‹ Iconographie romaine (volume 5)Chapitre 10 sur 139 · ANTINOUS · texte numérisé non relu

ANTINOUS

Quelle déplorable célébrité est attachée au nom d'Antiuoùs! Né en Bitliynle, dans la ville de lUtliynium, appelée par les Romains Claudiopolis, il se fit remarquer par sa beauté extraordinaire, et parut fort jeune à la cour d'Hadrien, qui se l'attacha particulièrement. Antinoiis le suivit en Egypte, où il se noya dans le Nil (l'an i32 ou i3o, selon Eckhel), voyageant avec lui, et d'après le récit de l'empereur lui-même'. Cependant on racontoit autrement sa mort. Aurelius Victor ' dit ; «Des bruits «fôcheux se répandirent sur Hadrien, sur ses goûts dépravés, «sur-tout sur sa passion pour Autinoïis, qui seule le porta à «fonder une ville à laquelle il donna son nom, et à lui élever «des statues. Quelques uns prêtent à ces démonstrations écla- « tantes des motifs de reconnoissance et de religion. Ils disent «qu'Hadrien vouloit prolonger ses jours; que les devins exi- «geoientpour cela une victime volontaire, que tous se refuse- «reut à en remplir l'office; mais que le Bithynien s'offrit alors «de son plein gré, et que ces monuments furent élevés pour «éterniser le souvenir d'un si généreux dévouement. Je ne cher- «cherai point à éclaircir ces doutes, quoique je regarde comme «très suspect l'attachement de deux personnes d'un âge aussi «différent, et de la part d'un prince dont les mœurs furent tou- « jours répréhensibles.»

J'imiterai la réserve de cet historien, et je ne parlerai que des

(i) On peut être surpris de voir Anti- maines en ont agi ainsi, et que je n'ai pas

nous occuper une place parmi les empe- cru devoir seul m'écarter d'un usage qui

reurs et les princes de leurs familles. Je ne présente d'ailleurs aucun inconvénient,

répondrai que tous les auteurs qui ont écrit (2) Dio, LXIX, 11.

sur les médailles ou sur les antiquités ro- (3) Cœs., XIV.

honneurs extraordinaires rendus par-tout à la mémoire d'Anti- crap. iv noiis, parcequ'on trouvera ensuite moins étonnant le ffrand '^^"'^

' 1 ^ o et sa famill

nombre de ses portraits qui nous sont parvenus. «Hadrien, dit a-i'^piive «Spartien', s'abandonna à sa douleur comme une femme. 35 II imita Alexandre dans ses regrets pour Ephestion. Il bâtit en Egypte, ou plutôt il releva et repeupla l'ancienne ville de Besa, à laquelle il donna le nom d'Antinoopolis (on la connut aussi sous le nom de Besantinoiis.) Les Grecs, pour consoler l'empereur, déifièrent son favori; ils élevèrent des temples en son honneur, lui attribuèrent un culte, des prêtres, des oracles, et des prophètes pour les interpréter. Hadrien avoit composé luimême ces oracles. Il disoit qu'il voyoit un astre qui lui paroissoit être Antinoiis'; et ses flatteurs assuroient que cet aslre, dans lequel étoit passée, selon eux, l'ame du Bithynien, brilloit pour la première fois. On l'appelle encore de ce nom, c£uoiqu'il eût porté auparavant celui de Ganymede; et il est placé près de la voie lactée, sous la lyre, entre le zodiaque et l'équateur.

Dion, après avoir rapporté ces folies d'Hadrien, dit: «Elles «excitoient le mépris; d'autant plus qu'il n'avoit rendu aucun «honneur à sa sœur Pauline, qui venoit de mourir.» Elles servirent aussi, selon la judicieuse remarque de Tillemont', à la destruction de l'idolâtrie, et, par cela même, à la propagation du christianisme.

Les apologistes de la religion chrétienne », qui écrivirent dans le second et le troisième siècle, reprochèrent aux idolâtres l'apothéose d'un homme qui avoit été leur contemporain. Ils en tirèrent l'induction très vraisemblable que leurs autres dieux,

(i) InHadr.jXl'V. (2) Dio, T,X1X, 11. gore, Tatien, saint Théophile d'Aniioche,

(3) IIisloi7e des Empereurs, t. II., p. 2^6. TertuUien , saint Clément d'Alexandrie

(4) Saint Justin Hégésippe , Athéiia- Origene.

