‹ Iconographie voltarienne: histoire et description de ce qui a e?te? publie? sur Voltaire par lChapitre 9 sur 35 · LE HESSOIS WAECHTER — PIGALLE ET LA STATUE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LE HESSOIS WAECHTER — PIGALLE ET LA STATUE DE VOLTAIRE

L'année 1769 n'est pas une de celles qui of&ent le moins de faits intéressants et d'anecdotes piquantes. Une estampe, à la manière noire^ assez curieuse^ devenue rare, nous ramène à ce Ferney qui se ressent de l'âge de ses maîtres , mais qu'allait secouer de sa torpeur la baguette d'une enchanteresse; M"* Clairon s'était annoncée, on l'attendait à tout instant. Voltaire, morose et infirme, dans un moment de méchante humeur, avait déclaré qu'il renonçait au théâtre ; M°^ Denis avait transformé la salle de Ferney en blanchisserie et en chambres à donner. Mais Melpomène arrive et il serait étrange, en un tel lieu, qu'elle se trouvât sans temple et sans autels; la salle est vite rendue à sa destination originelle, et rien n'est négligé pour recevoir dignement un tel hôte. La première entrevue est des plus plaisantes et des plus grotesques. Voltaire, en apercevant la grande tragédienne, s'aftaisse sur ses genoux. Heureusement Wagnière, présent à la réception, a pu voler à son aide, il le soutient sous les bras. M"* Clairon, d'ailleurs souffrante (elle était venue demander à Tronchin sa santé perdue) , n'a trouvé rien de mieux que de se laisser, elle aussi, tomber sur les deux genoux ; et les voila face à face, sans paroles, livrés l'un et l'autre à une égale

émotion. La scène est bien renduç, elle est un de ces mille incidents risibles, comme il s'en produisait à tout instant dans cet étrange Ferney : elle n'est pas signée^ mais elle est incontestablement d'Huber.

L'incident qui va suivre est d'une tout autre nature et préoccupa 'plus longtemps le poëte dont il caressait l'orgueil, bien que la haine et l'envie^ cette fois encore^ dussent lui faire expier les ravissements du triomphe.

L'Électeur palatin, un ami et un admirateur de Voltaire, désireux d'enrichir son médaillier de l'effigie métallique de l'auteur de la HenriadCj dépécha à Ferney son graveur, George -Christophe Waechder^ avec recommandation de mettre tout son talent et ses soins à une œuvre qui fût digne de lui et de son illustre modèle. La médaille fut vite composée. C'était, à la face, le profil du poëte, et, au reverS; un autel environné de trompettes, de casques, d'épées, d'instruments de musique, de masques tragiques, au-dessus duquel on lisait : Sereniss.jprincipi Car. Theod. electori palatino offerebat G. C. Waechterjun. mdcclxix; au-dessous : Voltaire, né le xx février mdcxciv. Gardons-nous d'oublier la légende qui allait soulever l'indignation et le courroux de la puritaine Genève. Cette L'gende était empruntée à un vers de la Henriade, trop souvent utilisé depuis :

Il 6ce aux nations le bandeau de Terreur.

Manquant à Ferney des outils nécessaires, l'artiste étranger semble avoir eu recours à un salarié de la ville , qui s'oublia jusqu'à mettre à sa disposition le balancier de la République pour frapper là médaille, a U en avoit dijà frappé plusieurs, nous dit le palingénésiste Bonnet, lorsqu'il a été censuré comme il le méritoit. Voltaire n'auroit pas manqua de dire qu'on avoit frappé dans notre ville une médaille à son honneur. Vous connoissez sa vanité, je ne connois rien d'aussi vain que lui ^ j> En admettant qu'on edt pu penser que la République

i. Bibliothèque de Genève. Manuacritt. Bonnet. Copie de lettres, t. IV. Lettre de Bonnet À Halier; le 5 avril .1769.

ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE. ji

se fut prêtée à cette petite glonfication duj^and écrivain, nous ne sentons pas aussi vivement que Bonnet les graves conséquences de la méprise. Mais^ à part cela^ Bonnet est mal et insuffisamment renseigné. Il ne parle aucunement d'artiste étranger, et Ton serait fondé à croire, sur son récit, qu'il s'agit de l'un des deux Dassier. Le Suédois Bjœrnstsehl, qui, trois ans plus tard, faisait une apparition à Genève et à Ferney, entre dans des particularités telles qu'il n'est pas permis de douter que Waechter et l'artiste dont parle Bonnet, sans le nommer, ne soient un seul et même personnage ^ Le souvenir de cette intervention de la Seigneurie était encore très-vif à Ferney^ et, comme Bonnet, il nous dit qu'elle défendit au graveur hessois de continuer sa besogne, lui enjoignant (ce qui parait dépasser toutes bornes) de vider le territoire de la République sous les vingt-quatre heures*. En somme, Waechter eut le temps de tirer quelques médailles, comme nous l'apprenons par une lettre de Ferney, à la date du 27 mars « On eut hier les douze premières médailles. Prix en argent, pesant 4 onces, 36 francs; en cuivre, 6 francs 12 sous chaque médaille. » Mais la légende eut ses frondeurs en Hesse comme à Genève; elle ne fut pas goûtée du clergé, qui murmura; le prince, de son côté, trouva peu décent que l'on se fût servi de son nom, et la médaille fut condamnée. Bjœrnstaehl ajoutait qu'il n*en existait guère plus de huit ou dix, en comptant celles qui furent frappées à Cassel. Voltaire, qui dira également à Marin qu'il n'y en eut jamais que douze avec la légende % mandait

I. Disons pourtant que nous avons trouvé dans le Mémorial du Conseil municipal de Genève (Genève, Carey, 1809), xxvi* année, page 330, la note suivante dans la récapitulation des 470 coins de médailles gravées par Jean et Jacques Dassier, et offerts par les cohéritiers au Musée de la vilie de Genève: cl — ai lignes — VoUaire. » Nulles traces de l'Incident aux Registres du Conseil de l'année 1769 (texte et table), et dans la correspondance de la même année, aux Registres de la chambre des comptes, etc., etc.

a. Bjœrnstadhl, Lettere ne* suoi Fiaggi stranieri (Peschiavo, 178 j). Traduction itaHenne, t. IV, p. lai, laa, Lettera VI; Ferney, il primo d'ottobré, 177).

3* Voltaire à Ferney (Paris, Didier, 1860), p* 43a, 433. Lettre de Voltaire à Marin ; Ferney» 17 juillet 1773.

p ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE.

pourtant à son ancien secrétaire, le Florentin CoUini, le 25 octobre, qu*il avait écrit au graveur de lui en envoyer environ une trentaine; cela en élève un peu le nombre, ce qui n'empêche point la médaille d'être de toute rareté. Nous Tavons cherchée vainement dans la collection , cependant si complète, de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, qui possède en revanche celle que frappa Waechter Tannée suivante. Sur cette dernière, le Wers de la Henriade brille par son absence, et le nom de FElecteùr né figure pas davantage. On a substitué au revers ces simples mots : tiré d'après nature au

château de Ferney. G. C. Waechter . mïx:clxx^ . C'est elle que nous

reproduisons.

En 1774, Mezière, peintre des Gôbeliris,- enverra à Tauteur de Mérope cette page allégorique :V Histoire arrête lé Temps dans sa course. Le Temps prête ses ailes à la niusè,'qui en tire quelques plumes pour écrire les traits mémorables de là vie du grand 'pôëte : au fond du tableau Ton aperçoit le médaillon de Voltaire*. Le patriarche, enchanté, répondra à l'artiste. « On ne peut être ni plus indigne, ni plus reconnaissant de l'honneur que vous me faites. Je vois que le portrait est fait sur une médaille frappée à Genève. Vous avez corrigé les défauts de cette médaille qui était très-défectueuse. Il est impossible de retrouver à présent un seul dé ces médaillons, le coin ayant

été rompu par accident (10 auguste)-.'» Si Ton se reporte aux petits faits que nous venons de raconter et à la détermination quelque peu violente de la RépubUque* contre une indécente médaille, ce « par accident » a son prix. Voltaire, il est vrai, n'avait aucun motif de raconter dans toute sa sincérité une histoire maussade, qui n'était point à ébruiter, bien qu'elle n eût pas et h tout à fait ignorée de ce Paris désœuvré, si affamé de nouvelles et de commérages de toute espèce.

