‹ Iconographie romaineChapitre 9 sur 13 · SÉNEQUE · texte numérisé non relu

SÉNEQUE

Ce philosophe, homme d’état, objet tour-à-tour de la plus grande faveur et des plus grandes disgrâces à la cour des empereurs, et dout les écrits et la vie ont excité, depuis sa mort, tantôt la plus haute admiration, tantôt la censure la plus amère, étoit né à Cordoue dans la Bétique (i). Ses ancêtres, les Annéus , qui étoient ou des colons romains transportés en Espagne , ou des Espagnols adoptés par la république et admis dans l’ordre des chevaliers, jouissoient dans cette province d’une grande considération et d’immenses richesses. Son père, Marcus Annéus Seneca , ou Séneque le déclamateur, étoit doué d’un talent distingué dans le genre d’éloquence cultivé par les rhéteurs; Lucius Annéus Seneca , ou Séne-

(i) La vie de Séneque a été' écrite par Juste Lipse , un de ses plus grands admirateurs ; on la trouve à la tète de plusieurs éditions des ouvrages de ce philosophe. Brucker, dans le II volume de son Historia critica philosophiae , p. 555 sqq. de l’édition de 1766, et p. i85 du VI, a réuni, avec beaucoup d’exactitude et de crit'que, ce que les anciens nous ont laissé sur ce personnage célèbre. Nous aurons occasion de citer dans le cours de cet article quelques-uns de leurs passages. Voyez aussi Tillcmont, Histoire des Empereurs , t. Il, Néron , art. 54.

que le philosophe, nous a conservé plusieurs monuments de son habileté. Marcus avuit trois enfants. L’aîné se rendit célèbre daus le même genre de littérature que son père , et parcourut avec succès la carrière des honneurs (i); le troisième eut pour fils le poète Lueaiu (2); le second , dont u! est question dans cet article , se livra à l’étude de la philosophie (3), qui lui fournit une riche et brillante matière pour exercer sa plume, et lui ouvrit la route au plus grand crédit et aux plus hautes dignités de l’état. Marcus Sétiequc, qui, sous Auguste, s’éloit établi dans la capitale avec toute sa famille , put être témoin des premiers succès de ses enfants.

Lucius étoit déjà sénateur lorsque son éloquence excita la jalousie de Calignia, qui régnoit alors: il dut son salut à sa mauvaise santé. Le tyran l’épargna comme une victime ([ne la mort avoit déjà marquée (4)- Sous le règne suivant,

(1) Ses noms e'toient Marcus Annéus Nova lus ; mais «ne adoption l’avoit transporté dans la famille Junia des Gallion. Il est plus connu sous ce dernier nom. H parvint au consulat on ne sait en quelle année ( Pline , 1. XXXI , § 7 )• Durant quelque temps il gouverna l’Achaïe comme proconsul , et il résidoit à Corintlie , lorsque la synagogue des Juifs lui dénonça S. Paul. Voyez les Actes des Apôtres , c. xvm, v. 12.

(2) Annéus Mêla.

(5) Sous Sotion , pythagoricien, et AttaTus, stoïcien. Ces deux sectes, à cette époque, s’étoient beaucoup rapprochées dans leurs dogmes.

(4) Dion, 1. LIX , § 19.

peu s’en fallut que son intimité avec les filles de Germanicus ne le perdît. Messaline , qui vouloit dominer seule à la cour, ne pouvoit souffrir les meces du foible Claude , ses rivales en beauté , et que son mari voyoit avec plaisir. Accusé d’une intrigue galante avec Sa plus jeune, Séneque fut exilé : mais sa fortune lui rendit le séjour de la Corse assez supportable. D’ailleurs ses privations étoient adoucies par sa sobriété et par son éloignement pour les plaisirs, vertus que les écoles de Pythagore et de Zénon lui avoient rendues familières (i). Ses écrits philosophiques ne cessoient en même temps d’augmenter sa réputation dans la capitale. Agrippine, l’aînée des filles de Germanicus, qui remplaça Messaline dans Je lit impérial , s’empressa de rappeler de l’exil l’ami de sa sœur. Des rapports d’amitié et de bienveillance ne furent pas les seuls motifs qui la firent agir. L’impératrice, dont le despotisme faisoit déjà des mécontents , saisit cette occasion de se concilier la faveur du public par le rappel d’un écrivain célèbre; et son ambition, qui visoit à 3’élévation de son fils', au préjudice de celui de Fempereur, donna Séneque pour précepteur, et Bunhus, brave et vertueux militaire, pour gouverneur au jeune Domitius ; certaine que de tels

(i) Il ne faisoit usage ni de parfums, ni de vin; il se baignoit rarement: sa nourriture étoit fort-simple et mesurée: il fut même un temps où il se tint au régime des pythagoriciens ( Se'neque , ép. uxvm et cvm ).

hommes le rendroient en même temps plus agréable aux Romains, plus digue du trône, et plus capable de porter le sceptre des Césars (i). Ces vues d’Agrippine furent remplies ; Claude adopta Néron , et le choisit pour son successeur de préférence à Britannicus son fils. L’esprit du jeune élève de Séneque ne parut pas au-dessous de ses hautes destinées ; et uue mort , qu’on dit avoir été hâtée par les soins de l’impératrice, précipitant Claude dans le tombeau , fit passer l’empire aux mains du fils qu’il avoit adopté.

Le nouvel Auguste honora Séneque et Bur~ rhus. Il suivit en cela l’exemple de sa mère. Elle avoit élevé Séneque à la dignité de préteur : il fut fait consul Les libéralités du fils et de la mère accrurent ses richesses d’une manière extraordinaire. Ce philosophe , ainsi que plusieurs autres philosophes romains d’une époque antérieure à la sienne , n’ignoroit ni le prix de la fortune , ni l’art de les augmenter (2).

. Cependant le règne de Néron rappeloit les beaux jours de celui d’Auguste. Si quelque acte arbitraire et despotique du gouvernement alarmoit le public , il étoit l’effet du caprice et des

(j) Tacite, Annal., 1. XII, § 7.

(2) Tacite , Annal. , 1. XI il , § 4* 2 ; Dion , 1. LXII ; 5 2. Voyez aussi ce que nous avons remarqué à propos d’un autre stoïcien, Marcus Brutus , ci- dessus , ch. 11 , § 21. Le philosophe épicurien Atticus n’étoit pas moins ^habile à multiplier ses richesses.

passions d’Agrippine : Burrhus et Séneque parvinrent à faire cesser ces désordres. L’impératrice eut moins d’influence à Ja cour -, et ce seroit à tort qu’on accuseroit d’ingratitude les gouverneurs du prince : la mère de César abusoit de l’autorité ; et les ministres de Néron se dévoient plus à leur prince et à l’état qu’à l’ambition de leur bienfaitrice. Le jeune empereur laissoit dans leurs mains le gouvernail de l’empire , et se plongeoit dans les voluptés. Ses précepteurs, dévenus ses premiers ministres , se flattoient de l’espoir que les plaisirs et la mollesse pourroieut apprivoiser ce caractère farouche et cruel qui perçoit de temps en temps dans ses actions, et qu’il tenoit de ses pères (<).