Nerva el sa fainill

ailoj

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54 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

(ji.u rv quoique jilus anciens, n'étoieut que des hommes déifiés. Ceux d'entre eux qui écrivirent sous les règnes du fils adoptifd'Hadiien, piivo. d'Antouin, et des autres princes de sa famille, se bornèrent à faire ressortir l'absurdité qu'il y avoit à prodiguer des adorations à un être qui fut sujet aux infirmités humaines et à la mort. Mais les écrivains qui combattirent l'idolâtrie, après l'extinction de la famille des Antouins, ajoutèrent à ces reproches ceux qui avoient pour motifs les mœurs corrompues du favori d'Hadrien. De là vint sans doute la célébrité de ce Bithynien; et, quoiqu'il n'y ait plus aujourd'hui pour nous d'intérêt à conserver sa mémoire, la multiplicité et la grande beauté de ses portraits, qui ornent nos collections, doivent en assurer la durée.

Dion dit' «qu'Hadrien fit élever à Antinoiïs, dans presque «tout l'univers, des statues qui offroient ses traits, ou plutôt qui «le représentoient sous l'emblème de différentes divinités.» On le voyoit peint en Bacchus dans le temple qu'avoient bâti en son honneur les Mantiuéens, et où l'on célébroit des jeux de cinq en cinq ans-. Il est représenté de même sur ses médailles; il y paroit encore en Apollon, avec la lyre et le griffon. Plusieurs de ses statues et de ses bustes offrent aussi les attributs de différentes divinités.

is 3. Le portrait d'Antinoiis a été répété si souvent, que Ton a

éprouvé un véritable embarras pour savoir lesquels on reproduiroit ici; on s'est borné à en publier deux qui ne l'ont point encore été. Le musée de France en a renfermé jusqu'à onze, statues, bustes, bas-reliefs; aujourd'hui on voit encore dans le musée royal deux statues d'Antinoiis et quatre bustes. C'est un de ces bustes, celui du n° 89, que l'on trouve ici sous le n° 3. Le

(i) Lib. LXIX, 12. (2) Pausan.,VIII,p.6i7.

travail en est très bon, et exprime bien la légère teinte de mélancolie, je dirois presque de tristesse, qui caractérise les portraits de ce favori, mort si jeune, et d'une manière déplorable. La couronne de lierre appartient à Bacclius et à Osiris; auquel des deuxl'a-t-on voulu faire ressembler?

Le n° I présente un groupe célèbre qui, long-temps conservé en Espagne, dans le palais de Saint-Ildéfonse, près deSégovie, l'est aujourd'bui dans le palais du roi à Madrid; et dont le sujet avoit exercé sans succès la sagacité des érudits, jusqu'à ce que M. Visconti ait reconnu Antinoiïs dans la figure qui ne tient aucun attribut, et qui est placée à la gauche du spectateur. On en voit une belle copie dans le jardin des Tuileries à Paris. Ce groupe étoit placé dans la villa Ludovisi, lorsque Perrier le dessina en 1639'. Il appartint ensuite à Christine, reine de Suéde, puis au duc d'Odescalchi (en 1704); il est aujourd'hui en Espagne, où Philippe V le fit transporter. Un jeune homme debout s'appuie du bras gauche sur l'épaule d'un autre jeune homme; il a la tête inclinée, une couronne de laurier, et une patere dans la main droite. Le second jeune homme, couronne aussi de laurier, tient de la droite un flambeau avec lequel il semble allumer quelque matière combustible sur un très petit cippe, ou autel, placé entre eux deux. Delà gauche il tient renversés sur son épaule les restes d'un autre flambeau. A ses côtés paroîtune très petite statue de femme, posée sur un piédestal, coiffée avec la corbeille sacrée [calathus) , relevant de la main gauche ses draperies; élevant l'index de la droite vers son visage dans le dessin de Winckelmann', et dans celui de Maffei'; mais tenant un objet rond de cette main dans celui de Perrier et

Chap. IV.