.: La médaille . de Waechter n'est pas l'unique monument de ce

I. Voltaire et la Société iu jtvnp siècle. T. \ll. Voluire et Genhe^ p. 328 à 33a.— T/Vior dt Numismatique et de Glyptique (Paris, Didier, 1858.) Médailles françaises. UI* vol., p, $â. ' " ^ a. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LXIX, p 3a.

genre consacré par Tadmiration étrangère au grand écrivain français. Nous en trouvons une frappée en Danemark. C'est, à la face, le profil de Voltaire; masque, papyrus, couronne de laurier au revers, avec Texergue : i. m. morikofer (Jean Melchior Morikofer). La médaille n'a pas de millésime, ce qui est particulièrement fâcheux pour le travail auquel nous nous livrons. Nagler^, toutefois, nous apprend que Tartiste, né en Suisse en 1707, mourut en 1767. Elle serait donc antérieure de quelques années à la médaille palatine ; elle est d'ailleurs d'une exécution plus que médiocre, et c'est une tout autre raison que sa valeur artistique qui nous la fait mention ner^

Pour n'avoir pas à revenir sur ce chapitre des médailles, signalons encore une médaille en or avec le portrait de Voltaire, faite aux frais de la compagnie des dragons fernésiens et destinée à celui qui remporterait le prix du tir au fusil. Voltaire avait été malade, on avait craint de le perdre j il était très-aimé des habitants, qui, transportés de joie de sa convalescence, ne trouvèrent rien de mieux pour lui témoigner leur allégresse (1775). Wagnière, trois ans après, en faisait frapper une seconde^ conforme en tout à celle-ci, à l'exception des lettres initiales de son propre nom, qu'il fit ajouter sur le revers, au bas de l'inscription. « Le portrait de M. de Voltaire y était si ressemblant, dit-il, que j'ai cru ne pouvoir mieux en disposer qu'en en faisant hommage à S. M. l'impératrice de Russie, mon auguste bienfaitrice. » Wagnière avait joint l'empreinte de la médaille au manuscrit de ses mémoires ; mais elle était trop grossière pour en être une reproduction fidèle; les éditeurs durent renoncer à en enrichir leur texte, et se borner à donner les inscriptions. On Usait autour du portrait :

Erroris tencbras hic quanta luce fugavii,

au revers :

Vohario et Denisœ Fernesii fundatoribus ;

I. Nagler, Neues allgemei/ies KunstUr-Lex'uon (Munich, 1835-1852), t. IX, p. 491. a. Elle fait partie de la collection de la Bibliothèque nationale.

coloni quos fecit amor milites^ si^ suas artes^ ipsamque vitam devovent»

et autour :

Omnibus hoc unum votum est : o vivat uterque!

L'année 1779, sera incontestablement la plus glorieuse pour Voltaire. Le 17 avril, M""* Necker avait réuni à sa table les chefs de file de la secte encyclopédique qui, « après avoir dûment invoqué le Saint- Esprit, copieusement dîné et parlé à tort et à travers sur bien des choses », s'étonnèrent qu'on n'eût point encore songé à ériger une statue à l'auteur de Zaïre, de Mérope et du Siècle de Louis XIV. Il fut décidé sans désemparer que l'on mettrait tout en œuvre pour réparer un oubli qui avait toutes les apparences de l'ingratitude. Mais l'idée originelle du projet serait de date moins récente, puisque Pigalle, auquel l'abbi Raynal avait été député, avait eu le temps de faire une première ébauche en terre, qui ne trouva, à ce moment, que des admirateurs. « Le prince de la littérature y est assis sur une draperie qui lui descend de Tépaule gauche par le dos, et enveloppe tout son corps par derrière. 11 a la tête couronnée de lauriers *; la poitrine, la cuisse, la jambe et le bras droit sont nus. Il tient de la main droite, dont le bras est pendant, une plume. Le bras gauche est appuyé sur la cuisse gauche. Toute la position est de génie. Il y a dans la tête un feu, un caractère sublime; et si l'artiste réussit à faire passer ce caractère dans le marbre, cette statue l'immortalisera plus que tous ces précédents ouvrages. » Ainsi s'exprime le petit prophète de Bœhmischroda, dont l'optimisme faiblira bien un peu dans la suite.

