C. XV
dant Cœlius Caldus , qui aimoit sa patrie et qui desivoit la prospérité de l’état , se repentit toute sa vie d’avoir obtenu un succès si funeste à la république ( t ). Il ne tarda pas à se convaincre que la liberté des suffrages secrets avoit augmenté l’impudence de la populace, et fourni un moyen plus facile de sacrifier les meilleurs citoyens aux fureurs et aux intrigues des démagogues ; mais , comme le repentir de Cœlius n’influoit point sur sa conduite , sa popularité alla toujours croissant , au point que , l’an g4 avant 1ère vulgaire , il parvint au consulat , et obtint la préférence sur deux patriciens d’un mérite reconnu (2). s
La condamnation de Popilius , qu’il avoit si vivement sollicitée , lui imposoit la loi de signaler sa valeur , lorsque la république lui mettroit les armes à la main ; et , quoique l’histoire se taise sur ses faits militaires , nous avons sur plusieurs monuments numismatiques des preuves certaines de ses succès dans la guerre d’Espagne (5).
(1) Dédit haie quoque judicio ( pcrduellionis ) Cœlius tabellam , doluitque quoad vixit , se ut opprimeret C.Popilium , nocuisse et reipuhlicœ ( Cicéron, loco citalo ). La leçon des éditions les plus anciennes qui présentent le mot doluit au lieu de do cuit , est la seule que le sens autorise: aussi a-t-elle été replacée dans le texte de l’édition d’Ernesti.
(2) Quinlus Cicéron, loco citalo .
(3) On voit gravées sur le champ de ces médailles , à côté de la tête de Cœlius Caldus , des étendards portant
Un descendant de Cœlius Caldus * préposé à la fabrication de la monnoie , y a fait empreindre la tête de ce consul auquel sa famille devoit sa première illustration. La légende ( V PL IV ; n. 4 ) C COEL • C ALI) VS COS , Cdius Cœlius Caldus, consul , fait connoître cette tête. La tablette gravée en arrière de la tête offre les lettres L D ; ce sont les initiales des mots libero , damno , « j’absous , je condamne», qui font allusion aux tablettes portant l’un ou l’autre de ces mots, que Cœlius avoit introduit l’usage de faire distribuer au peuple dans les comices ou assemblées publiques , afin qu’il pût absoudre ou condamner par suffrages secrets les citoyens accusés du crime de haute trahison (i).
La tête du soleil, représentée sur le revers de la médaille, a donné lieu à différentes conjectures (2); la moins invraisemblable, au juge-
Ics lettres initiales HIS , et indiquant l’Espagne, Ilispania; ou les Espagnols , Iiispani; et des enseignes militaires surmontées de la figure d’un sanglier, symbole qu’on reconnoît sur d’autres monuments comme affecte aux peuples de l’Espagne ancienne ( Morellius, Thés, famil., coelia n.° 1 et A: Eckhel , D. N., t. I, q. 176).
(1) De l’usage de ces tablettes, labellœ , les lois romaines sur les suffrages secrets, dëiivèrent l’épithète de tabellariœ.
(2) Morellius, Thés, famil., coelia, n.° 2; Liebe , Gotha N ummaria , p. 26 ; Eckhel, loco cilalo. La légende du revers, CALDVS Ilf AIR-, Caldus , triumvir { préposé a la fabrication des monnoies), désigne le magistrat d,c la même famille qui a fait empreindre la tête du consul
ment d’Eckhel , est celle qui tend à établir que l’image du soleil est à la fois un symbole du ciel et un emblème de la chaleur , et fait allusion au nom de Cœlius et au surnom de Caldus. Je ne serois pas étonné que quelque critique , peu satisfait de cette explication , quoique assez ingénieuse , ne jugeât devoir plutôt regarder la tête rayonuante du soleil comme une allusion aux jeux Apoîlinaires qui avoient lieu à Rome en l’honneur d’Apollon ou du Soleil , lorsque cet astre avoit touché le solstice d’été. On trouve des types , ayant rapport à ces mêmes solennités , sur plusieurs médailles des familles romaines qui tiroient vanité de la pompe ou de la dépense extraordinaire avec' lesquelles ces fêtes avoient été célébrées par quelques-uns de leurs membres. La patère , symbole de sacrifices , et que l’on voit gravée en avant de la tête du Soleil , semble donnée quelque vraisemblance à cette conjecture (i).
Caldus sur ce clenarius d’or, conservé dans le cabinet de S. A. le duc de Saxe-Gotha 7 d’où l’on m’en a fait passer une empreinte. Des denarius d’argent 7 avec les mêmes types , se trouvent dans la plupart des collections.
(i) Les numismatistes ont pris celle patère pour un bouclier: ils n’ont point fait attention à sa forme légèrement concave et enrichie d’ornements en dedans. On voit sur d’autres médailles un véritable bouclier, de forme oblongue, gravé derrière la tête du Soleil. La différence des dimensions entre ces deux emblèmes fait voir plus clairement encore que le plus petit des deux n’est point un bouclier.
§ 14. Lucius Cornélius Sylla.
L’homme qui devoit apprendre à Rome républicaine quelle pouvoit être gouvernée par un monarque , passa la plus grande partie de sa vie sans que ses concitoyens pussent soupçonner ni les changements qu’il feroit subir un jour aux lois et aux institutions de leurs aïeux, ni l’étendue de ses vertus ou de ses vices. L’ame de Sylla étoit grande et extrêmement sensible à la gloire ; de là , tant d’actions éclatantes qui l’élevèrent au plus haut degré dans l’opinion publique ; mais le sentiment qu’il avoit de sa supériorité le portoit à mépriser les autres hommes , et fut la source de cette cruauté froide et réfléchie qui ternit ses grandes qualités , qui fît nager sa patrie dans le sang , et qui a flétri sou nom dans la postérité (1).
Né d’une famille noble , mais presque sans fortune, Sylla fut élevé soigneusement par ses parents : il acquit une instruction étendue et variée , qui le mit en état de s’essayer avec
(1) Plutarque, dans la Vie de Sylla; Appien, dans le premier livie des Guerres civiles; Salluste, dans Jugurtha ; Velltïus, liv. If; Yalere Maxime; Florus, dans Y Histoire , et dans les Epitomes de Tite-Live , sont les principales sources où j’ai puisé les laits que je rapporte dans cet article. Montesquieu a tracé le caractère de Sylla dans son Dialogue de Sylla et d’Eucrale : cet excellent portrait est rehaussé par quelque mélange de beauté idéale»
succès dans plusieurs genres de littérature (i). Son penchant pour les plaisirs et même pour la débauche n’étoit pas un obstacle à ses occupations sérieuses : ceux qui le connoissoient le mieux croyoient voir en lui deux hommes différents (a).
Sa naissance lui inspiroit un ressentiment profond des torts faits par la popularité de Marius à la noblesse et à l’état dont ce factieux renversoit les institutions , et qu’il précipitoit dans l’anarchie. Mais la réputation militaire étant le seul chemin qui conduisît à la puissance , Sylla fit tous ses efforts pour se distinguer à l’armée ; et, à l’âge de trente et un ans , il parvint à être le questeur de Marius dans la guerre de Numidie. Nous avons vu que la captivité du prince numide fut due presque entièrement à l’adresse du questeur romain. Celuici n’eut garde d’en faire honneur à son général , et fit graver sur son cachet ce fait important dont il s’attribuoit publiquement tout le mérite ; Marius s’en effaroucha , et plus encore
. ( i ) S alla . . . literis grcecis aic/ue latinis juxta nique doctissime erudiius , aninio ingenti , cupidus voluplalum , sed gloriœ cupidior (Salluste, Jugurtha , §. g5), Sylla écrivit lui-même les mémoires de sa vie , qui furent continués par Epicadus son affranchi (Suétone, de Jllusir. Grammat., §. 12). Il avoit composé des pièces de théâtre dans le genre de celles qu’on appelloit Atellanc; (Athénée, 1. VI , p. 261 ).
(2) Yalere Maxime, 1. AI , c. jx , n.? G.
lorsqu’à l’insinuation de Sylla , Bocchus , roi de la Mauritanie , qui lui avoit livré Jugurtha , consacra sur le Capitole un groupe de statues qui représentoient cet évènement (i). Le chef de la faction populaire ne put réussir à faire disparoître ce monument des regards du public; et cependant son rival , dont le crédit s’augmentoit de jour en jour , ne cessoit d’avancer dans le chemin des honneurs.
Sylla, lieutenant de Marins dans la guerre contre les Teutons , y avoit fait briller sa valeur. Commandant sous Catulus , dans la guerre
(i) La médaillé que j’ai fait graver sous le n.° 8 représente probablement le type de ce cachet : on y voit Bocchus, roi de Mauritanie, qui, en attitude de suppliant, un genou à terre, et levant dans sa main droite une branche d’olivier, présente à Sylla Jugurtha captif. Celui-ci est dans la même pose que Bocchus; ses mains sont attachées derrière son dos. Le questeur romain, assis et revêtu de la loge , semble accepter le rameau qu’on lui offre comme symbole de paix. De l’autre côté est empreinte là tête de Diane , caractérisée par l’arc et le croissant : c’est Diane Tifatiue , vénérée sur le mont Tifate, près de Capoue. Sylla de retour en Italie, ayant défait dans ces environs une armée du parti contraire , en marqua sa reconnoissance à cette déesse , faisant don à son temple de vastes campagnes et de plusieurs sources d’eaux thermales (Velleius, 1. II, §. 25). La légende de la médaille présente d’un côté le surnom de FAVSTVS, Fauslus , fils de Sylla, et magistrat romain, qui, apiès la mort de son père, fit frapper ce denarius ; on lit de l’autre côté le surnom FELIX, Félix, qui est celui de Sylla lui-même.
Icon. Rom. Yol. I
contre les Cimbres , il y avoit également montré la prévoyance et les talents d’un grand général. Il avoit obtenu la préture ; et l’amitié de Bocchus , qui lui envoya à cette occasion un grand nombre de lions pour les faire périr dans l’arêne , lui avoit concilié de plus en plus la faveur d’une populace féroce et passionnée pour ces spectacles sanglants. La guerre Sociale venoit de s’allumer -, Sylla et Marius y commandèrent j et c’est au premier , presque seul , que le sénat et les anciens citoyens furent redevables du succès de cette lutte longue et opiniâtre. Le consulat lui fut déféré, par les suffrages de tout le peuple , l’an de Rome 666, 88 avant l’ère vulgaire : il étoit alors âgé de quarante-neuf ans.
Sans l’inimitié de Marius , peut-être Sylla , élevé à la première dignité de la république, se seroit-il contenté des lauriers qu’il alloit moissonner dans la guerre d’Asie, et n’auroitil pas songé à changer le gouvernement ; mais son rival lui enleva le commandement de l’armée dans la guerre contre Mithridate , et ses moyens pour l’obtenir furent la sédition , la violence et le meurtre. Le consul eut recours à la force -, il sut mettre l’armée dans ses intérêts , et , le premier des Romains , il marcha contre Rome , la prit , et proscrivit douze des citoyens les plus séditieux, du nombre desquels étoit Marius.
Le vainqueur jeta à la hâte quelques-uns
des fondements de la réforme qu’il méditoit ; mais , jaloux de surpasser par la gloire de ses exploits celle que Marius s’étoit acquise à la guerre , il se pressa de passer la mer. Sylla , en quittant Rome et le consulat , partit revêtu de l’autorité de proconsul ; mais il n’avoit pu réussir à s’assurer ni de la plus grande partie des citoyens , ni même des magistrats qui lui succédoient. L’un des consuls , Octavius , étoit de son parti j mais Cinna, l’autre consul, étoit du parti contraire , et favorisoit l’anarchie et la révolte. Bientôt l’ordre établi par Sx lia est renversé ; Marius est rappelé ; les amis du proconsul sont massacrées 5 sa femme et ses enfants parviennent à peine à s’échapper et à s’enfuir dans la Grèce , et il est lui-même déclaré ennemi de la république. Cependant S^lla ne songe qu’à vaincre l’ennemi de Rome : ses actions militaires sont au nombre des plus brillantes qu’on admire dans l’histoire romaine. Il lutte à la fois contre la supériorité du nombre des ennemis , contre le découragement et l’indiscipline de ses propres soldats, contre la disette de tous les moyens : il fait des pro-
diges : les armées de Mithridate sont détruites à Chéronée et à Orchoménos ; Athènes et le Pirée ont opposé une vaine résistance ; l’ennemi consterné offre au vainqueur une paix honorable et des secours pour soutenir la guerre civile. Sylla les refuse ; il exige que Mithridate souscrive à des conditions si dures ,
que Rome , quand elle n’auroit pas été agitée par des discordes intestines , eût à peine osé les lui imposer (i). Sylîa trouve en Asie des Romains qu’il croyoit avoir à combattre ,• son nom et sa gloire les avoient gagnés d’avance à son parti : il aborde en Italie , et ne se voit pas moins inférieur en forces au parti contraire qu’il l’avoit été à Mithridate. Mais la haine que la faction dominante à Rome s’étoit attirée rassemble autour de lui la partie la plus saine de l’état j les armées de l’ennemi passent sous ses enseignes. Sylla , vainqueur du jeune Marius , livre , sous les murs de Rome , la plus sanglante peut-être de toutes les batailles où il se soit trouvé. Telesinus, chef samnite , en se rangeant dans le parti de Marius, s’étoit flatté
(1) Sylla, ayant accordé à Mithridate, qui demandoit la paix, une entrevue sur les côtes de la Troade, ne se laissa toucher la main que lorsque celui-ci l’eut assuré qu’il acceptoit toutes les conditions qu’on lui avoit imposées. La médaille gravée sous le n.° g est un monument de cette entrevue, que les numismatistes n’avoient point encore reconnu : on y voit le proconsul descendu de son vaisseau, le parazonhim , ou épée de commandant , dans sa main gauche, tendant l’autre au roi Mithridate qui la lui serre. Ce prince a la tête ceinte d’un diadème : la pique dont il est armé a la pointe en arrière , pour indiquer qu’il ne se présente pas en ennemi. La légende, SYLLA. IMP-, Sulla imperalor , « Sylla empereur (ou » général en chef ) » , prouve que celte monnoie a été frappée par son autorité. Le type de l’autre côté est le buste de Minerve, ou plutôt celui de Rome couronnée par la Victoire.
de venger sa patrie par la ruine de Rome -, il combattoit près des portes en désespéré ; la troupe qu’il commandoit étoit formée de vieux soldats , restes redoutables de la guerre Sociale. La fortune de cette journée fut longtemps en balance ; enfin elle se décida pour Sylla, qui fut tellement enivré de son bonheur , qu’il prit dans ses actes publics le surnom d 'Heureux.
» Heureux, en effet, Sylla, s’écrie un his- » torien romain , s’il avoit cessé de vivre au » moment où il cessa de combattre et de » vaincre (i)! » Le proconsul, assuré par ses actions et par ses succès de l’immortalité de son nom , ne songea plus qu’à signaler sa reconnoissance envers ses amis , et à se venger de ses ennemis. En satisfaisant ces deux passions de son ame , il crut réussir plus facilement à établir cette constitution aristocratique qui étoit l’objet de tous ses vœux , et que les excès de Marins et de sa faction avoient fait desirer à un grand nombre de bons citoyens. Le sang des ennemis de son parti devoit la cimenter , et des torrents de sang coulèrent dans Rome. On commença par le carnage des soldats qui s’étoient rendus prisonniers ; c’étoit le reste des troupes de Telesinus et des esclaves affranchis par Marius et Cinna. Bientôt les personnages les plus considérables qui avoient
(i) Velleïus Paterculus, liv. H, §. 27.
favorisé le parti de Marius furent immolés. La terreur étoit répandue dans tous les ordres de l’état. Quelqu’un ayant demandé à Sylla quel seroit le terme de ses vengeances , il répondit froidement qu’il l’ignoroit lui-même. Cependant ce fut alors qu’il fit afficher sur la place publique une table de proscription , premier exeniple que l’histoire nous présente de cette mesure terrible et cruelle. Un grand nombre de sénateurs et de chevaliers romains , y ayant trouvé leurs noms (2) , essayèrent de s’enfuir -, leurs tètes furent mises à prix , et leurs biens confisqués: quiconque les auroit recélés , même parmi leurs amis ou leurs parents , eût été compris dans la proscription. Leurs fils et leurs descendants furent déclarés incapables d’exercer aucune magistrature. L’insouciance de Sylla sur les abus qui augmentoient prodigieusement les ravages de cette loi cruelle et le nombre des victimes furent une nouvelle preuve de son mépris pour les hommes , et de sa cruauté. Il permit à ses partisans d’inscrire sur la liste fatale les noms des leurs ennemis particuliers, ou même des personnes dont ils convoitoient les richesses. Ce fléau se propagea par toute l’Italie ; tout prétexte fut bon pour faire proscrire un riche ou un citoyen quelconque qui
(i) Appien , 1. I, Civil, $. io3 , compte quatre-vingtdix sénateurs proscrits , parmi lesquels quinze consulaires -$ et deux mille six cents chevalrers.
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avoit un ennemi. Des villes entières furent enveloppées dans la proscription ; elles perdirent leurs propriétés et leurs privilèges , ou payèrent des sommes considérables. Les biens confisqués furent mis à l’enchère , ou distribués par Syila à ses soldats, à ses amis, à ses flatteurs , aux compagnons de ses débauches. Il se fit nommer dictateur pour un temps illimité (1).
Quand il fut revêtu de cette magistrature toute puissante , il fit adopter un grand nombre de lois , dont la plupart concernoient le droit public et la justice criminelle. Ces lois changèrent la constitution de l’état. Les comices ne furent plus convoqués que par centuries , et les propriétaires y eurent presque toute l’influence. Les lois durent être approuvées par le sénat avant d’être présentées à la sanction du peuple. On interdit à ses tribuns l’espérance de parvenir à aucune autre magistrature ; ils n’eurent plus la faculté ni de haranguer le peuple, ni de proposer des lois. Les tribunaux ne furent formés que de sénateurs ; les magistratures ne pouvoient être demandées que suivant un certain ordre. Des lois de majesté prévenoient les abus d’autorité dont les gouverneurs des provinces et les commandants des armées pouvoient se rendre coupables ; elles foudroyoient les séditieux et
(i) L’an de Rome 671 , 83 avant l’èie chrétienne.
même les calomniateurs (i). De nouvelles lois criminelles furent portées contre le crime de faux , le meurtre et l’empoisonnement -, elles en atteignoient les complices , et étoient sévères sans être cruelles (2).
(■) Montesquieu a censure' ces lois de majesté, ou de lese-majesté , comme si elles eussent e'té tyranniques ( Esprit des lois, 1. XI , c. xvi ). Je soupçonne qu’il a été trompe', ainsi que Sigonius ( de Judiciis , I. Il, c. xxix), par une fausse leçon du passage suivant de Cicéron ( Epist. ad famil., 1. III, ep. 11): Verumiamen est majestas , et sic Sflla voluit , ne in quemvis impune declamare liceret. Cet article de la loi regardoit les accusations calomnieuses- Dans quelques éditions , on lit moins correctement , suivant l’ opinion des meilleurs critiques : Ut in quemvis impune declamare liceret. De ce passage , ainsi corrompu , l’auteur de YEsprit des lois a inféré que » Sy lia apprit aux Césars qu’il ne falloit point punir les » calomniateurs ». Les lois de majesté, portées par le dictateur, celles mêmes que l’auteur cite dans la note sur ce chapitre, n’ont pour but que le maintien du bon oi> dre dans ce qui concerne le commandement des armées: elles défendent aux gouverneurs des provinces de détourner les forces militaires qui leur sont confiées des entreprises auxquelles elles ont été destinées par la république; elles condamnent le général qui s’attribue la propriété particulière des captifs faits à la guerre , et les rançonne à son profit ; elles sont sévères contre ceux qui excitent les troupes à la désertion ou à la révolte; mais rien d’odieux ni de tyrannique n’est établi par ces lois.
(2) Les lois Cornéliennes ont été jugées trop sévèrement par le même philosophe ( Esprit des lois, liv. VI, c. xv ) , qui reconnoît cependant que presque toutes ces lois ne portoient que F interdiction de l’eau et du feu ; mais il prétend que, par elles, r< Sylla lendit des pièges,
Le dictateur laissa élire des consuls (i), et réunit lui-même la dignité annuelle du consulat à la puissance extraordinaire de la dictature.
Quel fut l’étonnement du monde romain lorsque Sylla , après quatre années de domi-
» sema des épines, ouvrit des abîmes sur le chemin de » tous les citovens »; et que, « qualifiant une infinité » d’actions du nom de meurtre , il trouva partout des » meurtriers ». Si nous examinons ce qui reste de celle législation dans les collections des lois qui nous sont parvenues , nous n’y trouverons que des dispositions très-sages. Si l’homme qui se présente avec des armes dans les assemblées publiques est qualifié non de meurtrier, mais de sicaire, l’histoire romaine de celte époque nous prouve à chaque page la nécessité d’une pareille mesure ; et il suffit de parcourir les plaidoyers de Cicéron pour reconnoître jusqu’à quel point l’impunité presque entière des crimes, dont jouissoient les citoyens romains, avoit multiplié l’assassinat et l’empoisonnement, et pour avouer que la fréquence et la facilité de ces crimes solliciloient une législation encore plus sévère. En général celle de Sylla, tant pour les innovations politiques que pour celles qu’il introduisit dans le code pénal , auroit pu conserver la république romaine et les citoyens dans un état d’ordre et de tranquillité assez, durable, si l’exemple du dictateur n’avoit enflammé l’ambition de tous les généraux, et si l’excessive corruption des membres du sénat leur eût permis de montrer plus de zèle , ou du moins plus de respect, pour l’autorité d’un corps auquel ils appartenoient , et que les lois de Sylla avoienl rendu le véritable souverain de l’empire romain. Le même Montesquieu, dans ses Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains , c. xt , rend plus de justice à cette législation.
(i) L’an de Rome 6^4; 80 avant l’ère chrétienne.
nation , se démit lui-même de cette magistrature (i), parut sur la place publique seul comme un simple particulier , et , coupable de tant de meurtres, s’offrit à en rendre raison à qui voudroit l’accuser ! Mais le sénat qu’il avoit mis à la tête des affaires , mais cent vingt mille soldats devenus par lui les nouveaux propriétaires des plus belles terres de l’Italie , mais dix mille Cornéliens choisis parmi les esclaves des proscrits , et devenus par ses bienfaits citoyens de Rome , le garantissoient contre toute tentative de la part de ses ennemis , auxquels son nom seul et sa vue inspiroient l’effroi (2).
Sylla ne fut pas dans le cas de ces hommes qui , après avoir abdiqué l’autorité suprême et laissé passer de leur vivant la puissance en d’autres mains, ont terminé leur carrière dans la dépendance. Sylla avoit renoncé aux détails du gouvernement et aux travaux ordinaires de l’administration -, mais , quoiqu’il ne parût être qu’un simple citoyen , il s’étoit réservé le pouvoir suprême. « C’est de lui seul », disoit en public Lépidus , l’un des consuls qui furent élus après sou abdication , « c’est de lui seul » que dépendent les lois , les tribunaux , les
(1) A la fin de l’année suivante , 79 avant l’ère chrétienne.
(2) A[> pien, Civil,, 1. I, §. 104. Il faut voir dans le même historien, loco citato , §. io6; comment le corps seul de Sylla, quand on le portoit au tombeau, e'pouvauloit encore les citoyens du parti contraire.
» trésors de l’état : il dispose des provinces et » des royaumes ; il décide de la vie et de la » mort des citoyens (i)».
Après avoir consacré à Hercule la dixième partie de ses biens (2), il employa à donner pendant plusieurs jours , à tout le peuple, des banquets où régnoit une magnificence sans égale. Ayant , dans ces entrefaits , perdu sa femme Metella , dont il avoit des enfants , il célébra de nouvelles noces avec Valeria, qui étoit issue de la noble famille des Messalla , et qui lui donna une fille posthume j car Sylla 11e survécut pas long-temps à ce mariage. Retiré dans ses maisons de plaisance de Tibur , de Préneste et de Cumes , où il donnoit la plus grande partie de son temps aux plaisirs, et le reste à des affaires dont il aimoit à s’occuper lui-même, et à la composition de ses propres mémoires , il mourut subitement , dans un accès de colère , au moment où il faisoit mettre à mort, sans aucune espèce de jugement, un
(1) Loges , judicia , ærarium , provin ciæ , reges , pcnes union ; denkjue necis civium et vitce licemia ( Salluste , Fragm. , 1. I, Histor. ). Ceux qui voudroieut atténuer l’autorité de ce passage , dans la persuasion que ces discours ont été composes par l’historien , peuvent faire attention que Sailuste a été lui-même témoin de la dictature, de l’abdicatiou et de la mort de Sylla.
(2) C’est à cette action religieuse de son père que se rapportent les types des médailles frappées par Faustus , qui présentent la tête d’Hercule.
citoyen romain , premier magistrat de Cumes , à cause de sa négligence à ramasser de l’argent qui devoit servir à la réédification du temple de Jupiter, sur le Capitole (i). Sylla se proposoit de consacrer lui-même ce monument, et il n’attendoit peut-être que cette occasion pour se revêtir de nouveau de quelque magistrature suprême. Quoique je n’ignore pas que la plupart des écrivains le font mourir d’une maladie pédiculaire , le récit que j’ai adopté me semble beaucoup plus probable (2).
Tous les ordres de l’état prirent part à la célébration des funérailles du réformateur de la république j son corps, contre l’usage de sa famille (5), fut brûlé dans le champ de Mars, où on lui éleva un tombeau dans lequel ses
(1) Plutarque, Vie de Sjlla -, Valere Maxime, 1. IX , c. ni , n.° 8.
(2) On voit dans la note précédente la diversité' des traditions: mais la maladie pe'diculaire de Sylla, que Valere Maxime ignoroit , et qui se trouve déjà dans Pline ( 1. VU, §■ 44)? n’est probablement qu’un conte invente' par la haine du parti contraire , et suggéré par l’apologue plein d’inhumanité, que Sylla lui-même n’avoit point hésité à débiter dans l’assemblée du peuple réuni pour l’élection des consuls ( Appien , Civil., 1. I , §. 101 ).
(5) Les Cornéliens patriciens avoient , jusqu’à celte époque, suivi l’ancien usage d’ensevelir les corps, et non de les brûler. Sylla voulut que le sien fût consumé sur le bûcher: on prétend qu’ayant fait disperser les restes de Marius, il craignoit que les siens ne fussent traités de même (Cicéron, de Leg.} 1. IL, c. xxu; Pline, 1. A7II ,
cendres furent déposées. Cette distinction lui fut accordée comme à un citoyen qui l’avoit méritée par des services extraordinaires rendus à la république : « Le monde , dit Séneque , » est encore incertain du jugement qu’on doit x porter sur Sylla. Quelques-uns ont regardé x son bonheur comme le crime des dieux ; » mais ses ennemis même doivent convenir x qu’il a pris justement les armes contre sa x patrie , et qu’il à bien mérité d’elle lorsqu’il » les a déposées (i). »
On avoit dans l’antiquité un assez grand nombre de statues de Sylla, (n. io). Plutarque en avoit vu plusieurs (2), outre la statue équestre de bronze doré qu’on lui avoit élevée, et qui étoit la première de ce genre que jusques à l’époque de sa dictature on eût décernée à un Romain vivant (3). Après la bataille
(1) Séneque , de Consolalione ad Mavciam , c. xii : Deorum cnmen erat Sylla tain felix. Sed islud inter res nondum judicatas habeatur , cjualis Sylla fuerit y etiam inimici fatebuntur bene ilium arma sumpsisse , bene posuisse .
(2) Plutarque , Sylla, §. 2 et 6.
(3) Cicéron j Philippica IX, §. 6. J’ai fait graver sous le n.1 2 3' 10 une médaille d’or très-rare. La statue équestre du dictateur en est le type. Sylla est représenté en habit civil. La légende, L- SVLL- FELI • DIC • Lucio Sullae Felici Dictaton « Au dictateur Lucius Sylla l'Heureux , o indique le personnage à l’honneur duquel ce denarius d or a été frappé par ordre du questeur Aulus Manlius, fils d Aùlus, dont le nom se lit sur l’autre côté de la médaille, qui a pour type la tête de Minerve ou de Home.
de Pharsale , quelques-unes de ses statues voient 4té abattues ; mais César les fit relever (i).
Nous ne connoissons aujourd’hui d’autres portraits authentiques de Sylla que ceux qui sont empreints sur les monnoies d’argent frappées par un Quintus Pompeïus Rufus, son petit-fils (2). Quelques-unes sont d’ un assez beau travail ; de ce nombre est celle dont je donne le dessin sous le n.° 5 delà planche IV. La légende SYLLA COS- , Sylla , consul , ne laisse aucun doute sur la tête qu’on y voit gravée d’un coté (5). Nous appliquerons à cette tête de Sylla la remarque faite par Plutarque sur les
(1) Suëione, Cœsar, c. rxxv ; Plutarque , César, §. 734; Dion, I. XLIII, §. 49.
(2) Ou ne peut pas regarder comme un portrait authentique de Sylla, ni un buste de marbre qui existe à Rome dans le palais Barberini , ni un autre buste de bronze trouvé à Herculanum. La seule raison qui a fait donner au premier cette dénomination, c’est qu’il faisoit le pendant d’un prétendu portrait de Marins; et il a suffi pour Ta donner au second qu’il eût une ombie de ressemblance avec le premier. Voyez Tetius , Ædes Barlerinœ , p. 199; Brorizi d’ErcoIano , t. ï, pl. xli et xui ; De La Ch ausse , Mus. Rom., sect. n, pl. lvi ; Mus. Florent., x. ni, pi . lxxxii. On avoit donné aussi légèrement les noms de Marius et de Sylla à deux statues que nous avons reconnues pour celles de Ménandre et de Posidippe. Voyez Y Iconographie grecque, pl. vi, et le Museo Vio - ClementinO , t. III, pl. xv et xvi.
(5) Morellius, Thés, famil. , corneua, pl. tv, n.Q
statues de ce dictateur (i); savoir, que ses traits y étoient bien exprimés -, mais qu’ en les voyant , on ne pouvoit se former aucune idée de l’air terrible que donnoient à cet homme extraordinaire son teint couperosé et 1’ éclat de ses jeux jaunâtres. Le biographe semble n’ avoir jamais vu aucuns portraits du dictateur exécutés en peinture.
§ i5. Quintus P ompeïus Rufus.
