BARRAT — VIVANT DENON A FERNEY
Dans le courant de mai 1774 paraissait une estampe intitulée la Vengeance divine. Le sujet était la Religion appelant la foudre sur la statue de Voltaire (la statue de Pigalle). L'un des bras, atteint, se détache du tronc; une plume que tenait le poète s'est échappée de sa main inerte. La Sottise, à la tète des philosophes, est consternée de cet événement, auquel applaudissent les prêtres et leur troupeau. Il faut savoir gré à l'artiste de l'intention, car tout cela ne vaut guère. Le but était-il atteint? Nous en doutons, et le seul résultat apparent fut l'éclosion d'une seconde gravure, contre-partie de celle-là, comme son titre seul l'indique, la Vengeance humaine. Là, l'Imagination a remplacé la Religion; elle présente au poète le (lambeau du Génie. L'Envie, la Sottise, plongées dans la fange, insultent à sa gloire, qu'elles sont impuissantes à ternir '. Bjœrnstaehl, que nous avons déjà cité et auquel on doit de curieux détails sur l'auteur de la Ilenriade, parle, de son côté, d'une caricature au gros sel qu'il eut occasion de voir à Berne, dans le cabinet de M. d'Lrlac : « Je ne puis, dit-il, passer
I. Mémoires pour servir j l'histoire de U République des lettres (LonJres, John Adamson,) l. VII, p. 175; 2 avril 17-4.
h>-AI D'ICONOGRAPHIE VOLTA1R1EXNE. 67
sous silence un dessin satirique que possède Son Excellence; il représente Voltaire sous les traits d'un pécheur repentant, pieds nus, dans l'attitude la plus humble. Derrière lui, Pégase avec ses ailes et des oreilles d'àne. Tout ce que Pégase laisse aller, l'imprimeur Cramer, qui le suit, a grand soin de le ramasser, pour s'enrichir avec cette grosse fiente (grosso sterco). Sous le dessin on lit ce fragment d'Horace :
Pulchra Laven.a Da roihi fallerc, da justum sanrrjm.jue videri '
Rjœrnstaml, après avoir signalé l'existence de cette pièce grotesque, croit en avoir dit assez et passe à des faits plus dignes de son attention. Nous ne lui en ferons pas un crime, bien que cette insuffisante analyse ne nous contente qu'à moitié. Il est rare que les fouilles opiniâtres demeurent sans résultats, petits ou grands, et nous avons plus d'une fois eu occasion de nous féliciter de n'avoir pas désesp Jré. Ainsi, nous découvrions, il y a peu de jours, chez un curieux % un dessin à la plume et à la sépia offrant avec celui du voyageur danois de tels rapports qu'il ne saurait être autre que celui qui vient de nous être décrit avec des lacunes que nous allons combler. 11 a pour titre: les Pjsques Je Fernex, ijOS. Nous n'avons pas à nous arrêter sur cet épisode très-peu édifiant de la vie du poète, qu'on a voulu rappeler ici. L'auteur de h Henriade se dirige avec son cortège vers l'église qu'il a fait bâtir; il va s'acquitter de ses devoirs de chrétien et de seigneur de paroisse. Cette page mesure 20 centimètres de hauteur sur 52 de largeur: c'est une sorte de bas-relief macaronique dont l'analyse complexe n'est pas sans difficultés. L'Hypocrisie, avec une tète de chat, embéguinée, un chapelet à sa ceinture, ouvre la marche, tenant une bannière sur laquelle sont inscrits avec des
1. Bjœrnst.Thl, Letttrene moi viiggt sirjnieri (Pesihiavo, i~8j>, t. IV, p. 250, lettre XII. Borne, ao d'octobre I7~;. La citation d'Horace oit empruntée à l'épitro JCVJ du livre I", Ters 60 et 61.