Diverses questions furent posées et agitées. L'on trouvait conve-

I. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire {Pàrisj André, 1826}, t. I, p. 64. Additions au Commentaire historique,

a. La couronne a disparu ainsi que la draperie, la téce est nue. Sur la cuisse gauche se déroule une longue bandelette de papyrus qui n^est pas indiquée ici, et sans laquelle la plume ou le stylet que Voltaire tient de sa main droite n'aurait aucune raison d'être.

nable que les seuls gens de lettres français fussent admis à concourir à rérection d'un pareil monument, quitte à se montrer peu rigoureux sur les mérites de chacun : un ouvrage, bon ou mauvais, eût suffi. Mais ces clauses restrictives avaient bien leurs inconvénients et furent repoussées à la majorité de onze voix contre six :, quiconque se présenterait pour souscrire à titre d'homme de lettres serait accueilli, sans autre enquête. Cela avait l'avantage, tout en conservant à l'entreprise un caractère particulier, d'étendre indéfiniment le nombre des souscripteurs qui différemment ne fait pas allé au delà d'un chifire assez restreint ^ . Aussi fut-il arrêté que la liste des adhérents ne serait Ipoint publiée. L'on ne devait pas donner moins de deux louis. Le maréchal de Richelieu, que le poëte appelait son « hérgs », envoya 50 louis à l'abbé Raynal, qui le fît prier de ne pas humilier ses coassociés par tant de magnificence, et son concours se réduisit à 20 louis. Les dix-sept convives de M'"* Necker * étaient les receveurs naturels de l'argent des souscripteurs, et ils prirent l'engagement, en dehors de la souscription réglementaire, de combler la différence, si, par impossible, les frais excédaient les ressources. On laissa Pigalle maître absolu du prix qu'il se croirait en droit d'exiger. 11 voulut reconnaître le procédé par la modestie de ses prétentions : il estima ses honoraires à 10,000 livres, non compris les frais de voyage et l'achat du marbre, cela va sans dire. Le notaire de Voltaire, Delaleu, fut choisi pour encaisser les fonds et remettre au sculpteur les avances dont il pourrait avoir besoin.

Instruit du complot) Voltaire ne sait trop comment témoigner sa gratitude et sa confusion ; car, de bonne foi, ce corps décharné, ce squelette vivant est-il, peut-il être sujet à statue? « J'ai soixante-

I. Voici l'inscription qui fut alors décidée et qu'on lit encore au socle de la statue: « A M. de Voltaire, par les gens de lettres ses compatriotes et ses contemporains. 1770. »

a. Nous disons dix-sept pour nous conformer au dire de Grimm ; ils n'étaient en réalité que seize: Diderot, Suard, le chevalier de Châtellux, Grimm, le comte de Schomberg, Marmontel, d\Alembert, Thomas, Necker, Saint-Larabert, Saurin, Tabbé Raynai, Helvétius, Bernard, les abbés Arnaud et Morellct.

seize ans, écrit-il à M"* Necker, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme, pendant six semaines. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage ; on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé siu* des os qui ne tiennent à rien, le peu de dents que j'avais est parti... on n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état. » L'auteur de Zaïre est très-sincère dans ses répugnances. 11 n'a plus, et depuis longtemps, la moindre illusion sur son individu physique, et il n'envisage qu'avec effroi ou mauvaise humeur toute démonstration du pinceau, du burin ou du ciseau; mais la démarche le flatte étrangement, et ce n'est pas sans effort qu'il demeiu'c modeste. 11 est naturellement question, dans le Commentaire historique, du projet éclos dans le salon de M"* Necker. « Cette idée fut- saisie avidement, dit -il, par tous ceux qui venaient chez elle, à condition qu'il n'y aurait que des gens de lettres qui souscriraient pour cette entreprise. Le roi de Prusse, en qualité d'homme de lettres, et ayant assurément plus que personne droit à ce titre et à. celui d'homme de génie, écrivit au célèbre d'Alembert et voulut être des premiers à souscrire. » Mais le roi de Danemark, qui, lui aussi, voulut s'associer à cette glorieuse manifestation, aurait-il pu arguer d'une telle qualité? Voltaire, qui avait compris l'importance d'un pareil nom en tète des souscripteurs, ne devait pas, en réalité, laisser à Frédéric le mérite de l'initiative. « Il ne serait pas mal, écrivait-il à d'Alembert, que Frédéric se mît au rang des souscripteurs; cela épargnerait de l'argent à des gens de lettres trop généreux qui n'en ont guère. 11 me doit cette réparation, et vous êtes le seul qui soyez à portée de lui proposer cette bonne œuvre philosophique. » — « Ce n'est pas à moi à la lui demander, disait-il encore un mois après, c'est àvous à consommer votre ouvrage. 11 faut qu'il donne peu. Pour quelque somme qu'il contribue, M"* Denis donnera toujours vingt fois plus que lui ; elle est au rang des. artistes les plus célèbres en fait de croches et doubles croches; » M""* Denis, dans sa jeunesse, avait pris

