ÉCHAPPÉE DE VUE DE PERMET
différents morceaux avec art sans en accabler le roi; alors il en aurait pu sentir le mérite... »
Et, six semaines plus tard :
« J'ai mandé à mon ami Huber, écrivait-il au même prince le 26 janvier 1765, son succès auprès de Votre Altesse. Il le dédommagera du succès médiocre de Potsdam, dont au reste il avoit des pressentimens, car il ne s'est prêté qu'avec peine à ma proposition et il m'avoit prédit que le roi regarderoit ses ouvrages conune des misères difficiles. Le peu d'impression qu'ils ont fait sur le héros du siècle ne me fait pas changer d'avis sur leur mérite, et l'approbation de Votre Altesse me confirme dans mes idées. Les hommes de génie sont faits pour être jugés et non pour être juges. Quand mon ami Diderot veut me rendre compte de quelque chose qu'il a lu ou de quelque fait historique, je lui dis : Souvenez-vous que Dieu vous a fait créateur et non rapporteur ; aussi dites des choses et jamais des faits, et lorsqu'il persiste à vouloir conter, je dis : Messieurs, voilà qui est fort beau, n'est-il pas vrai, eh bien, il n'y a pas un mot de vrai. La plupart du temps j'ai raison et nous rions. L'homme de génie de Potsdam n'a vu que du vélin découpé avec patience, et n'a pas daigné y regarder mieux. Si j'y laissois regarder Denis Diderot, il y verroit cent choses qui n'y ont jamais été et nous tourneroit la tête par ces récits*. »
Mais cet artiste si fin, d'urte imagination si vive, devait-il se renfermer à tout jamais dans ce genre borné (cela peut-il s'appeler un genre?) sans chercher à étendre un peu son horizon?
H y avait l'étoffe d'un peintre dans Huber, d'un peintre doublé d'un observateur sagace, très-ouvert au côté coinique ei même philosophique des choses ; il se décida à laisser là les ciseaux pour le pinceau, et personne n'eut à le regretter. Mais tableaux, aussi bien que découpures, ont disparu depuis longtemps; et, quoique Senebier
I. Etienne Charavay, Revue des documents historiques (Paris, Lemerre, 1877), 5* année, p. 3 et 32. Lettres de Grimm au duc héritier de Gotha ; des 13 décembre 1764 et 26 janvier 1765.
dise qu'ils ont été gravés, ce que la gravure nous a transmis se résume en cinq ou six épaves qui sont loin de représenter, au moins comme conception, ce qu'il a fait de plus remarquable et de plus original.
On peut voir encore dans la salle à manger du château de Mezeri, appartenant à M. Constant, des panneaux originairement peints pour le château d'Hermanches. Sur Tun d'eux est figuré le théâtre de Monrepos. Voltaire assiste à une représentation des hôtes du châtelain transformés en acteurs de société, tous très-stylés et très-habiles. On joue Zaïre; il est assis dans la coulisse. Mais, renversé par le jeu merveilleux de M. et de M"* d'Hermanches, il ne se possède plus, il n'y tient plus; il tend les bras, entraîne avec lui son fauteuil, chemine ainsi jusque sur la scène, et se trouve, sans s'en douter, en plein théâtre, entre Zaïre et Orosmane, qui ne peut donner son coup de poignard. Grâce à lui Zaïre est sauvée, mais le dénouement est manqué. Toutes les figures sont des portraits, et Voltaire, particulièrement, est rendu avec une vérité surprenante. Telles seront toutes ces conceptions qu'il ne faut pas, non plus que les chefs-d'œuvre de notre Meissonier, mesurer à la taille. « Cet Huber est un homme plein de génie et d'un talent unique, s'écrie le baron Grimm avec un lyrisme qui ne lui est pas habituel. 11 peut dire hardiment à Voltaire, à Greuze et à tous les peintres du monde : ancKio son pitiore. »
Ces jolis dessins, ces incroyables découpures, ces pastels agréables, ces petits tableaux si réels, sont en quelque sorte l'histoire familière et intime de l'auteur de la Henriade, Au moindre prétexte, au moindre incident plaisant ou grotesque, Huber de saisir son crayon et de croquer son hôte, non sans le faire crier ; mais rien ne l'arrêtait, bon gré, mal gré, le coup était fait, et Voltaire n'avait plus qu'à se résigner, en grognant. « Puisque vous avez vu M. Huber, écrit-il à M"' du DefFand, il fera votre portrait, il vous peindra en pastel, à l'huile, ex-me^^o tinto ; il vous dessinera sur une carte avec des ciseaux, le tout en caricature. C'est ainsi qu'il m'a rendu ridicule
