes d'Octavie, qu'on l'accusoit encore; mais on lui rcprochoit de vouloir épouser et placer sur le trône Rubellius Plautus, qui par sa mère descendoit d'Auguste au même degré que Néron. L'histrion Paris , chargé d'en instruire l'empereur, choisit Pinstant de la nuit où celui-ci sortoit d'un grand repas, et lui révéla la prétendue conspiration. Néron voulut
(i) Annal,, XIII, ig.