HADRIEN
Les Romains rendoient grâce à Nerva pour avoir adopté Trajan, qui fit asseoir avec lui sur le trône la justice et la modération. Mais la mémoire de celui-ci leur dut être encore plus chère , s'il étoit vrai qu'il eût choisi Hadrien pour son successeur. En effet, seul, depuis Auguste jusqu'à Dioclétien (excepté Aurélien, qui régna trop peu), il a mérité le glorieux titre de législateur; encore Auguste ne fit-il qu'affoiblir les institutions républicaines, sans chercher à les coordonner avec la monarchie, que César venoit de créer. Plus sage, Hadrien établit l'administration de l'empire sur des bases si solides, qu'elle se soutint jusqu'à Dioclétien, malgré les guerres civiles et les incursions des barbares'.
Aussi, quelques justes reproches qu'on puisse faire à Hadrien sur son goût immodéré pour les plaisirs; sur son éloignement pour la guerre, qui lui faisoit payer aux barbares de honteux tributs ; sur l'envie qu'il portoit à ceux qui excelloieut en quel-
(i) Spartien, un des auteurs de r/Tistotre (2) Vict., £/Ji(om., XIV.
Auguste, a écrit la vie d'Hadrien.
que art ou en quelque science; enfin sur la cruauté qui ternit les (:„.p. iv. premières et les dernières années de son règne; on doit cepen- ç,j^f"|i],„ç dant le compter dans le petit nombre des princes qui ont bien adoptive. mente de 1 empire romain. Quant a ceux qui lont agrandi par leur courage et par leur habileté dans l'art de la guerre, ils sont en grand nombre; mais Hadrien seul, entre tous ceux qui occupèrent le trône pendant deux siècles et demi, a rendu par de bonnes lois et par une administration éclairée cet empire ferme et stable. Hadrien naquit à Rome Tan 76 (829 de Rome), ou à Italica, dans la Bétique, ce qui paroit moins vraisemblable'. Sa famille étoit originaire de cette ville, comme celle de Trajan, dont il étoit parent. Dans sa vie , écrite par lui-même , Hadrien assuroit cependant que, dans le siècle des Scipions, ses ancêtres liabitoient la ville d'Adria, dans le Picenum (Atri, dans la marche d'Ancône); tant il paroissoit encore étrange aux habitants de Rome d'obéir à un empereur qui ne fût pas né dans cette ville , ou du moins dans l'Italie ! Marullinus , son trisaïeul , etoit entré dans le sénat le premier de la famille. A l'âge de dix ans, Hadrien, ayant perdu son père , eut pour tuteur son cousin germain Trajan, qui fut depuis empereur, et qui étoit alors préteur. Adolescent, il suivit la carrière des armes dans la Mœsie, d'où il fut député par l'armée pour féliciter Trajan sur la dignité de César, dont il venoit d'être revêtu. Ayant voulu instruire ce prince de la mort de Nerva, il en fut empêché par son beau-frere, qui avoit déjà excité contre lui la haine de Trajan, eu lui faisant connoître ses dépenses et ses dettes ; et qui vouloit instruire luimême César par un de ses envoyés. Mais Hadrien , ayant vu briser par les suites de la malveillance la voiture qui le porloit,
(1) Spartian., 1; Kiitrop., VIII, 6. ;
36 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
c.iM. IV continua le voyage à pied, et devança l'envoyé de son frère. Le
et snflmiiio nouvel empereur fut touché de cet empressement, et fit un bon
a.ioptive. accueil à Hadrien, à cause de la douceur de son caractère et de
l'I. XXXVlll.
la beauté de sa ngure.
