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CHAPITRE III

Hommes d'état et de guerre sous les empereurs.

§ 1. Agrippa.

I j histoire des anciennes monarchies ne nous présente, peut-être, nulle part un modèle plus accompli des qualités qu’on peut desirer dans le ministre , le général , et l’ami d’un grand souverain , que celui que les historiens d’Auguste nous offrent dans le portrait qu’ils font d’ Agrippa (1).

(i) Les époques et les faites indiqués dans cet article sont tirés pour la plupart des histoires de Dion , de Vellcïus Paterculus ; et d’Appien d’Alexandrie. Quelques autres autorités seront citées plus particulièrement. Dans Y Histoire de V Académie des belles-lettres , tom. XL, on trouve l’extrait d’un travail de M. l’abbé Le Blond sur la vie d’Agrippa. A quelques inexactitudes près , les faits y sont bien rangés dans leur ordre.

Cet liomme, d'une naissance obscure, fut, sous les plus heureux auspices , destiné , presque enfant , par sa mère , au métier des armes (i). Il se lia dès-lors d’amitié avec Octave, encore moins âgé que lui (2); et celui-ci le fit connoître à César , son grand-oncle , déjà vainqueur de Pompée. Ce fut alors qu’ Agrippa, qui n’avoit pas encore atteint sa dix-huitième année , obtint du dictateur la grâce de son frère aîné , qui avoit servi sous Caton dans la

(1) La preuve est dans Manilius, 1. I, v. 795 , qui, faisant l’enumération des âmes des grands hommes dont il suppose peuplée au ciel la voie lactée , place l'ame d’Agrippa après celles de Mclellus et de Caton. « Agrippa » est là, dit-il, Agrippa qui devint soldat: séparé à » peine des bras de sa mère : »

Matrisque sub armis

Miles Agrippa suce.

Wernsdorff a déjà réfuté l’erreur de quelques commentateurs du poète astronome , cpii ont voulu rapporter à Agrippa Postumus ces expressions, où l’on doit reconnoître son père (Wernsdorff, Poetae lalini minores , t. Il, Ex c. ad Calpurn. , p. 5i4 )•

Quant à la naissance obscure de ce grand homme, et à la foiblesse qu’il avoit de dissimuler le nom de la famille Vipsania dont il étoit issu, voyez Sénèque, Controv ., num. 12.

(2) Nicolas de Damas , dans le Fragment sur l’éducation d’Auguste , p. 254 de l’édition de M. Coray. Octave étant né dans le mois de septembre de l’an 63 avant l'ére chrétienne, et Agrippa étant mort l’an 12 avant la même ère, âgé de cinquante-un ans, celui-ci a dû naître l’an 64, ou au commencement de l’an 63 (Dion,

- LTV, § 28 Pline, 1. VII, § 6).

guerre civile d’Afrique (i). 11 est vraisemblable que l’an 70g de Rome , ^5 ans avant l’ére chrétienne , il accompagna Octave , qui alla rejoindre son grand-oncle en Espagne , où il faisoit la guerre contre les fils de Pompée ; et il est certain que l’année suivante il étoit en Epire avec son jeune ami qui achevoit ses études dans la ville d’Apollonie. L’estime d’Agrippa pour les hommes de lettres, et son amour pour les arts , furent probablement les fruits de cette retraite. Ils attendoient l’un et l’autre l’instant où Octave seroit appelé à Rome , pour remplir auprès du dictateur la place importante de maître de la cavalerie , lorsque l’assassinat de César , qui sembloit devoir renverser leurs espérances , et arrêter leur fortune , donna une maturité précoce à l’esprit et aux projets de sun héritier , et ouvrit au jeune Agrippa cette longue et glorieuse carrière dont le terme fut la seconde place de l’empire du monde.

On peut douter qu’Octave , s’il n’avoit pas été encouragé et soutenu par l’amitié et l’ame forte d’Agrippa , eût osé se déclarer aussitôt le fils adoptif et l’héritier de César, se faire chef d’un parti , et lever des armées pour combattre les partisans de Brutus et un consul tout-puissant : mais i). est certain qu’ Agrippa fut , dans ces circonstances mémorables , l’ame

(1) Ricolas de Damas, /oco citato.

des conseils d’Octave , et contribua puissamment à lui gagner les vétérans qui avaient servi sous son père (1). La fortune sourit aux vengeur de César 3 et Agrippa , toujours dévoué aux intérêts du jeune triumvir , qu’il avoit servi d’une manière brillante dans la guerre de Pérouse , fut fait préteur à l’âge de vingt-cinq ans. En sortant de cette magistrature, il se transporta dans les Gaules , y apaisa des mouvements séditieux , soumit les rebelles, mit en fuite les ennemis de l’état, et les poursuivit jusqu’au-delà du Rhin. Consul en l’an 57 , il forma des armées , créa des flottes et même des ports , pour réprimer la puissance de Sextus Pompeïus , et assurer à Rome et à l’Italie la paix sur terre et sur mer. Bientôt il commanda lui-même ces flottes et ces armées3 ses victoires navales près de Myles et de Nauîochus , ses succès sur terre auprès de Messine , détruisirent les forces naguère si formidables des Pompéiens , et délivrèrent son chef d’un rival dangereux. Mais il lui en restoit un plus éstimé , plus puissant , plus grand capitaine , que le fils de Pompée : Marc- Antoine régnoit à Alexandrie , et il causoit à Rome des inquiétudes qu’il importoit de faire cesser.

Pendant qu’Agrippa se préparoit à cette nouvelle lutte , il jouit d’un honneur extraordinaire. Octave le décora d’une couronne 10s-

(1) Velleïus Paterculus , 1. II ? c. lxix.

traie d’or (i). Une course qu’il fit dans la Dalmalie , pour mettre fin à des incursions de barbares et à des troubles qui agitoient les peuples soumis à l’empire , ne l’empêcba pas de s’occuper des embellissements de Rome ; d’y faire élever des temples plus magnifiques que tous ceux qu’on y voyoit auparavant (2) ; d’y construire des aqueducs , des fontaines , des thermes , qu'il décora des plus beaux ouvrages des arts; nouveau genre de luxe auquel la monarchie naissante aimoit à accoutumer les Romains (5). Ce fut , sans doute , à cette occasion qu’il déclama contre l’égoisme de quelques riches particuliers qui ornoient de ces

(1) Cette couronne dont Agrippa fut honoré diffe’roit, soit par la matière , soit par la forme , des couronnes navales qu’on avoit l’usage de donner à ceux qui s’emparaient d’un vaisseau ennemi. Voyez Scheffer , de milit. navali , 1. IV, c. ni. Cette même couronne orne la tête d’ Agrippa sur ses médailles , num. 5 et 5 de la planche VIII.

