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CHAPITRE IL

Hommes d'État et de guerre qui appartiennent aux différentes époques du gouvernement républicain.

g i. Lucius J un ius Brutus.

Servius Tullius n’aimoit pas les Tarquin , quoiqu’il fût lié avec eux par les noeuds de plusieurs alliances. Soit que la jalousie du pouvoir le portât à se défier d’une famille qui avoit plus de droit que lui à la royauté , soit que le caractère ambitieux et 1’ esprit ardent de celui qui en étoit le chef lui inspirassent de la crainte et de l’aversion , il avoit formé le projet de n’avoir point de successeur au trône , en préparant à l’état une coslitution aristocratique , suivant laquelle deux magistrats annuels dévoient en être les chefs (i).

Lucius Tarquin, qu’on distingua depuis par le surnom odieux de Superbe , ne donna pas à

(i) Tite-Live (1. 1, c. lx) dit expressément que le gouvernement consulaire fut établi l’au de Rome 245 (5og ans avant l’ère vulgaire), conformément au projet que Servius Tullius en avoit laissé par écrit: Duo consules comitiis centuriatis ... . ex commentariis Servit Tullii créait surit. Cet historien, avec Denis d’Halicarnasse (1. IV etV), et Plutarque dans la Vie de Publicola , néon fourni la plupart des faits énoncés dans cet article.

son beau-père le temps d’accomplir ses desseins : il se débarrassa de lui par un meurtre , et s’empara du trône. Les projets républicains de Servius Tullius avoient rendu plus difficile pour Tarquiu l’exercice de la royauté. Les obstacles qu’il eut à vaincre , et quelques défauts qui tenoient peut-être à son caractère, donnèrent à sa conduite une teinte de tyrannie qui le fit haïr. L’inquietude le rendit soupçonneux au point de prêter l’oreille à la voix des calomniateurs, et son règne, d’ailleurs glorieux, fut terni par des actes de cruauté qui s’étendirent même jusque sur ses plus proches parents. Junius, son beau-frère, et Junius fils, son neveu, furent sacrifiés à l’intérêt imaginaire de son repos : et si Lucius , frère cadet de ce dernier , conserva sa vie et obtint quelques emplois honorables , il le dut à l’espèce d’imbécillité qu’il sut feindre, et qui lui valut à la cour de sou oncle le surnom de Brutus , et le fit dépouiller de la plus grande partie de sa fortune paternelle , qui fut usurpée par le roi. Il souffrit cette injustice sans murmurer : mais le désir et l’espoir de la vengeauce s’accroissoient tous les jours dans ce cœur ulcéré , et ses pensées secrets n’avoient d’autre objet que la ruine de son oppresseur.

Un évènement imprévu lui en offrit tout-àcoup les moyens , et lui permit de donner un essor à son ressentiment. L’insulte que Sextus , fils de Tarquin , fit à Lucrèce , femme romaine des plus distinguée, et qui étoit sa parente; le

désespoir qu’elle eu montra eu ne voulant pas survivre à son déshonneur, disposèrent le peuple à la sédition. L’absence du roi et de l’armée , occupés au siège d’Ardéa ; 1 influence de Brutus, qui commandoit la cavalerie et les gardes du roi ; celle du père de Lucrèce , qui gouveruoit la ville en l’absence de Tarquin, donnèrent au tumulte un caractère de révol te -, et le changement inopiné qui parut s’être opéré dans 1 esprit de Brutus, et que la superstition regarda comme un prodige , rendit le peuple docile à toutes les mesures que ce chef, qui allioit la promptitude de l’exécution à la prudence des projets , proposa pour changer la constitution de l’état. Le plan de Servius Tullius fut en grande partie adopté ; et le peuple s’engagea, par serment, k ne plus reconnoître de rois. Aussitôt que Tarquin en fut informé , il accourut vers la ville révoltée , qui lui ferma scs portes ; et les émissaires de Brutus ayant profilé de l’absence du roi pour soulever l’année , ce prince fut contraint d’aller chercher son salut hors du territoire de Rome. Brutus et Collatin , mari de Lucrèce, sans perdre de temps, s’emparèrent, sous le titre de consuls , de l’autorité royale , dont l’exercice fut limité k l’espace d’une seule année.

Le fondateur de la république romaine et du consulat, dant l’ivresse de ses succès, ne prévoyoit pas, sans doute, quel prix devoit lui coûter une si mémorable vengeance. Le système de gouvernement que Rome avoit choisi ne pouvoit, ainsi

qu’il arrive presque toujours dans les grands changements , convenir ni à toutes les classes des citoyens, ni a tous les intérêts de la société. Les jeunes patriciens ne purent s’accoutumer ni a l’absence de la cour, ni à ce ton d’égalité que, dans la première illusion de la liberté , la populace ne pouvoit s’empêcher de prendre , et affectoit même vis-à-vis de la noblesse. Plusieurs d’entre eux conspirèrent pour le rétablissement du roi : un esclave découvrit le complot, les conjurés furent arrêtés •, et Brutus eut la douleur de trouver parmi les coupables ses deux fils , qui donnoient la plus grande espérance , et dévoient être le soutien de sa famille: plusieurs de leurs parents , et à peu près du même âge qu’eux, étoient pareillement entrés dans la conspiration. Brutus, dans cette affreuse situation , ne démentit pas sou caractère ; il sacrifia , sans balancer, ses enfants à l’intérêt de îa république (i) et à

(i) Virgile, Æneid. I. VI, v. 822:

Infelix ! ulcumque ferent ea facta minores ;

Vincet amor patriae , laudumque immensa cupulo .

Je suis porte' à croire que ce dernier hémistiche , laudumque immensa cupùlo , n’est ici qu’une cheville ajoutée par quelque grammairien à la clausula « vincet amor patriae » , par laquelle le grand poète avoit ferme' la période , sans se soucier de terminer l’hexauietre, ainsi qu’il en use souvent dans les endroits les plus passionnés de son poëme (voyez mes remarques à ce sujet, Iconographie grecque , P. I, c. vu, § 4)- Les idées que fournit cette dernière phrase s’entrevoient déjà dans les mots qui précèdent ,

sa haine contre les Tarquin (i); et ce cruel ar. rêt fut exécuté sous ses yeux. Le récit de ce funeste évènement contriste encore aujourd’hui le lecteur dans Tite-Live , et le déchire dans Denis d’Halicarnasse. Brutus , qui n’avoit point épargné ses deux fds , ne put souffrir que son collègue , plus humain , tâchât de sauver ses neveux. Collatin fut obligé d’abdiquer le consulat; et Yalerius, qui le remplaça, fut, à Rome, le premier exemple d’un véritable magistrat républicain, ardent pour le bien public , et ne cédant à l’impulsion d’aucune passion haineuse , ni d’aucun intérêt personnel.

Le malheureux père , dans l’état horrible où ces évènements l’avoient plongé , ne put trouver quelque soulagement que dans le tumulte des armes et dans les fureurs de la guerre. Les Tarquin avoient rassemblé une armée dans l’Etrurie , et marchoient vers Rome ; les consuls se portèrent à leur rencontre avec toutes les for-

utcumque ferent ea facta minores ; et la phrase même est prise, ou plutôt parodiée, d’un autre vers de l’Enéide ( 1. V, v. 1 38 ) : Laudumaue arrecta cupido.

(i) J’ai ajouté aux motifs de Brutus, le principal peutêtre , sa haine contre les Tarquins : Plutarque ne l’a pas oubliée dans ce passage où il peint le caractère de Lucius Brutus {M. Brutus , § i): « Celui-là ayant les mœurs aus- «tères de nature, et non addoulcies par la raison, res- «semblant aux épées de trop aigre trempe, se laissa trans- «porter au courroux et à la haine qu’il avoit contre les «tyrans, jusques à en occire ses propres enfants » (A.myot).

ces de la république. Valerius commandoit l'infanterie , et Brutus la cavalerie : mais , comme celui-ci s’aperçut que Aruns , un des fils de Tarquin , étoit a la tête de la cavalerie ennemie , il s’élança sur lui comme un lion sur sa proie. Aruns, qui ne lui cédoit pas en bravoure et qui avoit sur lui l’avantage de la jeuuesse, ne refusa pas le combat : il fut terrible ; les deux ennemis se percèrent l’un l’autre de mille coups, et périrent d’une mort honorable sur le champ de bataille. Les Romains , qui eurent quelques succès dans cette sanglante journée , rapportèrent à la ville le corps du consul avec une pompe extraordinaire ; et les femmes romaines , pour témoigner leur douleur et honorer la mémoire du vengeur de Lucrèce et de leur honneur , portèrent publiquement le deuil de Brutus comme elles avoient coutume de le porter à la mort de leurs pères.

Les Romains des temps postérieurs connoissoient des statues de Brutus : il y en avoit une de bronze dans le Capitole , qui étoit placée auprès des statues des sept rois. Le consul , qui les avoit bannis de Rome , avoit à sa main un poignard hors du fourreau (i). Pline cite ce mo-

(i) Plutarque, dans la Vie de Marcus Brutus , loco citalo i Dion. ). XLIÏf, § 45} Pline, 1. XXXIII, § 4 et i5, où cependant il remarque que la statue de Brutus n’etoit point si ancienne que celle de Cle'lie. On a cm qu’il e'toit question de la munie statue dans la II.e Phih'ppùjun de Cicéron, § a: mais, dans cet endroit, fora?-

nument comme un ouvrage très-ancien. Dans l’histoire de César, il est fait mention du poignard que tenoit la statue comme d’une des circonstances qui excitèrent Marcus Brutus à assassiner le dictateur. Ce fut alors que l’on grava la tête de Lucius Brutus sur la mounoie romaine, comme si l’exemple et le souvenir de l’ennemi des Tarquin eussent pu justifier l'attentat d’un autre Brutus et de ses complices. J’ai fait graver sous le n.° 5 de la planche II la médaille d’argent qui présente d’un côté la tête de Lucius Brutus, indiquée par la légende BRVTVS (i); et de l’autre le portrait de Servilius Ala , qui , dans un autre temps , avoit immolé un citoyen h la cause de la liberté. La tête de Lucius Brutus , d’une physionomie sévère , a été probablement imitée de la tête de la statue qu’on voyoit au Capitole. Une médaille d’or de Marcus Brutus , dont le dessein a été gravé sous le n.° 4 > présente d’un côté le même portrait , mais plus petit et exécuté avec moins de finesse ; la légende : LVCIVS BRVTVS PR1MVS CONSVL, Lucius Brutus , premier des consuls , le fait reconnoître (2): une couronne civique, formée

leur romain ne fait allusion qu’aux images de Brutus, exécutées en cire, et conservées dans les maisons des Romains qui prétendoient être issus de sa race.

(1) Morellius, Thesaur. famil. , Junia , pl. I, n. ï ; Eckhel , D. N., t. \I, p. 20.

(2) Ce dessein a été exécuté d’après l’empreinte d’une médaille d’or qui se trouve dans le cabinet de l’empereur d’Auttiche (Eckhel; loco citato).

d’une brandie de diêne , entoure le type 3 de l’autre côté est la tête de Marcus Brutus , renfermée dans un ornement semblable.

Ces deux monnoies ont été frappées par les meurtriers de César , ou plutôt par les chefs de leurs aimées et de leur parti , dans le court espace de temps qui s’écoula depuis le commencement de la guerre civile qu’ils allumèrent, jusqu’à la bataille de Pliilippes où César fut vengé.

Nous retrouverions la physionomie du fondateur de la république bien mieux développée dans la tête antique de bronze dont on a gravé deux desseins sous les n.° 1 et 2 de la même planche , si elle appartenoit à Lucius Brutus avec autant de certitude que la tête gravée sur les médailles que je viens de décrire. Cependant , comme on a cru y reconnoître le même personnage , et que cette opinion a été presque généralement adoptée, je n’ai pas dû exclure de ce recueil un portrait que , malgré les doutes d’une sage critique , on peut attribuer à Lucius Brutus, du moins comme un portrait de convention. Le profil, à la vérité, présente beaucoup de ressemblance avec le profil tracé sur la médaille, à la forme du nez près, qui, sur celle-ci, est droit, tandis que sur le buste il est aquilin. Ce monument est placé à Rome , dans Je palais du magistrat de la ville, sur le Capitole (t).

(1) C est un don que le cardinal Rodolphe Pio da Carpi avoit fait à la ville de Home, dans le X"VI.e siècle (Fa-

§ 2. Atjlus Postumius Regillensis.

L’abolition de la monarchie avoit fait décheoir Rome de cette supériorité que ses armes et la force de son gouvernement lui avoient assurée sur les peuples environnants.

La guerre qu’elle eut à soutenir contre les Toscans , commandés par Porsenna , ne put , à la vérité, ni l’assujétir , ni replacer Tarquin sur le trône ; mais elle humilia la nouvelle république , et anéantit presque toute son influence sur les nations voisines. Les Latins, qui avoient formé du temps des rois une espèce d’union fédérative avec les Romains, union dont ceux-ci avoient retiré presque seuls tout l’avantage, se séparèrent de la république: ils firent plus, ils

bri , Imagines ex bibliotheca Fulvii Ursini , p. 5o ). Jean Lefebvre a pense' que cette tête pouvoil avoir appartenu à la statue «le Brutus , dont on a fait mention ci-dessus ( loco citato). Quoiqu’à présent l’on convienne que le buste en toge, sur lequel cette tète est rapportée , n’est pas du même siècle que la tcte, le travail de celle-ci n’annonce pas une antiquité aussi reculée que celle que Pline semble supposer à la statue qui e'toit placée dans le Capitole. Il seroit plus vraisemblable de dire que cette tête a été imitée, par un ancien artiste, d’après la statue de Lucius Brutus , encore plus ancienne ; et que la différence qu’on remarque entre le nez de cette tête et celui des têtes qui sont gravées sur les médailles peut être attribuée à ce que ces médailles, suivant toute probabilité, ont été frappées dans la Grèce ou dans l’Orient , où commandoient les meurtriers de César , et où l’artiste auroit tracé l’image de Lucius Brutus sans en avoir sous les yeux un dessin bien arrêté.

tâchèrent de la détruire et de rétablir l'ancien gouvernement. Divisés en un grand nombre de petits états indépendants l’un de l’autre , dont la plupart étoient régis par des chefs plus puissants qu’il ne l’auroit fallu dans des villes libres, ils étoient formidables, lorsqu’une autorité supérieure comme celle des rois de Rome donuoit plus d’unité à leurs entreprises , et plus de célérité à leurs mouvements : mais ils étoient foibles dans une coalition dont un conseil étoit l’âme , et où la différence des opinions et des intérêts meltoit dans toutes les démarches de la nation une lenteur qui étoit préjudiciable au succès de ses armes. Dans la circonstance dont nous parlons, deux fds de Tarquin , et Mamilius , chef des Tusculans , leur beau-frère, qui s’étoient mis a la tête de tous les peuples latins, rendoient leur union plus redoutable: mais Rome ne manquoit ni de citoyens , ni de soldats ; et les contrariétés qu’elle avoit éprouvées depuis quatorze ans de la part de ses voisins avoient rendu plus opiniâtre la résistance du peuple , et lui avoient inspiré une espèce de fanatisme pour le gouvernement qu’il avoit adopté. Tant de résolution et de courage n’avoient besoin que d’un chef habile. La république confia l’autorité suprême à Aulus Poslumius Albus(i), le meilleur

(1) L’an de Rome 258, 498 avant l’ère vulgaire : Tite-

Livc , 1. ïï , c. XIX et suiv. ; Denis d’Halicarnasse , l.VI, p. 541 2J et Aurclius Victor, de Viris illus tribus , C. XVL

général que Rome eût peut-être produit jusqu’à cette époque. Il étoit alors consul , et il est probable que dans cette circonstance il fut élu dictateur. Une seule bataille livrée sous son commandement par l’armée romaine, près du lac Régille (i), détruisit tous les projets des Latins, et remit ces peuples dans la dépendance. Une charge de cavalerie commandée a propos par le dictateur, qui, pour donner plus d’impétuosité à ce mouvement , avoit ordonné aux cavaliers de laisser tomber les rênes de leurs mains , détermina la victoire. Sextus, l’oppresseur de Lucrèce, fut tué dans le combat, ainsi que Mamilius , gendre de Tarquin.

