LÉPIDE , TRIUMVIR
Fils d’un consul et issu d’une des plus illustres familles patriciennes , Marcus Emilius Lepidus, connu plus communément sous le nom de Lépide , embrassa , dès le commencement de sa carrière politique, le parti populaire dont César étoit le chef. La conduite de son père , qui avoit péri victime de son imprudente opposition au sénat et à Sylla, sembloit lui avoir tracé la route qu’il devoit suivre; et César, qui avoit craint de se compromettre en prenant part aux menées séditieuses du père , fut bien aise de s’attacher dans le fils un personnage de la plu 9 haute noblesse (1). Lépide étoit parvenu à
(1) Suétone, Julius Ccesar , c. tu. Nous avons parlé
la prétnre, lorsque la guerre civile entre César et Pompée éclata l’an 49 avant l’ère vulgaire. Partisan du premier , il ne quitta pas Rome , où il le servit de tout le crédit de sou nom et de sa magistrature. Ce fut par son influence que César , étant en Espagne , où il combattoit contre les lieutenants de Pompée, fut déclaré dictateur à Rome (i). Il récompensa Lépide de ce service en lui donnant le gouvernement de l’Espagne pour l’année suivante. Le dictateur ne borna pas là sa reconnoissance ; en l’an 46 il rappela Lépide à Rome , où il le choisit pour son collègue au consulat j et à tant d’honneurs il ajouta bientôt celui du triomphe , quoique Lépide 11’eût vaincu aucun des ennemis de la république (2)
du consul Lepidus, père du triumvir, au §. 14 de ce meme chapitre. M. de Saint-Réal , qui nous a laisse un fragment sur Lépide ( OE uvres , t. il, p. 681), dans lequel il a fait de vains efforts pour relever le caractère de ce triumvir, a confondu Lepidus, le consul de l’an 78 avant 1ère vulgaire , avec son fils le triumvir. Les matériaux de cet article sont tirés principalement de Velleïus Paterculus, liv. Il, §. 65 à 88 ; d’Appien , Civil. , liv. Il à Y; et de Dion , depuis le livre XLÏ jusqu’au livre LIV.
(1) César, de Bello civili , 1. Tl, §. 21.
(2) Il n’avoit fait qu’interposer son autorité, et employer la force des légions qu’il commandoit, pour mettre fin à des séditions qui troubloient la province » et auxquelles des commandants romains , ses subalternes, avoient donné occasion et pris part ( César , de Bello Aiexandrino , §. 5q , 65, et seqq.
L’année suivante il le déclara maître de la cavalerie , et il lui conserva cette place en l’an 44 , quoiqu’il l’eut destiné à gouverner la Gaule INarbonoise et l’Espagne , et qu’il l’eût mis à la tête d’une armée assez forte pour achever de détruire le parti du fils de Pompée , qui venoit de rallumer la guerre dans cette contrée.
L’armée de Lépide étoit campée à Rome même , lorsque la mort du dictateur offrit à l'ambition du maître de la cavalerie une perspective beaucoup plus vaste. 11 ne se proposa rien moins que de venger César et de se mettre à sa place ; mais il n’avait, ni le génie , ni l’énergie nécessaires pour exécuter seul ces deux projets. Marc-Antoine , alors consul , le secondoit de tout son pouvoir dans l’exécution du premier ; mais désirant succéder lui-même à l'autorité de César, et se Voyant gêné par 1’ armée dont Lépide avoit le commadement, il lui fit apercevoir une foule d’obstacles qui s’opposoient au succès de ses desseins. En même temps, pour donner le change à sa vanité , il lui fit déférer la dignité de grand pontife, vacante par la mort de César • et , en lui promettant de travailler de concert avec lui à venger leur bienfaiteur, il lui persuada d’aller, en attendant, gouverner et pacifier l’Espagne.