Vaines espérances ! dans l’espace de quelques années les compagnons de ses débauches cherchèrent à s’emparer de l’autorité : ils flattèrent les vices de l’empereur, et ils réussirent. Cependant, comme ils n’avoient pu renvoyer ni Burrhus ni Séneque , la position des deux ministres devint chaque jour plus dangereuse et plus difficile. Ils furent enfin réduits à ne pas oser censurer un grand nombre d’actions indignes et même atroces du priuce : et lorsque ses démêlés avec sa mère dégénérèrent en une haine implacable , l’histoire leur reproche d’avoir en quelque sorte approuvé le parricide qui termina les jours d’A-

(i) Suétone r Nero , c. n, iy et y.

grippine. Us crurent sans doute, dit Tacite, écrivain qui ne cherche guère à excuser les intentions, que leurs remontrances seroient vaines, et que les choses étoient arrivées à ce point qu’il ne restoit d’alternative qu’entre la mort de Néron et celle de sa mère (i\

Bientôt aucun frein ne retint plus ce prince dénaturé ; la mort de Burrhus laissa Séneque seul en butte à ces hommes détestables dont la cour é toit composée , et qui avoient l’oreille et la confiance du maître. Il essaya de se retirer , et même de faire agréer à l’empereur le don d’une grande partie de ses propriétés et de ses richesses. Mais Néron, à qui la dissimulation n’éloit pas étrangère, engagea son maître à ne le point quitter ; et , dans l’exorde d’un discours rempli d’expressions nobles et tendres , il lui déclara que c’étoit à ses leçons qu’il devoit la capacité de répondre convenablement et sans aucune préparation à des propositions si peu attendues (2). Séneque ne quitta pas entièrement la cour ; mais il y parut plus rarement; sa manière de vivre eut moins d’éclat; ses retraites à la campagne furent plus fréquentes; sa santé, disoit-on, l’obligeoit, plus que jamais , à garder ce régime.

Peu de temps après , la conjuration de Pison fut tramée et découverte. Lucain, neveu de Séneque , y avoit trempé ; il n’est pas vraisemblable

(1) Tacite, Annal , 1. XIV, § 7.

(2) Tacite, Annal., 1. XIV, § 55.

que l’onele fût du nombre des conspirateurs , et il est sûr du moins qu’on n’en eut aucune preuve. L’accuser d’avoir voulu se revêtir luimême de la pourpre impériale , ce n’étoit qu’une calomnie ridicule dont le philosophe ne craignoit pas même d’être soupçonné (i), lorsque les satellites du tyran vinrent lui annoncer à sa campagne que son innocence éloit mise en doute , et , peu après , lui ordonner de quitter la vie.

Séneque se fit ouvrir les veines ; et , comme sa mort étoit lente et difficile , il essaya vainement de la hâter par le poison : enfin il se fit plonger dans un bain chaud, où il expira, après avoir dicté un discours qui , du temps de Tacite, avoit une grande célébrité, mais qui ne nous est pas parvenu ; et après avoir légué à ses amis , puisqu’il r e lui étoit pas permis de faire son testament, l’exemple mémorable de sa vie. Sa jeune femme , Pompeïa Paulina , qu’il avoit épousée en secondes noces, voulut partager son sort: elle se fit aussi ouvrir les veines, mais on la força de lui survivre. Elle ajouta , dit Tacite, encore quelques années à sa vie ; et le souvenir de son mari et la pâleur qu’elle avoit contractée en cherchant à le suivre la rendirent l’objet de l’intérêt général (2). Bientôt la cruauté de Néron s’étendit sur les frères et les amis de Sé-

(1) Tacite, Annal., 1. XY, 65.

(2) Tacite, Annal., 1. XY , 60 à

neque. Mêla , père de Lucain eul le même sort que son fils et son frère (i). Gallion périt uu peu plus tard par les mêmes ordres (2). Séueque n’avoit pas laissé d’enfants (3).

La puissance et les richesses de cet homme célèbre lui avoient fait plusieurs ennemis. Ses écrits, qui respirent par-tout une certaine exagération de vertu , sembloient appeler sur sa conduite uu examen plus rigoureux que celui qu’on fait ordinairement de la vie et des actions des grands. D’une autre part, les expressions emphatiques produisent presque toujours quelque effet sur le vulgaire. Telle est la cause des jugements contraires que les anciens et les modernes ont portés sur ce philosophe courtisan. Les uns l’ont regardé comme un détestable hypocrite ; les autres ont cru voir en lui un nouveau Socrate , un chrétien , un saint (4). La même

(r) Tacite, Annal. , 1. XYI, § 17.

(2) Dion , 1. LXII , § 25.

(5) La mort de Sëneque arriva l’an 65 de 1ère chrétienne. On conjecture qu’il e’toit âgé de plus de soixantetrois ans.

(4) Un grand nombre de ces auteurs qui Ont énoncé des opinions plus ou moins exagérées sur Séneque sont cités par Fabricius, Biblioth. latin., de l’édition d’Ernesli , t. II, p. 1 02 et 12 1, ainsi que dans les notes de ce savant sur le Codex pseudepigraphus novi Teslamenli , î. I, p. 880, 885, où il a inséré les lettres apocryphes de S. Paul à Séneque , et de celui-ci à S. Paul , imposture plus ancienne que les écrits mêmes de S. Jérôme.

Icon c Rom. Yol. 1 . 2 7

contradiction régne dans les opinions sur le mérite de son style. Ses contemporains en furent éblouis (i): il fut le seul auteur à la mode, et le seul modèle qu’on s’empressa d’imiter. Cette vogue excita le zèle de Quimilien (2), qui osa rappeler les écrivains de son siècle à des modèles plus purs, plus sévères, et qui fussent exempts de ces défauts séduisants qu’il reproche avec justice à Séneque : « D’autant plus , dit-il, » que ceux qui prétendent l’imiter , renchérissant » sur ses défauts , deviennent ses calomniateurs (5). » Cet écrivain, toujours ingénieux et riche d’imagination , pétillé d’esprit , cherche les antithèses et le paradoxe : ses traits , il est vrai , portent souvent à faux, mais cela n’empêche pas qu’il n’exprime quelquefois, et fort - dignement , de grandes pensées , et qu’il flétrisse le vice avec toute la chaleur et l’énergie de la vertu (-1).

(1) Tacite, Annal., liv. XUI , §3: Ut fuit illi viro ingenium amoenum , et lemporis ejus auribus accommodalum.

(2) Quintilien, 1. O. , 1. X, c. 1, vers la fin.

(3) Quintilien ( loco citato ) : Curn se quisque jactabat eodem modo dicere , Scnecam infamabat.

