Archives de la Comédie-Française. Dossier de Caffién
loo ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE.
La Comédie répondait, le i6 mars, un mois après, jour pour jour; ce qui s'explique par certaines hésitations que laissent d'ailleurs entrevoir le billet de Caffiéri. C'est le semainier qui naturellement tiendra la plume.
« Monsieur,
« La Comédie reconnoît à l'offre que vous lui faites et votre honnêteté et l'amour du génie qui caractérise vos ouvrages pour les grands hommes. Elle vous remercie du cadeau que vous voulés bien lui faire, et l'accepte avec une reconnoissance proportionnée à son amour et à son admiration pour l'homme immortel dont ce buste est l'image. Elle sent pourtant le danger qu'il y auroit de placer tout autre qu'un Voltaire de son vivant dans le foyer, à côté des Corneille et des Racine. Elle va faire une délibération qui attestera l'exception que mérite M. de Voltaire et qui fait à son égard seulement renoncer la Comédie à l'usage de n'y admettre que les morts. Le grand âge de M. de Voltaire est une excuse : Timpatience de l'immortaliser ne lui reproche point sa longue vie ; mais grâce à elle, elle le paie comptant de ce que Molière et Corneille se sont trop hâtés d'obtenir par une mort prématurée.
« Des Essarts. »
Isolée de la précédente, cette lettre masquait un piège dans lequel il était difficile de ne pas tomber ; et il était tout naturel de supposer ce buste de Voltaire l'œuvre propre de cet artiste laborieux, fécond, avide de renommée. Ce qui devait encore aider à cette erreur très-concevable, c'est que le comte de Clarac, dans son Musée de sculpture ancienne et moderne, parie d'un buste de Caffiéri, comme ayant figuré dans les anciennes salles de l'Académie française, au Louvre. 11 est assurément le seul qui fasse mention de l'ouvrage, et, bien qu'il y revienne à deux fois *, Ton va plus loin que
1 Comte de Qarac, Musée de sculpture antique et moderne^ t. I., p. 736.
ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE. loi
le doute, et Tincrédulité persiste, en d6pit des affirmations d'un écrivain qui n'a point été pris jusqu'ici en flagrant délit de légèreté ou de mauvaise foi. Quoi qu'il en soit, pour en revenir au buste de Le Moyne sorti de sa poussière en une circonstance unique, il y est si bien rentré depuis juste un siècle, qu'il est à craindre qu'on ne le retrouve plus. Caffiéri nous dit d'ailleurs qu'il était en plâtre , c'était être médiocrement armé contre un heurt malheureux, un accident quelconque ^* Anecdote théâtrale de V Homme unique à tout âge» Encore la scène de la loge. Voltaire, M"* Denis et M'"* de Villette, cette dernière, à la sollicitation de toute la salle, posant la couronne sur la tête du patriarche de Ferney. Coloriée et non coloriée. H* o™ 23. L. o™ 32. Avec ces vers :
Cette couronne Qui sied si bien à vos mains...
I. Mais était-il supposable que ce premier des bustes de Voltaire n'eût point obtenu les honneurs d'une matière moins fragile, plus digne de l'artiste et du poëte? M. Philippe de Saint-Albin nous assure avoir vu passer, il y a trois ou quatre années , pour un prix fort modique, aux enchères de l'hdtel, dans une des salles d'en bas, avec d'autres vieux marbres le buste en marbre de Voltaire. Cela prouve au moins que l'œuvre de Le Moyne existe encore. C'est beaucoup déjà. M. de Saint-Albin a recueilli quelques épaves voltairiennes qu'il a bien voulu nous communiquer. Il possède, entre autres, le tableau original du Lever du philosophe de Ferney^ que nous avons décrit (p. 27}, et dont nous avons donné la reproduction d'après une gravure du temps. Ce tableau, qui provenait, comme on l'a dit, du cabinet de M. de Fonscolombe, est une toile de 36 centimètres de hauteur sur 30 de largeur. La peinture n'est pas celle d'un coloriste, le ton en est monotone et même maussade ; mais c'est une charge pleine de mouvement et de vérité. Dans la gravure on a substitué malignement et bêtement le portrait de Fréron à l'estampe des Calas, de Carmontelle. Près du philosophe occupé à passer sa culotte rouge, s'agite un petit chien que la gravure a dédaigné, et qui dent pourtant sa place aimable dans la composition. Quant à la SDubrette, c'est là un apport étranger et de la dernière heure. M. de Saint-Albin nous a fait voir, en outre, deux médaillons représentant Voltaire : le premier un ovale renversé, c'est l'auteur d! Œdipe ^ jeune, sans perruque, en robe de chambre jaunâtre, une feuille de papier sur sa table prête à recevoir cette rosée abondante de vers qui lui coûtaient si peu; le second est plus remarquable, un médaillon rond, nous offrant un Voltaire de quarante-huit ans. La miniature est fine et bien traitée. Nous avons dit plus haut (p. 19) que le pastel de Lenoir avait dû être fait sur un portrait attribué à M^^* de Livry; ce dernier, à notre estime, ne serait à son to^r qu'une copie de la jolie miniature que possède M. de Saint-Albin.
loa ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE.
