‹ Iconographie romaine (volume 5)Chapitre 4 sur 139 · I. NERVA · texte numérisé non relu

I. NERVA

Tacite ' peint en quelques lignes la stupeur dans laquelle étoient plongés les Romains sous le règne de Domitien : ce Nous ce avons, dit-il, donné un grand exemple de patience; et si les ce siècles passés ont vu tout ce que la liberté pouvoit produire ce d'excès , nous avons montré jusqu'où la servitude peut abaiscc ser les hommes , en leur ôtant par des délations odieuses la ce faculté de parler et d'entendre. Nous aurions perdu la mécc moire avec la voix , s'il étoit en notre pouvoir d'oublier , ce comme il est en notre pouvoir de garder le silence. Enfin

ce nous avons retrouvé le courage Nerva a réuni deux

ce choses qui étoient autrefois incompatibles, la puissance et la ce liberté »

(i) Lib. LXVIII, i5. (2) JgricoL, n° 2.

PI. XXXVI

Marciis Cocceius Nerva naquit dans l'Ombrie, à Narnia (au- chap. iv jourd'hui Narni ) , Tan de Rome 785 , Sa' de Tere vulgaire ; ^^ ^''ZLi comme on le peut conclure des soixante-six ans qu'il avoit , ^loptive. selon Dion ', à sa mort, arrivée l'an 98. Sa noblesse n'étoit pas ancienne, nobilitatis niediœ , dit Eutrope', c'est-à-dire qu'il n'appartenoit pas à une des familles anciennes de Rome. Toutefois ses ancêtres avoient illustré la sienne ; on lisoit dans les fastes consulaires les noms de son bisaïeul, de son aïeul, et même, selon quelques auteurs modernes , celui de son père. On se rap-. peloit son aïeul, à cause de son habileté dans la jurisprudence, et de l'adresse avec laquelle il avoit toujours conservé les bonnes grâces de Tibère. Son petit-fils, le successeur de Domitien, parvint fort jeune aux honneurs; Néron récompensa, en 818, sa valeur par le triomphe ; il plaça aussi son portrait dans le palais, et il le désigna préteur pour l'année suivante. Nerva fut consul l'an 8-24 avec Vespasien, et en 843 avec Domitien.

Le goût de Nerva pour la poésie, et les succès qu'il obtint sur-tout dans Tépigramme , lui méritèrent l'amitié de Néron, qui lui dédia un poëme'. Quant à Domitien, qui lui témoigna quelque bienveillance, on n'en doit pas chercher la cause dans une liaison honteuse qui auroit existé, selon Suétone^, entre lui et ce prince à peine sorti de l'enfance; parccqu'il y avoit à Rome plusieurs citoyens appelés Nerva , parceque l'écrivain n'a rapporté aucun prénom, et enfin parceque tous les historiens ont loué ses bonnes mœurs. Tous se sont accordés à le peindre sous les traits d'un homme modéré dans ses passions , généreux , actif, et sur-tout d'un caractère doux et pacifique; cependant on lui a reproché une timidité qui dégénéroit quelquefois en

(i) Dio.LXVlII, 4. (3) Mari., VIII, 70.

(2) Lib.VIII, c. I. (4) Domit., II.

6 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

lAi.u: IV pusillanimité. Aurelius Victor ' lui fait aussi le même reproche et sa tamiiir ^I^^ '* Irajau , (X'iui u avoir trop aime le vin. a.ioptiv... Pline le jeune' raconte dans une lettre à Tacite, en le priant

PI XXXVI 1 IV ' 1 1 • • I ' 11 1 T

de 1 insérer dans son histoire, la réponse noble et hardie qu'il avoit faite en dcfeudant avec Sénécion les habitants de la Bétique contre Bœbius Massa , leur spoliateur. Celui-ci , prévoyant une issue funeste pour lui , accusa Sénécion du crime de lèsemajesté. A ce mot, les sénateurs furent saisis d'horreur et de crainte. Mais Pline dit aux consuls : « Je crains que le silence « de Massa ne fasse croire qu'il y a collusion entre lui et moi, c< parcequ'il ne m'a pas compris dans cette accusation. Cette ré- « ponse fut recueillie soigneusement, et généralement louée. Le ce divin Nerva (car malgré sa retraite il prenoit part à tout ce « qui se faisoit de bien en public), m'ayant adressé une lettre « fort honorable , non seulement me félicita , mais il félicita « aussi le siècle ( ce sont ses paroles ) qui étoil témoin d'une « action digne des temps anciens, w Pline fait sans doute allusion à l'exil auquel Domitien condamna Nerva, à cause de la prédiction des astrologues, qui le désignoient pour son successeur \ Pline le jeune'*, écrivant à un de ses amis, qui habitoit à Tarente la maison de campagne dans laquelle Nerva avoit passé le temps de son exil , lui dit : «Je ne doute pas qu'elle ne soit très « agréable , puisqu'elle avoit été choisie pour la retraite d'un « homme qui étoit déjà fort heureux avant l'époque oîi il parut « devenir le plus heureux des Romains. « Domitien venoit de faire mourir plusieurs citoyens distingués', à cause des prédictions favorables que contenoient leurs horoscopes dressés par