(4) Nous n’avons pas considéré ici Séneque comme poète -, l’opinion générale des savants est cependant que, parmi les tragédies qu’on attribue à un autre Séneque, parent du philosophe, il y en a quelques-unes qui sont l’ouvrage de ce dernier. On veut même que Quintilien, citant absolument Séneque dans la Méde'e ( 1. IX, c. vm ) , n’ait reconnu qu’un seul Séneque.

Dans ce récit fidèle des principaux traits de la vie de Séneque , nos lecteurs ont pu se faire quelque idée de ses vertus, ainsi que de ses foiblesses et de ses fautes; maintenant nos recherches n’auront plus pour objet que ses images.

Depuis le XVI siècle on a pris généralement pour le portrait de Séneque une tête que Fulvius Ursinus découvrit dans la collection Farnese , et qu’il a reconnue pour être la tête de Séneque par la comparaison qu’il en lit avec un médaillon contorniate qui apparteuoit au cabinet du cardinal Bernardin Maffei , sur lequel étoit empreinte une tête semblable à celle du buste, avec la légende SENECA , Séneque , qui désignoit le portrait de ce philosophe (x).

Toutefois les tragédies d’un second Séneque , qui avoit dû être le contemporain de Quintilien , ont pu facilement être citées par ce rhéteur , sans qu’il eût besoin d’ajouter aucune épithète au nom de l’auteur , assez connu de son temps , et assez distingué par la nature même de la citation. Il est certain que , du temps de Sidonius Apollinaris , on ne confondoit pas le philosophe avec l’auteur des tragédies ( Carmen , IX, v. 227 et sqq. ), quoique le premier ne fût pas étranger aux études poétiques , comme son Apocolocynlhosis en fait foi. On pourroit même croire que les Duos Senecas de Martial ( 1. I, Epigr. xlii ) sont le stoïcien et le poète9, plutôt que le stoïcien et son père. La célébrité de ce dernier, comme auteur, a été presque entièrement l’ouvrage de son fils.

(0 Faber ou Jean Lefebvre , lmagin. Virov. illust. ex Biblioth . Fulyii Ursinif n. i5i? p. 114.

Plusieurs têtes pareilles , exécutées en marbre , furent depuis remarquées par les antiquaires en diff rems temps et dans diverses collections (i), jusqu’à l’époque ou les fouilles d’Herculanura rendirent au jour un buste en bronze représentant Je même personnage, et supérieur par l’excellence de l’art à tous ceux que l’on connoissoit déjà (2). Cependant aucun de ces portraits n’est désigné ( n. 1 et 2 ) par une inscription , et aucune collection numismatique n’a offert, depuis trois siècles , un médaillon semblable au contorniate du cardinal Maffei, que les médaillistes ont toujours cherché inutilement. La perle de ce document positif a jeté des doutes sur la dénomination donnée par Fulvius Ursinus au personnage que représentoit le buste farnésien. Il est nécessaire de voir jusqu’à quel point ils sont fondés.

(1) Voyez les explications de Bottari , dans le I volume du Muséum Capitolinum , lab xx. Il faut cependant se garder de prendre pour un portrait de Sëneque la Belle statue de marbre noir qu’on voit dans le Musée Royal , et qui étoit placée autrefois à Rome, dans la villa iïorghese, quoique le sculpteur moderne qui l’a restaurée l’ait fait dai« le sens de cette dénomination vulgaire. Winckelmann avoit découvert cette erreur ( Monumenti inediti, p. 2.56, n. 19a ); et je crois avoir rendu probable l’opinion que le véritable sujet de cette statue est un pêcheur africain , introduit comme interlocuteur dans quelques comédies grecques ( Museo Pio-Clementino , t. III , tav . 1 7 et 62 ).

(2) Bronzi d’Ercolano ; t. I, tav. 55 et 56.

Puisque la médaille qui décidoit la question a disparu , il ne sera pas inutile d’examiner si quelques probabilités ne peuvent pas remplacer, jusqu’à un certain point, cette preuve dont nous ne pouvons pas même discuter l’authenticité. On ne peut nier que la physionomie représentée sur tous ces bustes ne réponde parfaitement à l’idée que Séueque lui-même et les historiens du même temps ont donnée de sa personne.

On y remarque cette espèce de négligence philosophique qui convient si bien à la dernière période de la vie de Séneque , lorsque , adonné à l’agriculture, et presque toujours à la campagne , il fuyoit la cour , et se cachoit à la foule de ses admirateurs. La chevelure est celle d’un homme qui n’a jamais fait usage de parfums (vi); le menton est plutôt mal rasé que couvert de barbe : la maigreur (2) des formes nous retrace ce corps que, suivant Tacite, une nourriture insuffisante avoit exténué (5) ; et le profil exprime si bien les traits d’un homme qui respire avec peine, qu’il ressemble presque à celui d’un mourant, animam agentis , comme le philosophe se peint lui-même dans une de ses lettres (4)-

(1) Séneque, ép. cvm.

(2) Séneque , ép. lxxviii : Ad summam maciem déduction.

(3) Tacite, Annal. , ]. XY, c. lxiii: Senile corpus parvo victu tenuatum.

O) Il étoit asthmatique : le philosophe dit à ce sujet,

D’ailleurs ce portrait, qui convient si bien à Séneque , est certainement celui d’un homme célèbre , puisqu’il a été répété dans un si grand nombre de monuments de sculpture , que plusieurs ont résisté aux injures des siècles ; et nous ne pouvons douter que les images de Séneque ne fussent fort-nombreuses dans un temps où l’admiration pour ses écrits étoit au comble , et où la renommée dont il avoit joui pendant sa vie, et les circonstances de sa mort, avoient porté au plus haut degré sa célébrité posthume. Je ne puis donc ne pas manifester ici une opinion toutà-fait contraire à celle qu’avoit trop légèrement adoptée Winckelmann (i), et qui étoit si défavorable à Séneque , qu’elle tenoit du dédain , et lui faisoit regarder comme impossible que le portrait du stoïcien romain eût été si fort-multiplié par les anciens. On est d’autant plus éton-

dans son épître liv, « Lorsqu’on est atteint d’une autre » maladie, on est souffrant 5 quand on l’est de celle-ci, » on est mourant: » Aliud enirn , quidquid est , aegrotare est; lioc est antinam agere. Lavater, dans ses Essais sur la Physionomie, X. Iü, p. 261, pl.xxiv, après avoir pre'senlé un portrait de Séneque , qui est une imitation de ces têtes antiques étrangement altérée , de manière que la physionomie ressemble plutôt à celle d’un vieil ivrogne qu’à celle d’un vieillard foible et malade, conclut raisonnablement que ce portrait ne peut être celui de Séneque.

(1) Histoire de l'Art, 1. XII, c. 111 , § 4 5 , p. 55i

de l’e'dit. de M. l’abbe' Fea.

né de l’injustice de ce jugement, que Winckelmann ne pouvoit pas ignorer que Séueque , même suivant l’aveu de l’historien Dion , l’un de ses détracteurs, fut le plus grand de tous les philosophes romains de ce siècle et de plusieurs autres (i); que, malgré les défauts que Quintilien a relevés dans son style , ses talents et ses écrits ont mérité les éloges et même l’admiration de ce sévère grammairien , qui ne l’a critiqué que parce qu’il le voyoit trop admiré, çt que sa manière étoit trop applaudie et trop suivie, au mépris des véritables écrivains classiques (2). Puisqu’on avoit alors une si haute opinion du mérite de Séneque , il n’y a pas lieu d’être étonné que ses images aient été répandues en grand nombre chez les anciens , surtout dans un temps où tout le monde envioit l’éclat éphémère de l’éloquence des déclamateurs et des sophistes.