Le surnom de Regillensis ( vainqueur de Régille ) distingua depuis cette époque , et de la manière la plus honorable , le général victorieux et sa postérité -, la pompe du triomphe mit le comble à sa gloire.

Decimus Junius Brulus , l’un des meurtriers de C ésar , étoit entré par adoption , dans la famille des Postumius (2). Lorsque la guerre civille s’alluma , le parti opposé aux triumvirs lit frapper des monnoies dont nous avons indiqué quelques-unes dans l’article précédent. Celles qui furent fabriquées sous les ordres de Deci-

(1) A présent I.ago délia Colonna, à six on sept lieues êe Rome.

(2) Dion ? 1. XLIV, §. iti.

mus Brutus nous ont conservé le portrait de Postumius Regillensis : sa tête , avec la légende A • PGSTVM1VS COS - , Aulus Postumius , consul , est gravée sur Fun des côtés (i). Le type du revers est une couronne formée d’épis de blé, dans laquelle on lit le nom de ALBINVS BRVTI F • 3 Albinus , fils de Brutus , nom que Decimus Brutus avoit pris après son adoption , le surnom d’ Albinus ayant remplacé celui d’Albus dans cette branche de la famille Postumia,

Ainsi ce conspirateur rappeloit aux Romains que, par droit d’adoption, il pouvoit compter parmi ses ancêtres Fun des hommes qui avoient le mieux mérité de la république naissante , et dont la valeur avoit été fatale aux Tarquin. La tête de Postumius a dû être copiée d’après son image en cire, que la famille Postumia couservoit sans doute religieusement dans Yatrium de sa maison.

La couronne d’épis de blé est la marque du sacerdoce des frères Arvales, dont Decimus Brutus étoit probablement décoré.

(i) Moreîüus, Thesaur. familiar. , postumia, n.° i. Le simple litre de consul , donne' à Postumius sur la me'» daille, paroîtroit démentir les historiens qui ont supposé ce Romain revêtu de la dictature : mais il me semble probable que Fun de ceux qui avoient conspiré contre la vie du dictateur s’est abstenu , avec intention , de donner à un de ses ancêtres le litre d’une magistrature que son parti sf avoit pu supporter dans la personne de César»

§ 3. Lucius Domitius Ahenobaebus.

Lcq victoire remportée par Postumius , près du lac Régille, combla les Romains d’une joie d’autant plus vive que le danger avoit paru plus imminent. La nouvelle s’en répandit dans la ville avec une célérité que le peu de distance des lieux pouvoit bien expliquer mais que le vulgaire , dans l’ivresse du succès , regarda comme prodigieuse. Deux jeunes soldats avoient rencontré , disoit-on , Lucius Domitius , citoyen distingué qui revenoit de la campagne ; ils lui avoient annoncé la nouvelle de la victoire , l’avoient chargé d’en faire part à ses concitoyens j et, pour se concilier sa confiance par un miracle, ils a~ voient touché ses joues , dont la barbe noire étoit, à Finstant, devenue rousse (i). C’est pour cette raison que Domitius fut désigné dans la suite par le surnom à? Ahenobarhus , barbe couleur d’airain , barbe rousse ; sobriquet qui distingua durant plusieurs siècles une des familles les plus illustres de la république. Les Domitius montroient sans doute dans le vestibule de leur maison l’image en cire de cet homme, aux yeux duquel Castor et Pollux avoient daigné se montrer , et qu’ils avoient choisi pour porteur d’une si heureuse nouvelle.

(0 Suétone, Nerone , c. r$ Plutarque ^ Vie du PquL Emile , § s5.

Au temps de la guerre civile contre Cassius et Brutus, un Cuéus Domitius Alienobarbus avoit embrassé leur parti , et commandoit une flotte formidable qui croisoit dans la mer Ionienne et bloquoit les ports de l’Italie (i). Il fit frapper, pour'les besoins de son expédition, des mônnoies, sur lesquelles il fit empreindre la tête de l’auteur de son nom. Le dessein d’une de ces monnoies a été gravé sous le n.° 6 de cette planche (2). On y voit d’une côté la tête de Lucius Domitius Ahenobarbus , désignée par son surnom, AHEN OBARBYS : elle a un peu de barbe , à peu près comme celle de Postumius (3). Le revers présente un trophée élevé sur le pont d’un vaisseau -, allusion à la victoire remportée par Cnéus Domitius sur la flotte des triumvirs (4): la légende offre son nom, CN • DOMITIVS 1MP., Cneus Domitius , empereur ( c’est-à-dire commandant en chef \

(1) Nous donnerons une notice plus complété sur ce personnage, à l’occasion de son portrait, dans le § 25 de ce même chapitre.

(a) Morellius, Thés, famil. , Domitia , n. 7.

(5) Voyez Eckhel, D. N., t. V, p. 202.

(4) Ce combat eut lieu sur la mer Ionienne , entre le port de Brindes , d’où la flotte d’Octavc etoi t partie , et l’Epire, vers lequel elle faisoit route. Il fut livré le jour même où Cassius et Brutus furent vaincus à Philippes , l’an 42 avant Père vulgaire ( Appien Alexand. de lello civili , 1. IV, § n5 et suiv.)

§ 4- Caïus Servilius Ahala, ou Ala.

Tandis que le sénat et les patriciens s’efforçoient de défendre leur puissance contre les tentatives toujours plus hardies du peuple et de ses tribuns , un petit nombre d’ambitieux qui a voient imaginé de profiter de ces troubles pour s’ouvrir un chemin au pouvoir absolu échouèrent dans leurs projets téméraires. Comment pouvoientils , en effet, espérer d’atteindre le but qu’ils se proposoient , par des largesses répandues au milieu d’une multitude plus avide que reconnoissante , sans s’être mis auparavant à la tête d’une armée, ou s’être, du moins, assurés de l’un des partis? Tel fut Cassius Viscellinus , patricien et cpusul , qui s’étoit flatté d’acquérir une grande popolarité en proposant le premier la loi agraire, et qui , au sortir de sa magistrature , fut mis en jugement , et condamné à mort par ce peuple même , sur le faveur duquel il avoit fondé ses plus belles espérances. Tel fut aussi Spurius Melius , plébéien, qui servoit parmi les cavaliers: celui-ci, en accaparant du blé dans un temps de famine , et en le distribuant gratuitement au peuple , croyoit s’être fait un parti assez puissant pour renverser le gouvernement (r); il avoit compté dans sa folle présomption que , pour s’emparer du pouvoir suprême , il ne lui failoit

(i) L’an de Rome 5i5, 4^9 avant 1’ ère vulgaiie. Icon. Rom. Vol. I. 4

plus que des armes : il en rassemblent secrètement dans sa maison, lorsque le sénat, informé de ces tentatives , fit nommer par les consuls un dictateur. Cette magistrature absolue et indépendante que les Romains avoient empruntée des peuples voisins éioit , dans l’imperfection de la société civile et dans le désordre de ces gouvernements mixtes, la sauve-garde de l’état. Elle substituoit tout d’un coup une autorité forte et illimitée à l’anarchie dans laquelle des constitutions mal affermies , et changeant au gré de la multitude et des démagogues, étoient toujours près de tomber.

Le dictateur nommé h cette occasion fut ce même Ciucinnatus qu’on avoit vu passer plusieurs fois de la charrue au timon de l’état, de sa chaumière à la chaise curule J et que tant d’honneurs n’avoieut jamais dégoûté ni de sa pauvreté , ni de sa modestie.

Le dictateur octogénaire nomma C. Servilius Àhala pour son général de cavalerie , et lui ordonna d’amener Melius devant lui. Le conspirateur déconcerté , et cherchant à se soustraire au jugement et à ameuter le peuple en sa faveur, se cachoit dans la foule, et imploroit le secours de ses partisans. Servilius, pour étouffer la sédition dans son berceau , plongea son épée dans le sein de l’accusé , et se présenta au dictateur le fer tout ensanglanté à la main. Cincinuatus approuva l’action hardie de Servilius, le reconnut pour le sauveur de la république ,

et fit raser la maison de Melîus , devenue abominable depuis que des projets contre l’état y avoient été enfantés. Les tribuns, et quelques esprits inquiets de la populace, menacèrent Servilius de le mettre en jugement au sortir de sa charge; mais le peuple, plus équitable, persuadé des desseins criminels de Melius, refusa de punir le citoyen courageux qui avoit immolé le coupable à la sûreté et à la tranquillité de la patrie. Servilius obtint dans la suite les plus hautes magistratures de la république (i).

Marcus Brutus avoit des liaisons étroites avec la famille Servilia , dont sa mère étoit issue , et dans laquelle il étoit entré par adoption. Sur les monnoies que lui ou ses partisans firent frapper durant la guerre civile , on plaça la tête de Servilius Ahala au revers de celle de Lucius Brutus, que le meurtrier de César affectoit de compter parmi ses ancêtres. Il pensoit sans doute tpre ses exemples domestiques dévoient excuser son attentat aux yeux des Romains. Ce portrait de Servilius Ahala avoit probablement été tiré, comme plusieurs autres , d’une de ces images que les familles nobles se faisoient gloire de conserver: la légende, AHALA, désigne le personnage représenté sur ce côté de la médaille (2).

(1) Tile Live , lib. IV ? §. 1 5 et suiv. -, Pighius f Annal, Magistratuum an. 5 14.

(2) Cice'ron a remarque' que ce surnom à' Ahala avoit

§ 5. Serviüs Sulpicius.

Ce Romain, issu de la plus ancienne noblesse, n’a pas autant de titres à la célébrité que les personnages dont nous venons de parler : il étoit au nombre des tribuns militaires revêtus de l’autorité des consul , l’an de Rome 378 , 376 ans avant l’ère vulgaire (2).

Lorsque la ville de Tusculum , surprise par les Latins qui , à cette époque , cherchoient à se soustraire à la puissance romaine , implora le secours de Rome , les Tusculans avoient conservé la citadelle -, et il ne fut pas difficile aux tribuns militaires Sulpicius et Quinctius de courir au secours de leurs voisins qui , depuis peu, s’étoient donnés à la république. Les Latins, attaqués de deux côtés à la fois par leurs enne-

été formé, par la suppression de Yx et par la rapidité de la prononciation, du mot axilla , aiselle ; sobriquet qu’on avoit donné à l’un des ancêtres de Servilius, d’après quelques particularités relatives à cette partie de ses membres. Les Fastes Capitolins nous présentent des Servilius tantôt avec le surnom d’Ahala , tantôt avec celui d’Axilla, que Pighius s’est efforcé de distinguer l’un de l’autre, contre l’opinion de Cicéron, qui, parlant avec Marcus Brutus de ce même Servilius, lui donne indifféremment les deux surnoms ( Oralor. , §. 4^ j et Phiiippica , II , §. 1 1 ). Les Fastes capitolins prouvent que ces surnoms existoient dans la famille des Servilius avant l’époque de ce général de la cavalerie (Gruter, p. ccclxxxiv et cccxc. (1) Tite Live , L. VI, c, xxxm.

mis , furent tous taillés en pièces : voilà la seule action d’éclat de Servius Sulpicius qui nous soit connue ; cependant son nom ne doit jamais être oublié dans l’histoire des révolutions romaines. Sa femme étoit une des filles de Fabius Ambustus , qui en avoit donné une autre en mariage à Licinius Stolon , plébéien. La jalousie de ces deux sœurs , dont la dernière ne pouvoit supporter la supériorité que la magistrature de Sulpicius donnoit à son aînée , fut la cause des longues dissensions entre les patriciens et le peuple , qui finirent par l’admission des plébéiens au consulat (i).

La médaille dont le dessin est gravé sous le n.Q 8 a été frappée par un magistrat de la famille Sulpicia : les noms, L ucius SERVIVS, RVFVS , en sont la preuve ; mais la tête qui y est empreinte n’est point celle de ce magistrat :

(i) Tite-Live, 1. VI , c. xxxix; Aurelius Victor, de f^iris illustr., c. xx. Ce dernier donne à Servius Sulpicius le prénom d ' Aulus. Quoique les Romains fussent généralement dans l’usage de ne prendre qu’un seul prénom, il est cependant possible que le tribun ait joint au prénom de Servius l’autre prénom A' Aldus •. le premier prénom, ainsi que celui à’Appius dans la famille Claudia , étant commun à presque tous les personnages de la famille Sulpicia , ceux-ci prenoient un autre prénom pour se distinguer l’un de l’autre. Cette médaillé même nous offre l’exemple d’un outre Servius Sulpicius qui prcnoit Lucius pour son premier prénom ( Spanheim , De U et P , Nunt. , t. III , p. 27 à 5o ; M. Marini, Aui dei FratelU Arvali , t. I , p. 254 et 255).

la barbe courte qui la distingue fait qu’elle ressemble , parle costume, aux têtes de Poslumius et d’Ahenobarbus (i). Au contraire les diverses médailles frappées sous l’autorité de Lucius Servius Rufus , par le caractère de leur fabrique , ne peuvent appartenir qu’aux dernières époques de la république romaine. Cette monnoie a été restituée ou renouvelée par ordre de Trajan ( n.° 7 ) , ainsi qu’il est prouvé par la légende du revers, 1MP erator CAESar TRAIANw^ AV- G ustus CÆRrnanicus DAC icus Vater Vatriae RESrJ7ft«'£ -, « L’empereur César Trajan Auguste, » vainqueur des Germains et des Daces , père » de la patrie, a rénouvelé (celle monnoie)». La légende est gravée autour de deux figures debout que , par leurs bonnets surmontés d’une étoile, on reconnoît pour Castor et Pollux. Cette légende fait la seide différence entre la médaille plus ancienne, n.Q 8, et la médaille restituée, n.° 7.

