TRAJAN
Eutrope' dit que de son temps (le IV siècle de Tere vulgaire ) racclamation des sénateurs à l'entrée de l'empereur dans l'enceinte du sénat étoit encore celle-ci : qu'il soit plus heureux qu'auguste , MEILLEUR QUE TRAJAN î Pouvoit-ou formcr pour ces princes des vœux plus sages que de souhaiter qu'ils surpassassent en justice et en humanité le fils adoptif de Nerva? Celui-ci avoit dit en effet à ceux qui lui reprochoient d'être affable avec tout le monde : « Je fais mes efforts pour que les « Romains trouvent en moi un empereur tel qu'étant simple « particulier j'eusse désiré voir mes prédécesseurs. »
Trajan naquit le i8 septembre de l'an Sa (806 de Rome) à Italica (aujourd'hui Santiponce , sur le Guadalquivir , dans l'Andalousie, près de Séville). Sa famille étoit ancienne; mais son père l'avoit seul illustrée. Ses noms étoient Marcus Ulpius Crinitus Trajanus. On croit, avec raison , que celui de Crinitus , qui se lit dans Eutrope, étoit un nom de famille, et non un surnom (chevelu) donné à ce prince à cause du soin extrême qu'il auroit pris de sa chevelure; comme le dit Lydus% écrivain du moyen âge. Trajan fut élevé dans les camps; et Pline ^ assure qu'il contribua par son courage aux victoires que son père remporta sur les Parthes. Apres avoir été dix ans tribun militaire, il fut nommé préteur en SSg, et consul en 844 '• Domitien l'envoya en Espagne; mais il le rappela bientôt pour lui donner le commandement de l'armée de la Germanie inférieure , contrée dont les habitants faisoient sans cesse des incursions sur les
ClIAP. IV.
Serva
et $a famille
adoplive.
PI. XXXVl.
(i) Lib. VIII, C.V.
(2) De Mensib., 1,7.
(3) Paneg.,c. .\iv.
(4) Dio,LXVII, 13.
PI. XXXVI
14 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
ciiAi.. IV. terres des Romains cl de leurs alliés. Trajan le conserva pendant "*""."'„ les dernières années du re^ne de Domitien, et pendant le reene
t sa laimllc o '1 t?
Joptivo de Nerva. Ce fut dans rautomne de l'année 97 (85o de Rome) que le dernier l'adopta, le créa César, le nomma imper^ator , et partagea avec lui la puissance trihunltienne et le titre de Germanique. Trajan apprit à Cologne cette nouvelle inespérée; et l'on vit avec étouncment un empereur dont ni Rome ni l'Italie n'avoient été le berceau. Si l'on en croit Pline ' , il parut vouloir refuser de si grands honneurs; inais les armées lui envoyèrent des députés pour le presser d'accepter l'empire ; celui de l'armée de la Mœsie inférieure fut Hadrien, son parent.
La mort de Nerva, arrivée dans le mois de janvier de l'année 98 (85i de R-Ome), rendit, bientôt après son adoption, Trajan seul maître de Tempire. Il écrivit de sa propre main au sénat, et lui dit entre autres choses qu'il n'ôteroit jamais la vie ni l'honneur à un homme de bien; « promesse, assure Dion, ce qu'il confirma ensuite par un serment , et qu'il observa toute jours , quoiqu'il se fût vu menacé par des conspirateurs. 5) II n'en fut pas ainsi des prétoriens, qui s'étoient révoltés contre Nerva; Trajan les réunit dans son camp sous différents prétextes, et les fit mourir. Il passa la première année de son règne sur les bords du Pihin, occupé à rétablir la discipline militaire, à recevoir les envoyas des peuples barbares que sa valeur et son habileté dans l'art de la guerre avoient remplis d'effroi et d'admiration. Loin d'être jaloux de la gloire de ses généraux, il fit élever une statue en l'honneur de Vestricius Spurina , qui avoit forcé les redoutables Bructeres à reconnoître le roi que les Romains leur avoient donné ^
Enfin l'an 99 (852 de Rome) Trajan se rendit dans la capi-
(1) Panegyr., c.wii. (2) Lib. LXVIII, 5. (3) Plm, lib. II, ep. vir.
PI. xxxvf.