(2) Sénèque, de Beneflciis , liv. III, c. xxxii: Tôt in urbe maxima opéra excitavit , cjuae et priorem magnifîcentiam vincerent et nu II a postea vincerentur. Il écrivoit cela avant les Flavius et les Trajan.

(5) Les fontaines qu’il fit construire à Rome étoient au nombre de plus de cent: trois cents statues de bronze ou de marbre, et quatre cents colonnes de marbre, en faisoient l’ornement , Pline 1. XXXVI , § 24. Le même auteur parle de tableaux achetés à grands frais par Agrippa pour en décorer ses thermes , dont le service fut assuré dans son testament par une dotation en terres (Dion, 1. LIV ; § 2g),

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chefs-d’œuvre leurs campagnes et leurs maisons de plaisance. 11 jugeoit que ces nobles productions du talent des Grecs . exposées au public dans la capitale , charmeroient le loisir et formeroient le goût d’une multitude qui devoit désormais renoncer à ses habitudes anarcbiques , et à son penchant pour la sédition et la guerre civile (i). Cette guerre alloit cependant recommencer , mais pour la dernière fois. Les flottes et les armées de Marc-Antoine se rangeoient sur les rives de l’Epire , et infestoient la mer Ionienne. Agrippa, nommé général de terre et de mer, s’élève au-dessus de sa propre renommée , et montre, par la prise de Méthone , qu’il n’est aucune espèce d’opération militaire dans laquelle il n’égale les capitaines les plus célèbres. Enfin la bataille navale d’Actium , qui assure la fortune d’Octave , et met dans ses mains 1’ empire du monde , porte Agrippa au comble de la gloire. Un étendard couleur de mer est la nouvelle marque d’honneur que la reconnoissance du prince décerne à ses services (2).

On prétend que ce fut alors qu’Agrippa osa donner à son maître le conseil hardi de renoncer à l’empire, et de rétablir la républi-

(1) Pline, 1. XXXV, § 9.

(3) Dion, 1. Lf, §21. Suétone, par méprise, parle de cet étendard , à l’occasion des victoires remportées sur Sextus Pompcius ( Augustus , c. xxv )•

que. Un historien a paru si persuadé de la vérité de ce fait , qu’il a voulu en accréditer le récit en rapportant le discours même que dut faire Agrippa , et le discours contraire qu’on attribuoit à Mécene. Que l’on parcoure attentivement le premier , et l’on sera sur-lechamp convaincu qu’il ne peut être d’Agrippa. D’ailleurs ce jugement solide, qui a dirigé sa conduite pendant toute sa vie , ne lui permettoit pas de hasarder un conseil qu’il savoit bien qu’ Octave ne pouvoit plus adopter. Ce prétendu conseil d’Agrippa n’a eu probablement d’autre origine que les rumeurs artificieuses et les anecdotes controuvées que faisoient circuler les courtisans d’Octave sur sa disposition à se démettre du pouvoir suprême, et les déclamations des jeunes rhéteurs, qui se sont avidement saisis d’un sujet tout- à -fait dans leur goût (x).

(i) Dion, 1. Lit, in- principlo. Comment Agrippa auroitii pu craindre qu’après les guerres civiles éteintes, et a près la conquête de l’Egypte , les revenus d’un si grand empire ne pussentpas suffire pour l’entretien d’une armée convenable? Comment, après soixante ans de guerres civiles, aurotil pu dire que le pouvoir des chefs auxquels il faut confier une partie des forces de l’état est dangereux sous un monarque, et ne l’est point dans une république ? Comment, avec les sentiments qu’on lui suppose, auroit-il pu représenter à Octave , qui regnoit effectivement depuis douze années, que, s’il avoit seulement pour quelques moments touché à la principauté , il courroit des risques a s’en dessaisir? Agrippa, qui parle de la sorte , est bien différent de celui qui fut toute sa vie le plus zélé ser-

Octave prit Agrippa pour son collègue dans les fonctions extraordinaires de censeur , qu’il exerça l’an 29 avant l’ére chrétienne , le fit nommer consul pour la seconde fois l’année suivante , et lui fit épouser sa niece. Pour contracter ce mariage , Agrippa fut obligé de répudier la fille d’Atticus , dont il avoit des enfants (1). Il fut nommé consul pour la troisième fois l’an 27 ; et, durant son consulat, le sénat honora Octave du titre sacré d’Auguste. Deux ans après , celui-ci donna Julie , sa fille unique , en mariage a son neveu Mar-

viteur d’Octave, qui savoit obéir, à ce que ditVelieius, mais uniquement à un seul homme , et qui préteudoit commander à toute le reste du monde : Parendi sed uni scientissimus , aliis sane imperandi cupidus (1. II, § 5g). On sait d’ailleurs que , dans les écoles de déclamation , on aimot à traiter des sujets semblables à celui sur lequel Dion nous a donné ces deux discours. Juvénal parle d’un discours qu’il avoit lui-même composé à l’école , pour donner à Sylla le conseil d’abdiquer :

Et nos

Consilium dedimus Syllae , privatus ut altum Dormir et,

Sat. I , v. i5.

Suétone , qui a écrit dans un temps plus rapproché du règne d’Auguste, dit bien que ce prince délibéra (sans doute par hypocrisie) s’il devoit garder ou déposer le pouvoir suprême -, mais il ne dit pas qu 'Agrippa lui donna le conseil de s’en démettre {Augustus , c. xxvmj- (1) La fille qu’il eut de Pomponia fut Vipsania , la première femme de Tibère, qui éprouva dans ce mariage le même sort que sa mère.

cellus , beau-frère d’ Agrippa , qui se vit aiusi attaché par un double lieu à la famille régnante. Mais l’harmonie entre les deux beauxfrères ne larda pas à être troublée.

Auguste , se voyant en danger de mourir l’an 2 3 , montra de la préférence pour Agrippa en lui donnant sa bague , comme Alexandre avoit donné la sienne à Perdiccas : le jeune Marcellus en fut choqué , et se conduisit de manière qu Auguste , après sa guérison , pour le ménager, mit quelque réserve dans son intimité avec Agrippa. .Celui-ci , peu accoutumé à être traité avec froideur par son maître , s’éloigna de la cour, et se retira en Orient, où l’empereur s’empressa de l’investir de pouvoirs sans bornes. Il fixa sa résidence à Mylilene. La Grèce et l’Asie se ressentirent de ses bienfaits et de sa magnificence (i). Mais, une

