A MESDAMES G DU M ET C DE R
Aimables sœurs,
Vous qui avez tant connu et tant aimé l'être charmant que vous allez retrouver, sous le nom de Nathalie , dans cette extraordinaire histoire I que d émotions vous ressentirez à la lecture de ces pages !
La voilà votre douce compagne !
l'amie de vos jeunes années ! La voilà telle que Dieu l'a créée, avec son caractère attachant, sa mélancolie angélique, et sa ravissante figure ! Si jamais jeune fille a pu réaliser, sur la terre, en attraits et en pureté, ce que rêve l'imagination des poètes , c'est bien celle-ci ! c'est bien elle !
Vous souvenez-vous des temps heureux, où ensemble, dans une élégante loge,, au grand Opéra de Paris^ jolies et gracieuses comme elle, vous attiriez tous les regards ! . . . il en était de même au bal, à la promenade, partout. J'étais alors auprès de vous. Je voyais l'enthousiasme que vous excitiez ^ j'entendais les paroles d'admiration qui vous saluaient à l'envi \ ce souvenir doit vous
PRÉFACÉ. 51
être doux : hélas ! qu'il m'est affreux
à moi! car une autre aussi était là,
une autre aussi... et du même âge'-...
que la nature s'était plue à parer de toutes les perfections d'ici bas... qui vous aimait toutes les trois... et que le ciel m'a enlevée î
Vous ! mariées, jeunes et belles ! vous n'avez pas été frappées par les grands orages du sort ! vous ignorez ces cuisantes douleurs qui brisent une vie au printemps î .. . Aimables protégées du Seigneur ! vos amies furent moins heureuses.
Souvent, à la lecture des fictions d'un écrivain^ on s'écrie : « Que d'invraisemblances ! » On se dit , haussant les 'épaules : « De pareilles choses ne se voient que dans les romans ! » Eh bien !
voici qui pourra prouver à l'incrédule que , même à l'époque actuelle, et sans aller fouiller dans les sombres secrets du moyen-âge, il se passe, au sein des familles^ les drames les plus extraordinaires et les scènes les moins croyables ! je n'aurais pas osé inventer, devant le placer de nos jours et parmi des contemporains , l'étrange comte de Hapsbourg, Ce mystérieux personnage , ce caractère inexplicable appartenait aux nuits du passé.
Les convenances sociales , comme vous devez le penser^ se sont opposées à des tableaux trop évidents, à des peintures trop exactes. Je me suis donc vu forcé de changer tous les noms qui figurent dans ce livre. J'ai dû broder quelques accessoires pour ne rien enlever
à riiitérêt des situations et pour ne compromettre personne. Tl m'a fallu, pour éviter le reproche et le blâme , ne pas mettre trop à nu la vérité. Et pourtant, malgré tant d'entraves , j'ai fui, autant que cela dépendait de moi, l'invention et le faux. Les faits principaux n'ont point été altérés ; et le fond du récit, à part quelques légères variantes que m'imposaient des obligations particulières , ne s'écarte jamais du vrai.
C'est bien le cas de s'écrier :
« Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. »
Au surplus, il sera difficile, je le crois, surtout à Paris, de ne pas ajouter foi à la réalité de ce singulier drame... si simple et pourtant si terrible I Celle que je nomme Nathalie a été vue, recher-
chée , connue et admirée dans la haute société. Bien des salons, où j'ai racconté sa mystérieuse destinée , se sont vivement préoccupés d'elle. Elle y a excité , elle y excite encore un si grand intérêt que les événements de sa vie, sur l'authenticité desquels il ne s'élèvera que peu de doutes,, devront y faire sensation. Le monde voudra les connaître : votre amie^ au sein de ce monde^ eut tant de succès et d'hommages ! elle y passait si belle et si pure ! . . .
Adieu, aimables sœurs !
Tout à vous , Le vicomte d' ARLINCOURT.
Paris, ce l*"' mars 4841.
La saison des eaux venait d'attirer à Dieppe une société choisie; et bien que S. A. R. Madame duchesse de Berry ne fût pKis là, comme avant 1830, pour y porter la joie et le bonheur, néanmoins la ville chérie de l'auguste princesse, où affluait en ce moment une
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certaine quantité d'étrangers, avait pris du mouvement et de la vie. Le besoin de s'amuser, plus encore que la nécessité de se bien porter, se lisait sur la physionomie des baigneurs ; et cependant, au milieu des agitations que chacun se donnait pour arriver aux distractions et au plaisir, ce qui se manifestait le plus clairement dans les regards et sur les traits de tous , c'était la lassitude et l'ennui.
Parmi les personnes distinguées qui, cette année là, s'étaient rendues à Dieppe, on remarquait la vieille marquise de Bentheim et la charmante Nathalie de Norvillier. La marquise était d'une noble famille française ; mais son mari, haut et puissant seigneur Allemand, était attaché à la cour de Bavière : ce qui n'avait jamais empêché sa femme de résider habituellement Thiver à Paris, et une partie de l'été en son château deSaint-Valère.La marquise, vive et enjouée , avait conservé au déclin de
lu vie l'humeur maligne el les grâces capricieuses de sa jeunesse. Mais si son langage était parfois léger, son âme était constamment bonne, et sa raison toujours réfléchie. C'était un noble caractère.
Quant à Nathalie de Norvillier, jamais plus séduisante figure n'avait été créée pour les acclamations publiques. Alors âgée de dix-huit ans, blanche el belle comme ces portraits de vignettes anglaises dont toutes les lignes, d'une pureté idéale , semblent crayonnées par les anges, Nathalie ne pouvait apparaître en aucun lieu sans y éveiller des transports et y allumer des passions. Cette admiration générale et continuelle tourmentait le repos de la jeune fille qui^ simple, modesteet naïve, redoutait le bruit et l'éclat, n'aimait que les affections du loyer domestique, n'appréciait que les plaisirs de l'existence intime, et ne goûtait avec bonheur <iue les charmes de la solitude. Habituellement pâle el languissante, elle avait je ne sais quelle
58 NATHALIK.
souffrance rêveuse étendue sur ses traits qui attristait l'enthousiasme. On eût dit une fleur des jardins du ciel, qui, transplantée au Talion des larmes, eût voulu y prendre racine et qui ne pouvait qu'y mourir.
Nathalie était sans fortune. Ses parents, de haute origine, avaient jadis connu l'opulence ; mais des malheurs de tout genre étant venus à fondre sur eux, ils s'étaient vu ruinés sans ressource. M. de Norvillier, ancien et brave militaire, en était mort de douleur ; et son infortunéeVeuve, réduite à un état voisin de la misère, avait à peine eu de quoi élever son enfant .Alliée, par bonheur, à de riches familles, elle y avait trouvé des appuis. Chacun, dans le principe, s'était disputé le privilège d'offrir un asile aux deux victimes de la desliiiée; et Nathalie, quoique n'ayant aucun héritage à attendre, avait presque constamment vécu, grâce aux nombreux amis de sa mère, au milieu d'un cercle de richesse et de luxe ;
aussi, façonnée aux nobles coutumes, et en harmonie avec tout ce qui l'entourait, la jeune fille était-elle, au plus haut degré, le modèle de l'élégance.
De toutes les protectrices de Nathalie, la plus tendre et la plus dévouée était, sans contredit , la marquise de Bentheim. Obligée d'aller aux eaux de Dieppe par ordonnance de médecin, la noble dame avait désiré emmener sa jeune amie avec elle. Madame de Nor villier, connaissant le caractère honorable de la marquise, lui avait confié sans crainte sa lille à laquelle on conseillait aussi les bains de mer; et, craignant de paraître une charge trop lourde à madame de Bentheim en accompagnant son enfant, elle était restée à Saint-Germain , chez une autre de ses amies
-< Que tu es paie! chère petite! dit un mu-
NATIIALIL.
lin la marquise à sa compagne en se rendant aux bains avec elle. Qu'as-tu donc? Ta santé m'inquiète. ïu dépéris.
— Je songe à ma mère; elle est seule, elle est malheureuse. Je crains qu'elle ne se tourmente,
— Non, mon enfant ; ta mère est tranquille. Elle te sait en bonnes mains. Ne t'ai-je pas adoptée aussi pour ma fille? N'as-tu pas toute ma tendresse ?
— Oh ! vous êtes ma Providence.