FAMILLE DE NERVA. i5
taie de l'empire. Il fut reçu avec des démonstrations de joie CH.iP. iv. universelles: il traversa Piome îx pied, comme le premier des -''"'^„
' 1 ' i. , t ia tamilJ
soldats, pour monter au Capilole. Ensuite il alla au palais avec aiopme son éjDOuse la vertueuse Plotine, qui, en y entrant, se retourna vers le peuple et dit : « Je souhaite que ma sortie de ce palais « soit aussi tranquille que mon entrée. » Le sénat donna à Trajan le titre de Père de la patrie , qu'avoient porté ses prédécesseurs; mais il en créa un nouveau pour lui, celui à'Optimus , excellent, ou très bon. Le dernier titre flatta vivement l'empereur, parcequ'il le devoit à ses bonnes mœurs, et non à des victoires dont le soldat partage la gloire. Cependant on ne le trouve placé sur les médailles , avec sa tête et ses autres titres , que vers l'an 867 , quoiqu'il fût gravé sur leurs revers depuis long-temps : on en ignore la raison.
Trajan fit de grandes largesses aux soldats et au peuple; mais il les fit avec ses propres biens , sans dépouiller personne , comme l'avoient pratiqué tant de fois presque tous ses prédécesseurs. Nerva avoit formé le dessein de faire élever aux dépens du trésor public des enfants qui seroient devenus des citoyens attachés plus spécialement à l'empire, dont ils auroient reçu les secours les plus désintéressés; mais la mort l'empêcha de réaliser ce noble projet. La gloire en étoit réservée à Trajan, qui fit participer à ses libéralités même les enfants des pauvres de toute l'Italie. Par ses soins cette contrée fut si abondamment pourvue de vivres, qu'elle put en fournir, dans une année où le Nil avoit trop peu débordé, à cette Egypte que l'on appeloit la nourrice de Rome. Les citoyens lâchement calomniés trouvèrent dans Trajan un vengeur sévère; il fit exposer en public et transporter ensuite dans les iles désertes ces infâmes délateurs, qui les avoient peuplées de tant d'innocents.
l'I. xxxvt.
i6 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
cmu IV, Son règne fut marqué par l'érection de monuments somp-
^T" „ tueux: et son caractère noble et généreux l)rilla dans leur ma-
t sa lamille ' o
..iopihx. gnificence. Après avoir agrandi le cirque, il y fit placer cette inscription: il RÉPOxn enfin a la dignité du peuple romain'. Un nouveau théâtre s'éleva par ses soins dans le cliamp de Mars; il forma aussi de riches bibliothèques. Les bords du Pont-Euxin et les Gaules furent unis par un chemin non interrompu. Mais le plus grand, le plus célèbre de ses ouvrages, après le pont sur le Danube, que je décrirai plus bas, est lejbrum qui portoit son nom. (J'ai conservé le nova Jbriim , parceque celui de marché, qui lui répond en françois, a une acception trop restreinte.) Ce forum étoit composé, comme les autres, de trois ou de quatre portiques, d'un temple , et d'une basilique dans laquelle on rendoit la justice : mais ces portiques étoient de marbre; les colonnes qui les soutenoient étoient colossales; de riches sculptures dont on voit encore de précieux restes formoient une frise immense ; l'emplacement avoit été creusé dans une colline, et, pour conserver le souvenir de ce travail, on éleva dans le milieu an forum , l'an 1 14, une colonne de marbre qui a de hauteur celle des terres enlevées, 128 pieds romains (87 mètres 7 cent.) Un bas-relief continu serpente sur le fût de cette colonne, qui portoit une statue de bronze de l'empereur. On en voit à Paris une imitation de même hauteur; mais les bas-reliefs sont de bronze. Trajan fit reconstruire le chemin qui traversoit les marais Pontins, et il travailla à diminuer leurs exhalaisons dangereuses. Il fit aussi creuser un port à Centumcellœ (aujourd'hui Civitcà Vecchia). Les Romains avoient l'usage de consacrer par des inscriptions la mémoire de ceux qui avoient fait élever, ou seulement réparer
(1) Dio,LXVIII,7.
PI. XXXVI
FAMILLE DE NERYA. 17
les édifices et les monuments publics ; c'est pourquoi le nom de c.up. iv Trajan , c|ui s'en étoit tant occupé , se lisoit par-tout. De là vint ^^ ^^''^'^.^^ que les railleurs ajoutèrent à son nom celui de la pariétaire, adoptive. plante qui croit sur toutes les murailles'.