(i) Témoins les inscriptions en son honneur, qui sont parvenues jusqu’à nous, et qui attestent la reconnoissance des Corcyréens , des Lesbiens et des Athe'niens , envers Agrippa. Voyez Maffci, Muséum Véron., p. xl , num. ij Chishul, Antitj. Asi'at. , p. i86j Stuard, Antiq. of Allions, t- II, c. v. Cette dernière ville avoit e'té décorée par lui d’un nouveau théâtre qui porta le nom d ” Agrippèum ( Philostrat. , Vitae Sophist., 1. Il, c. v, § 5 J. Le silence de Pausanias sur ce monument est digne de remarque : on ne peut pas l’attribuer simplement a un oubli , lorque l’on compare cette omission avec une autre non moins importante (ht, c. ni et xxu). L’une des deux statues équestres qui décoroieni Sa montée des propylées d'Athenes étoit celle d’Agrippa. L’in-

mort prématurée ayant enlevé Marcellus cette même année, Auguste, qui, peu de temps après, étoit allé en Sicile, pour régler le gouvernement de cette province , se vit obligé l’an 2 1 y de rappeler Agrippa , et de l’envoyer à Home , avec l’autorité la plus étendue , pour y rétablir F ordre , et calmer l’effervescence populaire. Ce fut alors que , voulant s’attacher ce grand homme par des liens encore plus étroits , il lui donna en mariage sa fille, veuve de Marcellus. Agrippa l’épousa , après avoir fait une seconde fois divorce , et en eut des enfants qu’ Auguste adopta solennellement par la suite. Cependant la haute faveur dans laquelle étoit leur père ne fasoit qu’augmenter son dévouement au service de son maître et à celui de Rome. 11 court rétablir la tranquillité dans les Gaules ; il vole en Espagne soumettre les Cantabres. Auguste le regarde plutôt comme son collègue que comme son parent et son ministre. Il le fait revêtir avec lui

scription que Ton lit encore sur le piédestal en est une preuve irréfragable ; on l’y lisoit, sans contredi t, du temps de Pausanias, qui cepedant fait semblant d’ignorer le personnage à l’honneur duquel cette statue avoit été élevée (1. I, c. xxn). Je ne saurois expliquer l’aversion de ce voyageur pour la mémoire d’Agrippa que par un ressentiment contre ce Romain qui avoit dépouille la Grèce d’un, grand nombre de chefs-d’œuvre des arts , pour en décorer les monuments dont il embellissoit Rome ( Strabon, 1. XIII , p. 59o.

pour cinq ans du pouvoir tribunicien , qui rend leurs personnes inviolables et sacrées.

Agrippa jouit , pendant deux ans , à Ptome, des honneurs accumulés sur sa tete ; mais, l’an 16, il passa de nouveau dans l’Orient, qu’on pouvoit regarder comme son partage. 11 étoit décoré de la dignité sacerdotale des quindécemvirs -, et , comme membre de ce collège , il fît, quoique absent, la dépense des jeux solennels qu’on célébroit tous les cinq ans à Rome, en mémoire de la bataille d’Actium (t). L’an i/j. il fit la guerre en Asie, chassa du trône du Bosphore un usurpateur , et y rétablit la fille de Pharnace , qu’il donna en mariage à Polémon. Son pouvoir tribunicien expiroit l’an 1 5 ; on le lui prorogea , ainsi qu’à son beau-père , pour un autre lustre. 11 étoit revenu à Rome , mais la menace d’un grand mouvement dans la Pannonie l’appela dans cette province éloignée , qu’il mit en état de défense. L’an 12 il étoit de retour en Italie, et il se trouvoit dans la Campanie , probablement dans une de ses maisons de plaisance , lorsque la mort le surprit à l’âge de cinquanteun ans révolus. Auguste , qui , à la nouvelle

(1) M. l’abbé Le Blond ne le fait partir pour l’Orient qu’après la célébration de ces jeux. Le texte de Dion prouve le contraire, liv. LIV, § 19, où je pense que le participe àva'hôffaVTOÇ ne doit pas être séparé de la plirase précédente ô'/à r&v ffVViepÉQV*

du danger , étoit accouru pour le revoir , ne le trouva plus vivant : il lui fit rendre des honneurs extraordinaires , et prononça lui-même l’oraison funèbre , ayant un voile suspendu entre lui et le corps d’ Agrippa. Celui-ci s’étoit préparé d’avance un tombeau dans le champ de Mars -, mais Auguste voulut que les cendres de son gendre chéri fussent déposées dans son propre mausolée.

Parmi les qualités et les vertus que les historiens du temps ont remarquées dans Agrippa, on distingue particulièrement sa célérité dans l’exécution de ses vastes et nombreuses entreprises (i) , et la modération par laquelle il sut se conserver la bienveillance d’Auguste , à qui il avoit rendu tant et de si importants services. Trois fois il avoit mérité les honneurs du triomphe , trois fois il les refusa. Auguste aimoit que les grands de l’empire contribuassent à l’embelissement de la capitale ; Agrippa les surpassa tous pour le nombre , l’utilité , et la magnificence des monuments qu’il fit élever. Mais , plus jaloux de la gloire de son maître que de la sienne , il lui fit honneur d’une grande partie de ses ouvrages (2) , et il ne s’en attribua quelques-uns que par son ordre

(1) Per oinnia extra dilationem posùus , consultisque facta conjungens (Yelleïs Paterculus, 1. II ; S 79)-

(2) Aqua Julia, Saepta Julia , ouvrages d’Agrippa 7 qui portèrent le nom de son maître.

exprès (1). Protecteur des arts et des lettres, il donna lui-même des preuves d’une instruction aussi vaste que variée, et dans les mémoires de sa vie, monument historique que nous regrettons (2), et dans un grand travail géographique dont Pline a profité. Cet ouvrage , qui emhrassoit tous les pays du globe , servoil d’explication aux peintures cosmographiques dont le portique d’Octavie étoit embelli (3).

Le portrait d’un homme qui jouit constamment toute sa vie de la faveur et de la familiarité du maître du monde, dont le peuple romain et la plupart des nations soumises à l’empire avoient admiré la valeur , éprouvé la sagesse et la bienfaisance , ne pouvoit pas rester dans l’obscurité.

La monnoie romaine , frappée par la reconnoissance de l’empereur ou par celle du sénat, nous l’a transmis , et nous l’a fait reconnoitre dans plusieurs excellents ouvrages de sculpture qui nous sont parvenus , foibles restes de tant de statues élevées en son honneur (4).

Les num. 4 et 5 de la planche VIII présen- \

(1) Le panthe'on: voyez Dion, liv. LUI, § 27.

(2) Voyez Vossius, de Historicis latinis , 1. I, c. x\ ni . et Pline , 1. VII , § 4.6.

(5) Pline, 1. III, § 5.

