‹ Iconographie romaineChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Personnages illustres dans l’histoire littéraire des Romains .

§ ï . TÉRENCE.

Né à Carthage , dans la condition d’esclave , deux siècles à peu près avant Père chrétienne (i), et vendu, encore enfant , à Terentius Lucanus, sénateur romain , Térence reçut une éducation soiguée dans la maison de son maître , qui le prit en affection , et finit par lui donner son

(i) L’époque de la naissance de Térence est fort-incertaine. Fabricius le suppose né l’an 192 avant J.-C. ( Biblioth. lat. , 1. ï , c. ni , e'd. d’Ernesti ) : il n’a d’autres garants de ce point de chronologie qu’un passage de Suétone dans la vie de Térence , où le biographe assure que ce poète n’e'toit âgé que de trente-cinq ans , lorsqu’il avoit publié toutes ses comédies , dont la dernière ne le fut qu’en 160 avant l’ére chrétienne.

Cependant on peut soupçonner, avec raison, l’e'xactitude de la date consignée dans ce passage, et qui est en contradiction avec ce que le même écrivain avoit dit plus haut, savoir que Térence étoit ne vers la fin de la seconde guerre Punique , qu’on sait avoir été terminée l’an 202 avant J.-C. Cette vie de Térence, rapportée en entier par Donat à la tête de ses commentaires , sur ce poète -, quelques passages de ces commentaires, et ce que Térence dit de lui-même dans ses prologues, sont presque les seuls documents qui nous restent sur la vie de cet illustre poète comique.

nom avec ia liberté. Le nouvel affranchi , Publius Terentius dfer , ou Térence l’Africain, ne tarda pas à se distinguer par ses talents , et il fut les délices de la jeune noblesse qui ainroit les lettres. Scipion Emilien et Lelius-le- Sage , plus jeunes que lui, furent du nombre de ses protecteurs , et l’on peut dire de ses amis.

Térence n’étoit âgé que d’environ trente ans, lorsqu’il osa se livrer à la scène comique (i). Très-versé dans la littérature grecque , et forme dans la langue latine par la fréquentation habituelle de la meilleure compagnie de Rome , il venoit de composer son Andrienne à l’ imitation d’une comédie de Ménandre: mais cette imitation n’étoit point une traduction -, le poète romain s’étoit permis d’enrichir sa pièce de plusieurs détails agréables tirés d’autres pièces du poète grec (2). Le cœur plein d’espérance , il se présenta un jour chez Acilius (5) , l’un des

(1) Le titre de son Andrienne marque le consulat de M. Marcellus et de C. Sulpicius comme l’e’poque de la première représentation de cette come'die. Leur consulat re'pond à l’an de Rome 588, 166 avant l’ére vulgaire.

(2) Voyez Te’rence, Andria , pro/og. , v. 14, et le commentaire de Donat à cet endroit.

(3) C’est ainsi que Pighius {Annal., t. II, pag. 38g) a corrigé ce nom, qui, dans Suétone, est Caerius et Caecilius dans la chronique d’Eusebe. Le fondement de çette correction est le titre même de Y Andrienne , où Manias Glabrio , personnage de la famille Acilia est

édiles , magistrats qui avoient à Rome ïa surintendance de la scène et des spectacles. L’édile étoit sur son lit de repas: on fait asseoir Térence sur une simple banquette (subsellium') , étiquette observée à Rome, chez les personnages d’un certain rang , à l’égard des citoyens que la simplicité de leur habillement annonçoit comme étant d’une condition inférieure. Acilius lui permet de lire sa composition. Téreuce eut à peine récité quelques vers , que l’édile le prie de quitter son humble siège et de prendre place à sa table auprès de lui. L’ Andrienne fut reçue et jouée , et le succès de cette première pièce assura pour toujours la réputation et même la fortune de Térence , il continua , pendant sept ans , à donner de nouvelles comédies. On en avoit déjà représenté six , dont l'une lui avoit été payée jusqu’à 2000 denarii (1) , prix alors fort considérable à Rome, lorsque le poète, comme les hommes qui ont le sentiment de leur art et de leur talent, désirant donner plus de perfection à ses ouvrages , et étendre la sphère de ses connoissances , partit pour la Grèce. Il s’y occupa sans relâche à recueillir et à traduire en latin un grand nombre de pièces , la plupart

nomme comme l’un des edileà curules qui firent jouer cette comédie. Le poète Cæcilius étoit déjà mort à celte époque.

(1) U Eunuque: le prix fut de 8000 numi f somme d’environ 1800 francs.

de Ménandre , encore peu connues à Rome, et qui dévoient lui servir de modèles pour d’ingénieuses imitations: mais la mort le surprit à Stymphale dans l’Arcadie, l’an 1 55 avant Jésus- Christ (r) : il étoit encore à la fleur de son âge, et il ne laissa qu’uue fille qui fut mariée à un chevalier romaiu (2).

(1) J’ai préféré ici la chronique de Marianus ScotusP qui place la mort de Térence sous le second consulat de Scipion Nasica et de Claudius Marcellus ; c’est-à-dire k l’an de Rome 599, 1 55 avant J.-C. D’autres, suivant Suétone et la chronique d’Eusebe , le font mourir quatre ans plus tôt: mais cette supposition ne laisse pas assez d’espace entre le départ du poète et sa mort , pour qu’il ait pu s’occuper de la traduction d’un aussi grand nombre de pièces que le biographe semble le supposer. Marianus, écrivain du XI siècle, a pu voir des exemplaires de la chronique d Eusebe , traduite par S. Jérôme , beaucoup plus, riches en remarques que ceux qui sont parvenus jusq’à nous.

Quelques écrivains anciens donnoient pour cause de la mort de Térence la triste nouvelle qu’il avoit reçue du naufrage d’un bâtiment où il avoit embarqué tout ses écrits.

(2) Suétone nous a transmis des traditions contradictoires sur la fortune que Térence a laissée à sa mort: quelquesuns le faisoient propriétaire d’une belle campagne non loin de Piome sur la voie Appienne ; d’autres le supposoient mort dans la misère :

]\ec domum c/uidem habuit conducliliam ,

Saltem ut esset cjuo referret obitum Domini servulus.

Mais le poète Porcius, qui nous a laissé ces vers satiriques sur Térence, semble avoir été fort-mal informé

Les suecès de Térenee avoient excité contre lui la médisance et la jalousie de plusieurs poètes: le nom d’un de ses antagonistes , Lucius Lavinius, est parvenu jusqu’à nous (i). Ils lui reprochoieut de se faire aider par ses illustres amis dans la composition de ses comédies -, de gâter , dans ses imitations , les grands modèles qu’il se proposoit de transporter sur la scène latine , en réunissant maladroitement dans une seule pièce des beautés qu’il puisoit dans plusieurs. Le poète ne dissimiiloit pas les secours qu’il recevoit de ses amis , et même il s’en faisoit honneur. Quant aux pièces qu’il imitoit, on ne pouvoit pas l’accuser de plagiat, puisqu’il indiquoit franchement les modèles de ses imitations , et il ne se bornoit point à les suivre pas à pas d’une manière servile m, s’il les paroit de quelques beautés étrangères , la simplicité de ses

de ce qui le concernoit. Dans ces vers , que Suétone nous a conservés , il suppose que Scipion et Lelius , amis de Térenee ; éloient Scipion l’ancien et Lelius le père , et qu’ils étoient morts laissant leur protégé dans un extrême dénuement:

Ibus sublatis , ad summum inopiam Redactus est.

Or cette supposition renferme un anachronisme évident. Térenee étoit encore fort -jeune lorsque Scipion l’ancien cessa de vivre l’an de B.ome 583.

(i) Le nom de ce détracteur de Térenee nous a été conservé par Donat dans ses notes sur les prologues de Y Andrienne et des deux Frères ( Adelphi ).

intrigues le défend assez contre le reproche que V on prétendroit lui faire de multiplier les épisodes et les incidents.

Au reste les meilleurs esprits de l’antiquité lui ont, depuis long-temps, assigné sa véritable place (i). Relativement au style, il est le premier qui ait contribué à fixer la langue latine au point où elle est restée dans son âge d’or , en la dépouillant de cet encombrement de mots et d’expressions surannées qui la déparoient, et lui donnant une élégance et une pureté qu’on pourroit presque appeler attiques. Pour l’imitation de la nature et des mœurs, il l’a saisie avec une vérité et une finesse telles, qu’il semble , sous ce rapport , pouvoir être comparé à Ménandre -, mais il n’a pu l’égaler dans la force que ce poète inimitable avoit su donner aux caractères de ses personnages. Ceux de Térence ne sont pas tracés avec cette fermeté et ces grands traits que les anciens admiroient dans le poète grec j ce qui a fait dire que Térence n’est qu’un clemi-Ménandre , et qu’on cherche eu vain dans ses comédies ce qu’on peut appeler la force comique ( vis comica') (2).

( 1 ) Varron , in Parmenone , ap. Nonium , v. poscere , et dans le V livre de lingua latina , ap. Sosipatrum Charisium ; Cicéron, ad Atticum , liv. Y II , e'p. ni; Quintilien ; J. O-, liv. X, c. et les auteurs cités dans la vie de Térence par Suétone.

(3) Ce jugement est celui de César ; dont les vers ont été conservés par Suétone. Cette expression , force co?ni~

Le portrait de Térence , tiré probablement des Hebdomades de Yarron, avoit été copié en miniature à la tête d’un ancien manuscrit en véliu de la bibliothèque du Vatican (1). Mais, quoique ce portrait ait été publié plusieurs fois et dans les recueils iconographiques et dans quelques éditions de Térence, je n’ai pas cru devoir le répéter ici , parce que , l’ayant examiné lorsque le manuscrit étoit dans la bibliothèque du roi , j’ai reconnu que la figure du poète est

que , qui est devenue une phrase technique, et pour ainsi dire consacre’e dans la poétique du théâtre , n’est cependant due qu’à une ponctuation erronée de ces vers de César -, les voici , suivant la ponctuation que le sens me semble exiger:

Tu quoque , tu in summisy o dimidiate Menander , Poneris , et merito , pari sermonis amator -,

Lenibus alqiie utinam scriptis adjuncta foret vis ! Comica ut aequato virtus polleret honore Cum Graecis , neque in hac despectus parte jaceres : Unum hoc maceror , et doleo tibi deesse , Terenti.

César se plaint qué les écrits de Térence manquent d’une certaine force, et que ce défaut ne lui a pas permis d’égaler le talent des Grecs dans la comédie -, virtuiem comicam : mais les philologues ne se sont pas aperçus de l’inversion qui se trouve dans le quatrième vers, et ils ont placé avant ut une ponctuation qui doit se trouver après vis.

(i) J’ai parlé de ce recueil de Vairon, d’où Ton tiroit les portraits que l’on copioit à la tête des manuscrits, dans le Discours préliminaire de l' Iconographie grecque. Quant au manuscrit de Térence, dont il s’agit, il ne faut pas le confondre avec un autre manuscrit du même auteur , encore plus ancien , qui a appartenu an cardinal Bembo , et qui est aussi au Vatican,

iotièrement repeinte (i). Je le remplace par une effigie de Térence empreinte sur un médaillon du IV ou V siècle , du genre des contorniates , époque où le portrait de ce poëte ne pouvoit pas être iuconnu. Ce monument unique , que Morel , Strada , Liebe , et d’autres antiquaires , ont publié , se conserve dans le cabinet Fridéricien de Saxe-Gotha : jen ai obtenu une empreinte d’après laquelle a été pris le dessin que l’on voit gravé sous le n. 3 de la planche X , et qui est plus exact que tous ceux qu’on a publiés jusqu’à ce jour (2).

Le buste de Térence , en profil tourné vers la droite , est accompagné de la légende TE- RENT1VS, qui le fait connoître: il est nu, suivant le costume grec ; un bout du pallium est rejeté sur l’épaule gauche ; la palme gravée dans le champ , en-devant de la tête , est d’argent incrusté à la manière des ouvrages de damasquinerie : ce symbole est relatif à un vainqueur dans les jeux du cirque , dont le revers

(1) Voyez Imagines illustrium ex biblioth. Fulvii Ursinit par Lafre'rie , pl. xliij et Fabri, Imagines illustra, etc. Dum. x 4». La barbe e'paisse que l’on remarque dans ce portrait snffisoit seule pour en faire soupçonner Fautenticite'. Les Romains , du temps de Scîpion Africain le jeune, ne laissoient point croître leur barbe.

(2) Morel., Specimen universae rei numariae , pl. ni t Liebe , Gotha numaria , p. 4 3g. Ce monument e'toit corn serré autrefois dans le médaillier du comte de Schwarteburg.

présente îa ligure et le nom ; mais ce nom a' presque entièrement disparu ; on n’en peut distinguer que les trois dernières lettres, 1YS (i). Le voyant avec un seul cheval orné d’un grand panache , on peut en conclure qu’il avoit remporté le prix dans les courses équestres du cirque , et non dans celles des chars.

Quoique nous ignorions quel éloit précisément l’usage des médailles contorniates , il n’est cependant pas douteux qu’elles ne fussent exécutées et répandues à l’occasion des jeux du cirque , et destinées pour la plupart à éterniser la mémoire des vainqueurs dans ces jeux. Nous avons remarqué ailleurs , d’après Fexamen de plusieurs monuments de ce genre , que les portraits des hommes illustres dans les lettres grecques et latines , se retrouvent souvent sur les contorniates (2).

J’ai conjecturé que la tête sans barbe, sculptée sur un hermès à deux faces , dont j’ai fait graver les dessins sous les n. 1 , 2 et 4 de cette même planche , pouvoir être un portrait de Térence. J’ai été frappé de îa forte ressemblance que l’on aperçoit entre le profil gravé sur le

(ij Les vestiges de deux autres caractères presque efface's semblent pre'senter un 1 et un T ) le nom se tertnineroit donc par les syllabes ITTV S ? tels que ceux de Caeditius , Digùius , Tardai, tins , etc.

(2) Voyez , dans Y Iconographie grecque , part. I , les planches ni, num. 5 et 4 ; et xyn , num. 5 et 4? et mes observations sur ces planches.

médaillon n. 3 , et celui de la tête à gauche n. 4- La face n< 2 offre des traits qui semblent appartenir à un homme d’origine syrienne ou phénicienne , et tels étoient les Carthaginois. Celte analogie nous frappera davantage, si nous nous représentons ce même personnage avec un teint basané, tel qu’étoit celui de Térence, et si nous nous rappelons cette coinplexion foible et délicate que son biographe lui attribue , et que nous retrouvons dans Thermes (i).

PI usieurs hermès à deux faces, comme celuici , rénuissent sur une seule gaine les portraits de deux hommes illustres que leurs opinions, leurs talents, ou d’autres rapports, peuvent faire placer dans la même catégorie. Ainsi nous avons vu , dans l’Iconographie grecque , les portraits d’Homère et d’Archiloque , de Thaïes et de Bias, d’Hérodote et de Thucydide , d’Epicure et de Métrodore , réunis sur un seul hermès (2). La tête qui est adossée à celle que nous attribuons à Térence pourroit nous présenter un des comiques grecs imités par lui ; et , comme nous connoissons assez le portrait de Ménandre pour décider que ce buste ne lui appartient pas (3) , on pourroit conjecturer que celui-ci nous pré-

(1) Fuisse dicitur mediocri statura , gracili cor pore , colore fusco. Suétone , Vie de Térence.

(2) Voyez Y Iconographie grecque, partie I, pl. ru, x# xxv , xxvn et xxx.

(5j Voyez la pl. vi cIh même ouvrage.

sente Apollodore , soit le Carystien , soit le Sicilien , que Térence avoit imité dans le Phor mion et dans la Belle-Mère : mais il faut remarquer que cette tête, fort-cndommagée dans le marbre original, a été presque entièrement refaite dans la restauration qu’on en a exécutée au Musée du Vatican , où Thermes est maintenant placé.

§ 2. Quintus Hortensius.

La Grèce, par sa politesse, sa littérature, et ses arts , s’assujétissoit, depuis un siècle, ses conquérants ; Rome , du temps des Gracques , se dépouilloit de jour en jour de cette rudesse, pour ainsi dire, caractéristique , qui avoit distingué autrefois les mœurs de ses citoyens , et empruntoit aux peuples vaincus ce s raffinements dans l’art de vivre que ses ancêtres avoient regardés comme les avant-coureurs ou les suites de la corruption. Le barreau se ressentoit de ces changements ; les orateurs, qui montoient à la tribune, commençoieut à chercher à plaire. Déjà Antonius et Crassus avoient frappé les Romains par leur éloquence ; Cotta , après eux , sembloit les égaler, lorsque Quintus Hortensius, un peu plus jeune, s’éleva au-dessus de celui-ci et de tous ses devanciers , pour ne céder la palme qu’à Cicéron. 11 étoit né Tan 640 de Rome ,

1 14 avant l’ére vulgaire , d’un père issu d’une

famille plébéienne , mais illustrée depuis des siècles par la splendeur des magistratures (i).

L’aisance de ses parents lui procura une éducation soignée et peu commune: ils étoient les protecteurs des gens de lettres. Archias , poète de Mylilene , avoit été accueilli dans leur maison (2). ses leçons inspirèrent à son élève un goût si vif pour la littérature des Grecs, qu’il le disposa à prendre par la suite un goût également vif pour leurs arts.

Hortensius n’étoit âgé que de dix-neuf ans, lorsqu’il débuta au barreau , et son plaidoyer

(1) La plupart des documents qui nous restent sur Hortensius se trouvent re'unis dans le dialogue de Cicéron, intitule Brtitus , ouvrage que ce grand e'erivain semble avoir compose' pour constater définitivement sa propre supériorité sur lejs orateurs romains qui Favoient précédé , et nommément sur Hortensius qui les avoit tous surpassés , et qui avoit été son rival pendant quarante années. Ce que d’autres auteurs anciens nous ont laissé sur le même orateur se trouve réuni dans un excellent article du dictionnaire de Bayle ( Hortensius Quintus ). M. Louis Gaspar Luiac a publié, en 1810, à Leyde, in-8 , une dissertation latine , de Q. Iiortensio oralore Ciceronis aemulo , où ce jeune jurisconsulte a fixer, avec beaucoup d’éxactitude , la chronologie de la vie d’Ho.r* tensius , et examiné et développé d’une manière fort-intéressante tous les motifs de rivalité ou de méconteentmcnt qui existèreul entre ces deux grands orateurs et hommes d’état dans différentes circonstances de leur vie politique.

(2) Cicéron , Oral, pro Archia , § 5.

Icon. Rom. Vol. f

pour les Africains saisit d’admiration ses auditeurs et ses juges : « Son premier discours , dit » Cicéron, fut comme un ouvrage de Phidias, » qui enlève, dès qu’on le voit, tous les suf- » frages des spectateurs (i\ »

La guerre Sociale appela bientôt notre orateur aux armes. Il servit son pays, la première année , comme simple soldat ; l’année suivante , dans le grade distingué de tribun ; et, lorsque la paix de l’Italie le rendit au barreau, ses succès appuyant les droits qu’il tenoit de sa naissance , et les belles qualités dont il étoit orné, lui firent parcourir rapidement la carrière des liouneurs. 11 fut questeur en 674 , édile en 678, préteur l’une des années suivantes, et enfin consul en 685 (2). Jusqu’à cette époque , sa réputation , toujours croissante , avoit éclipsé celle de tous les orateurs romains. Suivant l’expression d’un ancien, il régnoit dans le barreau (5). Mais cette juste ambition étant satisfaite , l’ardeur d’Hortensius pour l’art oratoire parut se ralentir; cependant il 11e négligeoit pas de venir au secours de ses amis , lorsqu’ils avoient besoin de son patronage et de son éloquence ; et, ce qui

(1) Cicéron , Brutus , § 64.

(2) Son collègue fut Quintus Metellus : en sortant du consulat , le sort avoit destiné Hortensius au commandement dans la guerre contre les habitants de la Crele \ l’orateur céda ce commandement à son collègue, qui en remporta le surnom de Creiicus.