Quant à l’observation qu’on ne trouve aujour-

(1) Dion Cassius, 1. LÏX , § 19.

(2) Quintilien, /. O., 1. X, c. 1: Solus hic fere in ma~ nihus adolescentium fuit , quem non equidem omnino cona-

bar excutere , sed patioribus praeferri non sinebam

cujus mullae alioqui et rimgnae virtutes fuerunt , etc. Quant à l’apologie de Séneque , sous le rapport de son caractère moral , elle a été fort-bien faite par Diderot , qui lui-même avoit changé d’avis dans le jugement qu’il portoit sur ce philosophe: on la trouvera à la page 5ii et suivantes de YEssai sur les Règnes de Claude et de Néron , inséré dans le tome VIII des ouvrages de Diderot, publiés par M. Naigeon.

d’hui aucun autre contorniate de Séneque , elle ne prouve nullement la supposition de celui qu’avoit vu Fulvius Ursinus. Nous devons aussi le portrait de Térence à un contorniate unique (i): s’il avoit disparu avant qu’on l’eût dessiné , cette disparition ne porteroit aucune atteinte aux comparaisons qu’on en auroit faites antérieurement avec d’autres monuments qui nous le représentent.

J’ai fait dessiner sous deux aspects, num. i et 2, la tête de bronze d’Herculanum , qu’on regarde comme le plus paifait de ses portraits (2). On y distinguera sans peine les particularités que je viens de relever , et qui rendent probable qu’elle représente Séneque. L’hermès à deux têtes ( n. 3 et 4)1 existe à Rome, dans le mus^e du Vatican: l’une représente le même personnage que le buste en bronze ; et l’autre , qui est sans barbe, paroît confirmer , jusqu’à un certain point, les conjectures proposées au sujet de la première (3). Non savons eu lieu de remarquer dans l’Iconographie grecque que les Grecs îde l’Egypte ne laissoient pas croître leur barbe (4)- Or , le

(1) Voyez ci-dcssus l’article premier de ce même chapitre.

(2) Çes-dessins ont e'té faits à Paris, d’après un bronze de M. le baron Denon, moule' sur l’antique d’Herculanum.

(3) Cet Hermès étoit encore ine'dit.

(4) Voyez les planches lu à nv de Y Iconographie grecque .

premier maître de Séneque , celui qui l’initia dans les dogmes de la philosophie pythagoricienne, et dont il conserva toujours un tendre souvenir, étoit le philosophe Sotion, qui étoit né à Alexandrie (j).

§ g. JüNIUS RUSTICUS , LE SECOND.

Un autre philosophe homme d’état et de guerre, qui fut aussi instituteur d’un César , se présente dans ce recueil après Séneque. S’il fut moins célèbre que lui par ses écrits , il éprouva moins de revers, et il eut l’avantage de donuer un excellent prince à l’empire , et d’offrir dans toute sa vie l’exemple d’un bonheur mérité (2). Il n’en avoit pas été de même de sou aïeul , philosophe stoïcien , ainsi que lui , que ni la splendeur de sa famille et de ses dignités, ni la réputation de sa vertu ne purent sauver des soupçons injustes et de la fureur aveugle de Donatien , qui le -

(1) Séneque, ép. xlix et cvm.

(2) Marc-Aurele, 1. I, § 7 , de Vita sua ; Julius Capitol in us , dans la Vie de Marc-Aurele , c. ni ; Dion ,

]. LXXI , § 55 -, Thémistius , Orat. XIII, p. 175, et Orat. XYII, p. 2i5, édit, de Petau, parmi les anciens: Jonsim , de Script, hi.stor. philos., liv. III, c. v; Tillemont, Histoire des Empereurs , Marc-Aurele et L. Yerus , § 5 5 et Brucker , Hislor • crilica philosophies , t. II , p. 58i de la seconde édition, parmi les modernes, ont parlé du second Junius Rusticus , où ont recueilli ce que les anciens avoient dit.

fît mettre à mort pour le punir d’avoir écrit la vie et fait l’éloge d’un autre stoïcien homme d’état , de ce Thraséa Pétus , qui avoit été victime de la tyrannie de Néron (i). Lucius Junius Rusticus, le second, postérieur au premier de deux générations , suivoit les traces de son grand-père (2), et fui choisi , sous le règne heureux d’Antonin Pie pour servir de guide à Marc-Aurele , son fils d’adoption , dans le chemin des vertus morales et civiles. Si nous écoutons le témoignage de l'auguste élève , qui fait honneur de toutes ses bonnes qualités à ses maîtres , celles qu’il croit

(1) On peut consulter sur l’ancien Junius Rusticus, ou Rusticus Arulénus , Tacite, V ita Agricoles, c. 11 ; Pline-lc-Jeune , liv. I, ép. y; Suétone, Domilianus, c.x; Dion, liv. LXVII, § i3.

(2) Juste Lipse, dans ses notes sur Tacite, loco citato , et, après lui,Vossius, de Histor. latinis , c. xxix, avoient fait, par inadvertance, un seul personnage des deux Rusticus. Jonsius avoit corrigé leur erreur; mais il a cru que le second étoit fils du premier. Tillcmont s’éloit aperçu que le calcul des temps n’étoit point favorable à cette supposition. Arulénus étoit mort en g4 , et avoit laissé des enfants qui étoient parvenus k l’adolescence ( Pline-le-Jcunc, 1. I, ep. xiv ). Comment un de ces enfants auroit-il pu, soixante ans après, être le précepteur d’un César? L’opinion de Tillemont , qui me semble préférable, est que le second Rusticus étoit le petit-fils du premier ( loco citato , et à l’art. 18 de Domitien ). Dans ce cas, le Quintus Junius Rusticus, consul eniig, dont le consulat est marqué sur un marbre du Trésor de Gruter, pag. i3i, n. 3 , a pu être le fils d’ Arulénus et le père du précepteur de Marc-Aurele.

devoir aux leçons et aux exemples de Rusticus ne sont pas les moins essentielles pour un homme public. C’est de lui qu’il avoit appris à maîtriser sa colère, à se laisser apaiser par le repentir, à se garantir des préventions que les personnes qui l’approchoient auroient pu lui inspirer, à ne se pas contenter dans les affaires importantes d’un examen léger et superficiel (i). L’excellent maître recueillit tous les fruits qu’il pouvoit désirer de ses soins et de ses leçons. 11 eut la satisfaction de voir son élève porter la philosophie sur le trône , et lui donner les témoignages de îa plus noble reconnoissance , en le comblant d’honneurs et de dignités , et , ce qui le flattoit encore plus, en continuant de vivre avec lui dans l’amitié la plus intime. L’affection de Marc-Aurele suivit son maître au-delà du tombeau • et pour en consacrer la mémoire , il pria le sénat de lui décerner des statues.