Ce fut sans doute dans les premiers instants de cette réconciliation politique qu'Hadrien crut devoir chercher un soutien dans l'amitié de l'impératrice Plotine. Il y réussit telleinent , qu'elle lui fit épouser, l'an loo, Sabine, nièce de Trajan. L'empereur n'y consentit qu'avec peine , dit Spartien , d'après l'historien Marius Maximus '. Ajorès avoir été questeur, Hadrien suivit l'empereur dans la première guerre contre les Daces. Tribun du peuple, quatre ans après, il montra ime grande bravoure dans la seconde guerre , à la tête de la première légion Minervienne. Trajan le récompensa par le don d'un diamant (^adamante gemma) qu'il tenoit lui-même de la bienveillance de Nerva'; d'où Hadrien se hâta de conclure qu'il devieudroit aussi son successeur. Celui-ci supposoit dans sa Yie une raison moins honorable de l'espèce de faveur dont l'amitié de Plotine le faisoit jouir auprès de Trajan; il l'attribuoit aux excès de vin auxquels il se livroit pour se conformer aux goûts de l'empereur. Trajan lui donna deux fois une somme considérable , 20,000 sesterces ( environ 35o,ooo francs ) , pour la dépense des jeux qu'il fit célébrer pendant sa préture. Envoyé ensuite dans la Pannonie inférieure (la Hongrie), Hadrien repoussa les Sarmates (quihabitoientla rive orientale de la Vistule), et réprima les concussions des agents du fisc. Ce succès fut récompensé, l'an 109, par le consulat. Quoiqu'il n'eût été nommé que consul subrogé , cependant cette faveur fortifia l'opinion que Trajan
(1) Trajanolevitervolente {?)Ç?in.,\\). (2) Spart., II.
FAMILLE DE NEPvVA. 3?
PI. XXXVIII
devoit Tadopter, et lui concilia tous les amis de l'empereur. oup iv Trajan le choisit pour son lieutenant dans l'expédition contre ^^ ,^Zl<:v les Parlhes, et le nomma , l'an 1 1 7 ( 870 de Rome) , consul pour ^<iopùve Tannée suivante; mais sa mauvaise santé lui ayant fait projeter son retour à Rome, il donna à Hadrien, par le conseil de Plotine, le commandement de l'armée de Syrie. La mort de l'empereur, arrivée cette année à Sélinonte, dans la Cilicie, et l'adoption d'Hadrien , attestée par Plotine , placèrent ce prince sur le trône des Césars. Spartien' rend douteuse cette adoption, qu'il regarde comme une fable créée par Plotine , dont Hadrien fut toujours l'ami; et qu'il assure avoir été dictée par un personnage que l'on substitua à Trajan, lorsque sa voix fut éteinte. Le père de Dion l'historien', ayant été gouverneur de la Cilicie « (moins d'un siècle après la mort de Trajan) , connoissoit tous ce les détails de l'élévation d'Hadrien , et les avoit appris à son fils ; « il lui avoit dit entre autres choses que l'on cacha pendant plu- « sieurs jours la mort de Trajan, afin de répandre avant cette « publication la nouvelle de l'adoption d'Hadrien; qu'on le re- « connut par les lettres mêmes écrites au sénat pour lui annoncer ce ce dernier acte de sa puissance, et qui n'étoient signées que « par Plotine : la seule fois qu'elle eût signé pour son mari. » Aussi Dion^ affirme-t-il positivement qu'Hadrien n'a voit point été adopté par Trajan. Eutrope dit qu'Hadrien devint empereur sans le choix de Trajan, et seulement par le secours de Plotine Il ajoute que l'empereur n'avoit jamais voulu l'adopter, quoiqu'il fût le fils de sa cousine. Selon Victor^, plusieurs personnes croyoient que l'impératrice avoit supposé un testament par lequel Trajan l'auroit institué héritier de son trône.
(i)!S°4- (3) L.b. VIII,3.
(2) Lib. LXIX, I. (4) C«'i.,XIII., II.
(mm: IV.
Ncrva
et sa f.imilli-
aiioptivf.
l'I XWVIII
38 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL
Quoi qu'il en soit de ce fait, (jui doit être compté parmi les problèmes historiques restés insolubles, l'adoption d'Hadrien, qui commandoit des forces considérables, empêcha une guerre civile. Car, Trajan n'ayant point jlaissé d'héritiers, la carrière étoit ouverte pour tous les ambitieux. Hadrien reçut à Antioche la nouvelle de son adoption, et, deux jours après, celle de la mort de Trajan. Il s'y fit déclarer empereur le même jour , II août de l'an 117 (870 de Rome), à l'âge de quarante et un ans ; et il écrivit au sénat pour s'excuser d'avoir accepté , sans attendre son consentement , un titre que les soldats s'étoient hâtés de lui donner, afin que l'empire ne demeurât pas privé d'un chef.