Ç>) Asconius Pedianus in arg . div. in Q. Caecilium.

lui fit encore plus d’honneur, il ne cessa jamais de soutenir de toutes ses forces , même contre ses amis , le parti qu’il croyoit le plus juste dans la république.

Hortensius étoit persuadé de bonne foi que le système politique établi par Sylla étoit le seul qui pût encore sauver l’état: il y fut fidèle; jamais sa voix ne favorisa les manœuvres de ces hommes puissants qui peu-à-peu le détruisirent pour se frayer le chemin au pouvoir suprême ; et sa conduite sera toujours la critique de celle de Cicéron , qui , pour capter la faveur de Pompée, se prêta souvent aux veux de ce chef qui renversoit les lois de Sylla pour se mettre à sa place.

Pompée , en restituant aux tribuns du peuple leur ancienne autorité , incompatible avec le nouveau système aristocratique, ouvrit la porte à l’anarchie ; Hortensius , ami de Pompée , s’opposa , quoique inutilement, à cette mesure, et il vengea du moins les amis de l’ordre , en faisant condamner l’ex-tribun Opimius qui avoit été le principal instrument des manœuvres de Pompée. Cicéron , qui lui étoit dévoué , traita Hortensius d’arrogant (i).

Bientôt Pompée commence à briguer des commissions extraordinaires et une autorité illimitée; Hortensius s’y oppose , mais en vain ; Cicéron ,

(i) Cicéron, in Verrem , act. Il , liv. i 7 § 60 ; et Asconius Pedianus; dans ses copuneutaires au même endroit.

au contraire, appuie de son éloquence les des» seins ambitieux de ce général (i).

Hortensius éloit animé du même esprit, et lorsqu’il poursuivoit l’ex-tribun Cornélius, qui avoit proposé des lois contraires à l’intérêt du sénat , et lorsque , sous le consulat de Cicéron, il défendoit Rabirius, qu’après un laps de trentesix ans la faction populaire accusoit du meurtre du séditieux Saturninus. Cicéron, qui , pour cette fois, éloit d’accoid avec Hortensius, avoit auparavant soutenu Cornélius contre les accusations de cet orateur et du sénat.

Hortensius, qui avoit secondé Cicéron pour réprimer la conspiration de Catilina , le secondoit aussi dans son opposition aux intrigues de Clodius ; mais lorsque celui-ci , amoreux de l’épouse de César , osa s’introduire dans sa maison , en habit de femme , à l’occasion des cérémonies religieuses et sécrétés que les dames romaines y célébroient , Hortensius et Cicéron furent d’un avis différent. Le dernier vouloit que Clodius fût jugé par une commission nommée exprès en vertu d’un sénatus-consulte , Horten-' sius , plus attaché aux lois , insista pour que rien ne fût innové dans la procédure. Comme les juges , corrompus par Clodius et par sa faction , l’acquittèrent, Cicéron acclaba de repro-T ches son antagoniste (2).

(1) Cicér. , Or. pro leg. Manil. ; § 17 et 19.

(2) Cicéron , Ep. ad Attic. ; 1. I ; ép. xiv et xvi.

Le caractère également ferme et circonspect d’Hortensius se développoit à mesure que les affaires de la république se détérioroient. A l’époque où trois citoyens , les plus puissants de Rome, Pompée , Crassus, et César, se lièrent emsemble , Hortensius se retira des affaires ; et Cicéron , qui persistoit dans son attachement à Pompée , se permit de censurer la réserve de son émule (•). Mais lorsque la faction la plus séditieuse entreprit de venger Catilina par l’accusation de Flaccus , qui avoit été préteur sous le consulat de Cicéron , et avoit contribué de tout son pouvoir à dévoiler la conspiration , et à l’éteindre , Hortensius ne manqua pas à la chose publique : ainsi que Cicéron , il défendit Flaccus , et cette victime fut soustraite au ressentiment des séditieux.

Mais déjà cette faction anarchique avoit fixé les yeux sur une victime plus illustre. Cicéron étoit devenu importun à Pompée, qui l’abandonna à ses ennemis. Clodius, avec l’approbation des triumvirs , avoit passé , par une adoption irrégulière, dans une famille plébéienne, pour briguer le tribunat : lorsqu’il l’eut obtenu, il proposa nue loi contre les magistrats qui avoient fait mourir des citoyens romains sans un jugement du peuple ; et cette loi atteignoit Cicéron. Hortensius , qui avoit eu lieu de se plain-

’(f) Voyez la dissertation ou specimen de M. L. G. Luzac, sect. r7 § xxv et xxyi.

dre de lui en plusieurs circonstances , prit néanmoins ses intérêts avec tant de chaleur, qu’il compromit sa dignité et même sa vie. Sa démarche à la tête des chevaliers romains fut désapprouvée et rejetée par les consuls j et luimême , exposé au ressentiment d’une populace agitée , fut maltraité dans sa personne (i). Ne voyant plus d’autre ressource, il tâcha, de concert avec Caton et quelques-uns des meilleurs citoyens , de dissuader leur ami de tout projet de résistance , et de l’engager à se soustraire à la persécution par un exil volontaire.

Cicéron intimide , suivit leur conseil j mais il ne se vit pas plutôt éloigné de sa patrie , que le chagrin de sa chute et l’amour propre qui le dominoit firent naître dans son esprit les soupçons les plus injustes contre les auteurs d’un conseil si salutaire, et il ne rougit pas d’inculper Hortensius d’une basse et perfide jalousie. Celui-ci s’empressa cependant , lorsque Pompée le permit , de rendre! service à son émule , et de travailler à le faire rentrer dans sa patrie. Mais îa reconnoissance de Cicéron fit bientôt place à de nouveaux soupçons , lorsqu’il vit qu’Hortensius n’appuyoit pas , avec toute la chaleur qu’il desiroit , les poursuites qu’il faisoit pour obtenir des dédommagements. Inconstant dans son opinion sur Hortensius , il eu changeait sui-

(i) Cicéron, O rat. pro Milone , § 1 4 j O rat. pro domo , ad ponlif. , § 21 j Dion, liv. XXXVIII, § 16 et 17.

vant que les démarches de celui-ci le coutrarioient ou le flattoient. Il lui rendit de nouveau justice quand il le vit prendre la défense de Sextius , attaqué par les ennemis de l’ordre, pour avoir contribué à son rappel : il sembla même pénétré de la plus vive reconnoissance , lorsque cet orateur le fit agréger au collège révéré des augures. Sa jalousie alloit néanmoins encore renaître pendant son gouvernement de la Cilicie , lorsque la mort d’Hortensius , arrivée l’an 704 de Piome ( 5o ans avant l’ére chrétienne), y mit fin pour toujours, et fit succéder aux pensées et au langage de la méfiance les regrets et les éloges les moins équivoques (1).

Nous avons jeté un coup-d’œil rapide sur la vie politique d’Hortensius ; il nous reste à le considérer sous le rapport des connoissances et des talents littéraires , et dans sa vie privée. H01lensius fut le plus séduisant de tous les orateurs romains ; son style large , mais sentencieux , acquéroit un tel charme par son débit, qu’il subjuguoit, pour ainsi dire, ses auditeurs -, la fidélité étonnante de sa mémoire , qui le rnettoit en état de répéter dans les mêmes termes les objections et les raisonnements de sa partie adverse , et de ne jamais hésiter en récitant les li-

(1) M. Luzac a suivi et examine toutes ces variations dans les sentiments de Cicéron envers Hortensius d’une manière qui peut servir d’apologie au caractère de ce dernier.

rades les plus longues et les plus étudiées de ses harangues , ajoutoit à sa supériorité sur tous ses rivaux (i): son geste , son maintien, et jusqu’à son habillement , étoient réglés avec tant de goût , que les plus célèbres acteurs de la scène romaine assistoient à ses plaidoyers pour y étudier les grâces qu’il déployoit à la trihune (2). Une partie du charme de ses discours disparoissoit à la lecture ; et nous pourrions soupçonner Cicéron de quelque injustice à l’égard de son émule , si Quintilien , qui a vécu un siècle après eux, n’eût avoué ingénuement que les oraisons écrites d’Hortensius ne répondoient pas à la haute réputation qu’il s’étoit acquise parmi ses contemporains (5;.

Quant à sa vie privée, elle étoit d’accord avec la philosophie d’Aristippe , dont il sembloit avoir adopté les maximes voluptueuses (4)* La

(1) Cicéron, Brutus, § 88; Sénèqüe , Conlrov. , 1. I, prctef. , p. 73, tom. III de l’édition de Gronovius.

(2) Vaière Maxime cite Æsopus et Roscius , les plus fameux de leur temps, 1. Vil, c. x, num. 2.

(5) Quintilien, Inst. Oral. , 1. XI, § 5; Cicéron, Orator , § 58.

(4) Je crois pouvoir déduire cette conséquence de quelques expressions de Cicéron: In omnium rerum abundctntia , dit-il d’Hortensius ( Brutus , §93), voluit beatius, ut ipse putabat , remissius certe vivere. Il plaçoit donc , comme les philosophes cyrénéens , le bonheur dans la volupté. Il se moquoit, comme eux, des philosophes dogmatiques et de presque toutes les autres sectes; voyez Cicéron, de Jinibus , 1. I, § i, qui, dans ses questions

société des hommes de lettres les plus distiu-

ments des arts (2) , les plaisirs les plus raffinés

académiques, 1. IV, § 9, fait voir qu’Hortensius professoit cette acatalepsie ( nihil per dpi posse ) , « l’impos- » sibilité de rien comprendre dans la nature des cho- » ses j » opinion qui appartenoit à la même secte ( Diogene de Laërte r 1. II, num. 87 et 92).

(1) L’Hortalus qui de'mandoit à Catulle des traductions de Cailimaque n’est probablement pas un autre personnage oÿVtîortenàus (Catulle, Carm,, LXV, v. 2). Cicéron l’appelle souvent de ce nom dans sa correspondance. C’est une espèce de diminutif,, comme le nom d Anlyllus , donne', comme nous l’avons vu, à un des fils de Marc’Antoine. Ce diminutif, qui exprime dans Catulle la familiarité la plus intime, a un air de mépris dans la correspondance de Cicéron.

(2) Pline parle du célèbre tableau de Cydias , représentant les Argonautes, qu’Hortensius avoit acheté à un très^grand prix, et placé dans sa maison de plaisance a Tusculum (liv. XXXV , § 4° 7 num. 26). Cicéron reprochoit à Hortensius , défenseur de Verrès, d’avoir acc epté en présent, de son client, un sphinx d’excellent travail: cet ouvrage étoit exécuté, suivant Pline (liv. XXXIV, § 18), de ce mélange de métaux dont le secret étoit perdu, et qu’on nommoit bronze de Corinthe ; selon Plutarque , il étoit d’argent ( Apophthegmes , t. II, op. , p. 2o5 , B). Les ouvrages de ce genre étoient enrichis le plus souvent d’incrustations d’argent, ce qui a pu donner lieu à la méprise du biographe : d’ailleurs l’autorité de Pline me semble préférable sur ce sujet ; puisqu’il fait mention du sphinx de Verrès dans la partie de son ouvrage où il traite des bronzes corinthiens; et Plutarque varie lui-même, car dans la Vie de Cicéron , § 7 ^ il dit que ce sphinx étoit d’ivoire.

de la taLîe (i), la magnificence dans la construction de ses maisons de plaisance , et de ses jardins plantés de la manière la plus variée et la plus délicieuse (2), enfin ses soins recherchés pour l’entretien de ses étangs et de ses viviers, remplis avec luxe de poissons exquis (5), partagèrent ses loisirs avec les occupations d’une littérature agréable. Plusieurs morceaux de poésie érotique (4) , des mémoires historiques sur les deux campagnes dans lesquelles il avoit servi (5)*

(1) Il fut le premier qui fit servir des paons rôtis (Varron, de R. R., liv. III, c. vi ).

(2) On a fait mention de quatre de ses maisons de plaisance qu’il avoit embellies des ouvrages les plus précieux des arts, de bois remplis de bêtes fauves, et des plantations les plus magnifiques. Si nous écoutons Ma' crobe, il arrosoit ses platanes avec du vin, et il prenot soin ^lui-même de leur culture (Vairon, de R. R., 1. m, c. 1 et 11, Macrobe , Salurn ., 1. II, c. ix; Bayle, loco citato , note F ).

(5) Varron fait mention des piscinae ou viviers da son ami Hortensius ( de R. R . , 1. III, c. xvii ) : on croiroit qu’ils auroient dû fournir au luxe de sa table , c’étoit tout le contraire 5 ii faisoit acheter au marché la marée pour ses repas , et même pour la nourriture des poissons qu’il gardoit dans ses viviers. La dépense qu’il faisoil pour qu’ils eussent des eaux fraîches dans l’été étoit considérable : on lui reprochoit de soigner la santé de ses poissons plus encore que celle de ses esclaves.

(4) Ces pièces étoient assez licencieuses, et malheureusement l’élégance du style n’en rachetoit pas le défauts (Ovide, Trist. , 1. II, v. 441 2 * 4 5 j Aulugclle, 1. XIX, c. ix ).

(5) Velleïus Paterculus, 1. Il, § 16.

furent les produits de ces loisirs et de cette noble retraite où il cherchoit des distractions aux chagrins que lui causoit la décadence de la république et la violence des partis : heureux , en cessant de vivre , de n’avoir pas vu renverser par les guerres civiles le dernier fantôme de îa liberté romaine.

Hortensius laissa deux enfants : sa fille se distingua par les agréments de son esprit autant que par son éloquence. Ce fut elle qui porta la parole contre un décret par lequel les triumvirs imposoieut une immense contribution sur les plus riches dames romaines. On prétend que son discours lit apporter quelque modération dans cette mesure arbitraire (i).

Le fils d’Horteusius eut dans sa première jeunesse une conduite si peu régulière, que son père fut sur le point de le déshériter: ce fut alors que, dans l’espoir, peut-être, d’avoir un autre enfant plus digne de ses affections , il engagea Caton à lui céder Marcia , son épouse , suivant un usage lacédémonien que Numa avoit autorisé à Rome , mais qu’on n’y avoit que fortpeu suivi (2). Ceux qui seroient étonnés de cette démarche d’Hortensius devront se rappeler que,

(1) Voyez, dans le dictionnaire de Bayle, l’article •Hortensia.

(2) Plutarque, Cato Minor , § a5 , et dans le Parallèle de Lycurgue et de Numa , § 5 -, Strabon, 1. XI, p. 5i5j Valero Maxime, 1. V , c. ix , num. 2.

de son temps, rien n’étoit plus commun à Rome que le divorce ; et que l’orateur, recherchant eu mariage une femme d’une vertu connue , fit voir que son choix u’étoit point l’effet d’un simple caprice. Il ne semble pas qu’il ait eu d’enfants de ce second hymen. Cependant Hortensius ne déshérita point son fils. Celui-ci changea de conduite j et, après la mort de son père, il se déclara pour le parti républicain , avec lequel il succomba à Philippes. Marc-Antoine , qui lui imputoit la mort de Caïus son frère, l’immola sur son tombeau (i).

Les arts avoieut, sans doute, immortalisé les traits d’un personnage illustre dont ils avoient été une des plus douces consolations. Dans la destruction des monuments de l’ancienne Rome, les portraits d’Hortensius avoient disparu sans nous laisser presque aucune espérance de les recouvrer, lorsque les recherches du cardinal Aîexandre Albani lui procurèrent, il y a cinquante ans à peu près , deux petits hermès sortis de quelque fouille inconnue, et enrichis d’inscriptions; l’une, en grec, indiquoit le portrait d’I— socrate (2) ; l’autre , latine , celui d’Hortensius. Ces hennés furent exécutés probablement dans

(1) Velleïus, 1. II, c. lxxi 3 Plutarque, Antonius , §225 Brutus , § 28.

(2) J’ai publié ce monument unique dans Y Iconographie grecque , pî. xxvni , num. i et 2.

les siècles des Antonin , temps où les Romains et les Grecs se piquoieni d’honorer la mémoire des anciens orateurs qu’ils imitoieut si mal. J’ai fait dessiner à la Villa Albani l’hermès d’Hortensius , que je présente gravé sous les n. i et 2 de la planche XI (i): l’inscription, QVINTYS HORTENSIYS , ne permet pas de douter qu’il ne représente l’orateur célèbre dont la physionomie semble annoncer la bonté et les talents qui le caractérisèrent.

g 5. Cicéron.

Le plus grand et incontestablement le plus célèbre des écrivains en prose de tous les âges, et, j’ose dire, dans toutes les langues, fut Marcus Tullius Cicero, communément appelé Cicéron. Sa renommée s’est tellement répandue dans tous les siècles et dans toutes les contrées où l’on a quelque idée de la littérature, qu’il seroit superflu de retracer ici en détail l’histoire de cet homme extraordinaire : d’ailleurs celte ta*

(i) Cet liermès , dans Y Indicazione antiquaria délia pilla Albani, par M. l'abbé Morcelli , est coté num. , 5g5; dans la nouveiie Indicazione , imprimée à Rome en i8o3, il se trouve sous le num. 376. La tête , quoique séparée du buste, appartient, sans le moindre doute, à l’ hernies : les bords de la cassure des deux morceaux en donnent la preuve; et moi-même, fort-jeune alors, j’en aî vu faire ia réunion dans l’atelier de restauration de feu M. Paul Cavaceppi.

che a été très-bien remplie par un excellent biographe (i).

Mais , comme ce même personnage qui figure d’une manière si éclatante dans l’histoire des lettres a joué en même temps un rôle fort-intéressant dans la carrière de la politique et dans les annales de sa patrie, je pense qu’avant de me livrer aux recherches iconographiques sur ses portraits , je dois , pour ne pas m’écarter de la méthode que j’ai suivie dans cet ouvrage, indiquer les époques des événements les plus remarquables de sa vie , et tracer avec le plus d’exactitude possible les principaux traits de son caractère.

Cicéron étoit né l’an 1 06 avant l’ére chrétienne ( 64b de la fondation de Rome ) d’ une famille honnête (2) du municipe romain d’^rpinum , ville du pays des Volsques , comprise alors dans le nouveau Latium. Ses parents , jaloux de lui donner de l’éducation , le codui-

(1) Conyers Middleton , Hyslory of tlie life of Cicero ( Histoire Je la vie de Cicéron ). Cet ouvrage , qui a été traduit par l’abbé Prévost, peut-être regardé comme une des meilleures histoires de cette période de la république romaine, quoique l’auteur ait jugé des hommes et des choses toujours dans le sens de Cicéron lui-même. Les autorités que je ne cite pas dans le cours de cet article se trouvent indiquées ou rapportées dans l’ouvrage de Middlelon.

(2) Aurelius Victor de Viris illus tribus , c. lxxxi, est le seul auteur qui assure que le père de Cicéron étoit chevalier romain.

sirent , dans un âge fort-tendre , à Rome , où ils avoient une maison, et confièrent son insu-action à quelques maîtres grecs qui lui enseignèrent la langue et la littérature de leur pays. Le jeune élève ne tarda pas à s’y distinguer , et réunit bientôt à cette étude celle des lois romaines.

A dix-huit ans (l’an 8g) il fit une campagne dans la guerre Sociale , sous les ordres de Sylla , lieutenant alors du consul Strabon qui commandoit en chef cette armée. La guerre étant finie, et des dissensions plus funestes encore, les guerres civiles de Marius et Sylla, ayant succédé aux mouvements de l’Italie , Cicéron resta étranger à tous les partis , et continua ses études. A vingt-six aus ( l’an 8 1 ) il débuta dans la carrière du barreau. L’année suivante il entreprit la défense de Sextus Roscius d’Ameria contre les attaques de ses ennemis , qui étaient protégés par un favori de Sylla. Ce plaidoyer éloquent et hardi éleva tout d’un coup le jeune orateur au premier rang entre ses émules, et son succès lui acquit une réputation qu’on pourroit dire prématurée ; mais ce bonheur ne le séduisit point ; et , voulant compléter lui-même son éducation , il quitta Rome, et employa deux années à visiter les écoles les plus célèbres , soit d’éloquence , soit de philosophie , qui existoient alors dans l’ancienne Grèce ou dans l’Asie mineure , particulière' ment celles d' Athènes et de Rhodes. Les pre-

niières leçons qu’il avoit reçues , et son caractère , semblent lui avoir fait préférer les maximes de l’Académie et le goût des rhéteurs rhodiens (i).