Nous ignorons l’année précise de la mort de Junius Pvusticus , ainsi que l’âge auquel i! étoit parvenu: il est cependant certain que cet événement est postérieur à l’an 162 de l’ére chrétienne, époque de l’élévation de Marc-Aurele à l’empire , et de celle de Rusticus à la dignité de consul ordinaire (2); et il est même probable

(1) Marc-Aurele , /oc. cit.

(2) Les savants qui ont arrangé les fastes consulaires ont confondu Q. Junius Rusticus ; avec Lucius Junius Rusticus dont nous parlons : mais le prénom de celui-ci ? Lucius , est

qu’il vivoit encore Fan 167, où Fon trouve un Rusticus, préfet de Rome (1). L’empereur l’avoit

fixe par l’inscription de Thermes que Fulvius. Ursinus a publie', et que je reproduis ici. Lucius Junius Rustici s est donc le consul de Tan 162, qui fut désigné pour un second consulat ( Capitolin, in M. Antonino , c. ni ), mais qui n’y parvint point , comme la phrase consulcm iierum designavit semble le prouver. Quintus Junius Rusticus est le consul de Tan 119, collègue d’Adrien et de Q. Flavius Tertullus, qui le fut après la démission que l’empereur donna de cette dignité. "Voyez Marini , Fratelli Arvali , p. 656.

(1) Le P. Corsini, de Praefectis Urbis , p. 80, a prouvé par les Actes grecs de S. Justin martyr que Junius Rusticus e'toic préfet de Rome Tan 167 et 168 de l’ére chrétienne : mais ce savant est porté à croire que le préfet de Rome éloit, non pas le philosophe, mais son fils. Le seul motif de son opinion est le silence de Jules Capitolin sur cette dignité de l’instituteur de Marc- Aurele. Je suis d’une opinion contraire. Le biographe de Marc-Aurele a bien parlé du consulat de Junius Rusticus , mais il a pu négliger de faire mention de la^ préfecture de Rome, qui n’étoit pas à cette époque une magistrature d’une aussi haute importance qu’elle le fut dans des temps postérieurs. Je trouve une raison bien convaincante , pour croire que le préfet de Rome éloit le philosophe , dans les expressions remarquables d’un rescrit de Marc-Aurele et de Lucius "Vêtus , rapporté par Ulpien, lege I, digest. de appellationibus ; ils donnent à Rnsticus, préfet de Rome, le titre honorable de leur ami : Ul ad Junium Rusticum, prœfectum XJrbi , amicum, nostrum provocaret. Il me semble qu’une distinction si flatteuse désigne un personnage qui jouissoit de la plus grande confiance de son prince, tel que l’homme illustre qui fait le sujet de cet article.

désigné consul pour la seconde fois, lorsque la mort l’enleva à ce nouvel honneur et à l’amour de sou priuce.

Fulvius Ursinus avoit fait graver dans la premièie édition de son recueil un hermès désigné par une inscription qui portoit le nom de Lucius Jnnius Rusticus (ij. On ne sait plus ce que cet hermès est devenu : il semble qu’il avoit déjà disparu , lorque Théodore Galle exécuta les dessins de tous les portraits recueillis par ce premier auteur de l’iconographie ancienne ; puisque dédaignant vraisemblablement de le dessiner d'après une estampe , il l’omit dans le nouveau recueil que Jean Lefebvre publia au commencement du siècle suivant.

J’ai fait copier fidèlement cet hermès de Junius Rusticus d’après un calque pris sur l’estampe originale. L’inscription gravée au bas de la poitrine doit se lire ainsi : Lucii Junii Rustici phi ~ losophi stoici. Lucius Junius Lucii Liber tus Mjrinus patrono posuit : « ( portrait ) de Lucius Ju- » nius Piusticus, philosophe stoïcien. Lucius Ju- » nius Myrinus son affranchi l’a consacré à ( la » mémoire de ) son patron (2). »

(1) A la page 6g.

(2) Gruter a inséré cette inscription dans son Trésor? pag. cdxxvi, n.° 10; mais, dans la copie de Gruter, l’inscription se termine par trois lettres isolées, S P P, dont la première n’est probablement qu’une répétition erronée de la dernière lettre du nom de MYRINVS. La

Je n’hésite pas à donner ce portrait au se» cond Junius Rusticus. Rusticus l’ancien, tribun du peuple sous Néron, devoit être rasé comme les autres Romains de son temps. Le costume avoit changé dans le siècle suivant ; et , depuis le règne d’Adrien , les Romains laissèrent croître leur barbe.

§ io. Apulée.

Les études philosophiques , depuis la renommée dont avoit joui Apollonius de Tyane , se proposoient souvent pour objet la mysticité et la théurgie. Si l’on continuoit encore à observer la nature , les recherches se dirigeoient de préférence vers les sciences occultes , et tout au plus vers la médecine. Un jeune Africain, fils d’un magistrat de la colonie romaine de Madaure , devint célèbre sous les Autonins , en approfondissant la doctrine platonicienne , et il se rendit encore plus recommandable à la postérité par l’art d’écrire en prose latine , art dans lequel il surpassa tous ses contemporains (1).

cause de la méprisé a e'te' probablement l’usage bien plus commun de l’abréviation S • P • P • , sua pecunict posait , « l’a fait à ses frais; » que de l’autre, P • P -, patrono posuit, « l’a consacré à son patron, « c’est-à-dire » à son ancien maître. »

(i) Ce que nous connoissons de la vie d’Apulée est puisé presque entièrement dans ses écrits, principalement dans son Apologie. C’est de ces sources que sont tirés

Après avoir fait ses premières études à Car-

ies de'tails biographiques qu’on lit à la tète des éditions de ses ouvrages, et l’article Apulée, dans les Dictionnaire de Bayle. Une critique un peu trop sévère tend à réduire le nombre de ces documents, en nous engageant à renoncer à la plupart de ceux qu’on trouve dans les Métamorphoses , c’est-à-dire dans X Ane d'or. On prétend que ces particularités se rapportent, non pas à Apulée, mais à Lucius de Patres, qui est le véritable personnage dont on raconte les aventures. Il est vrai, dit-on, que ce Lucius, se donnant dans le dernier livre pour natif deMadaure, a pil être pris pour Apulée lui même. Mais ce n’est là, suivant les mêmes critiques, qu’un manque d’attention, ou une inconséquence volontaire de l’écrivain, qui, pour celte fois seulement, s’est écarté de son système ( voyéz les Commentaires d’Elmenhorst et d’Oudendorp, au commencement du I livre de V Ane , ou des Métamorphoses d’Apulée ). Celte opinion ne me semble pas assez fondée. Je vois par tout le contexte que jamais l’auteur n’a prétendu jouer le rôle de Lucius de Patres, On sent au premier abord que le Lucius du roman n’est ni un grec ni un romain, puisque dès sa première adolescence, primis puérilité slipendiis ( Métamorph. , liv. I, pag. 5 et 4 de l’édition de Deux-Ponts ), il apprend le grec à Sparte, à Corinthe et à Athènes, et puis la langue latine à Piomc : circonstances qui conviennent parfaitement à la vie d’Apulée, né en Afrique, mai qui ne seroient guère applicables à un grec de nation, tel qu’on suppose Li cius de Patres. Ajoutez que, dans rénumération des conîrées où le Lucius d’Apulée a séjourné, on ne pai’le jamais de cette ville, l’une des plus considérables de l’Achaïe ; et que l’auteur le désigne comme fils d un certain Thésée, tandis que, dans Lucien, le Lucius de Patres est fils d’un autre Lucius. Ce n’est donc pas de Lucius de Patres qu’a voulu parler l’auteur

