Vers
à l'abri de toute atteinte. Le buste était de ir naturelle et peut-
être 'dit l'auteur de la lettre qui consigne cette petite aventure le plus ressemblant qu'on ait t'ait. On inscrivait au bas les quatre vers suivants, qui n'ont de bon que l'intention :
M œil le reconnaît, c'est lui-m-
Qui de la vente fut le plus terme ar
O t •;. qui dans ces lieux . -. terre,
Trop heureux, ne pars pas sans contempler Voltaire*.
Autre indemnité aux noirceurs des emieux et des zoïles. Le roi de Prusse, qui s'était repris d'une belle tendresse pour Voltaire, avait fait exécuter, dans sa manufacture de porcelaine, une statue < de son ancien serviteur» et la lui envoyait vers la nn de 1-74, avec cette inscription : l'iro immortali. Preste à la riposte, en madrigaux aussi bien qu'en épigrammes, le poète répondait à la galanterie royale par ce quatrain :
Vous êtes généreux : vos bontés souveraines Me font de trop riches présens ; Vous me donnez dans mes viexx ans Une terre dans vos domaines.
Ce buste, comme beaucoup d'autres reliques voltairiennes, avait passé dans les mains de M"" de Yillette, chez laquelle Beuchot prétend l'avoir vu. en 1812.
Cette même année 1774, le salon de Voltaire s'enrichissait (mais est-ce bien le mot?) d'un étrange tableau, qu'on peut voir, du reste, encore à Fernev, le Triomphe Je Voltaire. C'est Voltaire offrant sa Henriade à Apollon, en présence de ses ennemis fouettés par les Furies. Al"" de Genlis, qui alla relancer le patriarche dans son castel,
1. Mémoires secrets 'our servir |i ï histoire de U République des lettres (Londres, John Adamsonï, tome XVII, paj;e -90; du 20 juillet 1781. — Les annotateurs des Mémoires de Longch^mp e: de tfjgnurt (tome II, page 43) affirment avoir ru ce portrait, tel qu'il est décrit ici, en 1777.
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deux ans plus tard, nous a laissé une description tort peu enthousiaste de cette composition bizarre, qui n'édifia pas davantage son compagnon de voyage, le peintre Ott.
<i M. Ott, dit-elle, vit, à l'autre extrémité du salon, un grand tableau à l'huile, dont les figures sont en demi- nature. \S" cadre superbe et l'honneur d'être placé dans un salon annonçaient quelque chose de beau. Nous y accourons, et. à notre grande surprise, nous découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule représentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme un saint, avant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis : Fréron, Pompignan. etc.. qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes et en taisant des grimaces effroyables. M. Ott fut indigné du dessin, du coloris, et moi de la composition... Ce tableau est entièrement de l'invention d'un mauvais peintre genevois, qui en avait fait présent à M. de Voltaire; mais il me parait inconcevable que ce dernier ait eu le mauvais goût d'exposer pompeusement à tous les veux une telle platitude. >
Le tableau est encore à Ferney; il a été gravé. L'exemplaire que je possède, porte à gauche, dans un coin de l'estampe, et presque illisible, le nom de Duplessis. Celui de la Bibliothèque nationale est moins succinct à cet égard et nous renseigne amplement". M. Clogenson affirme que le mérite de l'idée revient de droit à M™* Denis. Rien de moins exact, comme nous l'apprendra l'artiste lui-même : « Le Triomphe Je Voltaire, inventé, dessiné et gravé par Duplessis, peintre et graveur d'histoire, d'après le tableau original, peint par lui-même, qui est au cabinet de M. de Voltaire'. » Et il faut l'en croire. Quel autre que l'auteur pouvait être tenté d'endosser un tel chef-d'œuvre?
Voici un impromptu du poète écrit à Genève, à l'adresse de
I. BiMiochèiue nationale. Estampes. Co!!o.ri.>n Hennin, t. CXI, p. a}.
j. L'estampe, qui mesure 50 centimètres de hauteur sur ,8 Je largeur, est accompagnée d'une légende que son étL-.iJue nous empcihe Je reproduire et qui Jecrit tout ce péle-méle d'allégories et de portraits en trop de paroles pour trouver sa place ici. L'An l'a publiée (année 1877), t. VIII, p. 175.