Celte province, ainsi qu’on l’a dit , n’étoit point paisible -, Scxtus y avoit une armée et un parti puissant. Lépide , d’accord avec Antoine , négocia et conclut un traité avec le fils de
Pompée, qui se relira, comme on l’a vu , moyennant les sommes immenses qu’on lui paya, et la promesse qu’on lui fit d’un commandement maritime extraordinaire. Le sénat, qui avoil tout à craindre des Césarieus , content d’avoir recouvré le fds de Pompée, se montra tiès-reconnoissant envers Lépide. Pour essayer de le détacher de Marc-Antoine , il lui décerna une statue équestre de bronze doré , et lui accorda les honneurs d’un second triomphe , qu’il obtint comme le premier, sans avoir fait la guerre (1).
Cependant le proconsul , persuadé avec raison que son crédit auprès de l’année, qui faisoit toute sa force , et dans laquelle il mettoit toute son espérance , dépendoit de sa fidélité au parti de César, eut soin de se rapprocher de l’Italie, et vint s’établir dans les Gaules. Malgré son alliance avec Brutus , dont il avoit épousé la sœur, et quoique entouré de républicains zélés, il servit si mal leur parti dans la guerre de Modene, qu’au lieu de se déclarer, suivant les ordres du
(i) Cicéron Philippica V, §. 14 et i5; et Philippica xin , g. 4- L’orateur romain , dans le premier de ces passages , fait un mérite à Lépide de n’avoir pas dissimulé son improbation, lorsque Antoine, dans la fête des Lupercales , offrit au dictateur le bandeau royal. Pour pouvoir apprécier à sa juste valeur la conduite de Lépide dans cette circonstance délicate , il faudroit pouvoir connoitre le moment précis où il manifesta ce sentiment ; car César, voyant que le peuple ne secondoit pas Antoine, fit semblant lui-même d’être indigné de cette offre.
sénat, contre Marc- Antoine , déjà battu par Octave et par les consuls , il l’accueillit dans son camp, et écrivit au sénat qu’il n’avoit pu se refuser aux vœux de son armée (1). Cette excuse n’étoit pas, à la vérité, sans fondement: Marc- Antoine avoit trop d’ascendant sur les légious qui avoient servi sous César, pour qu’il fût possible à leur nouveau général de les faire marcher contre l’ami du chef qu’elles regrettoient. Alors le sénat, excité par Cicéron, déclare Lépide et ses adhérents ennemis de la république : mais Octave, qui , après la mort des deux consuls , se trouve seul à la tête de trois armées , ne déguise plus ni ses sentiments , ni son ambition ; il court à Rome , où il s’empare du consulat. Les assassins de César sont condamnés, et Marc-Antoine et Lépide réconciliés avec la république. Les sénateurs éperdus voient leur constitution aristocratique renversée de nouveau; ils entendent déjà la foudre gronder sur leurs têtes. Elle ne tarda pas à éclater. On a vu comment Marc-Antoine , Octave , et Lépide , se saisirent, sous le litre de triumvirs, d’une autorité plus que dictatoriale, dont ils voulurent bien limiter la durée à un lustre , et comment ils publièrent , à l’imitation de Sylla , des tables de proscription.
Lépide n’eut d’autres litres pour arriver au
(1) Sa lettre existe parmi celles de Cicéron ad Familiares , 1. Y, ep. xxv.
pouvoir suprême, qu’une armée entièrement dévouée à la mémoire de César qui lui en avoit donné le commandement. Ses dignités et la noblesse de sa race mirent le faire paroître moins déplacé dans ce puste éminent; mais, sans ses troupes, il n’auroit osé aspirer à la suprême puissance. Les titres de ses collègues étoient bien plus solides et plus respectables aux yeux de la multitude. L’un étoit le fils adoptif, le petitneveu, et l’héritier du dictateur; l’autre avoit été son ami et son compagnon d’armes ; ses talents militaires et sa conduite dans les camps lui avoient d’ailleurs concilié la confiance des soldats, et l’avoient rendu l’idole des armées, Lépide n’ayant au contraire donné aucune preuve ni de sa valeur personnelle, ni de son habilité dans le commandement (i), ne put être considéré par ses collègues comme étant tout-à-fuit leur égal (2).
Ils le laissèrent à la garde de l’Italie , lorsqu’ils partirent pour aller combattre au-delà des mers ; et la victoire qu’ils remportèrent à Philippes , en leur assurant 1 empire du monde , mit aussi L» pide dans leur dépendance. Celni-ci, dont on ne se dissimuloit ni la présomption , ni le mécontentement , fut soupçonné d’avoir entamé des négociations avec Je fils de Pompée; et ce soup-
(1) Velleïus, 1. II, §. G8.