— Ne sois donc pas ingrate envers le ciel qui t'a refusé, il est vrai, les dons de la richesse, mais qui t'a prodigué, en revanche, les largesses de l'amitié. Que d'opulentes créatures n'ont pas un être affectionné sur lequel elles puissent compter! N'es-tu pas plus heureuse qu'elles ? Des cœurs tendres et généreux qui près de vous ne se ferment jamais, ne sont-ce pas de meilleurs trésors que ces
NATHALIL.
larges et grosses bourses qui, dans vos mains, se vident sans cesse! Allons, de la gaîlé, du courage!
— J'ai fait un rêve affreux cette nuit,
— Voyons! ma poétique enfant! raconte-le moi, je t'écouie. Tu crois aux rêves? j'en suis sûre.
— Ne croyez-vous pas à la vie, qui n'est qu'une suite de songes !...
— Prends donc la vie pour ce qu'elle est, Nathalie 5 et sans te complaire à y chercher des monstres, regarde passer les visions !
— Voici mon rêve. Il va vous surprendre. J'étais à me promener, par un brillant soleil, sur la pelouse émaillée de fleurs de votre beau parc de Sainte- Valère. Tout à coup, un léger nuage traverse le ciel. Ce n'était d'abord qu'un point rond. Bientôt, il s'étend, se colore; il paraît descendre vers moi. O surprise! il vient, il approche... il s'entrouvre à peu de dislance; et,
sur un fond d'or et d'azur, j'aperçois une ligure ailée à forme blanche et diaphane. Cette figure avait mes traits, et des pleurs roulaient dans ses yeux. « Chère Nalhalie! mo ôit-eUe, fêlais ton ange gardien. — Ne Vêtes vous donc plusl m'écriai-je. — Hélas l répond la vision, près de toi,, mon temps est passé. Prends bien garde au nombre dix-neuf. Il te menace.^ ihCei,t pas loin. Alors, ye voilerai mes traits. Alors, ye t' abandonnerai. >> La blanche figure, en prononçant ces mots, s'évanouissait peu à peu sous un léger voile qui s'épaississait de moments en moments. Bientôt tout s'efface et s'éteint, hormis deux yeux bleus et perçants qui, sortis soudain du nuage, me fascinaient de leurs regards. Deux sourcils noirs les surmontaient; et, plus bas, en lignes de feu, je voyais scintiller DIX-NEUF. La terreur glaçait mes esprits... Je sentais la mort sur ma tète. Lin cri s'est échappé de ma bouche ; et et je me suis réveillée. »
Le son de voix de Nathalie et l'expression
NAKlALli;. C3
dosa physionomie, en raeonlanl cel étrange rêve, avaient effrayé la marquise.
« Eh bien! reprend cette dernière avec un sourire forcé. Comment t'*exphques-lu ce songe?
— Dans quelques jours, chère Madame! j'aurai fini mes dix-huit ans
— Après !
— J'arrive au nombre dix-neih .
— Je comprends, au chiffre fatal, au chiffre cabalistique. Folies 1 mon enfant, vraies folies ! Et ces yeux bleus fascinateurs ! ces yeux inconnus et perçants ! . . .
— Perçants? oui. încon7îus ? non. Cosyeiw m'avaient déjà regardée.
— Bah !... Où donc?
— En divers endroits.
— Voici qui devient sérieux.
64 ^AT1IAL!E.
— Je n'avais pas encore usé vous en parler, Madame; mais, depuis environ trois jours, un homme, à tournure bizarre, est constamment partout où je suis. Ses yeux sont de flamme et me brûlent. 11 ne m'approche ni ne me parle, mais il m'observe et me poursuit. Je ne puis faire un pas sans le rencontrer, tantôt ici et tantôt là , toujours sombre et toujours muet , souvent le visage caché , quelquefois le front découvert , en tout lieu l'œil ouvert sur moi. Je n'y puis penser sans frémir.
— Il est donc horrible, cet homme?
— iSon. Ses traits sont beaux, ce me semble.
— Tu le détestes?
— Pas du tout.
— Il te fait peur?
— A en mourir.
— On ne peut le croire un bon génie?...
— Ce ne serait pourtant pas impossible.
— Si c'était un agent du diable!
— On peut en rencontrer sur sa route.
— As-tu pris quelques informations sur ce singulier personnage?
— Avant de vous avoir prévenue, je n'aurais jamais osé me le permettre.
— Comment s'appelle-t-il?
— Je l'ignore.
^— Et d'où vient-il?
— Je n'en sais rien .
— En vérité, Nathalie, ce que tu me débites là me paraît appartenir au domaine des fictions. Je n'y comprends rien.
— Ni moi non plus. »
Les deux amies, arrivées au bord de la mer, se revêtent du costume des baigneuses. Na-
ihalie, abattue et soutYranle;, n'est restée dans l'eau qu'un instant; et la marquise^ toute à sa jeune compagne, en est sortie aussi peu après. Le temps était serein, l'astre du jour brillait du plus vif éclat , la matinée était superbe ; et la plaine immense des mers, légèrement ridée par un vent frais et doux, reflétait l'azur d'un beau ciel.
Madame de Bentheini, se promenant sur la rive avec Nathalie , se plaisait à ramasser les cailloux variés et les petits coquillages qui roulaient sous ses pieds. Son aimable gaîté y trouvait matière à un examen amusant et à de piquantes remarques. Car, entre les choses de la matière et celles de l'intelligence, l'imagination et l'esprit trouvent souvent à faire d'étranges rapprochements; tout s'enchaîne dans la nature ; chaque chose y brille à sa place. La grève aride des mers a ses merveilles infinies comme le pré fleuri des vallons. Et qui en domine l'ensemble? qui
l'étutlie et le surpasse? La puissante pensée de l'homme.
« Madame la marquise' dit tout à coup mademoiselle de Norvillier, l'œil fixé sur les barques de lâcheurs qui sillonnaient au loin la mer. J'ai dans l'idée qu'il me regarde...
— Qui done? mon enfant i
— Lui ; vous savez !
— Lui! Nathalie, tu deviens folle.
— Je conçois que vous le pensiez. Mais que voulez -vous ! J'éprouve en ce moment, je ne puis m'empêcher de le dire, cet embarras et cette gène qui me saisissent ordinairement lorsqu'il est en face de moi.
— Pure extravagance ! ma chère; ton singulier monsieur n'est pas là. J'ai beau chercher de tous côtés, je ne vois qu'une plage entièrement déserte; aucune habitation; pas un arbre. Où se fourerait-il pour se cacher ? Va ! ton cerveau a des vertiges.
68 NATHALîr.
— Je ne me Irompe pas, j'en suis cerlaino.
— Où donc r aperçois-tu, Nathalie ?
— La-bas, clans ce bateau à voile. »
La marquise n'a pu retenir un long éclat de rire.
« Oui, bien certainement tu es folle. La barque de pêcheur que tu me montres est à une telle distance qu'il est impossible de distinguer s'il s'y trouve du monde ou si elle est vide.
— J'y vois pourtant un homme, Madame.
Regardez bien : ilestdebout.
— Il est à mes yeux de la grosseur d'une mouche. Tu vas sans doute aussi me peindre en détail l'expression de physionomie de ce ciron marin. Ce sera vraiment curieux. Quelle longue vue est la tienne !
— La sienne est bien plus étendue.
— Très-bien : Je comprends maintenant.
KATIIVLIE. {]\)
Ce monsieur a un télescope ; il te ^oit comme à quatre pas ; et tu as deviné tout cela par intuition. Bravo! l'événement se complique; et la nécromancie s'en mêle.
— Vous vous moquez de moi : cela ne m'étonne pas ; j'en ferais peut-être autant à votre place. Avouez cependant que ce bateau a quelque chose d'original et de particulier. Tandis que tous ses pareils vont cà et là, de droite et de gauche, fendant les flots d'un air occupé, lui seul est immobile à sa place. On dirait un navire de carton attaché avec des clous sur une mer de théâtre. Là, en face, il ne bouge pas. Allons-nous-en!
— Très-volontiers. »
Le soir il y avait bal, dans la charmante salle bâtie naguère à Dieppe sous les auspices de la bonne duchesse. La marquise de Bentheim et sa jolie compagne, s'étant décidées à s'y rendre, y attirent tous les regards. Vêtue de blanc avec une élégante simplicité, mais
il NATHALIE.
parée du brillant éclat de sa jeunesse et de ses grâces, mademoiselle de INorvillier, à son entrée dans l'enceinte des fêtes, a excité, comme de coutume, l'enthousiasme des hommes et la jalousie des femmes. Les fashionables du paj's accourent papillonner autour d'elle. Son triompiie est au grand complet.