Comme d’autre médailles frappées par ce même magistrat ont pour type du revers la ville de Tusculum (2) , et que les deux divinités repré-

(r) Moreliius , Thés, famil. , Sulpioia , pi. 1. , n.° 4 et B. Eckhel a donné à ce sujet un exemple frappant de son peu d’attention aux portraits qui sont gravés sur les médailles, défaut que nous avons eu plusieurs fois occasion de remarquer dans ce savant célèbre. Il hésite à décider si la tête dont il s’agit ne seroit pas une tête d’Auguste ( D.N. , t. V, p. 5 19 ).

(a) Moreliius, Thés, famil. f Sulpicu , pi. 1, n. 5; Eckhel, D. N., loc. cil.

semées sur le type que nous examinons étoient les dieux tutélaires de cette ville latine , la conjecture des antiquaires , qui ont regardé la tête gravée sur ces denarius comme celle de Servies Sulpicius , tribun militaire et libérateur de Tusculum , semble extrêmement probable (i). Lucius Servius Rufus, à l’exemple d’autres magistrats ses contemporains, qui plaçoient les têtes de leurs ancêtres sur les types de la monnoie de l’état , aura fait graver, sur celle qu’il étoit chargé de faire fabriquer , la tête d’un homme qui , plusieurs siècles auparavant , avoit illustré sa famille (2).

L’empereur Trajan, en faisant renouveler sous son règne , ou , suivant la phrase usitée par les Romains , restituer cette médaille , avoit voulu sans doute honorer à la fois la mémoire de cet ancien républicain , et donner un témoignage

(O Ou peut même conjecturer , d’ après la légende de cette médaille , que le tribun militaire de l’an de Rome 578 appartenoit à celle branche de la famille Sulpicia qui prenoit le surnom de Rufus. Tite-Live ne le nomme que Servius Sulpicius .

(2) Nous n’avons aucune certitude que le magistrat qui a fait frapper cette médaillé soit ce même Servius Rufus qui mourut dans sa mission politique auprès de Marc- Antoine, l’an 44 avant l’ère vulgaire, et ci qui Cicéron lit décerner une statue par le sénat , proposition qui fait le sujet de sa IX. e Philippique. Cette opinion a cependant quelque probabilité 5 Servius Sulpicius Rufus avoit dû. exercer plusieurs magistratures, dont quelques-unes pouvoient l’ avoir autorisé à faire frapper la monnoie.

de bienveillance aux personnages vivants de cette noble famille.

§ 6. Marcus Atilius Regulus.

Souvent dans les mémoires généalogiques des familles romaines on mêloit des contes romanesques aux récits historiques (1); mais il n’y a peutêtre eu aucun de ces mémoires où la vérité des faits ait été altérée d’une manière aussi sensible que dans la vie de Marcus Atilius Regulus. Sa vertu, exagérée jusqu’à un degré à peine croyable, a fait, pendant plusieurs siècles, l’étonnement des lecteurs de l’histoire romaine , et a fourni aux poêles (2), aux orateurs (5), aux philosophes (4) ,

(1) Plutarque, in Numa , §. 1 et ai. Les oraisons funèbres des hommes illustres faisoient partie de ces mémoires. Ces discours étoient souvent l’ouvrage de leurs descendants ou des clients de leur famille : compose's dans des temps postérieurs, et dictés plus par la flatterie que par la vérité; on y lisoit, dit Cicéron , des faits conlrouvés , des triomphes qui n’ont iamais eu lieu , des consulats supposés , de fausses généalogies : multa scripta si/n.t in iis quae facta non sunt ; falsi irfumphi ; pluies cousu latus ; généra etiam Jalsa , etc. (Cicéion, de Claris Oratoribus , §. 62.).

(2) Horace, Carmen , I , od. xii ; III, od. v; Silius Italicus , liv. V 1 , v. 53t).

(5) Cicéron, Orat. in Pisonem . , c. xix.

(4) Cicéron, de Offic. , liv. III, c. xxvi : Séneque de Providemia , c. ni ; de Tranquil. Animi , c. xv ; de Bénéficié , 1. V, c. Il f ; Epist. lxvii et xcvni : Yalere Maxime, 1. I , c. j , n.° 14 : Helvétius , de l’Esprit , dise. Ilhe , e. xxn.

un modèle idéal de la constance la plus suldime.

Ce consul ayant passé en Afrique l’an a56 avant l’ère chrétienne , avec son collègue Manlius , pendant la première guerre Punique , y demeura l’année suivante seul à la tête de l’armée avec le titre de proconsul. Ses succès furent brillants ; et les Carthaginois , forcés à demander la paix , ne se décidèrent à continuer la guerre que pareequ’ils furent rebutés par les conditions insupportables que le proconsul prétendoit leur imposer, et par les manières hautaines dont il accompagnoit la dureté de ces conditions(i). Un aventurier lacédémonien , habile général, que les Carthaginois venoient de prendre à leur solde, leur fît voir que leurs revers étoient non l’effet de la supériorité des talents ou de la valeur de l’ennemi , mais de leurs fautes ed de leur inéxpérience. Xantippe (2) , c'étoit le nom de cct

(1) Pour les faits de l’histoire, ou a suivi plus particulièrement Polybe, I. I, c. xxxi à xxxv 5 et Diodore de Sicile, Excerpla , 1. XXIII et XXIV ; dans l’ Edition de JFesseling , p. 503 à 566.

(2) M. Lévesque , qui accuse sans cesse d’exagération les historiens romains, ne veut pas reconnoîlre un Spartiate dans le vainqueur de Regulus : il trouve indigne d’un élève de Lycurgue de prendre du service chez des barbares; il voudrait faire de Xantippe un Hilote ( Histoire critique de la République romaine , t. I , p. 456 ). Cependant l’autorité de Polybe, qui fait meulion de l’éducation lacédémonienne que ce guerrier avoît reçue, auroit dû arrêter M. Lévesque dans ses conjectures. Les Spartiates, postérieurs à Alexandre-le-Grand , et plus particulièrement

étranger, obtint la confiance des Carthaginois ; la guerre, dirigée désormais par ses ordres, leur devint moins funeste: bientôt les troupes romaines furent battues, prises, ou détruites; et l’orgueilleux proconsul se trouva lui-même au nombre des prisonniers. 11 mourut dans sa captivité ; et sa femme et ses enfants , auxquels les magistrats romains avoient cru devoir confier la garde de deux prisonniers illustres , Bostar et Hamilcar , généraux carthaginois , soupçonnant que la mort de Regulus avoit été la suite du peu de soins qu’on avoit pris de lui dans les prisons de Carthage , se livrèrent à de si cruelles représailles, que Bostar en mourut, et qu’on eut beaucoup de peine à rendre à la vie Hamilcar , délivré de la maison des Atilius par l’indignation des Romains et par les ordres du sénat. Ce ne fut qu’en considération des vertus et des services du proconsul qui venoit de mourir à Carthage qu’à Rome ou pardonna tant d’inhumanité à ses enfants et à sa veuve.

Dans les mémoires particuliers de cette famille , le soupçon qui avoit fait commettre de si grands excès se convertit en certitude , et peu à peu le défaut de soins imputé aux Carthaginois fut métamorphosé en mauvais traitements , qui ne furent bientôt, dans ces récits, rien moins

les contemporains d’Are'us II et de Cléombrote , avoient bien de'ge'ne're' de leurs ancêtres: ils n’étoient plus les Spartiates des ïhermopj les , ni ceux de Lysandre ou d’Àgesilas.

que les suplices les plus cruels. Le roman devint encore plus intéressant par l’épisode d’une mission dont ont disoit que Regulus avoit été chargé par ses vainqueurs pour aller traiter à Rome de la paix , ou du moins de l’échange des prisonniers. Ce fut alors que l’illustre captif, qui s’étoit engagé par serment à reprendre ses fers dans le cas où il ne réussiroit point, s’éleva par sa sagesse , par son amour de la patrie , et par sa fidélité à la parole qu’il avoit donnée, au-dessus des exemples les plus héroïques de l’histoire de tous les âges. 11 exposa lui-même au sénat le désavantage qu’il y auroit pour Rome à consentir à la paix ou à l’échange , dans les circonstances où se trouvoit Carthage; il se refusa , ajoute-t-on , aux caresses et aux instances de sa famille , et se rendit en Afrique , où il mourut dans les tourments les plus affreux et les plus recherchés.

Rendons honneur à la mémoire de ce respectable Romain ; si nous ne pouvons l’excuser entièrement sur les manières dures dont les historiens l’accusent, admirons au moins sa valeur, son amour pour la patrie, et, si l’on veut, sa confiance dans les destinées des Romains: admirons encore plus ses mœurs simples et frugales, et son amour pour la pauvreté , dans l’exercice de la plus haute magistrature (i); mais cessons de l’envisager comme le martyr de sa

(i) Valere Maxime, 1. IV, c. IV, n.° 6.

religion pour le serment, et comme la victime la plus courageuse et la plus ferme qui se soit jamais dévouée à son attachement pour ses principes (i).

(*) Paulmier de Grentemesnil , dans ses Exercitationes in auctores graecos , p. 1 5 1 , ad Appiani Libyca . , a le premier attaque la vérité' de ce récit. Ses arguments sont tirés du silence de Polybe, de cet historien si véridique , qui avoit puisé ses informations sur les évènements des guerres Puniques , dans la maison même de Scipion , à laquelle il avoit été attaché: son silence est d’autant plus remarquable sur ces faits , que ce grave historien ne laisse pas de faire des réflexions sur le caractère moral de Regulus , et sur sa captivité. Ils sont tirés aussi des détails qu’a donnés Diodore de Sicile sur ce trait d’histoire j détails entièrement opposés à la tradition générale , et qu’il n’auroil pu accréditer, si l’opinion vulgaire, et particulièrement la mission de Regulus à Rome, eussent été fondées sur la moindre autorité. Tite-Livé ( 1. XYIII ) , à la vérité, suivoit lui-même aussi cette opinion j mais, comme il ne nous reste de cette partie de son ouvrage que le sommaire écrit par Florus ,, nous ne pouvons savoir aujourd’hui jusqu’à quel point il ajoutoit foi à la tradition qui était en vogue de son temps. Je serois tenté de croire qu’il ne l’avoit adoptée qu’avec quelque réserve , comme il en use très-souvent dans son histoire , puisqu’il ne fait, aucune mention de l’ opposition de Regulus à l’échange des prisonniers , dans le discours qu’il fait tenir à Manlius Torquatus, lorsque ce sénateur s’oppose au rachat de huit mille prisonniers fait par Annibal à la bataille de Cannes. Cependant il pqioît que dans cette occasion Manlius n’auroit pu se dispenser de rappeler le souvenir d’un exemple si fameux , et qui auroit si bien appuyé ses conclusions ( liv. XXII, c. lix à cxi ).

J’observerai aussi que l’échange des prisonniers à l’époque de Régulas auroit été favorable aux Romains et coi>

Je pense , d’accord avec plusieurs autres antiquaires , qu’une tête romaine , gravée sur des monnoies qui ont été frappées par un Livineïus Regulus, préteur, est le portrait de Marcus Atilius Regulus (i). Ce dernier nom étoit probablement passé des Atilius aux Livineïus (2) par une adoption,- et lorsqu’un Livineïus a été préposé à la fabrication de la monnoie , ou sous César , ou sous Auguste , puisque c’est à cette époque que les personnages de cette famille paroissent dans l’histoire (3) , il s’est empressé , conformément à l’usage établi , de consacrer sur ces médailles l’image du plus illustre de ses ancêtres. Aucune inscription n’accompagne cette

traire aux intérêts des Carthaginois, les troupes de ceuxci étant en grande partie composées de mercenaires, et au contraire les soldats romains étant tous des citoyens ou des Italiens alliés. Si Annibal, dans la seconde guerre Punique, proposa aux Romains le rachat de leurs captifs , c’étoit pour se procurer de l’argent dont il manquoit , et que sa patrie ne'gligeoit de lui faire passer: ces motifs mêmes déterminèrent le refus des Romains.

(1) Voyez Jean Lefebvre, Imagines virorurn illustrium , ex Bibliotheca Fuis U Ursini , n.° 38.

(a) C’ est ainsi que les surnoms de Cèaion et d 'Albinus désignèrent Marcus Brutus et Decimus Brvilus, qui, par adoption , avoient passé de la famille Junia dans celle des Servilius Ce'pion et des Postumius Albinus. Les surnoms , au contraire, de Scipiori et d’ Atticus furent conservés par deux Romains de la famille Cornelia et de la famille Pomponia , lorsqu’ils passèrent par adoption dans la famille Cæciüa.

(3) Hirtius , de Bello Afriean. , §. 89 ; Dion. 1. LIV ,

tête; nouveau motif de conjecturer que c’est le portrait d’un homme célèbre : mais le revers , qui représente la chaise curule et six faisceaux sans haches , marques de la dignité prétorienne, offre dans la légende les noms de L. LIV1NEIVS REGVLVS, Lucius Li vinëius Regulus. Sur d’autres médailles , la sigle PR , annonce cette même dignité (i).

§ 7. Marcus Arrius Secundus.

Vers la fin du gouvernement républicain, ainsi que sous l’empire d’Auguste , plusieurs personnages de la famille Arria parvinrent a des magistratures. L’un d’eux, chargé de la direction des monnoies , eut soin d’y faire graver la tête d’un de ses ancêtres , qui portoit probablement comme lui les noms de Marcus Arrius Secun-

(1) Morellius , Thés, famil. , Livineïa, n.Q 5; Eckhe! D. N. , t. V , p. 1 55.