(i) Aurel. Vict., XIII. (4) Lib. V, ep. xviii.

(2) Lib. VII, ep. xxxiii. (5) Zonar. , XI, 20.

(3) Jpol. Tyan.,\U, 3, 14.

son ordre. Mais il kissa la vie à Nerva , sur l'observation d'un astrologue , qui l'assura que ce sénateur n'avoit pas long-temps à vivre, parceque son estomac, très affoibli , rejetoit presque tous les aliments '.

Ce furent ces prédictions qui portèrent les assassins de Domitien à offrir l'empire à Nerva. Peut-être contribuèrent-elles aussi à le lui faire accepter, malgré sa foible santé et sa pusillanimité. Le 18 septembre de l'an 96 (849 de Pvome ) vit périr Domitieu, et régner Nerva, qui étoit âgé de soixante-quatre ans. Le peuple et le sénat se réunirent pour ce choix , ainsi qu'un des chefs des prétoriens ; mais cette milice insvibordonnée regrettoit le tyran , qui avoit augmenté sa paie, qui lui faisoit tous les jours de nouvelles largesses; et elle demandoit à grands cris le supplice des conjurés. On l'apaisa avec peine; et les sollicitations de quelques personnages recommandables lui firent enfin reconnoître Nerva. A peine celui-ci euL-il accepté l'empire, qu'on répandit le bruit que Domitien, échappé au fer des meurtriers, alloit paroitre \ Nerva pâlit, et perdit la parole jusqu'à l'instant ou Parthenius le rassura. Alors il se rendit au sénat, où, parmi les félicitations, il entendit son meilleur ami , Arrius Antoninus ( aïeul maternel d'Antonin), lui dire, en Pembrassant : « Heureux le peuple et « le sénat , heureuses les provinces de vous avoir pour empe- « reur ! Pour vous ce n'est point un bonheur ; vous étiez moins « à plaindre quand vous n'aviez qu'à échapper aux injustices des « mauvais princes, que vous ne pourrez l'être lorsque, chargé « d'un fardeau énorme , non seulement vous serez tourmenté par « les inquiétudes et exposé aux dangers, mais encore vous aurez à « vous défendre contre le crédit de vos ennemis, et sur-tout contre

Chai-. IV.

Kerva

et ^^a famille ddoplive.

PI. XXXVI

(1) Dio, LXVII, 16. (2) Victor., Epit.Xll.

8 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

ciivr IV <« celui de vos amis: ceux-ci, en effet, croyant mériter toutes les . "'" .,, « faveurs, deviennent, si Ton en refuse la moindre à leurs im-

et sa tainilli' ' "

l'I XXXVI

aiiopiive. „ porlunilés , plus acharnés à votre perte que les autres. 53

Si l'on excepte la trop grande condescendance qu'il eut pour les soldats, et que l'on reproche aussi à Trajan, tous les actes du règne de Nerva furent dignes de louanges. Il rendit la sécurité à ceux qui avoient été inquiétés sous le prétexte vague du crime de lèse-majesté; il rappela un grand nombre d'exilés, et il permit même à Licinianus, accusé d'adultcre avec une vestale, de vivre en Sicile, sans pouvoir cependant rentrer dans Rome. Les délateurs, cette espèce vile et odieuse qui pullule sous les tyrans , furent flétris par les lois de Nerva ' ; il fit mourir les esclaves et les affranchis qui avoient été les accusateurs de leurs maîtres; il défendit d'appeler des citoyens en jugement soit pour crime de lèse-majesté, soit pour avoir exercé quelque acte de judaïsme. Mais, s'il défendit aux agents du fisc d'inquiéter les juifs, et de faire sur leurs corps des recherches odieuses, sous prétexte de judaïsme [judaicijîsci caliimnia suhlata)^ il ne les exempta pas de payer chaque année par tête les deux drachmes ( environ i fr. 80 cent. ) qu'ils donnoient jadis pour l'entretien du temple de Jérusalem, et que Vespasien exigea pour le fisc romain depuis la prise de cette ville. Il fit le serment de n'ôter jamais la vie à des sénateurs, et il ne le viola point. Il ne souffrit pas qu'on lui élevât des statues d'or ni d'argent. Il porta une économie sévère dans l'emploi des revenus publics', et il supprima plusieurs sacrifices ; il rendit aussi plus rares les spectacles de gladiateurs. Zonare a cru faussement qu'il avoit aboli ces jeux sanglants.