La salle était garnie de fleurs ; l'orchestre était remarquablement bon; le bal était animé. Nathalie se livrait gaîment aux charmes de la danse, et la marquise en paraissait ravie, lorsqu'au milieu des joies de la soirée, elle croit voir la figure de son amie changer d'expression, son sourire s'éteindre et ses traits s'altérer. Les regards de Nathalie, constamment baissés , semblent ne plus oser se porter sur l'assemblée. Madame de Bentheim, assise sur une banquette vis à vis de sa jeune protégée, est frappée d'une idée subite. Elle examine alternativement les personnes qui l'entourent; et, dans l'ombre, à travers la foule, presqu'en
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face de sa compagne, elle aperçoit , au Tond d'une embrasure de croisée, deux yeux bleus fixes et perçants, surmontés de longs sourcils noirs. Ils ne quittaient point iNathalie.
« Monsieur', dit la marquise à un élégant de la \ille qui lui présentait ses hommages : Cette personne en noir! qui est-ce? »
Elle lui montrait l'inconnu.
« Un voyageur étranger, Madame.
— Le connaît-on? va-t-il dans le monde ?
— Extrêmement peu , madame la marquise ! il passe pour un être bizarre, et il l'est, j'en sais quelque chose. De plus, misanthrope et sauvage, il ne daigne parler à personne. On pourrait le croire muet.
— Il n'est pas aveugle du moins. Toutes ses facultés, Monsieur, ont l'air concentrées dans son regard. C'est une fixité fatigante.
— Je crois, Madame , que c'est une manie
insensée. Figurez- vous que, ce matin, je me trouvais sur le port près du phare, au moment où cet étrange monsieur se préparait à aller faire une petite course en mer sur un bateau pêcheur qu'il avait loué à cette intention. Le temps était magnifique : il méprit fantaisie de l'accompagner: et je lui en demandai poliment la permission, qu'il m'accorda sans trop de peine. Mais, quelle équipée j'allais faire ! et comme je m'en repentis'. Cet individu, pendant toute la promenade, ne fit pas la moindre attention à moi 5 je n'en pus tirer un seul mot. Une lunette d'approche à la main, il ne cessa pas un instant de regarder la ville de Dieppe, et ses rochers et ses rivages. Dieu sait quelle investigation minutieuse, éternelle, et désespérante ! C'était à en mourir d'impatience, de colère, et d'ennui. J'en avais les nerfs contractés ; croiriez-vous que pour mieux se livrer au charme suprême de son gigantesque lorgnon,, il a fait arrêter la barque, et qu'il nous a fallu rester, je ne sais
^ATlIAI.It:. 7&
combien de temps, immobile et en panne, à le regarder se repaître la prunelle de je ne sais quelle perspective ! Certes, je n'oublierai jamais le supplice bizarre auquel il m'a condamné là. J'en ai encore la fièvre, rien que d'y penser. Aussi, maintenant, ai-je une peur panique de ce particulier. Son aspect me donne des spasmes.
— Vous auriez dû, Monsieur, chercher à savoir ce qu'il contemplait avec une si persévérante attention.
— Il ne me l'a pas permis, Matlarne. Après m'avoir assuré, laconiquement, que sa lunette grossissait et rapprochait les objets d'une manière merveilleuse, il m'a déclaré froidement, comme chose toute naturelle, qu'il ne la prêtait jamais à personne, et que nul se s'en servait que lui. J'ai trouvé le procédé malhonnête; mais que faire avec un pareil homme! il ne s'astreint point aux usages; il se moque des convenances ; j'ai donc été forcé de pren-
dre ma torture en patience. Mais, dorénavant, ce me semble, j'aurai horreur des télescopes.
— Monsieur', quel est le nom de cet liomme?
— 11 porte le titre de comte. Je ne me rappelle pas bien le nom qu'on y ajoute : il m'a
paru être Allemand ou Espagnol ou
Russe.
— Et pourquoi pas Italien 1
— Plusieurs disent qu'il est Anglais.
— Bon! vous allez finir par en l'aire un personnage fantastique. Il commence à ni'intéresser.
— Ce n'était pas mon intention.
— Croit-on qu'il soit riche?
— Fort riche.
— A-t-il un grand train de maison ?
NATHVLIi;. 77
— Mais oui. Des chevaux, Jes voilures, un chasseur, tout un attirail... sans oublier les longues vues.
— Ce dernier article est en effet de nécessité. Pourquoi voyager, Monsieur, si ce n'est pour regarder et pour voir !
— Être un observatoire ambulant!
— Pourquoi pas.
— Vous l'admireriez ?
— Mes sentiments, Monsieur, vont moins vite.
— Cet homme est absurde. Madame. Voilà maintenant sa vue braquée indéfiniment sur une contredanse ! il me met hors de moi avec ses contemplations mésséantes. J'aurais envie d'aller lui crever les yeux,
— Mais ce n'est pas vous qu'il contemple.
— Il fait parbleu fort bien, Madame : car j'irais lui en demander raison.
78 NAKIMIK.
— Ce serait violent.
— Je suis oiilVé. »
Laconlrerlansese termine. Madenjoiselic de Norvillier, se rasseyant auprès de la marquise, se plaint de l'extrême chaleur. Elle respirait avec peine; et ce charmant roseau , comme plié par un vent d'orage, semblait ne plus pouvoir relever sa tige. Jamais Nathalie, cependant, ne s'était montrée plus jolie.
La marquise quitte le bal ; et des regrets universels ont suivi son départ. La soirée, dépourvue de son principal ornement, s'est terminée bientôt après.
« Nathalie, dit madame de Bentheim, rentrée chez elle : j'ai vu ton inconnu.
— Je le sais.
— Tu as donc aussi desyeux de lynx. Vous seriez parfaitement ensemble.
— Vous allez me railler encore ?
— Non : causons raisonnablement : ton Argus, ma chère, est ibrt riche.
— Eh bien î
— S'il voulait tV.pouser ?
— Quelle idée, clière Madame! Qui voudrait, dans ce siècle de spéculations et d'argent , me demander en mariage ? ma mère n'a rien... que des dettes.
— Tu es jeune, aimable et jolie.
— Trésors de romans , voilà tout.
— Ce n'en sont pas moins des richesses.
— Jamais personne, Madame, ne voudra se contenter d'une aussi mince dot.
— Qui sait ! cela s'est vu , mon enfant. Ton monsieur est un être à part ; jusqu'à présent, d'après sa conduite, il n'a (ïyenx que pour la beauté. Je vous mettrai tous deux en rapport.
— J'ai peur de lui.
— Enfantillage.
— Non , non , ne me le présentez pas ! je ne veux pas de rapports avec lui. J'aimerais mieux quitter Dieppe.
— Comme tu voudras, Nathalie. Partons demain si bonté semble ; mais cette aversion pour un bon parti n'est pourtant pas chose naturelle. Ne dois-jey voir qu'un simple caprice? ou bien, ton cœur serait-il pris? J'ai peur que tu n'aimes quelqu'un.
— Moi !
~ Ton petit cousin Albert.
— Albert de Quilon? non vraiment.
— Ce serait , du reste, une haute folie. Il est aussi pauvre que toi.
C'est dommage ! Albert est si bon !
— Je n'aime pas celle exclamation de regret. Puis, entre nous, il n'est pas beau.
— Qu'importe ! il a des manières distinguées; il est plein d'esprit et de talents, il pourra faire son chemin.
— Oui, mais sur la roule , en attendant, vous mourriez de faim tous les deux.
— C'est dommage! Albert m'aime tant I
— C'est un tort : c'est plus , une faute.
— Il ne se mariera jamais.
— Autre tort, s'il t'a dit cela. Et loi, franchement : la pensée ?
— J'ai pour lui Taffoction d'une sœur.
— Pas plus ?
— Je vous le jure , Madame.
— Tant mieux : tourment de moins dans ta vie. »
XATIIALIE.
Peu de jours après cet entretion , la marquise de Benlheim , appelée à Munich par une lellre pressante de son mari , et croyant s'apercevoir que les eaux de Dieppe lui étaient contraires , ainsi qu'à Nathalie, faisait ses apprêts de départ. L'inconnu de Dieppe, à sa grande surprise , n'avait fait aucune démarche pour lui être présenté ; il l'évitait même avec soin. Les deux amies reprennent la route de Paris. Madame de Bentheim va ramener mademoiselle de Norvillier à sa mère; elle ira droit à St-Germain , puis, au château do Sl-Valére , et de là , enfin , à Munich.