(2) Cependant il avoit le pas sur eux, comme plus ancien dans la dignité consulaire.
çon , bien ou mal fondé , servit de prétexte aux deux triumvirs pour diminuer de plus en plus sa puissance. Au lieu de la Gaule Narbonoise et de l’Espagne , qui avoient été son partage , il fut obligé de se contenter de l’Afrique: il fut même privé de toute influence sur la distribution des terres accordées aux soldats; et, n’ayant pas bien défendu Rome contre les tentatives de Lucius Antonius , on l’obligea de renoncer au foible reste de pouvoir qu’on lui avoit conservé sur la capitale et sur l’Italie, et d’aller, à la tête d’une armée composée de soldats qu’Octave étoit bien aise d’éloigner de Rome , gouverner des régions lointaines, dont ses collègues vouloient bien encore lui confier l’administration.
Leur jalousie mutuelle fit qu’ils le laissèrent tranquille dans son gouvernement pendant plusieurs années, et qu’il fut confirmé avec eux dans le triumvirat pour un second lustre. Mais, l’an 56 avant l’ère chrétienne, Octave étant en guerre contre Sextus, étayant invité Lépide à faire une descente en Sicile , celui-ci s’y transporta avec une armée considérable ; et quoiqu’on eût pu lui reprocher plusieurs fautes graves dans la manière dont il fit usage de ses forces , il étoit près de Messine lorsque la flotte de Sextus fut détruite , et que Sextus lui-même fut contraint de prendre la fuite. Alors l’ambition de Lépide , comprimée depuis long-temps , se développa de nouveau ; il accepta seul la capitulation de Plennius, qui commandoit l’infanterie des Pompéiens-, et per-
mit à cette troupe, qu’il réunit à ses légions, le pillage de la ville. Se croyant le plus fort, il osa même rompre avec Octave , et réclamer la possession de la Sicile comme un dédommagement qui lui étoit dû pour le partage trop inégal qu’on lui avoit assigné.
Le bruit de celte rupture fit une impression fâcheuse sur les armées , fatiguées depuis longtemps des guerres civiles ; et , comme Lépide n’avoit point de considération parmi les soldats, ils ne tardèrent pas à se déclarer pour Octave. Les Pompéiens, qui s’étoient rendus à Lépide, furent les premiers à le quitter: la résistance des autres troupes ne fut pas longue. Ce triumvir, abandonné de son armée, déposa les marques de sa dignité; et, en habit de suppliant, il se jeta aux pieds de son collègue , qui lui laissa la vie, et n’exigea pas qu’il renonçât à la diguité de grand pontife : il se contenta de le dépouiller du triumvirat et de toute autorité politique , et lui permit d’aller vivre eu particulier dans une ville du Latium (1).
Lépide survécut vingt-trois ans à son abdication ; mais sa vie pendant cette période fut sans cesse abreuvée d’amertumes.
La surveillance soupçonneuse des ministres d’Octave obligea Lépide à rentrer dans la capitale , où son abaissement étoit d’autant plus pénible , que tous les Romains en étoient les
(1). A Circeiï, près de Terracine.
témoins. Il y éprouvoit des persécutions de tout geure , qui devinrent encore plus fréquentes lorsque son lils , à l’époque de la bataille d’Actium, trama contre Octave une conspiration , et périt victime de son attentat (i). Ce fut dans cette circonstance que Lépide se vit forcé d’implorer en faveur de sa femme , qu’on soupçonnoit de complicité avec son fils , l’indulgence du consul Balbinius dont il avoit lui-même inscrit autrefois le nom sur les tables de proscriptions. Il mourut à Home l’an i5 avant Père vulgaire, et eut Octave , alors Auguste , pour successeur dans le souverain pontificat.
