‹ Iconographie voltarienne: histoire et description de ce qui a e?te? publie? sur Voltaire par lChapitre 19 sur 35 · LBOMME UNIQUE A TOUT ACE · texte numérisé non relu

LBOMME UNIQUE A TOUT ACE

Le même, avec ce titre V Homme unique à tout âge. Vauchez delin : et sculp. d'après nature. Présenté à M. de Voltaire, le 30 mars 1778, avec ces vers :

Aux yeux de Paris enchanté Reçois cet hommage,

Que confirmera d'âge en âge

La sévère postérité.

Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir de l'honneur de Timmortalité ;

Voltaire, reçois la couronne

Que Ton vient de te présenter;

Il est beau de la mériter

Quand c'est la France qui la donne.

Le même, surmonté d'une couronne d'étoiles, mais sans les autres indications. Nous le reproduisons.

Le même, avec ces autres vers :

Sur tous les beaux esprits en despote je règne,

Et c'est assez pour moi qu'on me flatte et me craigne.

Le môme,', sans couronne, intitulé la Folie de notre âge, avec dix vers satiriques commençant ainsi :

Non, Paris n'est pas enchanté Du sot et ridicule hommage...

Le même, avec ce titre : V Homme immortel; en couleur, la couronne d'étoiles. Dessiné le jour de son couronnement, à la représentation à^ Irène; chez Le Dru*.

I. Nous retrou /ons cette estampe dans une sorte de jeu d'oie, intitulé le Nouveau feu de la vie humaine^ chez Crëpy, dont voici Tassez curieux argument : a L'homme immortel, dont la carrière a duré 84 ans, a semblé digne, par ses talents et son mérite, de devenir le modèle de la fin d'une vie qui ne doit se terminer que par réternité. Lorsqu'on se trouvera juste au nombre 84, avec ce fameux auteur, on gagnera tout ce qui se trouvera sur le jeu. » Bibl. nat. Estampes. Collection Hennin, t. CIX, p. 73.

Le même, en traits de plume, avec la prière de Voltaire. Gravé

par M"* La Mothe ' .

Le même, lithographie, d'après un dessin original fait sept mois avant sa mort. Lith. de Periaux. Espérance Langlois, 1821.

Mais arrivons à cette mémorable journée du couronnement, après la sixième représentation d^Irène, reproduite avec tant de verve par Moreau jeune. Gaucher, qui fit hommage de la gravure à l'Académie, disait dans sa lettre d'envoi : « Puisse la plus illustre compagnie de l'Europe honorer de ses regards le tableau d'un des plus beaux moments de la vie de Voltaire! Pour l'exécuter, je n'ai pas eu seulement à vaincre la modestie de cet homme célèbre... mais pouvais-je manquer de persévérance? Voltaire avait daigné sourire au projet de perpétuer cet événement, quelques jours avant que la mort vînt le ravir à l'admiration de son siècle ; si je suis assez heiu-eux pour mériter votre suffrage, messieurs, rien ne manquera à ma félicité. • MM. de l'Académie française ne pouvaient se montrer insensibles à un tel procédé, et d'Alembert fut chargé d'adresser les remerciements de la compagnie à l'artiste.

Le dessin de Moreau, fort recherché pour sa composition pleine de mouvement, la finesse et l'esprit des détails, est en somme une vraie page historique. A part l'anecdote qu'il rappelle, c'est tout un ensemble de portraits, dont quelques-uns furent trouvés d'une vérité saisissante : le comte d'Artois, le corps à demi sorti de sa loge; en face de lui, la duchesse de Cossé donnant le signal des applaudissements; et, comme contraste à tout ce délire, dans un coin, cinq ou six zoïles, parmi lesquels le poëte Gilbert, le plus ressemblant de tous. Il faut lire le prospectus de l'estampe de Gaucher, qui est un curieux échantillon de la réclame du temps ; car alors les marchands

1 . A cette époque, Tart calligraphique était dans tout son éclat et, jusque soat la Restauration, Ton faisait en ce genre de véritables merveilles. Qtons un Voltaire en pied par''*^' ' Auvrest. Sieurin, Manuel de Vamateur â^ illustrations (Paris, Labitte, 1875), P» *^9î ®^ "** ^^ Voltaire j de Bernard, que nous avons trouvé à la Bibliothèque de la Ville ( hôrel Carnavalet ) , n» 14797. Fol. M. Dessins à Iz plume et à main levée ^ par Bernard de Paris et autres.

d'estampes ne piibliaient pas une gravure de quelque importance sans la recommander aux amateurs^ par un prospectus plus ou moins afFriandantV

Le même , réduction. Paris , chez Remoissenet. H. o", 9'. L. o™, II*.