De retour de ses voyages , le jeune orateur épousa Terentia, dont la fortune et les liaisons de famille lui facilitèrent l’accès des magistratures. Il étoit âgé de trente-un ans lorsqu’il sollicita la dignité de questeur , qu’il obtint pour l’année suivante. Dès ce moment il fut admis aux assemblées du sénat -, et le sort lui destina la Sicile. La commission des questeurs ne durant ordinairement qu’une année , Cicéron revint à Rome en l’an rj\ , et suivit assidûment le barreau, qui étoit alors une des routes les plus sûres pour arriver à la fortune et aux dignités de la république. Ses espérances ne furent point trompées ; l’an 70 , désigné édile , il se signala dans l’accusation de Verrès, la seule qu’il ait entreprise dans . le cours de sa vie ; et l’exil de ce grand coupable fut une foible et tardive satisfaction domnée aux malheureuses victimes de son insatiable avarice et de sa froide férocité. . 1

Edile en 69 , Cicéron fut préteur en 66< L’exercice du barreau , qu’il n’interrompoit pas même pendant ses magistratures , secondoit ses projets d’ambition , et lui conservoit sa popu-

(1) Molon de Pihodes e'toit un des maîtres de littérature qu’il avoit eus à Home.

larité. Il étoit préteur, et il briguoit le consulat , lorsqu’il harangua le peuple pour lui faire adopter la loi que le tribun Manilius avoit proposée , et qui , donnant à Pompée le commandement dans la guerre contre Mithridate , mettoit à la disposition du général des moyens extraordinaires et une autorité sans bornes dans tout l’Orient. Le succès de Pompée favorisa l’élévation de Cicéron, qui , presque sans obstacle* deux ans après, fut désigné consul pour l’année suivante, 63 avant l’ére chrétienne, 6g i de la fondation de Piome.

L’histoire du consulat de Cicéron occupe une place distinguée dans les annales romaines. Le consul découvre la conjuration dont Catilina étoit le chef j il la déjoue , et punit promptement les coupables , en vertu de l’autorité illimitée que le sénat avoit conférée aux consuls pour sauver l’état. Le sénat avoit décidé , sur la proposition de Caton , que les conjurés seroient mis à mort. Cicéron les fait exécuter tous , sans excepter Lentulus Sura , issu d’une des familles les plus illustres, et alors préteur. Les conjurés avoient reconnu , en présence du sénat , leurs cachets sur des lettres qu’on avoit surprises , et qu’on regarda comme une preuve suffisante de leur crime : mais ils ne furent point entendus ; aucuue défense légale ne leur fut accordée ; aucune autre forme de jugement ne précéda leur auppliec.

/ con . Rom . Vol. I.

Plusieurs sénateurs , dans l’émotion que ce danger public avoit causée , reconnoissoient Cicéron pour le sauveur de Rome , et le prociainoient le père de la patrie ; tandis que cette procédure extraordinaire effrayoit un grand nombre d’autres citoyens , même parmi ceux qui n’appartcnoient pas à ce paru remuant et anarchique , dont on craignoit , avec raison , les entreprises. Un des nouveaux tribuns , Métellus , empêcha Cicéron de parler au peuple le dernier jour de sa magistrature ; mais le consul, en prononçant le serment d’usage en celte circonstance, y ajouta que lui seul avoit sauvé l’état.

Durant les cinq années qui suivirent, le crédit de l’ex-consul décrût sensiblement. Pompée, Crassus, César, le ménageoient , mais ils ne l’aimoient pas. Il voulut faire punir l’attentat que Clodius avoit commis dans les mystères de la Bonne Déesse ; mais ses poursuites inutiles ne servirent qu’à aigrir contre lui les ressentiments de ce jeune patricien , qui tenoit par alliance au tribun Métellus, et par inclination aux ennemis de Cicéron. Les conventions secrètes qu’avoient faites entre eux, en l’an 60 , les trois personnages puissants que nous venons de nommer, avoient rendu presque nulle son influence dans les affaires publiques, qu’il s'obslinoit cependant à ne point quitter. Quelques expressions imprudentes qui lui échappèrent l’année suivante, sur l’état actuel de la république, irritèrent les triumvirs. César, alors consul, fit passer Clodius

dans une famille plébéienne au moyen d’une adoption simulée, afin que le nouveau plébéien pût aspirer au tribunal du peuple. 11 l’obtint en 62, et se hâta de se venger de Cicéron.

Presque aussitôt qu’il fut en place , il proposa une loi dont le but étoit de faire punir le meurtre illégal de tant de citoyens illustres immolés dans la conjuration de Catilina. Cicéron , frappé par celte loi , trouva un parti puissant dans l’ordre des chevaliers, dont il soutenoit constamment les prétentions dans le sénat , et dont il favorisoit les demandes relatives aux finances de l’état, dont l’exploitation sembloit appartenir exclusivement à cet ordre. Mais toute résistance ayant paru inutile et même dangereuse, les amis de Cicérou lui persuadèrent de quitter sa patrie , où la loi de son exil et de la confiscation de ses biens ne tarda pas à être promulguée. Scs propriétés furent presque aussitôt dévastées , et ses maisons détruites par le feu.

L’illustre exilé passa la mer , et se rendit d’abord dans la Macédoine , et de là dans l’Epire. Mais le public qui , lui tenant compte de la pureté de ses intentions , le croyoit traité trop sévèrement , ne tarda pas à désirer son rappel ; et ses amis ne désespéroîent pas de pouvoir l’obtenir. Ils osèrent même le négocier ouvertement l’année suivante, époque où les triumvirs, déjà fatigués de l’insolence et de la témérité de Clodius , ne crurent pouvoir mieux comprimer ses efforts séditieux qu’eu rappelant à Rome son élo-

quent ennemi. Le crédit de quelques tribuns qui le favorisoient, l’intervention des deux consuls et d’une grande partie du sénat, firent abroger la loi de bannissement; et Cicéron put rentrer dan sa patrie. Il la revit le 4 septembre de l’an , et il y fut accueilli avec transport par les citoyens de tous les ordres , reconnoissants des services qu’il avoit rendus , et admirateurs de ses talents.

Cicéron , depuis cette époque , instruit par une triste expérience , ne se mêla plus des affaires publiques qu’au gré des triumvirs : son éloquence fut employée suivant leurs désirs , tantôt pour faire confirmer et prolonger les commissions de Crassus et de César (i), tantôt pour faire don-

(i) Cicéron, qui aimoit et cultivoit la poésie grecque et latine , avoit composé un petit poème à la louange fie César , et le lui envoya dans les Gaules ( Ep. ad Quinlum fratrem , 1. III, ép. IX,- Habeo absolutum suave ut mihi videlur , eiroç ad Cœsarem : voyez aussi la lettre VIII du même livre, la XV du II; et, dans les Let~ très à Atticus , la V du liv. IV ). Il nous a conservé lui-même dans son I livre de Divincitione un fragment de son poème en l’honneur de Marius; et Voltaire, qui l’a cité et traduit ( Rome sauvée, pre'f. ), en parle avec des transports d’admiration. Voltaire ne veut pas admettre que l’auteur de ce beau morceau ait pu faire le .vers que lui attribue Juvénal ( Sat. X, v. 122 ): il le trouve trop ridicule. Mais peut-être a-t-il suivi trop légèrement l’opinion du satirique , qui désapprouvoit ce vers à cause du jeu de mots ,

O fortutfATAM. natam me consule Romam !

C’est une espèce de parechesis que les langues anciennes

uer à Pompée de nouveaux honneurs, et des pouvoirs extraordinaires. Cicéron s’occupoit cependant des affaires des particuliers et des siennes propres. Il se fit dédommager par le public des pertes qu'il avoit essuyées pendant son bannissement. Il prit avec chaleur la défense de deux tribuns du peuple qui avoient contribué à son rappel: il fut heureux dans celle de Sextius; niais il n’eut pas le même succès en plaidant pour

permettoient quelquefois d’après l’exemple d’Homère (fl-, B, y. 6o3, 604 ) et des vieux poètes latins. Tels sont le Seminaque innumero numéro de Lucrèce, 1. II, v. io55, adeam ad eam de Tërence etc., qui sont indique’s dans le Cicero a calumniis vindicatus de Scholt , cliap. X , opuscule inse're' dans le premier volume du Cicéron de Verburg. Il faut encore remarquer que natam , ici, ne signifie pas née , comme l’a traduit l’auteur de ces vers françois où l’on a voulu imiter la consonance du vers latin :

» O Rome fortunée ,

» Sous mon consulat née ! »

Cicéron n’a pas voulu dire que, sous son consulat, Rome étoit née à une nouvelle et heureuse vie. Ce participe natam tient la place de celui du Verbe esse , qui n’en a pas , et signifie seulement que Rome étoit heureuse d'avoir eu Cicéron pour consul. Les Latins ont employé le participe de nascor dans le même sens que les Grecs leur ytyvôfjtevoç , qui signifie également né et étant. On pourra expliquer par ce moyen la phrase de Cornélius Ncpos : Minor quinque et viginli annis natus ( Hannibal , c. III ); celle de Plaute: Argentum reddunt nato nemini (PseudoluSy III, 63); et bien d’autres semblables.

Milon, qui, dans une rencontre fortuite, âvoif tué Clodius son ennemi, l’ennemi de Cicéron et de la tranquillité publique.

La postérité doit une éternelle reconnoissance à cet orateur philosophe pour avoir employé ses loisirs au profit de la littérature latine, qu’il a enrichie d’excellents traités sur la philosophie, l’éloquence, et la politique, dont la plupart font encore notre admiration et nos délices.

Cependant la jalousie de Pompée, à qui la mort de Crassus ne laissoit d’autre rival que César, fit adopter par le sénat une mesure qui excluoit pendant cinq ans les nouveaux magistrats de l’administration des provinces. Elles dévoient être confiées pendant ce temps à d’anciens sénateurs tirés au sort parmi ceux qui n’eu avoient jamais gouverné aucune; c’est-à-dire qui n’avoient jamais eu de commandements militaires. Cicéron fut de ce nombre (i), et il partit, à son grand regret , pour la Cilicie. L’année précédente il avoit remplacé Crassus dans la dignité d’augure.

Le nouveau proconsul ne resta dans sa province que pendant un an, et il y réprima les mon-

(i) Il avoit renoncé, dans le temps, au droit qu’avoient les consuls et les préteurs de demander une province à gouverner en sortant de leur magistrature. Nous avons vu qu’Hortensius avoit fait de même. Les grands orateurs avoient beaucoup d’intérêt à rester dans la capitale.

taguards de l’Amanus , qui, par leurs brigandages , inquiétoient les sujets de Rome: il prit ou détruisit plusieurs de leurs bourgades,’ une entre autres , nommée Pindenissus, qui éloit très-forte par sa position. De retour a Ivome , il se flattoit que ses exploits militaires lui vaudroient l’honneur d’un triomphe ; esperance ambitieuse et vaine qu’il faut pardonner à 1 exaltation de son amour-propre.

Mais les temps demandoient d’autres soins: la guerre civile entre César et Pompée étoit allumée. Le proconsul des Gaules avoit passé le Rubicon. Cicéron hésita long-temps entre les deux partis qui le recherchoient l’un et l’autre: il se décida enfin pour celui de Pompée, et quitta l’Italie pour le rejoindre en Epire. Quintus son frère l’y accompagna, quoique attaché à César, sous lequel il avoit servi avec distinction ; mais il crut devoir suivre le sort de son frère, dont le crédit l’avoit toujours soutenu dans la carrière des honneurs.

Arrivé au camp de Pompée, Cicéron y fut bien reçu, et eut le plaisir de voir que Marcus Brutus l’y avoit devancé. Mais, malgré cet accueil , pendant toute l’année qu’il y passa dans l’attente d’une affaire décisive, il paroît qu’il n’étoit pas content de lui-même, et qu’il mécontentoit souvent les autres par ses plaisanteries qui n’épargnoieut personne (i). 11 étoit retenu à Dyr-

(i) La conversation de Cicéron étoit , en toute occa-

rhachium par une indisposition , lorsque la grande querelle fut décidée à Pharsale -, il renonça aussitôt aux foibles espérances du parti vaincu ; et, résolu de faire sa paix avec César, il fit route pour Brindes, où il débarqua vers la fin d’octobre de l’an 48-

C’est dans ce beu qu’il rencontra César au mois de septembre de l’année suivante. Le vainqueur, conformément au système de bonté et de clémence qu’il avoit adopté, accueillit honorablement Cicéron , et le traita par la suite plutôt comme un grand orateur et un grand écrivain , que comme un homme d’étal. L’amour-propre de Cicéron ne dut point en être flatté. Cependant, lorsqu’il prononça en fa\eur de Marcus Marcellus , de Quiutus Ligarius, et du roi Dejotarus » ces plaidoyers admirables où l’éloquence fut si bien inspirée par l’amitié , ou put s'apercevoir que les intérêts de l’état et les considérations politiques ne fournissoient pas à son éloquence les traits les moins touchants ou les moins sublimes. Son succès fut complet dans ces affaires délicates et difficiles. 11 employoit le reste de

sion , assaisonnée de reparties spirituelles et de mots piquants qu'il ne ménageoit pas même dans les assemblées les plus respectables. Trebatius en avoit recueilli un volume entier, qu’il lui adressa (Cicéron, Epist. ad famil., 1. XV, 21)5 et, après sa mort, Tyron en avoit publié une collection ou l’on auroit désiré plus de choix (Quintilien, /. O., liv. VI, c. III). Voyez aussi Plutarque, Cicero , § 25 à 27 $ et Macrobe, Saturnal, liv. II, c. III.

son temps, comme sous le triumvirat, à composer des ouvrages ; et, en faisant parler à la philosophie une langue nouvelle, il enrichissoit la sienne des termes et des expressions didactiques des écoles grecques.

Il étoit si tranquille sous la domination de César , que , lors de la seconde guerre d’Espagne, il ne semble pas avoir désiré le succès des fils de Pompée (i).

Mais, dans cette période de sa vie plus que dans aucune autre , les chagrins domestiques vinrent troubler les paisibles occupation de l’homme de lettres. Les sommes fort-considérables qu’il avoit prêtées à Pompée, en Epire, l’ayant mis dans une sorte de gêne , le rendirent un peu trop sensible aux désordres qu’à son retour il trouva dans ses affaires domestiques, et qu’il attribua à sa femme. Terentia , qui avoit donné à Cicéron deux enfants chéris , fut répudiée après trente ans de mariage. Une jeune et riche héritière , Publilia , accepta la main d’un sexagénaire et prit la place de la mère de Tullia. Mais la mort de cette fille bien aimée affligea si profondément son père , que , ne pouvant supporter ni l’indifférence ni les consolations de sa nouvelle compagne , il s’en délivra par un second divorce. Quintus et sou fils lui causèrent encore de nouveaux chagrins. Ce dernier, pour excuser

(i) Voyez sa correspondance avec Cassius ( Epist. ad fa.mil. } liv. XV- e'p. xvii et xix.

auprès de César la défection de son père, en accusoit indiscrètement l’influence de son oncle. L’ancienne et fidèle amitié d’Àtticus étoit donc presque le seul refuge qui restât à Cicéron , et sa ressource la plus assurée (i).

Mais un événement imprévu le rejette tout-à-coup dans le tourbillon des affaires, et réveille son ambition. Brutus, Cassius, et leur complices, ont massacré César en plein sénat, et sous les yeux de Cicéron lui-même. 11 se livre alors à une joie excessive ; il regrette de n’avoir pas été appelé au complot; il déclare hautement au public et sou approbation de l’attentat, et son attachement aux conspirateurs. Quarante ans passés dans la carrière politique ne l’avoient encore assez éclairé ni sur l’inconstance et la corruption des Ptomains de son temps , ni sur la nécessité de changer de gouvernement.

La force des circonstances et l’habileté de Marc-Antoine , qui étoit alors cousu! , répriment bientôt ses élans, et lui iuspirent de nouvelles craintes. La cause des meurtriers de César n’est déjà plus populaire ; les inimitiés d’Antoine et de Cicéron s’aigrissent: le jeune Octave arrive; il se brouille avec Marc-Antoine ; les soldats qui avoient servi sous sou père adoptif le se-

(i) Cette amitié , qui avoit commencé dès leur première jeunesse, fut resserrée de plus en plus et pour toujours dans les voyages de Cicéron à Athènes, où Àtticus demeuroit alors.

coudent ; le peuple le favorise ; et Cicéron semble avoir oublié qu’il est l’ami de Brutus. Il ne se regarde que comme l’ennemi de Mare- Antoine, et il emploie tous ses talents et tous ses efforts pour seconder Octave, qui s’est déjà fait une armée, et que le sénat, excité par Cicéron, a déjà fait l’égal des deux consuls. L’aveuglement de l’orateur est tel , que les lettres de Brutus ne peuvent plus lui-faire sentir ni le danger de sa position, ni celui de la république (i). Ses imprudences avoient déjà eu des suites irréparables. Octave, après la bataille de Modene, où périrent les deux consuls, vient à Rome, se fait élire à une de leurs places , se déclare ouvertement contre les meurtriers de son père , et les fait condamner par une loi. Il retourne ensuite dans la Gaule Cisalpine, sous le prétexte de s’opposer à Marc-Antoine et à Lépide ; mais réellement pour se raccommoder avec ces chefs, qui avoient été les amis et les créatures de César , et brûloient du désir de le venger.

Au mois de novembre de cette même année, 43 avant Jésus-Christ, les trois généraux se déclarent triumvirs pour l’arraugement de la république, dressent leurs tables de proscription, et y inscrivent Cicéron et toute sa famille.

Son fils étoit absent et dans le camp de Bru-

(1) Voyez , dans les Epist. Cicet onis ad M. Brutum , les lettres xvi et xvii, dont la première est adressée par Marcus Brutus à Cicéron lui-même -, l’autre , à Atticus.

tus : le père apprend la nouvelle de sou propre danger dans une de ses maisons de plaisance d’hiver, située sur le bord de la mer. Sa fuite étoit facile- il pouvoit choisir pour retraite ou la Grèce, où Brutus commandoit, ou la Sicile, qui étoit au pouvoir de Sextus, fils de Pompée j mais il hésite , et semble préférer la mort à uu second exü (i). Le 7 décembre, les satellites des triumvirs l’atteignent près de Gaëte : il étoit dans une chaise à porteurs. Au bruit que font les sicaires , il s’arrête , et offre sa tête à leur chef: c’étoit un certain Popilius Lænas que Cicéron avoit autrefois défendu dans un procès capital. Ce scélérat , également ingrat et lâche , le fait mettre à mort, et porte lui-même à Rome la tête et les mains de son bienfaiteur : on les expose aux yeux du public sur cette même tribune qui avoit tant de fois retenti de sa voix éloquente, soit qu’il tonnât contre les ennemis de la pairie , soit qu’il s’élevât pour défendre l’innocence et la vertu , ou pour éclairer le peuple sur les intérêts de l’état. Ce triste spectacle émut tous les cœurs sensibles , et augmenta la consternation générale. Quintus et son fils ne purent se soustraire au même sort.

(1) Ciceronem , cum cogitasset ulrumne Brutum an Cassium an Sextum Pompeïum peteret, omnia illi displicuisse praeter mortem. Cremutius Cordus, dans un fragment rapporté par Sénèque ( Suasoria , Ytf ). Taedium tandem eum et fugae et vitae cepit, dit Tite-Liye dans un autre fragment rapporté au même endroit.