Les médailles frappées sous le triumvirat nous ont conservé le portrait de Lépide. Celle dont le dessin est gravé n.° 7 de la planche Vil (2) présente la tête de ce triumvir vue de profil , et désignée par la légende , LEPIDVS • PONT • MAX • III • YIR • R • P • C - , Lepidus , pontifex maximus , triumvir reipublicae constituaidue ; » Lépide, grand pontife, triumvir pour » l’arrangement de la république ». On voit de l’autre côté la tête d’Ootave avec la légende , CAESAR • IMP • III • YIR • R • P • C • , Caesar , imperator , triumvir reipublicae constituendae ; « César , imperator , triumvir pour far-
(1) A pp ion , Civil., IV, §. 5o ; Florus , Épi tome de Tite-Live, 1. CXXXIIl.
(2) Morellius, Thés, famil. ; æmilia, pl. n, n° 1.
» rangement de la république ». Sur d’autres médailles de Lépide on voit la tête de Marc-Antoine à la place de celle d’Octave (i).
(i) Sur quelques médaillons de bronze, frappe's à Cos sous l’autorité de Nicias, on lit auprès de la tète de ce tyran les noms MAP K OS ARülAOS , Marcus hepidus. Cette légende est, sans ancun doute , l’ouvrage d’un faussaire, qui a cru découvrir quelque rapport entre la tète qu’on y voit empreinte, et qui lui étoit inconnue, et celle de Lépide: il aura voulu probablement rehausser le prix de la médaille , en y ajoutant cette légende. Nous avons remarqué l’absurdité de cette imposture dans Y Iconographie grecque , part. Il, c. x,§. 4. Voyez aussi Eckhel , D. N,, t. Il, p. Soi.
NOTE
Les antiquaires qui, avant Winckelmann , ne cherchoient sur les monuments que des sujets de l’histoire romaine , ont rempli leurs livres de portaits apocryphes. Les artistes italiens du NYT siècle, qui, comme nous l avons remarqué dans Y Iconographie grecque (I partie, c- §• 5), se plaisoient à composer des médailles fausses, et graver des pierres fines qu’ils faisoient passer pour des ouvrages antiques , ont multiplié encore le nombre de ces portraits.
Il est inutile et il seroit trop long de faire l’énumération de toutes ces impostures, ou de toutes les interprétations arbitraires qu’on a données de quelques momuments authentiques: je me bornerai à désigner quelques-unes de celles qui semblent appuyées sur quelque autorité.
Pierre Seguin avoit publié une médaille de bronze sur laquelle il croyoit reconnoître la tète de Scipion Nasica, indiquée par la légende NASSICA, dont elle
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ëtoit accompagnée ( Selecta Numismata , c. iii , §. 7 )» La comparaison de cette médaillé avec d’autres monnoies sur lesquelles on trouve joints à cette le'gende les mots CALAGARIS IVLIA , désignant une colonie romaine de l’Espagne Tarragonoisc , qui avoit pris le surnom de Nassica , prouve que ce dernier nom a rapport à celui de la ville, et non à celui de la tête empreinte sur la me'daille , et qui est le portrait d’Auguste (Ecfchel, D. N., t. 1, p. 5q).
Une pierre grave'e du cabinet de Florence, pre'sente, auprès d’une tête romaine sans barbe, deux monogrammes dans l’un desquels on peut distinguer les trois lettres POB. Gori n’a pas hésite' â les expliquer par le surnom de M. F alevins Poblicola , collègue de Lucius Brutus, et à reconnoître sur la cornaline le portrait de cet ancien consul (Gori, Muséum Florentinum , Gem mae , tom. I , tab. xlii , n. 1 1 ). La légèreté de cette conjecture se décele d’elle-même. Outre que le second monogramme n’a aucun rapport avec le sujet indique', plusieurs autres noms romains commencent par POB , tels que ceux de Poblicius , Poblilius , etc. ; et on trouve dans l’ancienne Rome un assez grand nombre de personnages qui ont porte le surnom de Poblicola , ou plutôt de Poplicola , dans des temps postérieurs à cet illustre républicain. Ce portrait, sans barbe, appartient sans doute à un Romain moin ancien , dont le nom commençoit par la syllabe POB, et dont cette pierre étoit probablement le cachet.
