‹ Iconographie voltairienneChapitre 9 sur 30 · J. L. VV · texte numérisé non relu

J. L. VV

L'année 1779, sera incontestablement lapins glorieuse pour Voltaire. Le 17 avril, M Necker avait réuni à sa table les chefs de file

de la secte encyclopédique qui, « après avoir dûment invoqué le Saint- Esprit, copieusement dîné et parlé à tort et à travers sur bien des choses », s'étonnèrent qu'on n'eût point encore songé à ériger une statue à l'auteur de Zaïre, de Mérope et du Siècle de Louis XIV. Il fut décidé sans désemparer que l'on mettrait tout en œuvre pour réparer un oubli qui avait toutes les apparences de l'ingratitude. Mais l'idée originelle du projet serait de date moins récente, puisque Pigalle, auquel l'abbé Ray n al avait été député, avait eu le temps de faire une première ébauche en terre, qui ne trouva, à ce moment, que des admirateurs. n Le prince de la littérature y est assis sur une draperie qui lui descend de l'épaule gauche par le dos, et enveloppe tout son corps par derrière. Il a la tète couronnée de lauriers '; la poitrine, la cuisse, la jambe et le bras droit sont nus. Il tient de la main droite, dont le bras est pendant, une plume. Le bras gauche est appuyé sur la cuisse gauche. Toute la position est de génie. Il y a dans la tète un feu, un caractère sublime; et si l'artiste réussit à faire passer ce caractère dans le marbre, cette statue l'immortalisera plus que tous ces précédents ouvrages. » Ainsi s'exprime le petit prophète de Bœhmischroda, dont l'optimisme faiblira bien un peu dans la suite. Diverses questions furent posées et agitées. L'on trouvait conve-

1. Longchamp et Wagniere, Mémoires sur VoIimsc (Paris, André, 1826,', t. I, p. 64. Additions au Commentaire historique.

a. La touronne a diiparu ainsi que la draperie, la tête est nue. Sur la cuisse gauche se déroule une longue bandelette de papyrus qui n'est pas indiquée ici, et sans laquelle la plume ou le stylet que Voltaire tient de sa main droite n'aurait aucune raison d'être.

ESSAI DTCONOGR.APHIK VOLTAIRIEXNE. >>

nable que les seuls gens de lettres français fussent admis à concourir à l'érection d'un pareil monument, quitte à se montrer peu rigoureux sur les mérites de chacun : un ouvrage, bon ou mauvais, eût suffi. Mais ces clauses restrictives avaient bien leurs inconvénients et furent repoussées à la majorité de onze voix contre six : quiconque se présenterait pour souscrire à titre d'homme de lettres serait accueilli, sans autre enquête. Cela avait l'avantage, tout en conservant à l'entreprise un caractère particulier, d'étendre indéfiniment le nombre des souscripteurs qui différemment ne lût pas allé au delà d'un chilfre assez restreint '. Aussi fut-il arrêté que la liste des adhérents ne serait 'point publiée. L'on ne devait pas donner moins de deux louis. Le maréchal de Richelieu, que le poète appelait son « héros », envoya 50 louis à l'abbé Raynal, qui le fit prier de ne pas humilier ses coassociés par tant de magnificence, et son concours se réduisit à 20 louis. Les dix-sept convives de M"" Necker : étaient les receveurs naturels de l'argent des souscripteurs, et ils prirent l'engagement, en dehors de la souscription réglementaire, de combler la différence, si, par impossible, les trais excédaient les ressources. On laissa Pigalle maître absolu du prix qu'il se croirait en droit d'exiger. 11 voulut reconnaître le procédé par la modestie de ses prétentions : il estima ses honoraires à 10,000 livres, non compris les frais de voyage et l'achat du marbre, cela va sans dire. Le notaire de Voltaire, Delaleu, fut choisi pour encaisser les fonds et remettre au sculpteur les avances dont il pourrait avoir besoin.