thage (i), il se transporta, bien jeune encore , daus la Grèce , d’où il droit sou origine par sa mère , et alla puiser l’atticisme du langage à Athènes même (2). Passant de-là en Italie , il y

du roman, mais de lui-même; et c’est à lui seul qu’ou doit rapporter ce qu’il dit de sa mère Sa/via , et de sa parente' avec Plutarque et avec Sexîus de Chéronée. Lucius, dans le roman, est le prénom même d’Apulée; et cette opinion est confirmée par les manuscrits qui donnent à Apulée le prénom de Lucius dans le titre nonseulement des onze livres des Métamorphoses, mais aussi de quelques-uns de ses écrits philosophiques ( voyez Oudendorp, loco citato ). Ceux qui seroient étonnés de cette homonymie entre l’auteur grec de Y Ane et l’écrivain latin de la même fable, doivent considérer que les prénoms latins dont on faisoit usage au second siècle de l’ére vulgaire , se réduisent à quatorze ou quinze tout au plus, et qu’ainsi le nombre des personnes qui portoicnt le même prénom étoit infini. Quant à Lucius de Patres, Suidas reconnoît qu’il a existé, quoiqu’il ignore à quelle époque ; mais YVieland le croit de l’invention de Lucien, et il pense que le roman grec qui portoit son nom n’étoit qu’une imitation postérieure et anonyme de Y Ane de Lucien ( Harles, dans la nouvelle édition de la Bihliotheca graeca de Fabricius, tom. A, p. 34® )• Je m’abstiendrai de discuter cette question étrangère k mes recherches ; et je la laisserai intacte au savant et ingénieux écrivain qui nous a donné la traduction du fragment de Longus et de deux traités de Xénoplion et qui nous fait espérer celle de l’opuscule de Lucien , dont nous venons de parler.

(1) Apulée, Florida , pag. 142 et 1 45 de l’édition de Peux-Ponts,

(2) Apulée, Métamorph. , 1. I , p. 5 et 4*

apprit le latin \ et, s’étant aperçu de la décadence où étolt tombée la langue des maîtres du monde, et du mauvais goût des littérateurs ses contemporains, il remonta aux sources de l’anliquiié; et la lecture des écrivains surannés lui fit adopter un style que les archaïsmes reudent souvent précieux et recherché -, mais qui ne manque ni de clarté ni de noblesse , et s’élève souvent presque au niveau des bons modèles.

La fortune que son père lui avoit laissée se trouva fort-diminuée par les dépenses qu’il avoit faites pour ses études , pour ses voyages , pour les cérémonies et les offrandes qu’éxigeoient de lui les sacerdoces dont il fut revêtu, et les rites et les mystères auxquels sa curiosité religieuse Favoit porté à se faire initier (i). L’exercice du barreau fut sa seule ressource à Rome ; mais , de retour dans son pays natal , il en trouva une autre à laquelle il ne s’attendoit pas. Une riche veuve , sur le retour de Fàge , fut éprise du jeune philosophe , que les charmes de sa figure ne rendoient pas moins agréable que ses manières et ses qualités (2). Elle l’épousa. Cet événement éveilla contre lui la jalousie de ses compatriotes , et lui suscita , de la part des parents de sa

(1) Apulée, O ratio de Magia , p. 2 75 Melatrorph. , 1. XI, 27 7, et ailleurs.

(2) Elle s’appeloit Pudentilla , et étoit établie dans la ville d ’Oea , de la province Tripolitaine.

îcon . Rom. Yol. I.

femme , line persécution violente , qui aboutit enfin à une accusation formelle de sortilège j comme s’il avoit eu besoin, dit-il avec raison , d’autres charmes que de ceux de la nature, pour qu’une femme qui n’éloit pas encore vieille , impatiente d’un long veuvage , tournât ses regards et ses désirs vers un jeune homme aimable, dont les circonstances l’avoient rapprochée (i). Le plaidoyer qu’il prononça devant le proconsul Claudius Maximus à Carthage , capitale de la province, sous le règne d’Antonin Pie , est , pour la diction , le plus heau monument qui nous reste de l’éloquence d’Apulée et de la prose latine de cette époque (2).

(1) De Magia , pag. 62.

(2) Parmi les arguments tire's des e'crits d’Apulée, pour constater d’une manière précise l’époque où il a fleuri , je ne choisirai que les suivants. La harangue de Magia a été prononcée devant le proconsul Claudius Maximus, qui fut consul Lan 1 44 de l’ére chrétienne ( voyez Tillemont, Histoire des Empereurs , titus antonin, note 5), et sous le règne d’Antonin Pie, comme on peut le conclure de la phrase, Ante lias imperatoris Pii statuas {de Magia , p. 88). Si Antonin Pie avoit été mort, l’orateur auroit dit, Ante lias divi. Pii statuas ■ Son action de grâces pour la statue de bronze que la ville de Carthage lui avoit décernée est adressée au proconsul Scipion Orphitus: or, l’arc de Tripoli ( Spon, Miscellan ., sect. vm), dont l’inscription présente le nom de ce proconsul , a été élevé en l’honneur de Marc-Aurele et de Lucius Vérus , à une époque où ce dernier prince n’avoit que le titre d ’ Arméniaque, et qui répond à-peu-près à Tau 164 de l’ére chrétienne.

L’innocence de l’orateur sortit triomphante d’une attaque trop mal conçue. Depuis ce temps, sa réputation alla toujours en croissant; et l’agréable imitation de Y Ane de Lucius de Patres ou de Lucien vint y mettre le comble. Ce fut le roman à la mode, un livre d’or (i). Plusieurs villes et Carthage même s’empressèrent de décerner k l’auteur des statues de bronze (2).

Apulée fut heureux dans son mariage , qui 11e semble pas avoir été infructueux, puisqu’un de ses ouvrages est adressé k son fils (5).

Nous ignorons le reste de sa vie , et quelle en fut la durée : nous apprenous seulement de quelques écrivaius chrétiens que la tradition populaire, d’après l’opinion qu’on avoit de la science théurgique d’Apulée, lui attribua des miracles (4).