d'un bout de l'Europe à Tautre (10 août 1771). » Il écrivait quatre mois après, à Timpératrice Catherine : « Madame, votre oiseau, qu'on appelle jlammant, ressemble assez aux caricatures que mon ami M. Huber a faites de moi; il m'a donné le cou et les jambes, et même un peu la physionomie de ce prétendu héron blanc (11 décembre). » Il fait allusion ici à un dessin de Huber, Tun de ceux qu'il lui pardonna le moins et pour l'œuvre en elle-même et pour les malignités qu'elle lui attira. Cela est intitulé le Lever du philosophe de FernejTi On voit le patriarche sortant du lit et « sautant dans ses cidottes » tout en dictant à son secrétaire. Ces deux fuseaux, faisant entrée dans leur étui, sont pris sur le fait, et l'on assiste à cette scène, qui n'est grotesque qu'à la réflexion ; car Voltaire est tout à ce qu'il dicte et l'on est soi-même tenté de surprendre au vol ce qui s'échappe de ses lèvres minces comme des lames de couteau. Le tableau, alors la propriété de M. Boyer de Fonscolombe, d'Aix, fut gravé à Londres, et parut d'abord chez Rob^ Sayer. (H. o™,io, L. o"',09.) Cette première gravure est devenue rare; la contre**façon s'en était vite emparée, non sans renchérir sur la pensée de Huber : elle ajouta une chambrière tenant les vêtements de son maître et glissant sur lui un regard sournois, ainsi qu'un portrait de Fréron, qu'on ne se fût pas attendu à trouver là. Mais ce n'est rien ; et, pour le plus grand débit de l'estampe, l'on avait jugé convenable d'y joindre des vers aussi bêtes qu'orduriers où d'Alembert et l'auteur de l'Année littéraire jouent chacun un rôle*. L'on conçoit le mécontentement de Voltaire, qui, fâché déjà de passer par les facéties du crayon de Huber, était plus que fondé à se plaindre du peu de prudence et de réserve d'un ami qui n'ignorait point son peu de goût pour ce genre de publicité, lors même que cette plaisanterie peu décente ne se fût pas aggravée par l'adjonction de gravelures au gros et trop gros sel.
Les Adieux de Claude Gay. Un quaker de Philadelphie, du
I . Mais ces vers figurent également au bas de la première gravure.
nom de Claude Gay, voyageant en Europe, s^arrêta quelque temps à Genève où Ton ne parla plus que de ses manières simples, selon la nature et TEvangile. Voltaire, désireux de le voir, de converser avec ce représentant d^une secte dont il avait eu occasion d'observer les mœurs pendant son séjour en Angleterre*, le fait prier de venir dîner avec lui. De banal Tentretien ne devait pas tarder à devenir militant et agressif. L'auteur de Mahomet^ qui ne pouvait s'empêcher de parler de religion à tout propos et hors de propos, ne pouvait davantage se contenir sur ce chapitre délicat, trop vif, trop emporté pour prendre en considération les opinions et le caractère de ceux en présence desquels il se trouvait. Ainsi fit-il à ce dîner. Le quaker répliqua sans se fâcher, mais sans céder, sans paraître s'apercevoir de la raillerie dont on assaisonnait la discussion. Ce flegme impertujrbable exaspérait, plus encore que la résistance, l'irascible poëte, qui bientôt ne se posséda plus; ses yeux flamboyaient, sa voix tonnait, ses bras s'agitaient dans le vide. La dispute fut poussée à un tel point que Claude Gay se leva et, s'adressant à son hôte : « Ami Voltaire, lui dit-il, peut-être un jour entendras-tu ces choses-là; en attendant, trouve bon que je te quitte. Dieu te soit. » Et il reprit tranquillement et pédestrement, malgré tout ce qu'on fit pour le retenir, le chemin de Genève*. Huber était à ce dîner et ne perdit rien, comme on le pense, de cette étrange scène, qu'il reproduisit dans un dessin où le flegme de l'un et l'emportement de l'autre sont saisis avec la verve, l'accent de vérité, l'art qu'il mettait dans tous ces petits drames bourgeois dont il était le Callot.
Une chose assez^plaisante, c'est que Voltaire, quelle que fût son humeur, se vit contraint en quelque sorte d'endurer, de subir cette exploitation burlesque et grotesque de sa personne. Huber avait proposé à l'impératrice de Russie de retracer à son intention, dans
I. Voir dans ses Ltfrrr«pAi/<7Jo/>Ai^«M (première lettre) ce que Voltaire dit des quakers et le récit de sa piquante entrevue avec André Petit.
a. Simond, Voyage en Suisse (Paris, Treuttel et Wiirtz, i8aa), tome !•', pages 623, 624.
IM
ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRïENNE. 29
une suite de tableaux, la vie domestique de M. de Voltaire; et la proposition ayant été agréée, il s^était mis aussitôt à Tœuvre.