Ainsi périt, à l’âge de soixante-quatre ans, cet homme à jamais mémorable dans l’histoire de son pays , et plus encore dans l’histoire des lettres. Il eut beaucoup d’ennemis de son vivant; il eut des détracteurs après sa mort. Deux défauts semblent avoir terni son caractère , l’imprévoyance et la vanité. 11 se laissoit trop aveugler par le présent, et ne portoit pas ses regards sur la suite de ses démarches et de ses mesures (i). C’est ainsi qu’à son entrée dans les magistratures et dans le sénat, il prêta son éloquence aux projets de Pompée et des partisans du pouvoir tribunicieu , qui tendoient à affoiblir l’influence de l’aristocratie ; ce qui devint la cause de tous les désordres dont l’état et luimême furent ensuite la victime: c’est ainsi qu’en s’abandonnant aux transports de son zèle pour sa république , il précipita l’exécution des conjurés sans les avoir entendus, et sans s’embarrasser ni de l’atteinte que donnoit cet exemple aux garanties de la liberté publique , ni des dangers auxquels il s’exposoit lui-même. C’est ainsi qu’il favorisa, presque sans s’en douter, Pompée et le premier triumvirat ; et enfin c’est ainsi que , pour nuire à Marc- Antoine , il livra le sénat et la république au pouvoir du fils adoptif de Ce-

(i) Ulirtam moderatius secundas res , et fort/us adversas , ferre potuîsset ! nam utraeque cum vénérant et, mu tan eas non posse rebatur ( Pollion , dans un fragment rapporté par Sénèque , loco cïtato ).

sar. D'autre part , sa vanité inlinoit si fort sur l’opinion qu’il se formoit des autres, qu’il eu changeoit a tout moment; et ces variations le faisoient flotter souvent entre les partis (i), et quelquefois passer de l’un dans l’autre. Sa vanité trompée imprimoit un certain caractère de lâcheté à sa conduite dans les revers (2) , et le

(1) Une lecture attentive de cette inte'ressanle correspondance de Cicéron, qui nous admet à tous les secrets des grandes affaires de son temps, ne peut nous laisser de doute sur l’inconstance de ses jugements. Celle de sa conduite etoit remarquée même par ses contemporains. Macrobe ( Sat. 11 , 3 ) rapporte à ce sujet un trait fortplaisant : Labërius , auteur estime' de mimes , espèce de fa rces usitées chez les Romains , fut obligé par César d’y paroître en public comme acteur. Pour le consoler de cette humiliation , le dictateur lui avoit accordé l’honneur et l’apanage de chevalier romain. En cette qualité , Labérius alloit un jour prendre rang dans les places réservées au théâtre pour les sénateurs et les chevaliers, lorsque Cicéron lui adresse la parole, et lui dit: » Si nous n’étions pas si serrés , je vous inviterois à » vous asseoir auprès de moi. » C’e'toit un sarcasme lancé contre César, qui venoit de créer un grand nombre de nouveaux chevaliers. Labérius, pour venger son bienfaiteur, repartit sans hésiter: « Comment vous trou- » vez-vous serré, vous qui êtes accoutumé à vous as- » seoir toujours sur deux sièges? » Voyez aussi, sur le surnom de Transfuge , que donnoient à Cicéron ses antagonistes, Dion Cassius ( XXXVI, § 27 ), et la déclamation contre Cicéron attribuée à Salluste.

(2) Omnium adversorum nihil ut viro dignum erat tuht, radeter mortem (Tite-Live, dans un autre fragment rapporté par Sénèque, loco citato ).

faisait souvent tomber dans un état de foiblesse et de dégoût qu’il ne put toujours se dissimuler à hti-mêine (i).

Mais , puisqu’une venu parfaite ne se trouve pas dans les hommes , et qu’il faut admettre une compensation entre leurs bonnes qualités et leurs défauts, Cicéron, selon le jugement de Tite-Live, et même selon l’aveu de Pollion , l’un de ses détracteurs et de ses critiques , fut un grand, homme, doué d’une énergie extraordinaire, digne d’une éternelle mémoire , et d’un panégyriste aussi éloquent que lui-même (2).

11 est vrai que la vanité , qui faisoit le fonds de son caractère , influoit même sur sa manière d’écrire et sur ses talents oratoires ; mais il seroit injuste de dire que cette influence ait été nuisible à la perfection de ses ouvrages. On voit bien , ainsi que d’autres l’ont déjà remarqué , que l’orateur, dans ses discours, ne se borne pas à ce qui peut servir la cause qu’il défend , et qu’il cherche encore à plaire et à se faire admirer : mais , comme il ne passe jamais les bornes que le goût et la raison posent à ces

(1) Pour se convaincre de ces faits, on n’a qu’à lire dans sa correspondance les lettres vu , vin et ix du î livre ad familiarcs ; la xvm du II; et la v du IY livre à Atticus ; la xiv du II livre ad Quintum fratrem.

(2) Si quis tamen virtutibus vitia pensant , vir magnus , acer , memorabilis fuit , et in cujus laudes sequendas Cicérone laudatore opus fuerit ( Tite-Live, dans Sénèque r loco citât o ),

légers écarts (i), et que d’ailleurs les agréments d’un discours ne sont pas toujours inutiles au succès de la cause , il est difficile de lui faire un reproche de n’avoir pas imité l’éloquence plus serrée et plus mâle de Démosthene. Dans ses ouvrages de rhétorique et de philosophie , il est plus orné que Platon -, mais les Grecs de son temps , formés par les leçons de l’école d’Alexandrie , s’étoient eux-mêmes un peu écartés de celte élégante simplicité dont les écrivains antérieurs à Alexandre étoient les modèles \ et Plutarque a remarqué fort-judicieusement que Cicéron avoit fait seutir le premier à ses compatriotes combien les charmes de la diction peuvent ajouter de persuasion et de force aux maximes de l’honnêteté et de la vertu (2). Ainsi nous ne pouvons reprocher à l’orateur romain que ces retours perpétuels sur lui-même, sur ses actions comme sur ses écrits , que ces espèces de divagations auxquelles il se livre toutes les fois que l’occasion s’en présente ) mais nous ne craindrons pas d’avancer que les nations moder-

(1) Cicéron lui-même pensoit que l’absence totale de ces digressions seroit un défaut dans les plaidoyers. Voulant montrer qu’à une certaine époque les Romains n’étoient pas encore très-forts dans ce genre d’éloquence y » Il n’y avoit personne, dit-il, qui, pour donner plus » d’agréments à son discours , sût se permettre quelque » légère digression ; » Neino qui delectandi gratta di gredi parumper a caussa posset ( B ru tus , § 91 ) ,

(?) Plutarque f Cicero , § 16.

nés , dont le goût a été formé , dans leur éducation littéraire , sur les ouvrages de Cicéron , ne peuvent se proposer de meilleur modèle ; et qu’il nous est désormais impossible de lui préférer Dérnostliene , puisque nos plus grands écrivains , entraînés par leur admiration pour l’orateur latin, ont, pour ainsi dire, façonné nos esprits au sentiment des beautés de son style , qu’ils ont tâché de transporter dans nos langues modernes. 11 semble que depuis quelque temps cette admiration est un peu refroidie , et qu’ou abandonne Cicéron , je n’ose dire si c’est avec plus de succès que de goût, pour tâcher d’imiter ou de parodier Tacite.

On ne peut guère douter que le portrait de Cicéron n’ait été multiplié par la sculpture , même de son vivant : il cite lui-même avec

complaisance la statue de bronze doré que la ville de Capoue avoit élevée en son honneur (t). 11 est vraisemblable que son image avoit été pareillement consacrée dans plusieurs villes de l’Asie mineure , particulièrement dans celle que lui-même ou son frère Quintus avoit gouvernées, d’autant plus qu’il avoit contribué à soulager ces contrées d’une espèce de tribut très-vexatoire , auquel l’ambition et l’avidité des magistrats romains les avoient assujéties (2). Il n’est pas

(1) Cicéron, in Pisonem , § 1 1.

fa) Un abus s’étoit: introduit dans Fadmînistratûfn des Icon. Bom. Yol. JL 2 5

moins vraisemblable que îe goût pour les images des hommes illustres s’étant répandu chez les Romains et du vivant de Cicéron , et après sa mort , le portrait de ce grand homme n’avoit pas été négligé ; et il est certain que l’empereur Alexandre Sévere en conservoit un dans son larariiim (i). Mais il ne s’agit ici que d’examiner si quelqu’un de ces portraits est parvenu jusqu’à nous avec les caractères propres à le faire reconnaître comme authentique.- d’en ai fait graver trois sur la planche XII, dont les deux premiers me semblent ne permettre aucun doute,’ et, quoique le troisième inspire moins de confiance, il me paroît cependant certain qu’il a été exécuté avec l’intention de représenter Cicéron.

provinces romaines. Outre les autres charges, on leur demandoit une espèce de contribution volontaire en faveur des édiles de Rome, obligés, comme on le sait, de donner à leurs frais des spectacles fort-magnifiques. Le gouvernement de la province de l’Asie ayant été confié pendant trois ans à Quintus Cicéron, les deux frères s’y prirent de manière qu’il fut permis à Quintus de supprimer cette contribution ( Cicéron , Epist. ad Quint p Jralr. , liv. I, ép. i ). Les peuples leur décernèrent des temples et d’autres monuments que les Cicéron ne voulurent pas qu’on leur élevât; mais leur résistance ne put empêcher la province reconnoissante de consacrer leurs images, probablement dans les temples des dieux. 11 est certain qu’on y voyoit une demi figure colossale de Quintus peinte Sur un bouclier votif ( Macr'obe, Saturnal. , 1. Il, c. ni ).

(i) Lampride, Alexander Scyerus , c. xxxi ).

Le premier est le célèbre buste qui , depuis le i6.,ne siècle jusqu’à 110s jours, a appartenu à la famille Mattéi, nouvellement éteinte à Rorae(i). Il est constaté par une inscription antique gravée au-dessous de la poitrine , et présentant le nom CICERO , Cicéron. Ce buste , d’un beau style de sculpture , dégradé à la vérité par le temps, a été, à l’époque de sa découverte, restauré par une main habile, qui non-seulement a fort-bien imité le style de l’artiste ancien, mais qui a été fort-attentive à suivre avec intelligence, dans les parties modernes, les traces, et, comme on dit, les incitations des formes perdues par les mutilations qu’on remarque au nez , aux lèvres , et aux joues. Il me semble probable que ce buste a été exécuté sous les empereurs du premier siècle , et que l’inscription y a été ajoutée deux ou trois siècles après , temps où la recherche des portraits des hommes illustres n’étoit pas encore négligée; mais où il pouvoit paroître prudent de ne plus laisser ces portraits incertains. La forme des caractères, et particu-

(i) J. Faber l’avoit fait graver le premier, mais d’après un dessin peu fidèle ( Imagines ex biblioth. Fuhii Ursirii , n. 14G )• On le trouve, gravé de nouveau, de face et de profil, dans les Monumenta Matthaeiorurn , tom. II, pl. x et xi, où l’explication de feu M. l’abbé Amaduzzi contient l’indication et l’examen de plusieurs autres images de Cicéron. Ce buste précieux est maintenant en Angleterre, où il orne le palais de M. le düc "Wellington.

lièrement celle de l’R , dont le haut est fortpetit, et le jambage alongé , nie détermine à rapporter l’inscription à cette époque (i).

Un antiquaire, dans l’intention d’établir que la médaille de Cicéron, gravée n.° 4, est le seul portrait authentique qui nous reste de cet orateur, o élevé des doutes sur l’authenticité du buste (2). 11 trouve que le cou n’en est pas mince et alongé, comme il prétend que l’étoit celui de Cicéron -, et que la tête auroit dû être plus garnie de cheveux. Le même passage qu’il allégué pour prouver que le cou de Cicéron devoit être moius gros qu’il ne paroît l’être dans le marbre , offre la réponse à cette objection (3). L’orateur parle de sa conformation antérieurement à son voyage en Grèce -, mais il ajoute , presque immédiatement après , qu’à son retour il avoit acquis un juste embonpoint. La conformation qu’offre le buste n’excede pas ce que ces expressions peuvent indiquer , d’autant plus que cet ouvrage semble le représenter au commen-

(1) C’étoit aussi l’opinion du prélat Gaetano Marini , cet homme savant que les amateurs de l’antiquité' et de la littérature classique regretteront toujours.

(2) L’abbe' San Clémente , dans la dissertation que je cite ci-dessous.

(5) Cicéron, Brutus , § 91: Erat eo tempore nobis summa gracilitas et infinnitcis corporis : procerum et tenue collum : qui habitus et quae figura non procul abesse putatur a vilae periculo , si accedit labor et laterum magna conientio ; et., peu de mots après, Lateribusque vires et corpori mediocris uabitus accesserat .

cernent d’une vieillesse verte et vigoureuse , telle qu’on sait qu’étoit celle de ce grand homme (i); et que l’habitude délicate du corps dont il fait mention appartenoit à sa jeunesse.

Le même savant prétend prouver que Cicéron n’étoit pas chauve, parce que Fufîus Calènus, dans sa longue invective contre lui, parle du soin peu convenable à son âge qu’il prenoit de parfumer ses cheveux blancs. Je dirai en réponse que le discours de Calènus , rapporté par Dion , est apocryphe (2) ; et que d’ailleurs Cicéron, dans ce buste, n’est point représenté chauve ; que son front n’est pas découvert , quoique le sommet de la tête soit dépouillé de cheveux. J’ajouterai encore que cet air de sérénité qui est répandu sur sa figure, ainsi que Plutarque nous l’a décrit (5) , et cette beauté convenable

(1) On peut en juger de ce qu’en dit Quintilien à propos du second mariage de Cicéron, /. O., VI, ni.

(2) Nous avons vu que les discours qu’on suppose adresse's à Octave par Agrippa et par Me'cene , et que Dion a rapporte's , sont apocryphes ( voyez ci-dessus , ch. ni, § 1, p. i54, note 1 ). On doit juger de même de cette longue invective de Calènus contre Cice'ron , insérée par le même historien dans son livre XLVf. Si Calènus avoit effectivement lancé contre l’orateur tant d’accusations graves et tant d’injures grossières, comment celui-ci, dans sa réponse authentique, qui existe encore dans la III Philippique , auroit-il pu appeler Calenus , vir fortis ac strenuus , arnicus meus ; « Brave et » excellent homme, et mon ami? » ( Philip . , VIII, § 5 ).

(5) Plutarque, Comparaison de Dêmosthene et de Ci-

à Ja vieillesse , que Pollion reeonnoissoit en lui(i), sont si bien exprimés dans ce buste , qu’on ne peut y désirer un accord plus parfait avec des traditions si bien fondées.

Un autre monument authentique nous offre ce même portrait: c’est une monnoie , avec la tête de Cicéron j frappée en son honneur parla ville de Magnésie de Lydie : on la voit dans le cabinet de la bibliothèque du roi (2), avec deux médailles semblables qui complètent le nombre de sept médailles ayant le même type, si on y en comprend quatre autres déjà connues par les antiquaires, dont l’une , celle de la collection de Faruese , l’étoit depuis le XVI siècle (3).

La dissertation que le savant abbé San Clémente a publiée à Rome , en i8o5, sur une de ces médailles (4) , me dispense d’entrer dans un examen minutieux des objections que deux antiquaires d’une grande réputation avoient faites

céron , § 1 : To t e irpôffonov dvTOV neiiïiaua, féal yaXpvpv ‘jcccpeiye. « Sa face meme , seulement à la » voir, traduit Àmyot, promettoit bien une nature jo- » yeuse, gaie et enjoue'e. »

(1) Po.lion, dans un fragment cité par Sénèque (Suasoria Vil ): F 'actes décora ad seneciuicm.

(a) Voyez la Description des médailles , etc., par M.r Mionnet, tom. IV, Lydie , n. 585.

(5) J. Fabcr, Imagines ex hiblioth. Fulvii U r si ni , appendix , ta b. R.

(4) De Numo Marci Tullii Ciceronis ; Roraæ , i8o5, in-4.0

contre l’authenticité de ce monument (i), et que le médailliste dont je viens de parler a réfutées complètement et sans réplique. Cette médaille a été frappée par la ville de Magnésie, près du mont Sipyîe, dans la Lydie, ville qui avoit été gouvernée, comme le reste de la province, par Quintus , frère de Cicéron , et qui avoit éprouvé les bienfaits de Cicéron lui-même (2). Il est probable que , sous le règne d’Auguste , lorsque le fils de Cicéron jouissoit de la faveur du prince qui l’avoit élevé aux premières dignités de l’état, et qui lui avoit donné l’administration de l’Asie ( 0) , les Magnésiens ont voulu flatter leur gouverneur en happant une médaille avec la tête de son père leur ancien bienfaiteur. Celle tête est indiquée par une légende qui donne en tou-

(1) Paciaudi , Animad. Philolog. , p. 5o; Eckhel , D. N., t. V, p. 527.

(2) Voyez ci-dessus, p. 555, note (2).

(5) Sénèque, Suasotia Vit, alm VIIT. Appien, Civil. , 1. IV, c. li, dit que le fils de Cicéron gouverna la Syrie. Les deux assertions ne sont pas contradictoires. Une inscription découverte dans le» environs d ’ Arpinum , vers l’an 1809, et publiée par madame Marianna Dionigi, à la pag. 45 de son intéressant ouvrage intitulé Viaggi in alcune città del Lazio , Rome, 1809, fol., fait mention de ces diverses magistratures. La voici:

M • TVLLIO M F-M N-M-PN- COR CICERON! ■ cos

PRO • COS • PROV • ASfAE • LEG • LMP CAES • A VG • IN • SYRIA PATRONO-

tes lettres les trois noms (3e MAP'KOS TTAAIOS KlKEPüiN , Marcus Tullius Cicero. La légende du revers présente les noms des Magnésiens qui sont près du Sipyle , MArNHTûlN TûN AOO SIOTAOT, et celui d’un 0EÜAQPOC , Théodore , qui jouissoit à cette époque d’une dignité sacerdotale annuelle , probablement celle de stéplianéphore. Le type , représentant une main droite qui tient une couronne et une brandie de laurier avec un cep de vigne, fait allusion aux attributions de cette prêtrise , que l’on cumuloit souvent à Magnésie avec d’autres dignités du même genre (i). La tête empreinte sur la médaille semble représenter Cicéron dans un âge moins avancé que celui du buste ÿ et il est vraisemblable que les Magnésiens du Sipyle l’ont copiée d’après un portrait de Cicérûn , qu’ils possédoient dans leur ville , et qu’on avoit exé-

(i) Tout ce qui a rapport à ce sacerdoce et à ce type a été fort-bien éclairci par l’abbé San Clémente ( loc. cit , p. 125 et suiv. ) J’ajouterai seulement que les symboles des divinités étoicnt, dans les mains de leurs prêtres , un des attributs les plus solennels et les plus anciens des dignités sacerdotales. Ainsi Clnysès , prêtre d’Apollon , se présente à Agamemnon dans Y Iliade , » portant dans ses mains le sceptre et la couronne de cette divinité » ( 1. I , v. i4 ) : et, même dans la religion judaïque, les mains, remplies ou d’oflrandes ou des instruments sacrés, étoient l’emblème caractéristique de la prêtrise du vrai Dieu ; et remplir les mains , D>V signifie, dans les livres saints, initier

sacerdoce.

au

cuté sous le gouvernement de son frère , lorsque l’orateur n’étoit âgé que d’environ quarante-sept ans. Au reste, les portraits romains que l’on reconnoît sur les médailles grecques ne sont jamais tracés avec cette précision dans les détails que nous retrouvons souvent sur les médailles des rois , ou dans les têtes des empereurs , gravée* sur la monnoie romaine. Cependant , si l’on compare le profil de Cicéron avec les profils du buste, rien n’empêche de croire que les deux portraits représentent la même personne à un âge différent (t).