Nous devons une image d’Apulée , je n’ose

(1) C’est dans ce sens que ce roman fut appelé V Ane d'or. L’empereur Clodius Albinus en faisoit ses dëlices. Voyez Jules Capitolin , Clodius Albinus , c. xu ; Fabric ius , loco cita 10.

(2) Apulée, Florida, pag. i5G.

(5) Le second livre do habitudine doctrinarum , qui est intitulé de Philosophia morali. Ce fils s’appeloit Fauslimts. On voit par Y Apologie d’Apulée, pag. 91, que, malgré les quarante ans dont sa nouvelle épouse éloit âgée , il ne désespéroit pas de sa fécondité.

(4) On peut voir cette tradition, appuyée sur des passages de Lactance et de S. Augustin, dans l’article cité de Bayle , note L,

dire son portrait, à un médaillon coutorniate qui existe au cabinet de la Bibliothèque du roi(pl. XIV E, n. 6) Le buste du platonicien de Madaure y est représenté de profil. La légende , APVLE1VS, Apulée , le désigne (i) assez clairement. On peut y reconnaître cette longue chevelure et ces contours délicats et arrondis dont ses adversaires lui faisoient une espèce de réproche , et qu’il a lui-même, quelque part, décrits avec complaisance (2). Le bandeau qui lui ceint la tête est celui des prêtres, des initiés, et des hommes divins ; et nous avons vu que ces titres se réunissoient dans la personne d’Apulée. Le type du revers représente un guerrier près d’entrer dans un petit temple dont la façade est décorée de trois bustes formant les acroteres du fronton. Aucune légende ne désigne le sujet de ce tipe j et, comme l’observation nous a prouvé que daus

(1) André Morel a publié le premier ce contorniate ( Specimen rei numariae , tab. m ). C’est de . là qu’on a emprunté le portrait d’Apulée pour tous les recueils d’iconographie. Mais ces dessins sont tous inexacts. Le nôtre est copié sur l’original même avec la plus grande fidélité.

(2) De Ma pi a , pag. 7 : Capillus ipse (/uem isti ad lenocin/um decoris proniissum dixere ; et Metamorphos. , lib. II , pag. 20 ; cetera corporis inexplicalil ite r ad regûlam congruentia , inenormis proceriias , succulenta gracilitas , jlavum. et inafjectatum capillitium ; oculi caesii quidem , sed*vigibes , et in aspectu. micantes prorsus aqui lino , etc.

Ses conformâtes les revers n’ont presque jamais de rapport avec les têtes empreintes sur l’autre côté , nous ne pouvons fonder de conjectures sur le revers du médaillou d’Apulée.

Le type, par lui-même, n’en fournit aucuue. Un guerrier et un temple n’offrent qu’un sujet vague , et peuvent se rapporter à un grande nombre de faits différents. 11 n’y a que les trois bustes de la façade qui paroissent donner à ce temple un caractère particulier ; mais , comme ils ne présentent aucune espèce d’emblème , on retombe dans l’incertitude. Je lis dans Pausauias que le petit temple des Euménides , qu’on disoit fondé par Oreste près de Cérynée en Arcadie, renfermoit d’anciennes statues en bois de ces trois déesses infernales , qu’on les voyoit trèsrarement, et que cependant la façade étoit décorée de leurs images (êixônç) sculptées en marbre et d’un bon travail (i): ces images pouvoient fort-bien n’être que de simples bustes. Il ne seroit pas plus étrange de voir Oreste sur ce type , qu’il ne l’est de retrouver sur ceux de plusieurs conlorniates Beîlérophon, Thésée, Léandre , Anchise , Penthésilée, etc.

Ce profil d’Apulée a été sans doute imité , quoique grossièrement, d’après une des statues

(i) Pausanias, liv. VII, c. xxv : Karà dè e'ffOêç t o ïepov , yvvaixôv sixôvsç Aido v ré emv kipyaepèvai , xai tyovffat jéyvriç tfv.

qu’on avoit élevées eu son honneur, et dont une étoit encore exposée à Constantinople , aux regards du public, à la fin du V. siècle (i).

(i) Cliristodore de Copte l’a décrite en trois vers qu’on lit dans toutes les éditions de Y Anthologie grecque, et dans le 11 vol. des Analecta de Brunck, à la page 467. Bottari a prétendu reconnoître pour un portrait d’Apulée un herniés du Musée du Capitole ( Muséum Capitolinum, lom. I , tab. 1 ) 3 mais les traits du philosophe sont trop incertains sur le contorniate pour justifier de semblables comparaisons.

NOTE

Spanheim avoit cru trouver une tête d’Ovide empreinte sur une médaille de Césarée de Bithynie {de

U. et P. Numism. , tom. 1 , pag. 54 ); mais Jean Masson découvrit 1’ imposture. Le nom du patron de celte ville, Pedius ( OTHIAIOS ) Pollio , se prêtoit facilement à l’équivoque ; et celui de la ville , KA1- SAPEûlN , mutilé et altéré par le burin d’un faussaire, fut transformé dans le suruom de Nason , N ASfîN.

V. Eckhel , Nutn Anecd. , p. 1 76. Cependant Bellori prétendon avec assurance avoir découvert un autre portrait de ce poète dans une peinture du tombeau qu’il appelle tombeau des Nason ( Pitt. ant. del Sepol. de' Nasoni disegn. da P. S. Bartoli , tav. 5 ). On vovoit dans le principal tableau de la chambre sépulcrale un personnage portant une couronne et accompagné d’une muse , recevoir dans l’Elysée une ombre que Mercure y conduit. Comment se refuser à recoumoilre avec Bellori l’image de ce poète aimable , tracée

dans le tombeau de ses parents , et caractérisée par la couronne qu’il porte , et plus encore par la muse qui l’accompaguë? Mais l’assertion que le mausolée appartenoit à la famille d’Ovide est gratuite, ou, pour mieux dire , est erronée. Le poète de Sulmon éloit issu d’une branche de la famille des Ouidius t qui étoil distinguée des autres branches par le surnom de Nason. Or le tombeau découvert sur la voie Flaminienne , dont Bellori a publié les peintures, n’apparlenoit à aucune branche des Ovidius. C’étoit le tombeau de la famille {les Nasonius qui n’ avoit rien de commun avec celle d’Ovide. En admettant même qu’un Nason eut éié la première souche des Nasonius , ce surnom ne caractérisoit pas la famille d Ovide plus qu’une autre : les médailles' et les inscriptions nous offrent des Axsius Nason , des Antonius Nason, etc. Un surnom comme celui-ci, qui a du commencer par un sobriquet , tiré de quelque particularité dans la conformation du nez ( nasus ), pouvoit appartenir, comme il appartenoit en effet, à plusieurs personnes et à plusieurs familles. Et les Nasonius, quelle qu’ait été leur origine, nJétoient pas les Ovidius. Ce dernier nom dérive, ainsi que plusieurs autres , de la vie agricole des Romains , du soin des troupeaux , et particulièrement de celui des brebis (orw) -, par la même analogie que les noms des Thorius , des Suilius , des Kacceius , etc., sont tirés de taurus , sus , vacca , etc. Les monuments nous font connoître plusieurs familles qui portoient le nom de Nasonius (Fabretti, c. III , num, 5a?. ; Maffei , Muséum Neronense , pag. i5"j, num. 4) 5 et Ie tombeau orné de peintures qu’on a , pour le rendre plus intéressant , attribué aux Nason , et nommément aux Ovidius , appartenoit à Nasonius Ambrosius et à sa

famille. La figure qu’on a prise pour celle d’Ovide est celle d’un ame de l’Elysée, couronnée comme Pindare a décrit ces âmes fortunées, et comme on en voit plusieurs autres dans les peintures du même tombeau. La femme jouant de la lyre n’est pas une muse , c’est une habitante du séjour des bienheureux , qu’elle charme, comme l’ont raconté les poètes, par les sons de sa musique ( Properce , liv. IV , élég. VII , v. 5y à 62 ).