-m ESSAI D ICONOGRAPHIE VOLTAIR IEXXE.
« Messieurs mes ennemis, au sujet de mon portrait en Apollon >, qui laisserait soupçonner l'existence de deux ouvrages bien distincts :
Oui, messieurs, c'est ma fantaisie De me voir peint en Apollon ; Je conçois votre jalousie, Mais vous vous plaignez sans raison :
Si mon peintre, par avencure, Tentant d'égayer son pinceau, En Silène eut mis ma ligure, Vous auriez tous place au tableau :
Messieurs, vous seriez ma monture.
M. Clogenson semble persuadé que ces vers ont trait au tableau de Ferney. Mais, dans ce dernier, Voltaire n'est pas en Apollon, puisque Apollon se trouve là, sur le mont sacré, pour recevoir son offrande. Faudrait-il croire qu'il s'agit d'une autre toile tout à fait distincte de l'enseigne à bière de M"" de Genlis?
Voltaire mandait à l'impératrice Catherine, le 28 juin 177$ :
« Un très-bon peintre, nommé Barrât1, arrive chez moi; il me trouve écrivant devant votre portrait; il me peint dans cette attitude, et il a l'audace de vouloir mettre cette fantaisie aux pieds de Votre Majesté Impériale ; il l'encadre et la fait partir. Je ne puis que vous supplier de pardonner à la témérité de ce peintre. C'est un homme qui d'ailleurs a le talent de faire en un quart d'heure ce que les autres ne feraient qu'en huit jours. 11 peindrait une galerie en moins de temps qu'on y donnerait le bal; il a surtout l'art de faire parfaitement ressembler. Je ne lui connais de défaut que sa témérité de prendre Votre Majesté Impériale pour juge de ses talents. Peut-être aurez-vous l'indulgence de faire placer ce tableau dans quelque coin, et vous direz en passant : Voilà celui qui m'adore pour moi-même, comme les
1. Est-ce Barrât ou Barat, comme porte l'estampe que nous reproduisons.' L'orthographe des noms, j cette époque et longtemps après, était une misère dont se souciaient peu même les premiers intéressés. Nous ne raisons cette remarque que pour qu'on ne s'en prenne point à nous, si l'orthographe du te\te n'est pas celle de la gravure d'Henriquez.
Scrvircni L'humanité .
Du charme de [ har fi orna la Verne .
Ft [puil pendant *a ûc'lpa uuiaoruLic-
•As S. \L I de Russ de l'Acad. jmpen^e des Beaux de Saint Pctersbourg, 1778
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quiétistes adorent Dieu. Vos sujets sont plus heureux que moi; ils adorent et vous voient. »
Le tableau de Barrât a été reproduit en 1 — par B. L. Henriquez, graveur de l'Impératrice de toutes les Russies. 11 est indiqué comme tiré du cabinet du comte d'Argental. L n curieux assure L'avoir trouvé à Paris, en 1841, chez un marchand qui en demandait quatre cents francs'. A en juger par l'estampe*, Voltaire exagère sensiblement les mérites du peintre, dont la toile est Tort médiocre. L'auteur de la Henriade tient l'Année littéraire, ce qui est d'autant plus étrange qu'il prétendait qu'elle n'était jamais entrée à Ferney. Il est peu ressemblant. quoi qu'il en dise ; et, pour ceux qui ont connu Odry. il y a quelque quarante ans, Voltaire a les traits vulgaires et sournois de l'ancien comique des Variétés : il aura beaucoup pardonné au peintre en faveur de sa célérité, oubliant que c'est en pareil cas surtout que le temps ne fait rien à l'affaire. Mais on se demande, et on se le demande en vain, comment le portrait était allé s'abattre dans le cabinet de d'Argental. Voltaire parle du tableau, il le dit cheminant vers Saint- Pétersbourg, où il fut reçu sans nul doute comme l'on recevait tout ce qui venait de Ferney. Admettons que Henriquez ait supplié la Czarine, dont il était le graveur, de le lui laisser copier et qu'il l'ait emporté à Paris, la toile eût dû faire retour en 1777 à Catherine, au lieu de s'échouer chez l'ange gardien. C'est là encore un petit problème que nous nous déclarons dans l'impossibilité de résoudre.