Quel chagrin pour la ville de Dieppe, que la soudaine disparition de la jolie baigneuse et de sa protectrice ! Comme elles n'ont voulu donner aucune explication à leur éloignement précipité, les uns l'attribuent à un caprice sans motif, les autres à des raisons de santé , ceux-ci à des causes d'argent , ceux-là à des affaires de cœur. C'est à qui glosera sur l'évé-
N Mil A ME. 81!
«ement. Les hommes sont inconsolables; mais point de désespoir chez les femmes.
La marquise de Bentheim , peu pressée d'arriver à sa destination , s'est résolue de voyager à petites journées. Eile visitera, le long du chemin, les lieux qui en vaudront la peine. Elle s'arrêtera à Forges, à Gisors, à Ponloise; et, pour aller de Dieppe à St-Germain , il lui faudra près de trois jours.
La première station ne lui a présentéqu'un médiocre intérêt. Forges à perdu son ancienn<3 splendeur et sa vieille renommée. Ses alentours, couverts de bruyère, n'offrent que des sites sauvages^ et rarement des vues pittores- <]ues ; tout y est lugubre et sans vie; le froid de la solitude et la tristesse de l'abandon s'y font sentir à chaque pas. La mode en (it jadis uneterre promise, elle en a fait aujourd'hui une Thébaïde.
Arrivées aux belles vallées de Gérifontaine
8>i NATIIALIIÏ.
et (le Gisors, les voyageuses ont joui délicieusement (les continuelles variétés du paysage. Partout des prairies et des bocages, à travers lesquels serpenle la rivière historique de î'Eple, aux bords de laquelle Philippe-Auguste et Richard Gocur-de-Lion faisaient jadis assaut de vaillance. Là des châteaux, ici des fabriques ; partout abondance et richesse , partout le travail et la vie.
Madame deBentheim et mademoiselledeNorvillier, errant au milieu des ruines admirables delà forteresse de Gisors, trouvaient un charme indicible à s'égarer sous les vieux portiques du château^ à franchir ses larges fossés où des arbres centenaires élèvent leurs cimes hardies , et à parcourir ses galeriescrénelées où tant de souvenirs abondent. Nathalie, mélancolique et rêveuse, suivait silencieusement , sous les remparts extérieurs , une allée tournante au milieu d'un bois , au pied d\in cercle de tourelles. Tout à coup elle pousse un cri ; inal-
lentive et distraite , elle venait presque de se heurter contre le chevalet d'un peintre , qui , assis en face d'une arcade à ogives^ en dessinait l'architecture gothique. Ce peintre, au même instant, s'est levé; le regard de Nathalie a rencontré les siens. 0 ciel ! c'est l'inconnu de Dieppe I l'homme aux yeux bleus et perçants ! le mystérieux voyageur!
Elle a fait quelques pas en arrière j elle rougit et pâlit tour à tour; ses genoux fléchissaient sous elle. Un embarras, mêlé de frayeur , se manifestait sur ses traits. La marquise accourt à son aide.
L'inconnu , lui seul , est tranquille. Aucun trouble et pas le moindre étonncment ne se remarquent enlui.Vêtud'une blouse élégante, il ne parait vivement occupé que de ses pinceaux et de son art. Dérangé de son travail , il salue respectueusement les deux dames , replie son chevalet à la hâte, ne prononce T. n. C
pas une seule parole , salue encore , et disparaît.
«^u'en penses-tu , dit alors la marquise à sa jeune compagne en comprimant une extrême envie de rire. Nouveau chapitre à ton roman : la palette du peintre au milieu des vastes ruines de Gisors vaut , pour le moins , le télescope du marin, sur le petit navire de Dieppe. Il est original, le beau sire! Te fait-il toujours peur ?
— Un peu moins.
— Tu l'y accoutumes, ma chère; tu finiras par y prendre intérêt , peut-être môme par l'aimer. Encore deux ou trois petites apparitions, bien ménagées , bien préparées, d'un goût délicat, d'un bon genre; et vous en viendrez , je le parie , à ne pouvoir plus vous passer l'un de l'autre. Je regrette seulementque, jusqu'à présent, lu n'aies pu encore que le voir : il te faudrait aussi l'entendre. Cet homme , qui n'agit comme personne, ne
doit pas parler comme tout le monde; j'ai bien envie de le mander près de moi , et , de suite entrant en matière afin d'abréger les longueurs, de lui demander une explication.
— Oh ! non , non , je vous en supplie.
— Je peux , en tout cas, lui écrire il sera forcé de me répondre; et cela, du moins, nous fera connaître son style , à défaut de sa conversation.
— Non , non , no lui écrivez pas !
— ^ Mais il faut pourtant en finir; on ne peut pas traîner éternellement une situation romanesque : sachons qui il est , ce qu'il veut : arrivons à un dénouement.
— Ne faisons pas d'avances, Madame!
— Je m'en garderai , sois tranquille. Est-ce que je ne connais pas les hommes? Est-ce que je ne sais pas que, pour leur faire désirer
88 iVATHAHE.
une chose avec fureur, il faut la leur refuser avec obstination ' J'ai un long passé qui m'éclaire : fie-toi à mon expérience.
— Vous croyez donc, chère Madame, que l'étranger de Dieppe aurait l'intention...?
— Ces messieurs en ont toujours une ; l'essentiel est qu'elle soit bonne.
■ — Et vous pensez que son tableau...?
— A propos , r as-tu regardé?
— J'étais si troublée ^ si surprise '-
— Peint-il avec talent ?
— Je ne sais.
— Avait-il commencé son ouvrage ?
— Je n'ai pas eu le temps d'observer.
— C'est-à-dire, mon enfant, que tu n'as examiné que lui.
— Je n'ai rien regardé du tout. ^ »
La marquise, le jour suivant^ conlinuant sa roule vers St-Germain , descendait la rue escarpée de Pontoise. La cathédrale de cette ancienne ville de guerre étant un monument remarquable, les deux dames s'y sont rendues.
On était à l'issue de vêpres. L'église était encore pleine de monde , et l'orgue s'y faisait entendre. Madame de Bentheim et mademoiselle de Norvillier prennent place à l'extrémité de la nef sur des prie-dieu restés vacants ; et leurs regards admirent l'enceinte.
«Madame la marquise ! dit tout bas Nathalie à sa protectrice en la frappant légèrement du coude : tenez ! contre l'autel de la Vierge , regardez cet homme à genoux ! en vérité, il lui ressemble.
— Bah ! tu te trompes , Nathalie. Ton inconnu n'est remarquable et reconnaissable que par/é?^î/«w.r : or , tu n'as devant toi (\\\un dçsf et ce dos n'a rien de saillant.
90 NATUALlIi.
— Rien de saillant ' tant mieux pour lui. »
La jeune fille souriait.
« Cependant , reprend gaîment la marquise , les bossus ont aussi parfois leur mérite : ils ont de l'originalité ; ils sont en quelque façon comme ton poursuivant : ils ne ressemblent pas à tout le monde.
— C'est lui ! interrompt Nathalie. C'est bien lui ! il s'est retourné.
— De notre côté ?
— Oui Madame.
— De mieux en mieux , ma chère petite : cela nous promet encore une série de rencontres fortuites et d'aventures galantes. Le pèlerin égaie la route. Quel dommage pour moi que toutes ses imaginations ne soient que pour toi seule 1 il m'aurait romantisè le voyage de Munich , qui , certes , en aurait
besoin ; mais le voilà au terme de tes courses; et toi parti , adieu l'imprévu.
— Madame , il se lève , il s'éloigne.
— Est-ce que lu voudrais le retenir ! Son plan se déroule avec grâce : un télescope, une palette, un chapelet, trois premiers moyens de succès convenablement choisis; je vais attendre impatiemment le quatrième; il devra surpasser les autres : je compte sur un crescendo.
— Le voilà qui sort de l'église.
— C'est dans l'ordre , il sait qu'on l'a vu. L'effet produit, il a dû fuir. C'est le pont aux ânes du genre.
— Le pont aux unes !
— Ah 1 Texpression te déplaît ? remarquele bien , Nathalie ! te voilà sur le point de prendre sa défense. Un pas encore ^ prends-y garde '• et tu vas me dire : « Je l'aime.»
9Sî NATOALIE.
— Pour cela , non Madame, jamais !