(4) Les inscriptions grecques dont nous avons fait mention ci-dessus ont été' grave'es sur les piédestaux qui portoient, les statues d’Âgrippa. Les Lesbiens lui donnèrent le titre de Dieu sauveur , et de K TKTTifÇ . fondateur ou édificateur de leurs villes.

tent le dessin d’une médaille de bronze de moyen module , frappée par ordre du sénat romain , avec l’effigie d’ Agrippa. On J’y voit empreinte de profil et ceinte d’une couronne rostrale ; la légende offre les noms de M ■ A- GPvIPPA • L • F • COS -III -, Marcus Agrippa Lucii filins , consul tertium ; « Marcus » Agrippa , fils de Lucius , trois fois consul (i). » Le revers a pour type la figure de Neptune debout, ayant pour attribut le trident et le dauphin. 11 n’ y a pas de légende ; on y voit seulement les sigles S- C- , se~ natus consulto ; « par décret du sénat. » Les

rapports entre le dieu de la mer et le destructeur des flottes de Sextus Pompeïus et de Marc- Antoine sont faciles à saisir- mais Agrippa lui-même avoit donné un témoignage éclatant de sa reconnoissance envers cette divinité favorable , en lui consacrant dans he champ de Mars un superbe portique qui fut distingué par le nom de portique de Neptune, ou de portique d’ Agrippa , jusqu’au temps où les peintures qui l’ornoient et qui représentoient

(i) Voyez Morellius, Thés. fam. rom. , vipsania , n. 4» M. Agrippa ne prend aucun autre titre dans l’inscription de la façade du panthéon. On a mal conclu de la mention de son troisième consulat que ce fut durant cette magistrature qu’il fit la dédicace de ce temple. Depuis l’époque de ce consulat 7 qui fut l’an 27 avant l’ére chrétienne, Agrippa a toujours pu s’intituler consul trois fois , COS • IÏI.

le voyage et les exploits de Jason et des héros qui l’accompagnèrent lui firent donner vulgairement la dénomination de portique des Argonautes , qui fit presque entièrement oublier les premières ( i ).

Une autre médaille d’argent , gravée sous le num. 5 de cette même planche , n’a pu être frappée que par l’ordre de l’empereur , à qui l’autorité sur la fabrication de la monnoie d’or et d’argent étoit réservée (2 . On y voit d’un côté le même profil ; mais la tête d’ Agrippa est décorée de deux couronnes. On a ajouté la couronne murale à la couronne rostrale. Entre les nombreux exploits d’ Agrippa il pourroit sembler difficile d’indiquer celui qui lui avoit mérité la couronne murale; mais je pense que la prise de Méthone lui ayant fait plus d'honneur que celle d’aucune autre ville , il la dut à ce succès (S). La légende , M • AGRIPPA • COS • TER • COSS • LE AT VL VS , ajoute aux noms de Marcus Agrippa, trois fois consul, ce ux de Cossus Lentulus , magistrat qui surveilloit sans doute la fabrication des monnoies à quelque époque du règne d’ Auguste. Cette époque n’ est que très-vaguement déterminée par la légende AVGVSTVS • COS • XI • , « Auguste , onze » fois consul,» écrite autour de la tête de ce

(1) Nardini, Rama vêtus , 1. VI , c. ix.

(2) Moreîlius, toc cit. , vipsania, num. 7.

(5) Dion, 1. L, § 11; Orosius 7 1. VI , § ig. Icon. Rom. Vol. I. 19

prince , que Ton voit gravée de l’autre côté de la médaille, et couronnée de lauriers. Le onzième consulat d’ Auguste a pu être marqué sur les monuments publics durant F espace de vingt-six ans, puisqu’ il fut consul pour la onzième fois l’an 2 5 avant J.-C., et ne prit son douzième consulat que F an 5 de F ère vulgaire.

11 me semble probable que ces médailles d’ Agrippa n* ont été. frappées qu’ après F an 1 1 avant cette ère , qui est l’époque de sa mort. Elles firent, sans doute, partie des honneurs funèbres que la douleur d’ Auguste décerna à la mémoire de son ami. La plupart des antiquaires pensent qu’ elles ont été frappées du vivant d’ Agrippa. La modestie de ce grand homme et les égards délicats par lesquels il sut éviter toute sa vie d’ exciter la jalousie de son maître, et ménager son amour-propre , m’ empêchent d' adopter cette opinion qui n’ est appuyée sur aucune preuve (i).

Sous le n° 6 j’ ai fait graver une autre médaille sur laquelle on voit la tête d’ Agrippa au revers de celle d’ Auguste. Elles ne sont

(i) Le titre de paicr patriae ; qui ne fut décerné k Auguste que l’an 2 avant l’ére chrétienne , et qu’il prend sur les médailles de la colonie de Nismes , sur lesquelles la tête d’Àgrippa est empreinte auprès de celles de l’empereur, prouve au contraire que ces monnoies n’ont été' frappe'es qu’après la mort du premier.

agi

décorées d’aucune espèce de couronne: on y lit d’un côté, CAESAR • AVGVSTVS; de l’autre côté, M • AGRIPPA • PLATORINVS-; ce dernier nom désigne un Sulpicius Platorinus, autre magistrat qui , sous le règne d’ Auguste, a eu, pendant quelques années, la direction de la monnoie (i).

La tête de Marcus Agrippa , dessinée sous deux aspects , n° i et 2 , fut trouvée dans les fouill es de Gabies , et on la voit maintenant au Musée Royal (2). C’est un ouvrage en marbre grec d’un travail excellent: les traits d’Agrippa s’ y reconnoissent d’ après les médailles que nous venons d’ examiner- mais les formes sont ici mieux développées. On y remarque ce front sourcilleux et ce regard sombre indiqués dans Pline par le seul mot torvitas (5) , apparence de sévérité que le caractère d’ Agrippa démentoit à chaque instant. Dans la galerie de Florence on voit une tête parfaitement semblable à celle-ci -, mais elle est un peu moins bien conservée.

La tête d’une statue célèbre qui existe à Venise dans le palais de Grimani (4) offre

(1) Morell. , Thés. fam. , vipsania , num. 3.

(2) J’en ai parle' dans mon ouvrage sur les Monuments Gabint, p. 3i, pi. 2 et 2 a.

(5) Pline, 1. XXXV, § 9.

(4) Pococke , dans ses Voyages d’Orient, a fait graver le premier ce monument insigne, II, pl, xcvu.

encore la même physionomie (b. 7); on l’a toujours reconnue pour être celle d’ Agrippa , eu la comparant avec les têtes empreintes sur les médailles. Le dauphin, attribut de Neptune, que nous avons vu sur d’autres monuments devenir le symbole du héros de Salamiue et du destructeur des pirates (1) , est aux pieds du vainqueur d’A.ctium. La tête, qui n’a jamais été détachée du corps , offre les mêmes traits que les deux têtes en marbre dont nous avons fait mention , et dont l’une est gravée sur cette planche. 11 est probable que cette belle statue a été apportée de la Grèce , où tant de monuments , dont les inscriptions nous restent encore , furent consacrés à la mémoire de cet illustre romain (2).

(1) Iconographie grea/ue ? pl. xiv , num. ij et ci-des sus, pl. v, num. n.