Les Romains répétèrent avec attendrissement le mot qu'il dit au préfet des prétoriens , en lui remettant l'épée qui étoit la marque de sa dignité, « Employez-la pour moi si je gouverne « avec justice, et contre moi si j'abuse du pouvoir'." Pline le jeune relevé, avec raison, ces paroles remarquables dans le discours qu'il prononça au mois de septembre de l'année 100 (853 de Rome), époque où il fut subrogé consul. Ce fut dans le sénat, et par son ordre , qu'il remercia Trajan de l'avoir élevé au consulat. L'empereur étoit présent, et l'orateur lui prodigua des louanges dont l'excès ne peut être excusé que par le souvenir des grands maux qu'avoient soufferts les Romains sous les prédécesseurs de Trajan, et du bonlieur dont ils jouissoient sous l'empire de ce prince. Ce panégyrique au reste a fourni des matériaux abondants à l'bistoire. On trouve même dans le silence que garde l'orateur une preuve contre l'opinion de ceux qui placent dans cette année le commencement de la guerre contre les Daces (peuples qui babitoient les pays appelés aujourd'liui Valacliie, Moldavie, et Transylvanie), et le départ de lempereur pour cette expédition. Il n'eût pas manqué de le célébrer par de flatteuses prophéties.
Il paroît donc certain que Trajan ne quitta Rome qu'on Tau loi (854 de Rome). Nous avons vu Domitien acheter de Décébale, roi des Daces, la paix par un tribut annuel. Trajan, indigné d'une sujétion si humiliante, refusa de Icpayer, et cuira à main
(1) Amm. Marcel., XXVII, 3. (2) Dio,LXVIII. iG
i8 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
ciiu.. IV. armée dans la Dacic. Ce ne fut point de la ])art de Trajan une .ts!!fMmiit agression injuste; il avoit découvert des intelligences secrètes
adoptive. entre Décébale et Pacorus, roi des Parthes'; Dion' assure d'ailleurs que l'empereur avoit de justes plaintes à faire de ce roi. La première victoire coûta beaucoup de sang aux Romains; et Trajan déchira ses lialjits pour bander les jilaies et remplacer le linge qui manquoit. Les Daces, instruits par des transfuges, et conduits par un chef courageux, se défendoient avec fureur. Leur roi demanda cependant plusieurs fois la paix, mais à des conditions que Trajan ne voulut point accepter. Il s'avança à travers des régions monttieuses jusqu'à la capitale de la Dacie, Zermizegetbuse (aujourd'hui Varhély, selon M. Mannert); et là il dicta la paix à Décébale. Ce roi n'observa pas long-temps le traité; il fit de nouvelles incursions en-decà du Danube, sur le territoire romain.
Trajan, voulant mettre les Daces dans l'impuissance de traverser le Danube, et en assurer le passage à ses troupes quand le fleuve seroit gelé, fit construire un pont, devenu célèbre par la description emphatique de Dion\ Je suivrai celle du comte Marsigli, qui a donné une si ample histoire du Danube. Le pont fut construit à six milles d'Italie (environ 1 3,99*2 mètres) , au-dessous de la cataracte appelée aujourd'hui Demjrcapi, ou Porte-de-Fer, ou sont placées sur la rive droite, dans la Yalachie, Severin, et Cernez, et sur la rive gauche, Tetislas dans la Servie. La largeur de la vallée dans laquelle coule le Danube n'est là que d'un mille. D'après les restes des deux piles qui sont sur les bords , et de toutes les autres, on voit que le pont avoit vingt-trois piles de pierre, larges de 6,847 mètres, longues du double, et placées à 34, 108
(i) Plin., X, ep. VIII. (2) Dio, LXVIII, 6. (3) Lib. LXVIII, i3.
