‹ Ida (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · T. IJ · texte numérisé non relu

T. IJ

elle succombe ; et , sur les mains glacées du baron, ses larmes sont tombées brûlantes.

Lersbach la regarde et s'émeut. Sa tête se penche sur sa poitrine; et la fureur s'éteint dans son âme. Ida, comme une pénitente au tribunal de Dieu, suspendue entre le ciel et l'enfer, attendait l'adieu de Gustave.

« Relevez-vous ! dit le baron en détournant la tête et d'une voix à peine articulée. Non, je ne vous haïrai point. Les âmes qui se heurtent ici bas dans la haine^ ne se rencontrent plus là haut dans l'amour; et je veux vousrevoir, Ida ! »

Ida saisit la main de Lersbach. Elle la presse sur ses lèvres; et, se levant sans répondre, elle \eutfuir... Gustave l'arrête.

« Non, s'est-il écrié : Pas encore. Attends donc que j'aie dit : Adieu!

— Tu faiblirais, réplique-t-elle. 0 Gustave! ici même encore, je l'aime trop pour le per-

mellre. Le monde a élevé entre nous des barrières : lu ne pourrais les franchir sans honte. Il est un avenir devant toi. Ton prince et ton pays te réclament. Moi! je n'ai pu demeurer sans tache : toi ! du moins, reste sans reproche ! »

Elle s'élance hors de la chambre ; et, refermant sur elle la porte, elle s"'échappe et disparaît.

Le baron est à sa poursuite. Mais, sortie de l'habitation funèbre, Ida franchit cours et jardins. Ses pieds rasent à peine la terre; et , favorisée par la nuit, elle ne laisse aucune trace. Gustave l'appelle à grands cris. Nulle autre voix : aucune réponse : rien que le sifflement des vents, les ténèbres et le tombeau.

Ses pas se pressent au hasard. Il revient comme un insensé vers le logis d'où il sortait, lise retrouve tout à coup dans la fatale chambre tendue de noir. Quehju'un Taborde et l'in-

terroge. C'est un homme en habit de prêtre.

Gustave, égaré, s'agenouille.

« Mon père! elle est perdue, s'éerie-t-il. Dieu m'a frappé : priez pour elle ! »

Que d'alarmes au château de Marcélias ! les heures de la nuit s'écoulent; et la baronne de Lersbach n'a point reparu. Des domestiques, munis de flambeaux, ont couru à sa recherche dans toutes les directions et sur toutes les roules : perquisitions inutiles. La vicomtesse

de Crévannc,au comble de l'anxiété, se livre à un réel désespoir. Wilhelmine erre dans les champs, appelant sa maîtresse à grands cris. Gustave, revenu au manoir où sa femme aurait pu être rentrée, en était reparti, hors de lui, pour battre le pays en tous sens. Vains efforts : pas la moindre trace. La consternation succède à l'espérance. Une sombre terreur s^est emparée des esprits. Chacun s'attend à quelque affreuse catastrophe. Ces mots, du milieu des ténèbres, ont semblé surgir : Elle est morte!

Il était deux heures après minuit. Personne n'avait songé au sommeil sous les murs de Marcélias. La vicomtesse de Crévanne, marchant à grands pas çà et là, dans une intolérable souffrance^ était suffoquée par les larmes. Aucune nouvelle tranquillisante ne venait jeter le moindre rayon consolateur sur

la désolation générale. Les gens envoyés à lu reclierehe d'Ida revenaient les uns après les autres, accablés de lassitude et frappés de découragement. Nul n'osait s'expliquer tout haut : mais chacun répétait, tout bas, ces funestes mots : Elle est morte.

Vers les dernières heures de la nuit, le meunier de Marcélias demande à parler à la châtelaine. On s'empresse de l'introduire chez elle. Qu'aurait-il à lui révéler? Hélas! au seul aspect de ses traits, Amélie pressent un malheur.

« Morte! n'est-ce pas? s'écrie-t-elle. »

Le meunier a courbé la tête. Un oui fatal est dans son geste.

La vicomtesse est tombée presque évanouie sur un siège. Ses femmes accourent près d'elle, on la ranime peu à peu. Elle s'est remise... Elle écoute.

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Voici le récit du meunier, ou du moins son rapport succint.

« Une femme, vêtue de blanc, seule et la tète « perdue. . . s'était oiferte à lui tout à coup , à « quelques pas de son moulin. Les ténèbres <{ l'enveloppaient. Il distinguait à peine ses « formes. L'inconnue s'était dirigée d'abord « vers une espèce de rocher qui dominait la « rivière, Là,seprosternant, les mains jointes, « elle avait fait une prière. Puis , se relevant « éperdue, elle s'était précipitée dans les flots 5 <x le courant , grossi par des orages , l'avait « rapidement emportée; et,loindetoutsecours « humain, l'infortunée avait péri. »

Quels détails pour la vicomtesse !

« Quoi ! dit-elle l'âme navrée, vous n'avez^ pu la secourir?

— La nuit était si noire, Madame!

— Et personne au moulin '^ -— Personne.

— Mais vous, agile el vigoureux?. . .

— Je suis tombé dans un fossé, Madame, en me précipitant vers celle que l'obscurité me cachait. J'ai pensé moi-même périr. Étourdi par ma chute , il m'a fallu un certain temps pour me relever. Et lorsque, au milieu du brouillard, je suis arrivé aux bords de la rivière qui est très-profonde en cet endroit-là, j'ai eu beau regarder : plus rien. C'était trop lard; elle était morte.

— Pauvre Ida! murmure Amélie. Quelle fin !... Si jeune et si belle!...

— Demain, continue le meunier, nous retrouverons sa dépouille. Cette nuit ce serait impossible. On n'y voit goutte à quatre pas

— O ciel ! reprend la vicomtesse. Son corps serait encore à la merci des eaux ? Vous ne l'auriez point retirée?. . ,

— Cette femme. . . dans le brouillard. ..

comme un fantôme, à moitié folle 1... elle m'avait épouvanté. Je ne savais plus moi-même où j'en étais. Mon chien hurlait à faire trembler. On sonnait en mort au pays. Et quelle nuit 1 un ciel sans étoiles. Madame : c'était comme un rêve...

— Paixl voici M. deLersbach. »

Le meunier a quitté la chambre; et la vicomtesse, essayant de préparer le baron à la terrifiante nouvelle,, hasarde quelques premiers mots. Mais Gustave, calme et glacé, Ta brusquement interrompue.

« Assez! Madame. Je sais tout.»

Nulle épouvante sur ses traits. Nul désespoir sur son visage. Madame de Crévanne, connaissant son ardent amour pour Ida, a frémi de celte tranquillité si peu naturelle.

« Monsieur le baron ! reprend-elle... Sauriez-vous les bruits qui circulent ?. ..

— Oui.

— Monsieiu'! que vous a t-on dit?

— Ces seuls mots, Madame : Elle est mortel

— Vous les croyez?

— Je les accepte.

— Dieu! murmure la vicomtesse. Quel double coup porté à la fois ! Ida morte et Gustave/bi<!

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