Ner\a et sa famille

adoptive.

PI. XXXIX

( I ) Icônes el seymcnta , etc. , n" 3^. (a) Mon. ined. , p. xiv. (3) Raccolt. di Stat. , tav. i a i .

56 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

r:,r.vi. IV. dans celui de cette planclie. Ces deux jeunes hommes sont ^''''^''\,, entièrement nus.

et sa t.iinilli'

.n.ioptiv, ^i Visconti, ayant reconnu les traits d^Vntinoiis dans ceux

PI XXXIX. , . 1 1 ' 1 1 T •

du jeune homme place a la gauche du spectateur, qui ne tient aucun attriliut, et dont on voit ici le profil sous le n° i Tprofil dessine à part pour la première fois et d'après un plâtre}, n'hésita point à dire que c'étoit le favori d'Hadrien. La nudité absolue et la couronne annoncent un personnage déifié. La même observation s'applique au second personnage du groupe; c'est pourquoi il y reconnut le génie d'Antinoiis, sur lequel s'appuie le nouvel habitant de l'Olympe. Les dieux avoient, comme les hommes, chacun leur génie particulier. On les représentoit souvent appuyés sur ces divinités subalternes. Tel paroissoit Jupiter sur un bas-relief dessiné à Rome par Roissard, mais que l'on n'y voit plus ' ; tels paroissent Racchus et son génie Ampelus (vigne), ou Acratus (sans mélange), sur une médaille de bronze frappée par les Nycéens de Rithynie en l'honneur de Caracalla^; tel le même dieu, dans le jardin du Casin , qui est joint au palais Farnesc. M. Visconti n'ayant rien laissé d'écrit sur ce groupe, et moi-même n'ayant retenu ce que je viens de dire que d'après une conversation avec ce savant, je n'aurai pas l'imprudence d'étendre son explication aux autres détails du groupe. Voici celle des antiquaires qui l'ont précédé. Perrier vit dans les deux grandes figures les deux Decius, qui se dévouèrent pour leur patrie. Philippe del Torre (d'après Maffei , dans l'explication gravée planche CXXI) y vit deux génies de la Nature . sacrifiant à la Nature, représentée par la petite femme sous la forme d'Isis; mais dans l'explication imprimée de Maffei ils de-

(i) Tome II, page 68. (2) Tentam., Num. Froelich, p. 262.

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FAMILLE DE NERYA. Sy

vinrent Phosphorus et Hespenis, quoiqu'un seul des deux tienne cnA>. i\ les flambeaux qui dévoient caractériser le génie du Jour coni- ^jj^^fg^i,, mençant, et le génie du Jour finissant. D'autres reconnurent a^'optive. ici Castor et Pollux : on ne voit pourtant ni leur casque ovoïde, ni les étoiles, ni les chevaux, leurs symboles ordinaires. Cependant cette explication avoit tellement pris faveur, que Ton croyoit aussi reconnoître Léda, mcre des jeunes dieux, dans la petite statue de femme. Enfin, en 1767, Winckelmann ' donna une explication nouvelle. Le groupe représenteroit, selon lui, les premières scènes d'Electre, tragédie d'Euripide; c'est-à-dire Oreste et Pylade sacrifiant sur le tombeau d'Agamemnon, et Electre les observant de loin, annonçant le silence par l'index qu'elle élevé vers sa bouche. L'Oreste supposé (Pilade) tient deux flambeaux; le véritable Oreste paroit absorbé dans le sentiment qui le porte à venger son père: tous deux ont des couronnes, comme ceux qui offroient quelque sacrifice. Si Winckelmann eût eu sous les yeux le marbre antique (comme l'ont eu Perrier et Maffei, et non un dessin, il auroit peut-être reconnu, avec la sagacité qui le distinguoit, les traits d'Antinoiis. Au reste, dès l'instant que M. Visconti eut fait cette découverte, toutes les autres explications n'eurent plus ni base ni motifs.

