‹ Ida (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Un mois après l'étrange disparition de la baronne de Lersbach, le château de Marcélias était désert. La vicomtesse de Crévanne, accablée de chagrin , de tristesse et surtout d'ennui, venait de quitter sa terre qu'elle avait prise en aversion. Dégoûtée même de Paris, elle

était partie pour Florence : elle allait parcourir l'Italie.

Le comte Raoul de Sénard, retourné tout à coup en Afrique , était disparu du pays où il s'était réfugié , sans faire aucun adieu à la vicomtesse, et sans avoir même essayé de parvenir jusqu'à elle; il était pourtant resté vingtquatre heures au moulin de Marcélias, et le château n'était pas loin. Une lettre adressée à sa mère , une lettre touchante , mais ne donnant aucune explication , avait seule "appris aux deux dames et sa venue et son départ.

« Quoi ! s'était dit la vicomtesse avec l'irritation du dépit , rompre ainsi '• lui ! ce cœur si noble!., ah! tous les hommes se ressemblent... et toutes les femmes aussi. M'ont-ils trompés, Raoul et Ida ! Si, du moins, je savais comment ! Mais non, tout en eux fut mystèie. Je ne croirai à plus personne , je ne me fierai plus à rien; et, désormais, sur toute chose, je

m'en tiendi'ai , comme le siècle, à la nègalioii absolue. »

Amélie, il feiU l'avouer, avec son caractère franc et léger, impatient et curieux, avait dû être exaspérée des bizarres événements de Marcélias, un voile impénétrable était resté étendu sur le sort funeste d'Ida : son corps n'avait jamais été retrouvé. Le baron de Lersbach , si passionné pour sa compagne , s'était cuirassé tout à coup d'une impassibilité stoïquej ses pleurs avaient cessé de coulerj il était reparti mystérieusement et à la hâte pour son pays, sans continuer de recherches , sans répondre aux consolations , sans écouter aucun avis. La singularité de ses manières, son apathie et sa froideur, semblaient un rôle étudié. Déconcertées à cet égard , les opinions se partageaient : les uns le disaient insensible , les autres le déclaraient fou ; beaucoup ne savaient qu'en penser.

Les bruits les plus extraordinaires et les

plus contradictoires avaient circulé dans la contrée, peu après la fatale nuit. Les plus en vogue étaient ceux-ci :

« La baronne de Lersbach , avant de se précipiter dans la rivière , avait été vue , par une jeune fille du canton , sous un bosquet près du moulin. Un homme de haute stature était à genoux devant elle : il semblait implorer une grâce. Cet homme , au maintien rniliiaii-e , avait de beaux cheveux bruns et de belles moustaches noires. La dame était vêtue de blanc. Le brouillard s'étant épaissi, la jeune fille les avaitvus filer sur la rive et disparaître sous les ombres. « Le long' des saules , disait-elle ; des feux follets couraient demnt eux. »

Il était évident pour Amélie , d'après cette singulière version, qu'Ida, en courant au moulin , avait rencontré sur sa route le comte Raoul de Sénard. La haute stature^ le maintien militaire^ les cheveux et moustachesnoirs ^

étaient des indices certains ; mais qui les avait séparés? »

Autre récit accrédité.

« La dame Allemande du château, peu avant sa cruelle mort , avait été vue, par un vieux berger du village , au bas de la chaussée du moulin. Un monsieur de moyenne taille lui parlait avec énergie; il lui avait tendu les bras^ et elle était tombée à ses pieds. Ce monsieur, à tournure étrange re^'ày^ài barbe et cheveux très-blonds ; le pâtre, réputé pour sorcier, y voyait toujours clair, nuit et jour. Cependant, sous l'obscurité du brouillard , ces personnes s'étaient enfuies. La dame avait Pair d^un fantôme^ et le monsieur d'un magicien.)^ C'était la conclusion du berger.»