Voltaire couronné par madame Vestris * , dans son costtinie d'Irène, le sceptre à la main. Le poëte est en costume de ville, appuyé sur sa canne. Desrais delin. Dupin, sculps. In-folio, avec les vers de Saint-Marc, déjà cités et tant de fois reproduits : « Auxj^eux de Paris enchanté... » — Ibid. en couleur.
La France en robe constellée de Jleurs de lis, couronnant le philosophe. Chez Alibert. H. o™ 23. L. o"* 14. Ce n'est pas le même buste dans toutes les épreuves.
Voltaire couronné par les comédiens français, le 30 mars 1778. Avec les mêmes vers que ci-dessus, qu'on allait parodier par ceux qui suivent dans une estampe satirique, Voltaire couronné par les comédiens. Ce n*est plus ni M'"* Vestris ni la France qui décernent une couronne au triomphateur, c'est Arlequin :
Il est beau de la recevoir
Quand c'est Arlequin qui la donne.
Couronnement du buste de Voltaire, par Couché.
Avant d'entrer à la Comédie, où lui était réservée cette ovation qui tient du rêve, l'auteur de la Henriade était allé, au Louvre, rendre visite à des confrères dont il avait vécu trop longtemps séparé. Il y fut accueilli comme un dieu. Joseph Vernet, qui assistait à la séance de l'Académie française, ne laissa pas échapper l'occasion de saisir au vol cette étrange tête, aux trois quarts perdue dans son immense perruque; car tout peintre de marine que l'on fût, l'on était portraitiste aussi, et Vernet s'est plu à animer ses paysages et ses rivages d'un monde de personnages dans les costumes les plus pittoresques , traités tous avec soin et prédilection ". Huit jours après, Monnet,
1. Et non M"« Qairon, comme le portent trop souvent les catalogues d'estampes. Cette erreur est à relever dans le catalogue, d'ailleurs si soigné, de la ColUction des portraits de Vécolc française, de Firmin Didot, t. I, p. 195, Voltaire et Clairon. La célèbre actrice, à la suite de dégoûts qu'elle prit trop à cœur, vivait, depuis treize ans, en dehors du théâtre, non sans une secrète mais poignante amertume.
2. Léon Lagrange, Joseph Vernet et la peinture au XYliV siècle (Didier 1864), p. aai.
peintre du roi, à la loge des Neuf-Sœurs dont il était un des membres (comme Vernet, du reste) dessinait, pendant le cours des lectures, le portrait de frère Voltaire, qui le trouva, nous dit Grimm, plus ressemblant qu'aucun de ceux qui ont été gravés*. Cette loge des Neuf-Sœurs réunissait tous les personnages de marque dans les lettres et dans les arts. Nous avons nommé Vernet et Monnet; Houdon, auquel nous arrivons, en sera, et Greuze pareillement. Nous avions pensé d'abord que ce fut à cette séance que Greuze conçut l'idée de rappeler un de ces épisodes, plus nombreux qu'on ne pense, qui se racontaient alors, où le seigneur de Ferney s'oublie pour n'être plus qu'un brave, bon, excellent et généreux vieillard; mais son initiation ne date que du 28 novembre, le matin même de la cérémonie funèbre, en souvenir du poëte qu'on venait de perdre. Arrivons à la description de cette page intéressante, tout une découverte, si c'était aussi bien un Greuze incontesté et incontestable.
La famille de Calas racontant ses malheurs à M. de Voltaire dans la forêt de Ferney. J. B. Greuze. 166. H. o"45. L. o" 57. Telle est du moins la copie de l'étiquette de vente collée sur le châssis de cette toile curieuse. A droite, au premier plan, Voltaire de profil, perruque frisée, habit rouge garni de fourrures, jabot, manchettes de dentelles, gilet de moire blanche brodé, culotte de satin noir, souliers à boucles d'argent. II est assis sur un tronc d'arbre, s'appuie d'une main sur sa canne et tient de l'autre un livre entr'ouvert : l'œil attentif et pétillant, l'expression du visage pleine de bienveillance et de bonhomie. A gauche, un homme dans la maturité de l'âge, un paysan, debout, le corps incliné, tête nue, lui adresse la parole, et les sentiments qui l'agitent se reproduisent sur ses traits vivement émus. Il n'est pas seul. {]n. petit garçon de cinq ou six ans, à la mine éveillée, se tient près de lui, l'œil fixe, étonné.