(i) Dio.LXVIII, I. (2) Ibid.,LXVHI,2.

Nerva

et sa fainillc

adoptiTe

PI. XXXVI

Malgré ces épargnes , le trésor public ne pouvoit suffire aux chap. iv dépenses nécessaires; on vit alors Nerva «vendre, dit l'historien «Dion, une grande quantité d'habits, plusieurs vases d'or et ="'°p « d'argent , des meubles du palais et de sa propre demeure , plu- « sieurs champs, plusieurs maisons; ou plutôt il vendit tout, « excepté ce qui étoit strictement nécessaire. Mais il n'usa point « de rigueur dans ces ventes ; il y trouva même l'occasion d'o- « bliger plusieurs citoyens. » Jamais il ne chercha à enrichir le fisc par des voies injustes. Le père d'Hcrode Atticus , de ce sophiste célèbre , ayant découvert dans sa maison un trésor, écrivit à l'empereur pour connoitre l'emploi qu'il en devoit faire ; celui-ci répondit qu'il pouvoit en user à sa volonté. Mais Atticus, craignant la poursuite des officiers du fisc, écrivit de nouveau qu'il n'osoit en disposer, la valeur étant trop grande pour la fortune d'un particulier. «Hé bien donc, répondit Nerva ', « usez largement de ce que la fortune vous donne, car il vous r< appartient, n

On a reproché à Nerva de la pusillanimité; il ne craignit pas cependant de choisir, l'an 97, pour son collègue dans le consulat, Virginius Rufus; quoique les soldats eussent voulu plusieurs fois donner à ce général le titre d'imperator. Il punit seulement par l'exil Calpurnius Crassus, qui avoit conspiré contre lui. H fit même asseoir à ses côtés, dans un spectacle, d'autres conjurés; et il remit entre leurs mains les épées des gladiateurs, que l'on présentoit au président des jeux pour en examiner la trempe. La cause de cette noble assurance étoit sa bonne conscience. « Aussi, dit-il un jour, je n'ai rien fait qui puisse m'empécher « de vivre tranquille si j'abdiquois l'empire'. » C'est elle encore

(I) l'iiilostr., Soph., II, I. (2) Dio, LXVHl, 3.

PI XXXVI

lo ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Cm. IV qui lui donna le courage avec lequel il résista aux efforts des Neva prétoriens. Ceux-ci s'étoient révoltés de nouveau , sous prétexte

; .S.1 famille .•■ ^

adoptivo Je demander le supplice des meurtriers de Domitien. Nerva, voyant que ses remontrances étoient inutiles, découvrit son cou, et s'offrit a leurs coups. « Mais, dit Pline le jeune', l'em- « percur, celui que Ton aj^peloit le père du genre humain, fut « assiégé, renfermé dans le palais; et Ton ravit à ce vieillard si « doux le pouvoir de sauver des hommes. » Parthenius et Petronius furent tués; et le jeune Victor' ajoute que Casperius, « qui a voit excité à la révolte les prétoriens, dont il étoit préce fet, contraignit Nerva à remercier publiquement les assassins, « parccqu'ils avoient oté la vie aux plus méchants des hommes. » Mais cet historien est le seul qui rapporte ce trait de foihlesse de Nerv\i ; et on aime à croire qu'il l'a fait sans aucun fondement.

Quoi qu'il en soit, tous les historiens de ce temps s'accordent à dire que la révolte des prétoriens fut la cause du bonheur qu'éprouvèrent les Romains pendant plus de quatre-vingts ans, sous Trajan et ses successeurs. Nerva, convaincu que l'on méprisoit sa vieillesse, que l'empire avoit besoin, pour être bien gouverné , d'un chef doué tout à-la-fois de la force d'esprit et de celle du corps, prit une résolution soudaine et importante. Il monta au Capitole , et là il dit à voix haute : «c Puisse cet acte de c< ma volonté faire le bonheur du sénat, du peuple romain, et ce le mien ! J'adopte MarcusUlpius Nerva Trajan. « Sur-le-champ il le nomma, selon Dion, César eu plein sénat, dans l'automne de l'an 97 (85o de Rome); de plus, selon Pline% imperator. Germanique, et son collègue dans la puissance tribunitienne. Il

(0 Paneg., VI, ,. [2] Eint.XU. (3) Paneg.,\lU.