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des leçons de clavecin de Rameau; mais cela n'avait pas eu de conséquences plus graves, et son oncle se moque du monde en faisant d'elle, comme on Fa vu déjà, une artiste célèbre en doubles croches : c'est assez de TégaleràM"^ Clairon, que la comparaison était loin de flatter. Trois mois s'étaient écoulés sans que le philosophe de Sans-Souci eût paru se douter de ce grand projet. Voltaire s'inquiète : « Le roi de Prusse ne parle pas plus de certaine statue que de celle du Festin de Pierre; ne lui avez-vous pas écrit? ne vous a-t-il pas répondu? » Hàtons-nous de dire que le tort n'était qu'apparent de la part du roi, à qui d'Alembert ne crut devoir s'adresser qu'après s'être assuré du concours de tout ce que Paris renfermait de plus illustre dans le monde des sciences et des lettres. En réalité, Frédéric ne fît pas attendre sa réponse. « Je ne pourrais sans ingratitude, marquait-il, me refuser à la proposition que vous me faites de contribuer au monument que lui élève la reconnaissance publique;. vous n'avez qu'à m'informer de ce qu'on exige de ma part, je ne refuserai rien pour cette statue, plus glorieuse pour les gens de lettres qui la lui consacrent, que pour Voltaire même. » Le géomètre répondait avec esprit et dignité : « Un écu. Sire, et votre nom... les souscriptions ne nous manquent pas, mais elles ne seraient rien sans la vôtre, et nous recevrons avec reconnaissance ce qu'il plaira à Votre Majesté de donner. » D'Alembert s'était empressé de communiquer à l'Académie une lettre si honorable pour tous ses membres ; les Quarante décidèrent qu'elle serait insérée dans leurs registres, et chargèrent leur confrère de mettre aux pieds de Sa Majesté leur profond respect et leur très-humble gratitude, mission glorieuse dont il s'acquittait dans sa réponse même. Les offrandes ne tarderont pas à affluer des extrémités du monde : il en viendra de la terre classique de l'inquisition ; et le duc d'Albe, qui avait été ambassadeur près de notre cour sous le nom de duc d'Huescar, enverra ses vingt louis, comme Richelieu.

Tout était au mieux, lorsque Voltaire apprend que Jean-Jacques entend figurer au nombre des souscripteurs, et qu'il a écrit à M. de

la Tourette une lettre reproduite dans la Galette de Berne, où, après avoir fait valoir ses titres à concourir à Tentreprise,* il ajoutait : « J'ai payé assez cher' le droit d'être admis à cet honneur pour oser y prétendre. » Que voulait Rousseau? On sait son aversion profonde pour Voltaire qui, du reste, l'avait en dernier lieu odieusement trsuté dans son poëme de la Guerre de Genève, et il n'ignorait pas non plus que cette démarche, commandée, nous y consentons, par une admiration plus forte que les griefs, serait comprise bien différemment par le public peu préparé à une telle conversion. Tout lui prescrivait donc une réserve des plus absolues, et l'on est aussi affligé qu'étonné de lui voir jouer un rôle plus étrange que digne, et auquel les souscriptions de La Beaumelle et de Fréron viendront donner sa vraie signification. Nous aimons mieux l'attitude de Piron. On l'engage à contribuer, ainsi que ses confrères, aux frais de la statue, mais l'auteur de Callisthène et de Gustave n'est pas d*humeur à glisser l'éponge sur le passé, et il répondra : « Je ne donnerai pas un sou pour la souscription; je me charge de l'inscription. » Au moins est-ce là de la rancune à ciel ouvert et sans masque. Rousseau savait bien en sonune ce qu'il faisait, et la lecture de sa lettre ne chiffonna point médiocrement le patriarche de Ferney, qui s'empressait d'écrire à d'Alembert, avec son impétuosité ordinaire : « Je crois qu'il est trèsconvenable que le roi de Prusse souscrive, et qu'on rende à Jean- Jacques son denier. » 11 écrivait, trois jours plus tard, à Grimm : « Jean-Jacques est plus enflé que moi, mais c'est d'amour-propre. Il a eu soin qu'on mit dans plusieurs gazettes qu*il a souscrit, pour cette statue, deux louis d'or ; mes parents et mes amis prétendent qu\)n ne doit point accepter son offrande. » Mais d'Alembert n'est point de cet avis, et ses raisons sont celles d'un homme habile dont la passion ne trouble point les verres. « Si cette offrande, lui marquait-il, était indispensable pour l'érection de la statue , je conçois qu'on pourrait se faire une peine de l'accepter; mais qu'il souscrive ou non, la statue n'en sera pas moins érigée; ce n'est plus qu'un hommage qu'il vous rendj et une espèce de réparation qu'il vous fait. » Certes^

