‹ Iconographie voltarienne: histoire et description de ce qui a e?te? publie? sur Voltaire par lChapitre 11 sur 35 · Morellet, Mémoires (Ladvocat^ î82i)j t. I, p · texte numérisé non relu

Morellet, Mémoires (Ladvocat^ î82i)j t. I, p

Vassé % qui n'a pas le goût aussi sauvage que Pigalle^ et qui s'en serait tiré avec plus de succès. » Toutefois ce squelette parut vivant à ceux auxquels il agréait le moins. Le Moyne déclarait que l'antique n'avait rien de plus beau ni peut-être d'égal dans ce style, politesse de confrère plus qu'appréciation sans appel, mais dont il est juste aussi de tenir compte. L'atelier ne désemplissait pas. Le roi de Suède s'y rendit comme tout le monde, mais en sortit désenchanté et se vengea par un bon mot de cette déception. Le gros du public ne fut jamais conquis, et ne pouvait l'être ; mais le modèle . eut des enthousiastes qui, comme Le Moyne, le proclamèrent un véritable chef-d'œuvre. François Tronchin, qui était à la fois un amateur et un connaisseur*, le vit, en 1771, et fut frappé de la noblesse de la pose, de la correction de l'ensemble, de la précision des vérités de nature. Si Pigalle hésitait, c'était sur le choix de la matière, marbre ou bronze : pour le reste il avait la foi d'un apôtre. « Les yeux peu faits au costume antique, écrivait le Genevois au patriarche de Ferney, sont étonnés de ne pas vous trouver habillé par un tailleur de Paris. Ceux qui ne s'effrayent pas du nu voudraient qu'au moins on n'entrepritpas de le leur faire agréer à plus de vingt-cinq ou trente ans. De son côté, l'artiste est très-résolu à garder son modèle sans en faire usage, plutôt que de détruire, par complaisance, le plus précieux de ses ouvrages, et on ne Taura point, à moins qu'on ne le lui demande de nouveau et tel qu'il est. En même temps, je vous avertis que je ne me lasse point de le voir et de le revoir, de même que le mausolée du maréchal de Saxe, qui est fini, à quelques petites recherches près*. »

Voltaire répondait à Tronchin :

« Je ne sais qu'admirer l'antique dans l'ouvrage de M. Pigalle. Nu ou vêtu, il ne m'importe. Je n'inspirerai pas d'idées malhonnêtes aux dames, de quelque façon qu'on me présente à elles. 11 faut

1. Claude-Louis Vassé, élève de Bouchardon, qui devait mourir deux ans plus tard.

2. Tronchin des Délices. Il parvint à former successivement deux cabinets de tableaux des plus grands maîtres, dont le premier fut acquis par Ti npératrice de Russie.

3. E.-H. Gaullieur, Etrennes nationales^ \\V année (Genève, 185:5), p. 214, 215.

laisser M. Pigalle maître absolu de sa statue. C'est un crime, en fait de beaux-arts, de mettre des entraves au génie (i*' décembre 1771). » Au fond et dans Tintimité, il trouvait qu'il n'en eût été que mieux à être plus vêtu. Il n'était que trop présumable que cette statue serait l'objet et le thème des discussions des critiques, et tout autant des brocards, des facéties de plus d'un genre. L'auteur de la Henriade prit les devants, dans une épitre à Pigalle, où il fait bon marché, et avec beaucoup de gaieté, de sa très-sèche personne. Mais tant de bonne grâce ne désarmera ni la malignité, ni Tenvie. Des cuistres de collège composeront des Epigrammes latines. 11 y en aura en prose comme en vers, les unes piquantes, les autres méchantes, d'autres abominables. Nous citerons la suivante, qui donnera la mesure et le ton des plus déchaînées ; mais il s'en faut, et de beaucoup, que ce soit la plus atroce :

J'ai vu chez Pigalle aujourd'hui Le modèle vanté de certaine statue ; A cet œil qui foudroie, à ce rire qui tue, A cet air. si chagrin de la gloire d'autrui, Je me suis écrié : Ce n'est pas là Voltaire ; C'est un monstre... Oh ! m*a dit certain folliculaire,

Si c'est un monstre, c'est bien lui '.

Au moins, si Fréron, et on ne s'y attend guère, ne bat pas des mains, la satire n'est ni grossière ni ignoble ; elle n'en touchera que mieux au but.

« Nous exposer, dira-t-il, les traits d'un homme célèbre, les transmettre à la postérité, c'est sans doute le plus digne emploi qu'un illustre artiste puisse faire de son talent. Nous avons vu par cette raison avec beaucoup de plaisir le monument que M. Pigalle élève

I. Voir encore uie épigramme que Grimm reproduit t. VU, p. 41 (édit. Furne), et qui finit par ce vers inqualifiable :

S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné.

à la mémoire de M. de Voltaire vivant. Le Praxitèle françois a supérieurement saisi la figure de ce poëte ; il est d'une ressemblance à faire peur. Mais pourquoi Ta-t-il fait tout nu ? Nous ne pensons pas que cela fût nécessaire. L'aspect de ce corps décharné et dégoûtant n'ajoutera rien à la renommée de Toriginal. Il est assez indifférent que .la postérité compte les côtes de M. de Voltaire*.»

La statue de Pigalle a été reléguée dans la bibliothèque de l'Institut ; elle fait face à la porte d'entrée et attire le premier regard du visiteur. L'effet est une impression d'étonnement voisine de la déception. Mais, si l'on ne passe pas outre, on modifiera l'arrêt après un plus mûr examen. L'attitude est noble, un peu tendue : Ton sent la préoccupation du statuaire, qui vise à réagir contre les mollesses, contre l'afféterie d'un art charmant, qui n'est pas le grand art. Sans ressembler infiniment, la tête est belle, fièrement portée. Pigalle, qui n'a pas surpris M. de Voltaire au bain, n'a que trop deviné et reproduit ce squelette décharné *. Tout cela est modelé avec l'habileté consommée d'un maître. Mais, nous sommes bien de l'avis de Fréron, était-ce ainsi que Voltaire devait passer aux générations futures? et Pigalle pouvait-il espérer qu'elles reconnaîtraient cet esprit net, limpide, de prime-saut, dans cette figure théâtrale, à laquelle, pour ressembler à Saturne, il ne manquait à la main qu'une faux et des ailes collées aux épaules }

D'ailleurs c'était encore un triomphe qu'il allait falloir expier; car personne autant que Voltaire ne sera astreint à cette dure nécessité infligée à quiconque s'élève au-dessus du commun des hommes. Tout le monde n'avait pas pris son parti sur cette souscription couverte avec tant d'enthousiasme et d'élan, par ce que la France et l'Europe renfermaient de gens distingués, soit par la naissance, soit par l'intelligence. C'était là un scandale qu'on avait sur le cœur et contre lequel on se devait de protester.

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