Le consulat, cet objet suprême des vœux et des espérances d’un ambitieux , ce prix du mérite le plus éminent , obtenu par Quintus Pompeïus Rufus , fut l’avant-coureur de ses revers et de sa perte. Ce plébéien , issu d’une famille ennoblie par Jés dighités , avoit suivi , ainsi que son père, dans les magistratures, le parti du sénat et de la noblesse (2). Elevé au consulat l’an 666 de Rome, 88 ans avant l’ère vulgaire, et devenu collègue de Sylla , il se
(1) Sj-Ua , §. 6.
(2) Nous apprenons d’Orosius, liv. V, c. vin et xvii ) que Q. Pompeius Rufus, père de celui qui fut consul, avoit e'te' liibuti du peuple l’an de Rome 622 ( i32 ans avant l’ère vulgaire) , et que son fils le fut l’an 655 ) 99 ans avant la même ère ) ; que le premier s’etoit de'clate' contre les Gracques , et le second en faveur de Melellus qu’il tâcha de rappeler de l’exil , et que ce fut l’opposition de ses collègues qui fit dilfe’rer ce rappel à l’anne'e suivante.
vit en Lutte aux manœvres séditieuses de Ma» rius et du tribun Sulpicius , entièrement dévouvé à ce chef de parti. Les deux consuls, pour rendre vaines les mesures anarchiques du tribun , eurent recours à un moyen que la religion romaine mettoit à leur disposition : ils proclamèrent des jéries , pendant lesquelles les lois ne permettoient pas de traiter les affaires publiques. Le ressentiment et la violence de Sulpicius soulevèrent contre cet obstacle une populace furieuse, qui courut aux armes. Le fils de Pompeïus Rufus, jeune homme qui étoit gendre de Sylla , périt dans le tumulte. Sylla lui-même dut son salut à la suppression des fériés, qu’il prononça ; et Rufus son collègue eut beaucoup de peine à s’évader. Quand , par la suite , Sylla marcha sur Rome pour venger ses injuries , et pour y rétablir l’ordre , Rufus se joignit à lui , et par son accession donna une apparence légale à l’attaque diri gée par son collègue. On a vu que Sylla eut l’avantage ; que Marius fut proscrit , Sulpicius massacré , et que les affaires furent arrangées au gré du vainqueur. Mais Sylla sortant du consulat se rendit en Asie avec son armée, et Pompeïus Rufus resta en Italie, sairs aucune magistrature , exposé à la vengeance d’un parti nombreux et mal comprimé. Le sénat voulant le mettre en sûreté , lui donna le commandement d’une armée qu’on laissoit en Italie pour y éteindre les dernières étincelles
de la guerre Sociale: mais cette armée avoit pour chef un consulaire qui n’éloit pas disposé à céder son commandement. Pompeïus Strabon, c’éloit le nom de ce général , feignant d’uhéir au décret du sénat , se retira du camp, où, le jour suivant, des soldats sé'ditieux et ardents à le servir massacrèrent le nouveau proconsul qui les haranguoit pour la première fois; et aussitôt après Strabon reprit le commandement (i).
Ce fils de Pompeïus Piufus ( n. 5), qui périt à Rome dans le soulèvement du peuple contre les consuls , avoit eu de la fille de Sylla un fils qui prit les mêmes noms que son père et son aïeul, et parvint par la suite à des magistratures dans l’exercice desquelles il ne régla pas toujours sa conduite sur celle de ses ancêtres (2). Préposé à la fabrication des monnoies, il en fit frapper plusieurs sur lesquelles il consacra leur
(1) Àppien , Civil., §. 63; et Plutarque, dans la Vie de Sylla, sont les principaux garants de ce que je viens d’avancer dans cel article.
(2) Il fut tribun du peuple l’an de Rome 701 ( 55 ans avant l’ère vulgaire ). II se conduisit en homme séditieux et turbulent, au point que, maigre sa magistrature, il fut conduit en prison par ordre du sénat; et ayant été mis en liberté, peu de temps après il profila de l’occasion de la mort de Clodius pour exciter de nouveau à la sédition et au désordre une populace effrénée qui finit par brûler la salle des assemblées du sénat. L’année suivante , il fut condamné pour cette conduite comme incendiaire (Dion, 1. XL, §. 45, 49 et 55).
Icon . Rom. Y oî. JL o
mémoire. Le denarius, dont le dessin est gravé au n. 5 de cette planche , présente d’un côté la tête de Sylla, que nous avons décrite à l’article précédent ; et au revers celle de Quintus Pompeïus Rufus, désigné par la légende, RYFYS COS*, Rufus , consul. La suite de cette légende Q’POM-RYFI, Çuinti Pompei Rufi , indique le magistrat qui a fait empreindre sur cette monnoie les têtes de Sylla et de Rufus ; le premier étoit son aïeul maternel, et le second son aïeul paternel.
§ 16. Lucius Cornélius, Prêteur.
Ce que nous connoissons de ce préteur romain, ainsi que son portrait, dont le dessin est gravé sous le n. 6 de la planche 1Y, est dû uniquement à la découverte d’un buste en marbre, faite dans le XYI siècle à Tivoli , l’ancienne Tibur.
Dans l’enceinte de celle ville, et précisément à l’endroit où l’on croit qu’étoit situé le palais public du muuicipe , une fouille rendit au jour ce buste que nous avons sous les yeux. Un anneau, ou plutôt une belière de bronze étoit insérée dans le derrière du cou, et avoit servi à sceller dans le mur d’une ancienne salle cet ouvrage de sculpture , tout près duquel on trouva une tablette de bronze qui , suivant toute apparence, faisoit partie du même monument (i).
(i) Voyez Fabri 7 Imag. ex Bibïïoth. Fuhii Ursini .
L’inscription qui est gravée sur cette tablette, et dont je donne la copie et la traduction dans la note au bas de la page (i), présentoit la ré-
n.°48, p. 28 ; Volpi , Vêtus Latium , t. X, p. 58 et suiv., liv. XVIII, c. II j MM. Cabrai et del Re , delle Ville di Tivoli -, p. 5 et suiv., ont cru que les ruines des anciens édifices , dans lesquelles e'toient ensevelis les monuments dont il s’agit, appartenoienl au forum de Tibur; mais qui ne sait que les salles des assemblées du corps municipal et les autres édifices publics étoierit placés ordinairement près des forum ?
(i) Voici la copie exacte de l’inscription telle que je l’ai prise moi-même, en 1790, sur la labletle de bronze que je retrouvai parmi les restes du cabinet des princes Barberini , à Rome:
L • CORNELIVS • CN • F • PR • SEN • CON . A . D • III • NONAS • MAIAS • SVB • AEDE • KASTORVS — SCR • ADF • A • MANLIVS • A • F • SEX • IVLIVS • L • POSTVMIVS • S • F — QVOD • TEIRVRTES ■ VF* QVIBVSQVE • DE • REBVS • VOS • PVRGAVISTIS • EA* S EN AT VS — ANIMVM . ADVORTIT . ITA . VTEI • AEQVOM • F VIT • NOSQ VE • EA • ITA • AVDIVERAMVS- VT • VOS • DEIXSISTIS • VOBEIS • NONTIATA • ESSE • EA • NOS • ANIMVM • NOSTRVM — NON • IN • DOV- CEBAMVS • ITA • FACTA • ESSE • PROPTER • EA - QVOD * SC IB AM VS — E A • VOS • MER1TO • NOSTRO • FACERE • NON • POTVISSE • NEQVE • VOS • DIGNOS • ESSE — QVEI • FACERETIS * NEQVE • ID • VOBEIS • NEQVE * BEI • POP LIC AE • VOSTRAE — OITILE ESSE • FA- CERE • ET • POSTQVAM • VOST1U • VERBA • SENA- TVS • AVDIVIT — TANTO • MAGIS • ANIMVM • NO- STRVM • INDOVCIMVS • ITA • VTEI • ANTE — AR- BITRABAMVR • DE • IEIS • REBVS • AF • VOBIS • PEC- CATVM • NON • ESSE — QVONQVE • DE • EIEIS • REBVS • SENAT VE I • PVRGATI • ESTIS • CREDIMVS *
ponse que le sénat, consulté par fe préteur Lucius Cornélius, fils de Cnéus, avoit faite aux dé-
"VOSQVE — ANIM'VM • V OSTRVM • INBOYCERE • OPORI’ET • ITEM • YOS • POP V LO — ROM AK O • PVRGATOS • FORE-
Lucius Cornélius Cnei filius praeior senatum consuluit , ante client tertiam nonas maias , sub nede Castoris. Scribendo adfuerunt , A ulus Manlius Auli filius , Sex tus Julius , Lucius Postumius Spurii filius. Quod , Tiburtes , verba fecistis , quibusque de rebus vos purgavistis ea senatus animum advertit , ita uii aequum fuit. Nosque ea ita audiveramus ut vos dixistis vobis nuntiata esse. Ea nos animum nostrum non inducebamus ita facta esse , propterea quod scibawus ea vos mérita nostro facere non potuissè , neque vos dignos esse qui faceretis , neque id vobis neque reipublicae vestrae utile esse facere : et postquam vestra verba senatus audivit , tanto magis animum nostrum inclucimus , ita uti ante arbitrabamur 7 de iis rebus a vobis peccalum non esse. Cumque de iis rebus senatui purgali cslis , credimus , vosque animum veslrum inducere oportet , item vos populo roniano purgatos fore-
» Lucius Cornélius, fils de Cneus , préteur, a consulté, » le 5 mai, le sénat ( qui étoit assemblé ) près le temple » de Castor.
» Âulus Maolius, fils d’Aulus ; Sexlns Julius; Lùcius » Postumius, fils de Spurius , ont été présents lorsq’on a » mis par écrit ( le décret qui suit ) :
» Le sénat, citoyens de Tibur , a , comme il étoit juste , » pris en considération ce que vous lui avez exposé, ainsi » que vos justifications.
» Nous aussi nous avions reçu sur ce fait des rapports » conformes à ce qu’on vous avoit annoncé, comme vous » le dites. Nous ne pouvions pas nous persuader que la » chose fût ainsi , parceque nous savions n’avoir point » mérité de vous une telle conduite , et qu’il n’éloit ni ï> de votre dignité, ni de l’ulililé de votre commune, de
putes de Tibur , envoyés à Rome pour justifier leurs concitoyens d’une imputation grave qu’on avoit répandue à leur désavantage , et qui étoit parvenue à la counoissauce du gouvernement. Cette réponse, faite pour calmer les Tiburtins, dont le sénat reconnoît l’innocence , avoit été gravée sur le bronze , et placée dans l’une des
» vous comporter de la sorte. Depuis que le se’nat a en- » tendu ce que vous venez de lui dire , nous nous con- » Armons de plus en plus dans notre première opiuion , » qu’il n’y a eu dans cette affaire aucune faute de votre » part. Et, puisque vous êtes justifie's à cet égard auprès du » sénat, nous pensons ce que vous devez penser aussi, o que vous le serez également auprès du peuple romain. » Ce monument, rare et précieux, a été, pour la première fois, publié dans la grande collection de Gruler , page 499; n-° 12 ; et avec une très-grande exactitude même dans la distribution des lignes. Je n’y ai trouvé d’autres variantes qu’à la ligne 6 la suppression du point placé par la négligence de l’ancien graveur après FIN du mot indoUcebamus , et l’addition du pronom EA. avant le verbe facerelis de la ligne 8. Cependant cette répétition rendoit la phrase moins élégante ; et n®us voyons qu’on n’a pas répété le pronom dans cette phrase semblable qu’on lit dans Se'neque f de Ira , 1. lit , c. xvm ) : Dignus erat Marius qui ilia paleretur , Sylla qui juberet , Catilina qui faceret. M. l’abbé Morcelli a dissipé quelqe.es doutes que le marquis Maffei avoit élevés sur l’authenticité de ce morceau f de Stylo Inscription ., p. 5^8). L’hypothèse de quelques autres antiquaires , qui ont attribué à cette inscription une antiquité trop reculée, a donné naissance à des doutes en apparence mieux fondés , mais qui s’évanouissent d’eux-même d’après les conjectures que je crois plus probables, et que je vais proposer sur l’âge dé f inscription, dans la note suivante,.
salles de la Curia , oit du palais public de leur ville , où l’on avoit aussi consacré un buste , vraisemblablement celui du préteur Cornélius, qui avoit consulté le sénat sur leur demande , et leur en avoit transmis le décret favorable.
Cet acte ne semble point , par le style , être antérieur au VII siècle de Rome; et les considérations que j’ajoute dans les notes me font regarder comme extrêmement probable qu’il a été fait dans le temps de la guerre Sociale (i).
(i) Les antiquaires qui out les premiers examine' ce monument se sont empressés de chercher, dans les fastes, quelque Lucius Cornélius dont le père eût porté le prénom de Cnéus, ou du moins dont le père ne fût point connu par un prénom; lorsqu’ils en ont trouvé quelq’un , ils ont lâché d’expliquer par l’histoire de son temps ce qui avoit pu donner lieu à ce sénatus-consulte , sans considérer si le style de la réponse du sénat, si les personnes qui l’on vu écrire, si les particularités et les faits qui sont indiqués dans l’inscription , ou supposés par les expressions qu’elle présente, pouvoient convenir aux temps et aux circonstances auxquels ils attribuent ce monument. Ainsi on ne doit tenir aucun compte des opinions qui font remonter celte inscription aux années 292, ou 568, ou 3^8 de la fondation de Rome, époque ou Rome n’avoit point encore de prêteurs. Nous ne regardons pas non plus comme étant d’un grand poids l’opinion de Jean Lefebvre , suivant laquelle ce préteur est un Lucius Cornélius Lentulus Lupus, dont le père avoit le prénom de Cnéus, qui fut consul l’an de Rome 598 , et qui, suivant Pigliius, étoit préteur en 594, 160 ans avant l’ère chrétienne. Quand meme on admettroit celte supposition de Pighius, l’histoire romaine ne fournit à celle époque au-
Les Tiburtins, habitants du Latium, et confinant aux Marses révoltés centre Rome dont ils
cun évènement qui ail pu donner lieu à la réponse du sénat et à l’absence des deux consuls. Je pense que le monument que nous examinons est d’un temps encore moins ancien: le style de l'inscription, net et élégant, ne se ressent point de l’antiquité reculée à laquelle on veut l’attribuer. Le petit nombre d’archaïsmes qu’on y rencontre dans l’orthographe sont pour la plupart les mêmes qu’on remarque sur les médailles et les monuments du temps d’Auguste, et ceux qui sont plus rares, tels que KASTORVS pour KASTORIS, et OiTILE pour \TILE, se retrouvent encore sur des monuments du Vil siècle de la fondation de Rome ; par exemple dans la loi Thoria (Gruter, page 2o5 , 2), où on lit MOINICIPŒIS pour MVN1C1P1IS ; et dans une inscription napolitaine ( Gruter , page 207 , col. 2 ) , où l’on trouve AEDEM RONO- R\’S pour AEDEM HONORIS. Ce fait admis, il me paroît presque certain que la réponse du sénat a été rendue aux Tiburtins à l’occasion de la guerre Sociale , l’an de Rome 664 ou 665. Les Tiburtins e'toient voisins des peuples rebelles qui faisoient la guerre à Rome pour être admis à partager tous les droits de ses citoyens : ils se Irouvoient eux-mêmes dans une position pareille , car ils ne jouissoient jusqu’à cette époque que des droits des alliés latins. Ainsi on avoit pu répandre qu’ils favorisoient les rebelles , et on l’a pu soupçonner à Rome. Les consuls avoient quitté Rome pour se mettre à la tête des armées, et, dans cette circonstance, un préteur a pu , à leur défaut, assembler le sénat. Nous ignorons les noms des préteurs de ces années: ainsi il est d’autant plus probable qu’un Lucius Cornélius, fils de Cnéus , a pu exercer cette magistrature , qu’il est certain qu’il y avoit alors à Rome des Cornéliens qu’on pouvoit désigner de cette manière. Les noms d 'Aulus Manlius, fils d’Aulus, de Sexlus Julius, et de Lucius Postumius , fils de Spurius , désignent
demandoient , les armes à la main, à être reçu citoyens , ont pu être accusés de favoriser ces rebelles. Le préteur Cornélius , daus l’absence des consuls qui étoient à la tête des armées, avoit sans doute réuni le sénat pour entendre les députés des Tiburtins, et examiner leur justification.
A quelle branche de la famille Cornélienne appartenoit ce préteur , qui n’est désigné daus l’inscription par aucun surnom , et à qui la ville de Tibur avoit cru devoir donner des marques durables de sa reeonnoissance ? il est maintenant impossible de le découvrir , à moins que quelque nouveau monument ne vienne nous éclairer sur ce point d’histoire (i).
de même des personnages de celle époque dans Salluste. ( Jugurlha , c. lxxxvi et xc ) , dans les fastes, et dans les légendes des rnonnoies de ce temps ( voyez les Annales de Pighius, et la D. N. d’Echkel , t. V, p. 5-y , 188, 189, 190, 228, et 288): enfin il est certain que Tibur garda dans cette circonstance difficile sa fidélité envers le peuple romain, puisqu’elle devint municipe , et obtint pour ses habitants, à la fin de la guerre Sociale, tous les droits des citoyens romains ( Appien , Civil. , 1. I, §. 65). Ces considérations semblent presque prouver que la véritable époque du sénatus-consulte dont il s’agit est celle de la guerre Sociale ou des Marses.
(1) Les prénoms de Lucius et de Cnéus étoient usités l’un et l’autre dans la famille Cornelia : mais on peut observer encore que ces noms s’alternoient ordinairement dans la branche des Cornélius Sisenna. Le célèbre historien de la guerre Sociale et de celle de Marins et Sylla e'roit un Lucius Cornélius Sisenna , et probablement il
§ l'j. Antius Restio.
Ce magistrat , peu de temps après la dictature
de la table, et même faire cesser l’usage où étoient les candidats ambitieux qui briguoient les
pour s’assurer des suffrages (i). On ne sait de quelle magistrature Restio étoit revêtu lorsqu’il proposa celte loi (2): il est vraisemblable qu’il
étoit fils ou neveu d’uu Cuéus Cornélius (voyez Vossius, de Hislor. latin., 1. I, c. x, et les médailles des Cornélius Sisenna dans le Trésor de Morellius). Il ne seroic pas impossible non plus que ce Lucius Cornélius, préteur, n’eût eu aucun surnom. Nous voyons, dans les Oraisons de Cicéron, des Quinctius, des Roscius , des Rabirius , qui n’en avoient pas.
Mais une observation encore moins étrangère à des recherches iconographiques est que l’opinion de ceux qui regardent ce buste comme un portrait du préteur Lucius Cornélius, n’est appuyée que sur une simple probabilité; car, quoiqu’on ne puisse guère douter que ce monument n’ait été érigé à un bienfaiteur du municipe deTibur, la seule proximité du buste et de la tablette qui nous donne le nom de ce préteur, et nous fait connoître ses titres à la reconuoissance des Tiburtins , ne forme point une preuve convaincante que ce buste le représeutoit.
(1) Aulugelle, N. A . , 1. II, c. xxiv ; Macrobe, Saturnal. , 1. II , c. xiii.
(2) On a trop légèrement supposé qu’il étoit tribun du peuple. Suivant les lois de Sylla , les tribuns du peuple ne pouvoient plus proposer des lois (Florus, Epitome
avoit porté une loi somptuaire , par la- :royoit pouvoir mettre un frein au luxe
magistratures , de donner des repas
étoit édile ou préteur. Quoi qu’il en soit, îa loi Antia étoit à peine sanctionnée qu’elle fut oubliée. Si elle étoit appropriée au genre de vie modeste auquel le nouvel ordre établi par Sylla sembloit devoir assujétir les grands et les riches, elle n’étoit point d’accord avec la licence et la corruption qui, à cette époque, avoient gagné tous les ordres de la république. Le sévère législateur fut obligé de se condamner lui-même à ne plus accepter aucun repas, pour n’être pas témoin des infractions journalières qu’on faisoit à la loi qu’il avoit portée.
Un autre Antius Restio , qui étoit probablement fils du précédent, fit frapper, pendant sa magistrature , des monnoies sur lesquelles étoit empreinte la tête de son père. J’en ai fait graver une sous le n. 7 de la planche IV (1). La légende , RESTIO , désigne la tête de Itestio père: l’air de son visage et son âge avancé s’accordent très-bien avec ce que l’on sait de l’austérité de ses mœurs antiques. Hercule vainqueur est représenté sur le revers : le demi-dieu porte un trophée dans sa main gauche enveloppée d’une peau de lion , et une massue dans la
Ilist. T. Livü, 1. LXXXIX). Celte autorité leur fut rendue par la suite. De ce fait supposé on infe'roit que les Autius étoient plébéiens, conséquence aussi peu fondée que fa prémise.
(1) Morellius, Thés, fatnih } aswa , n.® 1.
droite (i). La légende , C • ANTI • C • F- , Caius Antius, fils de Caius, présente le nom du magistrat qui a fait frapper ce denarius. Si ce magistrat étoit , comme il semble probable , le fils du législateur, on peut dire qu’il ne dégénéroit pas des vertus paternelles. Cicéron , dans ses lettres à Atticus, loue la noble franchise de ce sénateur (2) : peu s’en fallut qu’elle ne lui coulât la vie. Lorsqu’il fut proscrit par les triumvirs , il ne fut sauvé que par la généreuse fidélité d’un dé- -ses esclaves qu’il venoit de maltraiter (3).
(1) On peut croire que l’un des Antius avoit , pendant son ed il i té 7 fait restaurer l’autel d’Hercule , qu’on appeloit ara maxima. C’est l’opinion de quelques antiquaires qui ont tâche’ de la rendre probable par les types d’une autre médaille de lu famille Antia (Eckhel, D. N., t. VI, p. j 39).
Il ne seroit point non plus sans vraisemblance qu’à une époque où les Marnilius prétendoient descendre d’Ulysse , les Jules d’Enée, les Antoines d’Hercule , les Antius voulussent rattacher leur origine à la race de ces héros divinisé, dont l’un des nombreux enfants portoit , dans la mythologie, le nom d ' Antiade ( Apollodore, 1. II, c. vu, o.° 8.)
(2) Ep. ad Allie-, 1. IV, ep. xvi.
(5) Il l’avoit stigmatisé. L’esclave , qui avoit peut-être mérité ce traitement , n’en voulut point à son maître. Il le suivit dans sa fuite à la campagne, où, informé de l’approche des satellites, il tua un malheureux vieillard ( esclave peut-être ) qui se trouva sous sa main , lui coupa la tête, et fit croire aux sicaires que c’étoit celle de sou maître qui étoit à peu près du même âge. Antins se
§ ï8. Pompée.
Elevé dans les camps de Strabon son père , Pompée fit ses premières armes dans la guerre Sociale, ou il apprit de ce général l’art de commander les armées j mais il ne dut qu’à luimême l’apprentissage d’un art encore plus rare , et que son père avoit négligé , celui de se faire aimer de ses compagnons d’armes (t). A la mort de Strabon , son fils se vit exposé à des persécutions , auxquelles il échappa , protégé par la bienveillance et l’estime de ses concitoyens qu’il avoit déjà su se concilier (2). Pompée n’étoit âgé
sauva en Sicile (Valere Maxime, 1. VI, c. vin, n.° 7; Appien, Cm/., 1. IV, §. 43 j Macrobe, m Somn. Scip., liv. I , c. 11 ).
(1) Cne'us Pompeïus Strabon (ou le Louche ) étoit détesté, principalement à cause de son avidité. Son fils se garda bien de prendre le même surnom. Plutarque, dans les Vies des hommes illustres , et principalement dans celle de Pompée ; Appien d’Alexandrie , dans les deux premiers livres des Guerres civiles ; Dion, dans les livres XXXVI et suivants, jusqu’au XLII , sont les sources d’on j’ai tiré la plupart des matériaux de cet article , sans négliger les écrivains contemporains de Pompée, tels que César, Cicéron, Salluste, et autres de dilférentes époques.
(2) Cette bienveillance, Pompée la devoit à la régularité de ses mœurs, et à des talents agréables joints à des qualités solides. Dans sa jeunesse, il ne fréquenloit point les bains, et il avoit coutume de prendre ses repas assis et non couché ( Diodore de Sicile, Excerpta , édition de Wesseling, pag. 6i5 ). Salluste parle de son adresse dans tous les exercices de la gymnastique ( Frag . ex lib. VI,
que de vingt-trois ans , lorsque la guerre civile et l’arrivée de Sylla en Italie lui ouvrirent la carrière de puissance et de gloire qu’il ne cessa de parcourir jusqu’aux derniers jours de sa vie. Quoique simple particulier , il réussit a rassembler dans le Picenum , où son père avoit exercé le procousulat , une armée composée d’anciens soldats qui avoient servis sous ce général , et de
Histor. ap. Pegetium , 1. I, c. ix ). A l’époque où il se préparoit à la guerre civile, quoique âgé de plus de cinquante ans, il se iivroit à ces exercices, dans le champ de Mars, sous les yeux des Romains: ce fut alors probablement, ou à l’occasion de sa convalescence à Naples, qu’on inventa, pour son amusement au jeu de la paume, une espèce particulière de petits ballons connus postérieurement sous le nom àe follicule ( Athén., 1. I, p. i4, F). Il avoit cultivé son esprit par l’élude de la littérature grecque et latine: ses entretiens avec 1 infortuné Quiutus Valerius dans l’expédition de Sicile (Plutarque, Pompeïus , îo ), et ses rapports avec Théophane de Mylilene , en sont des preuves , sans parler de plusieurs autres faits que l’on pourroit citer. Dans l’oraison de Cicéron pour la loi Manilia (particulièrement aux §. i3 et 1 4 ) ou trouve un éloquent panégyrique des vertus de Pompée, où, malgré l’exagération que le genre et l’occasion de ces discours semblent justifier, on ne peut s’empêcher de reconnoître les traits d'un noble et grand caractère. Le même orateur rend un témoiguage encore plus positif à la parfaite intégrité, à la retenue, et à la gravité de ses mœurs, et cela dans un temps où il n’avoit plus rien à craindre ou à espérer de Pompée: c’est dans une lettre où il ouvre son cœur à son ami Atticus ( ad slttic ., 1. XI, epist. vi ). Les remarques suivantes nous ramèneront encore à ce sujet.
volontaires de la province , qui , dans le bouleversement de l’état, aimoient à partager le sort du fils de leur proconsul. Bientôt plusieurs chefs qui combattoient pour le parti de Marius et de Cinna furent vaincus par Pompée, qui alla à la rencontre de Sylla, et lui offrit trois légions avec lesquelles il venoil de battre ses ennemis. Le rival de Marius , par un de ses sentiments confus qui font que les grands hommes reconnoissent souvent leurs égaux au premier coup-d’ceil, parut prévoir toute la grandeur future de son nouveau partisan: il lui fit un accueil honorable, et, en le saluant, il le nomma Imperator.
Sylla n’est pas plutôt maître de Piome , qu’il charge Pompée de la guerre de Sicile et de celle d’Afrique, dans lesquelles celui-ci détruit les chefs du parti contraire, et soumet les princes barbares qui favorisoient les ennemis du dictateur. Son armée lui défère le titre de Grand , Magnus , et ce titre devient son surnom.
Le dictateur prend quelque ombrage d’une gloire si promptement acquise. Mais bientôt ses soupçons sont détruits, et il ne s’oppose plus au triomphe du jeune vainqueur -, honneur accordé alors pour la première fois à un général qui u’avoit point encore pris place daus le sénat.
La grandeur et la puissance de Sylla sont les seuls objets que dorénavant Pompée trouvera digues de son ambition : mais les sentiments honnêtes qui lui sont naturels ne lui permettent pas d’y parvenir par le chemin horrible que le
dictateur s’est ouvert. Il commence par se montrer complaisant envers le parti populaire ; Syila, dans ses derniers jours , lui en fait des reproches. Il meurt ; et Pompée témoigne le zèle le plus ardent pour faire rendre des honneurs extraordinaires aux restes et à la mémoire du dictateur.
Sertorius étoit encore , en Espagne , le chef et l’espérance du parti vaincu: Metellus Pins, qui le combattoit , affoibli par l’âge, ne semhloit pas pouvoir le soumettre. Les succès de Sicile et d’Afrique ont désigné d’avance Pompée pour cette expédition , plus difficile que les premières. Sa valeur, ses talents et son bonheur le débarrassent bientôt de ce redoutable adversaire, et lui méritent un second triomphe. Il entre alors dans le sénat, et il y entre consul.
Le caractère politique de Pompée a été tracé en peu de mots par Velleïus Paterculus (i), et d’après lui par Montesquieu (2). Pompée ne vouloit pas usurper la puissance ; il vouloit qu’on la lui remît entre les mains. De là cette con-
( 1 ) Liv. II, c. xxix. Potenliae quae honoris caussa ad eum deferretur , non quae ah eo occuparetur cupidissimus.
(2) Grandeur et décadence des Romains , c. XI: « Pom- » pée avoit une ambition plus lente et plus douce que » celle de Ce'sar. Celui-ci vouloit aller à la suprême puis- » sance les armes à la main , comme Sylla. Celte façon » d’opprimer ne plaisoit point à Pompée. Il aspiroit à la » dictature, mais par les suffrages du peuple: il ne pou- » voit consentir à usurper la puissance ; mais il aurcil » voulu qu’on la lui ternît entre les mains. »
duite , à quelques égards incertaine et tortueuse , que Pompée a tenue dans sa vie publique (i). L’aristocratie du sénat avoit été solidement établie par Sylla ; il falloit la renverser -, il falloit briser les barrières qui contenoient l’anarchie , pour qu’une puissance extraordinaire et dictatoriale devînt nécessaire : il falloit accoutumer le peuple à ce genre d’autorité , et pour s’en emparer, il falloit s’attacher les armées. Pompée , en rétablissant pendant son consulat les droits tribunitiens abolis par Sylla , amoindrit la puissance du sénat (2), et fit disparoître la tranquih
(1) Cicéron, après s'être plaint à Alticus de Ja dissimulation de Pompée à son e’gaid , termine ainsi le caractère de cet homme puissant : « Aucune prévenance , » aucune candeur, rien d'honnête dans sa conduite poli- » tique; on y chercheroit envain du courage, de la gran- » deur, de la franchise » ; Nihil corne , ni h il simplex y nihil iv TOÎÇ •JtoXiTLXOÏç honestum, nihil illustre , nihil jorte, nihil Ifberum ( ad Atticum , lib. I, epist. xm ). Quoique l’orateur romain n’ait point osé, en cet endroit, nommer Pompée , il est certain , par les circonstances du temps et des affaires, que cette censure ne peut être appliquée à un autre personnage. J’admets que , dans ces expressions de Cicéron, on entrevoit son dépit contie un homme qu’il r* gardoit comme un déserteur du bon parti. Toutefois on ne peut pas révoquer en doute celte conduite équivoque et versatile de Pompée. Nous verrons qu’avant la guerre civile, il quitta le paiti populaire, et se déclara pour le sénat dont il croyoit alors pouvoir disposer à son gré.