Cinq jours après l'envoi de son épitre amoureuse à Catherine 11, Voltaire recevait, de Genève, le billet qui suit (3 juillet 1775) :
« Monsieur, j'ai un désir infini de vous rendre mon hommage. Vous pouvez être malade, et c'est ce que je crains. Je sais aussi qu'il faut souvent que vous vouliez l'être, et c'est ce que je ne veux pas
I. L' Intermédiaire des curieux (10 juillet 1S66), 3* année, page 413.
a. La lettre de remerciement du poète au graveur est des plus gracieuses : » Vous avez, monsieur, parmi vos cheis-d "œuvre de gravure, envoyé à un vieillard de quatre-vingt-trois ans, très-malade, son portrait, qui n'était pas digne de vos graaJs talents... L'état de ma santé m'approche du terme où il ne restera plus que votre estampe. » A Henriquez ; Ferney, 7 février 1777.
dans ce moment-ci. Je suis gentilhomme ordinaire du roi, et vous savez mieux que personne qu'on ne nous refuse jamais la porte. Je réclame donc tout privilège pour faire ouvrir les battants.
n J'étais, l'année dernière, à Pétersbourg : j'habite ordinairement Paris, et je viens de parcourir les treize cantons dont vous voyez que j'ai pris la franche liberté. Si avec cela vous pouvez trouver en moi quelque chose qui vous dédommage des instants que je vous demande. alors mon plaisir sera sans reproches et deviendra partait... «
Voltaire répondait aussitôt :
« Monsieur, mon respectable camarade, non-seulement je peux être malade, mais je le suis, et depuis environ quatre-vingt-un ans. Mais, mort ou vif, votre lettre me donne une extrême envie de profiter de vos bontés. Je ne dîne point, je soupe un peu. Je vous attends donc à souper dans ma caverne. Ma nièce, qui vous aurait fait les honneurs, se porte aussi mal que moi : venez avec beaucoup d'indulgence pour nous deux; je vous attends avec tous les sentiments que vous m'inspirez. »
Ce confrère en chambellanie, de formes médiocrement diplomatiques, bien qu'il fût également diplomate en activité d'emploi, était Vivant Denon, ce Denon qui jouera sous l'Empire un rôle brillant. tour à tour auteur dramatique, négociateur, courtisan, dessinateur même sous le feu de l'ennemi (car on le verra, son portefeuille en bandoulière, galoper en tète des escadrons de l'armée et relever le pays, sans s'apercevoir ou se soucier du danger) ; baron, membre de l'Institut, directeur général des Musées et de la Monnaie, faisant frapper toutes les médailles du règne, présidant à la construction de cette colonne Vendôme mise à bas par la Commune et que l'on vient de relever}; l'auteur enfin du Voyage dans la Basse et la Haute-Egypte, deux grands volumes in-folio, avec cent quarante et une planches, son plus sérieux titre comme écrivain, comme antiquaire et comme artiste. Pour le moment, il était bien, en efïet, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, dont il avait forcé la porte un peu comme il forçait présentement celle du solitaire du Mont-Jura.
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Constamment sur le passage du prince, il avait fini ce qui était inévitable) par attirer l'attention de Louis XV, qui lui demanda, un beau jour, ce qu'il lui voulait. « \ ous voir. Sire! En même temps il taisait son chemin auprès de la favorite, qui sut gré à ce jeune homme bien né de partager son amour pour l'art et cette ("orme de l'art où elle excellait moins, à coup sûr, qu'elle ne se l'imaginait. Un riche cabinet de médailles et de pierres dures avait été rassemblé par son royal amant pour l'agrément et l'usage de la marquise de Pompadour; Denon en eut la direction. C'était le pied à l'étrier. Il ne tardait pas à être nommé gentilhomme ordinaire, et, peu après, attaché à la légation de Saint-Pétersbourg, d'où il revenait non sans avoir obtenu des succès d'homme du monde et d'homme d'esprit. Tout cela s'était fait vite, puisque, au moment où il franchit le seuil de Ferney, à l'heure où nous sommes, pour tout dire, il n'avait pas vingt-neuf ans.