Parmi toutes ces médailles qui paroissent frappées sous un Lucius Livineius Regulus, préteur , il s’en trouve quelques-unes où il est fait mention de la dignité de préfet de Rome , dont le fils de ce prêteur étoit revêtu à la même époque. C’est ainsi qu’un Messalla , magistral monétaire , a marqué dans une monnoie le consulat de son père ( Ecklie! , D. N. , l. Y , p. 535). Je fais ici ce rapprochemens pour montrer que l’opinion de ceux qui regarderoient cette tête comme le portrait de Livineius Regulus, préteur, empreint sur des monnoies qui auroient été frappées sous la préfecture de son fils , ne seroit pas assez fondée.

dus (i). La perte d’un grand nombre d’ouvrages anciens sur l’histoire romaine nous prive, vraisemblablement pour toujours, de la connoissauce des exploits d’un homme qui avoit dû jouir de quelque célébrité dans les annales de la république , puisque sa postérité se glorifioit de l’avoir eu pour aïeul, et faisoit empreindre son image sur la monnoie de l’état. La légende qui accompagne celte tête présente les noms de M. A RR1 VS SECVNDVS (2), Marcus Arrius Secundiis. Ce personnage semble appartenir à une époque antérieure au VII siècle de Rome j du moins la barbe courte qui couvre ses joues donne lieu de le faire conjecturer (3\ Les trois symboles gravés dans le type du revers sont une couronne , une haste sans pointe , et un trépied : il est vraisemblale que le premier de ces symboles fait allusion à des honneurs et à des récompenses militaires obtenus par le personnage

(t) Un Arrius, contemporain de Catulle, partit pour la Syrie par commission du gouvernement ( Catulle , Carmen, 84): mais c’est par erreur que Glandorpius , dans son Onomaslicon , donne à cet Arrius le prénom de Marcus et le surnom de Secundus qu’on lit sur cette me'daille. (2) Morellius , Thés, famil. , Arria , n.u i.

(5) On doit , à ce sujet, rendre justice à la critique de Havercamp qui a fait cette observation , en vertu de laquelle il s’est refusé à recounoître dans ce portrait un Quintus Arrius, général romain, qui avoit commandé sous Crassus dans la guerre contre Spartacus, et dont la tète auroit pu être gravée sur des monnoies qu’un Marcus Arrius son fds auroit fait fabriquer.

qui a fait frapper la médaille ; le second , à ses fonctions de préteur (i) ou de juge; et que le trépied est une emblème du sacerdoce quindecimviral , dont ce même personnage étoit décoré (2).

§ 8. Caïus Numonius Vala.

Ce Romain n’est pas plus connu aujourd’hui que l’Arrius Secundus de l’article précédent: toutefois par le revers même de la médaille sur laquelle sa tête est gravée, on peut conjecturer qu’il s’étoit distingué par sa valeur dans l’attaque d’un retranchement ennemi ; que le surnom de Yala lui avoit été donné , et qu’il l’avoit transmis à ses neveux comme un souvenir du < vallum , ou de la palissade qu’il avoit forcée. Autour de la tête , sans barbe , et qui annonce un âge mûr, On lit son nom, C • NVMONIVS YAALA, Caïus Numonius Naala (3). On voit

(1) La hasta praetoria , ou centumviralis , est assez connue dans l’histoire du droit romain.

(a) Val. Flaccus , Argon, 1. I, v. â , sqq., Servius,<Z(/ Æneid. , 1. III , v. 55a.

(5) Morellius, Thés. Jd.mil. , Numonia ; Pelleriri , Mélanges, t. 1 , p. 19-2 ; Eckhel , D. N. , t. V , p. 265. Lia long, dans le surnom deVaala, est marque par une double voyelle: au contraire on n’a pas doublé la liquide l, comme l’étymologie l’exigeoit ; ces archaïsmes semblent prouver que Numonius Vala a vécu à une époque antérieure au VII. e siècle de Rome.

sur le revers un camp retranché attaqué par uu Romain seul , et défendu par deux ennemis qui semblent céder à son courage (i). Le nom y a a. LA , ou Kala , qu’on lit dans l’exergue , désigne le guerrier représenté, et est le surnom qui consacra dans sa postérité le souvenir de cette action. Le soin que l’empereur Trajan a pris de faire restituer la médaille de Yala est un nouvel honneur pour la mémoire de ce Romain.

Les Numonius Yala jouirent de quelque considération sous le règne d’Auguste -, mais celui qui commaudoit la cavalerie dans la défaite de Quintilius Yarus par les Germains avoit bien dégénéré des vertus guerrières de ses ancêtres (2).

§ g. Publius Scipion Africain l’ancien.

11 naît par intervalles des hommes qu’on ne peut se dispenser de regarder comme les principaux auteurs de la grandeur et de la puissance

(1) Havercamp a cru que le camp attaqué étoit celui des Romains : cette opinion m’a paru peu probable. Sur line médaille frappée eu l’honneur de Vala , on ne le verroit pas combattre, accompagné, contre un seul ennemi 5 ajoutez que la figure qui attaque est plus grande que les deux autres , et semble la figure principale.

(2) Yelleius Paterculus, 1. Il, §. 11g. Ce Numonius Yala, qu’on prétend avoir été un autre que celui à qui Horace avoit adressé une de ses épîtres , étoit un des lieutenants de Varus : il contribua par sa fuite à la défaite et k la destruction de l’armce, sans toutefois avoir réussi à sauver sa vie.

Icon. Rom. Yol. I.

d’un pays et quelquefois d’une nation tout entière. Rome, fondée par Romulus , fut une ville guerrière ; et la constitution qu’elle se donna quelques siècles après, plutôt par hasard et eutrainée par ur.e suite d’évènements que par un plan conçu avec maturité , ne lui laissa d’autres moyens de se conserver que la guerre (i). Parvenue à dominer sur presque toute l’iialie et sur les îles adjacentes, ses destinées pouvoient changer encore. Dans l’Europe et dans l’Asie les dynasties macédoniennes, dans l’Afrique Carthage avoient des princes ou des chefs guerriers , de grands capitaines, des armées nombreuses et disciplinées , en un mot des forces capables de balancer la puissance romaine et de la contenir , peut-être pour toujours , dans des limites que les circonstances et ses révolutions intérieures ne lui auroient jamais permis de franchir. Mais, à l’époque de la deuxième guerre Punique , et^ à l’instant meme oh la république romaine étoit dans le plus grand danger, il parut un homme , qui par son courage et par l’ensemble des qualités extraordinaires qu’il réunissoit, réussit à la sauver , et l’éleva , dans le cours d’une seule génération, à un degré de puissance et de grandeur qui lui donna une prépondérance décidée dans le monde ancien , et lui rendit facile pour l’avenir la conquête de toutes les

(i) Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains ,

nations qu’elle n’avoit pas encore subjuguées (i). Cet homme est Publius Cornélius Scipion , fils de Publius, né vers l’an 255 avant l’ère chré-

tienne (2). Le cours entier de sa vie offre une suite d’évènements merveilleux , et pour ainsi dire de prodiges, qu’on ne pourroit retracer avec quelques détails sans répéter une des plus belles et des plus nobles parties de l’histoire romaine. Pour l’objet de mon ouvrage , il suffit de les indiquer sommairement, et je dois me borner à quelques considérations sur Je caractère et la vie de ce grand homme (3).

Dès l’âge de dix-sept ans, il se fit un nom dans l’armée et dans sa patrie par le courage avec lequel il sauva son père , qui , dans la déroute du Tésin , éloit enveloppé par un peloton

(1) C’est à quoi fait allusion Silius Italicus, dans cette apostrophe à Scipion l’Africain, par laquelle il termine sou poëtue (1. XVII, v. G5‘2 ) :

Salve , invîcte paï ens , non concessure Qtift ino.

(2) Il n’avoil que dix-sept à dix-huit ans lorsqu’il sauva son père , consul , en 218 avant Je'sus-Christ.

(5) Tite-Live , dans plusieurs livres de la III. e et de la IV.e décade , en commençant par le XXI.e , c. xlvi , jusqu’à la fin du livre XXXVIII, et au chapitre lii du XXXIX. e ; Polybe , dans les fragments des livres X , XIV , et ailleurs; Appien , in Hispanicis, Annibalic/s , Punicis eC Syriacis ; Valere Maxime, en plusieurs livres; Silius Italiens , en commençant par le livre XIII de son poëmç ; Dion , dans plusieurs fragments des XXXIV premiers livres ; Séneque , dans les êpitres ; Pline et Plutarque , en divers endroits , sont les principaux garants des faits que j’ai résume's dans cet article.

de cavaliers ennemis. A vingt-deux ans il sauva Rome, lorsqu’après la bataille de Cannes il menaça de la mort l’élite des officiers romains , qui , désespérant du salut de leur patrie , avoient formé à Canusium le projet de se retirer en d’autres contrées. A vingt-quatre ans , on le vit briguer l’honneur de commander en Espagne , où son père et son oncle avoient péri, pour y venger leur mort , et y rétablir la domination romaine. Ses succès surpassèrent toutes les espérances : la province fut reconquise ; le siège de la puissance punique , la nouvelle Carthage fut emportée : les alliés rentrèrent sous la protection de Rome; et les peuples qui auparavant étoient soumis aux Carthaginois lui furent assujétis. La jalousie des compatriotes de Scipion put bien le priver du triomphe; mais leur intérêt, bien entendu, en l’élevant au consulat, ne put lui refuser le commandement dans la guerre contre Carthage II en transporta le théâtre en Afrique: Annibal y fut rappelé , et y fut bientôt vaincu. Le consul victorieux dicta à Carthage consternée ces conditions humiliantes qui détruisirent toute sa force politique , qui firent donner au vainqueur le surnom glorieux à’ Africain , et laissèrent Rome désormais sans rivale.

Quelques années après , une coalition formidable, composée d’une partie des, peuples de la Grèce et de l’Orient, menaça la république: des nations puissantes et éclairées prenoient les armes contre elle, et Annibal, exilé de Cartha-

ge , avoit été choisi pour les commander. Tous les yeux étoient tournés vers Scipion : il ne voulut être que le lieutenant et le conseil de Lucius son frère qui étoit alors consul. Antiochus fut vaincu en moins de temps qu’on n’auroit pu l’espérer, et Annibal alla chercher uue retraite en Arménie. La Grèce et l’Asie mineure fléchirent le genou devant la puissance romaine; et le surnom d 'Asiatique décora le frère de Scipion l’Africain.

Tant dè succès et tant de gloire excitèrent à Rome deux sentiments contraires. Les uns auroient voulu remettre les destinées de la patrie entre les mains d’un homme qui leur semhloit avoir quelque chose de divin ; mais trop d’intérêts s’y opposoient, et ne tardèrent pas à réveiller la jalousie démocratique dans les chefs du peuple , et la jalousie oligarchique parmi les personnages les plus distingués du sénat. Scipion avoit encore contre lui l’inimitié de Fahius ; il devint l’objet de celle de Caton le censeur. En vain de nouvelles dignités étoient ac- Cumulées sur sa tête : on lui chercha querelle sur l’administration et sur l’emploi des trésors qu’il avoit acquis à la république , jusque-là qu’il y eut des tribuns qui osèrent lui intenter une accusation formelle devant le peuple. Scipion dédaigna de se justifier: à la première assemblée, il fit lui-même son éloge , et reprocha aux Romaius leur ingratitude ; à la seconde , après leur avoir rappelé que ce jour même qu’ils

avoient choisi pour Je juger éloit l’anniversaire de sa victoire sur Anuibal: « Yeuez plutôt avec » moi , ajouta-t-il , aux temples des dieux pour » les remercier de m’avoir inspiré les conseils » qui m’ont fait vaincre , et rendre dans cette » occasion, ainsi que dans beaucoup d’autres, » des services éclatants à ma patrie ; et prier ces » dieux qu’ils vous accordent toujours des chefs » qui me ressemblent (i). » Tout le peuple le suivit, et les tribuns furent abandonnés même par leurs huissiers. A l’époque du troisième ajournement, Scipion avoit quitté Piome , et s’étoit rétiré à sa campagne de Liternum • la faction contraire renonça à l’y poursuivre , d’après les remontrances du tribun Gracchus, qui détourna le peuple de cette démarche , en lui représentant combien elle seroit honteuse au nom romain chez les étrangers et chez la postérité. Scipion passa ses derniers jours tranquille à Liternum : il y mourut; et, gardant jusqu’à sa mort le ressentiment de tant d’ingratitude , il défendit à ses héritiers de rapporter ses restes dans les murs qui l’avoient vu naître (2).

Il régne une grande obscurité sur cette partie de la vie de Scipion : les histoires romaines de cette époque présentoient , même aux anciens qui les étudioient , des lacunes , des difficultés, des doutes et des contradictions sans

(1) lie mecutn , Quintes, et orate Deos ut mei similes principes habeatis: Tite-Live, I. XXXVIII, c. li et lui ; Pline, I. XVI et LXXXV.

(a) XaJere Maxime , I. V , c. m , n.° 2.

nombre (i). On voit dans ce qui nous est parvenu les traces de quelques tentatives faites par un parti pour déférer à Scipion une autorité extraordinaire et suprême (2). On parle d’un consulat sans limites de temps , et d’une dictature pérpétuelle ; de statues à ériger en son honneur dans tous les lieux publics, et même dans le temple de Jupiter au Capitole ; on ajoute que Scipion eut assez de modération pour se refuser à cette autorité et à ces honneurs excessifs. Mais nous ne pouvons plus juger maintenant jusques à quoi point ces refus étoieut sincères. Nous le voyons chercher à accréditer lui-même ses communications avec les dieux -, et nous savons qu’on ne le croyoit pas entraîné par un fanatisme visionnaire (5). Nous sommes certains

(1) Tite-Live, 1. XXXVIII, c. lvi : Multa alia in Scipionis exitu maxime vitae dieque dicta , morte , funere , sepulcro , in diversion tr allant ; ut cuifamae , quibus scriptus adsentiar , non habeam , etc.

(?.) Tite-Live , loco cilato : Castigatum quondam ah eo ( Scipione ) populum ait ( Gracchus ) quod eum perpétuant consulem et dictatorem vellet facere : prohibuisse statuas sibi in comiiio , in rostris , in curia , in Capilolio , in cel/a Jovis poni : prohibuisse ne decerneretur ut imago sua triumphali ornatu e cella Jovis Oplimi Maximi exiret. Valere Maxime répété les mêmes faits , 1. IV, c. 1 , n.° 6.