(2) Pompée favorisa, presque dans le même temps,, l’abolition de la loi de Sylla , qui n’admeltoit que des sénateurs dans les tribunaux. Les chevaliers v furent admis , et même des notables du peuple ( voyez. Asconius Pedianus , ad Ciceronis divinat. in Q. Caec ilium , §. 5).
îité intérieure de la république. Eu revanche, le parti populaire et les tribuns reconnoissants s’empressèrent de lui déférer des commissions extraordinaires qui, se succédant à de très-courts intervalles, le mettoient sans cesse à la tête des armées , et l’investissoient d’une autorité bien supérieure à celle d’un magistrat républicain.
Par ce moyen Pompée , trois ans après sou consulat , fut chargé de la guerre contre les pirates , commandement qui mit à sa disposition presque toutes les forces, et lui donna l’autorité sur la plus grande partie du territoire de la république. Sa prompte victoire rassura le commerce et pacifia la mer. L’année suivante , il fut nommé proconsul pour marcher contre Mithridate : il conquit l’Orient ; il triompha de l’Asie comme il avoit triomphé de l’Afrique et de l’Espagne. Rome n’avoit jamais vu une pompe plus imposante ni plus variée. Ce fut alors qu’on osa comparer Pompée avec Alexandre (i); ce fut alors que le vainqueur se vanta lui-même , dans une inscription orgueilleuse , d’avoir pris aux ennemis plus de quinze cents places, et de sept ceuts vaisseaux ; d’avoir battu, détruit ou soumis plus de treize millions d’hommes ; enfin d’avoir tout conquis , depuis le Palus Méotide jusqu’à la mer Rouge (2).
(1) Salluste , Fragmenta 1. III Hist. , ap, N onium , F. Æ.mulus.
(2) C est Pline ( liv. Vil, §• 27) qui nous a conservé
Icon. Rom. Vol. I. 10
Le proconsul , au retour de chaque expédition , s’empressoit de congédier ses troupes : cette conduite , qui inspiroit une grande confiance au peuple et au sénat, les disposoit à lui conférer, quand l’occasion s’en présentoit, une autorité égale à celle qu’il venoit de déposer avec tant de désintéressement et de noblesse. On auroit pu noire que ce grand homme avoit atteint le but de ses désirs: sans être monarque, il étoit le premier des Romains ; respecté de tous les partis , dans toutes les conjonctures difficiles il étoit placé à la tête de la république.
Mais celte république étoit trop grande pour se ranger ainsi d’elle-même, et volontairement, sous l’autorité d’un seul homme dont le pouvoir n’étoit pas fondé sur les lois. Les moyens mêmes qui l’avoient élevé si haut lui avoient fait des ennemis dangereux.
ce morceau de littérature latine, le plus sublime peutêtre qu’on ait jamais produit dans le même genre: la noble simplicité de la diction est au niveau de la grandeur du sujet. Le voilà : Ç'neus Pompeius Magnas , iniperator, hello triginta annorum confecto , fusis , fugatis , occis is , in dedilionem acceplis hominum centies vicies semel, centenis octoginta tribus viillibus; depressis aut captis navibus septingentis quadraginta sex ; oppidis , caslellis mille quingentis viginti octo in fideiv recep lis; terris a Maeoli lacu ad Bubrum mare subactis , votum merito Minervae. Cette inscription étoit placée dans un temple de Minerve bâti par Pompée dans le champ de Mars. Il avoit employé à la construction de cet édifice une partie des richesses qu’il ayoit prises sur les ennemis.
Le sénat îe regardent comme un homme qui, pour capter la faveur populaire, l’avoit dépouillé de toute la puissance dont Sylla l’avoit investi ; et le peuple , agité par des ambitieux du second ordre , perdoil peu à peu ce respect et cette admiration qu’il avoit pour Pompée. Son caractère même et ses actious étoient l’objet de censures qui paroissoient être justes. Ce héros, qu’on distinguoit par le surnom fastueux de Grand, ne l’étoit devenu , disoit-on , qu’en se parant des exploits et de la gloire d’autres généraux. Il avoit, continuoiept-ils, dérobé son triomphe d’Espagne à Metel!u$ Pius ; à Catulus , l’houneur d’avoir détruit la faction du séditieux Lepidus ; à Crassus, le mérite d’avoir terminé la guerre Servile : il avoit arraché à Lucullus les trophées de Mithridate et de l’Asie, et à un autre Metellus les palmes de la Crete. Ce sénat indigné ne raiifîoit pas les actes de Pompée , et toutes les dispositions de ce général en faveur des soldats et des alliés demeuroient sans exécution. Pompée se vil forcé de reconnoîlre qu’il y avoit à Tiome d’autres puissances que la sienne ; il se repentit d’avoir congédié ses armées , et pour s’assurer la prépondérance, il consentit à se coaliser avec deux citoyens qui , par l’étendue de leur considération , pouvoient paroîlre les premiers après lui. L’un étoit Crassus, dout le crédit étoit fondé principalement sur les richesses immenses qu’il avoit su amasser , et que , malgré son avarice , il savoit employer pour servir
son ambition: l’autre étoit César, qui sembloit avOir hérité, dans un autre parti, de toutes les grandes qualités de Sylla ; mais elles étoient réunies à plus de souplesse , et n’éloient point ternies, comme dans ce dernier, par un mélange odieux d’orgueil et de férocité. Celte coalition de trois hommes puissants , que les historiens ont distinguée parle nom de premier 1 rmmvirat, fut cimentée à Rome par le mariage de Pompée avec la fille unique de César, et renouvelée, deux ans après, à Lucques.
Tout céda à cette triple puissance : les actes de Pompée furent ratifiés; l’exil de Cicéron humilia le sénat , et son rappel réprinla les excès des démagogues ; le gouvernement de la Gaule Cisalpine et des provinces romaines de la Transalpine fut accordé à César avec une armée : une autre* armée fut donnée à Crassus avec le gouvernement de la Syrie ; une troisième à Pompée pour contenir l’Espagne: mais celui-ci y exerça les pouvoirs de proconsul sans quitter Rome, où il resta le seul des triumvirs, et où de nouvelles commissions extraordinaires ne cessèrent de relever et d’étendre son autorité. Il est au faîte de la grandeur , et peut se croire sans compé titeur et sans égal.
Pendant sept années , la république romaine fut constamment soumise à l'influence de ces trois hommes, dont Pompée paroissoit être le chef par l’avantage que sa gloire militaire lui
donnoit sur ses collègues (r): mais la fortune , en peu de mois, ametie le dénouement de cette longue tragédie , et en précipite la catastrophe. Crassus et son fils périssent dans la guerre des Parthes ; Julie meurt en couche, et le fruit de son hymen la suit bientôt au tombeau.
Les deux collègues délivrés d’une crainte commune, et affranchis des liens mutuels de la parenté, commencent bientôt à se regarder comme deux rivaux. Pompée est effrayé de la grandeur à laquelle il a laissé parvenir son beau-père, et il appréhende d’avoir un égal. César, de son côté , prétend ne devoir pas être au-dessous de son gendre: la conquête des Gaules peut se comparer aux conquêtes de l’Asie ; cette gloire récente efface en quelque sorte le souvenir des victoires de Pompée ; les trésors ramassés par César au-delà des Alpes lui donnent des moyens faciles de mettre à sa solde les démagogues, et d’abattre les foibles obstacles qui résistent encore à l’anarchie.
Nous avons vu que Pompée, en rendant aux tribuns du peuple leur ancienne autorité, a fait renaître ce fléau -, les tribuns et les triumvirs ont détruit successivement les institutions sur lesquelles reposoient le pouvoir du sénat et l’ordre
(i) La coalition de ces trois hommes puissants fut formée par César , l’an de Rome 69 4 ( 60 ans avant l'ère vulgaire); et Crassus périt l’an 701 (55 ans avant la même ère ).
public. César, par ses libéralités sans bornes, s'est rendu plus populaire que Pompée; et à Rome le désordre est tel qu’il n’y a plus d’assemblée du peuple sans effusion de sang, que l’administration est entravée dans ses moindres opérations, que l’élection même aux magistratures ordinaires est suspendue , que Rome au renouvellement de l’année n’a plus de magistrat pour la gouverner (i).
Dans cette crise, Pompée, pour affermir son autorité , prend enfin le parti du sénat contre les chefs populaires , et dément ainsi la conduite politique qu’il a tenue depuis son premier triomphe (2). 11 n’ose cependant accepter la dictature qui lui est offerte : il craint de se décorer du litre d’une magistrature que Sylla a rendue trop odieuse, et de grossir par là le parti de César; mais il consent à être nommé seul consul (3), et, quelques mois après, il se fait donner pour collègue Metellus Scipion , dont il a épousé la fille. 11 flatte César de l’espoir d’un second consulat, et cependant il fait désigner pour consuls des années suivantes des sénateurs entièrement dévoués à son parti , qui s’empresseront d’ôter à son rival ses armées et ses provinces. Ces manœuvres durent encore deux années , pendant
(1) C'est ce qui arriva l’an 702 de Rome (5a ans avant l’ère chrétienne ).
(2) Dion, liv. XL, §. 5o.
(3) La même anne'e 702.
lesquelles on réussit à engager César à céder deux légions j mais on essaie en vain de l’amener à se démettre de son gouvernement et de son autorité proconsulaire. Les flatteurs qui entourent Pompée prennent trop de crédit sur son esprit; ils le portent à se dissimuler les forces et les ressources de César ; et lorsque Pompée veut le pousser à bout, il est tout étonné d’apprendre que son compétiteur a déjà passé le Rubicon , et qu’il marche vers Rome.
Pompée ne se croyant pas en état, faute de s’y être préparé, de lui opposer une résistance assez prompte et assez forte, quitte Rome, et se fait suivre par presque tous les magistrats, et par la plus grande partie du sénat, qui l’avoit déjà investi, sous le titre de proconsul, de cette autorité extraordinaire que la république confioit à ses chefs lorsqu’elle se croyoit en danger. Ses contemporains, et les historiens qui ont partagé leur opinion , ont condamné celte fuite qui livroit sans défense la patrie à son ennemi (i). Mais le parti de César étoit trop nombreux à Rome pour que sou adversaire pût y rester avec sûreté -, et Pompée en gagnant du temps pour ses préparatifs , et transportant le théâtre de la guerre au-delà de l’Adriatique, pouvoit raisonnablement croire qu’il disposeroit plus librement de ses moyens, n’ayant
(i) Voyez les déclamations de Cice'ron sur cette retraite , qu’il appelle une fuite honteuse , dans ses Lettres à Atticus , notamment dans les ni, vu et vin du iiv. VIII.
que des amis dans son camp , et étant maître de la mer.
En effet, malgré la promptitude et l’activité de César, Pompée s’embarqua à Blindes pour î’Epire , avec ses forces et sous les yeux , pour ainsi dire, de son ennemi. Cette retraite habile fut la dernière opération remarquable de sa carrière militaire. Arrivé dans l’Epire , où César le suivit , il obtint d’abord des avantages si considérables , que l’unique sollicitude des sénateurs réunis sous ses drapeaux étoit de chercher les moyens de se soustraire par la suite au pouvoir monarchique de celui qu’ils reconnoissoieut pour leur chef (i Vaines sollicitudes, Pompée, vainqueur à Dyrrachium , ne sait pas profiter de sa victoire ; il permet à César, qui manquoit presque entièrement de subsistances , de se sauver en Thessahe, où il le poursuit. 11 se croit certain de la victoire , et cédant aux conseils de cette foule de personnages qui l’environnent et qui ne conuoisseut point la guerre , il commet deux fautes irréparables : l’une de présenter la bataille , qu’il pouvoit éviter , à une armée à la vérité moindre que la sienne, mais plus aguer-
(i) On peut voir, dans la Vie de Caton le jeune par Plutarque , quels étoient les sentiments de ce se'nateur dans une telle circonstance. Ces sentiments animoient de même tous ceux qui se vantoient d’aimer la liberté , et qui n’aimoient véritablement que l’autorité du sénat, dont ils étoient membres ou près de le devenir.
rie, et réduite au désespoir -, l’autre de n’avoir pris aucunes précautions dans le cas où il eprouveroit une défaite , pour la réparer. Pompée est vaincu à Pharsale ,• son camp est pris, et son armée mise eu déroulé : échappé presque sans suite, il passe avec précipitation à Leshos , d’où il emmène sa femme et le plus jeune de ses enfants. Au lieu de gagner sa flotte, il va chercher un asile en Egypte (i), et veut débarquer à Peluse , où se trouve le roi dont il a mis deux fois le père sur le trône. L’affreuse politique des conseillers de ce jeune prince lui persuade qu’il sauvera l’Egypte en éteignant le flambeau de la guerre dans le sang de cet hôte trop grand et trop dangereux. Une nacelle se détache du rivage: on invite Pompée à y entrer ; il quitte son vaisseau et sa famille, et n’est pas encore descendu à terre que les satellites dont il est entouré , parmi lesquels est un Romain qui avoit servi sous ses ordres, le percent de coups sous les yeux de sa femme et de son fils , qui les tenoient fixés sur lui. Ce grand homme se couvre le visage pour dérober à ses perfides assassins le spectacle de ses dérniers moments ; il pousse un soupir, et il expire. Le jour de sa mort
(i) Nous avons vu que Pompée avoit pris le conseil de Théophane ( Iconographie grecque, pari. I. , c. v , §. 5 ).. Mais, suivant l’avis de Cicéron, il e toi t à craindre que tous les rois qui étoient sous l’influence de Rome ne se fussent conduits dans cette circonstance de la même manière que Ptolémée f ad Aitic. , 1. NI, ep. vi )•
fut celui où il termiuoit sa cinquante-huitième année, et le même où, quatorze ans auparavant, il avoit triomphé de l’Asie (i).
La tête de Pompée fut séparée du tronc, et reservee pour en faire présent au vainqueur : un de ses affranchis emporta le corps, le brûla sur la plage , et couvrit ses cendres d’un peu de terre. Lorsque sa mort eut été vengée par César, la triste Cornélie transporta les restes de son époux en Italie , et les déposa à sa maison de plaisance d’Albe. On éleva en l’honneur de Pompée un cénotaphe à Peluse , à l’endroit où son affranchi lui avoit donné la sépulture. L’empereur Adrien, dans ses voyages, visita ce monument , le fit restaurer, et y fit inscrire, en grec , ce vers qu’on crut qu’il avoit composé lui-même :
A peine eut-il une urne ! il avoit des autels (2).
On avoit érigé à Rome , et dans la plupart des villes de l’empire , des statues à Pompée à l’époque de sa fortune $ on lui avoit aussi élevé des temples. Mais la nouvelle de la bataille de Pharsale ne fut pas plutôt répandue , qu’on se
(1) Ce fut vers l’équinoxe d’automne de l’an 706 de Rome , 4^ ans avant l’ère vulgaire ( Lucain , Pharsal. , 1. VIII , v. 4G7 )•
(2) T« vaoïç (IpiOovu %6ari O'Tcâvtç iiz'Àero rvfiôov. Pene caret tumulo, cui jam lot templa J aérant!
Àppien , Civil., 1. Il, 86 3 Dion, 1. LXIX, §. 11 3 Spartien, Hadrianus , c. xiv.
hâta de faire disparaître ces monuments ( ). Le caractère noble et généreux du vainqueur étoit à la vérité loin d’approuver de pareils excès ; plusieurs statues de Pompée furent rétablies et replacées dans les endroits les plus fréquentés de Prome : « C’est , disoit Cicéron dans cette » circonstance, c’est s’ériger des monuments à »soi-même que de relever ceux de Pompée (2)». Cependant, comme les fils de ce grand homme ne purent faire revivre qu’un moment la gloire et la puissance de sa famille, on se lassa bientôt de renouveler ses images , et , à quelques exceptions près , elles n’existent plus que sur des monnoies que ses fils firent frapper lorqu’ils faisoient la guerre en Espagne et en Sicile , ou sur les médailles qu’on fabriqua dans l’une des villes de l’Asie mineure qui portoient le nom de Pompée.
J’ai fait graver sur la planche Y les dessins de onze médailles qui présentent toutes la tête de Pompée : elles sont de fabriques et même d’époques différentes. J’ai cru que la comparaison de ces divers monuments pourroit donner une idée plus complété de sa physionomie que l’inspection d’un seul portrait. Je pense que les
(1) Suétone, Caesar , c. lxxv ; Plutarque, /ô'e de César, §. 57.
(2) Suétone et Plutarque, loc. citât.; et ce dernier dans les Apophtliegmes , t. ü, p. 200 ; Dion, 1. XLül, §. 49-
médailles gravées sous le n.° 4 , <3 et 11 , sont celles qui rendeut le mieux les traits de cet homme extraordinaire. La médaille n.° 4 est de bronze et du genre des as : elle présente d’un coté la tete de Janus , de l’autre une proue de navire, types ordinaires des as, et a été frappée par l’autorité de Sextus , fils de Pompée , ainsi qu’il est prouvé par la légende, MAGNw^ PI VS IMF erator , « Ma gnns le Pieux, impe- » ralor (ou général en chef) ». On sait que Sextus Pompeïus s’étant mis à la tête d’un parti puissant, s’annonça comme le vengeur de son père , et que cet acte de piété liliale le fit surnommer le Pieux. La tête de Janus est ici sans barbe, contre l’usage le plus généralement suivi, et présente les deux profils d’un portrait largement dessiné (i). Nous pourrions conjecturer qu’011 a donné ce caractère au portrait de Pompée, même sans le comparer à d’autres médailles qui en fournissent la preuve. Telles sont celles dont on voit le dessin sous les n.° 6 et r 1 : la première présente la tête de Pompée en profil j Je lituus , ou bâton augurai, et le petit vase qu’on voit dans le champ de la médaille , sont les symboles de la dignité sacerdotale d’augure dont il étoit revêtu (2). Neptune, ou plutôt Pom-
(1) Morellius, Tlies. famil pompeia, pl. 1 , n. 5. Cette médaille a été probablement frappée en Sicile, ainsique celles qu’on voit sous les n. 6, 8, 11 et 12.
(2) Cicéron, Philippicci XIK, §. à.
pée sous la figure de ce dieu , est le type du revers. Pour qu’on n’en doute pas, il est représenté sans baibe; Yciplustrum , ou fleuron de vaisseau , qu’il tient dans sa main droite , et la proue sur laquelle il pose le pied, annoncent l’arbitre souverain des mers , et font allusion à la victoire de Pompée sur les pirates , et à la puissance maritime de Sextus son fils. Les deux groupes au milieu desquels la figure de Neptune est placée représentent les frères pieux de Catane , qui emportent leurs parents sur leurs épaules pour les soustraire à l’éruption de l’Etna, et à l’incendie de leur patrie (i\ Ce type avoit été adopté par Sextus , fils de Pompée , pour faire une sorte d’opposition à celui qu’on voyoit empreint sur les monnoies de César et d’Oclave ses ennemis, et qui représentoit Enée emportant son père , son fils , et ses dieux domestiques , pour les soustraire à l’incendie d’Uion. Les légendes se rapportent uniquement à Sextus Pompe'ius , dont elles offrent le nom et les titres, MAGNus PlYS 1 !YI P crcitor ITERi/m PRAE- F ectus ORAE MARPiWe ET CLASsw EX S enatus C onsulto , « Magnus le Pieux , empe- » reur par la seconde fois, commandant les côtes » de la mer, et la flotte, par décret du sénat ». Nous verrons à l’article suivant a quelle époque ces titres pouvoient convenir au plus jeune des fils de Pompée. La tête du rival de César est
(i) Morellius, Thés, famil. , pompeia , pl. n, n. i.
entourée des attributs de Neptune sur la médaille n.° îi ; et la légende, NEPTVNI, « de » Neptbne », confirme ce que le trident et le dauphin donnent à entendre. Le vaisseau voguant à pleines voiles indique l’armée navale qui faisoit la force de Sextus Pompeïus; et la légende, Q • NASID1VS, Çuintus Nasidius , présente le nom d’un amiral qui servoit sous lui , et qui l’abandonna dans ses revers (i). La tête du grand Pompée est gravée aussi sur la médaille n.° 8 , où elle est en regard avec la tête de Cnéus Pompeïus son fils aîné. Le lituus augurai est placé ici comme son attribut, ainsi que nous l’avons déjà vu sur la médaille n.° 6 (a).
Les antiquaires disent bien pourquoi on a donné à Pompée sur ces médailles les attributs de Neptune ; c’est, suivant eux, et avec raison, parceque Sextus Pompeïus , fier de ses succès maîitimcs, affectoit de se faire passer pour le fils du dieu de la mer (5) : mais ils ne disent pas
(x) Appien, Civil., 1. V, §. x5 9; Morell. , Thes.famil., nasidia., 11. 2. L’astre qu’on voit dans le type peut faire allusion à la protection des dieux , et à cette nuit fatale oix les tempêtes détruisirent la plus grande partie de la flotte d’Octave (Appien, Civil., 1. AT, §. 90).
(2) Nous reviendrons sur cette médaille au paragraphe suivant.
(5) Neptunius (lux , « F amiral fils de Neptune». Il est appelé' ainsi par Horace ( Epod ., od. jx , v. 7) dans un sens de dérision : mais lui-même se vanloit de cette origine 5 et, ce qui pis est, pour mieux l’accréditer, il offroit au dieu de la mer des victimes humaines qu il pi'écipitoit dans les (lois (Dion, 1. XL VIII , §■ 19 4$,
et Appien , Civil. , 1. V, §. 100).
que Sexius , dans l’excès de sa vanité , ne renioit cependant point son père. Les types des monnoies que nous examinons nous révélent ses véritables intentions: il vonloit faire cioire que son père avoit été non un simple mortel , mais le dieu Neptune lui-même, le frère de Jupiter, qui s’étoil plu à se trausformer en homme , et à prendre le corps et les formes sous lesquels le monde trompé avoit connu le grand Pompée. Cette idée bizarre n’étoit contraire ni aux opinions de la théologie païenne, ni h celles des poètes de ce temps. Horace , dans une de ses odes , expose d’une manière assez diffuse l’idée qu’il semble partager, que le jeune Octave est non pas un homme , mais le dieu fils de Maia , Mercure, qui, pour venger César, s’est revêtu d’un corps mortel , et cache sa divinité sous les dehors du triumvir (i).
Comme les légendes de toutes ces médailles se rapportent exclusivement à Sexius Pompeïus , on pourroit peut-être soupçonner que la tête qu’on y voit empreinte lui appartient aussi. Ce soupçon peu fondé seroit bientôt détruit par la seule réflexion que ces portraits ne peuvent absolument être regardés comme ceux d’un homme qui n’avoit pas encore atteint sa qu-arautième année; mais voici une preuve plus directe qu’ils représentent son père. Ce général , vainqueut des pirates, transporta dans quelques villes pres-
(i) Liv. I, od. ii, y. 41 et suivants.
que désertes de l’Asie ceux d’entre eux qui , ayant déposé les armes , eurent recours à sa clémence: la ville de Soles en Cilicie fut repeuplée par eux, et prit, dès celle époque, le nom de Pompëiopolis ( ville de Pompée ). Plus de deux siècles après, lorsque la mémoire de Pompée et les honneurs qu’on lui rendoit ne pouvoient plus exciter la jalousie des Césars qui occupoient le trône , les Pompeïopolites firent graver sur leurs monnoies la tête de leur second fondateur. Les n.° 5 et 5 de cette plauche présentent deux médailles de bronze de Pompe'iopolis : on voit sur la première la tête en profil du grand Pompée, avec la légende grecque, FN. ÏÏOMIIHIOC , Cnéus Pompeius. Le revers, qui a pour type la ville personnifiée assise sur un siège, et ayant à ses pieds la demi- figure d’un fleuve, offre la légende , nOMnHIOnOAEl©fïN ©KC , « ( monnoie ) des Pompeïopolites , l’an » 229 (1) ». Celle année, comme nous l’avons vu dans Y Iconographie grecque , coincide avec l’an i63 de l’ère vulgaire, sous l’empire de
(1) Cette médaille existoit autrefois dans le cabinet de feu J. B. Visconti mon père. J’en conserve une empreinte d’après laquelle on a fait le dessin qui est gravé ici. Le cabinet impérial possédé une médaille à peu près semblable , mais sur laquelle l’époque est presque effacée (Mionnet, Description de médailles antiques ; tom. ICf , Cilicie, n. 354).- Le lieuve représenté au pied de Pompeïopolis doit être le Larnus ou Latmus , qui couloit près de ses murs. Eckhel a été peu exact dans là description, de cette médaille ( D. N. , t. ÜI , p. 68 ).
Marc-Aurele (i). La médaille n.° 5 présente la même tête sans aucuue légende : le type du revers est Minerve assise ; et la légende annonce que cette monnoie est frappée par les Pompeïopolites , FTOMIlHIOnOAlTiûN (2). Les deux profds gravés sur ces médailles, quoique d’un style moins pur , ont une telle ressemblance avec ceux qu’on voit sur les médailles n.° 4^ G et 1 1 , que nous ne pouvons plus douter que toutes ces têtes n’appartiennent au grand Pompée.
On en trouve d’autres encore sur des médailles d’argent frappées en Espagne par l’autorité de ses fils lorsqu’ils faisoient la guerre contre César. Elles sout à la vérité d’une fabrique moins soignée et d’un travail plus grossier -, les formes caractéristiques du portrait de Pompée y sont altérées ; mais on y aperçoit toujours quelques traits qui le rendent reconuoissable. La médaille dont on a le dessin n. 7 offre, autour de la tête de Pompée , la légende de son fils , CNeus MAGN us IMP eratoris Yilius , « Cnéus » Magnus, fils de l’empereur », c’est-à-dire du grand Pompée, qui avoil été plusieurs fois proclamé imperator. Le type du revers est l’Espagne personnifiée, se tenant sur un monceau d’armes, et recevant le jeune Cnéus Pompeïus à
(1) Part. I ; c. iv , §. 1 4*
(2) Description de médailles etc., loc. cit. , n. 55(5: les lettres ZE AE , qu’on voit gravées dans le champ, sout probablement des abréviations de noms de magistrats.
Icon. Rom . Vol. I. n
son débarquement de l’Afrique (i). La légende présente le nom de Marcus Minatius Sabinus faisant les fonctions de questeur ou de trésorier de l’armée, M • MINAT • SABIN • PR • Q -, Marcus Minatius Sabinus proquaestor. La médaille n.° g ressemble h celle du n.° 7 par les types des deux côtés : mais la légende du côté de la tête est différente. Ici Cnéus Pompeïus ne s’intitule plus fds de l’empereur, mais il prend lui-même le titre d 'imperator , CN • MAGNVS • IMP • , Cneus Magnus imperator. Il me semble probable que la cause de cette différence dans les légendes doit être attribuée aux premiers avantages remportés par Cnéus Pompeïus fils sur les lieutenants de César. Ces succès lui avoient mérité sans doute le titre d 'imperator , que l’ar-
(1) Cette médaillé est tirée du cabinet de mon savant confrère M. Gosselin. La lettre F (Jilius) y est bien évidente; elle est une preuve certaine de l’opinion d’Eckliel , qui, le premier, a attribué à l’époque de la guerre des fils de Pompée contre César les médailles frappées par le proquesteur Minatius, et les a reconnues comme fabriquées en Espagne ( D. N. , l. Y, p. 0.8.13 Morellius, Thés, farnil. , pompeïa , pl. i, n. 4 )• Mais, dans le dessin de Morellius, la lettre F a été changée en P. La médaille n’étoit probablement pas assez bien conservée pour que le dessinateur ne prit se méprendre en copiant la légende; toutefois, s’il étoit bien constaté que sur des médailles semblables on trouvât cette dernière lettre à la place de PF, la légende seroit relative à la tête du grand Pompée, qu’on y voit empreinte: on y liroit, CNeus MA.GNVS IMP eraioris Voter,
mée déféroit par acclamation a son général en chef, après une victoire brillante, et qu’elle Ici donnoit de nouveau dans des occasions semblables-
La médaille n.° i3 ne diffère que très-peu des deux dernières ; elle a été frappée sous l’autorité du même proquesteur Minatius, et les légendes sont les mêmes que celles qu’on vient de lire au n.° g : mais la tête du grand Pompée a un peu de barbe ; et le type , outre la figure de sou fils et celle d’une région personnifiée , en présente une troisième qui est saus doute allégorique, ainsi que la seconde, puisque une couronne crénelée orne également sa tête. Cette figure semble appeler le jeune Pompée , à qui la première présente une guirlande (i). Je pense que la femme debout, qui l’appelle, est l’Italie, et que la figure assise est l’Espague. Quant à la barbe qui couvre le bas du visage de Pompée , il me semble qu’elle est ici uu signe de tristesse et de deuil. Ses fils ont voulu donner cette expression au portrait de leur père , comme une marque du regret que ce graud homme avoit dû éprouver, ainsi qu’eux, en prenant les armes contre ses concitoyens dans une guerre civile, ou peut-être aussi comme un témoignage de son courroux de n’être point vengé
(i) Morellius ( Thés, famil. , minatia, n. 5) donne le dessin d’une me'daille semblable ; mais la tète de Pompée y est représentée sans barbe.
Nous voyons le même portrait avec un peu de barbe, sans doute par des motifs semblables, sur une médaille d'or frappée postérieurement par Sextus son fils, et gravée sons le n. 12 (1). Enfin la médaille n. 10 présente la tête de Pompée grossièrement tracée , et semblable à celle du n.° i3, à la barbe près. Mais cette médaille a été frappée par le plus jeune des deux frères, lorsqu’il ralluma la guerre civile en Espagne. On y lit son nom , S EX • MAG • P1YS • 1MP • SAL - , Sextus Magnus Pius imperator ; Salduba : ce dernier mot désigne la ville d’Espagne où celte monnoie a été frappée (2). Le revers
(1) O11 parlera, dans l’article suivant, de cette médaille, ainsi que de celle qui est gravée au n. 8.