Le portrait de Tite-live , publié par le même antiquaire et adopté par plusieurs éditeurs de cet historien , n’est pas plus authentique que celui d’Ovide , quoique l’opinion vulgaire des Padouans eut précédé celle de Bellori. Le monument , examiné avec plus de critique , se trouve appartenir non à Tite-Live , l’historien célèbre , mais à un affranchi , Titus Livius Halys y qui avoit servi peut-être dans la famille de l’historien (voyez Gruter, Thés. Inscript . , p. 877, nam. 9; et Gronovius, Thés, antiq. grœc. , tom III, tab. VVV).

Winckelmaun , dans Y Histoire de ï Art , liv. XI , c. III, § 7 (tom. Il , pag. 237 de l’édit, de M Fea), a déjà réfuté une opinion adoptée par Fulvios Ursiïius , sur une tête en profil, sculptée en bas-relief, et portant une couronne de lièrre. D’après une conjecture du cardinal Sadolet , on vouloit que ce marbre de la collection Albani représentât Perse le Satyrique (Faber, Imag. illustr. ex Bibliotli. Fulvii Ursini , num io3 Indicazione antiquaria délia villa Albani y num. 61 3 de la première et num. 58,| de la deuxième édit.) Personne , je pense , ne réclamera ce portrait pour l’iconographie. Mais il est nécessaire que j examine ici l’authenticité d’un portrait de Séneque, trouvé à Rome, il y a trois ans, dans une

fouille ouverte à la villa Matlei , sur le mont Célius. M. le professeur Lorenzo Re l’a publié dans un opuscule italien intitulé Seneca e Socrate , TLrme bicipile ; Roma , 1816, in- fol. Je n’a vois aucune connoissanee de cette découverte que je viens d’apprendre par le u.° xiv de la Bibliotheca italiana , journal littéraire imprimé à Milan. C’est un herniés à deux têtes, dont Tune est celle de Socrate; le nom est gravé en lettres grecques sur la poitrine de l’hermès, CoKPATHCj l’autre est la tête sans barbe d’un personnage romain qui porte sur la poitrine le nom SENECA. Je l’ai fait graver, au simple trait, sous le n.0 5 de la planche xvi.

Cette particularité des inscriptions qu’on voit gravées sur la poitrine des hermès , et non sur la gaine , pourroit les faire considérer comme apocryphes.

Toutefois l’illustre antiquaire suédois , M. Akerblad , qui s’est trouvé à Rome lors de cette découverte , ne croit pas que les inscriptions aient été ajoutées récemment aux bustes. Il pense qu’un marin ignorant , logé dans la caserne des Misénates ( castra Misenatium ) , où ce morceau de sculpture étoit placé , avoit fait ajouter de son propre caprice , et non à la place convenable, les noms qui désignent les deux portraits. » Ri en de plus simple, m’écrit ce savant , le 20 avril » 1817, que de supposer que le buste aura appar- » tenu à quelque capitaine barbare qui y aura fait » graver le nom des deux philosophes. Je ne crois » pas ces noms, ajoutet-il, du même âge que la 3) sculpture, mais inscrits très-postérieurment. «Dans ce cas , il me paroit probable que Fauteur des inscriptions avoit bien reconnu le portrait de Socrate, mais qu’il s’éloit trompé sur l’autre. J’ai indiqué, dans le Museo Pio Clementino , tom. II, pi. 41 »

plusieurs exemples de ces méprises des anciens : nous venons d’en voir d’autres sur un contorniate de Solon (ci-dessus , pl. XIII, n. 6 pag. 4o6), et sur un médaillon en marbre de Cicéron (pl. XII, num. 5 et 6 ). Le fondement de cette conjecture est dans l’opposition extrême qu’on découvre entre ce prétendu portrait de Séneque et tout ce que ce philosophe a écrit lui-même sur l’habitude et la conformation de son corps. Jeune, il étoit réduit ad summem mariant, à une maigreur extrême; vieux, et cette vieillesse fut en lui prématurée (Epist. XXVI), son corps étoit exténué par un régime excessivement sobre , senile corpus parvo victu tenualum. Le portrait qui est réuni , dans l’hermès , à celui de Socrate , a la tête chauve; et il est étonnant que Séneque, lorsqu’il fait le détail de plusieurs circonstances propres à prouver qu’il est déjà dans la décrépitude avant d’avoir atteint la vieillesse , ne fasse aucune mention de la perte de ses cheveux. D’ailleurs ce portrait, décoré du nom de Séneque , est celui d’un romain d’environ cinquante ans , qui, malgré sou front chauve, a de l’emponpoint et toute l’apparence d’un homme vigoureux et en bonne santé- En conséquence il semble que cet hermès ne peut pas appartenir à Séneque ; et si l’inscription que l’on a, contre l’usage , gravée sur la poitrine, est véritablement antique, il me paroît raisonnable de conclure qu’elle est le résultat d’une méprise.

Le nom du personnage représenté a été quelquefois tracé sur la poitrine des bustes proprement dits , tant de ceux de bronze que de ceux de marbre. On en trouve plusieurs exemples dans Y Iconographie grecque ( voyez les planches IV, num. 3; XIX, num. i; XXIV , num. i ; XXX , num. 3 ; et XXXIII ,

num. a ). Mais il n’en est pas de même des liermès qui se terminoient par une gaine faite exprès pour porter des inscriptions. Eu effet , on les y voit gravées ordinairement sur le devant , quelquefois sur les côtes, jamais sur les parties sculptées.

Je ne terminerai pas cette note sans avertir le lecteur d’une particularité qu'on a omise dans le dessin du contorniale d’Horace , planche XIII , num. 3. Une palme d’argent est damasquinée dans le champ endevant du buste. Comme le dessin de ce médaillon précieux a été exécuté à Paris, d'après l'empreinte que M. le prince Stanislas Poniatowski m’en a envoyée , la palme n’ayant aucun rélief , n’y avoit pas laissé de trace. Au reste nous avons eu plusieurs occasions de faire remarquer ce même accessoire sur des médaillons du même genre.

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