— Jamais l mot absurde , ma chère : je me le suis toujours interdit , il ne convient qu'à Dieu... ou au diable. Or , je ne suis nullement le premier, et pas complètement le second.
— L'église se vide , Madame. Il fait froid.
— Tu veux t'en aller ? je comprends , nous avons vu ici , selon toi, ce qu'il y avait déplus intéressant et de plus curieux à voir. Allons ! à St-Germain maintenant. »
Le soir de celte même journée, Nathalie était dans les bras de sa mère ; et madame de Norvillier oubliait un instant toutes les tribulations de sa vie en pressant son enfant sur son cœur.
« Adieu donc! ma bonne petite, disait le lendemain la marquise de Bentheim à sa douce compagne : je pars avec regret pour Munich , d'autant que j'aime peu la Bavière. Je t'a-
voue de plus, que j'aurais été vivement curieuse de suivre le fil des inventions amoureuses de notre monsieur Dieppois , marin , peintre et religieux. Je suis persuadée que d'ici à peu il sera installé à St-Germain d'une façon particulière. Tiens-moi au courant des complications aventureuses où probablement il se lancera pour tes beaux yeux. Les siens, par malheur, me déplaisent : ils sont d'un bleu si clair, et si vif 1... N'importe , il est riche , fort riche; et s'il pouvait te rendre heureuse
— Hélas ! je ne le serai jamais.
— Entêtée l encore ce mot. »
Madame deBentheim, toute en pleurs, serre une dernière fois Nathalie contre son sein.
«Adieu! » reprend la jeune lille.
Et leurs larmes se sont mêlées.
Madame la marquise de Bentheim , bien que parfois un peu légère dans ses discours, et souvent un peu irréfléchie dans ses opinions , ressentait pour Nathalie une afleclion* véritablement solide et profonde. Tout en plaisantant sur le singulier voyageur de Dieppe,
elle avait conçu l'espoir qu'il pourrait devenir un brillant parti pour sa jeune protégée, et qu'il ne serait pas impossible de voir le romanesque étranger en venir sérieusement à une demande en mariage. Elle avait cru devoir en conférer longuement avec madame de Norvillier ; et, imbue de l'idée que la fortune était au moment de sourire à sa chère Nathalie, elle était partie pour Munich.
Le malheur aveugle comme la prospérité.
Madame de Norvillier, s'emparant des illusions qu'avait fait briller à ses yeux la marquise, s'était fait répéter, dans ses moindres détails, tout ce qui pouvait flatter ses espérances ; et la pauvre mère, après le départ de son amie, ne rêvait plus qu'à Thomme aux yeux bleus.
Cet homme, affirmait-on, était riche. Ri-
^he ! et il aimait Nathalie : du moins, tout
semblait l'annoncer. Hélas! et madame de
Norvillier, criblée de dettes qui s'accroissaient
toujours malgré sa stricte économie, s'imaginait voir diminuer journellement l'intérêt de ceux qui jusque là l'avaienl encouragée et soutenue. Quelle est l'aflfection qui ne se refroidisse, et la charité qui ne s'épuise ! Le momentsemblait approcheroù l'infortunéeveuve, à bout de toutes ses ressources, et ayant lassé toussesappuis, allait en être réduite, ainsi que sa fille, à mendier peut-être son pain.
Elle habitait à Saint-Germain la maison de madame d'Anglas, parente de son mari, ancienne amie de sa famille, et qui depuis longtemps lui témoignait un vif attachement. Elle ne doutait en aucune façon du cœur généreux de madame d'Anglas; et cependant, soit que l'adversité rende injuste et défiant, ou soit que la présence des êtres souffrants finisse par fatiguer les plus nobles âmes, il lui semblait qu'à peine installée, tantôt chez une amie tantôt chez une autre, elle leur devenait une charge. Persécutée par celte pensée, elle se
tourmentait de tout et sur tout. Elle avait un caractère élevé, une àmc ardente, un esprit fin. Sa vie était un long supplice.
Nathalie , établie à Saint-Germain depuis trois jours, travaillait un matin près de sa mère à son métier de tapisserie, lorsque madame d'Ânglas, leur amie , accourt en toute hâte vers elles. Madame d'Anglas, élevée a deux cents lieues de Paris, et n''ayant jamais pu se défaire de ses premières habitudes, était éminemment provinciale. Son activité, toujours vigilante et souvent indiscrète, avait quelque chose de tracassier et de dangereux qui la compromettait dans le monde. Bien des maisons la redoutaient. Elle ne trouvait pas de plus suprême jouissance ici bas que d'être au fait de toutes les nouvelles du pays et de tous les caquets d'alentour; rien ne lui coûtait pour arriver à ce but. La gaîté qui , ce jour-là, rayonnait sur son visage , était une preuve que son insatiable curiosité venaitd'être
NATHAUE. 99
éveillée par quelque événement singulier.
« Savez-vous, trés-chéres! dit-elle, que le quartier est en émoi ?
— Non : qu'avez vous appris de nouveau?
— Il est passé hier soir dans notre rue une superbe calèche de poste à quatre chevaux, avec un courrier galonné.
— Après?
— La roue de ce carosse a cassé à deux pas d'ici.
— A deux pas 1
— Presque sous mes fenêtres. Puis^ il est sorti de ce magnifique équipage, un voyageur de haute volée, un comte, un duc, un prince peut-cire.
— Un prince !
— Il s'est d'abord arrêté pour faire raccom-
iOO NATHALIE,
moder sa voilure, rien de plus naturel ; mais voici l'extraordinaire : dès que le travail a été fini, l'étranger qui, dans ce court intervalle, avait pris une subite passion pour la ville qu'il traversait , ou plutôt pour la rue où s'était brisé son carrosse, a déclaré, au grand étonnement des témoins, qu'il ne continuerait plus son chemin vers Paris; que l'air, la position, la forêt et même le pavé de Saint-Germain lui paraissaient délicieux ; que, revenant des bains de Dieppe...
— Ah ! il revient des bains de Dieppe! interrompt madame de Norvillier avec un tressaillement involontaire.
— Oui, continue madame d'Anglas;ct, préférant notre ville à celle qu'il vient de quitter, il a voulu louer de suite un appartement à demeure dans l'auberge la plus voisine. H s'est établi là , en face.
— En face ! s'écrie Nathalie. »
Elle a rougi jusqu'au blanc des yeux. Tout bas, elle ef sa mère se disent : « Logé là, en face ! cesL lui. »
Elles n'ont accueilli néanmoins la nouvelle de madame d'Anglas que par un froid silence; la réflexion, probablement, leur ôtait la parole; et d'ailleurs il fallait cacher le trouble qui les agitait. Leur amie poursuit en ces teimes:
« Je serais bien curieuse de voir ce voyageur et d'entrer en relation avec lui. On le dit cependant peu communicalif. Il en est de même aussi de ses gens ; ils ont reçu de leur maître, apparemment, l'ordre de garder le silence, car ils ne répondent que vaguement, et par monosyllabes, aux questions qu'on leur adresse. Se taire du matin au soir, ce doit leur être bien pénible.
— Pauvres gens! vous les plaignez fort? reprend madame deNorvillier d'un air inquiet
et préoccupé.
d02 NATHALIE.
— Gerlainemenl, continue madame d'Anglas. Mais il ne sera pas dit que ce monsieur s'établira impunément vis à vis de chez moi, sans que je sache à quelles fins. Il y a là dessous quelque chose. Où doit-il aller? Qui estil? Bon gré malgré, je veux en être instruite. Depuis que j' habite Saint-Germain, il ne s'y est jamais rien passé de remarquable que je n'aie su, commenté, détaillé, appi*ofondi et publié. Les mystères, c'est mon bonheur ! mais il faut que je les dévoile. »
La maîtresse de l'auberge voisine était connue de madame d'Anglas; celle-ci va la trouver, et, sous le prétexte de louer, pour un de ses amis , (pielques chambres de sa ujaison , elle entre enpourparler avec elle.
L'entretien roule sur l'appartement à choisir. On en a visité plusieurs; on en a débattu les prix.
NATHALIE. i03
« Votre grand salon du premier! dit loiit à coup madame d'Anglas , pourrais -je le voir ?
— Oui, Madame.
— Il n'est habité par personne?
— Si fait ; un étranger l'a loué. Mais vous pouvez entrer un instant, car il est seul et sans ménage. Au surplus, je vais lui en demander la permission. 11 me paraît d'une extrême complaisance ; et , en lui apprenant qui vous êtes, je le suppose trop poli...