(2) Morellius , Thés, famil. , pompeïa , pl. n , n 0 6. Cette interprétation ingénieuse et vraie de l’abréviation SAL- est due au P. Jobert, dans sa Science des médailles, t. Il, p. i65. Le baron de Bimard l’a* critiquée mal k propos {Ibid., p. 166); et je ne sais comment Eckhel a adopté cette critique. O11 a donné deux raisons pour exclure le nom île Salduba de cette interprétation. La première, que les villes d’Espagne n’ont point frappé de monnoies d’argent; la seconde, que Salduba, ville de la Tarragonoise , qui changea son nom en celui de Caesaraugustd, n’obéissoit point à Sextus. Mais la première raison est nulle: ce n’est pas la ville de Salduba qui a fait frapper ces médailles; mais le général romain a fait fabriquer k Salduba des denarii pour le besoin de son armée. Eckhel a reconnu les médailles qui portent le nom du proquesteur Minatius comme fabriquées en Espagne pour l’armée des fils de Pompée. Le même savant a paru ignorer qu’il y avoit en Espagne deux villes du nom de
représente la Piété, PIETAS , divinité dont il se faisoit gloire d’emprunter son surnom. La ressemblance qu’on recounoît entre ce profil et ceux qui sont empreints sur les médailles frappées sous le nom du frère aîné prouve, jusqu’à l’évidence , que le portrait , dans l’une comme dans les autres, est toujours celui de leur père, et que la différence qu’on y remarque en les comparant avec les têtes de Pompée , gravées sur des médailles d’une meilleure fabrique , ne doit être imputée qu’au plus ou moins d’habileté de l’artiste.
Eclai rés par un si grand nombre de monuments numismatiques ( n.° i et 2 ) , les antiquaires du XYI siècle ont pu, sans craindre de se tromper , reconnoître Pompée dans une statue colossale dont le buste est gravé sur la planche Y, et qu’on découvrit à cette époque parmi les ruines des édifices qui environnoient son théâtre (i). Ce conquérant est représenté nu, suivant
Salduba; une dans la Tarragonoise , et l’autre dans la Bétique. Cette dernière, située près de Munda, étoit au pouvoir des fils de Pompée avant la bataille où ils furent vaincus par César; elle étoit aussi au pouvoir de Sextus, lorsque celui-ci eut repris les armes en Espagne, et battu Asinius Pollion près de la nouvelle Carthage. Voyez Dion, L XLY, §. 10. Au reste on devoit recoiv noitre que cette médaille a été frappée en Espagne, et à l'exécution grossière des types , et à l’absence des titres dont Sextus étoit déjà décoré lorsqu’il s’empara de la Sicile.
(i) Cette statue, de marbre de Paros, haute de plus
l’usage des artistes grecs , que , de son temps , on imitoit déjà chez les Romains (i); mais la
de neuf pieds, fut decouverte, entre i55o et i555, sous le pontificat du pape Jules Ilï, qui l'acheta et en fit don au cardinal Capvdiferro ; celui-ci la plaça dans son palais situé près du pont de Sixte, et qui est devenu ensuite le palais Spath. Flaminius Vacca , statuaire romain , fut témoin de cette découverte dont il a rendu un co apte détaillé au n. 07 de ses Mémoires , recueil plein de naiveté et d’intérêt, qu’on a réimprimé plusieurs fois, et que M. Fea a inséré dans sa Miscellanea anliquan'a, t. 1, p. 77: la statue a été gravée dans la Raccolla di Statue de P. À. Maffei , pl. cxxvri.
(1) On a mal interprété le passage de Pline ( 1. xxxiv, §. 10), en faisant dire à çet auteur que les seules statues en toge ou en cuirasse étoient en usage chez les Romains : il assure à la vérité que l’usage des statues nues avoit été emprunté des Grecs, et que celui des statues en cuirasse étoit plus particulier aux Romains j mais il reconnoît que les figures nues, appuyées sur une haste , étoient usitées depuis long-temps à Rome, aussi bien que les statues en toge. Yoici ses paroles: Togalae effigies anti'juitus ita dicabantur: placuere et nudae tenentes hastam .... quas Achilleas vocant. En effet , Cicéron (1. II, in Verrem, §. 63) parle d’une statue nue du fils de Verres -, et il n’en relève pas la nudité comme une inconvenance , mais seulement pour en faire une opposition à la province nudala ( dépouillée ) par le père de ce jeune romain. Du temps de Pompée, il y avoit déjà plus d’un siècle que le luxe et les usage des Grecs, par suite des conquêtes de Marcellus , de Flamininus , et de Scipion l’Asiatique, s’étoient introduits dans Rome. La belle figure nue représentant un personnage romain connu depuis long-temps en France sous la dénomination erronée de Germanicus , a été probablement exé-
chlamyde qui enveloppe une partie de son bras gauche , l’épée suspendue à une courroie qui descend sur la poitrine, donnent au personnage un caractère militaire ; et le globe qu’il tient dans sa main gauche, et sur lequel une petite figure de la Victoire , dont il reste encore des vestiges , devoit être posée , désigne un conquérant dont les exploits et la gloire avoient rempli le monde (i). La tête de Méduse sculptée sur"
cutée à une e'poque plus ancienne que celle de Pompée., si les conjectures que j’ai proposées autrefois sur le statuaire Cléomene qui en est l’auteur, ont pu obtenir le suffrage des antiquaires ( Décade philosophique , an X , IT trimestre , p. 345 et 3gg ). Quant à Pompée lui-même, n>us le voyons représenté nu, en Neptune, sur le revus de la médaille n. G ; et un de ses contemporains , Allienus, proconsul de la Sicile, est également représenté nu sur une médaille qui a été frappée probablenent par ordre de son fils, et sur laquelle celui-ci a frit graver la statue qu’on avoit élevée en l’honneur de son père ( Morellius , Thés, famil. , alliena , u. 1 ).
'1) Souvent dans l’antiquité le globe n'est que la base quon donne aux figures de la Victoire et de la Fortune , peit-être comme un emblème de leur instabilité (voyez Bucnarroti , Osservazioni sopra i MedagTioni , etc. p. GG ) : mai;, placé sous la figure de la Victoire qui est dans les nains d’une statue de Pompée , il fait plus probablement allusion aux exploits par lesquels ce grand homne s’éloit signalé dans presque tout le monde alors conni :
lerrarum hic bello magnum concusserat orlem , disoit de lui un poète contemporain ( Catalecta Virgiîiaua , n. 6 ). Il est certain qu’on ne doit point regarder ce glebe comme un symbole de l’empire romain , et eu
l’agrafe de la chlamyde est le symbole de la terreur que répandoient ses armes. Sa main droite, qui maintenant est restaurée, devoit probablement s’appuyer sur une haste. La tête a un air tranquille et plein de dignité et de grâce , qualité que les auciens ont remarquée dans la physionomie de Pompée (i). On voit au dessus du front cette touffe de cheveux légèrement repliés en arrière, et que les flatteurs de ce
conclure que cette statue étoit celle d’un empereur. On voit, même sous les Césars, des "Victoires posées sur ces globes , faire l’ornement de la maison d’uu particulier (Apulée, Metamorp'.u , liv. Il, p. 22).
(1) Imago .... illius probi oris venerandique per ciinctis gentes : « Les traits de cette physionomie honnête et » respectable par tout le monde », dit Pline en parlait du grand Pompée (liv. XXXV 11 , §• 6 ) j et ailleurs il attribue au même personnage os probum. et honoren eximiae frontis (liv. Vil, §. 10), « un air de bout»; » et un front qui annonce un caractère honorable lu «plus haut degré ». Velleïus (1. Il, c. xxix) s'exprime d’une manière semblable sur la figure de Pompée: il e'ioit, selon cet historien, forma excellons , non ea tua flos commendatur aetatis , sed ea dignitctle quae , in ilam conveniens , amplitudinem fortunamque ejus ad ultinum vitae comitaia est diem : a II avoit une très-belle figire , » non de cette beauté cjui ne pare que la jeunesse , mais » d’une beauté noble et durable qui convient à toutâge , » et qui fut toujours d’accord en lui avec l’éclat le sa » condition et de sa fortune jusqu’au dernier jour de sa » vie ». Ce front noble et ouvert, cet air de dgnité dont les anciens parlent avec éloge , nous les retrouvons dans l’excellent portrait de Pompée qui se présente sous le n. x.
conquérant comparoient aux cheveux qui couronnent le front d’Alexandre-le-Grand , héros auquel ils tâchoient de persuader que Pompée ressembloit et par cette particularité de la chevelure et par la manière dons ses yeux étoient enchâssés sous ses sourcils (i). La tête étoit ceinte autrefois de la couronne triomphale, ornement dont le sénat avoit permis à Pompée de se parer daus les spectacles et dans d’autres cérémonies publiques (2) : mais il ne reste de cette courouue qu’une partie des rubans adhérents à la courroie et à la chlamyde, le reste a dû être supprimé dans une ancienne restauration de la statue , à l’occasion des accidents et
(1) Il faut remarquer dans le passage de Plutarque, où le biographe décrit ces particularités de la chevelure et des yeux de Pompée, l'adverbe cirpefia, légèrement , à peine , dont il se sert pour modifier l’indication de ce pli que ses cheveux prenoicnt au-dessus du front ( Vie de Pompée, 2.). Nous le trouvons au contraire exagère' sur ses médailles à mesure qu’elles sont d’une fabrique plus grossière (voyez les n. 9 et 10). La tète n. 1 nous offre cette particularité sans aucune exagération. La ressemblance de ses yeux avec ceux d’Alexandre consiste dans la manière dont ils sont placés; circonstance que Plutarque a bien désignée par le mot pvdptôç: cette ressemblance 11e sera point équivoque pour tout lecteur qui voudra comparer la tète de Pompée, vue de face sous le n. 1 de cette planche, avec le portrait d’Alexandre-le-Grand, représenté sous le même point de vue sur la pl. xxxix, n. 2, de Y Iconographie grecque.
(2) Velleïus Paterculus , liv. ïf, c. xt, ; Dion, livre XXXVI 1 , §. 21.
des déplacements que ce monument éprouva dans la suite , et dont l’histoire a conservé quelque souvenir.
Cette statue , consacrée par l’autorité publique en l’honneur de Pompée (1), étoit placée primitivement dans une salle tenant à un édifice (2) élevé par lui près de son théâtre, et destinée aux séances du sénat. Renversée sans doute, après la bataille de Pharsale, comme les autres statues de ce grand homme, elle dut être rétablie par ordre de César , qui ne prévoyoil pas alors qu’il Parroseroit un jour de son sang , et que dans cette même salle , au milieu du sénat réuni par ses ordres, au pied de cette statue même, il périroit victime des trames parricides de Brutus et de ses complices (5).
Ce lieu, qu’un tel attentat avoit fait devenir un objet d’horreur , fut fermé et condamné pour toujours (4) : mais le vengeur de César ne vou-
(1) Plutarque, Vie de Brutus , §. i4-
(2) Cet e'difice, en forme de basilique, étoit entouré de portiques en colonnades ; de là le nom de ’jcepKTtaoV que Dion lui donne (1. XLIY, §. 16; voyez aussi la re marque de Reiske à la Vie de Brutus par Plutarque, au tome Y de son édition de Plutarque, pag. 714 et 571): c’est vraisemblablement le même que Suétone a nommé Regia , ainsi que nous le verrons ci-après.
(5( Suétone, Julius Caesar 7 c. lxxxviii ; et Octavius Caesar , c. xxxi ; Plutarque, César , §. 66 ; Marcus Bru *> tus, §. 17.
(4) Suétone, Julius Caesar , c. lxxxviii. Appien ajoute {Civil., 1. Il, §.147) que le peuple y avoit mis le feu.
lui point étendre sa sévérité jusque sur les marbres insensibles, ni dérober à la mémoire d’un grand homme les honneurs qui lui étoient dus; la statue de Pompée fut placée par ses soins et exposée aux regards du public dans le voisinage du même théâtre, sous un arc ouvert des quatre côtés (i). 11 paroît qu’on l’y voyoit encore
La statue de Pompe’e dut en être endommagée ; ce qui «n rendit la restauration necessaire, et dans cette restauration la couronne de laurier dot être supprimée, cet ornement étant devenu dans les temps postérieurs la décoration caractéristique des empereurs romains.
(i) Ce que nous apprend Suétone, Octavius Caesar, c. xxxi , par ces mots : Pompeii quoque statuant conlra theatri ejus regiarn marmoreo jano supposait , translatant e curia in qua Caesar fuerat occisus : car on donnoit le nom de Janus à de semblables édifices. Quant au nouvel emplacement de la statue, qui a du être près du théâtre de Pompée, les commentateurs et les antiquaires l’expliquent différemment. Plusieurs entendent par le mot re~ giam la porte royale qui faisoit partie de la scène des anciens théâtres, et dont elle tenoit le milieu; d’autres, parmi lesquels Forcellini ( v. regia) l’entendent de la basilique, en latin regia, qui étoit adhérente au théâtre de Pompée, et dont on a parlé dans les remarques précédentes. INous avons vu qu’il y avoit des portiques et une curia ou salle pour les assemblées du sénat ; nous apprenons par Àppien que les préteurs lenoienl quelquefois leur tribunal sous ces portiques ( Civil. , liv. II , §• particularités et usages qui conviennent par
faitement aux édifices que les Romains désignoient sous le nom de basilica , ou de regia. La statue de Pompée fut donc transportée au milieu d’une place sur laquelle étoit en perspective la basilique annexée au théâtre de
du temps de Suétone : mais les monuments de Pompée furent endommagés plusieurs fois par des incendies , et ils eurent besoin de nouvelles réparations vers la fin du V siècle de l’ère vulgaire (t). La statue dont il s’agit avoit probablement subi dans ces circonstances de nouveaux déplacements ; mais il est néanmoins certain que lorsqu’elle fut retrouvée sous le pontificat de Jules 111, elle étoit enterrée dans l’endroit occupé autrefois par les monuments de Pompée , et portoit des marques indubitables de quelques restaurations qu’on y avoit faites dans un temps où les arts avoient dégénéré de la perfection à laquelle ils étoient parvenus lorsqu’elle fut élevée (?.).
Pompée. M. Fea prétend qu’on éleva l'arc à quatre ouvertures, sous lequel cette statue fut placée, au centre même de l’orchestre , ou dans le parterre du théâtre. Comment n’a-t-il pas senti l’inconvenance de cet arrangement qui auroit embarrassé le parterre où les personnes les plus distinguées avoient leurs places, et auroit intercepté la vue de la scène, des acteurs, et des mimes, à un très-grand nombre de spectateurs?
(t) Eusebe , Chronicon , à l’an de Jésus-Christ 249: Theatrum Poivpeiï incensum et hecatonslylon. U heca tonstylo n , ou le portique à cent colonnes , étoient un des portiques élevés par Pompée auprès de son théâtre. Cassiodore ( 1. IV, ep. li ) parle de la restauration de ces édifices par Théodoric.
(2) Ce monument fut découvert dans la rue de' Leutari ( des Luthiers ), tout près de la basilique de Saint-Laurent , bâtie dans le courant du IV siècle par le pape Damase , près du théâtre de Pompée : ad theatrum Pompeu , dit À 0 as ta se bibliothécaire ( Vitae Romanorum Pon •
“rr
Le n.° 1 présente le dessin exact de la tête de la statue vue de face , avec une partie du torse; le profil est dessiné sous le u.° 2 (1).
qÿ'/curw, n. xxxix , sect. liv ). La tête de la statue, lorsque celle-ci fut découverte, n’en étoit point séparée ; elle est aussi du même marbre, mais elle y avoit été rattachée dans une ancienne restauration qui n’est pas exécutée avec toute l’adresse qu’on y auroit mise dans les beaux siècles de l’art. M. Fea, à la page 6 d’un mémoire que nous examinerons ci-après , convient qu’il y a quelque vestige de retouches faites à la chevelure, sans doute pour faire disparoître la couronne qui la ceîgnoit.
(1) M. Fea a publié à Home, en 1812, une brochure intitulée, Osservazioni sulla statua delta di Pompeo, dans laquelle il s’efforce de prouver que la statue dont il s’agit n’appartient pas k cet illustre Romain. Après avoir fait valoir, contre l’opinion reçue, les objections qu’il tire de la nudité de la figure , du globe et des vestiges de la couronne, objections que j’ai réfutées d’avance dans le cours de cet article , il soutient que la tête n’a point été faite pour cette statue, quoiqu’il reconnoisse (page 11 ) que lors de la découverte de ce monument elle y étoit fixée par une ancienne restauration. Il ajoute, que le corps de la figure annonce un personnage plus jeune que le caractère de la tête ne le suppose ; et que le 1 ieu où la statue a été découverte n’avoil aucun rapport avec les édifices construits par Pompée. Voici quelques observations qui m’empêchent d’adopter l’opinion de M. Fea. D’abord il me paroit hors de doute que les ruines antiques parmi lesquelles la statue a été découverte appartenoient à quelqu’un de ces édifices que , suivant Velleïus Palerculus, Pompée avoit élevés autour de son théâtre ( Pompe ius , perjectis muneribas theatri et aliorum operum ejuae ei circumdedit , etc. , 1. II , c. xlviii ). M. Fea lui-même ne peut iguorer qu’un autel antique.
§ ig. Cnéus et Sextüs , fils de Pompée.
Ces deux frères, issus de Pompée et de Mu.
consacre au Génie du théâtre de Pompée, fut trouvé au temps de Flavio Biondo , au commencement dit XV siècle, dans ces mêmes endroits (voyez Gruler, p. cxi , n. 8 ; Bianchini, ad Anaslasium , t. III, p. 34). En général les marbres et les statues colossales découverts aux environs de la basilique de Saint-Laurent ont été constamment regardés comme dès restes de ces édifices de Pompée, par la raison que cette basilique fut élevée auprès de son théâtre par le pape Damase , comme Ànastase, déjà cité, le témoigne , et comme il est confirmé par un ancien itinéraire de Rome, rédigé dans le VIII siècle , et publié par le même Bianchini dans son édition d ’Anastase ( Prolcgom ., t. III, p. cxxvi ) : on y lit: Basilica S. Laurenlii et theatrum Pompeii.
Or, si le lieu où la statue fut découverte appartenoit aux édifices de Pompée, et si la tête de cette statue colossale est un véritable portrait de ce grand homme, il me semble démontré que cette statue est la même que eelle dont les historiens ont fait mention; car il ne seroit pas vraisemblable de supposer qu’on ait élevé des statues colossales à Pompée dans des temps postérieurs, et qu’on les ait placées dans les mêmes édifices où se trouvoit déjà son ancienne statue.
Quant aux objections qui sont tirées de la prétendue différence de caractère entre la tête et le corps de la figure, et de la manière dont la tête a été replacée sur le buste, ces objections ont plus d’apparence que de réalité. Plutarque a déjà répondu à la première , lorsqu’il a observé que les artistes habiles , soigneux d’imiter exactement dans les portraits en pied le caractère de là tête, sont très-peu scrupuleux dans l’imitation du reste du corps ( Alexandre t §. i ). Ils y mettent toujours de
cia sa troisième femme , s’efforcèrent
pendant
l’ide'al pour donner plus de beauté à leurs ouvrages. On peut en effet remarquer des différences semblables dans d’autres figures, et même dans des chefs-d’œuvre de la sculpture antique. Il me suffira de citer la statue dite de Germanicus , la plus parfaite des figures faisant portrait qui nous soient parvenues. Plusieurs connoisseurs ont trouve que le corps de cette statue semble appartenir à un personnage plus jeune que la tète ne l’annonce. En admettant que le statuaire a pu prendre la même liberté dans l’exécution du Pompée , afin de donner plus de perfection à son ouvrage, il faut convenir que cette disparate n’est point choquante, et que la statue offre dans son ensemble un aspect agréable et même imposant.
A l’égard de la maladresse avec laquelle on a rattaché la tête sur le tronc , en râpant les bords des cassures, ce qui a dû raccourcir un peu le col, on peut reprocher ce défaut d’habileté et de soin au sculpteur qui a été chargé de cette ancienne restauration , soit au temps d’Auguste, soit au temps de Philippe ou de Théodoric , sans que l’authenticité du portrait soit atteinte par ce reproche. Malheureusement des négligences semblables ont eu lieu dans plusieurs autres restaurations importantes, quoique exécutées après la renaissance des arts , et à des époques où l’on faisoit le plus grand cas des ouvrages antiques. Mais le marbre de Paros , dont, est la tête de Pompée, et qui est pareil à celui du reste de la figure, permet d’autant moins de douter que la tête n’ait toujours appartenu à la statue, qu’il est plus rare de trouver des figures colossales exécutées avec ce marbre précieux.
Quant à quelques autres suppositions par lesquelles M. Fea cherche à atténuer les preuves de l’authenticité de ce monument, on est frappé, au premier examen, de leur défaut de vraisemblance. ISous avons déjà vu combien est peu probable la conjecture sur laquelle M.
quelque temps de soutenir le parti de leur père
Fea veut établir que la statue de Pompée et le monument sous lequel elle étoit placée furent élevés par Auguste au milieu de l’orchestre ou du parterre du théâtre. Suivant une autre supposition qui n’est pas mieux fondée, la statue de Pompée, ainsi que d’autres figures colossales qui, trouvées dans le même endroit, ont orné autrefois le palais élevé par le cardinal Riario près de la basilique de Saint-Laurent, auroient appartenu à un atelier dont M. Fea croit avoir découvert des vestiges, et où un sculpteur du moyen âge se seroit occupé de la restauration de statues antiques. On a découvert, à la vérité, des ateliers semblables dans d’autres fouilles, et toujours dans la proximité des grands édifices , tels que les thermes de Caracalla, le temple de la Paix, etc.; mais ces ateliers appartenoient à un temps où ces édifices subsistoient encore, et ils servoient probablement à leur entretien, et à la réparation des ouvrages qui en faisoient l’ornement. Si M. Fea veut parler d’un atelier destiné à la restauration des monuments de Pompée, et qui étoil en activité, tout au plus tard, sous le règne deThéodoric, on peut admettre sa conjecture sans que l’on en puisse rien conclure contre l’opinion reçue sur la statue de Pompée. Mais il ne faut pas attribuer ces établissements à des temps postérieurs où il n’y avoit plus ni ateliers pour la restauration des antiques, ni artistes qui s’occupassent de cette restauration : tout le monde sait qu’au contraire on brisoit et on détruisoit les statues, qu’on les employoit comme des pierres dans la construction d’édifices barbares, ou qu’on les brùloit pour en faire de la chaux. Cet état de choses , qui n’a fini qu’à la rénaissance des arts, a duré plus de huit siècles. M. Fea, par une dernière supposition, voudroit que le corps de cette statue eût appartenu autrefois à une figure de Domitien ; et il croit que le Domitien de
en prenant les armes contre ses ennemis (i);
la villa Albani ( Morcelli , Indicazione délia villa Alb mi; Roma, 1 785 ? n. 8 ) est dans la même pose. Il n’avoit cependant qu’à examiner les gravures de cette dernière statue , qui se trouvent dans l’ouvrage de Cavaceppi , et dans celui de M. Piroli, pour se convaincre qu’il se trompoit ; et lui même d’ailleurs doit sentir toute la frivolité' de cette conjecture.
De ces observations je conclus que , si l’on regarde la tête de la statue en question comme le portrait d’un personnage inconnu , on ne pourra proposer sur cetle figure aucune conjecture probable; mais que si l’on reconnoît dans celte tête la physionomie de Pompe'e , comme j’en suis persuade , et comme les monuments réunis sur la planche V semblent le prouver , il sera difficile de se refuser à la Conviction que cetle statue est celle même que nous connoissons par l’histoire , et qui fut élevée dans ces mêmes lieux ou elle a été retrouvée après l’intervalle de seize siècles.
Les collections d’antiquité nous offrent d’autres portraits de Pompée sculptés en marbre ou gravés sur des pierres fines. Aucun de ceux qui me sont connus ne me semble présenter des preuves d’authenticité assez frappantes pour que je doive faire mention de ces monuments : plusieurs sont évidemment l’ouvrage de l’imposture , tel que celui qu’on a gravé dans le recueil de M. de Caylus , tom. I , pl. iixvii.
(1) Pompée eut cinq femmes, dont la première fut Antistia qu’il fut obligé de répudier pour épouser Emilie, belle-fille de Sylla. Celle-ci étoit alors enceinte de son premier mari , et mourut en couche. Mucia, fille de Scévola, fut sa troisième femme, à son retour de la guerre d’Asie , il s’en sépara par un divorce, à cause de Son libertinage. Julie,, fille de César , fut la quatrième ; et la cinquième fut Cornélie, fille de Metellus Scipion, et veuve du jeune Crassus. Cnéus et Sextus étoient nés Icon. Rom, Vol. I 12
l 'JH
ils succombèrent tous les deux dans cette lutte, et ne purent résister ni à la valeur de César, ni à la politique d’Octave , ni à la fortune de l’un et de l’autre.
Cnéus, l’aîné des deux frères, au commence-, ment de la guerre civile , s’- toit transporté à la cour d’Alexandrie, où il obtint une flotte auxiliaire de Ptolémée Dionysius, et, à ce qu’on prétend , les faveurs de la jeune Cléopâtre , sœur et femme du prince Lagide (i).
Le fils de Pompée commanda lui-même celte flotte , et fit voile vers les parages de l’Epire , afin d’inquiéter les villes qui s’étoient déclarées pour César (2). 11 avoit déjà signalé sa valeur et reçu d’honorables blessures, lorsque la nouvelle funeste de la bataille de Pharsale , la mort de son père , et la défection des Egyptiens , le déterminèrent à se réfugier en Afrique , où les vaincus se rallioient sous Scipion (5). Avant de partir, il auroit donné à Dyrrachium des preuves d’une humeur hautaine et féroce , s’il étoit vrai
de Mucia. Appicn et Dion le témoignent expressément par rapport à Sextus ; et Cnéus , le frère aîné , ne pouvoir avoir une autre mère, puisqu’il paroît certain que Pompée n’avoit point eu d’enfants d’Antistia, et qu’if ne put pas en avoir d’Emilie.
(1) Plutarque, dans la Vie cle Marc- Antoine , §. 25.
(2) César, de Bello civili , 1. III, §. 40>
(5) L’auteur de Bello Africano , c. xxii. Appien, Civil., ].II,§. 87, s’est trompé, lorsqu’il assure que Cnéus, en quittant les côtes de l’Epire, s’éloit transporté immédiatement en Espagne.
qu’il fut sur le point de percer Cicéron de son épée , sur le refus que celui-ci faisoil de se placer à la tête des partisans de Pompée (i). Ce caractère fougueux fut probablement la cause pour laquelle, quand il fut arrivé en Afrique, Caton lui insinua de se faire chef d’une armée séparée, et de se distinguer par quelque entreprise particulière (2).
Le jeune Pompée suivit ce conseil ; mais il ne fut point heureux dans ses premières tentatives. Blessé de nouveau, il ne se rebuta point; s’étant emparé des îles Baléares , il passa en Espagne , où la mémoire de son père lui concilia tant d’affection et de faveur, qu’il mit dans ses intérêts toute la Bétique, prit plusieurs villes , battit quelques commandants du parti de César, et se rendit redoutable aux autres (5). Après que Scipion et Caton eurent été défaits en Afrique , et que tout ce qui restoit du parti des Pompéiens avec son frère Sextus se fut réuni sous ses étendards, César, qui avoit négligé jusqu’alors les mouvements de l’Espagne , frappé de l’étendue des ressources de ses en-
(1) Ce récit est de Plutarque, dans la Vie de Cicéron , §. 3g. Middleton ( Life of Cicero , liv. If, vers la lin) a cependant observe' qu’on ne trouve rien de semblable dans la correspondance de l’orateur romain.
(2) L’auteur de Bello Africa no , à la suite des comïuentaires de Ce'sar , §. 22.
(3) L’auteur de Bello Hispaniensi , c.i; Appien, Civil.* 1. H, c. xi. vu et cm; Dion, 1. XLHI , §. 3o.
nemis , jugea nécessaire d’y passer lui-même. Ce fut pendant l’hiver de l’an de Rome 708, 4 6 ans avant l’ère vulgaire. La rapidité de ses opérations , la supériorité de sa tactique , déjouèrent facilement leurs projets et leurs efforts. Malgré ces avantages, peu s’en fallut qu’il ne perdît la bataille que Cnéus s’empressa de lui livrer près de Munda, et qui fut la plus périlleuse de toutes celles où César se fût trouvé depuis qu’il commandoit les armées ; sa vie meme y fut en danger. La difficulté qu’il eut à vaincre fut , à la vérité , plutôt l’effet du désespoir des soldats qui combattoient pour les fils de Pompée, que de l’habileté de leurs généraux. Plusieurs de ces guerriers étoient des déserteurs du parti de César, ou des ingrats auxquels il avoit pardonné , et qui , en reprenant les armes contre lui , violoieut à la fois leurs devoirs et leur parole. Cnéus fut défait; les blessures qu’il avoit reçues rendirent sa fuite lente et embarrassée. Carleïa , où il se réfugia, étant sur le point de le livrer, il tenta de se sauver par mer ; mais ses embarcations , dépourvues d’approvisionnements , le rejetèrent sur le rivage , où, poursuivi par des soldats de César, il fut saisi et massacré. Sa tête fut présentée au même vainqueur auquel on avoit porté celle de son père. La valeur et la constance de ce jeune homme infortuné lui ont mérité des éloges , quoique sa conduite n’ait pu échapper à de justes reproches d’imprudence. Si nous en cro-
yons un de ses contemporains, son caractère orgueilleux le portoit aussi à la cruauté , mais la bonne foi de ce censeur n’est pas à l’abri du soupçon (i).
Son frère Sextus , échappé au carnage de Munda , dans l’espoir de se mettre en sûreté , traversa l’Espagne, et se réfugia vers les Pyrénées , où il se mit à la tête de quelques bandes de vagabonds et de fugitifs. Cette association , trop indigne du fils du grand Pompée, eut une fâcheuse influence sur les mœurs et sur les manières de Sextus. «■ Nulle grâce, dit un auteur » ancien , nulle bonne foi dans ses discours ni » dans ses actions , nulle déférence envers les » hommes distingués ; uue sorte de mépris pour
(i) Cassius, le même qui conspira contre César, et qui avoit suivi le parti du grand Pompée, montre dans une de ses lettres à Cicéron ( Ep. ad famil. , liv. XV, ep. xix ) beaucoup de sollicitude sur l’issue de la guerre d’Espagne: la cause de ses craintes est le caractère vain et cruel du jeune Pompée: Scis Cnaèus quant sit fatuus, sa's quomodo crudelitatem virtutèm putet , etc. Un lecteur impartial, sans croire tout le mal qu’il dit de Cnéus , trouvera que Cassius avoit bien raison de le craindre. Il avoit commandé une des flottes du grand Pompée, et l’avoit livrée lâchement à César (Appien, Civil., 1. II, c. lxxxvui )• Cependant Cicéron n’hésita pas à s’exprimer en plein sénat d’une manière tout opposée , en parlant de Cnéus, « qui, par ses qualités, dit-il, ressembloit » éminemment à son père »: Interfectus est patri simillimus filins ( Philippica V, §. 5 ). Il est clair que le sens de ce passage n’a point de rapport à une ressemblance de physionomie.