Denon fut accueilli à bras ouverts par les hôtes de Ferney, qui goûtèrent son esprit et se laissèrent prendre à cette vivacité, à cette imperturbable gaieté de la jeunesse. On l'a vu s'annoncer lui-même, à défaut des lettres d'introduction que lui dépéchait son ami La Borde, le valet de chambre de Louis XV ; ces lettres, il les retrouvait à son auberge, où elles l'attendaient, à son retour à Cenève. Mais, bien qu'elles fussent dès lors d'une utilité médiocre, il les envoyait au patriarche avec une lettre qui n'était pas de pure politesse. Il disait que La Horde le suppliait de lui rapporter le portrait de l'auteur de Zaïre, et qu'il était au désespoir de n'avoir pas songé à solliciter la permission de donner cette satisfaction à un ami commun. .Mais Voltaire fera la sourde oreille, il feindra de se méprendre sur la nature de la supplique, u Je voudrais, répondait-il, pouvoir envoyer à M. de La Borde le portrait qu'il veut bien demander; mais je n'en ai pas un seul. Le meilleur buste qui ait été fait est celui de la manufacture de porcelaine de Sèvres': j'en fais venir quelques-uns, et je vous en présenterais, si j'étais assez heureux pour vous voir (5 juillet). » Devant toute dé-
I. Il eviste également ut méJaillon Je 10 centimètres de hauteur, en porcelaine: profil Je Voltaire regardant j Jroite, perruque, hatût Je ville, tres-res-scmblant.
marche de ce genre. Voltaire ne varie point : Copiez mon buste de Sèvres; et c'est ce qu'il faisait dire à Pigalle, quand il se sut menacé du voyage du célèbre statuaire. Denon, qui n'était pas homme à ne pas comprendre à demi-mot. n'insista pas. et on ne le revit plus.
Voltaire avait complètement oublié l'apparition fugitive de son jeune et pétulant camarade en gentilhommene. lorsque, cinq mois plus tard, il recevait une estampe, avec le billet qu'on va lire :
« Si je n'ai joui que quelques instants, monsieur, du bonheur d'être près de vous, et de vous entendre, un peu de facilité à saisir la ressemblance a prolongé ma jouissance; et, m'occupant à retracer vos traits, j'ai arrêté parle souvenir le plaisir qui fuyait avec le temps. « Les secours d'un artiste habile, ceux d'un ami aussi aimable par les grâces de l'esprit que par les qualités du cœur', tout a concouru à décorer et à éterniser l'hommage que je voulais vous faire d'un talent que vous venez de me rendre précieux : je désire qu'il soit auprès de vous l'interprète de la reconnaissance que je conserve des politesses vraiment amicales par lesquelles, pendant mon séjour à Ferney, vous avez voulu absolument me prouver votre confraternité. » Le billet est charmant, et tout sera pour le mieux si le dessin qui l'accompagne vaut le compliment. Denon semble ne pas douter que l'un et l'autre ne soient également bien accueillis, et il sera fort surpris de l'impression fâcheuse que produira sa galanterie dans ce coin du Mont-Jura. Voltaire et son monde poussèrent des cris d'indignation et d'horreur à la vue de cette ébauche informe, sur le compte de laquelle on se faisait d'étranges illusions. Mais l'auteur de ce charbon pouvait-il bonnement s'être abusé à ce point; et n'était-ce pas, bien plutôt, dans une machiavélique intention qu'avait été crayonnée cène figure grimaçante et grotesque dont les ennemis du poète ne manqueraient pas de tirer bon parti? Voltaire était hors de lui. Il rit bien de se défier de son premier mouvement qui, quoi qu'en ait dit La Rochefoucauld, n'est pas toujours le meilleur, car il eût cassé les vitres et se