Depuis quelque temps il s'étoit élevé des doutes sur la nature de ce beau groupe. En Italie et en France, des sculpteurs pensoient qu'il u'étoit qu'une réunion, faite sans motif apparent, de deux figures antiques, et d'une très petite que l'on croyoit moderne. Mais ces doutes se dissiperont, lorsqu'on lira les détails suivants, fournis en 1819 à M. l'ambassadeur de France j)ar un sculpteur habile qui habite Madrid: «Le marbre du

(1) Moiutmciiti atitic/ii iiictliti, l>. xxj.

Ncrva et sa fnmill

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58 ICONOGRAPHTF- ROMAINE. Pakt. II.

(ji.u.. IV. «groupe est de Carrare: Ton voit évidemment que tout a été « exécuté sur un seul bloc. Le travail des pieds des deux grandes I"'" « figures, ainsi que celui des pieds de la petite, l'autel, la plinthe, «et une petite veine qui passe de celle-ci sur un des pieds, ne « laissent aucun doute sur cette vérité. On est encore convaincu « que c'est d'un seul morceau par certaines taches très petites qui « conimiuiiquent des torses aux membres.

«Les jambes et les bras ont été cassés en plusieurs endroits; « et les mêmes morceaux originaux ont été ajustés. Un seul mor- «ceau, celui du devant de la jambe gauche de la figure qui est «à la droite du spectateur, donne lieu à quelque doute.

« Il n'y a de restante à neuf que l'extrémité du nez et une «partie des cheveux à la tête de la figure qui est à la gauche du « spectateur ; ainsi que les doigts, le pouce , et les index de l'autre «figure: son petit doigt manque. La pointe de la flamme qui «repose sur l'autel est neuve; l'autre flamme, qui repose sur «l'épaule, est en bois. Du reste, quant au marbre et au tra- «vail, il ne paroit y avoir aucun autre morceau qui ne soit «pas original.

« La tête de la figure placée à la droite du spectateur est en- « tiere , avec le torse , qui est intact. La tête de la figure place cée à la gauche du spectateur a été remise sur son cou : cette «tête n'est pas une copie de l'Antinoiis, c'est le véritable origi- « nal; on le reconnoit d'abord à l'unité des formes et du travail, «comparés avec ceux du reste de la figure; ensuite parcequ'elle « est du même marbre.

« Les morceaux des jambes et des bras auroient pu être mieux «ajustés qu'ils ne le sont actuellement.

«Ce groupe est original; et, quoique exécuté en marbre de «Carrare, c'est certainement l'ouvrage d'un des premiers mai-

?icrva et sa famille ive.

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«très de la Grèce. Le style est simple, majestueux, et remar- c.up iv « quable par une uniformité parfaite dans toutes ses belles formes ce Si ce groupe ne peut être placé parmi les plus admirables pro- "Jop» « ductions de l'antiquité, il occupe du moins une place distinccguée parmi celles du second ordre.»

Les médaillons de bronze dessinés sous les n°4 et5 justifieront la dénomination d'Antinoiis donnée aux monuments qui précédent. On voit sur le premier la tête nue du beau Bithynien , avec la légende H • nATPiC • ANTINOON • 0EON, «La patrie (révère) Ance tinoûs déifié. » Revers, Mercure debout, tenant une palme et une brandie d'olivier, un taureau derrière lui; légende, AAPI A- NflN BIOYNIEflN, ce Bitliynium Hadriannée. » Sous les traits de Mercure, né dans l'Arcadie, on a représenté Antinoiis, né à Bitliynium, ville fondée par les Arcadiens.

L'autre médaillon présente la tête nue d' Antinoiis, avec la légende ANTlNOOC • HPflC , ce Antinoiis déifié.» Revers, un taureau (peut-être Apis), avec la légende nOAEMfiN • ANE0HKi: CMYPNAIOIC, cePolémon (a dédié) aux Smyrnéens.» Ce Polémon fut un homme célèbre dans l'Ionie par son crédit et ses richesses.

Visconti a reconnu le portrait d' Antinoiis sur une médaille de Mitylene, où l'on croyoit voir celui de Lesbonax, philosophe né dans cette ville. Il a développé son opinion dans le tome III de l'Iconographie grecque, dans la note qui termine le supplément placé à la fin de ce volume.

ClIAI'. IV.

Nerva

pl sa famille

ailoplivc.

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