» l’instruction , une facilité à se laisser guider » par les couseils de ses plus vils affranchis et de » ses esclaves. Malgré ces défauts , une grande » vivacité d’esprit, de la bravoure, de l’impé- » tuosilé même lorsqu’il étoit en péril ou atta- » qué ; mais qui , après le succès , étoient rem- » placées par une lâche insouciance (i) ». Après que César eut quitté l’Espagne , Sextus repassa dans la Bétique pour y ranimer son parti : il y eut bientôt rassemblé de nouvelles forces, avec lesquelles il battit Pollion qui commandoit celles que le dictateur avoit laissées dans la province. Le seul nom de son père lui avoit déjà gagné tant de partisans , qu’à la mort du dictateur ,
(i) Velleïus ( liv. If, c. t/xxui ) , Hic adolescent erat studiis rudis , sermone barbarus , impelu strenuus , manu prompt aï , cogitations celer, /ide patri dissimillimus , libertorum suorum libertus , servorumque sevvus , speciosis invidens ut pareret humillimis . Les autres traits sont tirés d’Appien (Civil., 1. V, §. 26, 91 et 1 45). M. Krause , dans son excellente édition de A elleius , publie'e à Leipsick en 1800, a cru devoir opposer au témoignage de l’historien, sur l’esprit peu cultive' de Sextus, un témoignage tout-à-fait contraire de Valere Maxime (1. II, c. vi , n. 8 ). Le critique n’a point fait attention que le Sextus Pompeius dont parle Valere Maxime , et que luimême avoit accompagné dans un voyage en Asie, n’est point le fils du grand Pompée. Il appartenoit à une autre branche de la même famille, qui a eu deux consuls du temps d’Auguste. On ne peut point admettre que Valere Maxime, qui a écrit après l’an 5i de Père vulgaire, ait été lé compagnon de voyage de Stxlus, qui est mort l’an 55 avant la même ère.
lorsque la mémoire de Pompée fut devenue pour Sextus une recommandation puissante auprès du sénat , il obtint , en cédant l’Espagne , nue autorité extraordinaire sur les flottes de l’état, et une somme immense en dédommagement de la perte de son patrimoine (i). Mais le triumvirat d’Antoine, d’Octave et de Lépide, qui se forma à la fin de l’an 4^ avant l’ère vulgatre , changea les dispositions de la capitale envers le fils de Pompée. Il se vit , à son grand étonnement, déchu de sa charge et compris dans la proscription. Il avoit heureusement h sa disposition des forces navales -, il s’en servit pour s’emparer de quelques ports de la Sicile. Bithyuicus, qui la gouvernoit , consentit à lui céder le reste de cette île, riche encore et populeuse , où Sextus ouvrit un asile à toutes les victimes de la proscription , et à tous les Romains persécutés ou mécontents. Ses forces devinrent considérables : deux affranchis de sou père , Ménodore et Ménécrate, les commandoient. Leurs escadres
(i) Cette perte fut e’value'e , suivant Àppien (Civil. , III, §. 4) , à cinquante millions de drachmes , ou denarii , somme bien plus probable que celle qu’on trouve exprimee par la phrase septies mil lie s , dans la XTII Philippique de Cicéron , 5 : mais il est à croire qu’une er-
reur de chiffre s’est glissée dans ce texte, et qu’on y doit lire his mi/lies (n pour vu) , c’est-à-dire deux mille fois cent mille sesterces , ou deux cents millions de sesterces , qui font cinquante millions de denarii , et à peu près autant de francs.
remportèrent plusieurs victoires sur les amiraux des triumvirs.
La puissance maritime de Sextus fut sans égale depuis que sa flotte fut grossie de celle de Statius Murcus qui vint se joindre à lui après la mort de Cassius et de Brutus dont il avoit suivi le parti. Sextus s’en servit pour intercepter 3e commerce de i’Italie , pour affamer Rome. Le peuple , tourmenté par la disette , obligea Octave à traiter avec Sextus. Le fils de Pompée eut, près du promontoire de Misene, une entrevue avec ce triumvir qui avoit épousé sa belle-sœur, et avec Marc- Antoine dont la mère étoit tombée en son pouvoir, et avec lequel il s’étoit réconcilié en la lui renvoyant. Octave, en politique adroit, s’étoit ménagé par une telle alliance un moyen de se rapprocher du fils de Pompée , si les circonstances l’exigeoient. Par le traité qu’ils conclurent, Sextus partagea jusqu’à un certain point la puissance des triumvirs : la Sicile, la Sardaigne, et la Corse, lui furent abandonnées; on lui promit le Péloponnèse. Les proscrits et les mécontents qui s’étoieut réfugiés en Sicile , les meurtriers de César seuls exceptés , eureut la faculté de rentrer dans leur patrie et même dans leurs biens. On cite à cette occasion un trait qui prouveroit la bonne foi de Sextus. Il donnoil à bord de sou vaisseau , qui étoit à l’ancre, un repas à ses compétiteurs, lorsque Ménas ou Mcnodore l’avertit de ne pas laisser échapper cette occasion de se défaire
d’eux sans dangers ; « Tu devois te charger de « cela toi-même , répondit Sextus , sans m’en » informer ». Appien cependant nous apprend que Marc-Antoine et Octave, qui avoient prévu îe danger, ne s’étoient point livrés sans précautions à la bonne foi de leur rival (i).
L’ambition et la jalousie qui dévoroient ces chefs de l’état ne leur permirent pas de rester long-temps en paix. Sextus n’infestoit plus la mer par ses flottes ; mais il encourageoit les pirates, et. les protégeoit. D’un autre côté , on ne lui livroit point le Péloponnèse, et on lui enlevoit la Sardaigne. Alors la guerre se renouvela, et malgré la défection de Ménodore et la mort de Ménécrate , les flottes de Sextus eurent toujours la supériorité , principalement lorsque les éléments semblèrent le seconder en dissipant et en détruisant dans le détroit les flottes d’Octave. Ce fut à celte époque que son caractère orgueilleux le fit s’abandonner à tous les excès de la vanité. Nous avons vu qu’il affecta de se faire passer pour fils de Neptune, et qu’il se permit même des actes de cruauté pour établir cette fable ridicule (2). 11 en avoit déjà commis du même genre , sur-tout lorsqu’il avoit sacrifié à des soupçons tyranniques deux sénateurs qui avoient embrassé son parti , et qui avoient consolidé sa puissance , Bithynicus et Murcus. Les
(1) Civil, ]. V, §. 7 5.
(2) Voyez au. paragraphe préce'dent, page 1 58 ; note (3).
partisans qui lui restoieui ne le servirent plus avec affection ; Ménodore , qui étoit retourné à lui, le quitta pour la seconde fois; enfin Agrippa battit son armce navale près du cap Pelore; et les troupes qu’Octave et Lépide avoient fait débarquer en Sicile le pressèrent tellement, qu’il fut contraint de la quitter et de chercher sou salut dans la fuite. Il alloit se rendre à Marc- Antoine ; mais la nouvelle des revers que celui-ci avoit essuyés dans son expédition contre les Parthes ayant un peu ranimé les espérances du fils de Pompée , il mit dans ses démarches auprès du triumvir beaucoup de mauvaise foi , dans l’intention de gagner du temps pour voir si ses menées sécrétés en Asie , et une alliance qu’il négocioit avec les Parthes , ne le meltroient pas bientôt en état de rivaliser avec lui. Les manœuvres de Sextus furent découvertes; les troupes qu’il y avoit réunies dans la Bithynie furent séduites ou battues : il fut forcé de se rendre à discrétion à un prince de la Galatie , allié d’Antoine. Le roi barbare le remit entre les mains de Titius , l’un des lieutenants du triumvir, qui, oubliant que Sextus lui avoit sauvé la vie , le sacrifia à la politique de son chef, et le fit mourir l’an de Rome 719 , 55 ans avant l’ère vulgaire. Sextus n’étoit âgé que de quarante ans. Lorsque Titius, élevé quelques années après au consulat, voulut, comme l’exigeoit sa magistrature , donner aux Romains des spectacles solennels dans le théâtre de Pompée , l’indignation du peuple éclata contre lui d’une ma-
mère si effrayante qu’il fut forcé de sortir du théâtre pour se dérober à la fureur de la multitude (1).
Nous avons déjà indiqué plusieurs monnoiesfrap* pées en Espagne et en Sicile sous l’autorité de Sextus ; mais son portrait ne se trouve que sur de superbes médailles d’or fabriquées probablement dans celte île. J’en ai fait graver deux squs les numéros 8 et 1 2 de la planche Y. L’une et l’autre présentent d’un côté la tête en profil de Sextus, fils de Pompée, enoturée d’une couronne civique (2). Sextus méritoit cette couronne comme le sauveur de tant de proscrits qu’il accueillit sur ses flottes ou en Sicile, et qu’il conserva pour la patrie : son nom et ses titres forment la légende des deux côtés; MAGNAS Pi VS IMP erotor ITERwm PRAEFectax CLAxx/x ET ORAE MARIT/wûe EX S enato Consullo « Ma- . »gnus le Pieux, (proclamé) imperator pour » la seconde fois , commandant Ja flotte et les » côtes de la mer par décret du sénat » . Nous avons vu que l’une des deux têtes qui sont empreintes sur le revers est celle du grand Pompée son père; l’autre , suivant toutes les probabilités , est celle de Cnéus son frère aîné. Comme le lituus des augures est gravé dans le champ auprès de la tête du père , le trépied des Quindécemvirs ,
(1) Velleïus , 1. Il, §. 79.
(2) Morellius , Thés, fumil., pompeïa, pl. 1 , n. G.
autre prêtrise dont on ne décoroit que des personnages distingués, est en arrière de la tête de Cnéus (i).
La médaille n.° 12 ne différé de celle n.° 8 qu’en ce que la tête de Sextus a dans l’une un peu de barbe au bas du menton , tandis que dans l’autre elle est entièrement rasée. On remarque le contraire dans le portrait de Pompée-le-Grand ; nous avons déjà indiqué les motifs de ces variétés.
§ 20. Atius Baldus, préteur.
Si Marcus Atius Balbus , originaire d’ Aricie , n’eût pas épousé la sœur de Jules César , et si Atia leur fille n’eût point été la mère d’Auguste, on n’ auroit vraisemblablement jamais imaginé d’empreindre la tête de Balbus sur la mon-
(1) Liebe, dans sa Gotha Numaria , pag. 29 , a publié une médaille d’or de Sextus Pompeius, tirée du cabinet de Saxe-Gotha , sur laquelle la tête du grand Pompée et celles de ses deux fils sont disposées d’une manière différente. La tête du père est seule d’un côté; celles des deux frères sont l’une en regard de l’autre : les symboles, tels que le lituus et le trépied , sont cependant gravés en arrière de ces deux têtes, circonstance qui embarrassoit extrêmement les numismalistes , parcequ’on ne peut concilier avec l’histoire la dignité augurale de l’un ou de l’autre des fils de Pompée (voyez Eckhel , D. N-, t. VI, p. 3i ). Je possédé une empreinte de celte médaille, et je crois pouvoir assurer, après avoir examiné le style des types , qu’elle est l’ouvrage d’ un faussaire.
noie (i). César le nomma d’abord commissaire pour le partage des terres de la Campanie , qu’il fit distribuer , pendant son premier consulat, à vingt mille Romains de la classe la plus indigente. Balbus fut ensuite décoré de la dignité de préteur; et il y a lieu de croire qu’après sa magistrature il fut envoyé pour gouverner la Sardaigne (2).
Quoiqu’on doive placer parmi les fictions ingénieuses de l’auteur de l'Enéide l’origine des Atius , qu’il fait descendre du Troyen Athys* jeune homme lié d’amitié avec le jeune Jules , cette fiction même semble supposer que l’antiquité de la famille Atia n’étoit point contestée parmi les Latins (5).
Les habitants de la Sardaigne , qui , sous le régné d’Auguste , sans doute , ont fait frapper la médaille dont on voit le dessin au n.° 1 de la planche VI , se sont honorés d’avoir eu pour gouverneur l’aïeul maternel de ce prince. La tête sans barbe , qui est le type d’un côté de la raé-
(1) Suétone, Octavius Cessa.)', c. iv , nous a conservé ce que nous avons sur Atius Balbus.
(2) C’est ce que la médaille que nous allons rapporter nous fait conjecturer.
(5) Æneid. , 1. V, v. 568 sq. La famille des Atius avoil eu plusieurs sénateurs ; elle éloit même liée de parenté avec la famille du grand Pompée ( Suétone, Octavius Ccesar , §. 4 )• Cette raison a pu être une des causes pour lesquelles f image de Pompée etoit au nombre dé celles qui, à la mort d’Auguste, ornèrent la pompe de ses funérailles (Dion, I. XL Y , §. 34).
daille , est celle de Marcus Atius Balbus, préteur (t). La légende M • AT1YS • BALDYS • PR- , Marcus Atius Balbus praetor , le désigne par ses noms et par sa magistrature.
Le revers présente la tête du héros mythologique Sardus , chef d’une colonie africaine qu’il conduisit dans cette île quia hérité de son nom (2). L ornement de plumes qui surmonte sa tête rappelle le costume de plusieurs peuplades barbares ; et la massue , arme que fournissoient les forêts à ces guerriers sans art, peut ancore faire allusion à Hercule , de qui l’on a dit que ce père des Sardes étoit issu (5) : car c’est ainsi qu’il est caractérisé dans la légende, SARDYS PA- TER , Sardus ( notre ) père (4).
La fabrique et le travail de cette monnoie prouvent que les arts étoient peu cultivés dans
(1) Mionnet , Description de médailles antiques, cic. , t. I , lies voisines de la Sicile , n. 49 j Morelliüs , Thesaur, famil. , atia, n. j , a publié une médaille presque semblable où le prénom Marcus n’est point dans la légende.
(a) Pausanias , 1. X, c. xvn , où il indique la statue de Sardus , qui étoit à Delphes.
(5) On le supposoit fils d’un Hercule africain , qui vraisemblablement étoit le même que l’Hercule des Phéniciens :
Mox Lihyci Sardus generoso sanguine Jidens
Herculis 7
a dit Silius Itaücus, 1. XII, v- 55g.
(4) Ptolémée , dans sa Géographie , dit qu’il y avoic dans l’île de Sardaigne un temple du Père des Sardes, ^aptbjrmopoç lepôv.
cette lie, même à l’époque d’Auguste. En effet, les écrivains de ce temps ne nous parlent que des blés de la Sardaigne , de ses bêtes fauves , de son air malsain , et de ses habitans à demi sauvages (i).
§ 21. Marcus Brutus.
Marcus Junius Brutus étoit né l’an 669 de la fondation de Rome, 85 ans avant fère vulgaire (2), Son père , qui avoit les mêmes noms que lui , étoit plébéien , mais d’une famille ennoblie par les magistratures , et qui avoit toujours eu la prétention d’avoir la même origine que la famille patricienne des Brutus, de laquelle étoit issu le
(1) Strabon , 1. V ; p. 225. Le peu de progrès des arts en Sardaigne est constate' par d’ autres monuments qu’on peut voir cite’s et décrits par l’abbé Barthélemy, Mémoires de ï Acad, des belles-lettres, t. XXV III, p. S’ÿy ; par Winckelmann , Histoire de l'Art, 1. III ? c. îv, §. 41 2 et suiv. ; et par M. de Caylus , Recueil , l. II , p. xvii : ce sont de petites figures de bronze d’un travail barbare.
(2) Celte époque a été fixée d’une manière certaine d’après deux passages de Cicéron (in Bruto , §. 6 4 et g4 ). Velleius s’est trompé en faisant Brutus plus jeune de six ans ( 1. II, c. lxxii ), Plutarque, dans la Vie de Brutus-, Appien, dans les livres 11, III et IV, des Guerres civiles-, et Dion, dans le XLVII de ses histoires, sont les principaux auteurs que j’ai suivis dans cet article, sans négliger de recueillir les témoignages et les faits contenus dans les lettres de Cicéron , dans celles de Marcus Brutus lui-même , et dans d’autres écrivains anciens que j’ai cités.
fondateur de. la république (i). Sa mère Servilie descendoit véritablement d’une des plus illustres familles patriciennes, celle des Servilius Cæpion, dans laquelle elle fit adopter son fils qui, dès l’âge de six ans, avoit perdu son père. Pompée dont il s’étoit rendu le prisonnier en déposant les armes qu’il avoit prises après la mort de Sylla pour soutenir la faction de Lepidus , î’avoit fait mettre à mort. Ce malheur , qui fit du jeune Brutus l’ennemi naturel de Pompée , sembloit lui interdire la carrière des honneurs : cependant sa parenté avec Caton qui étoit son oncle maternel , et les richesses qu’il avoit héritées des deux familles auxquelles il appartenait, lui donnoieut trop de considération et de consistance pour qu’il crût devoir se condamner a vivre dans l’obscurité. La sagacité de son esprit et la force de sou caractère se montrèrent bientôt par les succès qu’il obtint dans ses études littéraires et philosophiques , ainsi que dans l’exercice du barreau (i). Il avoit adopté les dogmes de l’ancienne académie, quoique pour
(1) Les anciens sont partagés sur la véritable origine de cette famille: le savant Eckliel ( D. N., tom. VI, pag. 20 ) a appuyé', par uue observation nouvelle, l'opinion de ceux qui prétendent que Marcus Brutus ne descendoit point de l’ancien Brutus , opinion que Bayle ( article Brutus M. ) avoit cependant reconnue comme la plus probable.
(2) Sur les ouvrages et le mérite littéraire de Brutus , ou peut consulter le même cntique, loco cilato , note G.
imiter son oncle il parut quelquefois pencher vers les maximes du Portique. Il fit souvent admirer son éloquence ; mais les principes qu’il exposa dans un plaidoyer pour la défense de Milon , qu’il osa rendre public quoiqu’il n’eût pas osé le prononcer , auroient dû , dans des temps moins agités * appeler sur lui l’attention du gouvernement (i). L’orateur y soutenoit la maxime séditieuse qu’il étoit permis à un citoyen d’en tuer un autre lorsque ce meurtre étoit utile à l’état. La multitude, toujours portée dans les états populaires à exagérer les vertus des personnages qu’elle croit en opposition avec ceux qui la gouvernent , se livra dès-lors à une espèce d’enthousiasme pour Brutus , et le regarda comme un homme d’une grande espérance , et un des modèles les plus accomplis d’ un citoyen honnête , intrépide et éclairé.
Brutus avoit déjà trente-six ans lorsque la guerre civile s’alluma. Tout le monde croyoit que le désir de vengeance qu’il avoit été si long-temps forcé de comprimer alloit prendre un libre essor, et que le fils de Servdie embrasseroit le parti de César. 11 arriva tout le contraire : le neveu de Caton , oubliant ses injures particulières et les mânes de son père,
(i) Voyez Asconius Pedianus , dans {'argument de l’oraison de Cicéron, pro Milone .
Jean. Rom. Yol I. s 5
se décida pour le parti du sénat et de son oncle. Pompée , qui en étoit le chef, fut touché de la générosité de Brutus , et l’accueillit avec affection. On admira dans le camp de Pharsale ce philosophe guerrier qui trouvoit du loisir pour ses paisibles études même la veille d’une grande bataille. Mais les destins de cette journée parurent changer tout-à-coup l’ame de Brutus ; on le vit pencher vers le parti du vainqueur ; il ne se rallia point aux débris de celui de Pompée ; il ne suivit point Caton en Afrique : au contraire , de Larisse , où il s’étoit retiré , il écrivit à César qui , n’ayant pas oublié sa tendresse pour Servilie (i), avoit eu soin que les jours du fils fussent respectés. César l’accueillit avec bonté , le mit au rang de ses amis , lui accorda la grâce de presque tous ceux pour qui son nouveau partisan la sollicita. Sa confiance en lui fut telle dès le premier moment , qu’il lui demanda des conseils relativement à la poursuite de Pompée ;
(i) La passion de Servilie pour César avoit fourni matière à la chronique scandaleuse du temps, au point que des écrivains anciens ont cru que Marcus Brutus pouvoit bien èlre le fruit de ces amours illégitimes 5 mais celte opinion a été réfutée par Middleton ( Life of Cicero , 1. ni , d ans une note): ses arguments sont sans réplique; il les a tirés de quelques époques bien certaines, et de l’âge de César qui n’avoit que quinze ans de plus que Marcus Brutus. Le premier en comptoit quarante-sept, lorsque Servilie étoit éperdument éprise de lui (Plutarque, Caton le jeune , §. 24 )•
et il se reposa sur la loyauté de son caractère, au point qu’il lui confia le gouvernement de la Gaule Cisalpine , la partie peut-être la plus riche et la plus importante de l’Italie (i). Brutus remplit dignement cette honorable mission ; les peuples de la province furent heureux , l’autorité et le nom de César y furent chéris et respectés.
Ap rès la guerre d’Espagne , il obtint du dictateur la préture , et il eut pour collègue Cassius son beau-frère , qui avoit quitté , comme lui , le parti de Pompée. Ces rapports formèrent des liens d’ amitié entre deux personnages qui d’ailleurs ne se ressembloient ni par les principes ni par le caractère. On prétend même que , pour rendre leur liaison moins suspecte au dictateur , ils feignirent de se brouiller par une de ces tracasseries qui sont assez ordinaires dans les cours. La vérité est que des soupçons planèrent sur leurs têtes , et que la franchise qui paroissoit avoir dirigé jusqu’alors toutes les démarches de Brutus put seule calmer le dictateur , que d’ailleurs la grandeur de son ame et la ruine de tous ses rivaux rendoient trop peu accessible aux soupçons.
Mais Cassius qui étoit tourmenté par l’ambition , et qui croyoit ne pouvoir réussir dans le fatal projet qu’il avoit conçu , sans le nom
(0 Cicéron, Philippine III, 5.
et la coopération de Brutus , ne laissoit échapper aucune occasion d’échauffer celte anie ardente , ferme , et cependant inquiété. On lui persuada que son nom lui imposoit le devoir de rendre à Rome sa liberté. « Brutus, tu dors...! » Tu n’es pas Brutus... tu n’es pas de mon » sang ! « tels étoient les placards que l’on trouvoit chaque jour , tantôt sur le tribunal de Brutus , tantôt auprès de la statue du vengeur de Lucrèce. Brutus en fut ému , ou peut-être feignit-il de l'être , pour avoir un prétexte de suivre les impulsions de son ambition profonde et dissimulée. La conspiration se forma ; les conjurés se lièrent par leur parole sans aucun seraient ; aucun d’eux ne la trahit ; et le plus grand des Romains fut assassiné , en plein sénat, le i5 mars de l’an 710 de Rome, et tomba sous les poignards sacrilèges de quelques sénateurs ingrats auxquels il avoit pardonné , ou qu’il avoit comblés de ses bienfaits. Ses assassins , affectant de se montrer comme les libérateurs de la patrie et comme des tyrannicides , sortirent de la salle leurs poignards ensanglantés dans la main , et le bonnet de la liberté porté devant eux au bout d’une pique. Us furent suivis d’une troupe d’autres sénateurs qui , applaudissant à leur forfait et voulant, après coup, s’y associer lâchement, proclamoient à grands cris la liberté de Rome, et tenoient élevés, pour les faire voir, des glaives qu’ils venoient d’emprunter. Les mal-
heureux ! l’histoire n’a point inscrit leurs noms parmi ceux des prétendus libérateurs de la patrie, mais la vengeance publique les reconnut pour leurs complices.
Si Brutus, séduit par une fausse idée du bien public , avoit commis ce crime pour rendre a Rome le gouvernement sous lequel durant cinq siècles elle avoit fleuri et s’éloit élevée audessus des autres nations , il dut être frappé d’étonnement quand il vit le deuil , la confusion , et la terreur, dans lesquels son attentat avoit plongé sa patrie, et quand il sentit que, pour assurer ses propres jours et ceux de ses complices , il étoit indispensable qu’ils se retirassent dans un lieu fort tel que le Capitole, et s’environnassent d’une troupe de gladiateurs que l’un des conjurés , Decimus Brutus , avoit pris à sa solde pour servir aux spectacles. Les sénateurs qui espéroient , par la mort de César , pouvoir jouir de nouveau de cette puissance illimitée dont Sylla avoit investi leur corps, et en abuser pour opprimer les provinces , étoient pour la plupart favorables aux parricides ; mais les dispositions de César avoient été si bien prises , et la nature des affaires réclamoit si hautement l’autorité d’un monarque, que, malgré les intérêts contraires, ils crurent devoir respecter les actes , et même les volontés du dictateur. Ils montrèrent en conséquence de grands ménagements pour sa mémoire, et n’accordèrent aux meurtriers,
sous le nom d’amnistie, que l'impunité de leur crime -, indulgence à laquelle ils donnèrent pour motif le désir d’éviter les malheurs d’une nouvelle guerre civile. Ces résolutions prises , une réconciliation eut lieu entre le consul Marc-Antoine et les conspirateurs : mais aux funérailles de César et à la vue de son corps , le peuple , vivement ému de ce spectacle , et bientôt transporté de fureur , força par ses menaces et ses insultes les conjurés à reconnoître qu’ils avoient immolé à leur haine particulière non le tyran , mais le père de la patrie (i).
(i) Cicéron e( ceux qui, comme lui, s’éloient déclarés pour les meurtriers de César, se faisoient illusion, et aitribuoieut à un parti formé dans la plus vile populace les regrets qu’excita la mort de César, et la haine qui poursuivit les prétendus lyrannicides. Cependant Brulus et Cassius avoient eux-mêmes tâché de se faire un parti en répandant de l’or dans la lie du peuple; et ce parti, quoique appuyé par les gladiateurs de Decimus Brulus , fut toujours le plus foible. Les consuls Antoine et Dolabella, qui n’étoient point favorables aux conjurés, furent obligés plusieurs fois de réprimer avec une sévérité extrême les excès auxquels se portoit le peuple qui regrettoit César. La suite des faits et la retraite clandestine de tous les conspirateurs sont une preuve évidente de l’improbation presque générale qui suivit leur attentat. On n’a qu’à examiner la succession des évènements, admirablement décrite par Appien ( Civil . , 1. II et III), et les aveux que la force de la vérité arrache à Cicéron lui-même dans plusieurs passages de ses Philip piques et de sa correspondance.
Dès-lors il n’y eut plus de sûreté pour eux à Rome : le sénat , pour fournir à Brutus et à Cassius un prétexte honnête de s’en éloigner, quoique revêtus d’une dignité qui les obligeoit à y résider , leur donna d’abord une mission extraordinaire , et quelque temps après leur assigna des provinces • Brutus eut la Macédoine, et Cassius la Syrie. Leur crédit à Ruine augmentoit ou diminuoit suivant les différents succès des manœuvres du consul Marc-Antoine qui étoit à la tête du gouvernement , ou suivant les divers évènements qui , dans le désordre affreux où étoit l’état , arrêtoient ou changeoient le cours des affaires. Leurs provinces leur furent ôtées , et on leur en donna d’autres de moindre importance, la Creie et la Cyrénaïque : l’année suivante , ils reprirent les premières , lorsque par l’arrivée du jeune Octave le parti des amis de César parut se diviser et s’affoiblir , et le parti contraire se fortifier au point de faire déclarer la guerre à Marc-Antoine qui sorioit du consulat. Mais enfin le fils adoptif et l’héritier de César se rallia aux amis de son grand-oncle. Le nouveau triumvirat se forma ; les meurtriers du dictateur furent foudroyés par la loi Peclia , et tous leurs partisans furent proscrits.
Brutus et Cassius n’avoient laissé échapper aucune occasion de profiter de la mauvaise intelligence qui s’étoit glissée parmi les chefs du parti contraire.
Dès qu’ils eurent passé les mers pour se rendre dans la Grèce et dans l’Asie , la fortune sembla les favoriser. En moins de deux années, ils réussirent à se rendre maîtres de presque tout l’Orient , à équiper des flottes , à former des trésors , à rassembler des armées dont faisoient partie ces légions qui avoient servi sous César , et qui , destinées à faire la guerre aux Parthes , avoient précédé leur général au-delà des mers. Pour mieux assurer leur domination sur tant de contrées , et pour en tirer les ressources nécessaires à la multiplicité de leurs besoins et à l’avidité de soldats qui ne servoient que pour la fortune , ils opprimèrent les peuples, ils désolèrent les plus belles contrées de l’Asie : leurs ravages furent tels que les Xantliiens de la Lycie^ rebutés de tant de violences , se brûlèrent eux-mêmes avec leurs biens, leurs familles , et leur ville , plutôt que d’en ouvrir les portes à Brutus.
Cependant l’armée des triumvirs, surmontant tous les obstacles , avoit franchi les mers et traversé l’Epire, la Tbessalie , et la Macédoine; d’autre part , Brutus et Cassius avoient passé VHellespout; et leur armée, toujours en communication avec leur flotte , longea les bords de la mer Egée, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée en présence de l’ennemi , qu elle rencontra sur les limites de la Thrace et de la Macédoine , entre Amphipolis et Philippes. C’est là , dans les anciens domaines des successeurs d’Alexan-
dre , que le sort des Romains va être décidé pour la seconde fois. Chaque armée avoit deux chefs; l’une, Marc-Antoine et Octave; l’autre Brutus et Cassius : mais Marc-Antoine et Cassius surpassoient de beaucoup leurs collègues dans la science militaire et dans l’habitude du commandement. On a dit que le parti que l’on appeloit républicain auroit , à Philippes comme à Pharsale, détruit le parti contraire en s’abstenant de combattre (i); mais on peut douter que cette mesure, qui auroit pu réussir à Pharsale , eût eu le même succès à Philippes. Il étoit à craindre que les soldats de Brutus , dont la plupart avoient , comme nous l’avons dit, servi sous César, placés vis-à-vis de leurs anciens compagnons d’armes , qui venoient venger la mort d’un chef qu’ils adoroient, et qui avoient à leur tête son petit-neveu , ne rougissent de servir sous ses assassins (2). La bataille ne tarda pas à se donner. On combattit avec tout l’acharnement que l’on peut imaginer entre des guerriers commandés par de tels chefs, et armés pour une telle querelle ; entre des armées qui ne se proposoient rien moins que l’empire et les richesses du monde entier pour
(1) Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains , c. xi.