Instruit du complot, Voltaire ne sait trop comment témoigner sa gratitude et sa confusion; car, de bonne foi, ce corps décharné, ce squelette vivant est-il, peut-il être sujet à statuer « J'ai soixante-

1. Voici l'inscription qui tut alors décidée et <\u\>i\ lit emorc au s<xle de la statue: « A M. de Voltaire, par les gens de lettres ses compatriote* e: ses contemporains, i — o. »

3. Nous disons dix-sept p.-ur nous conformer au dire de Grimm ; ils n'étaient en réalité que seize: Diderot, Suard, le chevalier de Châtellux, Grimm, le comte de Schomberg, M irmontcl, d'AIembert, Thomas, Ne-, ker, Saint-Lambert, Sauriii, l'abbé Raynal, Helvétius, Bernard, les abbes Arnaud et Morcllet.

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seize ans. écrit-il à M Xecker, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme, pendant six semaincs. M. Pigallc doit, dit-on, venir modeler mon visage: mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage; on en devinerait à peine la place. Mes veux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien, le peu de dents que j'avais est parti... on n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état. » L'auteur de Zaïre est très-sincère dans ses répugnances. 11 n'a plus, et depuis longtemps, la moindre illusion sur son individu physique, et il n'envisage qu'avec effroi ou mauvaise humeur toute démonstration du pinceau, du burin ou du ciseau: mais la démarche le flatte étrangement, et ce n'est pas sans effort qu'il demeure modeste. Il est naturellement question, dans le Commentaire historique, du projet éclos dans le salon de AI"' Necker. « Cette idée fut saisie avidement, dit-il, par tous ceux qui venaient chez elle, à condition qu'il n'y aurait que des gens de lettres qui souscriraient pour cène entreprise. Le roi de Prusse, en qualité d'homme de lettres, et a\ant assurément plus que personne droit à ce titre et à celui d'homme de génie, écrivit au célèbre d'Alembert et voulut être des premiers à souscrire. > Mais le roi de Danemark, qui, lui aussi, voulut s'associer à cette glorieuse manifestation, aurait-il pu arguer d'une telle qualité? Voltaire, qui avait compris l'importance d'un pareil nom en tète des souscripteurs, ne devait pas, en réalité, laisser à Frédéric le mérite de l'initiative. « Il ne serait pas mal, écrivait-il à d'Alembert, que Frédéric se mit au rang des souscripteurs; cela épargnerait de l'argent à des gens de lettres trop généreux qui n'en ont guère. 11 me doit cette réparation, et vous êtes le seul qui soyez à portée de lui proposer cette bonne œuvre philosophique. •> — « Ce n'est pas à moi à la lui demander, disait-il encore un mois après, c'est à vous à consommer votre ouvrage. 11 faut qu'il donne peu. Pour quelque somme qu'il contribue, M"" Denis donnera toujours vingt fois plus que lui; elle est au rang des artistes les plus célèbres en fait de croches et doubles croches. » M"1' Denis, dans sa jeunesse, avait pris