Il était avéré , pour Amélie , d'après cette nouvelle version, qu'Ida, se rendant au moulin, yavait revu son mari.Z/a taille moyenne , ï, II. 3

la tournure étrangère^ la barbe et les cheveux très-blonds , ne laissaient à cet égard aucun doute; mais comment s'étaient-ils quittés ?..

Autres narrations du pays :

' « Deux loups, sortis de la forêt, avaient dévoré le cadavre. Cela expliquait l'inutilité des recherches pour découvrir les restes de la baronne. Au surplus, morte en vraie martyre, Ida était montée droit au ciel. Le meunier, devenu fort riche , venait de s'acheter une ferme. On l'avait payé pour parler, et on l'avait payé pour se taire.

«Un personnage, en chaise de poste, avant le lever de l'aurore, avait traversé le pays.,. A ses côtés , et toute blanche , une vaporeuse figure était penchée , à demi morte. On eût dit la dame Allemande.

« La défunte flottait sur l'eau; un vent impétueux et magique, soufflant tout à coup autour d'elle, avait emporté son corps avec une telle

rapidité qu'avant cinq heures du matin , il élaitarrivé à la mer; et l'océan l'engloutissait.

« Personne ne s'était jeté à la rivière. Cette nuit là , prés du moulin , il n'était venu ni homme ni femme. Si, véritablement, il y avait passé quelques individus , on eût trouvé la marque de leurs pas : or, le lendemain, point de trace ; aucun pied n'avait foulé Therbe; et nulle empreinte sur la terre.

« La noyée avait eu une mort affreuse. On avait entendu ses cris lorsqu'elle se débattait avec les eaux ; elle appelait le ciel à son aide; mais , au ciel , elle était maudite; et, sur un chat-huant monstrueux , dans des tourbillons de poussière, le diable l'avait enlevée. »

Hélas 1 que penser et que croire au milieu de ce dédale d'absurdités et d'extravagances où se perdait la vérité! Madame de Crévanne, n'ayant pu se tirer de ces épaisses ténèbres,

et fatiguée de ses inutiles perquisitions, avait donc pris , pour en finir , ie parti de tout laisser là ; et , quelques semaines après la catastrophe de Marcélias , elle traversait l'Italie.

La vicomtesse a parcouru successivement les principales villes de la terre classique des arts. Milan , Gênes , Venise , Florence , Rome et Naples, ont particulièrement captivé son attention j mais les distractions du voyage , les charmes du climat et même les hommages rendus partout à sa beauté, n'ont pu l'arracher à sa funeste maladie , à son long supplice , à V ennui.

Neuf mois se sont écoulés pour elle dans un continuel étourdissement, dans une constante fatigue , et dans le triste vide du cœur ; elle revient enfin vers la France j et ^ sur un bâtiment à vapeur, elle est débarquée à Marseille.

Son intention était de se reposer huit ou dix jours dans cette ville : une quantité de lettres l'y attendaient ; et deux d'entre elles surtouty éveillent sacuriosité. L'une lui arrive d'Afrique, et l'autre est timbrée d'Allemagne.

La première de ces dépêches était du docteur Bravin qui , ayant obtenu une mission pour Alger, était depuis long-temps hors de France.

A madame la vicomtesse de Crévanne.

Alger 1840.

Madame la vicomtesse ,

« Vous avez daigné me témoigner le désir d'avoir quelquefois de mes nouvelles ; permettez-moi donc de me rappeler à votre souvenir.