(5) On débiioit sur son compte des histoires merveilleuses: il étoit né, comme Alexandre-Ie- Grand , du commerce de sa mère avec Jupiter transformé en serpent* Tiré du flanc de Pomponia par une opération césarienne, sa naissance avüit quelque chose de semblable à celle de

d’ailleurs que sa conduite en plusieurs occasions ne fut nullement républicaine : on l’a vu ci-dessus se refuser au jugement du peuple. Appelé par le sénat à rendre compte de l’argent pris sur l’ennemi , il apporta les livres de son administration en pleine assemblée , mais pour les y déchirer avant qu’on eût pu faire l’examen : il est indigne , ajouta-t-il d’un ton irrité , qu’on demande compte d’un million à un homme qui en a apporté plus de cinquante au trésor de la république (i). Lorsqu’il vit que les tribuns du

Bacchus (Pline, 1. "VII , §. 7; Silius Italicus, l.XIIÏ, v. 6i5 et suiv. , Tite-Lîve , 1. XXVI, c. xtx etc., et plusieurs autres). Scipioo, dès sa | .rentière jeunesse , prenoit tous les jours les conseils de Jupiter, en restant seul dans le temple du Capitole; quelquefois ses visites au temple éloient nocturnes , et les chiens placés la nuit à la garde de ce temple le laissoient approcher sans obstacle et même sans aboyer: on divulguoit que ses avis étoienl inspirés par les dieux; il le faisoit croire; et, interrogé sur sa naissance prétendue divine, il ne 1’ affirmoit , ni ne la démentoil: en un mot, dit Tite-Live, il e'toil admirable par des vertus sincères ; d l’étoit encore par l’habitude qu’il avoil contractée dès sa jeunesse d’affecter des qualités propres à imposer au vulgaire : Fuit enim Scipio non veris tantum virtulibus mirabilis , sud arte quadam ab juventa in ostentationem earum con/positus.... lus miraculis nunquam ab ipso elusa jides est -, quin polius aucta arte quadam nec abnuendi taie quidquam , nec palam af- Jtrmandi (loco citato ). Valero Maxime a eu donc raison de ranger la piété de Scipion parmi les exemples d’une religion simulée: De simulata religione (1. I, c. 11).

(1) Tite Live , 1. XXXVIII , c. lv. La valeur intrinsèque du denarius e'toil à peu près celle d’un franc.

peuple, par une suite de ce même procès, faisoient traîner en prison son frère l'Asiatique , il employa la force pour le délivrer, et fit violence aux officiers des tribuns. 11 se montra dans cette occasion , dit Tite-Live , meilleur frère que citoyen (i). Il est possible que Scipion , qui s’étoit lui-même donné une éducation grecque , qui avoit étudié et adopté les mœurs et le luxe de cette nation (2), et qui en connoissoit l’histoire , eût été flatté qu’on lui déférât dans la république une autorité extraordinaire sous des formes populaires et modestes , à peu près comme celle qu’avoit exercée sur les Athéniens Périclès , dont il se plaisoit à imiter la munificence (3). Son excellent esprit le détermina à

(1) Tite-Live, 1. XXXVIII, c. lvi ; Magis pie quant civililer.

(2) Tite-Live , 1. XXIX, c. XIX. Fabius objectoil à Scipion qu’il sc conduisoit envers les troupes comme les rois étrangers : Exlerno et regio more. On lui reprochoit dans le sénat que ses habillements, ses exercices, et même ses lectures , étoienl dans les mœurs grecques : Cum pallio crepidisque inambulare in gymnasio , libellis , palaestrisque operam date. Il fut, suivant Pline (I. XXXVII, §. 25), le premier des Romains qui porta dans sa bague une sardoine, gravée sans doute. Voyez aussi Plutarque , Calo junior , §. 3.

(3) II avoit fait construire, â l’exemple des propylées dont Périclès avoit décoré l’acropole d’Athenes , un arc d’entrée magnifique au haut de la colline d a Capitole. Cet édifice étoil orné de plusieurs statues de bronze doré : i! l’avoit probablement fait élever lorsqu’il éloit censeur (Tite-Live, 1. XXXVII, c. ni).

repousser des honneurs et des magistratures dont il ne pouvoit douter cpie ses concitoyens ne fussent blessés. Ce jugement et cette modération , qui en d’autres circonstances avoient fait citer Scipion comme un prodige de continence , malgré son penchant pour les femmes et pour les plaisirs (i), firent que dans ses projets ambitieux il se maintint toujours dans les bornes que ne devoit point franchir un citoyen qui avoit mieux mérité de sa patrie qu’aucun de ses contemporains, et qui étoit bien éloigné de vouloir la livrer aux horreurs des guerres intestines. Cependant il prévoyoit sans doute que ses conquêtes ne laisseroicnt pas subsister long-temps la république dans la même forme , et qu’elle éprouveroit prochainement quelque grande révolution j il auroit peut-être désiré qu’une autorité perpétuelle et légitime , remise en ses mains, eût épargné à Rome les convulsions et les calamités dont elle étoit menacée ; mais il sentoil aussi que les tentatives qu’il pourroit faire seroient prématurées, d’autant plus qu’une suite de troubles et de malheurs n’avoient encore pu faire perdre de vue au peuple ces maximes d’indépendance

(i) Scipion , suivant Polybe , aimoit les femmes. Cet écrivain, l’ami intime du second Scipion, donne au premier l’epitbete de rpL^oyvv^ç , philogjnès (1. X, c. xix). Ses mœurs etoient généralement regardées comme peu severes : voyez Sparlien , dans la Vie de Pescennius Niger }

que l’ambition de ses chefs lui avoient inspirées. Il céda donc à l’orage ; et , en se proposant peut-être de prendre conseil du temps et d’agir suivant les circonstances, il parut oublier toute sa grandeur, et être coûtent de vivre dans une retraite obscure et paisible (i).

Scipion Africain le jeune , dans le récit qu’il fait de son songe , dit qu’il reconnut l’ombre de son aïeul d’adoption plus par les portraits qu’il en avoit vus , que par le souvenir qu’il en avoit pu garder depuis ses premières années (2).

Les images de Scipion l’ancien étoient donc connues; en effet, des statues qui le repré sentoient furent placées dans les monuments qu’on lui érigea après sa mort : son buste fut consacré dans le temple même du Capitole , honneur que nous avons vu lui avoir été décerné de son vivant , et avoir été refusé par lui. Lorsque la

(i) Ces sentiments généreux de Scipion ont e’té développés par Séneque , dans son épîlre LXXXVI.

(a) Cicéron, de Somnio Scipionis , §. 1. Ce même auteur fait voir qu’il connoissoit bien les portraits de Scipion, , puisqu’il observe que, par erreur, on avoit donné sa physionomie à des statues qui dévoient représenter Scipion Se’rapion (ad Altlcum , 1. XI, ep. 1). Tite-Live, 1. XXXVIII, §. 76, parle de plusieurs autres images de Scipion, en sculpture, qui étoient placée à Rome et à Liternum. On en avoit déposé une au Capitole, dans le temple de Jupiter; c’est de là qu’on la tiroit pour en d écorer les funérailles des personnages issus de la famille Cornelia (Yalere Maxime, 1. YIÏI, c. xv n.° 1).

munificence d’Auguste décora le nouveau forum qu’il fit construire , des statues des grands hommes célébrés dans l’histoire romaine (i), on ne peut douter que la statue de Scipion n’y fût placée une des premières , et qu’on n’en trouvât des copies dans les places publiques des colonies et des municipes, qui s’empressèrent d’iniitçr l’exemple de la capitale. Il étoit naturel que le^ portraits d’un homme si extraordinaire fussent multipliés chez les Romains , d’autant plus que, dans le cours du III siècle de l’ère chrétienne, les Gordiens, dont le dernier régna paisiblement à Rome durant plusieurs années , se faisoient honneur de compter Scipion parmi leurs ancêtres. En effet, plusieurs portraits de ce grand homme, sculptés en marbre et en bronze , et gravés en pierres fines, nous sont parvenus, et nous avons des renseignements suffisants pour les reconnoître. Un buste d’un travail médiocre, mais d’une parfaite conservation , fut placé , au XVI siècle , dans un des palais du Capitole. Il présente sur son piédouche une inscription qui porte les noms de P • COR • SCIPIO AFR- , Publias Cornélius Scipion Africain.

On pourroit élever quelques doutes sur le Scipion représenté par ce buste , puisque le des-

(i) Voyez cc qu’a observe sur celte institution d’Auguste M. i’abbe' Morcelli , dans son excellent ouvrage, de Stylo Jnscriplionum , 1. I, p. I, au commencement du chapitre v; et Pline, !. XXXIY , §.9.

tracteur de Carthage , petit-fils par adoption de Scipion l’ancien, et plusieurs de ses descendants , auroient pu être désignés par les mêmes noms : mais d’autres considérations font disparaître les incertitudes. Ce même portrait se trouve répété sur un grand nombre de monuments de différents genres ; il est donc le portrait d’uu homme célèbre. Scipion Africain le jeune l’étoit à la vérité , autant que l’ancien ; mais les observations suivantes me portent à reconnoître ce dernier dans le monument que nous examinons.

1. ° L’inscription Publius Cornélius Scipio Jfricanus , sans autre nom, me paraît ne pouvoir convenir qu’à l’ancien Scipion. Pour faire reconnoître Scipion Emilien , on auroit ajouté ce surnom ou celui de Numantinus qui le distinguoient, ou enfin une qualification quelconque, comme celle de junior , posterior , ou une autre semblable : c’est ainsi que les écrivains anciens le désignent. La critique exige dans ce cas que lorsqu’un nom peut appartenir à plusieurs personnages , et qu’il n’est accompagné d’aucune désignation particulière , on le rapporte toujours au premier ou au plus célèbre de ces homonymes.

2. ° On remarque dans ce portrait des particularités qui , toute autre considération mise à part, nous déterminent à y reconnoître le premier des deux Scipion. Une tête semblable fut trouvée, vers le même temps, près de Liternum, lieu devenu fameux par la retraite de Scipion

l’ancien. Sur cette tête,, ainsi que dans tous ses portraits (i), on aperçoit la cicatrice de la blessure qu’il avoit reçue , et dont il est parlé dans l’histoire , tandis qu’elle se tait sur les blessures dont Scipion Emilien put être atteint ; enfin, dans Y Iconographie grecque (2) , j’ai présenté un portrait semblable sur un fragment de peinture antique représentant les noces de Massinissa et de Sophonisbe -, or le jeune Scipion ne put être témoin d’un évènement dont il ne fut pas contemporain. L’examen de -différents portraits, que j’ai fait graver sur la planche III , me fournira les moyens de répondre aux autres objections qu’on pourroit faire contre la certitude de cette désignation , et d’en confirmer la vérité.

Sous les n.Q 1 , 2 , 3 et 4 de cette planche, on a représenté le buste dont nous venons de parler. Les n.° 1 e 2 l’offrent sous deux aspects, de face et de profil. Le n.Q 3 présente l’inscription latine gravée sur la tessera ou cartel qui tient au buste au-dessus du piédouche , et qui donne les noms de P • COR * SCIPIO • AFRv, Publius Cornélius Scipio Africanus.

(1) Fabri ? Imagines illdslrium , n.° 4ç>- Cette tète, sculptée sur une pierre égyptienne, qui est le basalte des anciens, étoil, au temps de Fulvius Ursinus , dans le palais du cardinal Ccsi , à Rome: elle étoit passée posterieurement dans le palais des princes Rospigliosi , où on i’avoit entée sur un buste de bronze doré.

(2) Iconographie grecque , pl. nyi*

Le simple trait, sous le n.Q 4» est celui du profil du buste pris du côté gauche : on y reconnoît au-dessus de la tempe la cicatrice d’une double blessure en forme d’x.

Winckelmann est le premier qui ait aperçu cette marque caractéristique qui distinguoit les portraits de Scipion. Il en tire un argument en faveur de ceux qui regardent ces portraits comme appartenants à Scipion l’ancien, que l’histoire nous apprend avoir été blessé à la bataille du Tésin; et, pour certifier ce fait, il cite Polybe(i). Comme cet historien ne dit pas ce que Winckelmann lui fait dire , sa conjecture demeureroit presque sans fondement, et les monuments, dans ce cas, nous donneroient seuls la certitude d’un fait dont l’histoire ne nous offriroit que de fortes probabilités fondées sur la bravoure et l’intrépidité dont Scipion l’ancien donna des preuves dans plusieurs batailles (2): mais, plus heureux que Winckelmann dans mes recherches , j’ai trouvé que des historiens romains, actuellement perdus, avoient fait mention des blessures que Scipion avoit reçues en sauvant son père ; ils en comptoient jusqu’à vingt-sept. Servies, l’ancien

(1) Histoire de l’Art chez les Anciens , 1. XI, c. 1 , §. 2, t. Il, p. 507, 5o8 de l’éd. de Rome, soignée par M. Fea. Winckelmann lui même hésiloit cependant à déterminer lequel des deux Scipion étoit représenté dans ces sculptures.

(2) Polybe , 1. X, c. ni; Appien , Piinica , c. xlv. Scipion attaqua Annibal corps à corps à la bataille de Zama , ou plutôt de Cilla.

commentateur de Virgile , nous a conserve la mémoire de ce fait(i); aussi cette cicatrice honorable n’a-t-elle jamais été omise par les artistes, soit statuaires, soit graveurs en pierres fines, qui nous ont transmis le portrait de Scipion (2).

Nous retrouvons dans le buste de Scipion , en le considérant sous différents aspects , cette forme carrée et anguleuse du front , ce léger prolongement du menton terminé en pointe, caractères que les anciens physiognomonistes re- Conoissent comme les marques de talents extraordinaires et d’une grande énergie (3).

Le buste de bronze trouvé à Herculanum offre la même cicatrice que les antres portraits de Scipion ; les formes y sont exprimées avec plus

(1) Servius, ad Æn. , 1. N ^ v. 800

Dum genilor nati pat ma protectus ahiret.

IIoc igitur de historia est : nam Scipio Ajricanus , ciirn esset annorum vix decem et seplem , palrem suinn défendit in bello ; nec cesset nisi viginti septem confossus vulnerilus.

(2) "YVinckelmann ( loio cilato , et Monument/' inedili, n.° 176) a remarque' celte cicatrice sur cinq autres poitrails authentiques de Scipion. Le dessin gravé dans les Monumenti inedili la présente sur la tempe droite. Nous avons remarqué ailleurs que les pierres gravées étant faites pour donner des empreintes, les artistes y représentent les objets à la contre-épreuve.