£».>>-^&r.jy>ju.;-j'^ LLm^fiif^'j.B.i.^m^',

c'était une façon d'envisager la démarche de Rousseau^ ejt un aspect auquelvcé dqrmèc u^imi pm'dà%ùsïger,:/$'ii'Cj^t:s^^ se prèit£ & parqflle^diilics^^Caçîon^ nefitôsoot.'pasjttirtJtt-desàQirigoâû^ <.:: ^ ^; ^ ;*

D^Alembért iitnnoiiçâit iaUi poète ■ lu départ du : grand artiste^ à: la ] date dû^^'jDai^.iK-.Voiis avez beau dire^.lUi :é(2civait-U dans Ja ietttrq d'i ntroducâon que; celuirçi. empori:ait avec 1%^ Jde .

visage i^ pffiif à.M. P^aHej. Je. génie, tant ^^flzre'spirCya toufoxirs lin visage'queile génici son confrère, sait. bien. troùyei';. et -M..'PigallQ prends idàns les . deux escarboi^cles dont la ; nature ^vou9 a^iait de3 yeuXy lerfeu dont il ^Qimërà ceux.de sa. statue. Je. ne saurais. vous £re; mon cher et respectable con£cère^. combien .M. Pigaile.ieat, flatté du choix qpiira été. Êikide.JuL' pour érigçr.^cei monument à arotre igloixie^ à la siepne, età celle de là .nation ,franç^i$e. » Mais. tOLUtft^S. : cea flatteries; nOi persuadent pas le: poët€t> ji^ue rson miroir t^ni'/scifftkpiG^^ et il répondra. à. son ami, .comme.à.M^ Nëcker : fi JL^^ vieux 'i«âg*ot que Pigalle veut sci^pter sous ¥03 auspices a perdu toutq$: $eis.4onts et perdses-yeux^.il n'es^{)6iat du tbu£ sculpcsible { U:e9t;dans-.uii.;étàfr ' à faire ^itiéi CohseiÇLez^ .jje iroiis prip^ À. voira: Rfaidias. de. s^Qn tenir ^ la petite iigutexle porcelaine £aiœ à SèyrBS^^ui'biisËerYÎtiaitM:!!^.^!:^

Pigssdle^eAtité d'hiuneùr à Veh ^enii: .à une vérité: bîtoale^ qWil avait iin modèle. ..plus sérieux Idonît. 41. aurait pu . $'iQ$pic0ry Ig: bjiste^ de Voltaire^ par. J^rBâptiste Le M(^ne , son aaitrp. Qp'0^ id^^o^é^ ' cette statue . . do^t le soù^nir .nous a été. fort heourâusemeiijt. ! ÉlT^rtsri mis par. le joli osédaiUpa de. Saiiu-:A;uMn. .D6.9iiErHet3'.é^0'4^ t-elle et quelle :fut sa fortuné? Il est étrange qu-eUe ne seTencentïre, dans aucun deâ livrets du Louvre ou,. à Içur défaut, djans ceux-de^ - TAcadémie: . de: Saint-Luc. La figure, ap/ès tout, est. d'une ressfeiç- ;' blance. médiocre, et elle était trop vêtue pour être d'une grande fes-^ ^ source à Pigalle^ qui avait ses visées. .:-il

I. Voludrcy OEuvret conipUtfS (Beuchot), t. LXVI; 287, 304. Letiân: de-dVllenibeit ù Voltaire, à Paris, ce 30 mai ; réponse de Voltaire, le 11 juin 1770.