Le premier acte du règne d'Hadrien fut la nomination de deux
préfets des prétoriens, Tatien (ou Attien) et Similis , qui avoient
beaucoup contribué à son élévation. Le dernier n'abusa jamais
du pouvoir, et il se relira de la cour dès qu'il crut remplir par-là
le désir du 2:)rince'. Les historiens ont conservé sa mémoire,
parcequ'il fit graver sur son tombeau cette épitaphe : « Ci-git
« Similis, qui passa soixante-seize ans sur la terre, et qui n'en
« vécut que sept. 5) Il faisoit allusion aux sept années qu'il avoit
passées dans sa retraite. Tatien au contraire étoit très vicieux.
Il conseilla à Hadrien de commencer son règne par le meurtre
de plusieurs exilés. Le nouvel empereur refusa de suivre ses
conseils sanguinaires; mais, deux ans après, il s'y montra plus
docile , lorsqu'il accusa d'avoir conspiré contre ses jours quatre
consulaires , hommes recommandables , dont le crime véritable
étoit d'avoir cherché à détourner Trajan de l'adopter. Le sénat,
devant lequel il porta cette accusation, se hâta lâchement de les
(0 Dio,LXIX, 19.
FAMILLE DE NERVA. Sg
punir de mort. Le peuple ne les crut point coupables'. Il se chu. iv. plaignit même si hautement, que l'empereur, pour se disculper, ^ ^aTliu eut recours au serment , et déclara qu'il n'avoit aucune part à Kîoptive.
. PI. XXXVIU.
leur mort, et quil falloit l'attribuer aux perfides conseils de Tatien. Je dirai, par anticipation ,'^que ce furent, dans le long règne d'Hadrien, les seules cruautés qu'on ait pu lui reprocher, si 1 on excepte celles qui souillèrent ses dernières années, et que l'on attribuoit aux infirmités qui le tourmentèrent long-temps avant de le conduire au tombeau.
Hadrien trouva l'empire romain plus étendu quil ne lavoit jamais été; mais son état dans l'intérieur présentoit une agitation sourde et dangereuse. Les Bretons (les Anglois) vouloient secouer le joug; les Juifs se révoltoient en Egypte et dans la Libye; il en étoit de même de la Lycie et de la Palestine ; enfin les Maures et les Sarmates attaquoient les frontières. Quoique Hadrien eût fait la guerre avec succès, et qu'il eût montré un grand courage , il étoit cependant , par caractère et par sou goût exclusif pour les arts libéraux, porté à la paix et au repos. Aussi rappela-t-il les légions en-deçà de l'Euphrate, barrière de l'empire avant Trajan , et fit-il enlever le plancher qui formoit le pont sur le'Danube , ouvrage qui avoit rendu célèbre le règne de ce prince. On crut qu'il agissoit ainsi parcequil étoit jaloux de sa gloire. Pendant son long règne , les armées habitèrent les villes et les camps retranchés', et la paix régna dans tout l'empire , si l'on excepte la guerre de peu de durée qu'il fit aux Sarmates et aux Roxolans (Polonois et Russes), et celle qui causa la ruine entière du peuple juif.
Après avoir pacifié l'Orient, et fait transporter à Rome les
(i) Dio, LXIX, 2. (3) Eiurop., VIII, 7, 6.
l'I. XXXVII
4o ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
om. IV restes de Trajan, il y entra l'an ii8 (871 de Rome). Le sénat ^T''.,, lui décerna les honneurs du triomphe que Ton avoit préparé
t sa famille il i i
n.joimve. pour son prédécesseur ' ; mais il ne les accepta que pour les reporter à son image, qu'il tint dans ses mains pendant toute la pompe. Il signala son arrivée à Rome par la remise qu'il fit au peuple de l'énorme somme de 900 millions de sesterces (environ i58 millions de francs), due au trésor puhlic et au trésor impérial". Il en hnila les titres de sa main, afin que l'on fût certain de leur destruction. Cette libéralité, dont aucun de ses prédécesseurs n'avoit donné l'exemple, fit dire qu'il avoit enrichi 1 univers entier.