(i) M. Cousine'ry, habile médailliste dont j’ai eu d’autres occasions de faire mention dans le cours de cet ouvrage, a avance' une opinion toitt-à-fait singulière sur cette médaille , et il l’a soutenue par des observations imprime'es dans le Magasin Encyclopédique, an 1808, tom. I, p. 1 à 48. Il pense que, malgré la légende qui offre le nom de Cicéron, la tète est celle de Jules César ; que les Magnésiens du Sipyle ont frappé la médaille en son honneur , et que le nom de Cicéron s’y trouve parce que l’orateur étoil leur protecteur, patronus , et qu’il a voulu faire avec eux sa cour au dictateur. Il y a plusieurs considérations qui m’empêchent d’adopter cette conjecture. i.° Il existe quelques exemples , d’ailleurs fort-rares , de mofinoies sur lesquelles la légende placée auprès d’une tête, indique, non le sujet du portrait, mais le personnage qui a fait frapper la monnoie, ou qui exerçoit quelque autorité dans la ville où on l’a frappée: ce sont des exceptions. La règle ordinaire, suivie dans la numismatique et fondée sur une infinité d exemples et de preuves , est que la légende gravée autour d’un portrait désigne le personnage qu’il repré-

Le troisième portrait , que j’ai fait graver sous les num. 5 et 6, est moins authentique que les

sente. On ne s’en écarte pas sans de fortes raisons ; et ces raisons n’existent pas dans le cas actuel , où nous avons pu, avec une extrême probabilité, assigner une époque à ce monument de la reconnoissance des Magnésiens envers la mémoire de Cicéron. S’il y a des médailles où l’on voit la tête d’un empereur avec une légende qui présente le nom d’un autre personnage, ces médailles appartiennent à une époque où l’usage de frapper la monnoié à l’effigie du prince avoit prévalu généralement, où tout le monde reconnoissoit ce portrait, bien ou mal gravé, enfin où personne ne pouvoit tomber dans l’erreur. Au contraire, sous Jules César, c’e'toit pour la première fois que l’on gravoit sur la monnoie le portr it du ebef vivant de la puissance romaine; et si les villes de l’Asie, pour flatter César, vouloient imiter en cela l’exemple de Rome, elles e'toieut dans la nécessité de désigner par la légende le nom du dictateur, pour que cet acte de leur dévouement, acte qui n’avoit pas encore d’exemple, ne demeurât pas équivoque. 5.° Le personnage dont, le nom est gravé du côté de la tête de l’empereur est ordinairement celui qui a fait frapper la monnoie ou qui exerçoit dans la ville tme grande autorité: celte circonstance ne convient pas à Cicéron. L’orateur n’avoit alors aucune autorité ni sur Magnésie du Sipyle , ni sur aucune autre ville de l’Asie: il n’en éloit pas le protecteur; car, en parlant de cette ville à ses amis, il ne le dit pas, et ce silence ne seroit pas dans son caractère, ni dans les habitudes de son style; et, en supposant même qu’il l’eût été, il n’est pas vraisemblable que les Magnésiens aient eu la maladresse de croire qu’ils feroient leur cour à César en réunissant son portrait sans nom au nom de Cicéron; de Cicéron, pour qui le dictateur avoit sans doute des égards; mais qu’il ne comptoit pas au nombre de $es partisans. Il

précédents, sans que cependant on puisse mettre en doute qu’on ait voulu représenter Cicéron (i). C’est une image en bouclier ( imago cljpeata) , comme disoient les anciens ; genre de portraits usités pour les hommes illustres , et dont j’ai donné différents exemples dans l’Iconographie grecque (2). Le portrait qu’on y voit est celui d’un Romain -, et le bouton ou verrue qu’on y remarque au-dessous de la tempe gauche semble attester qu’on a voulu représenter Cicéron. Suivant une opinion généralement ré-

n’est pas plus probable que Cicéron ait voulu se recommander à César par un moyen si obscur et si recherche', en s’associant, dans cet acte, à un magistrat ignoré d’une ville de la Lydie. 4-° Enfin, quoique sur les monnoies des villes grecques , frappées sous la domination romaine, les portraits des princes soient bien souvent peu reconnoissables , il faudroit toute l’évidence d’une légende qui présentât le nom de Jules César, pour que nous pussions croire que ce portrait lui appartient. Deux personnages contemporains et de la même nation , du même âge et d’une habitude de corps à-peu-près pareille , peuvent offrir quelque ressemblance dans une empreinte qui représente leur profil en petites dimensions, et cpii est tant soit peu usée. Toutefois un curieux qui examine cette tête sans prévention ne peut s’empêcher d’y reconnoître un portrait différent de celui de Jul es César.

(1) Il existoit à Vclletri , dans le cabinet de feu le cardinal Rorgia, savant et protecteur distingué des savants. Ce monument , de marbre de Luni , a les mêmes dimensions que le dessin.

(2) Planches iv, vi et xxx.

pandue parmi le vulgaire ignorant, un signe de ce genre, ressemblant à un pois chiche, cicer, avoit fait donner à Marcus Tullius le surnom de Cicero , comme si ce surnom n’eût pas appartenu à ses ancêtres (i). Plutarque rapporte cette tradition j mais il suppose que le surnom n’étoit dû qu’à une certaine conformation du nez (2). Cependant d’autres têtes antiques romaines ont

(1) Non-seulement le père, mais l’aïeul de Cicéron, sont nommés par lui Cicéron.

(a) Le premier de leur famille qui eut ce surnom , dit Plutarque, avoit sur la pointe du nez une espèce de rainure peu profonde, diaaroÀ^V , pareille

à celle qu’on voit sur les pois chiches (f^ie de Cicéron , § 1 ). La plupart des traducteurs n’ont point entendu ce passage, qui avoit cependant été bien rendu dans la version latine, cœcam incisuram. Au reste, il semble que les anciens eux-mcmcs avoient eu l’idée qu’une espèce de verrue, non sur le nez, mais sur le côté gauche de la figure de Cicéron , avoit été la cause de ce surnom. Il est certain qu’on trouve la même marque , non-seulement sur la tête antique d’une statue placée dans le palais du magistrat des Conservatori , au Capitole ; mais encore sur une autre tête qui étoit à Venise. Voyez Fabricius, Bibl. lai, , édit. d’Ernesti , t. I, p. i4° ; Amaduzzi , Monum. Matlhaeiorum , t. Il, p. 19 sqq. , où cependant il confond la statue du palais des Conservatori avec un buste attribué à Cicéron , qu’on voit dans le Musée du Capitole. J’ai fait graver ici la face et le profil de ce buste sous les n.° 7 et 8, pour que l’on puisse apercevoir le peu de rapport qu’il y a entre ce portrait et celui de Cicéron. Je reviendrai sur l’examen de cette tête à l’occasion du portrait attribué à Mécene ci-dessous, $ 7-

ce bouton à la même place , et semblent avoir été faites pour représenter Cicéron, comme celle que nous avons sous les yeux.

L’artiste auquel on doit ce médaillon me paroît l’avoir exécuté de souvenir , d’après de véritables portraits de l'orateur romain ; et, pour empêcher qu’on ne s’y méprît, il a cru le faire reconnoître en y ajoutant la marque distinctive qui, selon lui, le caractérisoit : car, à le bien examiner, on voit que Je haut du visage a les mêmes formes que nous retrouvons dans le buste du num. i , mais que la bouche a d’autres contours j que les joues sont plus maigres, et que l’air de la figure est triste et sévère ; physionomie tout-à-fait différente de celle de ce grand homme.

§ 4- Salluste.

L’émule de Thucydide (i) et le rival de Démosthene étoient contemporains. Salluste ( ou Ca'ius Sallustius Crispus ) étoit né l’an 86 avant Jésus-Christ, à Amiternum, colonie romaine du pays des Sabins (2). Issu d’une famille consi-

(1) Yelleïus , 1. If, c. xxxvi, AEmulumque Thucydidis Sallustium. Y oyez aussi Quintilien, I. O., 1. X, c. 1.

(2) L’an de Rome 608. Eusebe , Chronicon Olynip. clxxiii, an 3; Yossius, de Historicis la Unis , î. 1, c. xv ; Fabricius, Bibl. lui., édit. d’Ernesli, 1. I, c. ix; et dans ses notes sur Dion, liv. XL, § 63; liv. XLIl, § 5 2, et liv. XLtlI, § 9, ont cité presque toutes les autorités qui

dérable , la carrière des honneurs lui étoit Ouverte par sa naissance.

Nous ignorons à quelle époque il fut élu questeur pour la première fois , et prit le rang de sénateur: on sait seulement que l’an 702 de la fondation de Rome (5a avant l’ére chrétienne) il exerçoit les fonctions importantes de tribun du peuple. Mais, deux ans après, les censeurs l’exclurent du sénat, en le notant d’infamie, à cause du déréglement de ses moeurs. Ses galanteries avec la hile de Sylla , épouse de Milon, avoieut fait un éclat scandaleux , et lui avoient coûté assez cher pour le dégoûter des matrones romaines (i).

concernent cet historien. Le président Debrosses a inséré une vie de Sallnste très-diffuse dans le III volume de son Histoire de la République romaine , etc., par Salluste,

р. 507 et suiv. La ville d ’ Amiternum répond aujourd'hui à la terre de San Vitiorino , dans l’Abruzze , non loin de la ville de X Aquila. Voyez la dissertation de feu l’abbé Giovinazze sur Aveja de ’ Vestini , pag. 129.

(1) Milon, ayant surpris sa femme avec son amant, le fit battre sévèrement , et ne le laissa sortir qu apres qu’il eut payé une forte somme ( Aulugelle , 1. XVII ,

с. xvjii ). Je ne crois pas toutefois qu’IIorace ( 1. I, sat. 11 , v. 4i ) , par la phrase :

Ille Jlagellis

Ad mortem caesus ,

ait voulu désigner Salluste, quoique ce soit, l’opinion des anciens scholiastes. Le poète le désigne par son nom dans les vers suivants , où il le cite comme un homme qui se perdoit auprès de ces femmes avec lesquelles les lois romaines permettoient toute licence ( ibid.) v. 46):

Mais ses disgrâces n’arrêtèrent ni ses dissipations ni ses débauches : d’ailleurs celte humiliation ne fut pas de longue durée. L’année suivante. César qui venoit de renverser Pompée, et qui sans doute appréeioit les talents de Sailuste, qui même avoit peut-être de l’amitié pour lui , en le nommant à une seconde questure , le rendit à son aiu cienne dignité (1). L’an 708 il le fit préteur. Sailuste , dans cette magistrature , courut risque de la vie , en s’effoi çaut de calmer dans la Campanie l’émeute d’une soldatesque emportée , qui sentoit tout ce que son chef lui devoit, et qui l’éxigeoit hautement, sans règle et sans mesure: il fut contraint de se soustraire au danger par la fuite (2). Plus heureux l’année suivante, il eut un commandement dans la guerre d’Aftique, et il fut chargé par César d’une expédition dont le but étoit de surprendre , dans la petite île de.

Tulior al c/iianto merx est in classe secunda !

Liberlinarum dico , Sallustius in quas

Non minus insanit quam qui mœchatur , etc.

Il est au reste probable que son opposition à Milon et a Cicéron, dans le jugement du premier, étoit une conséquence de celte aventure scandaleuse. Toutefois, comme l’a remarqué Asconius dans ses commentaires sur la Milonienne , Sailuste ne fut pas un des plus acharnés persécuteurs de Cicéron.

ti) Pighius, Annales, t. III, p. fio , où cependant il tombe dans un anachronisme par une conjecture qui placeroit Sailuste dans les affaires publiques dès le temps de Sylla.

(2) Appien, Civil. , 1. II, c. xcu.

Cercina, les magasins immenses des Pompéiens- Sa conduite et son succès l’avancèrent si fort da ns les bonnes grâces du dictateur , qu’après la défaite de Scipion et de Juba il le nomma proconsul de la Numidie (i).

Salluste put satisfaire , dans la province conquise , trois passions dont il étoit également esclave , l’amour des richesses , celui de la dépense, et celui du plaisir. On dit que les plaintes des Africains parvinrent à l’oreille du dictateur ; mais qu’il aima mieux partager leurs dépouilles avec Je proconsul, que de venger les opprimés (2). Ce qu’il y a de certain, c’est que Saîluste, jouissant paisiblement à Rome de ses dignités et de son opulence, n’eut par la suite d’autres occupations, que de se livrer à son goût pour les lettres et pour les arts (3), qui étoient

(1) Hirtius, de Bello A frica no , § 8, 54 et 97.

(2) Voyez la déclamation contre Salluste, attribuée à Cicéron. Cet écrit, quoique apocryphe, est véritablement ancien, et peut attester l’opinion des contemporains sur ces événements.

(5) Suivant une tradition rapporiée par S.t Jérôme ( A de. Jovinian. , 1. I, t. IV, part. Il, p. 190, operum de l’édit, de dom Martenay ), Salluste se maria, vers cette époque, avec Tercntia , que Cicéron avoit répudiée. Les auteurs plus anciens se taisent là-dessus, quoiqu’ils parlent d’autres mariages de Terentia. qui avoit alors cinquante ans, et de l'extrême vieillesse à laquelle elle parvint. Il n’est pas invraisemblable que quelque équivoque de nom aura induit en erreur S.t Jérôme, ou les grammairiens dans lesquels il ayoît puisé. Salluste, qui

devenus un des principaux objets de son luxe. Ses jardins, plantés aux portes de Rome, sur le revers du Quirinal, s’étendoient jusqu’à la colline opposée, qui prenoit le nom de la montagne des jardins ( collis hortulorum ), et ils couvroient une grande partie de la vallée qui sépare les deux collines (i). Ce lieu de délices étoit orné et disposé avec tant de goût, qu’après la mort de Salluste il fut trouvé assez beau pour servir de séjour aux empereurs. Il nous reste encore quelques monuments de l’ancienne magnificence de ce lieu (2). 11 nous en reste aussi, et de bien plus précieux, de l’emploi que Salluste y faisoit de ses loisirs 5 ce sont deux morceaux d’histoire qu’on peut mettre au rang de ce qu’il y a de plus parfait dans ce genre -, la Conjuration de

probablement ne s’étoit jamais marié , adopta avant sa mort un neveu fils de sa sœur, personnage d’un grand mérite, qui fut l’ami d’Auguste et de Tibere, et dont Horace , Sénèque , Tacite et Pline , ont fait mention. Voy. Tacite, Ann., IH, 5o.

(1) Nardini, Roma vêtus, 1. IY, c. vu, dans le IY volume du Thésaurus , A. R. de Grævius.

(2) Le groupe de Silcne et du jeune Bacclius , dit le Faune à l'enfant, ainsi que le grand vase en forme de cratère , dit le vase Borghese , l’un et l’autre dans le Musée Royal , furent déterrés autrefois dans les jardins de Salluste, dont l’emplacement portoit encore, au commencement du XYI siècle, le nom de Saluslrico. Le président Debrosses a confondu André Fulvius, qui nous a conservé cette tradition dans son ouvrage intitulé Anti- (juitatis urbis , avec Fulvius Ursinus, autre savant italien du même siècle.

Icon, Rom. Yol. I.

Catilina , et la Guerre de Jugurtha (1). Le tcfnps nous a dérobé d’autres productions non moins importantes de son génie, entre autres une histoire, divisée en six livres, qui commençoit à la mort de Sylla, et embrassoit une période de douze années (2). 11 nous en est parvenu quelcjues fragments qui nous mettent eu état d’apprécier l’étendue de la perte que nous avons faite. Dans une histoire aussi variée, quel champ pour les talents d’un auteur dont la véracité et l’exactitude dans les recherches égaloient la sagacité et la pénétration nécessaires pour démêler les faits et remonter à leurs causes (3)! d’un auteur qui savoit allier à la noblesse de la diction et à la profondeur des pensées cette incomparable rapidité de style que Quintilien ne peut se lasser d’admirer (4)! Salluste ne vécut que cinquante-deux ans; il mourut quatre ans avant la bataille d’Actium (5).

La fortune de cet homme célèbre et son amour pour les arts ne nous permettroient pas de douter

(1) Martial préféroit les histoires de Salluste à celles de Tite-Live ( 1. XIV, epigr. clxxxix ) :

Hic erit , ut pcrhibent doctorum corda virorum , Crispas Romana primus in historia.

(2) Àuson. , Protrepticon , vel Eid. I V, v. 62, 63.

(3) V. Vossius, de Hist. lat.7 I, xv, p. "]5.

(4) /• O., 1. X, c. 1: Immortalem illam Sallustii vélo citatem.

(5) Euscbe, Chron.j Oljmp. CLXXXVI, an. 2.

que les artistes contemporains n’eussent transmis son portrait à la postérité, quand même aucun fait ne viendroit à l’appui de celte opinion. Mais les médaillons contorniates , sur lesquels nous avons trouvé plusieurs portraits d’hommes illustres, nous ont conservé aussi celui de ce grand historien : je n’assurerai pas qu’il soit parfaitement ressemblant ; car on sait que ces médaillons ont été frappés dans un temps où les arts étoient en décadence. J’en ai fait graver deux sur la planche XI, nQ 5 et 4 j ils appartiennent l’un et l’autre au cabinet de la bibliothèque du roi. Le premier (u° 5) représente le buste en profil de Salluste dans la fleur de l’âge: on remarque un peu de barbe sur la partie inférieure de ses joues , conformément à la mode usitée parmi les personnages qui se piquoient d’élégance au siècle de Cicéron (i). La légende, SALVSTIVS AV- TOR (2), Salluste , auteur , fait connoître le sujet. Ou a vraisemblablement ajouté au nom le titre d'auteur, pour mieux désigner l’historien, et en même temps pour faire allusion aux épithètes de Jlorentissimus auctor (5), « auteur d’une

(1) Tacite, Annal., 1. lit, § 5o.

(2) Cicéron, ad Atticum , 1. I, ép. xiv: Concursabant barbatuli juvenes , lotus ille grex Caiilinae.

(3) Le nom de Salluste est écrit ici avec une seule /, contre la véritable orthographe fixée par les inscriptions d’un meilleur siècle. La palme gravée en avant de la tête est incrustée en argent , suivant Fumage observé dans ce genre de médaillons.

renommée florissante , » et de certissimus auctor (i), « auteur très-véridique, » que des écrivains connus lui avoient données. Le type du revers a rapport aux spectacles , à l’occasion desquels on frappoit et on distribuoit les eontorniates: il représente trois musiciens debout, dont l’un, celui qui est au milieu, tient dans la main un instrument, soit un petit orgue, soit plutôt une sjrinx composée de chalumeaux inégaux (2). La légende, PETRONI PLACEAS, d Petronius, puisses-tu plaire ! contient un souhait, ou, si l’on veut, une acclamation adressée à cet artiste par ses amis et ses partisans.

Le médaillon 110 4 présente le même portrait sans barbe , suivant le costume des Romains d’un âge plus mûr. La légende est la même. Le revers n’en a aucune; mais le type représente le Soleil vu en face, couronné de rayons, et porté sur son quadrige; au-dessous on voit un crocodile (3).

(1) Vibius Sequester , de Fluminibus.

(2) Eckhel , D. N., t. "VI II ; Havercamp , de Numo Alexandri , etc., p. 249.

(3) Le monogramme , compose' des lettres P et E, qu’on voit incrusté en argent en avant de la tête , est; une marque qu’on retrouve sur plusieurs contorniates , et dont on n’a pas encore une explication probable ( Eckhel, loco citato , p. 279 ). L’autre incrustation présente l’aigle des Gonzague , et prouve que le médaillon a fait autrefois partie de la collection de Mantoue. O11 le trouve publié , mais avec peu d’exactitude , dans le Thésaurus Morellianus familiarum , Sallvstia , tab. 2. L’un et l’autre ont été répétés dans la planche que M. De-

Je crois que, pour les monuments de cette dernière période du paganisme, à laquelle appartiennent les contorniates , il est à propos de chercher les explications de plusieurs symboles et de plusieurs accessoires dans les allégories égyptiennes. Le crocodile étoit, dans les hiéroglyphes, le symbole du temps (i), probablement à cause de sa voracité (2); or cet emblème est très-convenable au type que nous examinons, puisque c’est au soleil et à ses mouvements apparents que nous devons les jours, les années, et la mesure du temps (3).