(2) Nous avons déjà parle de ces monuments. Dion fait mention d’une statue d’Agrippa qui etoit placée dans le portique du panthéon , et qui l'aisoil pendant à celle d’Auguste (1. LUI, § 27). Ü semble que l’une et l’autre y avoient été' placées de leur vivant: aussi n’y e'toientils pas représentés en divinités, honneur qu’Àuguste n’avoit point permis à Agiippa de lui rendre. Je pense que ces deux statues ont été figurées dans le type d’une médaille d’argent frappée' par Marius Trogus avec la tête d’Auguste ( Morellius , Thesaur. fam., maria, pl. 1, num. 4)- On J voit au revers deux figures en pied, l’une et l’autre revêtues de la toge romaine , une cassette d’actes ou de placets ( scrinium ) à leurs pieds, ainsi qu’on le voit ordinairement au pied des statues

§ 2. Cor b u i. on.

acp

La vie de Cuétxs Domitius Corbulo , ou Corbulon , présente un citoyen illustre , comme magistrat et comme guerrier , et digne d’être placé à côté d’ Agrippa par sa fidélité inébranlable envers son souverain , ainsi que par l’éclat de ses vertus militaires (1).

La famille dont il étoit issu lui avoit ouvert la carrière des honneurs. 11 fut élu préteur l’an 20 de Fére chrétienne (2) , et il ne tarda pas à donner en plein sénat des preuves de cette sévérité qui a été son caractère distinctif. Il accepta volontiers , et il exerça avec une dureté remarquable la commission fâcheuse de rechercher les malversations et les négligences dont les magistrats et les entrepreneurs s’ étoient rendus coupables dans la construction et dans la réparation des grands chemins de Fila-

romaines en toge. Mais celle d’Auguste , qui est à droite est distingue'e par une couronne de laurier : celle d’Àgrippa , par une couronne crénelée. J’ai fait graver un dessin de cette médaille sous, le num. 8 de la p!. vm.

(1) Tacite, dans ses Annales , liv. XI à XV ; et Dion, liv. LIX , § 1 5 ; LX , 5o -, LX1I, ig sqq.j LXIII , 0 et 17, nous ont transmis presque tout ce que nous savons de ce capitaine célèbre.

(2) Tacite, Annales , 1. III, § 5i. D’après cette époque , on peut conclure que Corhulon , qui mourut quarante-sept ans après sa prélure , étoit plus que septuagénaire. Quant à sa noble origine , c’est Tacite lui-même qui l’atteste ( Hist . , liv. Il, c. i.xxvi ).

lie : son inquisition fut si minutieuse , qu’elle sembloit avoir plutôt pour but la ruine des particuliers que le bien de l’état. Cependant cette conduite , au lieu de déplaire h Caligula, qui étoit son beau-frère (i), fit élever Corbulon au consulat. Mais , bientôt après , sous l’empire de Claude , elle lui attira les reproches du prince , et l’obligea à de pénibles dédommagements. Claude cependant ne méconnut ni les intentions franches et droites de Corbulon , ni l’énergie et l’étendue de ses moyens, ni son zèle pour le bien public ; il lui confia le commandement d’une armée dans la Belgique, et le gouvernement de cette contrée.

(i) Sa mère s’appeloit Vestilia-, elle avoit eu trois maris, dont l’un avoit etc père de Ce'sonia, qui devint femme de Caligula ; d’un autre étoit issu Corbulon. Aucun de ces trois maris de Vesliiia, si nous suivons i’autorité de Pline ( !. Vif , p. 4)> n’appartenoit à la famille Domina : et nous ne concevrions pas comment Vestilia eût e'te' la mère de Cne'us Doinitius Corbulon , si nous n’avions pas des doutes sur l’intégrité de ce texte. A la place de C • HERDICI , qu ota y lit maintenant , on trouve, dans plusieurs manuscrits qu’Hardouin a consultes , C • DITI : ces deux leçons sont probablement des altérations des leçons véritables , CN • DOM1TI et CNEI • DOMITI, dont on aura fait dans quelques copies, C • DOMITI, C • DITI, C • DITI; et dans d’autres, CHE • DOMITI, CHE • DOITI, CHERBITI ; et, par la substitution fréquente du C au T, C • HER- DICl. Rien ne nous autorise h penser que Corbulon eut passé dans la famille Domitia par une adoption.

Sur ce nouveau théâtre , le caractère entreprenant du proconsul attira bientôt l’attention d’une cour qui aimoit la paix ; la guerre qu’il avoit déclarée aux Chauciens d’au-delà du Rhin parut dangereuse , quoiqu’il la fît avec succès : on en appréhenda les suites , et on rappela dans les limites de sa province le proconsul victorieux. « Heureux les généraux d’ autre- » fos ! » fut la seule plainte par laquelle Corbulon obéissant exhala son dépit contre un ordre qui arrêtoit le cours de ses victoires. Son activité mit à profit ce loisir involontaire pour faire creuser par ses soldats un canal qui, joignant le Rhin à la Meuse , faeiliteroit les communications intérieures de la province , et donneroit un écoulement régulier au reflux de l’Océan. Claude , qui avoit mis des bornes aux succès militaires du guerrier, accorda les décorations des triomphateurs à l’auteur de ce grand et utile ouvrage , qu’on nomma canal de Corbulon , CorbuLonis fossa , et qui a perpétué la mémoire du proconsul dans ces contrées.

Des succès plus mémorables encore l’attendoient dans l’Orient , où il fut envoyé par Néron l’an 54 de l'ére chrétienne, pour l’opposer au roi des Pardies , qui vouloit exercer sur l’Arménie, en y plaçant sur le trône son frère Tiridate, une influence dont les empereurs étoient en possession.

L’arrivée de Corbulon en imposa à Yologese,

qui ajourna ses projets, entama des négociations» et envoya au procousul , pour otages et comme garants de ses dispositions pacifiques , plusieurs princes du sang des Arsacides, que celui-ci fit conduire à la cour de Néron , à la grande satisfaction de Y empereur qui les avoit en son pouvoir , et du roi des Parthes , qui éloignoit de lui des prétendants à la couronne. Ce prince, en effet, sans aucun égard pour ses otages, commença la guerre, et l’Arménie fut envahie par son frère. Mais le général romain , dont la sévérité avoit rétabli la discipline daus les armées de l’Orient (i), et dont la prévoyance avoit tout préparé pour ce moment de crise , entra dans l’Arménie, en occupa, presque sans résistance , les deux villes principales , Artaxate et Tigranoceite ; détruisit la première, difficile à garder, et mit la seconde en état de recevoir Tigrane , que l’empereur avoit nommé roi de cette région. Tant de succès dont on fit honneur à Néron , avec les aimées et sous les aus-

(i) On rapportoit des exemples exage're's de cette rigueur. fl avoit puni de mort, disoit-on, quelques soldats, parce que , travaillant à palissader le camp, ils avoient déposé leurs épées. Ce sont des contes , dit Tacite i mais ces contes mêmes n’ont d’autre source que la sévérité' du général {Annal., XI, c. xvm): Quae tamia, et incertum an falso jacta, originem tamen e severitate ducis traxere : iritentuimjue , et magnis delictis mexora.bilem scias cui tantum asperitatis etiam adversus /evia creùebaiut\

pices duquel le proconsul se couvroit de gloire, causèrent une joie universelle à Rome.