Après avoir fait quelques règlements utiles, Hadrien commença l'exécution dun vaste projet, celui de parcourir toutes les provinces de l'empire et toutes les stations militaires , afin de connoitre par lui-même les abus , et les réformes dont ils étoient suscej^tibles. Les médailles frappées en son honneur nous apprennent qu'il parcourut, l'an 1-20 (873 de Rome), les Gaules et la Germanie , occupées alors par les plus nombreuses armées de l'empire; l'an m , la Grande-Bretagne, dans laquelle il fit construire une muraille de i3 myriametres (environ 3o lieues moyennes) de longueur, qui sappuyoit aux deux mers ^ pour défendre les peuples méridionaux soumis aux Romains contre les attaques des peuples septentrionaux; l'Espagne, la Mauritanie , et la Libye. Il passa une partie de l'an 1 2 3 à Athènes ; delà il visita, l'an 1^47 ^ Egypte, l'Arabie, la Palestine, la Syrie, et l'Asie mineure jusqu'à Byzance et Trapesus ( aujourd'hui Trébisonde) L'année ii5 vit Hadrien parcourir les îles de la mer Egée (l'Archipel) et le Péloponnèse; de là revenir à Athènes. Il
(i) Spart., m. (2) Gruter, X,6.
Nerva
et sa famille
adoptive.
PI. XXXVKI.
FAMILLE DE NERVA. 4i
s'y reposa peudant les premiers mois de Tan 126; puis il visita chap. iv la Sicile , et revint à Rome. Il ne recommença ses voyages qu'à la fin de l'année 1 29, et il se transporta dans l'Arabie; de là , l'année -^''"p suivante, en Egypte, où il perdit Antinous; puis en Syrie l'an i3i. Son éloignement et son retour en Europe, en i32, favorisèrent la révolte des Juifs sous la conduite de Barchocebas, comme l'atteste Dion ' ; c[uoic£ue Tillemont ait cru devoir reculer de deux ans cette guerre. Enfin, l'an i35, Hadrien se fit initier à Eleusis, près d'Atlienes, aux mystères de Cérès et de Proserpine, pendant que son lieutenant Julius Severus terminoit la guerre des Juifs. De graves infirmités auxquelles il devint sujet cette année mirent fin à des voyages qu'il sembloit vouloir continuer jusqu'à son dernier jour.
Ces infirmités (des liémorragies très abondantes et très fréquentes) lui firent adopter et nommer César, l'an i35, Lucius Commodus Aelius (appelé sur les médailles et sur les marbres Lucius Aelius, et par les antiquaires Aelius César), qui mourut avant son père adoptif. Tourmenté par des douleurs continuelles, il ne résista plus à ce penchant à la cruauté qui avoit souillé les premières années de son règne, et fit mourir ou contraignit à se donner la mort plusieurs citoyens du plus haut rang. On vit avec indignation, entre les noms de ces infortunés, ceux de sonbeau-frere Sévérien, vieillard nonagénaire, et du fils de Sévérien, âgé de dix-huit ans, accusés tous les deux d'avoir été affligés de l'adoption d' Aelius, et d'avoir conspiré contre l'empereur'. Dion ■ nous apprend que ce malheureux pcre prit en mourant le ciel à témoin de son innocence, et souhaita pour toute vengeance qu'Hadrien appelât un jour à grands cris la
(i) Lib. LXIX, 12. (2) Si)art., XV. (3) Lib. LXIX, 17. 3. 6
kl ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Chu. IV mort, sans être exaucé. Ses vœux furent remplis, comme nous tt saTimiie ^^ (llroDs plus bas^ et c'est là probablement ce qui en a fait con-
adopiivo. server la mémoire, PI xxxvin
Après l'adoption d'Aelius, Hadrien se retira àTibur (aujourd'hui Tivoli, à 3 myriametres environ de Rome). Là il se livra tout entier à sa passion pour l'architecture; art dont il avoit étudié les principes, et dans lequel il croyoit exceller. Il fit élever cette réunion de grands et superbes édifices dont on admire encore les restes sous le nom de la villa d'Hadrien. C'étoient les copies (si l'on peut parler ainsi J des plus beaux monuments de la Grèce et de l'Egypte. Aurelius Yictor ■ dit qu'il les orna d'une quantité étonnante de peintures et de sculptures. (Un grand nombre de statues tirées de ces ruines font l'ornement des musées de Rome.) Le même historien ajoute qu'Hadrien se livroit dans sa retraite aux excès de la table et de la débauche la plus odieuse. Il parle ici de son attachement pour le bel Antinoiis, dont il dit : «Nous ne prononce cerons point sur les causes de cette passion extraordinaire, cf quoique l'on puisse regarder comme suspecte de la part d'un «homme livré à la débauche une liaison intime entre deux «personnes dont les âges étoient aussi disproportionnés.» Un chapitre sera consacré au jeune Bithynien, c'est pourquoi on ne trouvera ici aucun détail sur ce favori d'Hadrien.