Plusieurs groupes antiques, dont l’un existe à Rome dans la collection du Capitole ( Museo Capitolino , t. tll , tav. xx ) , un autre à Paris, dans le musée du Roi (Sculture délia villa Borghese , t. U, st. vr , fig. 5), représentent une femme qui caresse un guerrier. Dans une peinture des thermes de Titus on. voit trois femmes, dont l’une, plus âgée que les autres, semble adresser la parole à un guerrier armé. Tous ces monuments ont été expliqués par l’histoire de Coriolan. Les groupes représentent sans doute des personnages romains ) mais ,
au lieu de les rapporter a cet ancien e've’nement; il faut y reconnoître des epoux du II siècle de l’ère chrétienne, où le costume de la barbe et de la coiffure , qu’on remarque dans ces groupes, étoit en usage. Ils sont répre’sente's sous les attributs alle'goriques de Ténus et de Mars, à l’imitation ’de quelque groupe célèbre de ces divinités, qui existoit à Rome, et qu’on a copié sur le tiype d’une médaille de Faustine-la Jeune. Quant à la peinture qu’on voit encore , 'quoique presque effacée , dans la voûte des souterrains des thermes de Titus , il faut remarquer que la copie qu’Annibal Carraclxe en avoit exécutée, et le dessin que Pierre Santi Bartoli en a gravé dans X Admirandci , different beaucoup de la composition originale. La femme qu’on a prétendu reconnoître pour la mère de Coriolan , V étrilla , est , dans la peinture antique , une jeune femme, comme l’a bien remarqué Winckelmann qui a cru apercevoir dans ce sujet la dernière conversation d’Andromaque et d’Hector ( Monumenti inediti , praef. , p. xxm ).
A une époque où l’on examinoit avec moins de critique les monuments des arts, on avoit cru voir Cincinnatus dans les belles statues qui représentent un héros attachant sa chaussure , et aux pieds duquel on a sculpté une charrue ( Maffei , Statue di Roma , tav. lxx ) on le retrouvoit aussi sur plusieurs pierres gravées, où l’on distingue un guerrier qui s’arme, aidé par une femme (Ficoroni, Vestigia di Roma antica , p. i83): mais la jeunesse et la nudité du héros représenté par ces statues excluent au premier coup d’œil toute idée de Cincinnatus, et j’ai tâché de rendre plus probable la belle conjecture de Winckelmann, d’après laquelle nous devons y reconnoître Jason ( Musée François , livraison 5i ). Quant au suject représenté sur les pierres gravées, l’opinion des antiquaires qui y ont vu Achille se revètissant des armes divines, que sa mère vient de lui apporter, me paroît préférable it la première, sous tous les rapports.
Je ne parlerai pas des médaillistes qui ont cru recou-
noître Varron , et Faustus le fils rie Sylla , dans les lêtes empreintes sur des médailles frappées par des magistrats de leurs familles ou par eux-mêmes ( voyez Imagines virorum illastritim ex bibliotlieca Fulvii Ursini , par Lafrérie, Romce , i5^o, p. 81; Joli. Fabri, Imagines illustrium etc., n. 61 ): ces têtes, mieux examinées , représentent, sans contredit, des divinités ou des personnages mythologiques. La prétendue tête du vieux Catonle-Censeur, gravée sur une pierre fine, ne doit cette dénomination qu’au caprice de quelques antiquaires du XVI siècle ( Gronovius , Thesaur. anciij. graec. , t. III , tab. x ).
C’est , à la même époque qu’on a fabriqué les médailles de Tiberius Gracchus et de Tillius Cimber , qu’aucun antiquaire ne recevroit aujourd’hui dans ses collections comme des antiques. On peut voir celle de Tiberius Gracchus à la bibliothèque du roi. Le faussaire , qui avoit quelque habileté , mais qui connoissoit peu les usages de l’antiquité, s’est trompé jusqu’au point d’écrire T • GRACCHl ( qu’on devroit lire Titi Gracclü ) , au lieu de TI • GRACCHl, ou Tiberii Gracchi. L’imposture de la médaille de Cimber est encore plus grossière (Gronovius, loco citato , tab. ddd). D’autres, sur lesquelles on voit empreintes les têtes d’Asinius Pollio , de Livius Drusus, de Norbanus Flaccus, et de Valerius Messala , ne méritent pas plus de foi , quoique la première ait été publiée parmi les portraits tirés de la collection de Fulvius Ursinus: le reste n’a de garant que Goltzius.