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des leçons de clavecin de Rameau : mais cela n'avait pas eu de conséquences plus graves, et son oncle se moque du monde en faisant d elle, comme on l'a vu déjà, une artiste célèbre en doubles croches: c'est assez de l'égalera. M Clairon, que la comparaison était loin de flatter. Trois mois s'étaient écoulés sans que le philosophe de Sans-Souci eût paru se douter de ce grand projet. Voltaire s'inquiète : « Le roi de Prusse ne parle pas plus de certaine statue que de celle du J-estni Je Pierre; ne lui avez-vous pas écrit* ne vous a-t-il pas répondu? » Hàtons-nous de dire que le tort n'était qu'apparent de la part du roi, à qui d'Alcmbert ne crut devoir s'adresser qu'après s'être assuré du concours de tout ce que Paris renfermait de plus illustre dans le monde des sciences et des lettres. En réalité, Frédéric ne fit pas attendre sa réponse. « Je ne pourrais sans ingratitude, marquait-il, me refuser à la proposition que vous me faites de contribuer au monument que lui élève la reconnaissance publique; vous n'avez qu'à m'informer de ce qu'on exige de ma part, je ne refuserai rien pour cette statue, plus glorieuse pour les gens de lettres qui la lui consacrent, que pour Voltaire même. » Le géomètre répondait avec esprit et dignité : « Un écu, Sire, et votre nom... les souscriptions ne nous manquent pas, mais elles ne seraient rien sans la vôtre, et nous recevrons avec reconnaissance ce qu'il plaira à Votre Majesté de donner. » D'Alcmbert s'était empressé de communiquer à l'Académie une lettre si honorable pour tous ses membres ; les Quarante décidèrent qu'elle serait insérée dans leurs registres, et chargèrent leur confrère de mettre aux pieds de Sa Majesté leur profond respect et leur très-humble gratitude, mission glorieuse dont il s'acquittait dans sa réponse même. Les offrandes ne tarderont pas à affluer des extrémités du monde : il en viendra de la terre classique de l'inquisition ; et le duc d'Albe, qui avait été ambassadeur près de notre cour sous le nom de duc d'Huescar, enverra ses vingt louis, comme Richelieu.

Tout était au mieux, lorsque Voltaire apprend que Jean-Jacques entend figurer au nombre des souscripteurs, et qu'il a écrit à M. de

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la Tourcttc une lettre reproduite dans ta Galette Je Berne, où, après avoir fait valoir ses titres à concourir à l'entreprise, il ajoutait : « J'ai pavé assez cher le droit d'être admis à cet honneur pour oser y prétendre. » Que voulait Rousseau? On sait son aversion profonde pour Voltaire qui. du reste, l'avait en dernier lieu odieusement traitédans son poëme de la Guerre de Genèi'e, et il n'ignorait pas non plus que cette démarche, commandée, nous y consentons, par une admiration plus forte que les griefs, serait comprise bien différemment par le public peu préparé à une telle conversion. Tout lui prescrivait donc une réserve des plus absolues, et l'on est aussi affligé qu'étonné de lui voir jouer un rùle plus étrange que digne, et auquel les souscriptions de La Beaumelle et de Fréron viendront donner sa vraie signification. Nous aimons mieux l'attitude de Firon. On l'engage à contribuer, ainsi que ses confrères, aux frais de la statue, mais l'auteur de CallistJia-.c et de Gustave n'est pas d'humeur à glisser l'éponge sur le passé, et il répondra : « Je ne donnerai pas un sou pour la souscription : je me charge de l'inscription. » Au moins est-ce là de la rancune à ciel ouvert et sans masque. Rousseau savait bien en somme ce qu'il faisait, et la lecture de sa lettre ne chiffonna point médiocrement le patriarche de Ferney, qui s'empressait d'écrire à d'Alembert, avec son impétuosité ordinaire : <■■ Je crois qu'il est trèsconvenable que le roi de Prusse souscrive, et qu'on rende à Jean- Jacques son denier, a 11 écrivait, trois jours plus tard, à G ri m m : • Jean-Jacques est plus enflé que moi, mais c'est d'amour-propre. II a eu soin qu'on mît dans plusieurs gazettes qu'il a souscrit, pour cette statue, deux louis d'or; mes parents et mes amis prétendent qu'on ne doit point accepter son offrande. » Mais d'Alembert n'est point de cet avis, et ses raisons sont celles d'un homme habile dont la passion ne trouble point les verres. « Si cette offrande, lui marquait-il, était indispensable pour l'érection de la statue, je conçois qu'on pourrait se faire une peine de l'accepter: mais qu'il souscrive ou non, la statue n'en sera pas moins érigée; ce n'est plus qu'un hommage qu'il vous rend, et une espèce de réparation qu'il vous fait. » Certes,

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c'était une façon d'envisager la iljmarche de Rousseau, et un aspect auquel ce dernier n'avait pas dû songer : s'il eût supposé qu'elle pût se prêter à pareille interprétation, il est à croire que ses deux louis ne fussent pas sortis de son gousset.