PI. XXXVI
mètres l'une de l'autre : de sorte que la longueur totale étoit d'en- chap. iv. viron 863 mètres (sept fois celle du Pont-Royal de Paris). Sur les ^, .^rLie piles de pierre étoient placés les ceintres et les plate-formes en ^J°p"^^ bois. Deux forts en défendoient les entrées. Le successeur de Trajan, Hadrien, fit enlever les plate-formes, de crainte que le pont ne facilitât aux barbares l'entrée du territoire romain ; mais les piles subsistoient encore dans le temps où Dion écrivoit, c'est-à-dire plus de cent vingt ans après; et vers la fin du dixseptieme siècle , le comte Marsigli en découvrit les restes. Il faut se reporter au siècle de Trajan, où l'on ne connoissoit, pour construire les ponts, que les méthodes les plus grossières, afin d'apprécier l'admiration que Pline, contemporain de Trajan, et Dion , écrivain du troisième siècle , témoignent pour cet ou-
vrage
Décébale, voyant les Romains maîtres de la Dacie, termina lui-même sa vie l'an io5 (858 de Rome). Trajan s'empara des richesses immenses qu'il avoit enfouies dans des cavernes et dans le lit d'une rivière dont il avoit détourné les eaux pendant quelques instants. Le roi avoit fait tuer les prisonniers qu'il avoit employés à ce travail, afin qu'on n'en conservât aucun souvenir. L'empereur reçut le surnom Dacicus , lorsqu'il triompha des Daces après sa première victoire. Son second triomphe, après la mort de Décébale et la réunion de la Dacie à l'empire, fut très brillant. Dion^ raconte qu'il donna pendant cent vingt-trois jours des spectacles et des jeux dans lesquels combattirent dix mille gladiateurs, et où onze mille animaux furent égorgés.
Cette même année vit l'empire romain s'accroitre vers l'orient. Palma, gouverneur de Syrie, se rendit maître de rAral)ie pétrée,
(i) Proc, ik /Eclif., IV, 6. (2) Lib. LXVIII, i5.
l'I. XXXVI.
20 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
cnu. IV. qui avoit eu loug-temps des rois particuliers. Elle étoit ainsi ]N.^iva nommée par les anciens, à cause de la ville de Pétra, aulour-
t sa farmllc 1 ' -' J
adoptive. d'hui Kvac, et elle ne formoit qu'une très petite portion de la vaste péninsule appelée Arabie. Le bruit des succès de Trajan parvint jusqu'aux Indes, et des ambassadeurs se rendirent à Pvome de ces contrées éloignées pour lui apjiorter le tribut d'estime de leurs souverains. On peut croire que ces bommages firent naître ou du moins développèrent dans l'esprit de Trajan l'amour des conquêtes. Il les recliercba depuis avec ardeur. On le vit sacrifier les bommes et les trésors afin de se rendre maître de pays trop éloignés de Rome pour lui demeurer soumis, et que son successeur fut obligé d'abandonner.
Quelques écrivains placent en cette année io6 (SSg de Rome) le départ de Trajan pour l'orient, où il devoit aller faire la guerre aux Parthes; et d'après leur système, il seroit ensuite revenu k Rome, qu'il auroit quittée en 867 une seconde fois pour la même cause, et qu'il n'auroit jamais revue. Eckbel' a prouvé le contraire. Aucun historien romain ne parle de ce premier départ , de cette première expédition; aucune médaille n'en a consacré le souvenir. Mais on voit dans la collection de Vienne une médaille d'or qui a pour type l'empereur à cheval, et la légende PROFECTIO • AVGVSTI (départ de l'empereur), avec les mots OPTIMVS -AY Giistus dans la légende qui environne la tète de Trajan. Or il est prouvé que ces mots n'ont fait partie des légendes de la tète de ce prince qu'en l'année de son sixième consulat, 867 de
Rome, 1 1 4 de l'ère vulgaire. D'ailleurs c'est àl'année suivante qu'il faut rapporter le tremblement de terre qui renversa presque entièrement Antioche de Syrie. Trajan se trouvoit alors dans cette
FAMILLE DE NEPvYA.
ville; et il n'échappa à la mort que par une heureuse fuite. Dion ' place cet affreux événement sous le consulat de Pœdon, qui fut une des victimes; et ce Romain fut revêtu de cette dignité avec Vipstanus Messalla, l'an 868 de Rome , 1 1 5 de Tere vulgaire.
C'est donc à l'année précédente, ii4 (867 de Rome), qu'il faut rapporter le départ de Trajan pour Torient. La cause apparente de cette nouvelle guerre fut la concession du sceptre d'Arménie en faveur de Parthamasiris, faite par Chosroès, roi des Parthes; droit que reveudiquoit l'empereur romain. Dion' donne pour cause réelle un grand désir de gloire. Arrivé à Athènes, Trajan trouva des ambassadeurs de Chosroès qui lui offroient toutes les réparations qu'il exigeroit, et entre autres la confirmation du nouveau roi d'Arménie. Mais l'emjjereur remit toute discussion à l'époque prochaine de son arrivée en Syrie; là il renvoya Parthamasiris, auquel il refusa le diadème, parceque l'Arménie étoit et devoit être maintenue province romaine. Antioche fut alors presque ruinée de fond en comble par un tremblement de terre ; le consul Pœdon y perdit la vie , et Trajan n'échappa au trépas qu'en sortant de son palais par les fenêtres. Selon Dion % un personnage plus grand qu'un homme se présenta à lui, et le conduisit hors de la ville.