Le César Aelius mourut cette année i38 (891 de Rome). Cette mort jeta Hadrien dans une grande incertitude. «Il se voyoit, «dit Aurelius Victor', méprisé par le sénat, à cause de l'altéra- «tion de son esjirit qui s'affoiblissoit aussi rapidement que sa « santé. « C'est pourquoi il fit venir les sénateurs auprès de son
(0 Cœ5,XIV. (2) Ibid.
Nerva et sa famille
ivf.
PI. XXXVIK.
lit, pour délibérer avec eux sur le choix d'un successeur". cup. iv D'après le témoignage du même historien, la vue d'Antonin qui au milieu d'eux soutenoit son beau-pere ou son père , chargé njnpt d'années, le détermina. Touché de cette piété filiale (qui a fait surnommer Antoniu, le Pieux, ou Pie), il le déclara son successeur, et l'adopta , en exigeant de lui qu'il adoptât à son tour Marc-Aurele, et le fils du César Aelius, Lucius Verus. Hadrien vouloit, par cette double adoption , assurer la durée de l'empire dans les princes de son choix, parceque Antoniu n'avoit point d'enfants mâles. Mais il ajouta secrètement une seconde condition, c'étoit de faire mourir une partie du sénat, à cause du mépris que cette compagnie avoit conçu pour un empereur dont l'esprit s'affoiblissoit chaque jour, et de la haine qu'avoient excitée ses dernières cruautés. Il condamna lui-même à mort plusieurs sénateurs. Antonin sauva les autres, en les retenant dans diverses prisons jusqu'à la mort d'Hadrien, que tout annonçoit devoir être prochaine.
I;es souffrances qu'enduroit ce prince devenoient en effet tous les jours plus grandes. Il appeloit la mort à grands cris; il demanda plusieurs fois ime épée et du poison, promettant l'impunité et de grandes récompenses'. Mais Antonin, qui auroit cru commettre un parricide, s'il ne l'eût empêché d'attenter à ses jours, veilloit assiduement auprès de lui. De sorte que le maitrc du monde , qui disposoit de la vie de tant de milliers d'hommes, selamentoit de ne pouvoir disposer de la sienne! Antonin cmployoit tous les moyens pour prolonger l'existence de son père adoptif; et c'est à sa piété filiale que je crois devoir rapporter le^ piiracles des deux aveugles guéris à cette époque par
(i) Spart., XX[V; IJio, LXIX. 20. (2) Dio, LXIX, 22.
PI. xxxvrif.
44 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
ci.AK IV. Hadrien. Sparticn', qui les raconte d'après Marins Maximus, et s!!r!niiir ajoute que cet historien les rapportoit comme des prodiges sup-
adopiiv, posés . On vouloit par-là conserver à l'empereur l'espérance de guérir lui-même, et l'engager à supporter ses maux avec patience. 11 paroissoit quelquefois se laisser persuader; et c'est probablement dans un de ces moments qu'il composa des vers insijîides, mais qu'il croyoit plaisants, adressés à son ame, prête à aller habiter un autre séjour.
Enfin, las d'obéir aux médecins, dont il disoit souvent que le grand nombre le conduisoit au tombeau, et voulant échapper à la surveillance pieuse d'Antoniu , il se retira à Baies. Là il abandonna toute esjiece de régime , se nourrit des mets les plus dangereux pour un malade, et trouva ainsi, au mois de juillet de Tau i38 ( 8gi de Rome ), la mort qu'il a voit si long-temps désirée. Il avoit régné près de vingt et un ans , et étoit âgé de près de soixante-trois ans. Voyant approcher sa dernière heure, il avoit fait venir Antonin, qui rapporta ses cendres à Rome, et les déposa dans le mausolée superbe appelé aujourd'hui le château Saint-Ange. Hadrien l'a voit fait bâtir, parceque celui d'Auguste ne pouvoit plus recevoir de nouvelles urnes. Antonin proposa aux sénateurs de décerner à son père adoptif les honneurs divins, qui avoient été rendus à la mémoire de ses prédécesseurs^; mais ils étoient si irrités contre Hadrien, qu'ils refusèrent sa demande, et qu'ils voulurent même annuler tous les actes de son administration. Antonin leur représenta que cette rigueur extrême rendroit nulles son adoption et son élévation à l'empire ; en même temps il fit paroitre ceux des sénateurs auxquels son père avoit ordonné qu'on ôtâtla vie, et qu'il
(i) Spart., XXV. mulationem facta commemoret.