Corindon s’occupa, pendant l’an 60 , du gouvernement de la Syrie -, et Vologese , des préparatifs d’une nouvelle guerre qu’il entreprit en effet, après deux années de repos, avec des forces supérieures qui menaçoient toute la frontière romaine. Corbulon mit ses provinces eu état de défense , et écrivit à l’empereur pour le prier d’envoyer un autre général et une seconde armée pour soutenir Tigrane. Césennius Petits, homme consulaire, fut chargé de cette entreprise et ses mauvais succès tournèrent à l’honneur du proconsul de Syrie , qui se joignit à lui au moment même où il venoit de faire un® retraite honteuse, et de siguer une treve à des conditions humiliantes.

Aussitôt que ces revers furent connus à Rome , où l’on ne songeoit qu’à élever d’avance des arcs de triomphe (i) pour les succès que l’on s’y promettoit , qu’ils firent l’impression la plus vive, et que le soupçonneux Néron n’hésita pas à investir son proconsul d’une autorité extraordinaire sur tout l’Orient , pareille à celle qu’y avoieut exercée autrefois Agrippa et Pompée. Corbulon s’en servit pour la gloire de l’empire -, Vologese se retira de l’Arménie -, et , en

(i) L’arc de triomphe e'ievé, à celte occasion, sur le Capitole est le type d’une médaille de Ne'ron en grand bronze.

réparation de Féchec de Césennius Petus , il fut convenu que Tiridate déposeroit son diadème au pied de la statue de Néron, à laquelle il rendroit les honneurs que l’on rend aux images des divinités , et qu’il se transporteroit à Rome pour y recevoir des mains de F empereur ce symbole de l’autorité royale. La première partie de celte convention fut exécutée dans le lieu même où Césennius avoit signé la treve , et en présence de deux armées.

La gloire de Corbulon étoit au comble : on opposoit sa valeur et ses vertus à la vie honteuse de l’empereur ; on sollicitoit le proconsul de mettre sur sa tête le laurier des Césars. Corbulon, en sujet fidèle, repoussa ces offres ; et, craignant qu’elles n’excitassent la jalousie de sou souverain , il fit conduire Tiridate à Rome par son gendre Annius , afin qu’il y servît d’otage de la fidélité de son beau-père (i).

Corbulon resta encore pendant quelques années en Orient , dans tout l’éclat de sa puissance. Pour conserver aux villes de l’empire la

(i) Cet Annius prend dans Tacite ( Annal. , XV , c. xxvm) le surnom de Vivianus; mais Henri de Valois pense qu’il y a erreur, et qu’il faudroit lire Vinicianus {ad Dion y 1. LXII, 20). Nous ne pouvons pas décider si sa femme , fille de Corbulon , étoit la même Domitia qui fut peu après l’épouse d’un Lamia , et ensuite de Domilien. Il est assez, vraisemblable que la politique cruelle de Néron n’a pas laissé survivre Annius à son beau-père.

supériorité qu’elles avoient sur les autres, il ne voulut pas permettre que des artistes nés sujets de Rome suivissent Tiridate a son retour en Arménie, où ce roi les avoit engagés à se rendre pour rebâtir sa capitale. Le proconsul ne laissa passer que ceux qui avoieut obtenu une permission expresse de l’empereur (i\

Cependant ni cette conduite irréprochable , ni les pieuves multipliées qu’il avoit données de son dévouement à son devoir et à son prince , ne purent le préserver de la jalousie tyrannique de Néron. Sous des prétextes honorables il le fît appeler dans la Grèce, où il prostiluoit sa dignité en ambitionnant des triomphes frivoles dans les jeux consacrés à la course ou à la musique. A peine Corbulon eut-il débarqué à Cenchrée , que des envoyés de César lui apportèrent l’ordre de se donner la mort. « Je la » mérite bien , » répondit le grand capitaine , se reprochant, sans doute, sa fidélité envers ce monstre ; et d’un coup il se perça le coeur.

Ainsi périt , l’an 67 de l’ére chrétienne , ce Corbulon dont tout l’empire avoit admiré les vertus pendant le cours d’une longue vie. L’élévation et la noblesse de sa taille , la vigueur de ses membres , sa facilité à parler avec éloquence

(f) Dion, liv. LXIÏI , § G. Les circostances qui semblent avoir quelque rapport avec les idées des anciens sur l'économie politique étant extrêmement rares dans les écrivains de ces temps, elles doivent être remarquées avec un certain soin.

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sans avoir besoin de préparation , rehaussoienî encore l’éclat de ses qualités morales et de ses talents supérieurs dans l’art de la guerre et dans celui de gouverner les hommes (i). Son esprit étoit éclairé par les lettres ; et les ouvrages dans lesquels il avoit consigné l’histoire de ses campagnes , ainsi que les observations qu’il avoit eu lieu de faire dans des climats peu connus, étoient des monuments précieux pour l’histoire militaire et pour les nouvelles lumières qu’ils répandoient sur la géographie (2). 11 ne laissa pas d’enfants mâles -, mais sa fille Domitia, quinze ans après la mort de son père , devenue impératrice , fît revivre avec plus d’éclat la mémoire de ce grand homme.

Le portrait de Corbulon ne nous est connu que par conjectures. Plusieurs têtes antiques , sculptées dans les beaux temps de l’art , nous offroient les mêmes traits que nous retrouvons sur le buste de marbre pentélique gravé sous les n. i et 2 de la planche IX (3): la manière

(1) Tacite, Annales , liv. XIU, c. xxxiv, où Corbulon est décrit corpore ingens , verbis magnifiais , et super experientiam sapientiamc/ue , etiam specie inanium va/idus. Juve'nal fait allusion k ces avantages physiques de Corbulon dans sa ni satire, v. a5i ; Dion aussi les remarque liv. LXtl , pag. 19.

(2) Pline les a cités souvent. Voyez Vossius, de Hist. îalinis , 1. I, c. xxv.

(3) Il est exposé au. Musée du Pioi , dans la salle des Caryatides.

dont sont coupes les cheveux de cette tête sans barbe ne pennettoit pas de douter qu’elle ne fût le portrait d’un Romain qui avoit vécu postérieurement aux premiers siècles de la république, mais avant le règne d’Adrien, époque où les Romains laissèrent de nouveau croître leur barbe. Ce Romain devoit être un personnage ibustie, ainsi qu’on en peut juger par le nombre de ses bustes en marbre qui sont parvenus jusqu’à nous (i) : cependant il n’ appartenoit point à la famille des César , dont tous les membres sont connus par les médailles.