(3) Aristote, Physiognomonicon , c. uietvi; Polémon ? c. iv; Adamantius, 1, II, c. xix.

d’art et de savoir (i). Ce monument le représente dans un âge déjà avancé , et tel qu’il devoir être à Liternum dans les dernières années de sa vie. On aperçoit, en regardant ce portrait dessiné sous les n.° 5 et 6 , cette grâce et celte amabilité qui brilloient dans sa physionomie, et lui gagnoient tous les cœurs (2).

Cependant ce buste semble , ainsi que nous venons de le dire , représenter Scipion dans un âge avancé, auquel on croit communément qu’il ne parvint pas; et il nous l’offre entièrement rasé , tandis que l’histoire nous apprend que sa belle chevelure ajoutoit encore à la majesté naturelle de sa physionomie (3).

Pour faire disparoîlre cette seconde objection, il suffit d’observer que l’usage des Romains dans Je siècle de Scipion étoit de se raser lorsqu’ils touchoient à l’âge de quarante ans (4) ; or ni

(1) Bronzi d' Ercolano , t. I, pl. xxxix et xt.

(2) Sa figure, observe Suidas ^ V. 7310 V ) , eloit

plutôt aimable que se'vère : mais cette amabilité , dit Tite- Live , n’eloit pas séparée d’uu air majestueux (1. XXVIII, c. xxxv ).

(5) Tite-Live, loco citato.

(4) Aulugelle, 1. III, c. iv. Ce qu’il dit de la barbe doit s’entendre aussi de la chevelure. Il semble que ces anciens Romains craignoierit de paroître au peuple trop âgés pour commander les armées j ainsi ils 11’avoient garde de faire montre de leurs cheveux blancs. Aulugelle cite pour preuve de cet usage les images des hommes illustres de Rome. J’ajouterai qu’on trouve dans les collections d’antiques, soit en sculptures, soit en pierres gravées,

ïcon. Rom. Vol. T. 6

l’un ni l’autre de ces portrais ne nous représente Scipion dans un âge moins mûr -, et quant aux traits , qui annoncent le commencement de la vieillesse, on peut assurer que, dans l’incertitude, le désordre et les contradictions qui obscurcissent les faits relatifs à la dernière période de la vie de ce grand homme, rien n’est plus incertain que l’époque de sa mort (i). Suivant la tradition que Tite-Live semble avoir préférée, il avoit plus de quarante -huit ans à l’époque de son exil volontaire a Liternum , et il y mourut dans sa cinquaute-deuxième année (2).

Nous avons vu dans Y Iconographie grecque jusques à quel point le portrait gravé ici sous le n.° 2 ressemble à celui que l’on trouve dans le tableau représentant les noces de Sophonisbe , et confirme l’autenticité de l’inscription qui attribue le premier à Scipion (3). Yoici encore un

plusieurs têtes dont la chevelure est rase'e , ainsi que la barbe. Nous en verrons quelque autre exemple dans ce chapitre meme; et on peut citer à ce propos plus d’une tête qu’on a trop légèrement attribuée à Scipion sur celte seule particularité : telle est la tête que M. Fea a publiée pour celle de Scipion dans l’édition romaine de Y Histoire de l’Art par Winckelmann , à la page 348 du second volume.

(1) Tite-Live, 1. XXXVIII, c. lvi : Non de accusatore convenu.... non de tempore quo dies dicta sit , non de anno quo mortuus sit , etc.

(2) Liv. XXXIX , c. lu. Cet évènement appartient , suivant lui, à l’an de Home 1 , i85 avant l’ère vulgaire.

(3) Iconographie grecque , part. II , c- xix , §. 5 , p. 627 de l’édition in-fol. , et t, III de l’édition in-4-°

autre rapprochement qui est échappé aux recherches des antiquaires, et qui donne un nouvel appui à ce que j’ai avancé sur la certitude de ces portraits. J’ai remarqué que, sur les monnoies romaines frappées par un magistrat de la famille Cornelia des Blasion , la tête couverte d'un casque , et que l’on prend pour la tête de Mars, n’a point une physionomie idéale, et qu’elle est réellement le portrait d’un guerrier romain (i). Cette tête, sur tous les coins qui la représentent, a les mêmes traits et le même caractère de physionomie ; et je ne balance pas à la reconnoître pour celle de Scipion Africain l’ancien. Tout le monde peut l’y reconnoître comme moi , en comparant le profil de la tête empreinte sur la médaille gravée sous le n.° 7 avec celui du buste de Scipion gravé sous le n.° 2. L’étoile qu’011 voit au-dessus de la tête de Scipion est un symbole de son apothéose , symbole par lequel on l’assimile à Castor, à Pollux, et à d’autres fils de Jupiter. Le revers a pour type les troi divinités du Capitole, Jupiter, Junon et Minerve. On sent combien ce type convient à Scipion qui avoit une vénération toute particulière pour leur temple, et qui avoit fait bâtir sur la colline du Capitole , au bord de la petite plaine qui en sépare les deux sommets , un arc d’entrée ou un propylée magnifique (2). Les

(1) Morellius , Thés, famil. , Cornelia, pl. t. n.° 1 à 1 2.

(2) Nous avons déjà parlé de ce monument dans ce même article , à la remarque (3) de la page ^3.

mêmes motifs qui ont déterminé à graver ce type au revers de la tête de Scipion avoieut , comme nous l’avons vu , porié le peuple romain, dans un moment d’enthousiasme , à lui ériger une statue dans le temple même de Jupiter Capitolin (i).

Ainsi l’un des Cornélius Blasion a consacré , dans le type des mon noies romaines qu’il a fait frapper par le droit de sa magistrature, l’image d’un héros, dont les grandes actions et le noble

(i) La figure de Junon avec son sceptre , et celle de Minerve armée d’une pique et d’un casque, dans l’action de couronner Jupiter, sont aisées à reconnoîlre. On a cependant méconnu celle de Jupiter, malgré sa draperie, disposée de la manière particulière qui a été appropriée à ses images : c’est que ce dieu est ici sans barbe , et qu’il a dans sa main gauche trois fléchés qui tiennent lieu de foudre. Toutefois ces particularités ne servent qu’à donner plus de poids à l’explication que je viens de proposer. Jupiter , lorsqu’il e'toit adoré sous le nom de Vejovis , tenoit des fléchés à la place du foudre, et il n’avoit point de barbe : or Jupiter étoit adoré sous ce nom à l’entrée du Capitole, et précisément à l’endroit où Scipion avoit élevé l’arc et les statues dont il est fait mention dans Tite-Live (\oyct Aulugelle, I. V, c. xxii; Ovide , Fast. , 1. III, v. 4‘^y • sqq-J TNardini , Roma vêtus , I. V , c. xni). 11 me paroîl probable que trois des sept statues de bronze doré, dont Scipion avoit décoré ce monument, représentoient les trois déités du Capitole; et que Jupiter e'toit, dans le caractère de Vejovis , comme divinité propre de cet emplacement. Ces trois figures , placées au revers d’une médaille de Scipion, offrent une foule d’allusions à sa vie et à son caractère.

caractère répandoient une splendeur égale sur sa patrie et sur sa famille (i).

§ io. Marcus Claudius Marcellus.

Ce Romain étoit contemporain de Fabius Maximus et de Scipion ; mais il étoit plus âgé que celui-ci. 11 fut un des généraux qui se distinguèrent le plus pendant la seconde guerre Punique (2), et il jouissoit déjà d’une assez grande réputation à l’époque de l’invasion d’Annibal. Sa

(1) Nous avons vu que le souvenir de l’Africain faisoit la gloire non seulement de la famille des Scipion , mais de toutes les branches de la famille Cornelia, et qu’ou porloit dans les convois funèbres de tous les Cornéliens patriciens le portrait de ce grand homme. Ainsi nous ne devons pas être élonnés de voir sa tête empreinte sur une monnoie qui a été frappée par ordre d’un magistrat non de la famille des Cornélius Scipion , mais de celle des Cornélius Blasion ; j’ajouterai que , d’après cette médaille, il me paroît probable que les Blasion regardoient les Scipion comme issus de leur branche. En effet , on ignore de quelle branche de cette famille étoit issu ce Cornélius qui , par sa piété filiale , fut désigné le premier par le surnom de Scipion , comme s’il eût été le bâton de la vieillesse de son père. Il transmit ce surnom à sa postéritéj mais le surnom des Blasion étant plus ancien encore , rien n’empêche que ce premier Cornélius Scipion n’ait appartenu à la branche des Blasion -, et la médaille que nous examinons me semble servir d’appui à cette conjecture.

(2) Plutarque, dans la Vie de Marcellus ; Tite-Live, dans plusieurs livres de la seconde décade , sont les auteurs que j’ai suivis dans cet article.

valeur et son courage s’étoient fait remarquer dans des combats singuliers (i). Ces mêmes qualités, dans son premier consulat, le firent triompher de Virdomarus , chef gaulois , qui , à la tête d’une armée de sa nation, étoit venu secourir ses compatriotes établis depuis quelques siècles dans le nord de l’Italie , et alors en guerre avec les Romains. Virdomarus, qui s’avançoit vers Clastidium avec des troupes nombreuses , tomba sous les coups du consul , qui s’étoit élancé hors des rangs pour le combattre. Ces dépouilles obtenues par le chef d’une armée sur le chef de l’armée ennemie prenoient , chez les Romains, l’épithète fastueuse de dépouilles omîmes ; on les consacroit, sur le Capitole, à Jupiter Ferelrius. Marcellus est le troisième et le dernier qui y ait suspendu de pareils trophées (2).

Dans la guerre Punique, Marcellus, souvent consul ou proconsul , fit la conquête de Syracuse, et on peut dire de la Sicile -, l’histoire a conservé le souvenir de la résistance inattendue que le génie d’un seul homme, d’Archimede , opposa aux assiégeants par ses inventions éton-

(1) Plutarque ( loco citato , §. 1 ) prétend, sur l’autorité de Posidonius, que ce surnom fut donné à Marcellus à l’occasion de ce combat, et qu’il fut le premier de sa famille à le porter, comme un diminutif du nom du dieu Mars. Cependant les Fastes Capitolins attribuent le même surnom aux ancêtres de Marcellus.

(a) Virgile, I. Vf, v- 855 , sqq. ; Properce, 1. IV, él. x , v. 3 9 , sqq.

liantes , et les regrets du général romain de n’avoir pu sauver, à la prise de la place, la vie du prince des géomètres. Marcellus , qui aimoit les lettres et les arts des Grecs, enleva aux Syracusains vaincus un grand nombre de monuments les plus précieux de ces arts pour en orner sa patrie. Cette action du proconsul, imitée par les conquérants romains qui le suivirent , a rendu Rome , pendant le cours de vingt siècles , la capitale des arts (i).

Fabius Maximus avoit fait voir aux Romains qu’on pouvoit résister à Annibal -, Marcellus leur prouva qu’on pouvoit l’attaquer et le battre : il le battit en effet près de Nola , dans une sortie pleine d’audace -, et après la conquête de la Sicile , il le provoqua plusieurs fois avec des succès différents : mais sa hardiesse , trop peu mesurée, le lit s’exposer, près de Venusia, dans une découverte que la sagacité d’Annibal avoit prévue ; il tomba dans les embûches des Carthaginois, et il périt en se défendant avec la plus grande vaillance. Le vainqueur lui lit rendre honorablement les devoirs funèbres.

On ne peut douter qu’il n’éxistât des images

(i) Polybe (Fragm. , 1. IX, c. x, e'dit. de Gronovius ) déclame contre ce déplacement des chefs-d’œuvre des arts ; mais la faiblesse des motifs qu’il allégué prouve qu’il e'toit excité moins par une conviction intime, que par l’amour de son pays, dont il voyoit à regret enlever tant de monumeats célèbres.

de Marcellus ailleurs que dans les maisons de ses descendants. Outre les statues que probablement on lui ( leva du tenjps d’Auguste , prince qui se plaisoit à déférer cet honneur aux hommes célèbres dans l’histoire romaine, et qui avoit du plus particulièrement le décerner à un aïeul de son beau-frère (i), il paroît que le vainqueur de Syracuse avoit été jaloux lui-même de transmettre son image à la postérité. Plutarque nous a conservé l’épigramme grecque qui étoit gravée sur la base d’une statue de Marcellus, que ce proconsul avoit consacrée lui-même dans le temple de Minerve , à Lindos , comme pour rendre grâce à la déesse de l’avoir assisté dans la prise de Syracuse (2).

Un magistrat issu de la famille de Marcellus, et adopté dans un autre, a renouvelé dans le type de la monnoie romaine, dont il dirigeoit la fabrication, le souvenir du plus illustre de ses ancêtres. La médaille, dont le dessin est gravé sous ic n.° 1 de la planche IV, présente d’un côté la tête en proiii de Marcellus (5). 11 est sans

(1) On sait qu’un Marcellus fut le premier mari d’Oclavie, sœur d’Auguste qui avoit désigné pour son successeur le jeune Marcellus , fruit unique de cette union.

(2) Plutarque, Marcellus , §. 3o. Le biographe remarque d’après Eosidonius, qui semble avoir recueilli avec soin dans son histoire les actions de Marcellus, que cette statue se trouvoit à Lindos avec des statues et des tableaux pris à Syracuse , et que Marcellus avoit envoyés lui-même au temple de Minerve.

(3) Morellius , Thés. /avril. , Claudia, pl. 1. n.Q

barbe , comme les Romains de ce temps , quand ils avoieut atteint un certain âge. Ou voit dans le champ de la médaille, derrière la tête, la triquetra , ou les trois jambes réunies par les hanches, symbole de la Sicile, qu’ou y a placé pour en désigner le conquérant (i). La légende MARGELL1NYS, Marcellinus , a rapport au magistrat qui a fait frapper ce denarius (2). Le nom de Marccllus se ht au revers , MARCEL- LYS • COS • QVljNQ • , MarcelLus consul quinquies ; « Marcellus qui a été cinq fois consul». Le type le représente portant au temple de Jupiter les dépouilles opimes de Virdomarus. Le triomphateur , pour accomplir celte cérémonie religieuse , a couvert sa tête d’un des pans de sa toge , suivant les rites prescrits dans le culte romain. On trouve daus les cabinets d’autres médailles qui ne diffèrent de celle-ci que par la légende de Trajan , qui les a renouvelées. Cet excellent prince signaloit par de pareilles restitutions son zèle pour la mémoire des grands hommes de la république.

§ 11. Titus Quinctius Flamininus.

