‹ Iconographie voltarienne: histoire et description de ce qui a e?te? publie? sur Voltaire par lChapitre 2 sur 35 · LE GENEVOIS HUBER ET M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LE GENEVOIS HUBER ET M. DE VOLTAIRE

M"* du Châtelet mourait en 1749. Voltaire avait cinquante-cinq anS; sa vie galante était close. Dans les fréquentes éditions de ses livres, le libraire mettra en tête de Touvrage le portrait de Fauteur ; et ce sera presque invariablement le pastel de La Tour défiguré à plaisir. Désormais le poëte, qui sait qu'il n'a plus ni un beau ni un frais visage à produire, non-seulement ne sera point tenté de se faire peindre, mais repoussera obstinément toute proposition de ce genre. Aussi ne rencontrera-t-on plus guère que charges, caricatures et calotines en images. L'une des premières que nous connaissions est une satire, très-fine comme composition, relative aux Eléments de la philosophie de Newton qui parurent à Amsterdam, chez Ledet; cela nous reporte à 1738 ou 1739. Fort probablement ce petit dessin fut inspiré par les discussions que le livre souleva dans le public et le monde savants, par une réfutation de Banières notamment, répandue cette dernière année. Bornons-nous à copier la légende qui pourrait être plus laconique : « Uranie présente des lunettes à Voltaire, qui lit Newton de travers. A côté de ce célèbre écrivain sont deux sylphes, dont Tun brise des tuyaux capillaires et l'autre manie mal un compas. Un génie caché derrière Uranie se moque de leur maladresse. » Nulle indication de graveur. H. o'",i6. L. o",8.

La mort de M"* du Châtelet fit un grand vide dans l'existence de

Voltaire. Il n'avait toutefois aucune envie, malgré les coquetteries du roi de Prusse, de quitter la France et de brûler ses vaisseaux. Ses succès, ses intérêts, tout semblait même river davantage la chaîne qui rattachait à la cour. Mais le bon vouloir de la marquise de Pompadour ne put rien contre l'invincible antipathie du roi pour son gentilhomme de la Chambre ; et Voltaire, froissé, ulcéré, se décidait à partir pour Berlin où Ton saurait mieux reconnaître son mérite. Ce coup de tête ne réussit point dans le public, il y fut envisagé sévèrement. Nous trouvons la trace de cette désapprobation dans une caricature à laquelle fait allusion M'"^ du Hausse t, et que les colporteurs criaient à travers les rues de Paris : « Voltaire, ce fameux Prussien, le voyezvous avec son gros bonnet de peau d'ours, pour n'avoir pas^ froid? A six sous le fameux Prussien *. » Nous avons vainement cherché cette estampe dans les trois volumes de gravures et de dessins relatifs à Voltaire, de la bibliothèque Richelieu.

Après un séjour de trois années en Prusse, Voltaire disparaissait en fugitif; il se réfugiait d'abord en Alsace, et se déterminait enfin à demander à la Suisse une retraite moins brillante, plus assurée en revanche contre les caprices et les coups de la fortune. Mais il ne savait pas, en s'installant à Lausanne, puis aux Délices, ce qui l'y attendait, tous les agacements, toutes les colères rentrées que lui causerait un plaisant et spirituel Genevois, infatigable, inexorable dans son rôle de tortionnaire. Qui n'a entendu parler de Huber, de ses découpures vives, fines, déliées comme un crayon, reproduisant tous les objets avec une vérité saisissante? Nature animée, nature morte, tout lui était bon, tout lui était propre; mais cette fantaisie qui s'intéressait à tout ce qui frappait ses regards, se fixera impitoyablement et n'aura plus qu'un but, nous devrions dire une victime. Huber s'attachera à l'auteur de Zaïre comme aune proie légitime; il était reçu à toute heure, accueilli avec faveur; c'était le cas d'user et d'abuser, et il n'y manquera guère. Bientôt l'attitude, les traits du