La découverte qu’on fit de la ville de Gabies en 1792 jeta sur mes recherches un trait de lumière qui dissipa toute incertitude. La tête dont nous avons sons les yeux les dessins y fut retrouvée dans la même place qu’elle avoit occupée primitivement: elle étoit encore dans une niche ovale creusée dans l’une des parois d’un petit temple consacré à la mémoire de Domina, fille de Corbulon, et à celle de sa famille (3).

(1) Il y en avoit un dans la collection du marquis Rondanini à Rome : on l’y connoissoit sous le nom de Marcus Brûlas , et on l’avoit restauré en conséquence. Voyez les Notizie d' amichità e d' arii , 1786, rnaggio , tav. 4 ? rédigée à Rome par M. Guallani. Une tète pareille est dans le Musée du Vatican ( Museo l'io Clémentine» , t. VI, tav. 61): d’autres semblables, que le peintre écossois , M. Gavin Hamilton , avoit découvertes k Rome, sont maintenant en Angleterre.

(2) IN • HONOREM • MEMOR1AE • DOMVS • DO- M1TIAE * AVGVSTAE • CN • DOMITI • CORBVLO-

D ès-lors je conjecturai que ce portrait devoit être celui de son père , de ce fameux Corbulon dont les images avoient été, sans doute, multipliées , par les soins de ses amis et des clients de sa fille , sous le règne de Domitieu , devenu son beau-fils.

En effet , le caractère austère de la physio nomie s’accorde à merveille avec cette sévérité dont l’histoire de Corbulon nous a transmis le souvenir ; et , quoique les artistes anciens fussent ordinairement très-attentifs à ne pas trop marquer dans un portrait les ravages des années , on retrouve dans ce cou penché en avant, dans ces épaules tant soit peu élevées, le mouvement d’un homme qui s’affaisse sous le poids de l’âge.

Depuis que j’ai eu l’occasion de publier pour la première fois ces conjectures (i), et de les développer , le public a paru les adopter j et les têtes qui offrent le même portrait sont aujourd’hui connues sous le nom de cet illustre Romain.

NIS • FIL- , etc. Voyez mon ouvrage sur les Moniimenti Gabini , p. 26, 36 et 4° ? °ù j’ai publie aussi une autre tête de Corbulon, déterrée dans les mêmes fouilles, et disposée de manière à être appliquée sur une statue, probablement revêtue de la toge ou de la cuirasse. La ville de Gabies , rétablie sous les Césars du premier siècle de l’ére chrétienne, comptoit parmi ses décurions des affranchis de Domitia. Ces monuments ont été transportés, ainsi que l’autre, à Paris, dans le Musée du Roi.

(0 Dans l’endroit cité du Museo Pio Clementino , v. VI.

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§ 5. Ursüs Servianus.

Lucius Julius Ursus ScM’viauus (i) étoit à Rome un personnage de la plus haute distinction la fin du premier siècle de notre ère.

(i) Le pre'nom et les noms que je donne an beau-frè-

re d’Adrien sont justifies par des monuments authenti-

ques. Le prénom Lucius se trouve sur le buste que je

publie, et sur le fragment d’ une tablette de bronze que

l’on conserve à Rome au cabinet de Kircher, dont le

P. Contucci avoit transcrit l’inscription que Maffei a

insérées dans son Muséum Veronense , pag. 3 '29 , num. 6-

Cette même inscription assure à Servianus le nom de

Julius , que Pline-le-Jeune lui a donné dans deux de ses lettres (1. I II , ép. vi , et 1. X , ép. n). L’abbé Marini

( Iscrizioni delle ville e palazzi Albanie num. xxvii ) et le P. Oderici ( de Orcitirigis nunw, pag. 7 5 ) semblent croire

que son nom de famille étoit /Eli us et non Julius: mais l’autorité sur laquelle ils se fondent ne me semble pas pouvoir balancer celles que j’ai alléguées pour le nom de Julius. C’est une Jîgulina , ou la marque d’une brique, publiée par Boni ( Inscript. C/as. Il , num. ifa), qui donne à Servianus le nom d’AEL. , Ælius ; mais, comme Dont a tiré des papiers d’Achille Statius la copie de cette inscription qu’il n’a pas vue, il est possible qu’on ait mal copié les caractères qui , dans ces sortes d’ inscriptions, sont fort-souvent liés l’un avec l’autre, et qu’on ait lu AEL , au lieu de IV L. Le premier surnom, VRSVS , Ursus , se trouve sur deux des monuments cités, et sur plusieurs autres, ainsi que le dernier surnom Servianus, qui, suivant l’usage de ces temps, étoit devenu son nom propre par excellence. Quant au prénom Gains et au nom Servilius , qu’il porte dans le(i) * * * * * * * * * 11

ïl est vraisemblable qu’il dut en grande partie son élévation à son mariage avec Pauline , cousine de Trajan et sœur d’Adrien (1). Lorsque Trajan commandoit sur les bords du Rhin les armées de la Germanie supérieure , Ser vianus y occupoit une place importante ; et il se servit de l’autorité qu’elle lui donnoit pour empêcher qu’Adrien , son beau-frère , ne fût premier à porter à Trajan, leur parent, la nouvelle de son adoption par l’empereur Nerva , adoption qui lui assuroit l’empire. Les manœuvres odieuses de Servianus furent cependant inutiles ; mais si nous en croyons Spartien , sa jalousie ne se borna pas là: il fit encore tous ses efforts pour décréditer son beau-frère dans l’esprit de l'empereur désigné (2).

Lorsque , après la mort de Nerva , Trajan fut assis sur le trône , Servianus parcourut sans obstacles la carrière des honneurs. 11 obtint le gouvernement des Pannonies (3) , et parvint deux fois au consulat (4)- Son crédit étoit trèsgraud à la cour , et il paroît en avoir fait un

Fastes de Panvinius , et ailleurs, ils sont tirés des sources suspectes dans lesquelles ce dernier antiquaire a trop souvent puisé.

(1) Spartien, Adrianus , c. 11.

(2) Spartien, loc. cit.'

(5) Pline-le-Jeunc , 1. VIII, ép. xxiiï.

(4) H fut consul supplémentaire ( snffectus ) l’an 102 et l’an tu de l’ére chrétienne.

noble usage (x). Il n’avoit qu’une fille unique, qu’il donna pour épouse à Fuscus Salinator, jeune homme , suivant le témoignage de Pline , encore plus recommandable par ses vertus et par ses talens , que par sa haute noblesse (2). De ce mariage naquit un autre Fuscus, qui, dans l’âge avancé de son graud-père, fut le soutien de sa vieillesse et l’espérance de sa famille.