[i) Quamvis Marins Maximus hcec per si- (3) Dio,LXIX, 23.
Chap. IV.
Nerva et sa famille ive.
PI. xxxvin.
avoit seulement renfermés dans des retraites secrètes. Alors le sénat lui accorda ses demandes, et «Hadrien, dit Capitolin', fut «donc élevé au rang des dieux, contre le vœu général. Car, ^J^p' «ajoute Dion, les cruautés odieuses qu'il avoit exercées au com- «niencement et à la fin de son règne lui avoient attiré la liaine «du peuple, qu'il avoit d'ailleurs gouverné avec la plus grande «sagesse.»
Cet éloge étoit bien mérité; car, exce2)té le mode de succession au trône, Hadrien réforma et améliora toute l'aduiiuistration du vaste empire romain. Il tenta même d'affoiblir l'influence que l'armée exerçoit sur le choix des empereurs, en diminuant le pouvoir et les privilèges des prétoriens. Donnant aux soldats l'exemple de la patience dans les travaux, dans les privations, il rétablit la discipline militaire; il leur apprit à combattre à la manière des peuples barbares qui attaquoient l'empire. Malgré ces réformes, Hadrien crut rendre les Romains plus beureux en conservant, en achetant même la paix, qui régna pendant soixante ans sous son règne et sous le règne des Antonius, qu'il avoit choisis pour ses successeurs. Elle ne fut interrompue que dans la Judée, dont les habitants, vaincus par Trajan, se portoient continuellement à la révolte. Hadrien sembla leur en fournir le prétexte, en établissant à Jérusalem une colonie romaine, et en faisant construire un temple en l'honneur de Jupiter Capitolin sur les fondements de celui du dieu des Juifs. Spartien' dit qu'il leur interdit aussi le rite de la circoncision. Tillemont révoque en doute cette défense ; mais elle paroit confirmée par un édit d'Antonin qui la borne à ceux qui ne professoient point le culte judaïque ^ Ce fut pour les Juifs une guerre d'ex-
(i) Ànt. Plus, c. V. (3) Cap. xiv.
(a) Dio.LXlX, 12. (4) Modest. lib. Regulmum.
iM xxxviir
46 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
(:„„, ,v. termination ; et des gardes placés aux portes de Jérusalem leur Neva gjj interdirent non seulement l'entrée, mais encore la vue. Si
et sa famille , / . / i . ^
ndoptive. Hadrien traita avec tant de sévérité les Juifs , que le peuple romain regardoit comme une nation indocile et inliospitaliere, il faut dire à sa louange que seul des empereurs il toléra les chrétiens, et fit cesser les persécutions. Je crois qu'il agit alors en homme d'état; mais on peut douter du fait énoncé par Lampride que ce prince avoit eu le dessein d'élever un temple en l'honneur du Christ'.
Hadrien, se proposant d'éteindre jusqu'aux souvenirs vagues de la république, qui fermcntoient encore chez quelques citoyens amoureux de ce gouvernement, auquel les Romains n'étoient plus propres, ou disposés à le rappeler pour exciter des troubles, recréa l'édifice entier de l'administration. Il voulut imposer au peuple par l'éclat de la cour et par les formes régulières du gouvernement. De nouvelles dignités furent créées, ainsi que de nouveaux offices. La milice, trop puissante, fut réduite à n'être plus que le troisième ordre de l'état; et l'ordre civil en devint le premier. Quoique Hadrien redoutât le pouvoir des grands, qu'il témoignât aux simples particuliers de la bienveillance, et qu'il eût même pour eux de l'affabilité, qu'il encourageât le commerce et l'industrie en créant des collèges (corporations) d'artisans, cependant il releva la dignité du sénat; il soumit les affaires les plus importantes à son jugement, et il choisit les sénateurs les plus estimés pour conseillers intimes. Un édit solennel , fondé sur les plus sages ordonnances des préteurs , mit un frein à la cupidité des agents du gouvernement dans les provinces, qui respirèrent enfin et se rattachèrent à Rome.
(i) In Alex. Sev.,XLm.
Cm p. IV.