§. 5. Virgil E.

Depuis le siècle presque mythologique d’Hésiode et d’Homère, aucun autre n’a vu l’art d’écrire aussi florissant que celui dont nous passons en revue les grands écrivains. D’un côté,lelo“

brosses a jointe à sa Vie de Salins te; mais le grand portrait qui la pre'cede n’est que le buste inconnu d’un philosophe grec à longue barbe , qu’on vojoit autrefois à Rome , dans le palais de la Farnesina.

(1) Clément d’Alexandrie, Stromal. , 1. Y , c. vu, p. 670.

(2) Horapollo, Hieroglyph 1. II, 80. M. Zoëga a reconnu le crocodile dans la main de Saturne , divinité allégorique du temps, sur le type d’une médaille d’Antonin Pie, frappée à Alexandrie ( Numi AEgyplii , tab. X, Antonius Plus, n. 61 ).

(a) \povoç 1 Ic'Alov ftâpeiïpoç. Je lis et je corrige dans les Oracles Chaldaiques , recueillis par Stanley.

quence, la philosophie, l’histoire, le style épistolaire j de l’autre, l’épopée, l’ode, la poésie didactique, la pastorale, l’élégie, la satire, atteignirent toutes ensemble le plus haut degré de perfection.

Il n’en avoit pas été de même dans la Grèce: les monuments du génie d’Homère étoienl déjà d’une haute antiquité , lorsque les poètes lyriques, et, un peu plus tard, les poêles tragiques, commencèrent à fleurir ; les écrivains philosophes ne parurent qu’ensuile , et l’éloquence alors sortoit à peine du berceau : la comédie nouvelle se perfectionna dans la génération suivante ; et plus tard encore , l’école d’Alexandrie porta dans le style poétique , et plus particulièrement dans l’idylle et dans l’élégie , l’élégance et la grâce , qui supposent une littérature depuis long-temps cultivée.

A Rome , qui avoit puisé principalement dans les auteurs de cette dernière école le goût de la littérature grecque, à Rome, Lucrèce, Cicéron , Salluste , Catulle , étoieut encore vivants j et Virgile , Horace , Tibulle , Varius, Ovide , Tite-Live et Properce, faisoient déjà les premiers pas dans le chemin qui devoit les conduire à l’immortalité.

Virgile , le plus admirable de tous , puisque c’est la poésie épique qui excite le plus vivement l’admiration (i) , naquit l’au 684 de f°n~

(1) f 'lares hodie reperies qui Ciceronis gtoriam quant qui Virgilii detrectent , dit l’auteur du dialogue de Oratoribus , attribue à Tacite, § 12.

dation de Rome ( 70 avant l’ére chrétienne), dans le village d’Andes, près de Mantoue , de parents honnêtes, mais d’une fortune médiocre, qui , sur les bords verdoyants du Mincius , cultivoient de leurs mains leur petit héritage. Quoiqu’ils eussent plusieurs enfants , ils ne négligèrent point l’éducation de Virgile, qu’ils envoyèrent, fort-jeune encore, aux écoles de Crémone et de Milan (1).

La fortune , qui semble avoir voulu donner dans Virgile l’exemple d’une vie aussi heureuse que celle d’un homme peut l’être , lui fit éprouver , dans sa jeunesse , quelques alarmes et quelques revers, pour lui faire mieux sentir le prix de la tranquillité et des succès dont il jouit par la suite jusqu’au tombeau.

L’an de Rome 71 3, on exécutoit par la violence la promesse que les triumvirs avoient faite à leurs armées de leur distribuer en récompense les territoires de plusieurs villes de l’Italie. Celle

(1) Les vies de Virgile , écrites dans la de'cadence de la langue latine, et dont une est attribuée à Donat ? m’ont fourni des matériaux pour cet article. De fréquentes interpolations de copistes ignorants, ayant par-tout altéré les traditions qui éloient consignées dans ces écrits? je ne les ai employés qu’après l’examen qu’en on fait des critiques illustres, et entre autres le célèbre Heyne. La vie de Virgile, disposée par ordre de consulats, que le même savant a placée la tète des éditions excellentes qu’il a données du poète, m’a été aussi d’une grande utilité. Les faits dont je ne donne pas les preuves s’y trouvent discutés.

de Mantone fut du nombre -, et le patrimoine de Yirgile étoit assigné à un soldat. Heureusement Pollion , chargé de l’administration de la Gaule Cisalpine, aimoit les lettres: les talents naissants du jeune Mantouan (i) ne lui avoieut point échappé, et s’intéressa pour Yirgile auprès d’Octave, qui lui conserva ses propriétés paternel! es. Mais la liceuce du soldat ne lui permit pas de jouir en paix des bienfaits du triumvir ; et ayant même couru des dangers pour sa vie , il se retira avec son père et toute sa famille dans l’Italie méridionale , près de Tarente , d’où il ail oit de temps en temps à Rome visiter ses protecteurs , et où il semble avoir mis la dernière main à ses Bucoliques (2).

(1) Crescentem poëtam : c’est ainsi que Yirgile se désigne lui-même dans la vii églogue ( v. 25 ), une des trois premières qu’il ait composées, et peut-être la plus ancienne de toutes. Faute de n’avoir pas reconnu Yirgile dans le Tliyrsis de cette églogue , les interprètes n’ont pu expliquer pourquoi ce berger succomboit dans la dispute : la modestie du poêle , qui se caclioit sous ce personnage, ne lui a pas permis de s’adjuger le prix du chant. Tout lecteur attentif se persuadera sans peine que ce morceau, un des moins parfaits des Bucoliques, est aussi un des premiers ouvrages certains du poète , et qu’on a eu tort de le considérer comme une de ses dernières églogues , ce qui en transporte la composition vers l’an 5g avant 1,’ére chrétienne. Virgile, à trente-deux ans, ne pouvoit plus être le crescens poëta de l’églogue.

(2) Ni les savants qui se sont occupés de la vie de Virgile, ni les commentateurs de Properce, ne semblent avoir fait asses d’attention à celte circonstance très-re-

Mécene , Gallus , et quelques autres amis d’Octave et des lettres , conçurent de grandes espérances d’un jeune poëte dont les talents croissoient de jour en jour : il devint leur favori, et ils prirent soin de sa fortune tant par leurs propres libéralités, que par celle qu’ils obtinrent pour lui de leur prince. Les beautés sans nombre dont Virgile rehaussoit la poésie pastorale avoient déjà flatté le goût des Romains et mérité leurs suffrages; mais sa quatrième églogue , composé l’an 4° avant l’ére chrétienne , à l’occasion de la grossesse de la nouvelle épouse

marquable. En effet, Properce assure d’une manière tiès-claire que les Bucoliques ont été composées près de Tarente :

Tu canis umbrosi subter pineta Galesi

Thjrsin et attritis Daphnin arundinibus , etc.

Liv. II, e'iég. xxx.iv, ou, suivant d’autres, ht, v. 67.

Virgile lui-même parle, dans le IV livre de scs Géorgiques, de son séjour dans les environs de cette ville d’origine lacédémonienne ( v. 1^5 et suiv. ) :

Namcjue sub Oebaliae memîni me lurribus arcis ,

Qua niger humectât flaventia culta Galesus , etc.

La petite campagne de Syron, que Virgile avoit choisie pour sa retraite et pour celle de sa famille, et dont il parle dans une épigramme très-naïve, insérée dans ses Catalecla , n. 10, e'toit, je n’en doute pas, située dans cette légion de l’Italie ou de la Grande-Grèce. Quant au passage de Properce , il seroit inutile de remarquer , si quelqu’un de ses commentateurs l’avoit fait avant moi , que l’expression a tirais Daphnin arundinibus a trait au vers i3 de la 111 églogue.

d’Octave (i), s’élevoit si fort au-dessus de tomes les poésies de ce genre dont il reculoit les li-

(i) Je suis étonné du ton d’hésitation avec lequel les meilleurs commentateurs de Yirgile ont conjecturé que la grossesse de Scribonia, qui, peu après, accoucha de Julie , fille d’Auguste , est le sujet de cette églogue. Comment ont-ils pu penser à Marcellus, qui, étant mort à l’âge de vingt ans, en 7 5i de la fondation de Rome, ne pouvait être né sous le consulat de Pollion en 71^ L’âge de ce jeune prince est bien constaté par ProperCe, qui en parle en ces termes ( 1. III , élég. xvm , al. xx , v. i5 ) :

Occidit, et misero steterat vigesimus annus.

M. Heyne doute si c’est véritablement de la nouvelle épouse d’Octave , ou de la nouvelle épouse de Marc- Antoine, l’une et l’autre enceintes, que Yirgile a chanté dans cette églogue l’enfant souhaité. Cependant M. Heyne avoit prouvé, par le témoignage de Dion Cassius, qu’Octavie, qui avoit épousé Marc-Antoine, e’toit enceinte de son premier mari ; et il y auroit eu de la maladresse à complimenter ce triumvir sur la naissance d’un enfant qui n’e'toit pas le sien , et à laquelle on attachoit le bonheur du monde. D’un autre côté, comblé des bienfaits d’Oclave, beau-frère à la vérité, mais rival de son collègue, comment Yirgile auroit-il pu prédire au fils de ce dernier le domaine du monde ?

Pacalumque regel patriis virtutibus orbem !

Ecl. iv, v. 17.

Et remarquons encore que cet enfant n’auroit été que le beau-fils de Marc-Antoine, et qu’il auroit hérité de cet immense empire au préjudice des enfants légitimes que ce triumvir avoit déjà, et de ceux qu’il altendoit de son nouveau mariage. Comment des hommes doués d’une excellente critique n’ont-ils pas aperçu cet amas

mites sans en sortir , qu’on dut regarder Fauteur comme un génie extraordiuaire ; et les bienfaits dont le combloit le triumvir furent complètement justifiés (i).

Mécene , qui étoit constamment son protecteur, et qui doit à cette protection la plus grande partie de sa renommée , l’engagea , peu de temps après, à composer un poëme sur l’agriculture. 11 étoit indispensable de réparer les dévastations causées par tant de guerres; et, pour y parvenir , il falloit inspirer l’amour de la paix et des travaux des champs à ce mélange de soldats de différentes nations, devenus tout d’un coup propriétaires en Italie. Virgile ne ba-

d’absurdités qui devoit écarter leurs doutes , et ont-ils semblé se refuser à admettre que ce morceau de poésie a été écrit pour la grossesse de Scribonia, nouvellement mariée à Octave , seulement parce que l’événement ne confirma pas les souhaits du poète , et que l’épouse du jeune César, au lieu d’accoucher d’un garçon, accoucha d’une fille ?

(i) Quoiqu’on ait lieu de se défier des exagérations des grammairiens, qui portent les richesses de Virgile à près de centies sesterlium ( dix millions de sesterces ), ce qui fait 2,5oo,ooo denarii , et plus de 2,000,000 de francs, il est certain qu’Augusle avoit mis le poète à son aise. C’est à quoi Juve'nal fait allusion au vers 69 de sa vii satire; et Horace, dans ces compliments qu’il adresse à Auguste lui-même (1. Il, e'p. 1, v. 245 sqq):

Al neque dedecorant tua de se judicia atque Munera , quae muha dantis cum laude tulerunt Dilecti tibi V irgilius Variusque poëtae .

lança pas à entreprendre eetle tâche difficile ^ et, sept ans après, il publia ses Géorgiques.

Un ouvrage si parfait dut exciter l’admiration des contemporains. Tout ce que les Grecs nous ont laissé dans ce genre , comparé avec le poème de Virgile , paroît maigre et décoloré ; et , quoique Lucrèce par ses belles digressions morales eût enrichi et élevé le poème didactique , les digressions de Virgile * plus nombreuses, et souvent politiques , ont quelque chose de plus noble et de plus touchant. Dans un cadre hien moins vaste , la composition des Géorgiques semble offrir plus de richesses: on n’y trouve dans aucune des parties ni monotonie ni sécheresse -, et le rhytme de l’hexamètre , extrêmement varié et imité des morceaux les plus armonieux de Callimaque et de quelques autres poètes de la même école , donne à ses vers un charme , inconnu jusqu’alors aux oreilles latines.

Cependant un plus grand dessein semble avoir occupé dès-lors les pensées de Virgile: il méditoit un poème épique, dont le sujet, heureusement choisi , se rattachoit aux sujets des épopées d’Homère j mais il vouloit y célébrer Rome , son origine, sa religion, ses fastes, ses vicissitudes, sa grandeur, et particulièrement Auguste qui venoit d’y organiser la monarchie. Les traditions qui faisoient descendre d’Ascague et d’Enée Je fondateur de Rome et Sa famille de César lui indiquèrent le héros qu’il devoit chanter. Ceux qui connoissent les théories de la poétique

ont dû remarquer que le poëte latin a su, avec un art surprenant , fondre ensemble les deux poèmes d’Homère , en former un seul tout , y ajouter, eu l’imitant, de nouvelles beautés d’un ordre supérieur, et que, si le père de tous les poètes est pour toujours au-dessus de toutes les rivalités par l’abondance, la douceur et la noblesse de la langue, la grandeur de ses inventions, ainsi que par la majestueuse simplicité de son plan et de ses caractères, Yirgile s’est placé après lui, en donnant un poème qui ne languit jamais, qui est plus varié et plus pathétique que son modèle, où la rapidité des léeits ne nuit ni à la vérité des peintures , ni à la force des expressions passionnées. Formée par les poètes de la scène grecque , postérieurs h Homère , l’ame sensible de V irgile s’est emparée des plus beaux mouvements de la poésie dramatique (i); et son esprit et son goût, perfectionnés par l’étude de tout ce qui étoit beau dans les deux langues, ont enrichi l’Enéide d’une multitude de réminiscences de ces antiques beautés (2) qui séduisent l’imagination du lecteur, et ne lui permettent plus de regretter la naïveté sublime de l’Iliade et de l’Odyssée.

([) Macrobe, Satura ., 1. Y, c. xvm: Est ingens ei cum tragœdiarum scriptoribus famiUanlas.

(2) C’est à ces réminiscences , ce me semble, que se rapporte principalement l’e'pithète doctus ( docte ), que le même auteur donne à Yirgile ( loco citalo ) , vit' tam anxie doctus.

Les circonstances favorisèrent complètement les études du poète. Les libéralités de ses protecteurs l’avoient mis dans un certain degré d’opulence ; il habitoit presque toujours les climats les plus heureux de la Grande-Grèce et de la Campanie (i), et changeoit de séjour à son gré. Eloigné ordinairement de la cour et ne s’occupant jamais de politique (2) , les bontés continuelles du prince qui s’intéressoit à sou entreprise et qu’il charmoit par la lecture de quelques morceaux de son poème (5), le soutenoient dans la carrière difficile qu’il parcouroit. Les poètes ses contemporains , vaincus pour ainsi dire par la douceur de son caractère et par son amour pour la retraite, parloient de lui comme en devoit parler la postérité (4); ainsi sa mauvaise

(1) Outre sa campagne de Tarente, il en avoit une à Noie, dans la Campanie; et la ville même de Naples, qui conservoit encore ses mœurs grecques , e'ioit un de ses séjours favoris.

(2) Non res Romande , perituraque régna.

Géorgiques ,1.11, v. ^98.

(5) Servius ( ad AEneïd. , 1. Y , v. 682 ) et Donat ( Vit a Virgilü , § xvi ), parlent de la lecture que Virgile fit de son VI livre de l’Enéide à Auguste et à Octavie sa sœur. Us ajoutent que celle-ci fut si touchée du morceau où le poète parle de Marcellus et de la perte récente de ce jeune prince , que cette mère éplorée lui fit cadeau de dix mille sesterces ( environ cent Jouis ) par vers; et il y en a vingt-cinq.

(4) Properce, 1. II, Eleg. ullima , V. 65:

Cedite , Romani scrip tores , ce dite , Graii ;

Nescio quid majus nascitur Iliade .

santé seule interrompent par intervalles ses travaux et ses jouissances.

Mais ces jouissances ne dévoient pas être de longue durée j il venoit de terminer son poème, et, avant d’en commencer la révision, il vouloir s’y préparer par un voyage dans la Grèce. Il se proposoit, dit-on, de se livrer ensuite entièrement à l’étude de la philosophie , dont il avoit pris le goût dans sa jeunesse à l’école du philosophe épicurien Syron. 11 étoit à Athènes l’an ic) avant Jésus-Christ, et étoit allé visiter Mégare , lorsque ses indispositions augmentèrent d’une manière si alarmante , qu’il prit le parti de retourner sans délai dans sa patrie et dans sa demeure ordinaire. La fatigue du voyage aggrava tellement sa maladie , qu’à peine avoit-il atteint le rivage de la Calahre , que la mort termina une si belle vie. Il étoit âgé de cinquante-deux ans : ses cendres furent transportées à Naples , où l’on révéré encore aujourd’hui son tombeau (i).

Ovide, Amor , ]. I, élég. xv, v. 25:

Tiljrus , et segetes AEneïaque arma legentur Roma triumphali dum caput orbis erit.

Nous avons cité plus haut l’opinion d’Horace sur Virgile. La bonté de son caractère est peinte avec soin pav Donat, V ita Fîrgilii , § xvii. Sa célébrité étoit devenue populaire: il étoit obligé de se soustraire à la curiosité du public ( loco citalo , § v ), qui, si nous en croyons un ancien auteur, à l’entré du poète dans un théâtre , se leva spontanément pour l’honorer, comme à l’arrivée de l’empereur ( voyez le Dialogus de Oratoribus , attribué à Tacite, § i5 ).

(>) Pline-ic-Jeune, 1. TH, ép. viq Stace, Sj ly. , î. I\;

Suivant une ancienne tradition , Virgile avoit ordonné en mourant que l’ont brûlât son Enéide» parce qu’il la trouvoit encore au-dessous du point de perfection auquel il auroit voulu la porter: une autre tradition contradictoire lui fait recommander à ses amis de laisser son poëme tel qu’il est, sans y rien ajouter. Ces deux traditions ne sont probablement que des contes populaires j et , si l’événement a paru accréditer la seconde, c’est que le public de son temps avoit assez de goût pour ne pas souffrir qu’une autre main osât retoucher l’ouvrage de Virgile.

Sa renommée ne fît que s’accroître après sa

iv, v. 5i ; et Martial, 1. XI, e'pigr. xlix et i. , nous assurent que le tombeau de Virgile e'toit à Naples , et qu’on le révéroit comme un temple. Une tradition non interrompue semble nous le faire reconnoître dans le monument qui se voit encore près de cette ville à l’entrée de la grotte de Pausilype ( Grotta di Pausih'po ) , ou du chemin excavé dans la montagne qui conduit de Naples h Pozzuolo. La vue de ce monument a été gravée dans plusieurs ouvrages cités par M. Heyne, au 5 xiv de la vie du poète par Douât, et dans les Sépulcres de P. Santi Bartoli, pl. lxxiii, ouvrage inséré dans le XII volume du Trésor de Gronovius- Le culte rendu à la mémoire de Virgile n’e'toit pas borné k son tombeau, on fètoit aussi dans l’antiquité le i5 octobre, jour de sa naissance :

Octobres Maro consecravit idus.

Martial , xvi , 67.

On peut yoir d’autres autorités sur le même usage dans M. Heyne, Vie de Virgile , distribuée par années , h l’an 684 de la fondation de Rome.

mort : on ne l’appeloit plus que le Poète ; et ce titre devint sa seule désignation (i). L’admiration pour ses ouvrages fit rendre une espèce de culte à sa mémoire, qui fut en vénération même dans les siècles de la barbarie. La persécution que la fulie de Caligula fit éprouver aux écrits et aux images de Virgile ne fut que passagère et sans effet (2). Nous les voyons révérées dans le même siècle, et placées dans les siècles suivants dans les lararium des empereurs (3). Ses oeuvres , transcrites par mille mains , présentoient, au temps de Martial , à la tête de la première colonne , le portrait du poète (4). Un seul de ces manuscrits sur vélin nous l’a conservé; c’est celui qui, de la bibliothèque de l’abbaye de Saint- Denis, avoit passé autrefois dans celle du Vatican; il paroît avoir été tracé pendant le lV.e siècle de l’ére chrétienne (5). On y trouve au haut

(1) Justinien, Inslitutionum , 1. I; tit. II.