Le Curtius qui semble se précipiter dans le gouffre ouvert au milieu du forum n’est qu’un fragment de sculpture antique, arrangé par la restauration de manière à pouvoir représenter ce sujet {Scalaire délia villa Borghese, tom. T., st. 1 , fig. i8). Un autre bas-relief, sur lequel Gronovius a cru que ce même personnage étoit représenté, est authentique ; mais le sujet est incertain ( Thesaur antiq. graec., t. II, pl. lxxxix): il est plus probable qu’il appartient à un Curtius plus ancien, dont le cheval s’enfonça dans les marécages du V elabrum ,
au moment où Romulus défendoit Rome contre les Sabins; mais quel que soit le ve'ritable sujet de ce monument, il suffit d en voir le dessin pour se persuader qu’il ne peut être d’aucune utilité' à l’inconographie.
J’ai la même opinion des types de quelques médaillons fort précieux d’Antonin Pie et de Faustine la mère, qu’on remarque au cabinet de la bibliothèque du roi 5 on voit sur l’un Àtlius Navius, augure, qui çoupe unç pierre avec un rasoir, en présence du premier Tarquinj sur l’autre Horatius Codés qui a fait couper le pont du Tibre pour empêcher les Toscans d’entrer dans Rome, et qui, tout armé, se sauve à la nage. Le type du médaillon de Faustine représente la vestale Claudia, qui, pour prouver son innocence, tire avec sa ceinture, vers le bord du fleuve, le vaisseau qui apporte à Rome l’image symbolique de Cybele. Tous ces monuments sont authentiques; mais, par la petitesse des têtes et par l’état de corrosions du bronze , ils sont tout-à-fait inutiles pour le but de cet ouvrage- On peut dire la même chose de deux autres monuments qui concernent Claudia; l’un est un bas-relief du musée du Capitole (Maffei, Muséum. Véron., p. 90 et 252); l’autre, une médaille frappée par C. Clodius (Morellius, Thés- famil. , Claudia, pi- xi, n. 5), dont le type représente une femme assise, ayant ù la main un instrument de sacrifice, cl désignée par la légende VESTALIS.
Ces traits d’histoire romaine, ainsi que le de’vouveinent de Mucius Sce'vola , la continence de Scipion , etc., ont exercé l’habileté des graveurs en pierres fines du XVI siècle; et leurs ouvrages font partie des collections d’antiques; des cabinets les plus célèbres. Gori et Mariette en ont publié un certain nombre comme antiques; l’un dans le Muséum Florentinum , l’autre dans son Traité des pierres gravées. Mais il n’y a pas de connoisseur qui puisse s’ y tromper.
On voit dans le même ouvrage de Mariette ( Têtes , n. 4.0 ) le dessin d’ une cornaline sur laquelle est gravé
le buste d’ un jeune he'ros , avec peu de barbe , arme' d’une cuirasse et coiffé d’une peau de taureau: une inscription le désigne pour P* SCIP* AFR* , Publius Scipio Africanus : c’est sans doute Scipion-le-Jeune, ou Scipion Émilien , destructeur de Carthage. La dépouille dont il est coiffé fait allusion à cette ville dont la peau d’ un taureau découpée avoit marqué la première enceinte , et avoit fait donner à la citadelle le nom de Byrsa. J’ai vu une empreinie de cette cornaline, et je me suis persuadé que l’ouvrage, ainsi que l’inscription, ne remontent pas au-delà du XV siècle.
Voilà des monuments dont je n’ ai point cru devoir tenir compte dans mes recherches, qui ont pour but de recueillir les portraits authentiques des Romains illustres. Les monuments antiques, étrangers à ce but, ne doivent pas trouver place dans mon ouvrage ; et j’ai dû, à plus forte raison , en exclure tous ceux que 1’ erreur ou l’ imposture avoient fait admettre et classer jusqu’ici dans 1’ iconographie romaine.
ENNIUS QUÏRINUS
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