D'Alembert annonçait au poëte le départ du grand artiste, à la date du 30 mai. « Vous avez beau dire, lui écrivait-il dans la lettre d'introduction que celui-ci emportait avec lui, que vous n'avez pas de visage à offrir à M. PigaLle: le génie, tant qu'il respire, a toujours un visage que le génie, son confrère, sait bien trouver; et M. Pigalle prendra dans les deux cscarboucles dont la nature vous a fait des yeux, le feu dont il animera ceux de sa statue. Je ne saurais vous dire, mon cher et respectable confrère, combien M. Pigalle est datte du choix qui a été fait de lui pour ériger ce monument à votre gloire, à la sienne, et à celle de la nation française. » Mais toutes ces flatteries ne persuadent pas le poète, que son miroir rend sceptique ; et il répondra à son ami, comme à M'"' Necker : « Le vieux magot que Pigalle veut sculpter sous vos auspices a perdu toutes ses dents et perd ses yeux ; il n'est point du tout sculptable ; il est dans un état à faire pitié. Conseillez, je vous prie, à votre Phidias de s'en tenir à la petite figure de porcelaine faite à Sèvres, qui lui servirait de modèle1.» Pigalle eût été d'humeur à s'en tenir à une vérité banale, qu'il avait un modèle plus sérieux dont il aurait pu s'inspirer, le buste de Voltaire par J. -Baptiste Le Moyne, son maitre. Qu'est devenue cette statue, dont le souvenir nous a été fort heureusement transmis par le joli médaillon de Saint-Aubin. De quelle époque datet-elle et quelle fut sa fortune ? Il est étrange qu'elle ne se rencontre dans aucun des livrets du Louvre ou, à leur défaut, dans ceux de l'Académie de Saint-Luc. La figure, après tout, est d'une ressemblance médiocre, et elle était trop vêtue pour être d'une grande ressource à Pigalle, qui avait ses visées.

1. Voltaire, QEuvra compUtts (Bouchot), t. LXVI ; 287, 304. Lettre Je d'Alcmbert à Voltaire, à Paris, ce 50 mai ; réponse de Voltaire, le 11 min 1 — ■■.

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Mais Pi^alle est venu, et Voltaire l'accueille de son mieux, s'efforce de le divertir, de l'amuser en faisant appel au petit nombre de gens pour lesquels, en ce coin perdu du monde, les beau\-arts ne sont point lettres mortes. Le résident Hennin, entre autres, qui rassemblait des estampes et travaillait déjà à ce curieux amas de pièces rares, l'une des richesses de notre collection nationale ', fut prié d'apporter à Ferney ses plus belles épreuves. Les distractions n'étaient pas ce qu'était venu précisément chercher Pigalle, et il dut rappeler au patriarche, qui semblait l'avoir complètement oublié, le but de son voyage. Mais il ne tarda pas à connaître à quel homme il avait affaire. Une lettre de Grimm nous initie, de la façon la plus piquante, aux tentatives avortées, aux mécomptes, aux découragements, aux rages de l'artiste, qui désespérera de saisir cet ondoyant Protée.

« Phidias-Pigalle a fait son voyage de Ferney, et en est revenu après y avoir passé huit jours. La veille de son départ, il ne tenait encore rien, et son parti était pris de renoncer à l'entreprise et de revenir déclarer qu'il n'en pouvait venir à bout. Le patriarche lui accordait bien tous les jours une séance; mais il était pendant ce temps-là comme un enfant, ne pouvant se tenir tranquille un instant. La plupart du temps, il avait son secrétaire à côté de lui pour dicter des lettres pendant qu'on le modelait, et, suivant un tic qui lui est familier en dictant des lettres, il soufflait des pois ou faisait d'autres grimaces mortelles pour le statuaire. Celui-ci s'en désespéra, et ne vit plus pour lui d'autre ressource que de s'en retourner ou de tomber malade à Ferney d'une fièvre chaude. Enfin, le dernier jour, la conversation se mit, pour le bonheur de l'entreprise, sur le veau d'or d'Aaron ; le patriarche fut si content que Pigalle lui demandât au moins six mois pour mettre une pareille machine en fonte, que l'artiste fît de lui, le reste de la séance, tout ce qu'il voulut, et parvint heureusement à faire son modèle comme il avait désiré. 11 eut une si grande peur

■ . Bibliothèque Nationale. Département des estampes. 169 volumes.