PI. xxxvr.

FAMILLE DE NERYA. ii

écrivit en même temps de sa main à Trajan , qui étoit à Cologne chap. iv préfet de la Germanie, pour lui apprendre son adoption; et il ^^ ^^^^"^. termina sa lettre par ce vers d'Homère : adopùve

Servez-vous de vos traits pour venger mes affronts ' !

Spartien nous apprend qu'il lui envoya un diamant (^adamante ^emnia)^ pierre qui avoit alors une valeur excessive.

Dion fait observer que Nerva avoit dans sa famille plusieurs personnes qu'il auroit pu adopter; mais qu'il préféra le bonheur public à celui de ses parents; qu'il n'hésita pas à choisir Trajan, né hors de Pvome et de l'Italie (en Espagne), quoique cela fût sans exemple; « car, ajoute-t-il, il pensoit qu'il falloit chercher « le mérite et non la patrie. « La nouvelle d'une victoire remportée dans la Pannonie sur les Germains fut la cause apparente qui conduisit Nerva au Capitole; mais la cause réelle, ou du moins principale, fut l'adoption de Trajan. Ce fut aussi la dernière action d'éclat qui signala le règne du père adoptif de ce prince. Il ne faut cej)eudant pas croire Lactance % qui dit qu'il se réduisit à l'état de simple citoyen.

Nerva mourut environ trois mois après, l'an 98 (85i de Rome), ayant régné seize mois, et âgé de près de soixante-six ans , selon Dion ^ ; de soixante-onze , selon Eutrope ^ ; de soixantedouze, selon S. Jérôme'; et seulement de soixante-trois, selon le jeune Victor ^ Le sénat rendit les plus grands honneurs à sa mémoire. Il déposa son corps dans le mausolée d'Auguste. Trajan lui éleva des autels, et créa des prêtres flamines pour les entretenir.

(i) Ilia(l.,l, 4a. (4) Eutroii., VUI, i.

(p.) De Mort. Pets. , XVIU. (5) Euseb., Chronic.

(3) Dio, LXVIII, 5. (6) Vict., E/jiL.XU.

11 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Pabt. IL

ciiu. IV. Abandonné par Suétone, qui n'a tracé les portraits que des

^""'^ ■„ douze Césars, ic n'ai plus crue le secours des médailles pour re-

et sa famille 7 j i i. i

a.ioptive. connojtre dans les statues, les bustes, et les bas-reliefs, ceux de leurs successeurs. On voit dans la plancbe XXXYI, au n" 3, sur ^° -^ une médaille de bronze , la tête de Nerva , couronnée de laurier , entourée de la légende IMPerator NERVA CAESar AYGustus Vontifex Maximus TKibunitid Votestate COS. (consul) II Vater Vatriœ. On lit au revers, ROMA RENASCENS, autour de la figure de Rome assise, tenant une baste et une victoire; à l'exergue, les sigles Senatds Consulto.

iN' 1 et 7. D'après les médailles de Nerva ' , M. Visconti reconnut le por-

trait de cet empereur dans une belle statue colossale de marbre placée dans le musée du Vatican. On en voit ici la face et le profil sous les u" I et 2.

En décrivant cette statue, M. Visconti a fait l'application des principes qu'il a établis relativement aux portraits des empereurs placés sur des médailles restituées. Ces portraits ne présentent point leurs traits retracés scrupuleusement; ils offrent au contraire un mélange de leur figure véritable et du beau idéal , par lequel on vouloit exprimer leur apothéose. La tête de la statue ne reproduit point la maigreur de Nerva , et les rides dont les années avoient sillonné son visage ; mais le profil et l'ossature , si l'on peut employer ce mot technique , sont d'une grande vérité, et la ressemblance n'a point souffert de cet ingénieux mélange. Trajau éleva des autels , et établit un collège de flamines en l'honneur de Nerva : on peut donc penser que l'érection de cette belle statue fit partie de l'apothéose.

(0 Mus. PioClem.,Ul,ia\. 7.

Page 1