ï. M. E. Minorée.
abréviatifs les vers d'Horace que cite Bjœrnstaehl : Pulcr. Lavcrua d.i mihi... elle est escortée d'un enfant de chœur, une espèce de singe, agitant de la main droite une clochette et se troussant malhonnêtement de la main gauche: suit, un crucifix entre les doigts, le père « à très-tous ». Lst-cc père Adam'- est-ce plutôt le capucin D***,dont parle Wagnière, et qui avait confessé Voltaire '? Derrière lui, le « converti > en perruque, avec un bonnet à mèche d'un pied de haut; égrenant un énorme chapelet avec componction, l'échiné basse, soutenu par ses deux jambes en fuseaux, nues peut-être, mais qui se terminent par d'amples et épaisses chaussures. Dans les relations diverses de cette indécente mascarade, il est question de gardeschasse, l'ornement et la protection du cortège, et auxquels fait également allusion l'évêque d'Annecy, dans une lettre peu tendre à l'adresse de ce converti plus que suspect (Lettre de l'évêque. du 15 avril 1768) : ils sont armés ici non de hallebardes, mais de carabines; La Berlue, qui emboîte le pas avec son maître, est presque aussi sec que lui; il a le nez chargé de besicles. La Ganache a plus d'embonpoint et sans doute de meilleurs yeux ; au moins montre-t-il dans tout son développement une affreuse trogne qui lui prend une partie du visage. Viennent après, deux femmes, également munies de chapelets, car ici le chapelet est employé à tout usage, et c'est un chapelet qui sert de bride à Pégase. La première de ces deux femmes est vieille et laide, c'est « madame Quelque chose, mère de la belle Madelon » (suivent des désignations empruntées aux formes physiques de cette dernière, sur lesquelles nous ne nous étendrons pas et pour cause 2; puis la cuisinière du converti, qu'on ne nomme pas, cette demoiselle Barbara qui aura sa mention dans le testament de son maître. M""-' Denis
1. Voltaire et la Société au xvni« siècle (Paris, Didier), t. VII. Voluire tt G<ni\e} p. 205.
». Voici, du reste, la légende qui >e trouve en bas de l'étrange pièce, chaque lettre correspondant à une lettre pareille placée sous chaque figure :
M. Le Père à tres-tous, précédé par l'Hypocrisie A. et sjn entant de chœur B. C. le converti accompagné de ses gardes-chasse D. la Berlue et E. la Ganache. G. M°" ÇJuéqu'
brille par son absence; elle a dû quitter Ferney, et passe, en attendant mieux, le plus joyeusement qu'elle peut, le temps de l'exil à Paris. Le cocher, qu'on nomme ici le Corbeau, un fouet à la main, tire Pégase, un Pégase aux oreilles d'àne. par les étranges brides que nous avons décrites : l'animal se cabre et il lui échappe « de grosses fientes » qu'en effet un brave homme s'empresse de ramasser et d entasser dans un tombereau. Ce brave homme a nom Brimer, lisez : Cramer. Quant aux impuretés, aux immondices qu'il ne fait pas diificulté de recueillir, ce sont Candide, l'Ingénu, la Pucelle, le Dictionnaire philosopliique, l'Homme aux quarante t'eus. Tout cela n'est ni très-spirituel ni très-attique comme donnée, et c'est assurément mieux composé et dessiné que ce n'est conçu. C'est, après tout, le rappel aristoplianesque d'une comédie, elle-même d'un goût équivoque, mais qu'il fallait que Voltaire jugeât bien différemment, puisqu'il la répétait l'année suivante.
' Vers ce temps (car l'on ne s'est pas préoccupé de préciser l'époque)1, Voltaire, dans une petite excursion, s'était arrêté à Colonges, un village à cinq lieues de Genève. Le hasard voulut que, le même jour, un peintre fît halte dans la même auberge : il n'avait ni pinceaux ni crayons, mais un charbon devait suffire ; et il se mettait à reproduire de verve, sur le manteau de la cheminée, l'étrange et caractéristique figure. A peu de temps de là, de jeunes étourdis apercevant cette tète affublée d'une énorme perruque (affublée ellemême d'un ample bonnet fourré), allaient la barbouiller sans scrupule, lorsque l'hôtesse courant à eux s'écria : C'est Voltaire! Ceux-ci demeurent comme frappés, à ces mots, d'un respect religieux. L'un d'eux prend la poste, namène de Genève un vitrier qui met le portrait
chose, mère de la belle Madelon... ici quatre mots eflacés et qui devaient être sales . F. cuisinière du converti. H. le Corbeau, cocher du converti, menant Pégase : en langage moderne, l'ine de Saint-Denis par le chapelet, lequel t'ait sortir de dessus sa queue ditVerenccs productions littéraires, ramasses par Brimer K,qui les met jar.s sa charrette L. Le chien de» VII dormeurs, qui dit ces vers de Virgile... Citation illisible commençant par : Genut unie...) Les Pasqua de Fernex, 1^68. »