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de gâter ce qu'il tenait dans une seconde séance, qu'il en fît taire le moule aussitôt par son mouleur, et qu'il partit le lendemain de grand matin et clandestinement de Ferney sans voir personne '. >

On sait avec quel acharnement Voltaire s'étudie à démontrer l'impossibilité matérielle de la plupart des récits mosaïques, et tout le ridicule qu'il déverse sur la généralité des livres saints. Une des choses dont il a été le plus choqué et indigné, dont l'absurdité lui parait le plus palpable, c'est cette éclosion du veau d'or dans les vingt-quatre heures; et il n'a pas assez de railleries et de sarcasmes pour ce vieux conte à dormir debout : on voit bien que Moïse n'avait pas lu l 'Encyclopédie, à l'article Fonte. « Ayant eu dessein, dit-il, de faire élever une petite statue équestre du roi, en bronze, dans une ville qu'on bâtit à l'extrémité du royaume1, je demandai, il n'y a pas longtemps, au Phidias de la France, à M. Pigalle, combien il faudrait de temps pour faire seulement un cheval de trois pieds de haut ; il me répondit par écrit : « Je demande six mois au moins. » J'ai sa déclaration datée du 3 juin 1770 '. » 11 écrira les mêmes choses au comte de Schomberg, l'un des dix-sept du fameux dîner : « J'ai raisonné beaucoup avec Pigalle sur le veau d'or qui fut jeté en fonte, en une nuit, par cet autre grand prêtre Aaron ; il m'a juré qu'il ne pourrait jamais faire une telle figure en moins de six mois'. » Et, une troisième fois, dans Un Chrétien contre six juifs, il opposera la compétence de Pigalle à ceux qui auront le courage de se porter les défenseurs du texte sacré'. Assurément ce n'est point ici le lieu d'entrer dans le détail de cette polémique curieuse où l'abbé Guénée se révéla d'une façon aussi remarquable qu'inattendue: mais il fallait qu'on sût quelle considération si puissante avait bien pu contraindre le turbulent

1. Crimra, Correspondance littéraire (Paris, Flirne), t. VII, p. Ij, 34.

a. A. Versoix.

J. Voltaire, Oh~M\res complètes Beuihot), t. XXIX, p. 458, 459. Vutionnure philosophique.

4. Ihid.j t. LXVI, p. 317. Lettre au comte de S\homberg ; du 2} juin 1770.

J. ttil., t. XLVIII, p. 4}4, du Veau d'or.

62 ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIEXXE.

vieillard à se prêter avec une docilité absolue à ce qu'on implorait de lui si vainement depuis huit jours.

Les souscriptions s'etaient élevées au chiffre de dix-huit mille sept cent soixante-quinze livres, comme cela résulte d'un compte de la succession de Delaleu '. Ce résultat était plus qu'honorable: le reste dépendait de l'artiste. La statue de Pigalle fut dés l'abord vivement discutée, mais il devait s'y attendre: le parti de reproduire dans une presque complète nudité ce corps décharné, osseux, peu sculptural (comme le reconnaissait tout le premier le grand homme dont on prétendait léguer la ressemblance à la postérité), parut au moins bizarre, et le statuaire eut besoin du zèle de ses amis pour défendre son idée. Mais encore l'idée n'est pas de lui; elle est de l'auteur du Xcrcn Je Rameau, dont l'esprit se plaisait dans ces conceptions paradoxales qu'il développait d'ailleurs avec une verve, une éloquence incomparables. « C'est à Diderot qu'il faut s'en prendre, nous dit l'abbé Morellet, de cette bévue, car c'en est une, c'est lui qui avait inspiré à Pigalle de faire une statue antique comme le Settèque se coupjnt les veines. En vain plusieurs d'entre nous se récrièrent lorsque Pigalle apporta le modèle, .le me souviens d'avoir bien combattu et Diderot et Pigalle : mais nous ne pûmes détourner de cette mauvaise route ni le philosophe, ni l'artiste échauffé par le philosophe2.» Pigalle vit, avant tout, dans le projet de Diderot, l'occasion de triompher de l'impossible et de développer de grandes facultés anatomiques. Il est vrai que Crimm. qui oublie un peu sa première impression et ne trouve pas nécessaire de révéler la complicité de son illustre ami, donne à la détermination du sculpteur une raison tout autre que l'amour de la difficulté et de la lutte. « Pigalle ne sait pas draper, nous dit-il, et il ne se soucie point de faire ce qu'il ne fait pas supérieurement: il fallait charger de ce monument