(2) Suétone, Caïas , c. xxxiv.

(5) Lampride, Alexander Severus , c. xxxi.

(4) Liv. XIV, épigr. clxxxiv:

Quant, l/revis immensum cepit membrana Maronem !

Jpsius vu/tus prima tabella gerit.

(5) C’est le manuscrit que M. Heyne cite sous la dénomination de Codex Romanus Pierii ( voyez Y Elenchus Codicum , à la tête de ses éditions de Virgile ). Montfaucon, Diar. Ital. , p. 277 , et les auteurs du noveau Traité de Diplomatique , t. III, pl. xxxv, p. 61 et 62 en ont parlé.

Icon. Rom. Vol, I. a5

de plusieurs des pages la figure de Virgile en miniature , toujours exactement répétée , telle que je l’ai fait graver sous le nam. i delà pl. XIII p de la même grandeur que la peinture originale.

Virgile y est représenté encore jeune : il est vu de face, assis sur un large siège sans dossier, garni d’un coussin. Son habillement est dans le costume grec, et consiste dans une tunique et dans une draperie qui est le pallium. L’une et l’autre sont blanches -, ruais le manteau est orné de petites bordures, prœtextœ , et de quelques pièces de rapport, tesserœ , de couleur de pourpre (i). 11 a pour chaussure des sandale , ou crepidæ , qui laissent voir les pieds nus (2)* On remarque auprès de lui un pupitre sur lequel est posée une feuille de papyrus, ou de parchemin j de l’autre côté est une boîte ronde ou écrin , scrinium , fermée de sa serrure, 'meuble dont on se servoit pour renfermer les livres en rouleaux. Le poète a dans ses mains une tablette, cirée sans doute , pugillar , sur laquelle on traçoit, avec une pointe, des vers, des lettres , des pensées , ou des souvenirs. Sa coiffure est précisément la même qu’on remarque dans

(1) Sur ces tesserae palliorum , ou raft'Àiiïeç , dont Pline a fait mention, voyez, les Académiciens d’Herculanum , dans l’explication d’une peinture antique sur laquelle on les voit représentées ( Pillure d’ Ercolano .* t. II, pl. 111 ).

(2; Aulugellc, N. A., 1. XIII, c. xxi.

îes portraits des hommes de son siècle. Sa physionomie a un air tranquille (i): ses yeux sont petits et à fleur de têie. Les grammairiens qui nous ont laissé des détails sur la vie de Virgile nous font entendre qu’il n’y avoit rien de fort- remarquable dans sa physionomie (2) ; qu’il n’étoit pas éloquent dans la société ; mais qu’il réciioit ses vers avec beaucoup d’art et de grâce.

Quoique celte miniature soit de beaucoup postérieure au siècle du poète , la célébrité dont il jouit pendant sa vie, et qui le suivit au tombeau , ainsi que les faits que j’ai rapportés cidessus , ne permettent pas de douter que ses portraits ne fussent généralement connus, et que, copiés l’un d’api ès l’autre, ils ne se soient perpétués jusqu’au temps où l’on a exécuté la peinture que nous examinons. Elle présente aussi des indices propres à nous convaincre qu’elle a été copiée d’après un original plus ancien: tel est le scrinium , pour contenir les livres qui , au temps de la peinture, étoient des volumes carrés et non

(ï) D’anciens grammairiens ont cru que le nom de Parthenias ( virginal ); qu’on lui donnoil dans les villes grecques de l’Italie , avoit rapport à la douceur de sa physionomie autant qu’à celle de ses mœurs. A pre'sent les savants sont plus porte's à croire que Parthenias n’e'toit que le nom même de J^irgilius gre'cisé.

(2) Corpore fuit grandi, aquilo colore , fade rusûcana , valetùdine varia ( Donat , Vit. Virg. , § v ) : « Il etoit » grand et brun : il avoit une figure commune, et une ;î> santé ine'gale. » "Voyez aussi les § xi et xym.

plus des rouleaux : d’autres détails qui ue peuvent s’appliquer au costume usité dans le siècle de Constantin et de ses successeurs prouvent aussi que la peinture originale est antérieure à ce siècle, Comme Virgile faisoit son séjour habituel, dans les villes grecques de l’Italie , il est naturel qu’on l’ait représenté avec le costume qu’il portoit ordinairement.

Quant à ces prétendus portraits qu’on attribue à Virgile, soit dans les éditions de ses poëines, soit dans les recueils d’antiquités, il y a déjà long temps qu’ils sont reconnus pour apocryphes: leur longue chevelure est étrangère au costume romain. Ces têtes représentent des êtres mythologiques, et, presque toutes , quelqu’une des muses dont le masque scénique étoit l’attribut. L’hermès antique dans lequel les Mantouans se plaisent à reconnoître l’image de leur immortel compatriote n’est pas un portrait -, les formes en sont idéales: c’est un de ces termes qu’on plaçoit au coin des rues ou des carrefours, et qui représentoient les lares viales , les lares ou les bons génies des grands chemins (i).

(i) Voyez dans les Monuments antiques du Musée de Paris , dessines par M. Thomas Piroli , et expliques par M. L. Petit-Hadcl , la planche lxxiii du IV volume, et ce que M. Hcyne a remarqué ad Douai. Vit. Virg. ,

§6 Horace.

Le premier de tous les poëtes du siècle d’Auguste , après Virgile , doit le suivre immédiatement dans l’iconographie. Horace , ou Quinlus Horatius Flaccus, fils d’un honnête affranchi (i), naquit à Venusia , l’an 689 de la fondation de Rome, 65 avant l’ére chrétienne, cinq ans environ après Virgile. Il se félicite en toute occasion des soins que son père avoit pris pour le bien élever, soit en s’occupant lui-même de son éducation morale, soit en confiant, à Rome, son éducation littéraire à des maîtres choisis. Il semble que le goût de la littérature grecque et le désir de s’initier dans les études de la philosophie le déterminèrent, étant encore très-jeune , et probablement sous la dictature de César, à se rendre à Athènes. 11 est même vraisemblable qu’à cette époque

(1) C’est ce que désignoit alors le nom de Liber! inus , qu’Horace lui-même donne à son père ( liv. I, sat. vi); ainsi que l’a prouvé J. Masson dans son opuscule, intitulé Vila Q. Horatii Flacci; Lug. Bat., 1708, à l’an i.r de la vie d'Horace ■ Dans les temps suivants , on en avoit étendu la signification jusqu’à comprendre les fils des affranchis. Quant aux détails biographiques de cet article , ils sont tirés de la vie d’Horace , attribuée à Suétone, et d’autres autorités que J. Masson a citées dans l’ouvrage que je viens d’indiquer. Une autre vie d’Horace , disposée par consulats comme celle que Masson a rédigée, mais plus succincte et avec quelques remarques nouvelles, se trouve à la tête de l’édition de ce poète, soignée à Londres par Wakefield. Horace luimême n’a pas été avare de détails sur sa personne et sur les événements de sa vie.

il avoit déjà perdu son père, et qu’ainsi iî avoit p] us de moyens pour satisfaire ce désir, et moins d’obstacles à surmonter.

La mort de César vint troubler ses loisirs, et l’esprit du temps l’appela aux armes. 11 servit sous Brutus , dans la guerre civile, contre les triumvirs ; et, ce qui pourroit étonner, il eut, à 1 âge de vingt-trois ans, le commandement d’une légion entière dont il fut nommé tribun (i). Comme Horace u’éloit pas d’une naissance assez relevée pour obtenir un grade si éminent , et que d’ailleurs il n’étoit que novice dans le métier des armes, on doit naturellement en conclure que les qualités supérieures de son esprit avoient déjà percé , et lui avoient procuré de bonne heure une réputation propre à justifier le choix de ses chefs. Il remplissoit très-bien leur attente (2): mais les deux journées de Philippes livrèrent la république aux triumvirs ; et il se trouva tout d’un coup fugitif, proscrit, et dépouillé de son modeste patrimoine (5).

(1) Horace, 1. I, sat. vi , v. 48:

Quod mihi pareret It gio Romana tribv.no.

(2) Me primis urbis belli placuisse domique.

Horace, 1. I, e'p. xx, v. 25.

Ainsi ce que le poëte dit de sa déroute et de l’abandon de son bou- lier ( Carm , 1. I , od. vu, v. 9 ) 11e doit nous faire soupçonner en lui aucune lâcheté : il s’est plu à relever, à exagérer, peut-être, ces circonstances de sa fuite , à l’imitation de deux poètes grecs de a plus grande célébrité, Archiloque et Alcée.

(5) Jnopenique paierai

Et laris et fundi.

Horace, 1. II, ép. 11, V. 5o.

Les lettres furent alors sa seule ressource (1); il s’empressa de se faire connoître par ses productions poétiques ; et la cour d’Ociave ne tarda pas à sourire aux talents du partisan de Brutus. 11 lui fut permis de retourner à Rome , et il semble avoir, comme Virgile, recouvré ses biens paternels, dont il employa la valeur à acheter un office dans les bureaux des questeurs (2). Bientôt il se lia d’amitié avec V irgile elVarius, qui l’introduisirent chez Mécene : mais 1 amine de ce protecteur éclairé des grands talents de son siècle (5) ne se déclara pour Horace que neuf mois après qu il lui eut été présenté (4)» soit que les affaires et les orages politiques l’eussent empêché de s’occuper particulièrement de son nouveau protégé, soit qu’alors seulement son attention eût été réveillée , et son zèle échauffé par quelque nouvelle production du poète. Depuis cette époque, qui fut probablement l’an 5g avant l’ére chrétienne (5) , Horace fut compté au nombre des amis intimes de Mécene , qui sans doute le présenta à Octave , et prit un soin par-

(1) Paupertas impulit audax Ut versus facerem.

Horace , loco citato.

(2) V enia impetrata , scriptum quaeslorium comparaviC ( 4 ie d’Horace attribuée à Suétone ).

(5) Horace, 1. ï, sat. vi, v. 55.

(4) Horace , loco citato.

(5) M. Heyne n’a pas allégué des motifs assez forts pour reculer cette époque ( Vit. F irgil an v, c. yiS).

ticulier de sa fortune. Un domaine sur îes collines de Tibur et aux limites de la Sabine, qui réunissoit aux agréments du site le plus pittoresque futilité d’un riche revenu, devint le nouveau patrimoine du poète (i).

Le bon esprit et la conduite réservée d’Horace lui concilièrent, autant que son mérite littéraire , la faveur constante de Mécene , et les bonnes grâces du prince. Il fut choisi pour être, en 717 (2), du voyage de Brindes et de Tarente , dont le bout étoit la réconciliation d’Octave avec Marc- Antoine. Les deux beaux-frères se trouvèrent environnés des hommes d’état qui jouissoient le plus de leur confiance , tels que Mécene, Pollion , Cocceïus, et d’autres; et des esprits les plus ornés du siècle , tels que Virgile , Yarius, Horace, qui sans doute furent appelés à cette entrevue afin que l’intérêt et Je charme de leur conversation servît de délassement aux entretiens politiques qui dévoient pré-

(1) Cette terre étoit assez vaste pour être cultivée par cinq familles de paysans ( Horace, lib. I, ép. xiv, v. 3 ).

(2) Jean Masson avoit démontré jusqu’à l’évidence que ce ne put être qu’à l’occasion de l’entrevue d’Auguste et d’Antoine de 717 , et non pas de celle de 7 1 5 , que Virgile et Horace suivirent Mécene dans le voyage de la Lucanie. M. Ileyne , loc. cit., n’avoit pas présents les arguments irréfragables de J. Masson, quand il a été induit à soutenir le contraire par le simple silence d’Appien, qui, cette seconde fois, ne fait pas mention de Cocceïus.

venir une rupture entre les deux maîtres du monde. Il paroît qu’Octave sut apprécier tout le mérite du poëte vénusin , puisqu’il lui offrit bientôt après la place de son secrétaire intime. Celui-ci eut assez de philosophie ou de paresse pour refuser des fonctions aussi délicates qu’honorables, et l’empereur assez de modération et de bonté pour n’être pas choqué de ce refus.

Hoiace, qui le premier avoit fait entendre aux Sept Collines les accords jusqu’alors inconnus de la ly re de Pindare et de celle d’Alcée, qui avoit relevé avec tout l’esprit et les talents d’Archiloque le ton encore un peu rustique de la satire latine, Horace ne pensa plus qu’à jouir le plus agréablement possible du temps qui lui resloit à vivre. Comblé de nouvelles libéralités d’Auguste (i), quelquefois à la cour, ou près Mécene , le plus souvent dans sa retraite champêtre, il ne touchoit que par intervalles les cordes harmonieuses de sa lyre ; tantôt il soupiroit ses amours volages ; tantôt il offroit un noble encens à Auguste et à la famille du prince, ou chantoit ses amis ; tantôt , veugeur du goût et de la raison , il railloit les mauvais poètes et les sots, ou réprimandoit les méchants. Ses épitres offrent, dans un style en même temps simple et mordant , d’excellentes règles de conduite qui se gravent d’elles-mêmes dans l’esprit. Ce sont plutôt les

(i) Unacjue et altéra liberalitate locupletcivii ( Augustus Horatium): Vie cVHorace attribuée à Suétone.

maximes de la sagesse, que celles de la philosophie , à une légère teinte d’épicurisme près qui se répandoit alors sur les écrits de presque tous les poètes de la cour d’Auguste (1).

Une vie si douce auroit dû être plus longue; mais, à l’âge de cinquante-sept ans , Horace fut attaqué d’une maladie si violente , qu’il succomba presque subitement sans pouvoir signer son testament, et ayant à peine la force de nommer Auguste pour son héritier. Suivant ses vœux, il u’avoit survécu que peu de mois à Mécene (2).

Horace a fait lui-même son portrait dans ses vers: vous l’y voyez tirer vanité de son petit

(1) Le lecteur verra avec plaisir ce qu’a écrit à ce sujet M. de Mèrian , dans son quatrième mémoire de ï influence des Sciences sur la Poésie , sect. 11; particulièrement aux pages 585 et 591 des A ouveaux Mémoires de l’Académie roya'e de Berlin, année 1778.

(2) Ah ! te meae si parlent animae rapit Maturior vis , quid moror alieram

Nec carùs aeque , nec supersles Integer ? llle dies uiramque Ducet ruinant : non ego perjidutn Dixi sacramentum. Jhimus , ibirnus ,

Utçumque praecedes , supremum Carpere iter comités paraii.

Carm. , 1. II, od. xvn.

Mécene mourut dans ie mois d’août , et Horace dans le mois de novembre de la même année, 746 de la fondation de Rome, 8 ans avant Jésus-Christ ( v. J. Henr., Meibomius de M aecenatis vita , c. xxix ). Les cendres d’Horace furent déposées sur le mont Esquilin, près du tombeau de Mécene.

front, de ses cheveux noirs, de son sourire gracieux, de son abord agréable, et de la fraîcheur de son teint : mais ses yeux devenoient chassieux,- son embonpoint avec sa petite taille donnoient lieu à des plaisanteries (i). Les médaillons contorniates , malgré l’incorrection du travail, nous donnent encore la même idée de sa physionomie (2). J’en ai fait dessiner deux sous les

(1) Horace, 1. I, êp. vu, v. 25:

Rcd'les

Forte latus , n/gros angusla f onte capillos ;

Rendes du/ce loqui , >eddcs ridere décorum, etc.

Et 1. I , ep. iv, v. i5 :

Me pinguem et niiidum , Le ne curata cute vises.

"Voyez aussi 1. I, sat. v, v. 5o, et Farm., ]. IV, od. n, V. 52. Auguste comparoit Horace à une cliopine, sexiariolum ( Fie d’Horace attribuée à Suétone )•

(2) Fulvius Ursinus avoit fait dessiner un médaillon semblable, et on le voit gravé dans ia première édition de ses Imagines, pag. 45. Galléus, en copiant ce dessin pour la collection de Lefebvre , l’avoit un peu altéré. Cependant ce dernier dessin étoit devenu le type des portraits d Horace qu’on inséroil dans les éditions de ses œuvres, et dans les recueils d’iconographie. J. Masson avoit remarqué que le front large et élevé de cette tête étoit contraire à ce qu’Horace dit de lui-même , et qu ainsi on ne devoit pas regarder ce portrait comme authentique. Mais cette critique ne peut pas s’appliquer aux deux contorniates qui se trouvent dans le cabinet de la Bibliothèque du Roi: le poète, sur ces médaillons il a pas un front élevé. Le dessin n.Q 2 est pris sur celui des deux qui avoit appartenu à la collection des Gonzague: l’aigle incrusté en argent en arrière du buste

Sg6

h.° i et 3 de la planche XIIT. Le nom , HO- RAT1YS , Ho rat ius , fait reconnoître le poëte dans le buste en profil empreint sur l’une des faces du premier. Le revers a rapport aux courses du cirque , à l’occasion desquelles ou fabriquoit ces médaillons , ainsi qu’on l’a déjà remarqué (i).

en est la preuve : la palme que nous avons remarquée sur d’autres médaillons , ainsi que le type du revers , sont relatifs aux jeux du cirque : voyez la note suivante.

(i) On y voit représenté un cheval orné d’un panache et conduit par un écuyer. La légende ALSANus donne le nom de l’écuyer vainqueur, ou, ce que je crois plus probable, celui du cheval. Nous trouvons sur des médaillons semblables d’autres noms de chevaux qui ne sont point équivoques: voyez Eckliel, D.N. , t. "VIH, p. 298 et 299. Quant à ce nom, je suis porté à croire qu’il désignoit déjà dans le V siècle, époque de la plupart des contorniates , un alzan ou alezan , cheval dont le poil est d’une couleur fauve. Ce nom général a pu devenir le nom propre d’un cheval, comme xvaJtiaç , qui désigne en grec un cheval de la même couleur, est, dans Pausanias , le nom propre d’un des chevaux de Cléoslhene ( 1. VI, c. x ) ; et je pense que l’étymologie du nom latin Alsanus vient d ’alec ou alex , nom d’une salaison dont la couleur ressemble à celle des che- Veaux alézans. Il me semble que cette dérivation est confirmée par l’analogie de quelques mots parallèles dans la basse latinité ainsi que dans la langue italienne. Un alézan est, en italien, un cavallo sauro ; et falco sorrus est, dans le latin du bas siècle, un faucon de la même couleur. Or tout le monde sait que saute ou sor est , ïnême aujourd’hui, l’épithète d’une salaison enfumée du

Le contorniate dont le dessin est gravé sous le n.° 5 de la planche XIII étoit inédit: on l’a découvert à Rome , ou il est encore ( i ). Le buste qui est sur l’une des faces représente le même portrait exécuté avec plus de finesse , et désigné par la légende ORAT1V S. Le graveur a orné la robe du poète d’une broderie : il a

cru sans doute que les costumes de la cour d’Auguste ne pouvoient pas être plus simples que ceux de la cour des successeurs de Constantin. Le revers de ce médaillon est encore intéressant pour l’iconographie : il nous offre l’image d’un ancien poète latin , que la légende ACC1VS, Accius , fait reconnoître pour ce Lucius Accius ou Attius, auteur célèbre de tragédies, qui florissoit au commencement du VII siècle de la fondation de Rome (2). Horace a

genre de Yalec des Latins, et de la même couleur à-peuprès que celle des alezans. Voyez dans le Lexique de DuCange, et dans son Supplément , les articles Alecium ? Haleciu Sorrus , Saur us , Saure tus , Sorrus, dont la lecture m’a fait renoncer à l’étymologie donnée par Ménage au nom des ale'zans , qu’il tire de l’arabe; d’autant plus que le terme espagnol alazan ne semble pas , suivant l’avis des Orientalistes, justifier par son orthographe la dérivation indiquée par ce savant.