(2) Il est probable que des considérations semblables avoient détourné' Brutus et ses conseils de transporter ses forces en Italie.
prix de leurs efforts. Il semble que dans l’armée des triumvirs il régna plus d’ensemble et d’unité dans le commandement ; ce qui fit que Marc- Antoine put réparer la défaite d’Octave (i), tandis que Brutus et Cassius demeurèrent plus long-temps étrangers aux succès et aux revers l’un de l’autre. Cassius , voyant fléchir l’aile gauche qu’il commandoit , désespéra de l’aile droite , commandée par son collègue , et qui cependant étoit victorieuse, et il se donna la mort. Cet évènement funeste abattit le courage , et rendit nul le succès de l’autre partie de l’armée qui avoit été plus heureuse sous Brutus. Les restes de l’aile gauche , intimidés par leur défaite et jaloux des avantages de leurs compagnons d’armes, jetèrent le découragement et la discorde dans le camp. Brutus ne vouloit pas en venir de sitôt une seconde fois aux mains; mais la crainte de la défection, le défaut de confiance de son armée dans un chef peu renommé par ses talents militaires, l’impatience et l’indiscipline des soldats, l’obligèrent à accepter la bataille. 11 fut vaincu. La nuit suivante , voyant ses troupes abattues , et désespérant de ranimer leur courage , entendant d’ailleurs qu’on lui conseilloit de s’enfuir, « 11 » faut se sauver, il est vrai, répondit-il; mais » pour cette fuite il faut plutôt se servir de » ses mains que de ses jambes » . Alors il ren-
(i) Suélone, Octavius Caesar , c. ïm.
dit grâce à ses amis de ne l’avoir point abandonné , et il exhala , dans des vers tragiques que sa mémoire lui rappela , ses plaintes contre l’injustice du sort et la vanité de la vertu (i); puis se tournant vers Straton , littérateur grec, qui étoit un de ses intimes amis , il lui présenta sa propre épée , et le pria de l’en percer. Straton l’ayant prise , Brutus se précipita sur la pointe, et expira. Son corps, enveloppé, par ordre de Marc-Antoine , dans un manteau de pourpre , fut envoyé à Servilie. Une mort prématurée avoit préservé Porcia sou épouse (2)
(1) » Malheureuse vertu ! que j’ai été trompé à ton » service! J’ai cru que lu étois un êtie réel; mais tu » n’étois qu’un vain nom , la proie et l’esclave de la » fortune. » (Dion, 1. XLVII , §. 49 > Bayle, article Brutus M. , note C. )
(2) On a cru sur la foi de Nicolas de Damas, de Valere Maxime qui probablement l’avoil copié, et de quelques autres, que Porcia, la fille de Caton, épouse de Brutus, à la nouvelle de la fin funeste de son mari, s’étoit elle-même donné la mort en avalant des charbons ardents ; mais ce fait est controuvé. On voit , par la correspondance de Brutus et de Cicéron , que Porcia avoit cessé de vivre peu après le passage de son mari dans la Grèce {ad M. Brutum , episl. ix et xvm ). En effet, dans les conseils que tiennent entre eux les amis et- les pareuls de Brutus pour décider s’il seroit utile de l’engager à revenir en Italie avec une armée , on ne nomme que Servilie sa mère. Plutarque lui-même a critiqué Nicolas de Damas pour avoir rapporté le fait que nous examinons ( Brutus , §. 55). Une parente de Brutus, la femme de son neveu Lépidus , fils du triumvir , se tua à la vérité
de la douleur d’être témoin d’un si triste re-
tour. La tête de Brutus fut envoyée, à Rome pour être mise au pied de la statue de César ; mais dans le trajet elle fut engloutie par la mer (i).
L’opinion des vertus patriotiques de Brutus , répandue parmi ses contemporains -, a fait illusion à la postérité , d’autant plus que cette opinion étoit celle de deux écrivains qui , ayant laissé des mémoires sur sa vie , ont été copiés par Plutarque ; mais on peut sans injustice les soupçonner de partialité : l’un étoit Bibulus son beau-fils; l’autre Volumnius son ami. Marc-Antoine lui-même , s’il en faut croire le biographe grec , étoit persuadé que le clief des conspirateurs contre César s’étoit porté à ce crime par l’attrait que pouvoit avoir un tel attentat pour une ame républicaine : mais si nous con-
par cet étrange moyen , lorsque la conspiration de son mari contre Octave fut découverte et punie par Mécene. Velléius Paterculus, qui nous a conservé ce fait ariivé presque de son temps , en cherchant des exemples d’autres femmes romaines qui n’avoient point voulu survivre & leurs époux, ne 'dit pas un mot de Porcie (1. II, c. lxxxviii ); tant il est vrai que le récit de sa mort violente lui étoit inconnu. Il est même probable que ce récit n’a dû son origine qu’à une méprise de Nicolas de Damas qui a pris le change sur cette anecdote , en attribuant à la femme de Brutus ce qui étoit arrivé à sa nièce.
(i) Suétone, Octavnis Ccesar , c. xm; Dion, 1. XLVII,
sidérons de plus près l’ensemble de ses actions et de sa conduite , ainsi que les temps et les circonstances dans lesquels il a vécu , il sera difficile de conserver des préventions si favorables à son caractère.
Brutus étoit né dans un temps où les guerres civiles et les proscriptions de Sylla n’avoient laissé subsister dans le gouvernement de Rome aucun système d’ordre et de régularité. Sa jeunesse et toute sa vie se passèrent au milieu d’évènements et de troubles qui dévoient convaincre les esprits , même les plus prévenus en faveur des gouvernements populaires, de l’impossibilité de conserver à ce grand état son ancienne constitution républicaine. Plusieurs des personnages les plus graves de la république avoient reconnu sous Pompée la nécessité d’un pouvoir monarchique (i). Des philosophes même partageoient cette opinion (2). « Brutus , >; dit Séneque (3) , devoit-il craindre la monar-
(1) Plutarque, Vie de César , §. 56 de la traduction d’Amyol : « Il y en avoit plusieurs qui osoienl bien dire « publiquement qu’il n’y avoit plus ordre à remédier » aux maulx de la chose publique, que par le moyen d’un » seul auquel on donnast plein pouvoir , puissance et » aulhorité souveraine. »
(2) Entre auires , Cratippe , le chef à cette e'poque de
l’eeole péripatéticienne ( Plutarque , Vie de Pompée
(5) De beneficiis , lib. II, c. xx : In hac re videtur vehementer errasse , nec ex instilutione stoïca se cgi s se -
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» chie , qui est la forme de gouvernement la « plus heureuse sous un roi juste? Devoit-il » se flatter du retour de la liberté , avec tant «d’encouragements pour l’ambition, et tant de «récompenses pour l’esclavage ? Devoit-il espérer «le rétablissement de l’ancienne république, « après la subversion des anciennes mœurs ? De- » voit-il attendre le maintien de l’égalité primi- « tive et des lois fondamentales de l’état, après « avoir vu tant de milliers d’hommes aux pri- « ses , non pour la liberté , mais pour le choix « d’un maître ? A quel point falloit-il mécon- « noître et la marche de la nature et l’esprit de « sa nation , pour ne pas voir que le poste d’où «l’on vouloit faire tomber le vainqueur de Pom- »pée étoit tellement envié, qu’à mesure qu’on « l’ôteroit à une personne , plusieurs autres se présenteroient pour le remplir ?»
Pour supposer dans Brutus un aveuglement
qui aut regis nomen extimuit , cum optimus civitatis status suit rege justo sit ; aut ibi speravit libertalem futuram ubi tam magnum prœmium erat et imperandi et serviendi ; aut exislimavit civi totem in priorem formant posse revocariy amissis pristinis moribus ; futuramque ibi æquali totem civilis juris et staturas suo loco leges ubi viderat tôt millia hominum pugnantia , non an serviant sed utri. Quanta vero ilium aut rerum naturæ , aut urbis suae tenait oblivio , qui uno interempto defulurum credidit alium qui idem vellet ! etc. La version que j’ai insérée dans le texte e»t en partie celle de M. Lagrange , en partie la paraphrase que Bayle a laite de ce passage, article Brutus M . , note E.
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qui lui eût fait sacrifier à des préjugés démocratiques la vie de sou bienfaiteur et la foi de ses serments , il faudroit être convaincu que les sentiments d’un égoïsme intéressé n’avoient jamais eu d’accès dans son ame ; et voilà précisément ce que l’histoire de la vie privée de Brutus ne permet pas de penser. Ce Romain si vertueux , ce philosophe qui préféroit son devoir à ses plus chers intérêts , se livroit à l’usure la plus sordide , et étoit toujours prêt à. sacrifier à son insatiable avidité le repos et même la vie de citoyens innocents. Nous pourrions croire que des écrivains soudoyés par les Césars l’ont chargé de ces imputations calomnieuses, si nous ne les tenions pas du plus ardent de ses admirateurs , de Cicéron lui-même, qui nous a révélé ces turpitudes , non dans ses plaidoyers où il montre souvent trop peu de respect pour la vérité , mais dans sa correspondance intime avec Atticus (i). Brutus plaçoit son argent à quarante-huit pour cent chez les rois de l'Orient et dans les contrées et les villes soumises à la domination romaine. Sentant lui-même le peu de délicatesse de sa conduite, il empruntoit quelquefois le nom d’un Scaptius qui n’avoit pas autant d’intérêt que lui à cacher son immoralité: mais il ne rougissoit pas
(i) Toutes ces circonstances sont rapportées en détail dans une lettre de Cicéron à Atticus, qui est la première du livre "VI: il revient sur ces affaires dans la lettre xxi du livre V, et dans les 11 et tu du livre VI.
de se rendre le complice des cruautés que son prête-nom exerçoit contre ses débiteurs. Appius le beau-père de Brutus, étoit gouverneur de Chypre et de la Cilicie ; et Scaplius , pour forcer la ville de Salamine , la plus considérable de l’ lie , à lui payer les intérêts et une partie du capital qu’il lui avoit prêté , obtint de ce gouverneur une troupe de cavalerie qui contraignit les magistrats de la ville à se réunir pour aviser aux moyens de satisfaire à son créancier. Sur les remontrances de l’impossibilité où étoient les Salaminiens de payer cette somme, il les tint bloquas dans leur assemblée si longtemps, que plusieurs en moururent de faim. Cicéron , qui suce da à Appius dans ce gouvernement, ne voulant pas permettre que ces mesures se renouvelassent sous son autorité , Brutus ne balança pas à prier Àtlicus d’employer l’amitié qui le lioit avec Cicéron pour obtenir de celui-ci qu’il voulût bien accorder encore à Scaptius des cavaliers pour exercer de semblables vexations ; et il crut faire réussir sa demande en révélant que l’intérêt et le capital lui appartenoient , et non à Scaptius. Il n’hésita pas même dans cette circonstance à écrire directement à Cicéron • et dans sa lettre, remplie d’expressions arrogantes , on apercevoit tout l’ orgueil et toute la dureté d’ un caractère qui se déguisoit sous le manteau d’une philosophie hypocrite ( i ).
(t) Acl me autem , etiam cum rogat ali qui d ( M . Bru-'
Cet orgueil si peu républicain perce encore dans sa dernière correspondance avec Cicéron , lorsqu’à la nouvelle que Lépide avoit été déclaré ennemi public à cause de sa réunion avec Antoine , Bru-tus , dont la sœur avoit épousé Lépide, prétend empêcher que la loi de la confiscation ne s’exécute au préjudice de sa sœur et de ses neveux : « Le sénat et loi , dit-il, vous devez considérer que si ces enfants ont Lépide pour père, ils ont Brutus pour oncle (i) ». D’ailleurs la promptitude avec laquelle, après la bataille de Pharsale, il quitta le parti de Pompée en abandonnant Caton et les défenseurs de la république, étoit- elle une preuve de son attachement constant aux principes républicains ? et les monnoies qu’il fit frapper durant la guerre civile , et sur lesquelles sa tête fut empreinte avec son nom et sans aucun déguisement, avoient-elles d’autre exemple que celui des monnoies frappées sous la domination de César, les premières à Rome dont le type eût présenté la tête d’un magistrat encore vivant ?
tus) contumaciter , urro ganter , axoLVQVvi TQÇ solet scribere {ad Allicum, "VI , ep. i ) ; et ( Ibidem , ep. ni) omnino ( soli enim surnus ) nullas unquam ad me lifteras misit Dratus, in cjuibus non inesset arrogans , dxot'HÙvriTO'fi aliquid.
( i ) Quid vero mihi tribaere boni possunt , si modo digni s umus quibus aliquid tribualur . . . si nihil valuerit , apud te reliquumque senatum , contra patrem Lepidum Brutus avunculus ? ( Episl. ad Brutum , ep. xm ).
Icon. Rom. Yol. I. 14
Ces traits réunis me paroisscnt révéler le secret du caractère de B ru tu s ; et on voit par quelques phrases de César lui-même , conservées par Plutarque (i), que ce grand homme, qui devoit hien eonnoître les ambitieux, u’éloit pas entièrement la dupe de l’hypocrisie de Brutus. 11 me semble même que sa dernière exclamation sur la vanité de la vertu u’est que le dernier élan d’un acteur qui ne quitte point son rôle tant qu’il est encore sur la scène.
On pourroit croire que les portraits de Brutus, après sa défaite et sa mort, ont disparu du monde romain : mais l’esprit d’un parti vit encore long- temps après que les évènements ont décidé de son sort -, et rien d’ailleurs n’est si difficile à détruire que les monuments numismatiques. Nous avons déjà remarqué que des monnoies , sur lesquelles lu tête de Brutus étoit empreinte, furent frappées sous son autorité. Nous en avons présenté une d’or à la planche II , n° 4 ? qui nous offre d’un côté sa tête avec un peu de barbe, au milieu d’une couronne civique (2), et de l’autre celle de Lucius Brutus dont il se vantoit de descendre. La légende qui
(1) Dans la Vie de César, §. (ri ; et dans la Vie de Brutus , §. 8.
(1) La barbe, comme nous l’avons remarque' ailleurs, est un signe de deuil, dont la cause etoil la guerre civile.
est autour (3e la première donne le nom de M • BRVTVS • IMF-, Marcus Brutus imperator , et celui de Pedanius Costa son lieutenant, COSTA LEG atus. Sur une autre médaille du même métal, planche YI, n° 4, on voit la tête de ce chef au milieu d’une couronne semblable ; et la légende, BRVTVS • IMF*, Brutus imperator , la fait reconnoître. Le trophée élevé sur des proues de vaisseaux , qui est le type du revers, fait allusion aux succès des flottes que Brutus et Cassius faisoient commander par leurs lieutenants. La légende, CASCA LONGYS, Casca Longus , désigne Publius Servilius Casea, celui des conjurés f|ui porta le premier coup à César, et qui périt à Philippes (i). Mais les types d’une monnoie d’argent que j’ai fait graver sous le u° 5 de la planche VI sont encore plus historiques ; on y voit d’un côté la tête de Marcus Brutus avec son nom et celui de Lucius Plaetorius Cestianus qui , par la place qu’il occupoit dans l’armée de Brutus, avoit le droit de faire frapper des monuoies : BRVTVS • 1MP- L • PLAEL • CEST. Le bonnet de la liberté et les deux poignards de Brutus et de Cassais sont
(i) Cette médaille d’or est tirée du cabinet du savant abbé San Clemente, à Cremone. Il a eu la complaisance de m’envoyer un dessin de ce monument numismatique. H en existe une semblable dans le cabinet impérial de Vienne (Eckbel, Caialog. Mus. Caes. , part. ü, pl. . , n° 8 ) Longus n’est probablement qu’un second surnom du même Casca.
le type du revers , qui n’a d'autre légende que l’époque funeste des ides, ou du i5, de mars, Elü • MAPiT - , idus martice. Cette médaille a été décrite par Dion telle que nous la voyons encore (i). Elle est une preuve, ainsi que la précédente , de l’ambition immodérée de Marcus Brutus. Trois personnages de son parti n’auroient point osé , chacun indépendamment de l’autre, faire empreindre son effigie sur la ïnonnoie romaine, en imitant un de ces abus qu’on blâmoit dans le gouvernement de César, s’ils n’eussent pas été bien assurés du consentement et de l’approbation de leur chef. 11 est même étonnant qu’un pareil exemple n’ait point été imité par les lieutenants de Cassius , et que sa têie n’ait point été empreinte sur les raonnoies qu’ils firent frapper.
La ressemblance de la tête en marbre de Paros , dont le dessin est gravé sous les u° 2 et 3 de la même planche , avec la tête de Brutus, gravée sous le n° 5, semble prouver qu’elles représentent l’une et l’autre le même personnage. En effet, les dimensions plus grandes, et le travail plus parfait de la première y font encore mieux apercevoir que dans l’autre celte physionomie maigre que César appréhendoit dans Brutus (2) , et cet air concentré et
(1) Dion , I. XL VU , §. a5.
(2) Pâle et maigre, dit Plutarque dans la Vie de Brutus , §. 8 -, et dans celle de Marc- Antoine , §. 11.
résolu qui convient si bien au caractère d’un conspirateur.
Malgré l’empressement qu’on a pu mettre dans l’empire romain à détruire les statues et les images des meurtriers de César, ce monument de sculpture, caché peut-être dans l’intérieur de quelque maison , à la ville ou à la campague , aura pu échapper d’autant plus facilement à la destruction, qu’une statue de Brutus, en bronze, élevée sur la place publique de Mediolanum , y existoit encore au temps d’Auguste qui , l’ayant remarquée, ne la fît point abattre (i),- et nous savons que ce même prince donna des éloges à un ancien questeur de Brutus qui en avoit conservé chez lui l’image (2).
Le buste dont je donne ici la gravure est placé à Rome , dans le musée du Capitole (3).
(1) Plutarque, Comparaison de Dion avec Brûlas.
(9.) Appien , Civil. , I. IY , §. 5i. La mauvaise habitude qu’ont très-souvent les historiens grecs , de ne désigner les personnages romains que par leur pre'noin , est la cause que nous ignorons à quelle famille appartenoit le questeur qui aiina mieux ctre proscrit, que de trahir Brutus son proconsul et son ami, et qui mérita par la noblesse de ce procédé qu’Oclave lui pardonnât -, nous savons seulement que Publias étoit son prénom.
(3) "Voyez les Monuments antiques du Musée du Louvre , t. III, pl. v.
§ 22. Quintus Labienüs Parthicus.
Quintus Labienüs éloit fils de ce rl itus Labienus, un des lieutenants de César, qui, après avoir si bien servi sous lui dans les guerres des Gaules, entretint une correspondance secrète avec Pompée , et an premier moment où éclata la guerre civile abandonna, pour le suivre, le parti de son ancien général (t). Le fils, après la mort de son père qui périt à Manda en combattant pour les jeunes Pompée , ne semble pas s’être réconcilié avec le vainqueur : ce que l’on sait de certain , c’est qu’il passa sous les drapeaux des meurtriers de César , et quitta la Grèce , par ordre de Brutus , pour se rendre auprès d’Orode , roi des Parthes , et solliciter des secours contre les triumvirs (2). La bataille de P hilippes et la mort de Brutus étant arrivées pendant l’absence de Quintus Labienüs, il trouva un asile dons le palais du prince Arsacide , et sut tellement s’insinuer dans sa confiance , qu’il lui persuada d’envaliir l’Asie mineure et la Syrie , tandis que les meilleures troupes romaines se détruisaient les unes les autres dans les dis-
(i ) Dion , ]. Xld , §. 4-
(2) Dion, 1. XLVIÏÏ , §. 24 et suiv., et §. 5g et suiv. ; Velleïus Palerculus, I. [f , c. lxxviii ; Florus , 1. IV, c. ix, et dans V Epiiome du livre CXXVIf de Tite-Live ; Plutarque , Vie de Marc-Antoine, §. 53, sont les auteurs d’où j’ai tire' lcrs faits que je rapporte de Q. Labienus.
sensions civiles, et que leurs chefs ne s’occupoient qu’à se renverser mutuellement. Pacorus, le fils du roi parthe , se mit à la tête de l’expédition ; et Labienns lui-même eut la lâcheté de conduire une armée ennemie sur le territoire de l’empire romain : il eai ravagea les provinces frontières; il débaucha quelques troupes qui les gardoient , en délit d'autres, et fit mourir Decidius Saxa qui vouloit défendre la Syrie. Ivre de ses succès éphémères, il n’eut pas honte de prendre le titre d 'empereur parlhique: mais l’année suivante , Ventidius , envoyé par Marc- Antoine, l’atteignit au pied du mont Taurus ; et, après avoir battu les Parthes qui vendent au secours de Labieuus, il anéantit son armée. Le traître , qui s’étoit déguisé pour mieux assurer sa fuite , fut découvert par le gouverneur de Chypre, et livré à Ventidius qui le fit mettre à mort i’an 3g avant î’ère vulgaire.
Une médaille d’argent très-rare , que Labieuus lui-même fit frapper lors de son expédition en Asie, nous a conservé son portrait (i). La lé-
(i) Morellius , Thesaur. famil. , atia , n° 2. Fulvius Ursinus a cru que Labieuus ètoit un surnom de la famille A lia , et tous les numismatistes l’ont suivi. Spanheiin , de U. et P. Nam., t. II, p. 11 , a fait cependant voir que cette conjecture étoit sans fondement. Je pense que Labienus etoit absolument le nom de la famille ( gens La b/ena) , et que, par une exception rare , il ne se termine pas en IVS, comme les autres noms de famille; parce-
gende, Q • LA BIEN VS • PARTÏ1ICVS • IMP - , indique que la tête empreinte sur cette monnoie est celle de Quintus Labienus , empereur partliique. On croit démêler dans l’air de sa phisionoinie quelques marques de ce caractère irascible et insensé que Strabon lui reproche (i). Le cheval caparaçonné , qui est le type du re-
çue anciennement, peut-être, ce nom n’avoit été qu’un surnom, comme il est arrivé dans les familles des ISorbanus, des Allienus , des Ccecina , et autres. Ma conjecture est appuyée sur une inscription ancienne dans laquelle Dionysius , affranchi de Titus Labienus, prend les noms de Titus Labienus Dionysius ( Muratori , Tliesaur, Inscript., p. 1 6 1 5 , n° 17). On sait que l’usage exigeoit qu’on fît prendre aux affranchis le nom et non pas le surnom de la famille de leur patron. Si Labienus avoit appartenu à la famille Àtia, son affranchi auroil dù se nommer T. Aiius , et non T. Labienus. Eu effet , nous trouvons le nom de Labienus suivi de surnoms , et employé comme nom de famille (gens) dans d’autres inscriptions , Labienus Primus, Labienus Paternus , Labienus Pienatus , Labienus Proculus , etc. ( Muratori , Tlies. Inscr., ]j. 1 4 7 ^ > n° 7, et p. 1G98, u° 1; Reinësius , Synt. Inscript., cl. Xll , n° 53)- Les Labienus êtoient originaires de Cingulum , dans le Picenum ( Silius Italicus , liv. X, v. 54): aussi Labienus, le lieutenant de César, avoit-il reconstruit et fortifié cette place.
(i)M etpâxiov eveptdtffTOV Haï avoiaç TTÀr/peç (Strabon, 1. XIV, p. 660). Les orateurs asiatiques, à ce que le géographe rapporte, trouvoient ridicule que Labienus prît le titre d ’imperator parthicus , comme s’il avoit battu les Parthes. «Et moi» , disoit Hybre’as, sophiste carien , qui s’efforçoit d’empêcher l’invasion que Labienus vouloit » faire à Mylasa , «et moi, je pourrois aussi m’intituler « imperator caricus. »
vers, a rapport aux Parthes, redoutables par leur cavalerie , et fait peut-être allusion au nom de cette nation guerrière, de laquelle Labienus avoit emprunté son surnom (i).
§ 2 3. Cnéus Domitius Aiienobarbus.
Le père de Cnéus fut Lucius Domitius Ahenobarbus , dont nous avons vu un des ancêtres figurer parmi les hommes illustres du commencement de la république (2). Lucius, homme consulaire et attaché au parti de Pompée, commanda l’aile gauche de son armée à Pharsale ; il y périt dans la déroute: sou fils Cnéus avoit, à la vérité , obtenu son pardou de la clémence du vainqueur ; mais il n’avoit pu conserver la magistrature dont il avoit été revêtu avant la défaite de Pompée. Irrité de cet affront, et brûlant du désir de venger son père, il ne put voir d’un œil indifférent la mort de César ; il se rangea dans le parti des conjurés, et fut
(1) Nous avons indiqué ailleurs une analogie du moins apparente qui se trouve entre les noms des Partlies et des Perses , et celui qui, dans quelques langues orientales, désigne un cavalier, Iconographie grectpie , Il part., c. xv , §. 2 , sur la fin , où nous avons expliqué une médaille parthique ayant pour type une tête de cheval.
(a) Au §. 5 de ce même chapitre. Velleins Paterculus, 1- Il , c. lxii , lxxvi , et lxxxiv ; Suétone , Nero , c. xxxiu ; Plutarque, Antoine , §. 4° et 63; Appien , Civil., 1. IV et V ; Dion, 1. XLVllI et XLIX, m’ont fourni les matériaux pour cet article.
même un de ceux qui cherchèrent à faire croire qu’ils avoient pris part à la conjuration (i): cette vanteiie pensa lui coûter cher. Obligé de s’éloigner de Rome et de l’Italie , à l’exemple de ceux auxquels il s’assoeioit , il se réfugia dans Je camp de Rrutus, d’où il sortit pour commander une escadre de cinquante voiles , qui croisa dans la mer Ionienne et dans le golfe Adriatique. Ses exploits furent brillants; il intercepta un grand nombre de transports dirigés veis l’armée des triumvirs; et, le jour même où Cassius perdit la bataille de Phiîippes , Ahenobarbus et son collègue Statius Murcus avoient détruit sur la mer Ionienne un gratid convoi que Domitius Calvinus conduisoit au camp de Marc-Antoine et d’Octave. Des légions entières y périrent ; un nombre considérable de navires furent brûlés ou submergés. Ce fut probablement à cette occasion que les troupes et les marins qu’il commandoit lui déférèrent le titre à'imperator ; et ce succès lui inspira tant de confiance, qu’à la nouvelle de la fin malheureuse des chefs de son parti , au lieu de suivre
(i) Nous pouvons inférer de la II Philippicjue de Cicéron , §. 1 1 , que Dominas se plaisoit à être cornpié au nombre des conspirateurs : ce n’etoient donc pas ses ennemis seulement qui lui imputoient ce crime , comme Suétone et Appien ( Civil , 1. I , 61 ) semblent l’avoir
cru. Nous apprenons du même passage de l’orateur romain que César avoit dépouillé Ahenobarbus de quelque dignité dont il avoit été revêtu par Pompée.
l’exemple de Murcus qui s’attacha au fils de Pompée , il réunit à ses forces navales celles qui , sous h’rutus et Cassius, avoient été employées dans les mers de l’Asie, et continua de faire la guerre aux triumvirs en sou propre nom. 11 la soutint pendant un an : mais lorsqu’il apprit que le soulèvement excité en Italie contre Octave par Lucius Antonius étoit apaisé , désespérant de pouvoir tenir plus long -temps et cédant aux conseils d’Asinius Pol'ion , il fit sa paix avec Marc-Antoine , qu’il croyoit ennemi d’Octave. La force des évènements ayant amené un accord entre les deux triumvirs , Marc-Autoine envoya Cnéus Ahenobarbus gouverner la Bithynie , pour que son crédit et sa présence ne missent point d’obstacles à la paix -, et pendant son absence, il réussit à le laver auprès de son collègue du soupçon d’avoir pris part à l’assassinat de César, et à le faire désigner consul pour l’an de Rome 722.
Ahenobarbus jouit paisiblement de son autorité proconsulaire sur cette province. Cinq ans après il y étoit encore, lorsque Sextus Pompeïus, chassé de la Sicile, fit nue vaine tentative pour s’emparer de lui par trahison (1). A l’époque de son consulat, comme la rupture entre les deux triumvirs étoit imminente, il ne voulut
(1) Ce fut clans cet intervalle de temps qu’Ahenobaibus accompagna Marc-Antoine dans sa malheureuse expédition contre les Parlhes
point agir contre les intérêts d’Antoine, qu’il regardoit comme son bienfaiteur ; et, avant que la guerre fût déclarée , il quitta Rome , malgré la haute magistrature dont il étoil revêtu, pour aller servir sous ce triumvir (i). Les historiens nous ont transmis quelques traits de sa fermeté à la cour d’Alexandrie, où il se conduisit envers Cléopâtre non en courtisan , mais avec la di gnité d’un consul romain. Antoine en parut choqué ,• et Ahenobarbus put voir de ses propres yeux les fautes énormes que ce chef, entraîné vers sa perte , commetloit tous les jours contre les intérêts de sa cause. Il en fut si frappé , qu’il traita de sa réconciliation avec Octave -, et, lorsque les deux armées étoient près de Leucade et au moment de se battre , il passa dans la flotte de ce dernier, porté sur un bateau, presque seul et malade. Marc- Antoine lui renvoya généreusement tout ce qui lui appartenoit ; et , se moquant de sa défection , il affecta de dire qu’elle n’avoit d’autre cause que l’amour, et que Ahenobarbus ne pouvoit supporter l’absence de sa maîtresse Nais, femme de basse naissance, dont il étoit épris. A peine cet illustre transfuge fut-il parvenu au camp d’Octave, qu’il mourut. Suétone le regarde comme l’homme le plus estimable de la famille des Ahenobarbus , dont la
(i) Les fiançailles qu'on avoit célébrées entre une des deux Antonia, filles de Marc-Antoine et d Octavie , et Lucius, fils d’ Ahenobarbus, avoient procuré à ce dernier de nouvelles relations avec l’un et l’autre des triumvirs.
splendeur s’éclipsa sur le trône lorsqu’il fut occupé par Néron, le dernier de leurs descendants.
Un monument numismatique de la plus grande rareté , dont je présente ici le dessin sous le ne 7 , nous a conservé le portrait de Cnéus Ahenobarbus (i). C’est une monnoie d’or qui a probablement été frappée à l’époque où cet amiral apprit la mort de Cassius et de Brunis, et se regardent comme le chef du parti républicain. On voit sa tête, entièrement rasée (2), empreinte sur l’un des côtés de la médaille , dont le surnom AHENOB ARZ>t« fait la légende. On lit de l’autre côté ses autres noms et son titre , CN • DOMITIVS • L • F • IMF-, « Cuéus Domitius, fils de Lucius, imperator »> . Les lettres NEPT, gravées dans le champ» dé-
fi) Le P. Audifredi a e'te' le premier à le faire connoître : il en donna la description à la fin d’une dissertation astronomique e'crite en latin, sur la cornete de 1761, et imprime'e à Rome l’anne’e suivante par Salvioni , in • 1 2. Il avoil lui-même fait l’acquisition de cette médaille, et i’avoit placée dans le cabinet de la bibliothèque de Casa natta ^ ou de la Minerve , à Rome. Le dessin a été pris sur une empreinte de la médaille qui ne se trouve plus dans cette collection. Eckhel en a cité cependant de semblables ( D. N., t. y, p. 202 ): mais, comme il n’a point connu la découverte du P. Audifredi , et que luimême d’ailleurs c'toit fort négligent dans la comparaison des portraits, il n’a fait aucune mention de celui de Cuéus Ahenobaibus , qu’il n’a point su distinguer du portrait de Lucius Ahenobarbus, que nous avons donné , pl. 11 ; n0 6.