i. Co:*.ipte. La succession Delaleu ce les souscripteurs Je la statue Je Voltaire, 10 niai i — 6. Bordereau J<-s comptes des souscripteurs. Documents communiques. 2. .Voreller, .M<rroua (Ladvocat, 1821), t. I, p. 194.

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Vassé ', qui n'a pas le goût aussi sauvage que Pigalle, et qui s'en serait rire avec plus de sucées, n Toutefois ce squelette parut vivant à ceux auxquels il agréait le moins. Le Moyne déclarait que l'antique n'avait rien de plus beau ni peut-être d'égal dans ce style, politesse de confrère plus qu'appréciation sans appel, niais dont il est juste aussi de tenir compte. L'atelier ne désemplissait pas. Le roi de Suède s'y rendit comme tout le monde, mais en sortit désenchanté et se vengea par un bon moi de cette déception. Le gros du public ne fut jamais conquis, et ne pouvait l'être ; mais le modèle eut des enthousiastes qui, comme Le Moyne, le proclamèrent un véritable chef-d'œuvre. François Tronchin, qui était à la fois un amateur et un connaisseur5, le vit, en 1 771 , et fut frappé de la noblesse de la pose, de la correction de l'ensemble, de la précision des vérités de nature. Si Pigalle hésitait, c'était sur le choix de la matière, marbre ou bronze : pour le reste il avait la foi d'un apôtre. » Les yeux peu faits au costume antique, écrivait le Genevois au patriarche de Fernev, sont étonnés de ne pas vous trouver habillé par un tailleur de Paris. Ceux qui ne s'e(frayent pas du nu voudraient qu'au moins on n'entreprit pas dele leur faire agréer à plus de vingt-cinq outrenteans. De son côté, l'artiste est très-résolu à garder son modèle sans en faire usage, plutôt que de détruire, par complaisance, le plus précieux de ses ouvrages, et on ne l'aura point, à moins qu'on ne le lui demande de nouveau et tel qu'il est. Kn même temps, je vous avertis que je ne me lasse point de le voir et de le revoir, de même que le mausolée du maréchal de Saxe, qui est fini, à quelques petites recherches près3. »

Voltaire répondait à Tronchin :

« Je ne sais qu'admirer l'antique dans l'ouvrage de M. Pigalle. Xu ou vêtu, il ne m'importe. Je n'inspirerai pas d'idées malhonnêtes aux dames, de quelque façon qu'on me présente à elles. Il faut

1. Claude-Louis Vassé, élève de Bouchardon, qui devait m >urir Jeux ans plus tarJ.

2. Tronchin des Délices. II parvi it a former succciisivcmcnt Jeux cabinet! Je tableaux des plu.-. grands maîtres, dont le premier fut acquit par i'i npcracricc de Russie.

}. K.-H. Gaullieur, Hiremut njlittnjlcs, III" année (Genève, iXf> , p. 314, 215.