Mais ce couronnement n'est pas Tunique, il n'est même que le second. A son entrée dans la salle, Voltaire, accompagné de Villette, est allé gagner, au deuxième étage, la loge des gentilshommes de la Chambre, qui était en face de celle du comte d'Artois. M"* Denis et M™* de Ville tte étaient déjà installées. Voltaire voulait demeurer derrière elles, mais il fallut qu'il cédât au vœu du parterre et qu'il restât sur [le devant, entre sa nièce et sa pupille. « La couronne! la couronne! » s'écria-t-on de toutes parts. Le comédien Brizard entra alors, tenant une couronne de laurier. Il la posa sur la tête du poëte, qui la retira aussitôt et la passa à la marquise. Mais le public, ivre, cria à la jeune femme de la mettre siur le front de l'illustre vieillard. Celle-ci se lève, et, aidée de l'acteur, elle s'efforce de triompher de la pudique résistance du patriarche. C'est cette scène saisissante que Gabriel de Saint-Aubin a voulu reproduire dans un remarquable dessin à la plume et à l'encre de Chine, rehaussé de couleur. Cette œuvre charmante, datée du 1 5 avril 1 778, vient compléter, à un autre moment, l'historique de cette grande soirée. L'on aperçoit à peine un coin de la scène, à droite, et à gauche, une échappée de la salle. Il ne s'agissait que de fixer le point où se trouvait Voltaire, et le dessin ne contient en effet que les trois étages des loges avec ces têtes de femmes et de grands seigneurs que la passion, l'enthousiasme, une ardente curiosité secouaient en mille sens. Rien d'animé, de palpitant, de pittoresque comme le mouvement de ces trois loges. Moreau nous a donné le poëte de profil ; ici, il est de face, et nous apparaît dans des proportions moins microscopiques, pris sur le vif, écrasé par la joie et l'orgueil d'un triomphe sans pareil. U est à

I. Prospectus d'une estampe représentant le couronnement de Voltaire, de Gaucher; à M"** la marquise de Villette, dame de Ferney-Voltaire (1782).

regretter que cette jolie et spirituelle composition, enfouie dans un carton du Louvre, n'ait pas été gravée; elle le méritait, et sans doute Teût été sans l'extrême difficulté de rendre, avec son élégance et sa légèreté, ce je ne sais quoi d'indécis et de duveteux, cet abandon et cette mollesse ravissante qui en font un petit chef-d'œuvre. Au bas, dédicace à Belle et bonne, avec les armes de Villette et la reproduction de répître du poëte à son hôte :

Adieu, mon cher Tibulle, autrefois si volage, Mais toujours chéri d'Apollon...

L'histoire n'est jamais finie, et ceux qui l'écrivent laissent toujours quelque chose à faire et à dire à leurs neveux. Pour être de mince importance, la question qui suit n'est cependant pas dénuée d'intérêt, au moins dans le cadre restreint où (nous nous remuons. Quel buste figura à la fameuse représentation à^ Irène ? Ce ne pouvait être le buste de Pigalle dont nous allons avoir à parler. Quelque microscopique que soit, d'ailleurs, le buste reproduit dans le dessin de Moreau,[il suffit d'y porter les yeux pour écarter celui de Pigalle, coiffé à l'antique, et la tête ceinte d'une couronne de laurier. Dans l'estampe. Voltaire est en perruque, une perruque démodée, comme, depuis un quart de siècle, l'on n'en portait qu'à Ferney. L'hésitation n'était plus guère possible, et il ne restait dès lors que cette figure de Le Moyne, qui se trouvait bien quelque part. Dans la seconde moitié d'avril 1772, Mademoiselle Clairon donnait, danà son petit appartement de la rue du Bac, en l'honneur de l'auteur de Mérope et de Mahomet y et sans avoir prévenu personne, une fête étrange qui défraya, tout un jour, les propos de cette Athènes au petit pied, curieuse, oisive, bavarde, à laquelle il eût fallu d'autres holocaustes que la queue du chien d'Alcibiade. Les habitués, introduits, apercevaient un autel élégamment orné et surmonté du buste de Voltaire, et tout auprès, dans une attitude majestueuse et recueiUie, une prêtresse, si ce n'était pas Melpomène, tenant une couronne, qu'elle posa

sur le front du poëte, en récitant une ode de Marmontel, dont TefFet fut prodigieux*. Ajoutons que, six ans plus tard, le couronnement de la Comédie-Française ne sera, en réalité, qu'une copie, »qu'une reproduction dans d'autres proportions,, de cette belle soirée dont le mérite de l'invention revient de droit à la grande tragédienne. Et qui sait si ce ne fut pas déjà le buste du vieux Le Moyne qui fit les honneurs de cette solennité de chambre ?

Un érudit, qui vient de nous donner une biographie très-étudiée et très-complète des Caffiéri",a cru trouver, dans une lettre du dernier de ceux-ci, la preuve de l'existence d*un buste fait et offert par lui aux comédiens du roi, qui l'acceptaient avec reconnaissance. C'est là une méprise que M. Guiffrey n'eût certes pas commise, s'il avait eu toutes les pièces du dossier entre les mains.

Voici ce que Jean-Jacques Caffiéri écrivait aux artistes, le 16 février 1778:

« Depuis l'arrivée de M. de Voltaire,j'ay entendu dire dans votre foyer à plusieurs personnes de distinction que MM. les comédiens* devroient y faire placer le portrait de M. de Voltaire et que l'on devroit rendre cet hommage à ses grands talents ; d'après cette idée * je vous offre, messieurs, un buste en plâtre fait par M. Lemoyne. Ce portrait a été fait dans le tems que M. de Voltaire produisoit ses plus beaux ouvrages. Quoique la Comédie se soit fait une loi de ne point admettre les portraits des auteurs vivants, M. de Voltaire paroît devoir être excepté.

« Si l'offre, messieurs, que j'ay l'honneur de vous faire vous est agréable, je ferai placer ce buste quand bon vous semblera. Je n'aurai d'autre mérite que de vous procurer, et au public, le plaisir de voir le portrait d'un grand homme à qui toute l'Europe rend hommage '. »

I. Voltaire et la société au xvin* siècle (Paris, Didier), t. VII, Voltaire et Genève , p. 350,

a. Jules Guiffrey, les Caffiéri, sculpteurs et fondeurs-ciseleurs ; étude sur la statuaire et

sur Part de bronze aux xvii« et xviii« siècles. (Paris, Damascène Morgand et Charles Fatout, 1877, in-8«.)

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