(2) Nous avons remarqué la même particularité dans le portrait de Scipion Africain l’ancien, planche 111.
signent le temple de Neptune , qui est le type du revers , et sans doute l’image de celui qu’un Cnéus Domitius Ahenobarbus, un des ancêtres du personnage dont nous parlons , avoit élevé dans le cirque de Flaminius en l’honneur du Dieu de la mer, et qu’il avoit rempli de chefsd’œuvre du ciseau de Scopas vi). Cnéus Aheno-
(i) Le P. And ifredi semble croire que le Cnéus Ahenobarbus qui avoit fondé et enrichi ce temple , désigné dans Pline par la phrase delubrum Cn, Domitii{ I. XXXVll, §. 4 , n° 7 ) , est le même dont nous examinons la médaille. Je pense que cette conjecture ne s’accorde pas bien avec la chronologie. Lorsque Cuéiis, chef d’un parti et commandant une Hotte, a fait frapper celte monnoie , il n’avoit pas encore pu faire bâtir un temple à Pio ne , où l’on reconnoissoit l’aulorilé des triumvirs; et si nous supposons que cet édifice a été élevé par lui après avoir été désigné consul , et avoir recouvré les bonnes grâces d’Oclave , je ne vois pas trop comment ce personnage , étant proconsul en Bilbynie et soumis à l’autorité de Marc- Antoine , a fait frapper une monnoie dont le type présente sa tête, et dans la légende de laquelle il ne prend pas le titre de proconsul. Mêmes difficultés, et plus fortes encore , dans l’hypothèse que la médaille a été frappée pendant son consulat ou après. Pourquoi , dans l’un ou l’autre cas , auroit-il omis de s’intituler consul ? Comment auroil-il osé faire empreindre sa tête sur la monnoie lorsqu’il étoit dans la dépendance d’Octave , ou qu’il servoit sous Marc Antoine ? L’opinion que j’ai adoptée me semble plus probable. Un Cnéus Ahenobarbus plus ancien avoit fait élever un temple à Neptune. En effet un Cnéus" Ahenobarbus avoit commandé les armées romaines eu Asie , dans la guerre contre Antiochus ; il avoit été un des commissaires pour arranger les affaires de
barbus semble ainsi attribuer au zèle de ses aïeux pour le culte de Neptune le bonheur constant de ses vaisseaux sur les flots orageux de l’Adriatique.
§ 24- Lucius Munatius Plancus.
Un esprit fin et très-cultivé , un goût exquis dans la littérature, une conduite prudente, mais timide , un caractère souple qui savoit s’accomoder aux temps et aux circonstances, furent les qualités qui , avec une grande habileté dans les affaires civiles et militaires, et une fortune favorable, portèrent Munatius Plancus au faîte des honneurs et des dignités sous Jules César, sous Marc- Antoine , et sous Octave (i). Issu
la Grèce après la chute de Persée (Tite-live, 1. XXXVII, c. xxxiv, et liv. XLV , c. xvn ) : il pouvoit avoir lire' dé ces contre'es les ouvrages précieux de Scopas , dont il orna le temple consacré par lui à Neptune , divinité à laquelle il attribuoil sans doute son bonheur en traversant les mers. Son descendant, le Cne'us Ahenobarbus qui a fait frapper la médaille , devenu amiral , attribue de même ses succès à la protection de ce dieu, honoré par ses aïeux. Nous avons vu au §. 5 de ce chapitre qu’il avoit réuni sur une autre médaille le monument de ses victoires maritimes à la mémoire de l’auteur de son nom.
(i) La correspondance de Cicéron et de Plancus, qui se trouve dans le X livre des Enislolae ad familiares , nous donne quelque idée du mérite de Plancus en littérature , ét nous révélé quelques traits de son caractère. Cicéron , tout en le flattant , avoue qu’il avoit la réputation de sc prêter un peu trop aux circonstances , nimis
d’uue famille noble , Planons fut initié à l’art de la parole et à la seience du gouvernement par Cicéron lui-même (i). 11 servit en Espagne et en Afrique dans les armées de César, où il obtint des grades distingués et l’affection du chef. Celui-ci l’avoit désigné consul deux années d’avance , lorsqu’il périt victime de la conspiration dans laquelle Decimus Brutus, destiné à être le collègue de Plancus, fut un des principaux conjurés.
Lors de cet évènement funeste , Plancus se trouvoit loin de Rome , qui étoit le foyer des factions, et gouveruoit la Gaule Narbonnoise , que le dictateur lui avoit assignée en partage. Là il battit des ennemis peu redoutables : c’étoient les Rætiens qui cherchoient à profiter des troubles de la république (2). Il établit, par
servire temporibûs ; et que la fortune avoit favorisé son ambition d’une manière peu commune, fortuna suffragante vider/s res maximas consecutus ( Epist. 1 et v ). Scliœpflin , dans 1 ' Alsatia illuslrata , per. I , §. 54 et suiv. ; et D. Rulmkenius, dans ses notes sur Velleius Paterculus, liv. II, c. lxiii , ont réuni ou indique' la plupart des passages des auteurs anciens qui ont trait à Munatius Plancus , et à l’histoire de sa vie. Je me référé à ces autorités pour tous les faits contenus dans cet article, qui ne sont pas appuyés de citations particulières.
(1) Eusebe ( Chronicon ad an. Augustin IV) parle de Plancus comme d’un orateur du plus grand mérite, qui avoit été disciple de Cicéron. La correspondance que nous venons de citer (1. X, Epist. 1, 111 et iv ) semble confirmer ce fait.
(2) Voyez la lettre de Plancus, qui est la IV du livre X de celles de Cicéron ad familiares.
ordre du sénat, une colonie romaine à Liugdunura, et une autre à Raurica (i). Dans ces temps orageux , il sut si bien se conduire en prenant conseil des circonstances , qu’il se concilia l’estime des différents partis j et quoiqu’il ne dissimulât pas son attachement à la mémoire et au petit-neveu du dictateur, il ne se détacha ni de Cicéron ni du sénat , tant que cette conduite ne le compromettoit pas à un certain point: mais enfin il abandonna Decimus Brutus; et, par l’intermédiaire d’Asinius Pollion , il fit sa paix avec Marc-Antoine , et se jeta dans le parti des triumvirs. 11 avoit su se conserver des liaisons avec les deux collègues d’Antoine j et cette adresse lui procura les honneurs d’un triomphe , et lui assura le consulat qu’on lui avoit promis pour l’an 712 de la fondation de Rome, 42 ails avant l’ère vulgaire. Dans cette dignité éminente , il eut la satisfaction de pouvoir obtenir du sénat, avec l’agrément des triumvirs, la grâce de quelques proscrits; mais il ne put réussir à obtenir celle de son propre frère (2).
(1) Lugdunum est Lyon; Raurica , qui prit ensuite l’èpitliète d ’Augusta, conserve encore quelques ruines et les traces de son nom dans celui du village d’Augst près de Bâle.
(2) Les détracteurs de Plancus , parmi lesquels il faut mettre au premier rang Velleius Paterculus, débitoient que ce triomphateur avoit e'té bien aise de la proscription de son frère (1. Il, c. lxvii ). L’historien rapporte un jeu de mots que le peuple répe'toit à 1’ occasion du
Jcon. Rom . Vol. I. i5
ii6
Sorti du consulat , il fut choisi entre les amis de Marc- Antoine pour conduire à Bénévent une nouvelle colonie de vétérans qui avoient servi sous ce chef j mais bientôt les troubles occasionnés par la guerre civile que Lucius Antonius , alors consul et frère de Marc-Antoine , avoit rallumée dans plusieurs coutrées de l’Italie, furent sur le point de brouiller Plancus avec Octave. Un homme de s<m caractère, qui vouloit se ménager les bonnes grâces de tous les chefs, dut se trouver étrangement embarrassé dans une circonstance si délicate (i) : toutefois il se
triomphe de Plancus et de celui de Lépide , qui , l’un et l’autre, avoient un frère dans le nombre des proscrits : c’e'toit le vers suivant ,
De Germants , non de Gallis , duo triumphant consules : » C’est des Germains, et non pas des Gaulois, que les » deux consuls triomphent ». L’équivoque est dans le mot Germant, qui, comme nom propre, désigne les peuples de la Germanie, et comme appelialif les frères germains. Quant aux Gaulois , on entendoit par ce nom les llae liens , habitants du pays où sont aujourd’hui les Grisons, et qui s’étoient établis depuis long-temps près des peuples d’origine celtique.
(i) On peut rapporter à celte époque, une des plus critiques da la vie de Plancus , l’ode qu’Horace lui adressa, et qui semble le supposer dans un état de tristesse et de dégoût: c’est la vu du livre 1. Le P. Sanadon , dans ses commentaires sur ce poète, a cherché à découvrir l’origine de sa liaison avec Plancus, et a cru la trouver dans l’amitié que l’un et l’autre avoient eue pour Brutus. C’est une méprise grossière occasionnée par une équivoque Le Brutus , qui devoit être collègue de Plancus dans le consulat, étoit Decimus Brutus, qui faisoit la guerre en Italie* 1?
garda de prendre une part trop active daus ces démêlés. Il s’étoit , à la vérité , déclaré pour les Antoine ; mais sa timide circonspection sut mettre tant de délais aux secours que les chefs du parti vouloient fournir à Lucius assiégé dans Pérouse , que ce retard eutraîna la reddition de la ville , et fît terminer la guerre.
Plancus suivit dans leur retraite la femme et les enfants de Marc- A moine , et alla au devant de ce triumvir, qui l’accueillit avec bienveillance, et qui , après s’être réconcilié avec son collègue, nomma Plancus son lieutenant en Asie, pour le récompenser d’avoir pris les armes pour sa querelle. Quelques années après, ce personnage consulaire rejoignit Marc-Antoine à la cour d’Alexandrie ; et voyant que , par les intrigues de Cléopâtre , la guerre contre Octave éloit inévitable, il passa dans le parti de ce dernier, et il eut la bassesse de dénoncer au sénat les actions et la conduite de son ancien protecteur, qui , pendant dix ans , l’avoit comblé de bienfaits (1).
et Horace avoil servi, sous Marcus Brutus , au-delà des mers. Il est probable qn’Horace et Plancus avoient fait eonnoissance chez Asinius Polüon qui, l’an n 5 , se trou-
voil en Italie, et qui e'toit l’ami de l’un et de l’autre.
(i) Velleius , qui ne perd jamais l’occasion de me'dire de Plancus , assigne pour cause de sa de'fection la froideur que lui montra Marc-Antoine quand il eut connoissance de ses malversations et de ses rapines. Les autres historiens racontent que Plancus , quoique savant dans
Depuis cette époque, il jouit à la cour d’Octave d’une faveur aussi complète que durable, principalement après qu’il eut proposé au sénat de déférer au vainqueur d’Actium le titre d’Auguste. Il fut consul une seconde fois (i); et, en 782, il fut le dernier des censeurs qui n’aieot pas eu un empereur pour collègue. Plaucus s’étoit fait construire de son vivant un mausolée magnifique près de Gaëte , sur une hauteur qui domine la mer, et où il avoit sans doute une maison de campagne. Ce monument, qui s’est conservé jusqu’à nos jours , atteste par une inscription simple et noble , par la pureté de son dessin ,
fart de l’adulation, s’étoil brouille' avec Cléopâtre. Il est vraisemblable qu’un esprit si fin, voyant approcher la guerre civile , se décida pour le parti auquel toutes les probabilités promettoienl la victoire.
(1) Pline assure que Plancus a été deux fois consul (1. XIII , §. 5); mais l’année de ce second consulat, où sans doute i! ne fut que supplémentaire consul suffectus, est fort incertaine. Les chronologistes , qui ont rédigé les fastes consulaires, la fixent à l’an 56 avant l’ète vulgaire, •718 de la fondation de Rome; mais c’est une erreur. Plancus eut le gouvernement de la Syrie l’an 714- il y resta durant l’invasion des Parthes ; il y e'toit encore l’an 719; et ce ne fat pas à son insu que Sextus Pompeius lut sacrifié à la politique du triumvir. Ce second cousulat doit nécessairement être placé après la défection de Plancus et son retour à Rome. Quant à l’adulation qui servit si bien ses vues ambitieuses, il est à remarquer que, suivant ses maximes , il falloit employer de préférence la plus grossière et la plus effrontée. (Séneque, Quest. Nat., lib. IV , in praef. )
et par l’élégance de ses ornements, le bon goût du personnage dont il a dû renfermer les cendres (i).
J’ai fait graver au n° 8 de la planche VI le
(i) Les habitants le désignent par le nom de torve d’Orlando , tour de Roland; et on en peut voir le plan et l’élévation dans les Sepolcri , par Santi Bartoli , pl. lxxxvii et lxxxviii, ouvrage qni a été inséré dans le XII volume da Trésor d’ Antiquités grecques de Gronovius. Voici l’inscription qui est placée au-dessus de la porte :
L • MVNAT • L • F • L • N • L • PRON PL ANC VS * COS • CENS • 1MP • ITER • VII • VIR EPVL • TRIVMFH • EX • RAETIS • AEDEM • SATVRNI FEC1T • DE • MANVB • AGROS • DINISIT IN • ITALIA BENEVENTI • IN • GALLIA • COLONIAS • DEDVXIT LVGDVNVM • ET • RAVRICAM.
» Lucius Munalius Plancus , fils de Lucius, petit-fils » de Lucius, arrière-petit-fils de Lucius, consul, cen- » seur , proclamé itnperator deux fois , l’un des sept dé- » core’s 'de la prêtrise des Epulons, triompha des Rae- » tiens , fit construire un temple à Saturne du prix des « dépouilles, distribua en Italie les terres de Bénévent ,
» et établit dans la Gaule les colonies de Lugdunum et » de Raurica ». Le prélat de Vita ( Thés, antiq. Benev . , t. I , p. 55), qui a supposé que la division des terres à Bénévent a précédé l’établissement des colonies de la Gaule , ne s’étoit pas aperçu que les faits indiqués dans cette inscription ne le sont point suivant un ordre chronologique, mais suivant l’importance et la dignité des objets énoncés. Ainsi les colonies de l’Italie dévoient avoir le pas sur celles qui étoient au-delà des Alpes: ainsi le triomphe de Plancus, postérieur à Rétablissement des colonies dans la Gaule , précédé dans l’inscription là mention de ces colonies.
dessin d’une médaille extrêmement rare , sur laquelle la tête de Plancus est empreinte (i). Elle est de moyen bronze , et je ne crois pas qu’elle ait jamais été une véritable monnoie.
On sait qu’à l’occasion des fêtes et des jeux funéraires , on faisoit frapper des médailles qui servoient de tessera , ou de billets d’entrée aux spectacles , et que l’on distribuoit au peuple. Celle-ci présente d’ un côté la tête de Plancus dans un âge trés-avancé. La légende indique son nom et sa dignité, PLANCYS COS-, Plancus , consul. Le revers a pour type la couronne civique que Plancus lui-même avoit fait offrir par le sénat à Octave, avec le litre d’Auguste,
(i) Le dessin a été fait d’après l'empreinte d’une médaille appartenant autrefois au cabinet de M. d’Ennery. Je ne doute pas de son authenticité : le caractère du travail ne permet point d’y me'connoître le style antique. Un motif semblable m’empêche d’adopter l’opinion de M. l’abbé de Tersan , qui suppose que cette médaille a été frappée à Lyon ( Catalogue du cabinet de M. d’Ennery , p. 58 ) , quoique cette opinion ait mérité l’approbation du savant Eckhel [D. N., t. V, p. a58). La fabrique de la médaillé est évidemment romaine. Cependant je ne me range pas non plus à l’avis de Vaillant qui place ce monument numismatique dans la classe des monnoies romaines frappe'es sous Auguste i et qu’on distingue par la dénomination de monétaires. Je la regarde comme une de ces médailles fort rares, qui, n’ayant point été frappées directement pour le commerce, ont été classées par Eckhel dans la Pseudomoneta. Je fondé mon opinion sur l’absence de tout nom d’empereur, de magistrat, ou de corps qui en autorise la fabrication et le cours.
et qui devoit être suspendue à la porte de sou palais. La légende , ou plutôt l’inscription gravée dans cette couronne , annonce qu’elle a été décernée par le sénat et par le peuple romain au sauveur des citoyens, S • P • Q • Pi • OB • CIYES • SERVATOS , Senatus populusque romanus ob cives servatos.
§ 25. Marc-Antoine.
Des qualités et des défauts portés au plus haut degré , des vertus éclatantes et des vices honteux , se partageoient l’ame d’un Romain que les circonstances dans lesquelles il se trouva vers la fin de la république mirent à portée d’influer sur les destinées de l’univers presque entier. Si l’on ajoute que ces penchants opposés, tour-àtour honorables ou avilissants, dominoient alternativement en lui suivant les variations de sa fortune -, que les qualités nobles et honnêtes se montroient presque seules quand il étoit dans le malheur (i) , et qu’elles disparoissoient près-
(i) Plutarque, Marcus An ton fus , § 175 Avorv^ôi?
opoiÔTaroç vi'V ayaOô : « Plus la fortune le pressoit , » plus il devenoit semblable à un homme véritablement » vertueux ( Amyol) >*. Ce biographe, Velleius Paterculus, liv. Il; Suétone, dans les Vie de Jules César et d'Auguste ; Appien , dans les Guerres civiles , liv. II à V- Dion , depuis le livre XL! jusqu’au LI de ses histoires j César, Florus , et Cicéron dans ses Philippiques , sont les sources où j’ai puisé les faits dont je parle dans cet article.
que entièrement quand il étoit dans la prospérité , à ces traits on pourra reconnoître Marc- Antoine. Alcibiade et Démétrius Poliorcète offrent dans l’histoire grecque des disparates de caractères à-peu-près semblables : mais celui
du triumvir , qui disposoit de la puissance romaine , a dû frapper davantage ses contemporains , et laisser des traces profondes que les siècles n’ont pu totalement effacer.
Dire que Marc-Antoine , né d’une famille illustre et d’un père connu par sa prodigalité (i), orné d’ailleurs de tous les dons du corps et de l’esprit, s’abandonna sans réserve à un penchant immodéré pour les plaisirs ; ce seroit lui reprocher une dissolution de mœurs qui étoit alors trop générale à Rome. 11 est plus juste de lui faire honneur d’un retour de sagesse qui l’arracha bientôt de ce théâtre d’intrigue et de corruption, et lui fit choisir le séjour de la Grèce, où, tandis que, par la gymnastique, il rétablissoit et augmentoit la vigueur et la souplesse de ses membres , l’étude éclairoit son esprit et développoit ses talents pour l’éloquen-
(i) On prétend que c’est à lui , c’est-à-dire à Marcus Àntonius Creticus , que doit se rapporter un passage tiré des fragments de Salluste (I. III, Hist. ), où Marcus Antoniiis est qualifié comme perdendae pecuniae genitus , vacuusque curis nisi instantibus. Plutarque , à la vérité , fait l’éloge du caractère libéral et bienfaisant de ce Piomain ( Marc- Antoine r §. 1 ).
ce (i). Le motif et le but de ce voyage nous donne aussi une idée favorable du jugement du jeune Antoine. Il s’étoit attaché au parti du tribun Clodius , %à cause de la haine commune qu’ils portoient l’iin et l’autre à Cicéron. Celui-ci avoit fait mourir , sans observer les formes prescrites par les lois , le prêteur Lentulus , prévenu de crime d’état , et beau-père de Marc-Antoine: mais les manœuvres séditieuses du tribun dégoûtèrent bientôt de cette liaison le fils de Julie : et pour la rompre il s’éloigna de son pays.
Sa réputation et l’illustration de ses aïeux furent pour lui une recommandation puissante auprès de Gabinius , autre ennemi de Cicéron. Ce proconsul , qui gouvernoit alors la Syrie , confia le commandement de sa cavalerie à Marc- Antoine , qui , à son début dans la carrière des armes, développa tant de sagesse et de courage pendant la guerre que les Romains avoient déclarée aux princes juifs, que Gabinius n’hésita plus à se résoudre à l’expédition d’Egypte pour rétablir Ptolémée Aulete sur son trône. Cette expédition périlleuse , entreprise avec peu de forces et sans l’aveu du sénat, fut conduite presque entièrement par Marc-Antoine , qui en avoit appuyé le projet : il franchit l’isthme et
(1) Marc-Antoiue devoit être d’autant plus jaloux d’acquérir quelque gloire dans la carrière de l’éloquence ? que son grand-père Marcus Antonius avoit été le plus célèbre des orateurs romains avant Cicéron et Hortensias.
surprit Péluse; par des manœuvres savantes et hardies il mit eu déroute les féroces supérieures de l’ennemi , et reconduisit le monarque exilé dans sa capitale. L’humanité du jeune général mil un frein aux vengeances de ce prince (i), et suspendit les effets de sa cruauté envers les rebelles. La franchise d’Antoine, ses manières la facilité de ses mœurs , sa libéralité, et sa popularité, lui gagnèrent l’estime et l’affection de toute l’armée.
Avec un mérite si reconnu , Antoine , en quittant Gabinius , put se présenter avec assurance à César son parent (2) qui commandoit alors dans les Gaules. Il en fut accueilli avec affection, et se perfectionna dans l’art de la guerre sous un si grand maître. César l’employa également comme administrateur et comme soldat, l’honora de son amitié , et l’aida généreusement de ses trésors. Antoine dut aux bons offices de ce général son avancement dans la magistrature, la prêtrise illustre des augures et le tribunal du peuple. Dans cette charge importante il fit éclater sa reconnoissance envers son bienfaiteur par l’opposition vigoureuse et bien combinée qu’il fil à la puissance de Pompée , maître alors du
(1) Marc-Antoine e'toil naturellement bon ; et Atticus avoit cette idée favorable de son caractère ( voyez la Lettre de Brutus , dans les Epist. ad Brut . , n° 17): maïs l’ambition et la raison d’étal le portèrent plus d’une fois à des actions inhumaines.
(2) Il étoil le cousin de Julie, mère de Marc-Antoine.
sénat. Ce fut lui qui, voyant la majorité de ce corps se déterminer à ôter le commandement à César et à le laisser à Pompée , osa mettre aux voix la proposition de les faire renoncer l’un et l’autre au commandement. Cette proposition , adoptée à l’unanimité des suffrages , parut affloiblir la popularité de Pompée , qui fut contraint par cette démarche adroite à employer la force pour se maintenir. Antoine prit le parti de s’y soustraire ; il quitta la ville , et arriva déguisé au camp de César, qui bientôt passa le Pvubicou , et marcha sur Rome.
Aucun des amis de César ne lui rendit des services plus sigualés durant la guerre civile que Marc- Antoine , soit à Rome où il reprit les fonctions de tribun du peuple , soit à la tête des armées qu’il transporta heureusement au-delà de la mer Ionienne , soit sur le champ de bataille à Pharsale où il commanda l’aile gauche des Césariens , soit de nouveau à Rome où il remplaça le dictateur qui l’avoit nommé maître de la cavalerie , et qui , durant son absence , avoit déposé presque toute son autorité entre les mains d’Antoine.
Ce fut alors que les vices de celui-ci se montrèrent à découvert et dans toute leur étendue ; son luxe , ses débauches , ses caprices , furent étalés aux yeux de l’Italie entière avec l’impudence la plus effrénée. César, a son retour de l’Asie, fut obligé de lui montrer quelque froideur j mais sou amitié pour Antoine n’étoit point
éteinte ; elle se ranima lorsque le mariage de celui-ci avec Fulvie , veuve de Ciodius et puis de Curion (i), sembla avoir reildu sa conduite plus régulière. Cette femme ambitieuse et intrigante réveilla dans le cœur de sou époux cette ardeur de dominer, qui, dans l’ame d’Antoine, trop adonné aux plaisiis, n’avoit été jusqu’à ce moment qu’une passion secondaire ; elle l’accoutuma la première, comme Plutarque l’a bien remarqué, à se laisser gouverner par une femme (2).
César et la fortune ne tardèrent pas à ouvrir une vaste carrière à l’ambition d’Antoine ; César , en lui rendant ses bonnes grâces et en le nommant son collègue au consulat l’an 710 de la fondation de Rome , lui donna la première place de la république après celle qu’il occupoit lui-même J et la fortune, en laissant périr le dictateur victime d’une funeste conspiration le i5 mars de la même année (3), remit daus les mains du consul , qui restoit sans collègue ,
(1) Voyez Cice'ron Philipp. II, §. 5.
(2) Plutarque, Marcus Antonius , §. 10.
(5) Les conjure's vouloient immoler Marc-Antoine; Brutus s’y opposa, dans l’intention de faire considérer leur attentat comme une action tout-à-fait héroïque et sans mélange d’aucune haine particulière. La noble discrétion de Marc-Antoine , qui n’avoit pas révélé à César des discours insensés que quelqu’un des conspirateurs lui avoit tenus en d’autres occasions, flatta ceux-ci de l’espoir que Marc-Antoine verroit cet assassinat avec indifférence (Dion, L XLIV, § 19 ; Cicéron , Philipp. II, i4).
presque toutes les attributions du pouvoir suprême.
Ce fut alors qu’une prudence et une habileté surprenantes décelèrent en lui des talents qu’on ne lui soupçonnoit pas jusqu’à ce jour pour la conduite des affaires. Le projet de remplacer César se présentoit à son esprit ambitieux avec ce charme que la probabilité du succès rend irrésistible : mais le sénat qui espéroit recouvrer sa toute-puissance et qui se déclaroit pour les conspirateurs, et Lépide qui étoit avec une armée dans Rome même , opposoient à ses projets des obstacles difficiles à surmonter. Antoine sut flatter adroitement l’ambition de Lépide , homme d’une grande naissance , mais d’un caractère foible , et qni u’avoil que des talents médiocres : il sut tirer avantage de la bienveillance que le peuple et les soldats avoient montrée pour la mémoire du dictateur -, et , mettant en jeu les passions et les intérêts particuliers des sénateurs contre les intérêts du sénat, il parvint à faire confirmer les actes de César , dont il se constitua' le dépositaire , et à faire rendre un décret d’amnistie qui mettoit eu sûreté les conspirateurs, mais qui sembloit par cela même condamner leur attentat. Alors il n’y eut plus d’obstacle à la célébration des funérailles de César, et l’élo-
quence qu’ Antoine déploya dans l’oraison funèbre , la vue du corps sanglant du dictateur qu’il présenta à la multitude attendrie, la lecture de son testament , excitèrent une émotion si géné-
raie , que ses assassins s’empressèrent de chercher leur salut dans la fuite. On peut voir dans Appien (i) comment le consul agissant tantôt dans les vues du parti de César, tantôt prenant .des mesures en apparence républicaines , avoit su assujétir le sénat, et annuller les effets des décrets rendus en faveur de Brutus et de Cassius. Antoine s’étoit emparé des registres de César et même de ses trésors ; les uns et les autres servirent à ses desseins ; il donnoit les places ; il accordoit des grâces à qui d vouloit ; il alloit même jusqu’à vendre les nominations et les faveurs du dictateur qui n’étoit plus : il s’étoit environné d’une garde que le sénat lui avoit accordée , et il marchoit à grands pas et presque sans obstacles vers l’autorité absolue, lorsque le fds adoptif de César quitta l’Epire et se rendit à Rome.
Si Octave, dès l’âge de dix-sept ans, n’eut pas été déjà un homme extraordinaire , les projets de Marc-Antoine auroient été réalisés : mais l’opposition de ce jeune-homme devint bientôt redoutable ; il avoit su s’assurer de la plupart des soldats de son grand-oncle ; ses libéralités lui gagnèrent le peuple : le testament de César lui en fournissoit le prétexte. Pour payer cette dette sacrée , il osa demander compte au consul des trésors du dictateur. Marc- Antoine , qui croyoit opprimer sans éclat ce rival inattendu ,
(i) Civil- , 1. It, §. 8.
se vit obligé de se rapprocher de lui , de le ménager, et de satisfaire en partie à ses demandes j ils se brouillèrent de nouveau: les forces du parti de César se partagèrent entre l’héritier de son nom et le compagnon de ses exploits ; on courut aux armes ; et le sénat , qui voyoït avec joie les Césariens s’affoiblir en se divisant, travailla à gagner Octave , qui profita de ces dispositions pour écraser Marc-Antoine. Pour lors la vengeance du dictateur parut oubliée , et la guerre civile se ralluma.
Le gouvernement de la Gaule Cisalpine qu’Autoine , en sortant du consulat , réclamoit comme lui appartenant de droit, le peuple le lui ayaut accordé, et que Decimus Brutus, l’un des meurtriers de César, tenoit de César lui-même, fut l’occasion de la guerre. Antoine s’étoit fait une armée : toutes les forces de la république , ei celles qu’ Octave avoit levées en son nom , sembloicnt servir le parti de Decimus ; mais les deux consuls Hirlius et Vibius Pausa, qui les commandoient , ainsi qu’Octave , Lépide, et Plancus , étoient tous, dans le coeur, du parti de César; et autant par la reconnois sauce qu’ds lui dévoient * que pour leurs intérêts , ils étoient plus ou moins animés du désir de le veuger. Tels étoient les défenseurs de Decimus et les soutiens de la république. Antoine battit l’un des consuls, et fut battu par l'autre; mais ces deux magistrats, blessés tous les deux à mort, îie survécurent pas à leurs succès différents, et
Octave se trouva seul à la tête de trois armées. Antoine, vaincu sous Modene, passa les Apennins , et se réfugia dans le camp de Lépide, qui arrivoit des Gaules. Les soldats, qui avoient servi sous César, reconnurent Marc- Antoine pour leur général , et Lépide lui céda le commandement. Octave avoit refusé de se réunir à l’assassin de son père. Decimus, abandonné de tout Je monde , fut poursuivi et bientôt sacrifié au juste ressentiment de ses ennemis. Octave ne garda plus alors aucun ménagement avec le sénat ; il prit le consulat avec Pedius son parent, et sou ami : il fit condamner tous les meurtriers de son père : il fit casser les décrets qui avoient déclaré Antoine et Lépide ennemis de la république. 11 marcha vers eux, non pour les combattre, mais pour travailler, disoit-on, de concert avec eux à donner la paix au peuple romain.