Son début est solennel et tout relatif, du reste, à la czarine. Il a pour titre : Réception de l'ambassade impériale à Fernej\ Uauteur de la Henriade est dans son lit, mourant ou peu s'en faut, comme toujours. On lui annonce le prince Koslowski, lieutenant des gardes, porteur de présents magnifiques, dignes en tout de celle qui les lui envoyait. Le patriarche se dresse alors sur son séant et tombe en extase devant ce coffret d'ivoire tourné par la propre main de la souveraine, devant cette superbe pelisse qui ne sera pas de trop pour le protéger contre les rigueurs glacées du mont Jura. Il a oublié ses maux, les années, il a oublié qu'il y eût au monde des Fréron, des La Beaumelle et des Nonotte ; il a retrouvé tout le feu de sa jeunesse. Ce premier tableau, Huber s'était empressé de l'envoyer, comme on l'y avait autorisé, à la cour de Saint-Pétersbourg, qui trois ans après, en 1772, en était encore à donner signe de vie. Assez incertain sur ce qu'il devait faire, l'artiste, que ce silence de mauvais augure n'avait pas découragé, avait transporté à Paris cette sorte d'Odyssée humoristique, d'une observation si fine, si spirituelle et si maligne ; et Grimm nous apprend qu'il n'eût pas été éloigné de la faire graver, s'il eût rencontré un chiffre suffisant de souscripteurs. Mais la cour de Russie se décidera, bien qu'un peu tardivement, et la petite galerie prendra le chemin de Saint-Pétersbourg.
Mentionnons ce qui en a survécu pour le pubHc et ce que le curieux rencontre encore dans les ventes, nous entendons les estampes ; quant aux tableaux eux-mêmes, rien n'est jusqu'ici sorti, que nous sachions, des collections privées. On connaît ce dessin à l'eau-forte où l'artiste a rassemblé à la même table tous les amis de Voltaire qui ont été ses visiteurs ; d'Alembert, Marmontel, Diderot, La Harpe, Condorcet, l'abbé Maury. Huber ne s'est pas oublié et figiu-e parmi les convives avec l'indispensable père Adam*. Citons
I. Huber ne s'est préo€cu|>é ici que de meubler sa table de personnages célèbres alors.
encore le Déjeuner du patriarche qu'il ne faut pas confondre avec un autre plus connu de Denon, dont il va être question. Le poëte, debout, prend son café qui lui est servi par la femme de chambre de M"' Denis, celle que Voltaire mariera à M. Perrachon, mais qui est encore M'** Agathe, la belle Agathe, à laquelle son maître dira invariablement, tous les matins : « Belle Agathe, vous charmez tous les yeux » ; ce qui fera, invariablement aussi, baisser les yeux de la belle Agathe et colorera son teint, invariablement, d^un aimable incarnat*.
Nous serions impardonnable d'omettre un petit tableau, l'un de ceux que nous signale Grimm et qui ont disparu, mais dont nous avons retrouvé la gravure. Voltaire au milieu d'un groupe de paysans: un peu à gauche un homme assis, qui nous tourne le dos et le regarde ; une femme debout, la main devant les yeux, comme pour se protéger contre Téclat de la lumière* un marmot pendu à ses jupes; deux autres femmes, la première plus âgée, la seconde une jeune fille, accroupies près d'elle ; derrière Voltaire, mais plus au fond, un homme, une femme, un enfant nu, auquel celui-ci semble donner une claque, et Tauteur de Zaïre, sur ses jambes , perruque et bonnet, les mains croisées, en admiration devant la riche moisson qu'il a plu à Dieu de donner à ces braves gens, 11 s^extasie à l'aspect de cette heureuse abondance; et ses naïfs auditeurs de l'écouter avec un étonnement où se mêle une sensible pointe de moquerie. C'est assurément ce que nous avons vu de plus remarquable de l'artiste genevois ; il y a là plus que de Tesprit et de la finesse; il y a du philosophe et du penseur. L^attitude attentive et attendrie du poëte est pleine de vérité et d'expression, elle nous le livre tout entier. Ni crudité, ni recherche de TefFet; une composition d'une sobriété à laquelle ne nous avait point habitué Huber, et qui fait de cette jolie page quelque chose de complètement à part dans son œuvre *.
En réalité, ni Maury ni Diderct n'ont jamais fait le voyage de Ferney^ et le poëte ne les a connus qu'à son retour à Paris, en 1778. In-folio, en travers.
I. Grimm, Correspondance littéraire (Paris, Furne), t. VIII, p. 91, 92, novembre 1772.
a. Bibl. nat. Estampes. Collection Hennin, t. CVII, p. 50. H. o«»,3o. L. o'",34.