— Sans doute. Allez ! je vous attends.»
LMiôtesse est demeurée assez de temps avec le voyageur pour le mettre parfaitement au courant du nom, de la position et des habitudes de la dame qui désirait voir son appartement. L'inconnu, le sourcil froncé, avait d'abord écouté assez impatiemment les premières ouvertures de Taubergiste et ses récits dif-
i04 NATHALIE.
fus. Puis, à de nouveaux détails sur madame d'Anglas, sa physionomie s'était éclaircic; un sourire gracieux avait éclairé ses traits; et le consentementdésirénes'étaitplus fait attendre.
« Comment le nomme-t-on ? demande tout bas madame d'Anglas à l'hôtesse en entrant chez le voyageur.
— M. le comte de Hapsbourg.
— Hapsbou7'g\ Maison royale d'Autriche.
Le nom des empereurs d'Allemagne !.. .
— Il signe Hapshourg Romanof{\).
— Romanofl en êtes- vous sûre? Maison régnante à Saint-Pétersbourg ! le nom des empereurs de Russie!
— Ma foi! je prononce mal peut-être : mais c'est quelque chose comme ça.
— Il devrait ajouter Stuart , cela lui ferait trois noms de monarques.»
(i) Les Russes écrivent Hoinanow.
L'étranger s'avance gracieusement vers madame d'Anglas; il lui montre lui-même son appartement ; il est sobre de paroles , mais il s'exprime en termes choisis.
« Monsieur le comte, lui dit madame d'Anglas après l'examen achevé, me pcrmettrezvous de m'asseoir ? je crains de m'ètre un peu foulé le pied sur l'escalier. Je chancelle et je mo sens mal.»
Le voyageur s'empresse d'avancer un tauteuil à l'amie de madame de Norvillier. Plein d'égards et d'attentions , il la comble de prévenances. La maîtresse de l'hôtel, dupe à un certain point de la prétendue entorse de madame d'Auglas, est descendue chercher un verre d'eau.
« Pardon, Monsieur! reprend la malade: je crains de vous avoir dérangé.
— Pas le moins du monde, Madame 1
— Je suis votre voisine^ Monsieur. J'ai vu de mes fenêtres, hier, raccidenl arrivé à votre voiture. Vous auriez pu aussi vous blesser. J'en ai été inquiète.
— Merci.
— Les voyages sont rarement sans danger; même en poste.
— Cela est vrai.
— Il faut bien connaître les routes. Monsieur n'est pas Français?
— Non, Madame.
— Monsieur arrive?...
— D'Allemagne.
— Monsieur le comte est Allemand?
— Non, Madame.
— Russe?
— Encore moins.
— Quels beaux pays à pareourir !
— Je les ai habités, Madame. Les deux langues me sont connues. Je n'ai cependant resté que peu de temps en Russie, je lui préférais la Pologne.
— Monsieur le comte est Polonais?
— Pas plus Polonais que Prussien. Berlin m'a charmé, je l'avoue : mais moins que la Grande-Bretagne.
— En effet, Monsieur le comte, le bruit a couru ici, depuis voire arrivée , qu'issud'une lamille anglaise. . .
— Erreur [interrompt l'inconnu. H est vrai, Madame, que j'ai un peu l'accent insulaire ; mais cela vient, je le suppose, de ma prédilection prononcée pour le langage et la poésie d'Ossian. On me le reprochait sans cesse à Florence, à Rome et à Naples.
— Mais, balbutie madame d'Anglas com-
i08 NATHALIK.
mençant à s'effrayer elle-même de l'inlermiiiablc série Je ses questions , monsieur n'est pas Italien?
— Je serais plutôt Espagnol ou Portugais, Madame; car les capitales que j'habitai le plus autrefois, ce furent Madrid et Lisbonne.
— Vous savez donc parler, à la fois , l'allemand , le russe et l'anglais , l'espagnol et l'italien?
— J'ai visité tant de pays : la Suède^ le Daniiemark. . .
— Quoi, Monsieur, vous parlez danois?*»
M. de Hapsbourg a souri.
« Oui, Madame, et même aussi iurc.^>
La rentrée de la maîtresse d'auberge a mis fin à l'espèce d'interrogatoire que faisait subir madame d'Anglas à l'étranger. L'inconcevable indiscrétion de la première ne pouvait être égalée que par le flegme inaltérabledu second.
Jamais plus complaisante patience n'avait accueilli plus inconvenante curiosité.
Mais les réponses cleM.deHapsbourgélaientelles de nature à inspirer une entière confiance? N'y entrait-il point de la moquerie? Oh ! il suffisait de regarder la physionomie calme du voyageur et d'écouter son noble accent , pour se sentir, en dépit même de soi, convaincu de la vérité de ses paroles et de la franchise de son âme. D'ailleurs la voix publique était là. Les déclarations du comte étaient déjà hautement répétées et confirmées par elle; il avait l'opinion pour lui,
«Monsieur de Hapsbourg ! dit madame d' Anglas en se levant, et après un salut plein de courtoisie, oserais-je, en qualité de voisine, et toute cérémonie à part, vous engager, dans le cas où vous séjourneriez ici quelque temps, à venir prendre le thé chez moi ? Je reçois tous les mercredi.
— J'accepte avec reconnaissance, v L'entretien sVst terminé là.
Une brillante soirée , le mercredi suivant, avait lieu chez madame d'Anglas. La majeure partie de la société de Saint-Germain, ayant ouï parler du comte de Hapsbourg, de sa richesseetdeses étrangetés, était accourue pour le voir. On savait qu'il devait se trouver à la réunion ; et pas un invité n'y manquait.
Le salon élincelail du l'eu des bougies; plusieurs tables de jeu étaient dressées ; on distribuait déjà des glaces ; et le comte de Hapsbonrg n'avait pas encore paru. Nathalie, plus pâle que de coutume, mais ravissante d'attraits et de modestie , tressaillait à chaque nom que prononçait le domestique en annonçant à haute voix. Madame de Norvillier , non moins agitée, et ne pouvant rester en place, allait et venait çà et là.
Des chuchottements malins commençaient à faire circuler dans l'assemblée que Villustre inconnu ne paraîtrait pas; on ricanait, dans plusieurs groupes, sur l'embarras, le désappointement, et presque la consternation de la maîtresse du logis. Sa pompeuse réunion , sans le personnage promis, n'était plus qu'une soirée manquée, une sorte d'attrape, un fiasco. Quelques personnes, ennuyées , menaçaient de se retirer : quand soudain la porte s'ouvrant^ ces mots magiques retentissent :
NATriALIE. 41î>
« M. le comte de Hapsboiirg ! »
Bruit, moiivenient, désordre, luiiuilte.
L'étranger ne semble aucunement s'apercevoir de l'efifet qu'il a produit. Il salue d'un air calme; sa mise est sans recherche ; son front est fier, son ton laconique; et quand chacun s'occupe de lui, lui ne fait attention à personne.
Le bruit s'était accrédité que le comte de Hapsbourg appartenait, pour ainsi dire, à toutes les nations, sans vouloir être d'aucune; et qu'il parlait toutes les langues connues, sans avouer au juste la sienne. Les érudils de St- Germain s'étaient empressés^ en conséquence, de venir étudier l'homme universel. Ils lui adressaient, chacun à leur tour, avec le plus de ménagements possibles;, une suite de diverses questions dans une quantité d'idiomes différents. L'étranger^ résigné sans doute, en se rendant chez madame d'Anglas , à y faire
preuve d'une complaisance sans bornes, répondait avec froideur et mesure aux nombreuses interpellations dont , ailleurs, il eût pu s'offenser. Les hommes et les femmes s'étonnaient, à la fois^ de la pureté de ses expressions dans toutes les langues, et de la dignité de son maintien dans toutes les conversations. Un murmure général d'approbation allait croissant autour de luij la curiosité se changeait en admiration... concert unanime d'éloges j il a conquis tous les suffrages.
Mais un jeune homme, arrivé la veille à Saint-Germain, Albert de Quilon, cousin germain de Nathalie, était loin de partager l'enthousiasme qu'inspirait M. de Hapsbourg.
Invité à la soirée de madame d'Anglas, il observait, à part, Télranger; il épiait ses mouvements ; il scrulait le fond de ses pensées; et le regard perçant de cet homme, son œil d'un bleu particulier , un je ne sais quoi de mystérieusement douteux répandu sur toute
sa personne , l'avaient vaguement efl'rayé.