Cette catastrophe arriva vers le commencement de l'année ii5 (868 de Rome). Au printemps, Trajan entra dans l'Arménie, et l'enleva tout entière à Parthamasiris, le vassal du roi des Parthes. Après l'avoir réduite de nouveau en province romaine, et y avoir établi un gouverneur, il conduisit son armée dans la Mésopotamie, et s'empara de plusieurs villes. Il trouva les Parthes campés au-delà du Tigre'. Comme le pays
CllAP. IV.
Nerva el sa famille
adoptive.
PI. XXXVI
(1) Lib. LXVIII,25.
(2) Dio,LXV[II, 17.
(3) Ibid.,L.\VIII,2S.
(4) Ibid.,LXVII[,26.
CiliP. IV
Ncrvii et sa famill
l'I. XXXVI.
11 ICONOGRAPHIE ROMAINE, Part. II.
étoit dépourvu de bois de construction, il fit venir sur des chariots des bateaux qui avoicnt été construits dans les forêts de adoptivc Nisibe (à près de vingt lieues moyennes de distance). Les Parthes firent de vains efforts pour empêcher la construction du pont de bateaux, et ils prirent la fuite quand ils virent Tarraée romaine transportée sur la rive orientale du Tigre. Trajan parcourut en conquérant, et sans trouver d'opposition, l'Adiabene; l'Assyrie, où Ton voyoit encore une ville de Ninos (restes de l'antique Ninive); les champs d'Arbelle et de Gaugamele, célèbres par les victoires d'Alexandre et les défaites de Cyrus le jeune; enfin la Babylonie.
On ht dans l'historien Dion que Trajan eut le dessein de joindre par un canal l'Euphrate au Tigre, afin de transporter par eau les bateaux qui dévoient servir à construire un pont sur le second fleuve. Il ajoute qu'il en fut détoiirné par la connoissance que l'on acquit de la différence de niveau qui existoit entre ces deux rivières, et qui auroit fait écouler les eaux de l'Euphrate dans le Tigre. Mais Ammien Marcellin' qui suivit l'empereur Julien dans ces contrées, dit que le canal a voit été commencé par Trajan, et terminé par Septime Sévère; et que Julien ayant fait enlever les pierres qui l'obstruoient , ses vaisseaiix traversèrent jusqu'au Tigre, au-dessus de Ctésiphon. Ce canal étoit alors appelé Nahamalcha , ou Fleuve-Royal. Nous apprenons par ce récit une chose remarquable : c'est que cette différence de niveau entre les deux rivières étoit peu considérable , puisque les navires de Sévère et de Julien entrèrent dans le Tigre par le canal, ou plutôt par la dérivation des eaux de l'Euphrate ; à moins que ces deux empereurs aient employé
(0 Dio,LXVIII, 28. (2) Lib. XXIV, VI.
(dans Tignorance des écluses, qui paroissent n'avoir été inventées que dans le quinzième siècle) des retenues successives et des plans inclinés, tels qu'on les voit encore au grand canal de la Chine : ce qui prouveroit que les derniers moyens auroient été inventés ou connus des Romains seulement dans l'espace de temps écoulé entre les règnes de Trajan et de Septime Sévère.
La prise de Séleucie et de Ctésiplion, capitale de l'empire des Partlies, qui fut aussi la capitale de celui des Perses, suivit de près le passage du Tigre, l'an 1 16 (86g de Piome.) Ce fut probablement dans la seconde ville que Trajan fit prisonnière la fille de Chosroès, et s'empara du trône d'or du roi des Partlies '. Il paroît que ce peuple attachoit un grand prix à ce siège, sur lequel son monarque se plaçoit dans les cérémonies d'apparat; car Hadrien, voulant conserver la paix avec les Partlies, leur en promit la restitution, qu'il n'effectua cependant pas, non plus qu'Antonin, à cjui on la demanda souvent. Je crois l'avoir reconnu sur ceux des bas-reliefs de Perséjiolis, où le roi des Perses, assis sur un siège très orné, reçoit les tributs des nations qui composoient son vaste empire.