(1) S. A. M.r le prince Poniatowski a eu la bonté de m’envoyer, sur ma demande, une empreinte de ce médaillon, dont il vient d’enrichir son cabinet.

(2) Voyez, sur Lucius Accius et sur ses écrits, ce que Vossius a réuni dans l’édition des Fragments des Tragiques latins , à la tête des fragments d’Accius , et dans son ouvrage de Historié, latinis , 1. I, c. vu.

parlé de lui et de ses vers avec éloge (t). Cet écrivain avoit de sou vivant mérité des honneurs extraordinaires. Nous le voyons, sur ce médaillons , représenté dans un costume grec , revêtu d’une simple draperie ( pallium ), assis, et tenant un volume. Celle pose et ce costume me font conjecturer que la figure empreinte sur le conlorniate est l’imitation d’une statue antique, probablement de cette statue colossale de bronze qu’Aecius lui-même avoit consacrée , à ses frais, dans le temple des Muses. Le contraste que formoit la petite taille du poète avec la grandeur de sa statue , n’avoit pas échappé aux plaisanteries de ses contemporains (2).

On ne doit pas séparer Mécene de Yirgile et d’Horace : ces beaux génies auroient atteint plus difficilement sans son appui cette perfection qui a rendu leurs ouvrages immortels (3) ; et lui-

(1) ln Acci Nobilibus trîmelris.

Aïs poët. , V. 258,

(2) Pline, 1. XXXIV, § 10.

(3) Martial, 1. VIII, e'p. lvi :

Si nt Maecenaies , non deerunt , T'iacce , M avoues. Jean Henri Meibomius publia en i655 , à Leyde , lin opuscule intitule’ Maecenas , où il a tâché de recueillir tout ce qu’on trouve dans les auteurs anciens sur la vie de ce Romain: travail utile, quoique l’on y desire quel-

même , quoique aimé du prince et puissant à Rome , n’auroit pas , sans les faveurs dont il les combla , légué son nom comme un titre honorable aux protecteurs des talents et des lettres de tous les siècles à venir.

Né d’une famille de chevaliers romains, qui tiroit son origine des anciens rois d’Etrurie (i), il eut le bonheur d’être lié avec Octave dès le moment où ce prince parut sur la scène du monde 5 et la droiture ainsi que la sagesse de sa conduite lui concilièrent l’estime et bientôt l’intimité du triumvir. Octave , dans son expédition de Modene , eut toujours Mécene à ses côtés ; il l’eut également avec lui à Philippes, à Pérouse , à Pelore , à Actium -, et il lui coufia ensuite pour plusieurs années la préfecture de Rome et d’une grande partie de l’Italie (a).

quefois un peu plus de critique, et très-souvent moins de digression. La matière n’est pas tellement e'puise'e dans la compilation de Meibomius , que Jo. Henri à Seelen n’ait encore trouvé quelque chose à recueillir dans ses Analecta. J. B. Soucliai , dans ses Recherches sur Mècènas ( t. XIII des Mémoires de V Académ. des. Inscript, et B. L. , p. 81 ) n’a presque fait qu’abiéger l’opuscule de Mcibonrius , où Ton trouvera les autorités que je n’ai pas citées.

(1) De la famille Cilnia , autrefois puissante à Aretium. Les trois noms de Mécene étoient Ca'ius Cilniits Maecenas.

(2) Il paroît certain que Mécene a accompagné Octave dans toutes ces guerres, et par l’élégie sur la mort de Mécene, attribuée à Albinovanus, et plus encore par le

4oo

Pendant la guerre qui avoit éclaié entre Auguste et Marc- Antoine , une conspiration dangereuse est tramée : Mécene , dans l’absence de son maître, la découvre et la déjoue (i). Sa vigilance est d’autant plus funeste aux malveillants , que son air annonçant un caractère indolent et foible , ils usent de moins de circonspection.

Les conseils de Mécene furent toujours écoutés. Deux exemples suffiront pour en faire apprécier la franchise , la hardiesse , et la profondeur. Auguste jugeoit un jour en personne des procès criminels: il s’agissoit probablement de crimes d’état: ses décisions étoient sévères, et il prononçoit assez légèrement des sentences de mort. Mécene étoit présent ; et , frémissant de ce que la foule l’empêchoit d’approcher de l’empereur , il tire de son sein ses tablettes , y trace ces mots énergiques : « Leve-toi , enfin , bourreau » ; et il jette cet écrit sur les genoux du prince. Auguste lit, se leve , quitte le tribunal, et ajourne l’exécution de ses jugements (2).

Agrippa étoit devenu le bras droit d’Auguste, qui lui avoit fait épouser sa niece : sa fille étoit

Témoignage de Properce, 1. II, élég. 1, v. 26 à 27. Il est probable que dans les deux dernières expéditions Me'cene alloit rejoindre Octave à l’armée, et que celuici le renyoyoit souvent à Piome avec des instructions pour y tenir les rênes du gouvernement. Voyez aussi Tacite, Annal., 1. 1(1, c. xxx , et 1. IV, c. xr.

(1) Velleius Paterculus, 1. II, c. lxxxvui.

(2) Dion, 1. LV, § 7.

mariée au jeune Marceîlus, et la jalousie du pouvoir s’étoit bientôt glissée entre son neveu et son geudre. Marceîlus étant mort, le prince interroge Mécene sur le soit de Julie. Mécene lui répond: « Tu as rendu Agrippa si grand, » que tu ne peux te dispenser ou d’en faire » ton gendre, ou d’ordonner sa mort. » Auguste rompt le mariage d’Agrippa, et lui donne sa fille pour épouse (i).

Mais l’ami d’Auguste dut principalement sou bonheur et sa gloire à son inclination pour les gens de lettres, et aux grâces qu’il leur fit accorder par le prince. C’est ainsi qu’il protégea Virgile, Horace , Varius, Froperce, Marsus, Valgius, et plusieurs autres écrivains illustres. La plupart d’entre eux obtinrent son amitié , et presque tous lui durent leur aisance, et ces loisirs que leur génie et leurs talents ont rendus chers à la postérité (i). L’empereur surpassa sou

(1) Dion, 1. LIV, § G.

(2) Ce sujet a été traité avec beaucoup de grâce par un anonyme que M. Wernsdorff a cru être Saleius Bassus, qui a vécu sous Néron. Le poème est adressé à un personnage de la famille des Pison , et il s’est conservé parmi les Catalecta qu’on avoit l’usage de joindre aux manuscrits de Virgile. Le lecteur sera bien aise de parcourir ici ce qui îcgarde Mécene. Panegyr. ad Pisonem }, v. 218, dans le tom. IV des Poetae latini minores , de Wernsdorff, n. iv.

Ipse per Ausonias AEneia carmina gentes Qui sonat, ingenti qui nomine puisât Olympum , Maeoniumque senem Romano provocat ore >

le on. Rom , Vol. I. 26

favori par ses libéralités envers eux, et rivalisa avec lui eu les traitant comme ses amis , et en les admettant à sa familiarité. Ainsi le siècle d’Auguste n’a pas encore eu de pareil dans l’histoire des lettres.

Un homme qui apprécioit si bien les talents de ses contemporains devoit avoir lui-même des talents et du goût -, et en effet Mécene avoit composé des ouvrages en prose et en vers ; mais son séjour à la cour, la mollesse et le luxe de sa vie et de ses mœurs, entachées de toute la corruption de son siècle , enfin ses richesses , et ce rang élevé qu’il occupoit , et qui , pour me

Forsitan illius nemoris latuisset in timbra Quod canit , et sterili tantum canlasset avenu Ignotus populis , si Maecenate careret.

Qui tamen haud uni patefecit limina vali ,

JS ec sua Vu'gili o permisit numina soli.

Maecenas tragico quatienlem palpita gestu Erexit Variant , Maecenas alta Thoantis Emit et populis ostendit nomma Graiis.

Carmina Romanis eliam resonantia chordis ,

A uso niant que chelyn gracilis patefecit Ilorati.

O decus , et toto merito venerabilis aevo Pierii tutela chori, quo praeside tuti Non unquam vates inopi timuere senectae.

Peut-être doit-on substituer Thyestae ou Thyestis k Thoantis dans le vers 227 : c'est le nom de la célèbre tragédie deVarius, la seule que les Latins pussent comparer aux tragédies grecques : Varii Thyestes cuilibet Graecorum comparari potest , dit Quintilien , /. O., 1. X,§t.

servir de ses propres mots, étonne les âmes (i), ne lui permirent pas d’éviter dans ses écrits la négligence et l’affectation : tant il est vrai qu’il

est moins dilficile d’être bon critique que bon écrivain.

Quoiqu’il n’ait pas été toujours chargé do surveiller la police de Rome , il ne cessa point d’être cher à son prince, dont les amours avec Terentia sa femme n’occasionèrent jamais ni jalousie , ni refroidissement entre l’amant et l’époux. Le caractère bizarre de celte femme , dont les charmes captivoient tous ceux qui la voyoient, fut, peut-être, le seul déplaisir qui troubla quelquefois le bonheur de Mécene. Leurs divorces et leurs raccommodements journaliers égayoient la chronique scandaleuse de la cour (2). Mécene, de son coté, ne se piquoit pas de fidélité ; et il n’est pas vraisemblable que ces brouilleries fréquentes aient été la cause de cette iusomnie triennale à laquelle il succomba daus un âge avancé, l’an 8 avant l’ére chiélieune (5).

(1) Dans l’épître lxxix de Séneque : Jpsa enirn allitudo '^atxonat summa.

(2) Séneque, de Providentiel, c. in.

(5) Pline, I. Vil, §52; et Séneque, loc. cil., où il remarque que le son des instruments e'toit un des moyens dont Mécene faisoit usage pour provoquer le sommeil. Il avoit probablement été sujet toute sa vie à cqtte incommodité'; et c’est à ceia peut-être que fait allusion Velleïus par sa phrase sane exsomnis (1. II, c. lxxxvui). Pour l’époque précise de sa mort , voyez la Vie d'Horace attribue'e ù Suétone.

Auguste regretta Mécene toute sa vie; il avoit perdu en lui un ami et un courtisan honnête , zélé, sans ambition, sans iutrigue, et dévoué tout entier à sa puissance et à sa gloire.

Content de sou crédit à la cour et de ses richesses immenses , et fier de la grandeur de ses aïeux , M écene avoit voulu rester dans Tordre des chevaliers , et avoit refusé constamment les dignités de l’état, et même celle de sénateur.

Quelque portrait de Mécene est-il parvenu jusqu’à nous ? une médaille fausse nous l’offre ; mais l’imposture est trop grossière pour pouvoir tromper (i). Une conjecture heureuse du duc d’Orléans régent peut Je faire reconnoitre sur des pierres gravées par les plus habiles artistes , tels que Dioscoride et Solon : nous connoissons l’époque où Dioscoride a fleuri. Solon , qui a exécuté le même portrait, étoit probablement son contemporain. La tête d’un personnage du temps d’Auguste , gravée par les plus excellents lithoglyvhes de son siècle , si elle n’est pas

(i) Mcibomius l’a fait graver à la page 4° de sa vie de Me'cene. Sur cette médaille, Mécene a la barbe, contre le costume des Romains de son siècle ; sa tête est ceinte d’un diadème. Celle de Virgile fait le type du revers. Ce qui est également extraordinaire , cette monnoie est frappée par décret du sénat , S • C \ Le cardinal Caraffa, celui qui fut étranglé par ordre de Pie IV «onservoil celte médaille dans son cabinet,

celle d’ Agrippa , doit être , suivant la conjecture du régent, celle de Mécene ; d’autant plus que cet amis de l’empereur parvint à l’âge avancé qu’annonce l’un des portraits exécutés par Dioscoride (t). Baudelot, qui fit part à 1 Académie des inscriptions et belles-lettres de la conjecture du prince , n’a pu l’appuyer d’aucune autre preuve (2).

J’ai fait dessiner sous le n.° 4 de la pl* XIII la cornaline de la collection Farnese, ouvrage de Solon -, et sous le n.° 5 , l’améthyste gravée par Dioscoride (3). Cette pierre, qui appartient

(1) On donne à Mécene l’épithète de senex (vieillard) dans l’élégie sur sa mort, attribuée à Pedo Albinovanus , vers 2 et 8; et on fait allusion à son grand âge dans le vers iii de la même élégie.

(2) "Voyez la Lettre sur le prétendu Solon des pierres gravées , écrite au duc d’Orléans par Baudelot , et publ iée à Paris en 1717, in-4-° j et le III volume de Y Histoire de l' Académie des inscriptions et belles-lettres , p. 248.

(5) La première a été dessinée d’après une empreinte de la collection deDolce; la deuxième, d’après la pierre originale. Les dessins de l’une et de l’autre ont été gravés dans plusieurs ouvrages. On voit celle de Solon dans les hnag. ex Dibliotli. Fulvii Ursini , de Jean Lefebvre, n.° 1 35 j et celle de Dioscoride, dans les Pierres antiques, etc., de Pli. Stosch , pl. xxvn 5 et dans les Commentaria de antiquis scalptoribus , de Bracci , tom. II, tab. lix. Ces deux derniers antiquaires, ainsi que Gori , ont publié une copie antique de la pierre gravée par Solon, et portant son nom, qui existoit à Florence dans la collection de Riccardi. Voyez les ouvrages cités, Stosch , pl. i*xii y Bracci, loc. cit. , tab. cv; et le Muséum Floren tinum , Gemrnae , t. II, tab. x, 2,

au cabinet de la Bibliothèque du Roi, noué offre le même portrait dans un âge plus avancé. I existe dans les dactylioihèqnes les plus célèbres des imitations anciennes de ces ouvrages (i), et toutes nous portent à reconnaître le même personnage dans un buste sculpté en marbre , qui est dans le musée du Capitole , et dont j’ai fait graver les dessins sous les ij.° 7 et 8 de la planche XII.

(1) La plus singulière de ces imitations est le médaillon. conlorniate qu’on voit au ci binet de la Bibliothèque du Roi , et dont Baudelot a donné dans sa lettre un dessin peu exact. Je l’ai fait graver de nouveau sous le n.° 6 de la planche xiri. L’auteur du contorniate a connu le portrait de Mécene, exécuté par Solon; mais le nom de l’artiste l’a induit en erreur; i a cru que c’étoit le nom du personnage représenté. Suivant l’usage de son temps, qui étoit de retracer sur ces médaillons les por traits de quelques hommes illustres, il a cru y graver ce’ui de So on , quand il ne faisoit que copier Je portrait d’un Romain exécuté par Solon. Cette erreur, que j’ai déjà remarquée dans Y Iconographie grecque, I. partie , ch. 11 , § 5 , nous prouve que les auteurs des contorniates cherchoienl à copier les portraits d’après des monuments authentiques, et qu’ils 11e les faisoient pas d’imagination. Cette observation semble propre à nous inspirer quelque confiance sur l’authenticité de ces portraits , dont nous nous trouvons dans la nécessité de faire usage pour l’iconographie, et particulièrement pour celle des Romains illustres dans l’histoire des lettres. Quant au type du revers de ce contorniate , il semb'e imité d’une monnoie des Métropolitains d'Ionie. Le vainqueur aux jeux du cirque , en l’honneur duquel on avoit frappé le médaillon, étoit né, peut-être, dans cette ville.

Ce buste , d’un excellent ciseau, semble confirmer, jusqu’à un certain point, l’importance du personnage représenté , et par conséquent la coujecture du régent (i).

Mais n’y avoit-il pas sous le règne d’Auguste quelque autre personnage dont les arts ont dû s’empresser de perpétuer à l’envi la physionomie ? 11 me semble qu’on pourvoit faire sur

Poilion une conjecture à-peu-près semblable à celle que le duc d’Orléans avoit faite sur Mécène. Orateur distingué dès sa première jeunesse, et pendant la crise de la république romaine sous César et Pompée; peu après, homme d’état et chef d’une armée ; ami de Marc-Antoine , et bientôt aussi d’Octave, Ca'ius Asiriius PoLLlo , ou Poilion , sut toujours , sans bassesse et sans perfidie, se maintenir auprès de l’un et de l'aune, de manière qu’il réussit plus d’une fois à les réconcilier lorsqu’ils étoient en mésintelligence , et put enfin attendre l’issue de la bataille d’Actium sans autre intérêt que celui de la pitié pour le vaincu. Consul , et honoré d’un triomphe sur les Dalmates , historien , critique , et poêle , il parvint à la vieillesse , environné de l’estime et de l’amitié des gens de lettres , qu’il protégeoit (2). Ce fut lui qui sentit

(1) Stosch et Gori avoient remarqué un buste semblable dans la galerie de Florence ( voyez Muséum Flo » vent., Gemmae , t. I , tab. xli , p. 88 ).

(2) Voyez, sur Poilion, Vossius, de Historïcis latinis ,

le premier le mérite naissant de Virgile, et qui l'encouragea : il fut l’ami d’Horace -, et , ce qui est d’une grande importance dans l’examen dont il s’agit , il signala son amour pour les arts par la magnificence des monuments qu’il fit construire , et qu’il orna des chefs-d’œuvre des artistes grecs, et des portraits des hommes illustres (i). On ne doit pas douter que son portrait n’eût été exécuté par d’habiles artistes , et consacré peut-être dans la bibliothèque qu’il avoit ouverte sur le moût Aventin. Toutes ces considérations sembieroient devoir nous porter à regarder le portrait en question plutôt comme celui de Pollion que comme celui de Mécene , si on n’avoit pas à opposer une considération qui paroît être d’un assez grand poids. Parmi les goûts de Mécene , celui des pierres précieuses ne tenoit pas le dernier rang -, des autorités respectables nous donnent lieu de le croire (2): or celle particularité peut faire pen-

1. I , c. xvii 5 le Dialogue sur les orateurs , attribué à Tacite, § 1 7 et 54, où la durée de sa vie est assez déterminée ; et, pour son caractère, Velleïus Paterculus , ]. II, § 86 et 128.

(1) Pline, 1. XXXV, § 2, et 1. XXXVI, § 4, n.° 5, 6, 7 et 10.

(2) Les surnoms que, par plaisanterie, Auguste donne à Mécene dans Macrobe, 1. II, Saturn., c. iv, semblent faire allusion à son goût pour les pierres fines et précieuses : cette allusion se retrouve dans des phaleuces , composés par Mécene lui-même , dont Isidore nous a

ser que la gravure en pierres fines formoit un des objets de son luxe , et qu’il s’étoit plu à les employer pour faire exécuter son portrait par les meilleurs lithoglyphes. Pollion, au contraire, qui avoit en grand le goût des arts , a pu négliger ce petit genre , qui seroit , à l’égard de l’art statuaire , ce que la peinture en miniature est à l’égard de la peinture d’histoire , si ia longue durée des ouvrages de l’art lithoglyptique n’en relevoit pas aux yeux des juges éclairés la dignité et la considération. On pourroit même dire que le soin qu’avoit Mécene de ne paroître jamais en public que ( palliolalwsj la tête enveloppée d’uue petite draperie (t), tenoit à ce manque de cheveux qui laisse tout nu le sommet de sa tête dans les portraits dont il s’agit , même dans ceux où ce personnage paroît dans un âge moins avancé. Frappé de ces réflexions , malgré les conjectures que je viens de proposer sur Pollion , je crois devoir adopter l’opinion de ceux qui attribuent ces portraits à Mécene. Les lecteur que j’ai mis à portée d’exa-

conservé un fragment ( 1. XIX, Orig. , c. xxxn ); enfin Pline a placé Mécene au nombre des auteurs qui lui ont fourni les matériaux pour son XXXVII livre, où iî parle de ces sortes de pierres : ainsi que le prouve !e catalogue qui termine le II livre de son histoire naturelle.

(i) Se'neque , ép. cxiv : Hune esse qui in tribunali , in rostris, in omni publico cœtu sic appartient, ut pallio vô~ ïaretur caput , exclusis uttinque auribus .

miner avec moi les motifs opposés , pourra se décider lui-même pour l’une ou l’autre de ces conjectures.

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