Puis, rien n'échappe aux yeux de l'amour. Albert, passionnément épris de sa cousine, avait remarqué le trouble de Nathalie à l'arrivée du comte. Pourquoi celte vive rougeur alors que leurs yeux s'étaient rencontrés!... Pourquoi ensuite avait-elle pâli quand, la saluant d'un air froid, l'étranger avait passé
prés d'elle sans lui adresser la parole!
Évidemment, selon Albert, elle et lui s'étaient vus ailleurs. « Oui, se dit-il, ils se connaissent. 1) Une voix secrète semblait l'avertir que la destinée de Nathalie allait dépendre de cet homme; et, soit à tort soit à raison, le sang s'est glacé dans ses voines.
Albert de Quilon n'avait reçu de la nature aucun avantage physique, hormis la force et la santé. Étranger à l'élégance des jeunes gens à la mode, il s'offrait dépourvu de toute prétention: simple et loyal, sincère et droit. Son éducation morale avait été remarquablement soi-
il6 NATHALIE.
gnée : mais (jiiant aux belles manières des merveilleux du cluh Jockey^ il n^en avait aucune idée. Albert était si peu au fait des usages du jour qu'il eût regardé comme inconvenant et grossier d'aller fumer dans un salon et d'y jeter des bouffées de cigarre au visage des nobles dames ; il eût rougi, le candide jeune homme ! de boire et de jurer en lion. Enfin , oserait-on le croire , il trouvait, à part lui, que ce qu'il y avait dans la société contemporaine de plus anti-poétique, de plus insensé , et de plus ridicule , c'était l'espèce appelée Lionne. Pauvre Albert ! quel travers d'esprit !
Nathalie, pendant la longue soirée de madame d'Anglas, avait passé successivement d'une émotion à une autre; les succès du comte de Hapsbourg l'avaient charmée sans qu'elle pût trop s'en rendre raison; l'inquiétude douloureuse qui se peignait sur les traits de son cousin Albert de Quilon l'avait attristée
NATHU-IK. 117
sans qu'elle se demandât pouniuoi ; enfin l'espérance agitée qui décomposait les traits de sa mère l'avait doucement attendrie sans qu'elle en approfondit la cause. Au fond de tout cela , que de peines !
Madame de Norvillier , remarquablement belle autrefois, conservait encore des charmes. Sa taille était haute et son maintien imposant, son teint avait de l'éclat et sa physionomie du mouvement. Ce soir-là, par amour maternel, elle s'était efforcée de mettre en jeu tous ses avantages personnels au profit de sa chère ^3nfant ; elle avait mis assez de recherche dans a toilette pour qu'on pût lui croire encore un reste de prétentions. Elle s'était remémorée ses anciennescoquetteries pour plaire au comte dellapsbourg. Madame de Norvillierse flattait que, parmi ses connaissances de Saint-Germain, tout cela passerait inaperçu. Erreur : tout cela était deviné ; chaque mère l'avait comprise.
118 ÎSATIIALIE.
Élevée à ouvrit' son âme à celle qui ne vivait que pour elle , Nathalie avait raconté à madame de Norvillier, dans ses plus minimes détails , ses aventures de voyage. L'infortunée veuve j déjà mise au fait des mêmes circonstances parla marquise de Benlheim, se livrait aux plus vives espérances. Nathalie était si jolie! Si jamais passion violente eût pu être allumée, en cette ère de calcul et decommerce, comme aux vieux temps d'amour et de chevalerie, c'était bien certainement par elle. Où trouver formes plus célestes ! où rencontrer âme plus pure !
Madame de Norvillier s^était plusieurs fois assise auprès de l'étranger pendant le cours de la soirée , et avait appelé à son aide , pour le séduire, toutes les ressources de son esprit. Le comte de ïlapsbourg accueillait ses avances avec une sorte de courtoisie reconnaissante : l'entretien ne languissait pas; et le visage animé de la mère de Nathalie peignait sa satis-
faction intérieure. Tout marchait au gré de ses vœux.
Et pourtant le noble étranger , à St-Gcrniain comme à Dieppe, n'avait pas encore adressé un seul mot à la jeune fille.
« C'est singulier ! se disait-elle en remontant le soir dans sa chambre , il me regarde et voilà tout! ne me parlera-t-il donc jamais ? je ne connais bien de lui que ses yeux ; et ses yeux, parfois , sont sinistres. »
Madame d'Anglas, ainsi qu'on peut In présumer , avait reçu les confidences de madame de Norvillier; et les deux dames n'avaient plus qu'une môme pensée : celle de parvenir à marier Nathalie avec le comte de Hapsbourg. Les chances étaient favorables,
l'étranger paraissait s'être fixé à St-Germain j et certes le quartier qu'il habitait, la maison (|iii lui servait de demeure , le peu de ressources que lui offrait la ville, rien ne motivait le subit engouement qu'il avait manifesté pour son séjour. Il était donc clair et positif (|u''un charme secret et puissant, le saisissant dans ses voyages , l'avait arrêté sur sa route. Et quel pouvait être ce charme? nul autre évidemment que l'amour.
« Ma chère cousine I dit un matin Albert à Nathalie , qui , seule , assise chez sa mère , brodait d'un air rêveur et disîrait: il y a grand dîner aujourd'hui chez madame d'Anglas : vous savez sans doute pour (juil
— M. le comte de Hapsbourg...
— Justement , le comte... on le prince : il a tant et de si hauts litres ! je n'aime point le pas assez , mais j'avoue que je crains le trop.
NATHALIE. ilii
— Ainsi, répond gaîment Nathalie, si jamais j^épousnis quelque personnage opulent et qu'il me couvrît de joyaux, vous trouveriez mauvais, en dépit du proverbe, que la mariée Jut trop belle!
— Oui, si cette beauté fatale...
— Eh bien !...
-r Cause de ses succès... devait la mener à sa perle.
— Mon Dieu', vous m'effrayez! Albert.
Vous me parlez d'un Ion qui me glace.
— Tenez! mon aimable cousine! il faut que je vous ouvre mon cœur. Votre mystérieux étranger, avec ses airs de potentat , ses grands noms et ses grands laquais , ce cosmopolite titré, qui sait toutes les langues de l'Europeet qui lient à toutes les puissances du globe , enfin votre H apsbourg Roinaiiof. . . . n'est qu'un aventurier peut-être. »
124 NA'IIIM.IE.
Nathalie , courroiicée, l'inlenompt.
« Un avenlmJer! quelle insulte ! et à que! propos ces soupçonsi monsieur de Ouilon, c'est indigne!
— Pardon! vous l'aimez, je le vois; répond tristement le jeune homme. C'est tout simple! il passe pour riche. »
L'amertume de ces paroles retentit douloureusement au cœur naïf et compatissant de mademoiselle de Norvillier ; ses beaux yeux se mouillent de larmes.
« Non, Albert, je ne l'aime pas, répond-elle d'un ton ému , mais j'ai horreur des calomnies.
— Des calomniesl répète Albert ; allon.«:, soit : vous le déléndez. Le coupable, ce sera moi 5 rhomme irréprochable, c'est lui.
— Injuste Albert 1
NATiiuJi:. 125
— Prenez -y garde ! vous avez l'œil de la colombe, et lui, le regard du serpent.
— Autre erreur, monsieur de Quilon 1 vers lui nul charme ne m'attire.
— Et cependant, Mademoiselle, s'il vous demandait votre main ?
— Il n'en est nullement question.
— Gela viendra.
— J'en doute.
— Et pourquoi?
— Il est riche, et moi je suis pauvre.
— Vous valez mieux que lui mille fois.
— Ses immenses biens'..,.
— Où sont-ils? oui , au fait, où peut-on les voir? dans quel hémisphère et sous quelle zone se trouvent-ils? on ne sort pas avec lui de l'inconcevable et de l'inconnu. Cela est beau dans
126 NATUALIIÏ.
les fictions d'un poème; mais cela est inquiétant clans les réalités de la vie. Vous venez de me citer un proverbe; en voici un autre : A beau mentir qui vient de loin. M. de Hapsbourg , néanmoins, peut être véridique et loyal : mais, en attendant que les trésors de ce Crésus m'aient été clairement prouvés, je ne lui vois de positif qu'un langage à facettes éblouissantes, des laquais à mine équivoque et un carrosse à roue cassée.
— Encore des sarcasmes ! Albert.