L’entrevue de ces trois chefs eut lieu dans une île du petit Rhin , rivière de la Gaule Cisalpine , qui coule aux environs de Bologne. Trois jours se passèrent en pourparlers, dont le résultat fut de se revêtir tous les trois , pour cinq années , d’une espèce de dictature à laquelle ils donnèrent le titre modeste de commission de trois , ou triumvirat, et dont le but apparent étoit le rétablissement de la république. Les magistrats ordinaires dévoient continuer leurs fonctions et être remplacés chacun à leur tour à la nomination des triumvirs qui dévoient gou-
verner en commun l’Italie proprement dite , et se partager les provinces qui n’étoient point occupées par Cassius et Brutus. Antoine eut la Gaule Cisalpine et les Gaules conquises , excepté la Narbonnoise j celle-ci et l’Espagne furent le partage de Lépide ; l’Afrique , ^a Sicile , la Sardaigne , et la Corse , furent soumises à i’auloiiié d’Octave.
La consternation que ce traité jeta dans le sénat et dans le peuple fut à son comble lorsqu’on apprit que les sanglantes mesures de lia. alloient se renouveler, et que le triumvirat puhlioit ses tables de proscription. Pies de trois cents sénateurs et de deux mille chevaliers s’y virent compris. On y lut avec étonnement le nom de l’oncle de Marc-Antoine, parent de César, celui du tuteur d’Oetave , celui du frère de Lépide. Ou ne dut point être surpris d’y lire le nom de Cicéron et de ses parents 5 jamais la haine n’avoit été poussée à autaut d’excès qu’elle l’étoit eutre l’orateur romain et Marc- Antoine. Le premier , qui avoit diffamé le triumvir par ses Philippiques , n’avoit jamais cessé d’insinuer au sénat le désir de répandre le sang des chefs du parti contraire ; il avoit même sollicité à plusieurs reprises la mort de Caïus, frère de Marc- Autoine , alors prisonnier de Brutus , et de qui Cicéron n’avoit point à se plaindre ; mais Brutus jusqu’alors ne l’avoit point écouté (1). Ainsi,
(1) Voyez dans la Correspondance de Cicéron et de
Icon. Rom. Vol. 1. 16
quoique la mort de cet illustre orateur ait été le sujet des déclamations perpétuelles des historiens et des rhéteurs des siècles suivants, qui se livrèrent, aux invectives les plus violentes contre celui qui l’avoit ordonnée ; quiconque examinera de sang-froid la suite de l’histoire, concevra difficilement comment le triumvir tout-puissant auroit pu épargner Cicéron.
Assurés de la tranquillité de la capitale , et pourvus des sommes immenses par ce terrible moyen , toutes les démarches des triumvirs se dirigèrent contre Cassius et Brutus. Lépide demeura à la garde de l’Italie ; les deux autres passèrent la mer avec leur armée. La conduite de celte guerre et la victoire qui la couronna dans les plaines de Philippes présentent le trait le plus brillant de l’histoire de Marc-Antoine; car le succès fut dû presque entièrement à lui seul , Octave étant alors malade et n’ayant pas assez d’expérience pour commander des armées. L’humanité de Marc- Antoine , qui , a l’exemple de César, se fit gloire d’épargner ses concitoyens , se signala d’une manière mémorable. Ex-
Marcus Brutus les lettre 11 , m, îv et xv ; et la vu Episf a d Marcum Brutum dentto repeYtarurn. Dans la 11 on lit cette maxime très-remarquable : Si clemenles esse volumes , nunquam deerunt bella civilia. Elle lions démontre que Cicéron avoit pour principe de ne point user de clémence envers les chefs du parti contraire. Nous le voyons mettre en avant ce principe dans plusieurs passages de ses Philippines,
cepté les assassins du dictateur , presque tous les autres obtinrent leur pardon. Alors l’immense étendue des pays conquis par les armes romaines, ne reconnut que deux maîtres. Tout ce qui étoit à l’orient de l’Adriatique , depuis les confins de l’illyrie jusqu’à ceux de la Cyrénaïque , fut soumis à l’autorité de Marc-Antoine , le plus considéré des triumvirs. Tout le reste à l’occident fut le partage du fils adoptif de César, excepté Rome et l’Italie qui restèrent sous le gouvernement des trois , et l’Afrique qui fut laissée, par une sorte de bienséance, sous l’administration de Lépide. Antoine passa dans l’Asie mineure pour y régler les affaires, distribuer les peines et les récompenses aux peuples et aux rois, selon qu’ils s’étaient montrés favorables ou contraires à la cause des parricides. Pa rmi les princes qui furent appelés à son tribuual pour rendre compte de leur conduite , la mauvaise destinée de Marc-Aloine amena Cléopâtre en sa présence. Nous avons vu ailleurs avec quelles séductions elle s’offrit à ses regards, et comment le triumvir lui fut asservi pour sa vie (r).
Le partage d’Octave étoit bien loin d’être aussi brillant et aussi tranquille. Sextus Pompeïus s’étoit rendu maître de la Sicile ; et la femme et le frère de Marc-Autoine , Fulvie et Lucius , profitant du mécontentement des pro-
( i ) Iconographie grecque, ïl partie, c. xviu , §■ 19.
priétaires des villes italiques, qu’on avoit dépouillés de leurs biens pour les donner en récompense aux vétérans , excitèrent des troubles qui rallumèrent une nouvelle guerre. Fulvio se prêtoit à ces manœuvres, croyant faire diversion aux amours de son mari et de la reine d’Egypte : mais l’indolence de ce triumvir, qui laissa long-temps dans l’indécision les chefs qui lui éloient dévoués pendant qu’Octave fortifioit son parti , fit entrevoir aux amis d’Antoine combien ils dévoient peu compter désormais sur sa prévoyance et son énergie. Cependant il ne put s’empêcher, en l’an 714* de se rendre à Rome, où il se réconcilia avec Octave par l’entremise de leurs amis communs; et bientôt la mort de Fulvie le mit à portée de consolider cette réconciliation par une alliance : il épousa Octavie, sœur de sou collègue ; sauva la vie à son beaufrère daus une émeute du peuple affamé par les pirateries de Sextus ; arrangea entre ce dernier et Octave une entrevue dans laquelle il intervint, et fit signer un traité de paix entre les triumvirs et le fils de Pompée. Bientôt après, il repasse les mers avec Octavie , dont la beauté, la jeunesse et les grâces ne peuvent détruire le charme qui l’attache à Cléopâtre. Cependant les frontières d'Orient sont attaquées par les Partîtes et par d’autres peuples barbares. Marc-Antoine est heureux lorsqu’il fait la guerre par ses lieutenants ; il est battu quand il veut la porter luimême chez les ennemis, parcequ’il n’est occupé
que de Cléopâtre, et qu'il sacrifie tout au désir de se rapprocher d’elle. Pendant que ces évènements se passent en Orient, Sextus est vaincu par Octave , et Lépide est forcé de se démettre du triumvirat : la jalousie d’Antoine se réveille un moment ; mais Octavie le calme encore. Une nouvelle expédition dans l’Orient a plus de succès, sans être plus glorieuse pour lui; il s’est emparé par la ruse des états et de la personne d’Artavasde , roi d’Arménie. A son retour, Octavie veut aller à sa rencontre, il l’eu empêche, et bientôt après il la répudie. Son amour pour Cléopâtre et son aveuglement sont à leur comble. 11 ose célébrer loin du Capitole , à Alexandrie , son triomphe sur les Arméniens , pour donner à Cléopâtre , sur les bords du Nil, un spectacle réservé jusqu’alors aux yeux seuls des Romains. 11 distribue aux enfants de Cléopâtre les conquêtes faites par la république en Orient. Le jeune Césarion , né d’elle et de César , est déciaré collègue de sa mère sur les trônes de l’Egypte , de Chypre et de la Cyrénaïque : l’Arménie et le royaume des Parthes , que l’on doit conquérir, sout l’apanage d’Alexandre , l’aîné des eufants de Cléopâtre et d’Antoine. La Phénicie avec le reste de la Syrie et la Cilicie sont destinés à Ptolémée leur fils puîné,. Il réserve pour ceux qu’il a eus de Fulvie les dignités romaines ; et la reine d’Egypte porte déjà ses vues ambitieuses vers le Tibre. Mais OetaVe veille ; il se prépare sans relâche ; et
l’instant qui va décider des destinées du monde est déjà imminent. Cependant les préparatifs d’Antoine sont formidables, ses troupes sont nombreuses j mais il n’est plus le même homme qui a vaincu à Philippes. Le temps qu’il devroit donner aux affaires, est absorbé tout entier par les soins de l’amour : il est sans cesse distrait par la pompe et les intrigues d’une cour efféminée et bruyante, ou plongé dans l’ivresse de la volupté. Sa conduite l’a dégradé dans l’esprit des Romains, et Octave n’a aucune peine à le faire déclarer ennemi de Rome. La présomption et la sécurité d’Antoine croissent en raison de ses imprudences. Pour plaire à Cléopâtre , dont le caprice étoit de commander des vaisseaux ( i )', il va décider sa querelle par un combat naval , lorsque l’attachement de ses vétérans , l’expérience et l’habileté de ses officiers , et le souvenir même de sa gloire, lui promettoient des avantages presque certains sur terre. La flotte d’Oetave , partie de Tarente et de Brindes , vole à la rencontre de celle d’Alexandrie , qui s’avance dans la mer Ionienne, et se trouve déjà à la hauteur du golfe d’Ambracie. C’est près d’Aclium , à
(i) Cette particularité nous a, etc conservée par Appien ( Civil. , 1- V , §. 8 ). Cléopâtre avoit commande elle-même une flotte qui s’étoit dirigée vers la mer Ionienne pour s’opposer aux flottes des meurtriers de César. Une maladie qui la surprit, la lit retourner à Alexandrie, où elle reçut la nouvelle de la bataille de Pbilippcs.
^embouchure de ce golfe, que les floues se rangent en bataille: les troupes de terre campent sur les deux rivages opposés. La guerre qu’Octave avoit faite en Sicile , avoit fourni a sou armée navale de bons marins et des soldats accoutumés à combattre sur mer : ses vaisseaux , moins grands que ceux des Egyptiens , étoient d’une construction légère et faciles à manœuvrer. Il en étoit tout autrement de la flotte des ennemis ; leurs vaisseaux , énormes et doublés de cuivre , étoient lourds et difficiles à mouvoir, d’autant plus que les équipages étoient insuffisants, et qu’il n’y avoit qu’un très-petit nombre de marins expérimentés. Mais Cléopâtre s’obstine à combattre sur mer, aspirant, sans doute, à la gloire d’une nouvelle Artémise. Ce caprice l’emporte, dans l’esprit d’Antoine, sur toutes les remontrances des chefs qui lui restoient attachés.
Le 2 septembre de l’an de Rome 725, 3i ans avant l’ère vulgaire , le combat s’engage. Par les bonnes dispositions et le sang-froid d’Octave et d’Agrippa son premier amiral , joints aux avantages que nous avons déjà indiqués , l’aîle droite de la flotte d’Antoine est bientôt ébranlée. Cléopâtre , qui, avec une escadre particulière, étoit en réserve derrière le centre , voit à peine un passage ouvert aux vaisseaux d’Agrippa , que , saisie de terreur , elle s’enfuit précipitamment , et se repose sur son amant du soin de résister à l’ennemi. A cette vue, Antoine, hors de luimême et éperdu , ne s’embarrasse pas si cet ins-
tant va décider de son sort et de celui du monde, il ne voit que Cléopâtre, il ne songe qu’à la suivre ; et sans faire aucunes dispositions, sans donner aucuns ordres , il laisse toutes ses forces de terre et de incr sous le commandement de ses lieutenants, qui agissent chacun à son gré , faute de s’être concertés. Pour lui , il se précipite sur un vaisseau, meilleur voilier que le sien, pour rejoindre plus promptement la reine, et dexiént le déserteur de sa propre cause et de son armée. Cette lâcheté irrite Cléopâtre j mais les deux amants se raccommodent à Ténare , d’où ils gagnent l’Egypte , espérant à peine pouvoir s’y maintenir. Ce mélange de grandeur d’auie et de la plus étrange insouciance se retrouve dans la conduite d’Antoine pendant la dernière année de sa vie. Nul plan arrêté pour sa défense , ou pour opérer sa retraite ; aucunes négociations entamées. Les chefs abandonnés 1’ abandonnent à leur tour. Ceux qui lui sont restés fideles cèdent enfin à sa mauvaise fortune, et embrassent le parti du vaiuqueur. Ces défections l’exaspereut ; il s’éloigne de la cour et des affaires , et fait construire sur le rivage de la mer une maison isolée, qu’il appelle Timoriium , du nom de ce misanthrope athénien, qui, blessé de l’ingratitude des hommes , faisoit profession de les haïr. Tantôt il se rapproche de Cléopâtre , tantôt il la soupçonne de mauvaise foi. A l’arrivée d’Octave, son ardeur guerrière semble se réveiller un moment, et il paroît se ressouve-
uir de son antique valeur. Mais il n’est plus temps: les troupes d’Alexandrie le trahissent: il se croit trahi par la reine qui, épouvantée de sa fureur, se réfugie dans un tombeau, et fait répandre le bruit de sa mort. Antoine , à la nouvelle de cette perte, ne veut pas lui survivre, et se frappe d’un coup mortel: mais sa blessure lui laisse encore le temps et la force de se rendre auprès de Cléopâtre , qui l’aide elle-même à monter par la fenêtre de l’édifice dont elle n’ose ouvrir les portes. Le triumvir expire dans les bras de sa maîtresse , après avoir jeté un dernier regard sur les grandeurs et la félicité dont il avoit joui si long-temps. Cléopâtre lui rendit, elle-même les honneurs funèbres , et accomplit les tristes cérémonies usitées dans les funérailles chez les Païens ; et bientôt elle réunit ses cendres à celles de son amant.
Prome et l’Orient offroient de toutes parts des monuments et des statues de Mare- Antoine. Les Grecs avoient poussé l’adulation jusqu’à inscrire son nom sur les colosses élevés autrefois en l’honneur d’Attale et d’Eumene , princes dont la physionomie et l’embonpoint pouvoient donner , quelque idée de la figure de Marc- Antoine (O*
(i) Plutarque, Marcus Antonius , §. 6 o. Si l’on jette un coup d’œil sur les médailles d’Attale II et d’Eumene II, rois de Perganre , gravés aux iip 1 5 et i4 de la planche xliii de Y iconographie grecque , on saisira facilement un certain rapport de leurs physionomies avec celle de Marc-Antoine.
mais dès qu’on eut appris la nouvelle de sa mort, tous ses monuments furent abattus, elles inscriptions en furent effacées. Le sénat porta sa haine contre le rival d’Üctave jusqu’à décréter qu’aucun personnage de la famille d’Antoine no prendroit à l’avenir le prénom de Marcus (i). Ces mesures furent exécutées avec d’autant plus de rigueur, que le fils de Cicéron se trouvoit revêtu du consulat à l’époque même où la nouvelle de la prise d’Alexandrie fut proclamée à Rome , et qu’il dut avoir du plaisir à se venger de l’ennemi de sa famille et du meurtrier de son père (2). Ainsi le portrait d’Antoine 11e nous a guère été transmis que sur les monnoies romaines. (PI. VII, n.° 1). De ces monnoies j’en ai choisi quatre : l’une, qui est d’argent et d’un beau travail, présente d’un côté sa tête , et au revers celle de son collègue Octave (3); le premier est dé-
(1) Plutarque, Marcus- Antonius , §. 87 , et Cicero §. 49- Un Alexandrin, nommé Archibius, paya mille talents ( à peu près six millions de francs ) pour faire épargner les statues de Cléopâtre. Cette reine voluptueuse avoit donc un ami désintéressé !
(2) C’est par erreur qu’Appien a placé le consulat du fils de Cicéron à l’époque de la bataille d’Actium ( Civil. , 1. IY, c. li ). Il ne fut consul supplémentaire que l’année suivante, époque de la prise d’Alexandrie et de la mort de Marc-Antoine , comme il est prouvé par un fragment des fastes consulaires, trouvé jadis à Capoue , et publié dans le Trésor de Gruler , p. 299, n° 2.
(5) Morellius , Thés famil. , antonia, pl. u, C.
signé par la légende , M • ANTON • IM.P- AYG • 111 • VIR • R • P • C-, Marcus Antonius imperator augur , triumvir reipublicœ coristituendœ ; « Marc- Antoine , Imperator , augure, » l’un des triumvirs chargés de l’arrangement » de la république ». On lit autour de la tête de l’autre , CAES • IMP • PONT • III • VIR- R • P • C- , Cœsar imperator pontifex , triumvir reipublicœ constitueudœ, « César, imperator, » pontife , l’un des triumvirs chargés de l’arran- » gement de la république ». Le nom de M- BARBA • Q • P- , « Marcus Barhatius , questeur » de province (quœstor provincialis) » , désigne le magistrat qui a fait frapper la médaille. (PI. VIT, n.° 2). Une autre présente la tête d’Antoine avec un peu de barbe , pour témoigner le chagrin que lui causoit la mort de César , qui n’étoit pas encore vengée (1). On n’y lit point le nom de Marc- Antoine j sa physionomie cependant s’y recouuoît ; et la ligure de la Concorde, qui est le type du revers , fait allusion à l’union et à l’harmonie qui régnoient entre les triumvirs. La ligure de la Victoire, placée dans la main de la déesse, indique que l’espérance du succès est fondée sur cet accord de volontés et de vues : la corne d’abondance est un des emblèmes caractéristi-
(1) Ecklicl a éclairci avec son érudition et sa critique accoutumées tout ce qui a rapport à cette particularité qu’on remarque dans quelques-unes des tètes de Marc- Antoine, empreintes sur la monnoie romaine ( D. N. , t. VI , p. 56 ),
ques de la Concorde : la légende ne présente que le nom de C • Y1BIYS • VARVS- , Caius 7 ibius 7arus (i). Ce magistrat, préposé à la fabrication de la monnoie , sous l’autorité des triumvirs, fit frapper celle-ci vers la fin de Fan de Rome 7 1 1 , ou pendant le commencement de l’an 712, avant la victoire de Philippes , époque après laquelle les images d’Antoine, satisfait de cette mémorable vengeance , n’offrent plus aucune marque de chagrin ni de deuil.
Nous retrouvons dans ces portraits, particulièrement dans celui qui est gravé sous le u° 1, cet embonpoint, ce cou large et robuste, ce nez aquilin , caractères que les historiens remarquent dans la figure de Marc-Antoine , et qui. lui donnent quelques rapports avec les têtes d’Hercule , dont le triumvir se vantoit d’être un des derniers neveux (3). Les mêmes traits font reconnoître la tête de Marc-Antoine sur les médailles n° 5 et l\ , que nous examinerons dans les articles qui suivent, et lui assurent la belle tête sculptée en marbre , qu’on voit maintenant dans la galerie de Florence , et qui se trouvoit à Rome vers la fin du XYI siècle (3). Elle n’avoit
(1) Morellius, Thcsaur. famil , vicia, pi. 1, n° 1.
(2) Plutarque, Marc- Antoine , §. 4 et 1 1 •
(5) Ce monument unique avoit etc acquis pour la galerie de Florence par le grand duc Ferdinand de Médicis. Il avoit e'te tire du Cabinet du prélat Pacca , évêque de Pavie, alors résidant à Rome. Ces renseignements sont puise's dans les archives de ladite galerie.
point été gravée jusqu’ici , et paroît pour la première fois sur cette planche , sous les n° 5 et 6. Ce morceau précieux, dont l’authenticité est incontestable , a échappé à la destruction , parce qu’il n’étoit probablement point exposé au public. D’ailleurs la famille de Marc-Antoine , qui éloit encore respectée et puissante après la mort du triumvir (t), a pu conserver quelquesunes de ses images parmi ses monuments domestiques, et dans les laraires de ses palais, avec plus de facilité qu’on n’en a eu à conserver celles de Marcus Brutus , dont quelques-unes ■ ainsi que nous l’avons vu, ont existé après sa mort.
§ 26. Marcus Antonius jeune dit Anthyllus.
Anthyllus, l’aîné des enfants de Marc-Antoine et de Fulvie sa troisième femme , éloit né l’an de
Filza VI, n° 26. La tète de ce buste est seule antique.
(1) Caligula, qui régna après Tibere, e'toit l'arrièrepetit-fils de Marc-Antoine : au III siècle de l’ère vulgaire, la famille des Antoine donna trois empereurs à Rome, ce furent les Gordiens. Nous apprenons par les médailles de ces princes et par d’autres monuments , que le décret du sénat, qui avoit défendu aux personnages de cette famille de prendre le prénom de Marcus , ne fut guère exécuté , ou qu’il tomba bientôt en désuétude.
Rome 708, 4 ^ ans avant l’ère vulgaire (1). Son père le fit venir à Alexandrie , où il est probable que les habitants, qui étoient grecs, le désignèrent par le surnom d 'AnthylLus , ou de petit Antoine. Son caractère noble et généreux commençoit à se développer dans cette cour (2), lorsque la fortune , qui précipita le triumvir du comble des grandeurs , enveloppa Anthyllus daus la ruine de son père. Antoine , de retour en Egypte, après la défaite d’Actium, lui fit prendre le costume de l’âge viril , et peu de mois après il l’envoya au camp d’Octave , avec d’autres ambassadeurs, pour négocier un accommodement (3). Leur mission fut sans succès ; Octave ne daigna pas même leur faire réponse, ni jeter un regard sur le fils de son ancien collègue, ce fils que, peu d’années auparavant, il vouloit faire son gendre (4). Après la mort d’An-
(1) Marc-Antoine ayant épousé Fulvie vers la fin de l’an de Piome 707, Anthyllus n’a pu naître que l’année u îvante.
(2) Plutarque nous a conservé un trait qui peint assez bien le caractère d’Antliyllus. Il avoit invité à dîner un Grec nommé Philotas, qui étudioit la médecine, et en raisonnant avec lui sur cette science , il s’étoit amusé à le presser par des paralogismes assez en usage dans les écoles de philosophie. Le voyant embarrassé et confus , pour faire cesser cet état pénible et lui rendre sa bonne humeur, il lui fit présent de toute la vaisselle précieuse qui servoit au repas ( Marcus Antonius , §. 28 ).
(5) Dion, 1. LT, §. 8; Plutarque, Vie de Marcus A ntonius , §. 72.
(4) Il l’ avoit fiancé l’an 07 avant l’ère vulgaire aveG
toine , Anthyllus , recherché par ordre du vainqueur , fut arraché du pied delà statue de Jules César, auprès de laquelle il s’éloit réfugié comme dans un asile inviolable , et sa tête tomba sous le glaive. Plutarque accuse le pédagogue Théodore d’avoir trahi son jeuue élève, et de l’avoir livré au fer de ses ennemis. Il n’étoit âgé que de seize ans.
Les médailles qui nous présentent l’effigie d’Antyllus au revers de celle de son père, sont d’or et extiêmemeut rares : elles ont été frappées à Alexandrie 3a ou 33 ans avant l’ère vulgaire , Antyllus étant âgé d’environ treize ans. Son père venoit probablement alors de l’appeler auprès de lui. La légende qui accompague la tête de Marc-Antoine, ne laisse pas cette époque douteuse : ANT • AVG • IMP • 111 • COS • DES* III • III • Y • R • P • C* , « Antoine, augure, » proclamé imperator et désigné consul pour » la troisième fois , triumvir pour l’arrangement » de la république (i) ». Autour de la tête d’Antyllus est la légende suivante : M • ANTON. M • F*, » Marcus Antonius , fils de Marcus (2)».
sa fille Julie, qui étoit encore dans l’enfance (Dion, 1. XLVIlï, §. 5i ).
(1) L’an 54; Marc-Antoine étoit consul pour la seconde fois, et, l’an 3i , il prit son troisième consulat à Alexandrie. On n’a donc pu frapper cette médaille que pendant les deux années intermédiaires; et nous savons par Plutarque (/oc. cit. , §. 57) que, l’an 01 { Anthyllus n’étoit plus à Rome.
(0.) Séguin a publié le premier cette médaille ( IS'um.
§ 27. Lucius Antonius.
Lucius , le plus jeune des frères de Marc- Anioine (1), avoit si bien profilé du crédit de celui-ci auprès de César, qu’il avoit réussi h se faire revêtir de la dignité de tribuu du peuple
Select ., p. 112, edi t. de 1G84); et Morellius l’a donnée de nouveau dans son Thés. . fa.mil. , antoxia , pi. xi , n° 3. Eckhel a jete' des doutes sur l’authenticité de ce monument ( D. N., t. VI, P* 68): il a remarqué que les deux médailles semblables, que possédé le cabinet de Vienne, sont frappées avec le même coin, ou coulées dans le même moule, circonstance qui, jointe à quelques autres, peut les faire regarder comme supposées ; mais il n’en est pas de même des deux médailles qu’on peut voir à Paris, au cabinet de la Bibliothèque du Roi, et dont j’ai fait dessiner ici celle qui est le mieux conservée. Les deux coins sont différents, comme on peut s’en convaincre par la disposition des légendes : ils semblent cependant fails d’après le même poinçon original; et la fabrique, moins belle que celle de la plupart des médailles de Marc-Antoine , peut faire penser qu’elles ont été frappées à Alexandrie , où l’art, monétaire n’étoit pas très-florissant ù cette époque. Les médailles d’Antoine et de Cléopâtre suffisent pour le prouver.
(1) On pense que Lucius Antonius étoit le plus jeune de trois frères, parce que, l’an 44 avant l’ère chrétienne, il n’étoit encore que tribun du peup'e , lorsque Caïus, son autre frère , étoit déjà préteur. Les faits que j’ai rassemblés dans cet article sont tirés la plupart de Dion, depuis le livre XLV , §. 9, jusqu’au livre XLVIII , §. 1 4 ? d’Appien , Civil., 1. V, depuis le §. i4 jusqu’au §. 54; de plusieurs passages des Philippicjues de Cicéron, et de sa correspondance, Ep. ad Famil., 1. X, ép. xv et xxxi v.
l’année même où le dictateur fut assassiné. Il seconda de tous ses moyens les projets ambitieux de son frère, soit en proposant et faisant adopter, à son instigation, des lois populaires, soit en le servant, les armes à la main, à la guerre de Modene , où il commanda la cavalerie. Mais lorsque Marc- Antoine fut élevé par le triumvirat , et peu après , par la victoire de Philippes , au faîte de la grandeur , Lucius Antonius , qui s’étoit fait désigner consul pour l’an de Rome 710, et qui, par les intrigues de Fulvie, sa belle-sœur et femme du triumvir, avoit obtenu , au commencement même de sa magistrature , les honneurs du triomphe (1), conçut l’idée de renverser Octave et de partager la suprême puissance avec son frère. Les triumvirs, en partant pour la guerre contre Brutus et Gassius , avoient promis de distribuer à leurs troupes les riches territoires de dix-huit des principales villes de l’Italie. Le moment d’accomplir cette injuste promesse étoit arrivé : la désordre et la consternation étoient répandus dans toute la contrée. Lucius feignit d’être jaloux d’Octave pour les intérêts de Marc- Antoine.
(1) Dion, 1. XLYIII,§. 4 ; et les Fastes des Triomphes dans Gruter, p. 296. Il semble que Lucius avoit soumis i l’obéissance de la république quelque peuplade des Alpes, l’an tpi. avant l’ère vulgaire, et qu’il avoit été chargé de cette expédition par son frère qui étoit alors triumvir.
Icon. Rom. Vol. I. 17
Octave , disoit-il , en faisaut celte répartition , s’attribuoit tout le mérite de cette immense libéralité. Le consul trouvoit ainsi dans son affection pour son frère le prétexte de son opposition (i): mais, voyant que son parti ne prenoit pss une grande consistance , parceque Octave éloit assez adroit pour ne donner aucuft motif fondé de faire soupçonner sa bonne foi envers Marc- Antoine , Lucius, qui vouloit lui nuire par quelque moyen que ce fût , parvint à exciter des troubles dangereux , en épousant la querelle des propriétaires qu’on ail oit dépouiller de leur patrimoine. D’accord avec Fulvie , il déclaroit ouvertement que les proscriptions avoieut fourni assez de biens à l’état pour suffire à la récompense de l’armée, sans employer une mesure aussi révoltante que la spoliation de tant de propriétaires innocents. Mais l’avidité des soldats ne connoissoit plus de bornes. En vain leurs chefs essayèrent de ménager une réconciliation entre Octave et le frère de son collègue , il fallut courir aux armes. Marc- Antoine , éloigné et s’oubliant auprès de Cléopâtre , négligea les mouvements qui agitoient l’Italie. Polliou, Plaucus , et les autres chefs qui
(0 C’éloit pour mieux appuyer ce motif <le son mécontentement qu’il affecta de prendre le sournom Pieias (Piété), qu’on lit sur quelques-unes de ses médailles, ainsi que dans les Fastes consulaires } Dion, loc, cil., 5; Eekhel , D. N., t. VI, p.
lui étoient dévoués , n’osèrent prendre, sans son consentement, que des demi-mesures; Octave et ses partisans profitèrent de cette indolence. Lucius et les siens , n’étant point assez forts pour se soutentir à Rome, se retirèrent à Pérouse, où ils furent bientôt assiégés. La constance du consul se signala durant le long siège de cette ville ; et lorsque la famine le contraignit à se rendre , il se conduisit avec tant de dignité et de grandeur d’ame, qu’il inspira du respect même à son vainqueur. Octave l’accueillit honorablement, et lui conféra le gouvernement de l’Espagne ; il prit seulement la précaution de lui donner, pour remplir les magistratures inférieures, des hommes dont il étoit sûr, et qui étoient chargés de veiller sur les actions et les projets de leur proconsul. 11 est probable que Lucius mourut bientôt après dans sa province : l’histoire du moins ne fait plus aucune mention de lui depuis cette époque.
Duraut le consulat de Lucius Antonius on a frappé plusieurs monnoies , sur quelques-unes desquelles sa tête est empreinte , et qui semblent encore attester l’ambition qui le portoit à vouloir se placer au même rang que les triumvirs. La médaille gravée sous le n° 4 delà pl. VIÏ présente les têtes des deux frères (i); d’un côté, celle de Marc-Antoiue , avec la légende, M-
(i) Morellius, Thés- famil. , antonia , pl. x, n° i.
ANT • ÂVG • III • YIR • R • P • C . M • NERVA. PRO • Q • P • , Marcus Antonius , imperalor , augur , triumvir reipublicœ constituendae. Marcus Nerva , proquœstor provincialis : <c Marc- » Antoine, imperator, augure, triumvir pour » l’arrangement de la république. Marcus Nerva, w proquesteur de province ». Ce magistrat avoit été probablement chargé , par le consul , de la fabrication des monuoies dans quelque occasion extraordinaire. L’autre côté présente la tête de Lucius Antonius avec la légende, L * ANTO- NIVS • COS • , « Lucius Antonius, consul » , qui la fait connoître.