Après la prise de la capitale des Partlies, Trajan reçut du sénat la confirmation du titre de Partliique , que lui avoient donné les soldats, et la permission d'entrer à Rome en triomphateur autant de fois qu'il le desireroit; mais la mort l'empêcha de jouir de cet honneur. Il parcourut en conquérant l'Assyrie, la Babylonie ; il s'arrêta dans les lieux qu'avoit occupes Babylone; il rendit à Alcxandre-lc-Graud des honneurs funèbres dans la maison où l'on faisoit croire que le roi de Macédoine
Chap. IV.
Kerva
et sa familir
ailoptive.
PI. XXXVI
(i) Spart., ^dr. vil., XIII.
Ncrva cl sa fatiiill adojit
l'I XWVI
24 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
cnu IV avoit fiui sa J)iillaute carrière ; car Dion' assure qu'on n'y vo} oit jîlus que des monceaux de terre et de pierre, sur lesquels on ptivc débitoit mille fables. Il faut rapporter à celte époque la réflexion qu'il fait plus tard sur la conduite que tint l'empereur après qu'il eut descendu le Tigre jusqu'à son embouchure dans le golfe Persique. « Les destins avoient arrêté non seulement qu'il « ne rcntreroil jdIus dans Rome , mais encore qu'il ne feroit « plus rien que l'on pût comparer à ses premiers exploits, et « qu'il perdroit toutes ses conquêtes. 35 Dans cette navigation, qu'il n'avoit entreprise que par amour pour une vaine gloire, Trajan courut les plus grands dangers^ soit par la rapidité du fleuve, soit par les effets du reflux de l'Océan. Il vit enfin cette mer fameuse et des vaisseaux qui faisoient voile vers les Indes. « Et moi aussi, dit-il en les contemplant, je les suivrois si j'étois «jeune! » Il commença dès-lors à s'occuper de ces contrées, à faire des recherches sur leur nature, à envier le sort d'Alexandre, et à dire qu'il auroit porté ses armes plus loin que ce héros n'avoit porté les siennes. Il écrivoit au sénat tous les projets que son ambition enfantoit, et qu'il aunonçoit comme s'ils eussent déjà été effectués; il parloit sans cesse de nations nouvelles, dont les noms mêmes n'étoient pas connus à Piome, et qu'il auroit soumises.
Il faut placer à cette époque la conquête d'une partie de l'Arabie heureuse, que Trajan fit en personne. Mais ce dernier triomphe fut suivi de revers cruels. Plusieurs peuples vaincus se soulevèrent , et chassèrent ou massacrèrent les troupes qu'il avoit laissées pour les contenir. Les Juifs de la Cyrénaïque ôterent la vie, par des tourments inouïs, à plus de deux cent
(i) Lib. LXVIII, 29, 3o. (2) Dio, LXVIII, 28, 29.
PI. XXXVI
mille Grecs et Romains. Son lieutenant, Lusius, réprima cette se- cniP. iv dition , revint en Mésopotamie , reprit Nisibe et Edesse ; Séleucie ^^ ^J^^^. rentra aussi sous le joug des Romains. Effrayé cependant de la dé- adopiive fection presque générale de ses nouveaux sujets ou alliés, et craignant que les Parthes n'imitassent ce dangereux exemple , Trajan donna un roi à ce peuple belliqueux. Ce fut à Ctésiplion qu'il rassembla dans une vaste plaine les Romains et les Parîbes, et qu'il ceignit le diadème à Parthamaspate, qui demeura fidèle aux Romains, et qui pour cela même devint odieux aux Partlies.
Nous ne parlerions pas du siège d'Atra , ville située sur une montagne élevée dans le milieu d'un vaste désert, entre î'Euphrate et le Tigre, que Trajan entreprit l'an 1 1 7 (870 de Rome) , s'il n'y avoit couru risque de la vie. Ayant quitté les marques de sa dignité, il combattoit en personne dans un assaut, lorsque la blancheur de sa barbe et son air nriajestueux le firent reconnoitre par les assiégés, et en firent le but de tous les traits'. Forcé de lever un siège entrepris inconsidérément, et tombé gravement malade, il se rendit en Syrie pour s'embarquer et pour retourner à Rome, abandonnant des conquêtes si chèrement achetées, et remettant à Hadrien le commandement des restes de son armée. Trajan crut avoir été empoisonné ; mais tout le monde jugea sa maladie naturelle. Arrivé à Sélinonte, ville et port célèbre de la Cilicie, appelée depuis Trajauopolis (aujourd'hui Selonti), il ne put supporter une plus longue navigation. Il y mourut âgé de soixante et un ans selon les uns, et de soixantequatre selon les autres , après un règne de vingt ans. Son corps fut brûlé à Sélinonte; et ses cendres, renfermées dans une urne d or, furent transportées à Rome par son épouse Ploline et sa
(1) Ibid.,LXVIII,3i.