« J'arrive delà haute Egypte où j'ai été faire

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un voyage scientifique ; et j'en rapporte une foule d'objets curieux. Mes excursions m'ont enchanté,

« Voici, Madame , un singulier épisode de mon voyage. J'ai rencontre près de Memphis le comte Raoul de Sénard ; il avait parcouru, comme moi, le vieil empire des pharaon; mais en douce société : une femme l'accompagnait. Le singulier de l'aventure, c'est qu'il n'admettait personneauprès d'elle. Je n'ai pu qu'entrevoir, à la hâte , la mystérieuse inconnue au moment où, revenant de la fameuse Thèbes aux cent portes, elle descendait de son chameau; son voile venait de tomber. Jugez de mon extrême surprise! J'ai cru reconnaître , en cette dame , la baronne Ida de Lersbach , cette gracieuse Allemande, qui périt d'une manière si malheureuse au moulin de Marcélias. Les mêmes traits ! la même taille î une ressemblance inouïe!... J'en demeurai pétrifié. Ils

disparurent le jour même; et où sont-ils? on n'en sait rien.

« Veuillez, Madame, agréer l'expression de mon respectueux dévouement.

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« Le docteur Bravin. »

«Bravo ! se dit la vicomtesse : complication de l'énigme ! je crois deviner cependant. La semblable de mon amie, la dame voilée de l'auberge , aura trouvé Raoul à son goût. M. de Sénard l'aura consolée de la mort de son adversaire; et , vu l'extrême ressemblance, le comte, tout à la baronne, aura adopté Vautre Ida. Elle sera heureuse, celle-ci ! d'après la fameuse croyance. Des deux semblables , une est morte : ciel ouvert pour la survivante. »

Ai IDA.

L'autre lettre , arrivant du nord , était du marquis d'Erbleval.

A madame la vicomtesse de Crévanne.

Frontière d'Allemagne , 1840.

Madame la vicomtesse,

« Persuadé de l'intérêt dont vous m'avez toujours honoré, je m'empresse de vous faire part de mon mariage avec la fille du comte Lubensky , jeune et charmante Polonaise que le ciel m'avait destinée.

« Je vous avais entretenu , Madame, de son extrême ressemblance avec moi : tout le monde m'assure en ce pays, que c'est une garantie de bonheur; j'en ai aussi la conviction.

« A propos de ressemblance. Madame! permettez-moi de vous raconter un événement extraordinaire qui fait ici le sujet de tous les entretiens. M. le baron de Lersbach , après avoir perdu sa femme par un accident déplorable, est arrivé tout à coup à Vienne, avec une

nouvelle conipagne. 11 s'était fait précéder de Jàire-part imprimés, annonçant son second mariage ; et il sollicitait de l'empereur l'admission à la cour de celle qui portait son nom. Jugez de la surprise publique!... Chacun , en regardant cette femme, a cru revoir Ida Vanbiirk : même visage, môme accent, tout à fait la même personne. D'où arrive cette autre Ida? Le baron la dit orpheline; et nul ne connaît sa famille. M. Yanburk , enthousiasmé d'une ressemblance qui lui fait l'effet d'un prodige, a , de suite, adopté madame de Lersbach pour sa fille, et l'a nommée son héritière. Tout cela paraît fort étrange. Que de conjectures diverses !.. lien est qui vont jusqu'à dire que les deux dames n'en font qu'wne : mais pourquoi ? Là est le mystère. Expliquera cela qui pourra.

« Je suis avec un profond respect , « Madame ,

« Votre dévoué serviteur, « Marquis d'EiiBLEVAL.»

La lettre est tombée des mains de la vicomtesse. Un long éclat de rire a suivi.

<r Je n'y comprends plus rien, s'écrie-t-cUc. Par ma foi ! ceci est trop fort. O miraculeuse semblable ! gloire à vous! mon front se prosterne. Une Ida est montée au ciel, une autre est descendue aux enfers, elle est à la fois dans ce monde et dans l'autre. Celle-ci visite Memphis, celle-là se présente à Vienne. Noyée , elle est mangée par des loups ; veuf , son mari la rend à son père. Tous les pays se la disputent , tous les adorateurs la possèdent. Heureuse et merveilleuse baronne ! qui jamais eut un sort semblable ! Partagée et multipliée, tu prodigues tes faveurs sans exciter aucune jalousie: car il y a des Ida pour tous, et il y a des Ida partout ! »

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