Ce jeune guerrier donna des preuves si éclatantes de sa valeur et de sa prudence en plu-

(1) Eckhel , D. N. y t. I , p. 184.

(2) Un Claudius Marcellus , adopte dans la famille des Co rnelius Lentulus, avoit pris le surnom àc Marcellinus , et i’avoit probablement transmis à ses descendants ( Eckhel t D. N., t. Y, p. 1S6 et 187 j.

sieurs occasions , et particulièrement dans la surprise où Marcellus perdit la vie , qu’il osa se présenter comme candidat pour le consulat , avant d’avoip passé, suivant l’usage, par l’édilité et la préture (i). Il fut nommé consul, par la faveur du sénat, l’an 198 avant l’ère chrétienne ; et bientôt la guerre de Philippe l’appela au-delà des mers. Les six années qu’il passa dans la Grèce furent également remarquables par ses victoires sur le prince macédonien (2), et par la politique humaine et populaire, au moyen de laquelle, en brisant les chaînes de la nation , il sut lui en donner d’autres , et les lui faire porter sans qu’elle s’en aperçût. Persuadé que de petites républiques indépendantes les unes des autres sont naturellement soumises à l’influence de l’état qui a été assez puissant pour les délivrer de tout joug étranger, il fit proclamer dans les jeux sacrés de la Grèce la liberté entière de la nation,

(1) Les tribuns du peuple, qui s’opposoient à l’élection de Titus, se fondoient sur l’ordre usité, qui ne permettoit pas qu’on passât immédiatement de la questure au consulat j et, quoique Titus n’eùt pas encore trente ans, ils ne lui objectoient point son âge: les lois annales , à cette époque , étaient bien plus indulgentes que dans les temps postérieurs (Cicéron, Philippica V, §. 17). Voyez aussi Tite-Live, 1. XXXII, c. vu; et Plutarque, dans la Vie de Flamininus , §. 2. Ces deux historiens m’ont fourni la plupart des faits que j’indique dans cet article.

(2) La bataille des Cynocéphales , gagnée par Flamininus l’an 197 avant l’ère chrétienne, obligea Philippe à une paix humiliante , et délivra la Grèce de son influence.

et ne crut pas devoir même se réserver la garde de Corinthe et de Chalcis, que Philippe appeloit les entraves de la Grèce. S’il permit à Nabis de réguer sur Lacédémone , ce furent les circonstances, et plus encore la juste prévoyance de Flamininus , qui lui firent épargner ce prince perfide et cruel. La guerre contre Antiochus étoit inévitable ; il voulut par là lui ôter un allié d’autant plus redoutable qu’il eût été au désespoir , et empêcher d’ailleurs Sparte d’entrer dans là ligue Achéenne, la seule réunion politique qui pût conserver encore à la nation une ombre d’indépendance.

Il est beau de voir dans Plutarque comment le vainqueur de Philippe , devenu le protecteur des Grecs , s’efforçoit d’adoucir envers plusieurs d’entre eux la sévérité et les ressentiments , peutêtre justes, des commissaires romains, et du général qui lui succédoit ; et il est presque impossible de concilier cette conduite, qui annonce un caractère doux et humain , avec celle qu’il tint , en se chargeant , dit-on , volontairement , d’aller demander la tête d’Annibal , déjà plus que sexagénaire , à son hôte le roi de Bithynie. Faudra-t-il attribuer à l’obéissance qu’il devoit aux décrets du sénat une démarché si odieuse ? ou bien l’inexactitude des historiens du temps a-t-elle confondu Titus Flamininus avec son frère Lucius, homme qui ne manquoit pas de valeur, mais qui étoit bien au-dessous de Titus par la noblesse des sentiments et par la dignité de la corn

duite ? cette dernière opinion me paroît la plus probable , malgré les autorités contraires , et j’en expose les motifs dans la note suivante (i).

(i) L’un des frères s’appeloit Titus Quinctius Flamininus ; l’autre, Lucius Quinctius Flamininus. Quelques historiens qui attribuent vaguement cette action à un Flamininus, ou à un Flaniinius, car ils confondent très-souvent ce nom qui appartenoit à une autre famille , avec le surnom de Flamininus donne' à une branche de la famille Quinctia ; ces historiens, dis-je, ne doivent pas être comptes parmi ceux qui impriment cette tache au caractère de Titus.

Les textes de Tite - Live donnent cependant le prénom de T. (Titus) au Flamininus qui demandoit la Icte d’Ànnibal ; et Plutarque s’accorde avec Tite- Live. Ces autorités ne laisseroient aucun moyen de nier le fait, si un auteur plus ancien que l’un et l’autre , Cornélius Nepos , qui c'crivoit un siècle à peine après la morte de Titus Flamininus, n’altribuoit cette action à son frère Lucius ( n.° xxui , c. 12). Il se contente d’en désigner l’auteur par ce prénom et par la qualité d 'homme consulaire , qualité qui étoit commune aux deux frères; et ne fait mention ni de la censure, ni du triomphe de Titus, ni de ses exploits , par lesquels il n’auroit pas manqué de le caractériser. Il me semble pouvoir conjecturer d’après cela que le T a été mis au lieu de l’L dans les textes de Tile-Live par les copistes , qui étoient accoutumés à placer ce prénom plus souvent que l’autre avant le nom et le surnom de Quinctius et de Flamininus. Cette faute, plus ancienne, aura esté la cause de celles des écrivains postérieurs, et particulièrement de Plutarque. Les mémoires du temps étoient d’ailleurs très-embrouillés et inexacts sur ce trait d’histoire. Plusieurs de ces mémoires supposoîent un ordre du sénat, d’autres le nioient; quclques-ims donnoient pour Cette mission un collègue à Flamininus , et ce collègue étoit Lucius Scipion l’Asiati-

Flamininus vécut honoré au milieu de ses concitoyens ; et, lorsqu’une mort prématurée l’enleva à sa patrie, l’an 17 5 avant l’ère chrétienne, la pompe de ses funérailles et les jeux des gladiateurs , célébrés autour de son bûcher , signalèrent la piété de son fils envers lui (1). La reeonnoissance des Grecs lui décerna l’apothéose j et, trois siècles après sa mort, des prêtres lui offroient encore des sacrifices à Chalcis ; il y partageoit un temple avec Apollon Delphiuius, et on chantoit des hymnes à sa louange dans les fêtes établies en son honneur (2).

Une statue de bronze de Flamininus existoit , du temps de Plutarque, à Rome, vis-à-vis du grand cirque (3y. Nul doute que plusieurs villes

que, circonstance qui ne s'accorderait pas avec la chronologie reçue. Il me paraît probable que Lucius Flamininus a voulu , par cette action d’éclat , faire oublier la conduite qui l’avoit fait exclure du sénat, où il ne fut replacé que par la popularité de son frère. Quant à la méprisé des écrivains qui ont donné le nom de Flaminius , au lieu de celui de Flamininus , au Romain chargé de cette mission en Bithynie , elle a été la cause de celle où est tombé le grand Corneille dans sa tragédie de Nicomede. Il suppose dans l’ambassadeur romain un ressentiment personnel contre Annibal, qui avoil fait périr son père à la bataille du Trasimene. Cette faute excusable dans un poète , ne l’est pas dans l’auteur des notes sur l’édition de Tite-Live ad usum Delphini.

(1) Tite-Live , 1. XLl , c. xxxm.

(2) Plutarque, Flamininus , §. 16.

(5) Loco citato , ^ . 1 .

de la Grèce ne conservassent des images d’un homme qu’elles avoient placé au rang des dieux ; mais il étoit jusqu’à présent fort douteux qu’aucune de ces images fût parvenue jusqu’à nous avec des caractères auxquels on pût la reconnoître- L’authenticité de celle que Fulvius Ursinus regardoit comme un portrait de ce général célèbre est appuyée sur des conjectures trop foibles pour être admise (i).

Je puis heureusement donner ici un portrait de Flamininus plus propre à satisfaire la curiosité des amateurs éclairés de l’iconographie; c’est une médaille d’or } jusq’à présent inédite , que j’ai trouvée dans la riche collection de la bibliothèque du roi (2). Elle présente d’un côté une tête romaine avec un peu de barbe. Nous avons vu qu’au VI siècle de la fondation de Rome l'usage étoit de la porter ainsi jusqu’à l’âge de

(1) Cëtoit une pierre giavëe repiésentant la tête en profil d'un homme sans barbe, et offrant dans le champ ces trois caractères grecs, T. 3>. 0. , que Fulvius Ursinus a juges assez gratuitement être les initiales de ces trois mots, T1T02 <MAMIN1N0£ 0EO2, Titus Flamininus, dieu. D autres antiquaires doutent encore si les trois caractères e'toienl véritablement ceux que nous venons d’indiquer, et que Fulvius Ursinus croyoil avoir explique^ ( Fabri , Imagines , n.° 127 ; Bosîus , ad Cornel. Nep.? XXIII , c. xu, dans l’édit, de van Staveren).

(2) M. Cousinery atteste avoir vu à Constantinople une médaille semblable ( Observations sur une médaille où quelques savants ont cru voir le portrait de Cicéron , insérées dans le Magasin Encyclopédique , an 1808, t. I. ? p. 23 ).

quarante ans. Flamininus n’avoit point atteint cet âge , lorsqu’il quitta la Grèce. Le revers présente une Victoire debout, les ailes déployées, une couronne dans la main droite, une palme dans la gauche, telle à peu près qu’on la voit sur les stateres d’or d’Alexandre-le-Grand- , et sur ceux de ses successeurs qui ont fait frapper des monnoies à l’imitation des siennes. La légende porte les noms de T • QVINCTL, Titus Quinctius.

Je ne doute presque pas qu’un Titus Quinctius , soit le fils , soit le petit-fils du vainqueur de Philippe , qui tous les deux parvinrent au consulat, l’un en i5o, l’autre en 123 avant l’ère chrétienne, n’ait fait frapper cette médaille, sur laquelle est empreinte la tête de Flamininus. Avant d'être élevés à cette haute magistrature , ils avoient dû remplir les fonctions de questeurs ou de préteurs ; et je pense que l’un d’eux , et plus probablement le dernier , avoit exercé en Asie une de ces magistratures , soit durant la guerre coutre Aristonicus , soit à l’occasion de quelque autre expédition des Romains dans ces contrées où les monnoies d’Alexandre étoient généralment connues et répandues dans le commerce. D’après ces considérations, il me semble naturel de croire qu’ayant été obligé de faire fabriquer de la monnoie pour l’usage de l’arnrée, le descendant de Flamininus , tout en imitant les monnoies d’Alexandre , a été jaloux d’y faire empreindre la tête de son grand-père , dont le nom étoit pour lui un titre de popularité parmi

les Grecs qui chérissoient et honoroieut la mémoire de ce grand homme.

L’aristocratie de la naissance , fondée sur les privilèges dont jouissoient les patriciens, et l’aristocratie de la richesse , née de la distribution inégale du peuple faite par Servius Tullius , et qui donnoit aux riches la majorité dans les assemblées par centuries, avoient cédé l’une et l’autre aux efforts opiniâtres que le peuple et ses tribuns n’avoient cessé de faire pendant plusieurs siècles pour les détruire. Les tribuns avoient réussi à faire admettre les plébéiens au partage de toutes les magistratures qui étoient auparavant réservées aux seuls patriciens, et à restreindre l’usage des comices par centuries à un petit nombre d’élections, dont le mode fut réglé par les lois de manière à ce que le parti populaire n’y eût aucun désavantage. Mais il y a toujours des pauvres dans un état, et ils forment le plus grand nombre. A la jalousie qui avoit précédemment régné entre les patriciens et les plébéiens succéda la jalousie entre la noblesse et le peuple. Les familles, quelle que fût leur origine, qui avoient été revêtues des premières magistratures de la république, furent nobles, tout le reste fut peuple. Le sénat dévint l’appui de la noblesse , dont il étoit en grande partie composé : le peuple se crut fort de celui des tri-

bans. Le premier de ces partis, sous le prétexte de maintenir l’ordre , se permettoit quelquefois des abus d’autorité ; le second , pour les réprimer, se livroit souvent à l’anarchie. Les Gracques avoient dénoncé quelques désordres , et «avoient fait voir combien les conséquences eu seroient funestes à l'état; mais ils cherchoient à se perpétuer dans leur magistrature , et l’ambition, qui perçoit à travers le zèle dont ils se montroient animés , les perdit. Le sénat et la noblesse en triomphèrent; et désormais, libres de toute crainte, ils rendirent le pouvoir arbitraire, qu’ils étoient arrogé, encore plus odieux par la vénalité et par tous les genres de corruption. Le peuple , qui avoit été éclairé par les Gracques sur ses vrais intérêts , sentoit sa position , et la souffroit avec impatience. Tout annonçoit la guerre civile ; il ne manquoit que des chefs aux partis ; le cours des événements leur en donna , et elle éclata avec fureur. Bientôt l’état n’eut d’autre moyen de salut que de se soumettre au gouvernement monarchique, et le monarque ne tarda pas à paroî tre.

Le premier qui alluma les torches de la guerre civile fut Caius Marius. Né d’une famille obscure et pauvre dans le municipe d’Arpinum , sou éducation avoit été extrêmement négligée : son aine forte et hautaine affecta de mépriser dans les autres les talents et les qualités qu’elle n’avoit pas; et sou corps, endurci par la pauvreté aux privations et à la fatigue , avoit acquis une vigueur

Icon. Rom. Yol. 1. n

proportionnée à celle de son esprit (x). Il conçut le projet de s’élever et d’abaisser la noblesse , et cette ambition lui tint lieu de vertus , et lui en donna même quelques-unes , telles que la tempérance , la sobriété , la patience , et cette apparence de justice par laquelle on gagne la confiance de ses égaux ; mais ni l’amour véritable de la patrie, ni les doux sentiments de l’humanité , n’échauffèrent jamais ce cœur féroce et ambitieux.

Il fit ses premières campagnes sous Scipion Emilien , à Numance ; il obtint des grades militaires , l’estime de ses camarades , et celle de son général. Parvenu à être tribun d’une légion, la réputation qu’il avoit acquise à l’année , et l’appui de Metellus , patron de sa famille, l’élevèrent bientôt au tribunat du peuple , où il commença à donner l’essor à sa haine contre la noblesse. L’audace et l’impudence de sa conduite politique (2) indisposèrent contre lui Metellus , et signalèrent au parti populaire le tribun factieux comme un des hommes sur lesquels il devoitle plus compter. Bientôt, dans la guerre contre Jugurtha , on le donne pour lieutenant a son

(1) Plutarque, Vie de Marins ; Appien d’Alexandrie, Civil., 1. I; Velleïus, 1. II, c. xi ; Florus, I. III, c. 1, m, et xxi.