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laisser M. Pigalle maître absolu de sa statue. C'est un crime, en fait de beaux-arts, de mettre des entraves au génie i" décembre 1771 . ■ Au fond et dans l'intimité, il trouvait qu'il n'en eût été que mieux à être plus vêtu. 11 n'était que trop présumable que cette statue serait l'objet et le thème des discussions des critiques, et tout autant des brocards, des facéties de plus d'un genre. L'auteur de la Henriade prit les devants, dans une épître à Pigalle, où il fait bon marché, et avec beaucoup de gaieté, de sa très-sèche personne. Mais tant de bonne grâce ne désarmera ni la malignité, ni l'envie. Des cuistres de collège composeront des Kpigrammes latines. 11 y en aura en prose comme en vers, les unes piquantes, les autres méchantes, d'autres abominables. Nous citerons la suivante, qui donnera la mesure et le ton des plus déchaînées ; mais il s'en faut, et de beaucoup, que ce soit la plus atroce :

J'ai vu chez Pigalle aujourd'hui Le modèle vanté de certaine statue ; A cet œil qui foudroie, à ce rire qui tue, A cet air. si chagrin de la gloire d'autrui. Je mi suis écrie : Ce n'est pas là Voltaire ; C'est un monstre... Oh ! m'a dit certain folliculaire,

Si c'est un monstre, c'est bien lui '.

Au moins, si Fréron, et on ne s'y attend guère, ne bat pas des mains, la satire n'est ni grossière ni ignoble; elle n'en touchera que mieux au but.

« Nous exposer, dira-t-il, les traits d'un homme célèbre, les transmettre à la postérité, c'est sans doute le plus digne emploi qu'un illustre artiste puisse faire de son talent. Nous avons vu par cette raison avec beaucoup de plaisir le monument que M. Pigalle élève

1. Voir encore u îe épigramme que Grimm reproduit t. VII, p. 41 (édit. Furne), et qui finit par ie vers inqualifiable :

S'il n'avait pu tarit, il eût amansiné.

KSSaI D ICONOGR APHIF. VOl .TAIRIENNE. 6;

à la mémoire de M. de Voltaire vivant. Le Praxitèle François a supérieurement saisi la figure de ce poète: il est d'une ressemblance à Taire peur. Mais pourquoi l'a-t-il tait tout nu? Nous ne pensons pas que cela fut nécessaire. L'aspect de ce corps décharné et dégoûtant n'ajoutera rien à la renommée de l'original. Il est assez indifférent que .la postérité compte les côtes de M. de \ oltaire1.»

La statue de Pigalle a été reléguée dans h bibliothèque de l'Institut; elle fait face à la porte d'entrée et attire le premier regard du visiteur. L'effet est une impression d'étonnement voisine de la déception. Mais, si l'on ne passe pas outre, on modifiera l'arrêt après un plus mûr examen. L'attitude est noble, un peu tendue : l'on sent la préoccupation du statuaire, qui vise à réagir contre les mollesses, contre l'afféterie d'un art charmant, qui n'est pas le grand art. Sans ressembler infiniment, la tète est belle, fièrement portée. Pigalle, qui n'a pas surpris M. de Voltaire au bain, n'a que trop deviné et reproduit ce squelette décharné s. Tout cela est modelé avec l'habileté consommée d'un maître. Mais, nous sommes bien de l'avis de Fréron, était-ce ainsi que Voltaire devait passer aux générations futures? et Pigalle pouvait-il espérer qu'elles reconnaîtraient cet esprit net, limpide, de prime-saut, dans cette figure théâtrale, à laquelle, pour ressembler à Saturne, il ne manquait à la main qu'une faux et des ailes collées aux épaules?

D'ailleurs c'était encore un triomphe qu'd allait falloir expier; car personne autant que Voltaire ne sera astreint à cette dure nécessité infligée à quiconque s'élève au-dessus du commun des hommes. Tout le monde n'avait pas pris son parti sur cette souscription couverte avec tant d'enthousiasme et d'élan, par ce que la France et l'Europe renfermaient de gens distingués, soit par la naissance, soit par l'intelligence. C'était là un scandale qu'on avait sur le cieur et contre lequel on se devait de protester.

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