6o ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE

Mais Pigalle est venu, et Voltaire Taccueille de son mieux, s'efforce de le divertir, de Tamuser en faisant appel au petit nombre de gens pour lesquels, en ce coin perdu du monde, les beaux-arts ne sont point lettres mortes. Le résident Hennin, entre autres, qui rassemblait des estampes et travaillait déjà à ce curieux amas de pièces rares, l'une des richesses de notre collection nationale \ fut prié d'apporter à Ferney ses plus belles épreuves. Les distractions n'étaient pas ce qu'était venu précisément chercher Pigalle, et il dut rappeler au patriarche, qui semblait l'avoir complètement oubUé, le but de son voyage. Mais il ne tarda pas à connaître à quel homme il avait affaire. Une lettre de Grimm nous initie, de la façon la plus piquante, aux tentatives avortées, aux mécomptes, aux découragements, aux rages de l'artiste, qui désespérera de saisir cet ondoyant Protée.

« Phidias-Pigalle a fait son voyage de Ferney, et en est revenu après y avoir passé huit jours. La veille de son départ, il ne tenait encore rien, et son parti était pris de renoncer à l'entreprise et de revenir déclarer qu'il n'en pouvait venir à bout. Le patriarche lui accordait bien tous les jours une séance ; mais il était pendant ce temps-là comme un enfant, ne pouvant se tenir tranquille un instant. La plupart du temps, il avait son secrétaire à côté de lui pour dicter des lettres pendant qu'on le modelait, et, suivant un tic qui lui est familier en dictant des lettres, il soufflait des pois ou faisait d'autres grimaces mortelles pour le statuaire. Celui-ci s'en désespéra, et ne vit plus pour lui d'autre ressource que de s'en retourner ou de tomber malade à Ferney d'une fièvre chaude. Enfin, le dernier jour, la conversation se mit, pour le bonheur de l'entreprise, sur le veau d'or d'Aaron ; le patriarche fut si content que Pigalle lui demandât au moins six mois pour mettre une pareille machine en fonte, que l'artiste fit de lui, le reste de la séance, tout ce qu'il voulut, et parvint heureusement à faire son modèle comme il avait désiré. 11 eut une si grande peur

I. Bibliothèque Nationale. Déparrement des estampes. 169 volumes.

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de gâter ce qu'il tenait dans une seconde séance, qu'il en fit faire le moule aussitôt par son mouleur, et qu'il partit le lendemain de grand matin et clandestinement de Ferney sans voir personne *. »

On sait avec quel acharnement Voltaire s'étudie à démontrer l'impossibilité matérielle de la plupart des récits mosaïques, et tout le ridicule qu'il déverse sur la généralité des livres saints. Une des choses dont il a été le plus choqué et indigné, dont l'absurdité lui parait le plus palpable, c'est cette éclosion du veau d'or dans les vingt-quatre heures ; et il n'a pas assez de railleries et de sarcasmes pour ce vieux conte à dormir debout : on voit bien que Moïse n'avait -pzslxx VEncyclopédie, à l'article Fonte. « Ayant eu dessein, dit-il, de faire élever une petite statue équestre du roi, en bronze, dans unç ville qu'on bâtit à l'extrémité du royaume', je demandai, il n'y a pas longtemps, au Phidias de la France, à M. Pigalle, combien il faudrait de temps pour faire seulement un cheval de trois pieds de haut; il me répondit par écrit : « Je demande six mois au moins. » J'ai sa . déclaration datée du 3 juin 1770'. » 11 écrira les mêmes choses au comte de Schomberg, l'un des dix-sept du fameux dîner : « J'ai raisonné beaucoup avec Pigalle sur le veau d'or qui fut jeté en fonte, en une nuit, par cet autre grand prêtre Aaron ; il m'a juré qu'il ne pourrait jamais faire une telle figure en moins de six mois*. » Et, une troisième fois, dans Un Chrétien contre six juifs, il opposera la compétence de Pigalle à ceux qui auront le courage de se porter les défenseurs du texte sacré*. Assurément ce n'est point ici le lieu d'entrer dans le détail de cette polémique curieuse où l'abbé Guénée se révéla d'une façon aussi remarquable qu'inattendue ; mais il fallait qu'on sût quelle considération si puissante avait bien pu contraindre le turbulent

1. Gnmm, Correspondance littéraire (Paris, Furne), t. VII, p. aj, 34.

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