1. Voltaire et la société française au xviii* siècle, t. III. Voltaire à la cour, p. 452.

poëte lui devinrent si familiers qu'il faisait sa silhouette derrière le dos sans qu'il y parût, avec une telle prestesse et une telle sûreté qu'on eût dit, selon l'expression heureuse de Marmontel, qu'il avait des yeux au bout des doigts. Quelque chose d'autrement incroyable : il présentait à son chat un morceau de fromage ou de mie de pain, et, en le retirant des dents de l'animal par des soubresauts calculés, il arrivait à faire reproduire à cet artiste inconscient le profil anguleux du poëte auquel ce talent si incongrûment appHqué donnait de l'humeur, sans que Huber arrivât jamais à résipiscence. Cela n'est rien. Les découpures de Huber sont de vraies compositions dont les qualités exquises échappent à l'analyse. Citons pourtant celle-ci, dont on devine les écueils, autrement scabreuse à reproduire par le crayon, le pinceau ou les ciseaux que par le récit, bien que nous nous sentions assez empêché de décrire cette scène un peu vive. L'une des ambitions de Voltaire eût été d'avoir un haras, un haras sérieux. Il avait fait l'acquisition d'un étalon danois, dont il attendait merveille; il avait une demi-douzaine de vieilles jiunents qu'il voulait marier ; et tous les jours, après dîner, il fallait que la compagnie, quelle qu'elle fut, allât de ce côté du jardin et vît les grands parents de la génération à venir, qui ne vint pas, disons-le à regret. Nous ne pouvons entrer dans des détails trop réalistes, que Grimm donne tout au long, et qui, en effet, révèlent les plus rares qualités de l'auteur comique; cela est plein de mouvement et d'intrépidité. Le sujet, quelque peu cru, est sauvé, atténué du reste avec un art, un tact qui font pardonner la liberté de la conception. Qu'on n'oublie pas qu'il s'agit ici, non d'un crayon au secours duquel viennent la lumière et la couleur, mais d'une simple découpure. Huber, longtemps, n'avait songé qu'à son plaisir ; le succès lui inspira l'idée bien naturelle de profiter de cet heureux et rare talent, et il avait fini par expédier ces mignonnes œuvres à un commissionnaire de Paris qui l'en débarrassait. Celle dont il est ici question dut être vendue dix ou douze louis; c'*est du moins le prix que le fondé de pouvoir de Tartiste genevois crut devoir exiger et qu'apparemment

il obrint^ Ce ne serait pas une petite tâche (serait-ce une tâche possible?) de rassembler dans sa totalité Tœuvre découpée de Huber, Ces petites compositions étaient achevées en un tour de main, et Ton en obtenait de lui plus qu'aisément, u 11 me manque beaucoup, dit le Danois Bjœrnstaehl, dans une de ses lettres datées de Ferney, il est à présent à Paris. J'espérais avoir de lui plusieurs Voltaires en découpure. Celui qui me fut donné par le prince de Mecklembourg est dans le plus piteux état, par le fait de mille curieux de toutes classes qui se le sont déchiré en Italie (i*' octobre 177 j)*. » Sauf quelques exceptions, toutes ces découpures, véritables travaux d'Arachné, enlevées au moment même, dorment éparses dans les collections particulières si riches et si nombreuses du Royaume-Uni \

Grimm, plus flegmatique d'ordinaire, se passionnera pour ces petits ouvrages et se dépitera de ne les voir pas appréciés comme ils le méritent; il en envoie à Berlin, il en envoie à Gotha.

(c Je suis charmé, monseigneur, écrit-il au duc héritier, de savoir enfin les découpures arrivées sans accident à Gotha ; j'espère qu'on n'aura pas oublié ce double verre qui est nécessaire pour les bien voir et qui les fait paraître avec avantage, surtout à la lumière. Je m'en tiens au jugement que Votre Altesse Sérénissime en a porté, il confirme le mien. Le grand Frédéric n'a pas eu le temps de les bien voir; il n'a vu que de la patience, un morceau de vélin, des ciseaux. Il nous auroit fallu auprès de lui une main habile pour présenter ces

1. Grimm, Correspondance littéraire (Paris, Furne), t. IV, p. 39, 40; août 1764.

2. Lettere né suoi Viaggi Stranieri (Poschiavo, 1783), t. IV, p. 135.

3. Malgré toutes nos recherches, nos trouvailles se bornent à un ensemble de huit bons hommes taillés sur des cartes à jouer : Voltaire dansant et autres personnages. Découpures faites à Ferney, vers 1775, P**^ Huber de Cologny qui se donnait le nom de peintre de Voltaire. » Nous reproduisons judaïquement l'indication du résident, parce qu'elle révèle, chez Tartiste genevois, certaines prétentions d'appropriation qui faisaient du patriarche sa propre chose, et expliqueraient le mécontentement, l'irritation de sa victime. Voltaire, de profil, sur une jambe, les deux bras en l'air, danse comme un perdu. Plus bas, une femme debout, entre deux personnages assis et lisant. Plus bas encore, quatre autres, qu'il est plus malaisé de désigner. Ce n'est qu'un coup de crayon^ et il y a sans doute un abîme entre cette pochade et la véritable composition dont nous parle Grimm. Bibl. nat., Collection Heunin, t. CXIX, p. 61.

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