Xei-va
et sa famille
PI. XXXVIII
FAMILLE DE NERYA. 47
Hadrien avoit des mœurs très simples ; mais il croyoit devoir à la dignité de l'empire d'élever dans la capitale, à Athènes, et dans les principales villes , des monuments magnifiques. Il invi- aUopUve. toit à ses repas plusieurs amis; il les alloit voir, et leur donnoit des soins dans leurs maladies. Il se livroit avec ardeur aux plaisirs de la chasse ; mais il n'en cultivoit pas les muses grecques et latines avec moins de soin. Ces études le firent surnommer dans sa jeunesse le petit Grec [Grœculus). L'étude et l'exercice des beaux-arts charmoient ses loisirs; heureux si son caractère envieux ne lui eût pas fait persécuter et même livrer aux bourreaux plusieurs de ceux qui excelloient dans quelques uns ! On lui donna avec justice le surnom de sophiste; car il accordoit hautement la préférence à un mauvais poëte de son temps sur Homère ; à Ennius, sur Virgile; et à Caton, sur le Démosthene romain.
Il avoit épousé Sabine avant de parvenir à l'empire ; mais elle ne le rendit jamais père.
Les monuments d'Hadrien et de Sabine sont très nombreux. Les beaux-arts , que cet empereur aimoit et cultivoit, reproduisirent souvent ses portraits et ceux de son épouse. On voit ici, sous les n° I et 2 , la face et le profil du buste colossal de bronze conservé dans le musée du Capitole. Hadrien porte la barbe : c'est le premier des empereurs qui ait adopté cet usage des philosophes, comme l'assure positivement Dion '. L'empereui' Julien dit de lui ( dans la traduction de Chanteclair ^ ) , «« Après Trajan se « présente un homme vénérable par sa longue barbe ; » ou plutôt ( comme traduit Cunœus ) , « Après Trajan paroit un person- « nage portant une longue barbe , ayant une démarche hau-
(1) Lib. LXVIII, i5. (2) C<e5.,pag. 3ii.
N ' 1 et
Chu-. IV.
Ncrva
cf sa Timill adoptivi!.
PI. XXXVII
48 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
ce taine et insolente.» Quelques lif^ncs après, il le désigne par le nom de sophiste; ce qui fortifieroit l'opinion de ceux qui dans cet usage d'Hadrien , conservé par ses successeurs jusqu'à Constantin, voient une affectation de philosophie. Mais son historien , Spartien', en donne une autre raison: «Il frisoit ses « cheveux , et laissoit croître sa harbe pour cacher des cicatrices « naturelles (peut-être les cicatrices d'une humeur scrofuleuse).» Promissa harha , ut vulnera qiiœ in facie naturalia erant , tegeret.
Les cheveux frisés avec soin , et la barbe , ont fait reconuoître par M. Visconti Hadrien sur le beau camée du n° 7, qui appartenoit à un habitant de Nanci, et qui est publié ici pour la première fois. C'est l'apothéose de cet empereur, composée comme celle de Germanicus qui est conservée dans le cabinet du roi. Hadrien, couronné de laurier, portant l'égide, tenant la corne d'abondance, et la Victoire qui lui présente une couronne, est assis sur un aigle aux ailes éployées, tenant dans ses serres le foudre de Jupiter.
La médaille de bronze du n° 3 présente la tête d'Hadrien couronnée de laurier, avec la légende IMPer^tor CAESAR TRAIANVS HADRIANVS KWGustusVontifex MaximusTV^ihunitia Votestas COS. [consul) III. Revers : LOCVPLETATORI ORBTS TERRARUM Sejiatus Consulta ; l'empereur, en costume civil, assis sur une estrade; à ses côtés, la Libéralité verse une corne d'abondance dans le sein de deux citoyens debout au bas de l'estrade. Cette médaille consacre la mémoire de la munificence d'Hadrien , dont tout l'empire ressentit les effets.
On voit, sous le n° 8, l'un des plus beaux portraits d'Hadrien.
(i) Cap. XXVI.
PI. XXXVIII
FAMILLE DE NERYA. 49
Il est gravé en creux sur une cornaline de la collection Farnese, chap. iv conservée à Naples, dans le palais de Capo-di-Monte. On avoit ^^ ^"". cru y voir le portrait de Géta; mais l'âge avancé, les traits, et adopme la Larhe , ne laissent aucun doute sur la ressemblance avec Hadrien.