GUÉRISON
Obs. — Fille Laurent, 23 ans, primipare, originaire d’une commune du département de l’Ailier. A Paris depuis deux ans, où elle exerce la profession de domestique. Menstruée à 15 ans ; toujours bien réglée depuis cette époque. Pas de maladies graves antérieures. Devenue en-
ceinte en avril 1862, sa grossesse n’a été troublée par aucun accident.
Entrée à la Maternité le 13 novembre 1862, avec une jaunisse dont elle fait remonter le début à quelques jours de là, mais qui n’avait donné lieu, sauf le changement de couleur des téguments, à aucun trouble appréciable dans la santé générale; elle accouche le 14 novembre, d'une fille vivante, non ictérique, au terme de 8 mois et pesant 2,300 grammes.
Rien à noter dans la journée du 15.
16 novembre. L’intensité de l’ictère a beaucoup augmenté. Les conjonctives sont d’un jaune citron. Les gencives, la muqueuse de la partie inférieure de la langue, la voûte palatine et le voile du palais sont safranés. La peau du tronc, de la face et des membres a pris une teinte jaune bien plus foncée que la veille. Chaleur modérée à la peau; pouls à 96. Un peu de sensibilité du ventre. Sommeil assez bon. Dans la soirée, fièvre intense, agitation, sécheresse de la langue, douleurs abdominales très-vives. On prescrit un ipéca qui détermine des vomissements, mais pas de garde-robes.
17 novembre. L’ictère persiste aussi intense que la veille. Constipation. Ventre moins sensible à la pression ; il reste un point assez douloureux dans la fosse iliaque gauche; langue blanche, recouverte d’un enduit comme plâtré. Sécrétion lactée jaunie par l’ictère. Urine verdissant par l’acide nitrique. Huile de ricin : 30 grammes. Elle donne lieu à six garde-robes.
25 novembre. L’ictère s’atténue de jour en jour. Les douleurs abdominales ont disparu. L’utérus dépasse encore de quatre travers de doigt le niveau du pubis. Mais ni la pression par la région utérine, ni l’exploration vaginale n’éveillent la moindre sensibilité. Etat général trèssatisfaisant.
Du 5 au 9 décembre, il se fait par la vulve un écoulement sanguin dont on se rend assez facilement maître à l’aide du seigle ergoté. On sent dans la région iliaque gauche une résistance très-marquée, avec matité correspondante, le tout dans une étendue de 7 à 8 centimètres. Le toucher par le vagin fait constater dans le cul-de-sac vaginal gauche une sensibilité assez vive avec diminution de la souplesse des parois. L’utérus, beaucoup moins mobile, est retenu par des adhérences dans la position oblique qu’il occupe de gauche à droite et d’arrière en avant par rapport à l’axe du bassin. Langue sale et sèche, constipation, appétit conservé, pouls lent à 58. La teinte ictérique n’a pas encore entièrement disparu. La sécrétion lactée a repris sa coloration normale.
17 décembre. Bien qu’il reste encore de la résistance dans la fosse iliaque gauche et que le cul-de-sac vaginal correspondant manque d’élasticité, la malade part pour le Vésinet. Il n’y a plus trace d’ictère.
Dans le fait qui vient d’être rapporté, nous ferons ressortir quelques circonstances très-dignes d’attention.
D’abord, avant de déterminer l’accouchement prématuré, l’ictère n’avait produit aucun trouble appréciable.
En second lieu, l’accouchement a eu lieu à 8 mois et a donné naissance à une fille vivante.
Autre remarque. L’ictère, après l’accouchement, a continué sa marche ascendante. Il n’a donc éprouvé du fait de l’accouchement aucune amélioration notable.
Signalons encore .la longue durée de cet ictère et son indépendance des accidents qui se sont produits pendant l’état de couches. Relativement à la durée, en effet, nous voyons que l’ictère, dont le début remonte pour le moins au 8 ou 10 novembre, n’avait pas encore disparu le 9 décembre. Il a donc régné plus d’un mois. Quant aux accidents abdominaux, leur invasion a été trop brusque, pour qu’on puisse songera établir entre eux et l’ictère un rapport de cause à effet. Toutes les fois que dans l’état puerpéral il y a relation de causalité entre l’ictère et certaines affections inflammatoires, péritonite, ovarite, phlébite, etc., c’est toujours l’ictère qui est sous la dépendance de la phlegmasie puerpérale, et non la phlegmasie qui relève de l'ictère.
La métrorrhagie, d’ailleurs assez légère, qui s’est manifestée chez notre malade dans le cours de sa péritonite partielle, n’avait rien à démêler avec l’ictère qui était déjà en voie de déclin. C’était, une de ces pertes sanguines si communes dans les lésions péritonéales qui se produisent au contact des organes génitaux internes, eux-mêmes plus ou moins atteints par l’inflammation.
Enfin, nous appellerons l’attention sur ce fait que nous avons noté dans la plupart de nos observations d’ictère puerpéral, à savoir que la sécrétion lactée participe toujours dans UDe certaine mesure à la coloration jaune. On se rappelle que, dans toutes nos autopsies, les produits morbides de sécrétion épanchés dans le ventre, sérosité, pus, fausses-membranes, étaient chargés de pigment1 biliaire.
Les causes de l’ictère abortif ne diffèrent pas de celles que nous avons assignées à l’ictère simple. Personne, que nous sachions, n’a pénétré jusqu’à ce jour la cause immédiate et prochaine en vertu de laquelle se produit l’avortement ou l’accouchement prématuré.
Dans l’une des observations de Davis, on attribue l’avortement aux
vomissements provoqués par un émétique intempestif; mais il ne m’est pas démontré que ces vomissements, et par suite l’émétique, aient été la cause réelle de l’expulsion de l’œuf. Les vomissements sont un fait si commun dans le cours de la grossesse; j'ai moi-méme eu tant de fois recours à l’ipéca chez les femmes enceintes sans avoir eu à regretter aucun accident, que j’ai très-peu de tendance à admettre la puissance abortive des vomissements. L'ictère suffit amplement à lui tout seul pour expliquer l’élimination liàtive et spontanée du fœtus.
Rien ne permettant de prévoir qu’un ictère simple deviendra abortif, il n’existf pas de traitement spécial de l’ictère abortif, ou plutôt les moyens prophylactiques que nous avons indiqués pour le premier sont applicables au second.