(2) AxatiTtJoç ?r pàç CpôGov û.lptajrloç v%' aidovç ; » Prit-on opinion de lui qu’il seroit homme roide , qui » ne fléchiroit point par crainte ; ni ne ployeroit point » de honte » ( Amyot ). Plutarque, Marins, §.

ancien patron. Marias profite de cette place pour accroître sa réputation militaire et se procurer les moyens d’exécuter ses projets ambitieux. Sa correspondance à Rome n’a d’autre but que de décrier son général et d'exalter ses propres services. Il se fait h l’armée un parti qui grossit celui qu’il s’étoit fait à Rome : il obtient un congé, arrive, se présente aux comices , est élu consul sans avoir passé par la préture (i), et arrache le commandement à Metellus au moment où la guerre éloit presque terminée. 11 en poursuit les succès ; et , par la conduite ferme et habile de Sylla son questeur , il parvient à s’emparer de la personne même du roi barbare.

11 est à peine de retour de cette expédition , que l’invasion des Teutons et des Cimbres met la république en danger: le peuple, qui a fait son idole de Marius , le continue dans le consulat. Le vainqueur de Jugurtha passe dans les Gaides, y déploie les talents d’un grand géi néral , et détruit les Teutons. Les Cimbres avoient pénétré dans l’Italie du côté de l’Adige. Marius , consul pour la cinquième fois , accourt à l’appui de Catulus , alors proconsul. Les Cim-

(i) L’abréviation PR., dans l’éloge de M nius { Gruler, p. cdxxxvi , u A 5), doit indiquer la dignité de proconsul, et non pas celle de préteur. Si Marias avoit été préteur, lorsqu’il étoil lieutenant de Metellus, son empressement à solliciter le consulat n’auroil pu être regardé par son général comme trop prématuré,

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très sont détruits près de Verceil , comme les Teutons l’avoient été près d’Aix. Mais Catulus ne se distingue pas moins que Marius , et a peut-être même un succès plus complet. Dès ce moment , il devient V objet de la jalousie et de la haine' de son collègue , qui cependant est contraint de partager avec lui son second triomphe.

Jusques ici la fortune avoit couvert , pour ainsi dire , les qualités odieuses de Marius par l’éclat de sa valeur et de ses vertus guerrières (i); le reste de sa vie laisse apercevoir toute la noirceur et l’inhumanité de son caractère. 11 brigue et obtient pour la sixième fois le consulat. Dans cette haute magistrature, il se lie avec des scélérats -, souffre que les assemblées du peuple soient ensanglantées par le meurtre des bons citoyens et des magistrats ; tend des piégés à la franchise de Metellus, et le fait exiler. Les excès de Saturnin et de Glaucias ses créatures révoltent les Romains -, le consul ne peut les sauver de la fureur du peuple (2) , et termine honteusement sa magistra-

(1) Vlr in bello hostibus , in otio civil) us infestissimus , quietisque impatiendssimus ( \ clleïus , I. If, c. xm ).

(2) Son parti, cjui devint par la suite celui de César, ayant obtenu le dessus, on tâcha d’excuser, autant qu’il étoil possible , la conduite de Marius dans celte occasion. On trouve les traces de celte dissimulation dans l’inscription dont je viens de parler j et, ce qui doit paroître plus

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ture. Metellus est rappelé : sa présence humilie et irrite Marius qui se rend en Asie , où il tâche d’allumer la guerre contre Mithridate (i).

À son retour à Rome , une autre guerre l’attend ; c’est la guerre Sociale. Les peuples de l’Italie , qui avoient partagé avec les Romains les dangers et les fatigues de tant de conquêtes , veulent partager également les droits de citoyen et les honneurs de la république. Les Romains , moins nombreux que ces nouveaux prétendants , craignent de perdre leur prépondérance dans les assemblées. L’Italie est déchirée par une guerre intestine. Marius commande comme proconsul , et ne fait rien qui soit digne de son ancienne renommée. L’orage s’apaise peu à peu j les Italiens déposent les armes, sont reçus citoyens , et forment de nouvelles tribus (2). Sylla qui , dans celte guerre même , a développé des talents supérieurs , et qui de-

surprenant, on retrouve dans Vellcius l'éloge de cette conduite (1. Il, c. xn): mais le récit de Tite-Live, dont il nous reste le sommaire ( Epil 1. LXIX ) , découvre la perfidie du consul factieux, que Plutarque et Appien ont d’ailleurs mise dans le plus grand jour.

(1) fi <77TFp opyavov oroûepuxo'» èv etprfvy ‘Ttap^pe- /Uf7o , dit Plutarque, loco citato, §. 32: « En temps de » paix , on n’en tenoit pas compte non plus que d’un » harnois et d’un outil, qui n’étoit bon qu’à la guerre » tant seulement » (Amyol).

(2) Huit nouvelles tribus furent ajoutées aux trente-cinq tribus romaines, suivant Velleius ( I. II, c. xx ) ; dix, suivant Appien (Civil., !. I, c. v): mais le texte d’Appien n’est pas, dans cet endroit, exempt d’altération.

puis la captivité de Jugurtha n’a point cessé d’être l’objet de la jalousie de Marius , est élu consul ; c’est à lui que l'on confie le commandement des armées qui vont venger Rome de Mithridate. L’ambition de Marius blessée ne peut plus se contenir -, une loi qu’il fait proposer par Sulpicius , tribun séditieux de sa faction , excite de nouveau les Italiens à la révolte ; on leur fait sentir que leur influence sera nulle tant qu’ils ne seront pas incorporés dans les anciennes tribus , dont , par leur nombre , ils décideront le suffrage. Les^ assemblées du peuple sont ensanglantées de nouveau ; Sylla va chercher son salut à l’armée ; l’exécution de la loi qui lui en ôte le commandement et le donne à Marius éprouve une opposition insurmontable de la part des soldats. Les envoyés de Marins sont massacrés. Celui-ci se venge à Rome par le meurtre des amis de Sylla. Sylla y accourt: Marius et ses principaux amis sont proscrits -, leurs têtes sont mises à prix.

Le vainqueur des Cimbres , des Teutons, et des Numides , erre en fugitif sur les côtes de l’Italie , et cherche à s’enfuir par mer. Il est arrêté à Minturne. Le magistrat de cette colonie, voulant faire exécuter la loi de proscription , envoie un soldat étranger pour le mettre à mort. Le nom et la physionomie de Marius font une telle impression sur l’ame du barbare , qu’il n’ose le frapper. Les magistrats de Minturne, au récit dé cet événement , éprouvent la même

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impression :« Que cet homme, disent-ils, aille » remplir ailleurs ses destinées ; nous ne nous » baignerons pas dans le sang de celui qui a » sauvé autrefois des barbares Rome et l’Italie. »

Voilà donc Marius exposé sur une nacelle à tous les dangers de la mer. 11 rencontre dans quelques îles des compagnons de sa disgrâce , et gagne l’Afrique. Par-tout l’autorité le poursuit ; et le licteur d’un gouverneur romain intime à Marius l’ordre de s’éloigner sans délai du rivage désert où il avoit abordé : « Va dire » à ton maître , lui répond l’orgueilleux fugitif, » que tu as vu Marius , banni de son pays , » assis sur les ruines de Carthage. » Il se rembarque ; il erre de nouveau sur ces mers , retrouve son fils , et est rappelé en Italie par Cinna , un des consuls et son ami , qui avoit déclaré la guerre au sénat.

Nous sommes enfin parvenus à l’époque où Marius va développer toute l’atrocité de son caractère , exaltée par le désir de la vengeance. Rome le reçoit en tremblant ; il en est déjà le maître : toute autorité , même celle de Cinna ; s’est éclipsée devant lui. Le consul Octavius est immolé sur son tribunal , contre la foi des traités; Catulus , le vainqueur des Cimbres, est réduit à chercher la mort; les personnages les plus illustres , les sénateurs les plus respectables , tombent sous le fer des assassins. Marius a armé les esclaves ; leurs maîtres sont leurs premières victimes. Un mot équivoque de Ma-

rius , sa froideur , son silence même , sont Tt? signal d’un massacre. Ce monstre s’est abreuvé du sang le plus pur -, il provoque encore de nouveaux carnages : mais Sylla est vainqueur en Asie ; il annonce lui-même son retour par une lettre au sénat , et jure de punir tant de crimes. Marius se flatte encore de pouvoir résister à ce rival trop puissant : il se fait élire consul pour la septième fois. Mais , à l'approche de Sylla , son ame est frappée de terreur : il cherche en vain à s’étourdir sur le danger de sa position ; affoibli par l’âge, il succombe ; et le meurtrier de tant de Romains illustres meurt paisiblement dans son lit, le dixseptième jour de son septième consulat (i).

Les statues qu’on ne peut douter qu’on n’eût élevées en son honneur pendant sa vie durent être renversées après sa mort -, mais on sait que César, encore jeune, osa relever les trophées de Marius (2); et l’on peut croire que, depuis la défaite de Pompée à Pharsale , on rétablit de nouveau les monuments de l’ancien chef d’un parti dont les restes avoient combattu et triomphé avec César. Nous avons encore un éloge de Marius (5) , qui semble avoir été cal-

(1) L’an de Rome 668, 86 avaut l’ère vulgaire.

(2) Sue'tone, Cœsar, c. xi. César fit paroître dans le convoi funebre de Julie sa tante, veue de Marius, l'image de ce chef. Ce fut la première fois que le public la revit après la victoire de Sylla (Plutarque, César, §. 2).

(5) Grüter, p. crtxxxvr , 11.0 5. Le lecteur consultera

que sur l’inscription qu’on lisoit autrefois audessous de la statue qu’on lui avoit érigée , probablement dans le forum d'Auguste. Plutarque parle d’une statue de marbre du même personnage qu’il dit avoir vue à Ravenne (i). Cette particularité fait conjecturer que les images de Marins étoient alors rares dans la capitale. Tl est , en effet , peu vraisemblable que les empereurs romains aient été jaloux de faire revivre les monuments propres à honorer la mémoire d’un factieux qui avoit été le fléau de sa patrie.

Les recueils iconographiques présentent cependant des portraits de Marius : mais les antiquaires qui les proposent n’en établissent l’authenticité que $ur des conjectures vagues , tirées uniquement du caractère rude et sévère de ces têtes (2). Je pense que le portrait de l’ennemi de Sylla , gravé sur une pâte antique de verre, dont je donne ici le dessin sous le n.° 5 de la planche IV , peut être regardé comme un monument unique. Je l’ai vu plu-

avec fruit, sur 1’authenticilé de cet éloge et de quelques autres, l’ouvrage, déjà cite, de M. l’abbé MorceÜi , de Stylo Inscriplionum , 1. I, part. I, c. v, dans le préambule. ( 1 J Vie de Marius, §. 2.

(a) Fabri , Imagines ex Bibliotheca Fulvii Ursini, n.° 88; Tetius, Ædes Barberinae , p. 201; Gronovius, Thés. Antiq. grec-, t. III, fol. 00; De La Chausse, Mus. Ixom., t. II, sect. 11, pl. lvii, édition de 174 63 Bottari, Mus. Capit., t. III, pl. h.

sieurs fois dans le cabinet, de son ancien possesseur (i), et je me suis convaicu que ce morceau est véritablement antique. Le buste de Marins y est gravé de profil : il est revêtu d’une chlamyde militaire. L’inscription tracée autour porte le nom du personnage , C ■ MARIYS- VIT • COS. , Caïus Marins septies consul ; « Caïus Marius , sept fois consul (a). » Le peu de barbe qu’on voit à l’extrémité des joues , et la chevelure qui couvre une partie du front , donnent à cette physionomie une expression austère qui convient très-bien au caractère connu de Marius (3).

(1) C’étoit le pre'lat Joseph Casali; il fit graver un dessin de cette pâte antique au frontispice de l’édition d’un de ses opuscules, qui a pour titre: Leltera su d’unaanlica terra cotta trovata in Palestrina ; Roma, 1 794 ; in- 4*°

(2) Nous avons lu la même phrase, quinquies consul, sur la médaille de Marcellus (voyez le n.° 1 de cette planche). Au reste ce morceau n’est point l’ouvrage d’un artiste contemporain de Marius. Il est probablement du U ou III siècle de l’ère vulgaire, époque où les portraits de ce Romain étoient encore assez connus, ainsi que nous pouvons l’inférer du passage de Plutarque cité dans la noté suivante.

(3) Marius nous est peint par Velleius, hirtus atqua

horridus, «âpre et toute hérissé de poil » (1. U, c. xi). Plutarque observe que la statue de Marius, qu’il avoit vue à Ravenne, représentoit « fort naïvement celte rigueur » et austérité de nature et de mœurs que l’on dit avoir » été en lui » ( Amiot ) : A idlvpv ilKOVO, Ttâw IphspopJvp Tcepllà ridoç oTpv'pvol'i'fli xai TCixpin c rpèrcowav { Marius , 2 ).

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§ i5. Caïus Coelius Caldüs.

Issu d’une famille obscure , et nourri dans le parti de Marins , Coulais Caldus se fraya , par ses talents et par ses principes populaires , Je chemin des honneurs (i). Créé tribun du peuple l’an de Rome 647, 107 ans avant l’ère

chrétienne , il signala sa magistrature par l’accusation qu’il intenta contre C. Popilius , qui étoit patricien , et qui , dans la guerre contre les Cimbres , étant un des lieutenants du consul , avoit signé çette même année une capitulation honteuse avec les Tigurins , peuple helvétique, pour sauver le reste de l’armée, après la défaite et la mort du consul Cassius. Le tribun , prévoyant que le parti du sénat féroit tous ses efforts pour sauver l’accusé , et craignant que les plébéiens qui conservoient toujours un certain respect pour la noblesse , et qui étoient influencés par leurs patrons , n’osassent pas donner leurs suffrages en public pour condamner Popilius , fit porter une loi par laquelle le peuple étoit autorisé à donner ses voix en secret , même dans le jugement des crimes de haute trahison , cas excepté jusques alors par les lois. Popilius , à qui cette mesure ne laissoit aucune espérance de salut , prévint sa condamnation par un exil volontaire (2). Cepen-

(1) Quintus Cicéron, de Velilione Consulatus , §. 5.

(2) Cicéron, de Legilus, I. III, c. xvi ; Orosius , 1. V,

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