I, Grimm, Correspondance littéraire (Paris, Furne), t. X, p. 124 et suiv. Extrait de la planche de la respectable loge des Neuf-Sœurs, à l'Orient de Paris, le sepdème jour du quatrième mois de Tan de la vraie lumière 5778.
I04 ESSAI O'ICONQGRAPHIS VOLTAIRIEPINE.
Derrière le personnagQ que nous venons de crayonner^ l'on aperçoit une femme jeune encore, mais flétrie par le chagrin et la souffrance j ses cheveux disparaissent en partie sous son bonnet, les bras nus jusqu'au coude, en tablier blgnc, une paire de ciseaux retenue à la ceinture par un cordon bleu clair pendant sur un court jupon. Près d'elle, mais un peu en arrière, une fillette, rose et ronde, le regard étonné et curieux, suçant l'un de ses doigts et cramponnée de la main gauche au jupon de sa m^e. Ce n'est pas tout. Au second plan, derrière la mère et son enfant, se tient une jeunç fille, la tète penchée sur Fépaule gauche, s'çssuyant le visage avec son tablier, visiblement troublée et bouleversée par le discoiu*s de ce brave homme, son père, à n'en pas douter, et la conscience de leur présente détresse. Comme fond de tableau, un épais fourré, quelques gros arbres, des bâtiments dans une échappée au bout de laquelle se profile une haute montagne.
Si nous sommes entrés dans d'assez longs détails sur l'ajustement et le costume, c'est qu'ils n'étaient pas indifférents pour la recherche des véritables acteurs de cette scène villageoise. Les Calas étaient des marchands de Toulouse bien posés, ayant tous une culture intellectuelle. L'un des fils, celui dont la mort violente donna lieu à Tatroce malheur de toute cette famille, avait suivi les cours de droit; sa qualité seule de protestant l'avait empêché de se faire recevoir avocat. Les filles étaient des demoiselles, et Carmontelle s'est chargé, dans l'estampe bien connue de la prison, de nous renseigner siu* la manière de se vêtir de la bourgeoisie du temps. Ces malheureux que sont-ils donc? Les Sirven peut-être ? Mais Sirven père était un arpenteur-géomètre, s'occupant de la tenue et de la classification des registres féodai^x relatifs au dénombrement et à la nature des héritages ; il était accueilli dans ses tournées avec bienveillance et politesse par les seig^neiu-s dans la censive desc^uels il avait à opérer, il mangeait mèm§ à I^ur table. Ce ^'était donc pa^ un paysan, et il ne peut être, pas plus que les Calas, l'un des héros «iiO]»3^ue6 de ce drame 'mfWW^
ESSAI D'ICOIfOGgAPHIË VOf^TAI^IE^NE. lo;
Seraient-ce les Mardn^les Moat^ailly, autres victimes lamenta^.e^ di^ fanatisme ou de la crimiaelle légèreté des inyesdgatipns judici^es de ce temps ? Mais, si, pour Martin au moins^ la condition ne s'éloigne pas trop de celle (pi'indiquent l'attitude et le costui^e d.e$ personnages que nous avons décrits^ ce ne peut être ni Martin ni Montbailly, dont Tinnoc.ence, comme celle de Calas^ ne devait être reconnue que lorsque l'un et Tautre auraient subi leiu* arrêt. Vgltaire, que tant d'effroyables erreurs ne feront que surexciter, que Ton verrai incessamment et jusqu'à la dernière limite de Tàge sur la brèche, durant ce séjour de vingt années en Suisse, se sera entremis pour plus d'une infortune, et l'on se tromperait fort, si l'on croyait connaître à cet égard tout ce qu'il a tenté et tout ce que son influence et ses importunités ont obtenu. Ainsi, nous lisons ces lignes, dans réloge que lui a consacré Palissot :
(( De malheureux paysans de sa terre, ruinés par un procès qu'ils avaient perdu, se présentèrent à lui, fondant en larme$ et implorant son humanité. Il voulut voir leurs papiers, les remit à un avocat célèbre poiu* les examiner, et dit à ces infortunés de revenir. L'arrêt qui les avait condamnés était irréprochable par le fond et par la forme. Cette fatale lumière, en leur étant toute espérance, sembla les accabler d'un nouveau malheur. L'objet de leur perte se montait à mille écus, somme exorbitante pour de pauvres cultivateurs chargés d'une famille nombreuse. Voltaire ne put tenir à ce spectacle de douleur; il passa dans son cabinet, leur apporta cette somme, en les remerciant de lui avoir prociwé l'occasion de Jes secourir, et ce ne fut pas le dernier bienfait qu'il répandit sur eux. Ce trait fut consacré par un médaillon que nous avons vu chez M. d'Argental*. »
Ce médaillon, qui a dû £gurer dans la collection de curiosités voltairiennes de l'héritage de l'ange gardien, nous a échappé. Cela est ^ ^^gf^Ufif, car peut-être l'auteur du tableau que nous analysons y