PI XXXVI
of) ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
(;,u,. IV nicce Maticlie. Après avoir été promenées en triomphe dans un Acrva char avec son imaire, elles furent déposées dans l'intérieur de la
ot sa f.iinillc o ' •■
ndo|,iivc colonne qui porte encore son nom. Pendant plusieurs années on célébra à Piome, en son honneur, des jeux appelés Parthiques.
On pourroit trouver la cause de la maladie dont mourut Trajan dans le chagrin qu'il conçut en apprenant la défection de ses nouveaux alliés, et la révolte des peuples qu'il avoit eu tant de peine à vaincre; peut-être aussi aux fatigues excessives qu'il supporta dans cette fatale expédition. On a dit avec raison que le pouvoir absolu exerçoit une réaction sur le souverain lui-même; mais on n'a pas fait observer que l'esprit de conquête produit un effet semblable. Le soldat est tout à-la-fois l'instrument et la victime du conquérant; et celui-ci est forcé de partager les travaux du soldat et de s'exposer aux mêmes dangers pour l'exciter par son exemple. Trajan nous en a fourni une preuve frappante au siège d'Atra. Il dormoit peu; il marchoit à pied à la tête de l'armée, même depuis son avènement à l'empire, il parcouroit ainsi de vastes contrées avec ses armées sans se servir de cheval ni de char'. Comme ses soldats il traversoit les rivières à gué ou à la nage; comme eux aussi il supportoit la faim et la soif, et il se nourrissoit de leurs aliments grossiers. Il les consoloit et les secouroit dans leurs maladies ; il ne rentroit dans sa tente qu'après les avoir visités, et il étoit toujours le dernier à prendre du repos. Enfin il connoissoit tous ceux qui avoient blanchi sous les enseignes , et il les appeloit par leurs noms en leur rappelant leurs belles actions. Ainsi en avoient usé Alexandre, César; ainsi en ont usé tous les conquérants : mêmes moyens, mêmes fatigues, mêmes dangers.
(i) Dio, LXVIII, 23; Plin., Panegyr.
Chap. IV.
eira et sa famille ive.
PI. XXXVI
Si Trajan ne fut que l'égal des autres conquérants par ses talents militaires, il leur fut supérieur par ses vertus et par la no- ^ blesse de son caractère. Il étoit modéré, doux, humain, ennemi adop«î de la cruauté et de la vengeance, ouvert, généreux, magnifique. Il accueilloit les hommes de lettres et les philosophes , et tous ceux qui avoient de grandes qualités; loin de les craindre et de les haïr, comme faisoient Tibère, Néron , et Doniitien. Quelques défauts ternissoient cependant l'éclat de ses vertus. Il se livroit sans ménagement aux plaisirs de la table. Dion- assure que ce penchant ne le fit jamais manquer à son devoir; Victor' nous en fait connoître la raison, Trajan avoit défendu d'exécuter les ordres qu'il pourroit donner à la suite de ces longs repas. Dion parle aussi de son attachement criminel pour déjeunes garçons, et il dit pour l'excuser; «Jamais il n'affligea personne pour sa- « tisfaire sa passion, m Telle étoit donc alors l'opinion générale! on ne blâmoit que l'excès de ce vice honteux, et les violences qu'il pouvoit inspirer.
Trajan avoit épousé avant d'être empereur la vertueuse Plotine, avec laquelle il vécut dans la meilleure union; mais elle ne le rendit jamais père. Elle obtint de lui qu'il adoptât pour fils et successeur Hadrien, époux de sa petite-niece Sabine.
On lit dans un passage d'Eutrope ou de Jean d'Antioche, qui nous a été conservé par Suidas, que l'on comparoit Trajan à Romulus. Peut-être établissoit-on ce rapprochement sur leurs vertus guerrières; peut-être aussi sur quelque ressemblance physique dont nous ne pouvons être juges, parceque nous ne possédons aucune des statues de Romulus que l'on voyoit encore à Rome dans les siècles de Pline l'ancien et de Plutarque^: le
(i) Dio,LXVIH,7. (3)r'lin.,XXXIII,4,elXXXIV. M;PInt.,
(2) Vict., Cœs., XIII. RomiiL, §. 17 et 24.
iH ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
c.u. IV dernier fut contemporain de Trajan. Au reste Pline le jeune' ,'^7' Il nous apprend qu'il avoit une grande stature, et beaucoup de di-
adopiivc gniié dans les traits du visage; ses cheveux l)lancliis avant l'âge ajoutoient a cette dignité .