Il n’est pas vrai, comme quelques historiens l’assurent, que Trajan , n’ayant pas d’enfants, ait jamais pensé à nommer Servianus pour son successeur (3). Cette haute fortune fut réservée à Adrien ; et Servianus, son beau-frère, fut comblé des faveurs les plus signalées, et obtint l’honneur d’un troisième consulat (4). Il jouis-

(1) Une lettre e'crite à Trajan par Pline-le-Jeune nous prouve que Servianus s’étoit intéressé pour lui auprès de l’empereur (1. V , ép. n ). Cet écrivain avoit pour Servianus une tendre amitié.

(2) Pline, 1. YI , ép. xxvr.

(5) C’est cependant ce qu’on lit dans YHisloi/e des Empereurs , de Tillemont, t. II , à l’art, xxiv de V empereur Trajan ; mais le texte de Dion, que l’on y cite pour autorité , e'toit corrompu , et Fabricius l’a rétabli (1. LXIX, pag. 17).

(4) L’an de l’ére chrétienne 1 34* Cette fois Servianus lut consul ordinaire avec Yibius Varus. Quant à son crédit à la cour, on en a les preuves dans ce que dit Spartien : Adrien sortoit de son cabinet pour aller à sa rencontre ( Adrianus , c. viii). Flavius Vopiscus nous a conservé une lettre que cet empereur avoit adressée de Icon. Rom. Vol. I.

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soit à un si haut degré de F estime de l’empereur, que celui-ci , sentant sa santé s’affoiblir, parla de lui de manière à faire croire qu’il le jugeoit digne de lui succéder (i).

Ce bruit qui se répandit bientôt, et qui n’éfoit pas sans fondement , alluma dans le cœur de Serviauus une ambition qu’il ne put tenir secrete , et dont la manifestation le perdit.

Adrien , qui s’étoit déterminé à adopter Elius Verus, et qui, dominé par une humeur mélancolique causée par sa maladie, voyoit avec envie son beau-frère , plus âgé que lui de trente années, se préparer à le remplacer, et travailler à se faire un parti dans le palais et dans l’armée , ordonna qu’on le fit mourir. Ce vieillard nonagénaire, en se préparant à la mort, demanda quelques momens pour accomplir une cérémonie religieuse à l’autel de ses dieux domestiques ; alors il brûla de l’encens en leur honneur ; et , après avoir protesté devant eux de son innocence , il dévoua l’empereur à leur vengeance: « Qu’il souhaite la mort, dit-il, et que » la mort ne l’exauce point ! » Cette cérémonie étant achevée , il se présenta au fer des meurtriers , qui l’égorgèrent avec son petit-fils , âgé

l’Egypte à son beau-frère, en lui envoyant des verres d’une fabrique e'gyptienne ; qui e'toient remarquables par leurs couleurs changeantes, probablement comme de fausses opales , allassontes ( Saturninus , c. vni ).

(i) Dion, loco cilato .

seulement de dix-huit ans (i). Cette scène sanglante se passa l’an i55 de l’ére chrétienne»

Le buste de Servianus , que j’ai fait dessiner de face et de profil , sous les n.° 3 et 4 de la planche IX , étoit , depuis long-temps , à Rome ; mais il n’avoit point été remarqué. Je l’ai découvert à Paris , où il avoit été transporté dans ces derniers temps. C’est le monument de la reconnoissance d’un affranchi envers son patron. L’inscription , gravée sur le piédouclie qui est pris dans le bloc , offre le nom du personnage représenté , et celui de l’affranchi qui a fait exécuter ce monument , L • V RS V AI • COS • 111 • CRESCENS • L1B -, >» Crescens , son affranchi , ( rend honneur ) » à Lucius Ursus (2) , trois fois consul. » Le verbe ( honorât ) y est supprimé par une ellipse élégante et fort-usitée.

Ce buste , quoique exécuté avec un peu de

(1) Spartien, Adrianus , c. xv et xxnij Dion , loc. cii. On accusoit Fuscus d’avoir consulté les devins sur son élévation k l’empire (Spartien, loc . cit. )

(2) Quoique le surnom Servianus ne soit pas indiqué dans l’inscription, l’autre surnom Ursus désigne assez clairement ce personnage, aucun Romain de ce nom n’ayant été trois fois consul 5 et le seul consul, outre Servianus , qui ait été nommé Ursus appartenant au IV siècle de l’ére chrétienne , époque qui ne peut convenir ni au style de la sculpture, ni k celui de l’inscription de ce buste.

mollesse , est cependant l’ouvrage d’un artiste qui ne manquoit pas de goût , et il n’est pas indigne du siècle d’Adrien.

La physionomie de Servianüs est fine : elle semble cependant annoncer un caractère un peu minutieux et chagrin (r).

(I) Puisque Servianüs mourut nonagénaire en i36 , et qu’il n’avoit été honoré du troisième consulat qu’en i54, son portrait a été sculpté lorsqu'il étoit âgé de quatrevingt-sept ou quatre-vingt-huit ans. On y voit, en effet, des marques de vieillesse ; mais on a suivi la méthode, presque générale, des anciens statuaires , de dissimuler, jusqu’à un certain point, l’âge trop avancé des personnages qu’ils modeloient d’après nature.

NOTE

Spon ( Miscellanea , sect. iv) et Gron ovins ( Thesaur. antici. Graecarum , t. III , fol. dddd) ont publié une médaille de bronze frappée à Srnyrne , sur laquelle ils ont prétendu reconnoilre , par la légende qui présente le nom du proconsul Frontinus, l’effigie de Sextus Julius Frontinus, magistrat célèbre sous Yespasien et sous Trajan, dont il nous reste encore deux ouvrages ; l’un , historique , sur les stratagèmes de guerre; l’autre didactique et administratif, sur les eaux et les aquéducs de Rome.

Des médaillistes doués d’une meilleure critique, tels que Pellerin et Eckhel , ont prouvé que leurs prédécesseurs ont pris la tête d’Hercule , gravée sur cette médaille, pour l’effigie du proconsul (Pellerin, Recueil , l- II, pag. 84; Eckhel, D. N., t. II, pag. 557 ). Une autre médaille qui offre la même légende, AN0Y d>POlN- TEINQ, « sous Frontinus, proconsul, » a pour type,

au lieu de la tête barbue qui convenoit mal à un Romain de cette époque, le buste de la ville de Smyrne, personnifiée et couronnée de tours ; nouvelle preuve , si elle étoit nécessaire , que la légende de ces médailles n’a aucun rapport avec leur types- Cette dernière médaille e'xistoit dans le cabinet de M. Cousinery. Voyez Mionnet , Description de médailles, etc. , t. III ? Ionie , num. 1 1 2 1 et t i

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