N 4 et 5. Le musée royal possède plusieurs statues et plusieurs bustes
de Trajan ; mais aucune de leurs têtes n'est comparable à celle des n° 4 et 5 de la planche XXXVI, soit pour la vérité de la ressemblance, soit pour la finesse du travail. Ce buste est de marbre de Paros, et il faisoit partie de la collection du cardinal Fesch.
N" 6. La ressemblance sera prouvée si on le compare avec un mé-
daillon de bronze du cabinet du roi, qui est aussi précieux par la finesse de la gravure que par la bordure de bronze dans laquelle il est encastré'. On peut conjecturer, d'après cette bordure, que la médaille étoit attachée à une aigle ou à une autre enseigne militaire. D'un côté on lit, IMPet^atori CAES«r/NERVAE TRAIANO AVGusto GERmaiiico DAC/co Vontifici Maximo TVubiniitid VOTestate COS. [considi) V. Vatri Vatriœ , avec le buste de Trajan couronné de laurier; au revers, l'empereur à cheval tenant une lance, suivi de trois militaires, précédé par une femme qui tient une branche de laurier et la corne d'abondance , avec la légende ADVENTVS KWGusti , et l'exergue Seiiatus Vopidus Que Romaiius OPTzmo PRINCIPI.
jj„ . Le n° 7 présente une médaille d'or que Trajan fit frapper en
l'honneur de son père, qu'il avoit élevé au rang des dieux. D'un côté la tète de l'empereur couronnée de laurier, avec la légende précédente, sauf les mots Cœsari Nervœ, qui ne s'y trouvent point, et de plus le sixième consulat; au revers, une tète nue,,
(i) Plin.,/'ane(/, IV. (2) Dio, LXVIII, 3 i . (3) Mionnet, 3/. i?., 1 14.
PI. XXXVI
avec la légende DIVVS • PATER • TRAIANVS. L'histoire nous c„... iv apprend que Trajan le père étoit Espagnol; que Vespasien le •'''"'' chargea, en qualité de lieutenant de la dixième légion, d'assié- «Jopiive ger Jaffa en Palestine, siège où il montra beaucoup de courage et d'intelligence'; qu'il fut envoyé porter du secours à Titus, qui assiégeoit Tarichée; que Vespasien, devenu empereur, récompensa ses services en le nommant consul subrogé; et qu'enfin, après le consulat, il fut propréteur en Syrie.
C'est à Trajan que l'on rapporte l'usage de faire frapper des médailles restituées^ en or et en argent: quant aux restituées en bronze, on n'en connoit jjoint qui aient été frappées par sou ordre; mais Domitien et Nerva eu avoient fait graver. La recherche des motifs qui portèrent ces empereurs et quelques uns de leurs successeurs à renouveler (s'il est permis de parler ainsi) la mémoire des familles qui avoient fait frapper des monnoies du temps de la république, et celle des empereurs leurs prédécesseurs , a produit différentes opinions que je ne dois pas discuter ici. Je rapporterai seulement celle de M. Letronne , qui me paroit la plus vraisemblable^. Si Trajan n'avoit voulu rétablir que les monnoies des familles et des empereurs dont il a restitué les empreintes, il auroit donné à ces restituées le poids des monnoies anciennes ; mais il ne leur a donné que le poids des siennes, poids qui avoit été affoibli graduellement depuis Auguste, ce Son dessein a donc été de faire revivre seulement « la mémoire des grandes et anciennes familles , que dans sa « haute politique il se plaisoit , comme l'atteste Pline ', à envice ronner de considération. »
(i) Joseph., J5c//. /eu/., 111, 7, 9, lo. (4) Considérations générales sur Cévalua-
(2) Spanh., t. III, p. 32g; Mus. Pemb., tien des monnoies grecques et romaines, part. III, tav. 87. page 82, in-4", 1817.
(3) Eckliel, Z>. N. V. , V, 98. (5) Panegyr. , LXXIX. 5.
3o ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Cimv IV