— Ma cousine ! il se joue ici une double intrigue : Tune ( et celle-ci vient de chez vous) travaille à vous faire faire ce qu'on appelle un superbe mariage; l'autre (et celle-là vient d'ailleurs) tend à vous faire tomber au pouvoir de l'inconnu de Dieppe. Or, les deux intrigues se croisent et s'aident : comment n'obtiendraienl-eiles pas un plein succès! elles visent au même but.
— Voilà de singulières idées.
— Croyez-moi ! ma pauvre cousine! si cet étranger vous épouse...
— Achevez !
— Gare à vous', plus lard. Nulle femme n'enviera votre sort.
— Mais il rendrait heureuse ma mère ; il la tirerait du besoin; il lui rendrait les douceurs de la vie ; il lui assurerait une position dans le monde...
— Et vous!...
— Je ne pense pas à moi.
— Mais , en pareil cas , cependant. . .
— En pareil cas, monsieur de Quilon, mon premier devoir serait de ne songer qu'à celle qui me donna la vie, et dont l'état me brise le cœur.
— Et vous sacrifieriez vos jours ?
— Ce ne serait pas un sacrifice, je me dévouerais à ma mère.
l'iS NATHALIE.
— Nathalie!... chère Nathalie!... oli ! si j'avais quelque fortune!... »
La jeune fille lui tend la main.
« Albert! j'eusse été trop heureuse. »
Et , se levant aussitôt de crainte d'en trop dire, elle court retrouver sa mère.
Quelques instants avant le grand dîner de madame d'Anglas, une nouvelle inopinée était venue déranger les combinaisons de madame de Norvillier. La vie de ce monde est-elle autre chose qu'une longue suite de contradictions , de désappointements et de supplices ! Une lettre apportée, par un exprès, à madame d' Anglas, la mandait en hâte à Paris : il y était question d'une affaire de la plus haute importance; et le départ de cette dame avait été fixéde suite au lendemain matin. Contre-temps et désolation.
Yoilà donc tous les projets de mariage si
NATIIVLŒ. 120
habilement conçus et en si bonne voie (ie réussite , arrêtés tout à coup et peut-èlre brisés!.. Madame de iNorvillier,obligéedequitler aussi Si-Germain , va donc abandonner la partie au moment de la gagner! Hélas! que deviendront ses plans! la pauvre mère est consternée.
Cependant, la cloche a sonné le dîner. Les convives de madame d'Anglasse sont rendus avec empressement à son invitation 5 et M. le comte de Hapsbourg, assis à la place d'honneur, entre la maîtresse de la maison et mademoiselle de Norvillier , fixe l'allention générale.
« Monsieur le comte! lui dit unede^ nobles dames de la ville : avez-vous visité le château de St-Germain, le palais de Jacques Sluart ?
— Non, Madame , je n'ai vu que son tombeau : le dernier, celui de l'église.
— Si M. de Hapsbourg n'a pas l'intention
130 NATnALlE.
(lenousquitter encore, il devrait jeter un coup d'œil sur nos monuments.
— Je m'en ferai , Madame , un véritable plaisir,
— Notre terrasse est renommée , notre chemin de fer s'achève.
— Je les examinerai avec un vif intérêt.
— Nous avons des vues admirables.
— Si j'en ai le loisir , Madame, j'essaierai d'en crayonner quelques-unes : j'aime à dessiner en voyage.»
L'œil perçant de l'inconnu s'était à ces mois lixé sur Nathalie, comme pour sonder sa pensée en éveillant ses souvenirs.
« Mademoiselle de Norvillier aime-l-elle la peinture ? continue-t-il à demi voix avec un léger embarras.
— Enfin ! murmure tout bas la jeune fdle, il se décide à me parler !
NATHALIE. i31
— J'ai rapporlc des vues de Dieppe , poursuil-il d'un ton moins ému.
— Et de Gisors, dit Nathalie.
— Quoi 1 vous avez daigné remarquer !...
— J'ai cru vous voir aussi à Pontoise : vous admiriez la cathédrale?
— J'aime à admirer en voyage. »
El une vive satisfaction s'est empreinte sur les traits de l'étranger. Nathalie , par degrés, se rassure ; elle le regarde, l'écoute; et l'enirelien continue, entre eux , sans plus de trouble ni de gêne.
« Combien de temps, Mademoiselle ! devezvous habiter Si-Germain ?
— Demain matin, Monsieur, nous parlons.
— Déjà!
— Pour aftlures pressées.
IS'i iNATIIAl.IE.
— Et VOUS allez sans doute à Paris?
— Oui.
— Vous y passerez l'hiver ?
— Je le suppose, Monsieur; cependant la position de fortune de ma mère ne lui permettra peut-être pas d'y rester.
— Où iriez-vous alors?
— Je ne sais. »
Le comte de Hapsbourg demeure plongé quelques instants dans une profonde rêverie.
« Monsieur! lui dit un ingénieur des pontset-cliaussées , si vous désirez voir les travaux du chemin de fer, je m'offre de vous y conduire. Cela pourra vous intéresser.
— Mille remerciements. Monsieur! reprend l'étranger avec une sombre préoccupation : je le voudrais, mais je ne le puis j je suis au moment de partir.
— De partir!
— Oui, dans vingt-qualre heures.
— Pour ne plus revenir?
— Je le pense,
— Est-il possible ! interrompt avec surprise la damequi, peu d'instants auparavant, engageait M. de Hapsbourg à visiter le château des Sluarts : mais, ce malin, vous n'aviez pas cette intention! Vous me disiez même encore, aucommencementdu diner, que vouscomptiez prendre des vues de St-Germaîn !
— C'est vrai , mille pardons. Madame. Je me trouve si bien ici que j'y oublie souvent... toute chose. Il est temps que je m'en éloigne^ car je m'y oublierais moi-même. »
Mais ce brusque revirement d'idées n'avait pu s'opérer sans cause ; et cette cause ne pouvait échapper à la pénétration des convives. Madame d'Anglas venait d'entretenir vague-
ment une de ses amies de l'afîaire qui l'appelait à Paris. Bientôt la nouvelle est répandue , que madame de Norvillier quitte St-Germain. Le départ du comte s'explique ; et au salon, après le diner, parmi les dames du pays, les propos suivants se débitent. On les tient tout bas à l'écart. Que de malignité! Écoutons.
« La petite est en bonne voie.
— Oh bonne! ma chère! qui sait. Chemin de traverse peut-être.
— Et pas d'église au bout!
— C'est possible.
— On mettra un mont d'or à la place.
— Sur un tas de boue! quelle horreur!
— La boue! n'allez pas l'insulter. On en a vu surgir des gloires. La boue est un terrain tout comme un autre, une position, un pouvoir.
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— En effet, les anciens avaient imaginé des âges de métal, pourquoi ne créerions-nous pas l'âge de boue î C'est beaucoup plus facile à s'étendre.
— Mais non à prendre consistance,
— Ma belle ! à propos d'âge et d'église, ce Monsieur est-il catholique?
— Elle a raison, c'est chose à savoir. Il est peut-être de toutes les religions, comme il est de tous les pays.
— Vous verrez qu'il professe toutes les croyances , comme il parle toutes les langues.
— Sans doute. Et, en conséquence, il pourra nous dire qu'il est l'église universelle, vu qu'il a en lui tous les cultes.
— Hors le vrai.
— Le diable en est là . »
Mais tout a une fin ici bas, les caquets
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comme les diners. Peu de jours après le grand repas de madame d'Anglas, on ne s'entretenait presque plus à St-Germain du mystérieux étranger. C^était déjà un sujet usé, fatiguant et fastidieux. Les intelligences de la ville s'y étaient épuisées; et l'on avait passé à autre chose. Les habitudes de Paris courent aujourd'hui la province. Et la province : où commence-t-elle? A 50 ou 100 lieues de la capitale? Non : tout simplement, hors barrières.
Madame de Norvillier et sa fille, installées dans un petit appartement du faubourg Saint- Denis, repassaient tristement leurs souvenirs au fond de leur pensée. Hélas 1 réduites à se servir elles-mêmes, sans domestiques, sans soutien, elles se cachaient leurs pleurs l'une à
l'aulie. L'avenir se dépouillait d'illusions et d'espérances. La Fiiisère la plus complète avançait à grands pas vers elles avec ses haillons et la faim. Pauvres victimes du destin! naguère elles s'étaient vues riches!...
Douée d'un caractère ferme, madame de Norvillier , se redressant devant le malheur, eût supporté sa pauvreté avec un noble courage et sans pousser la moindre plainte, si le sort n'avait frappé qu'elle. Mais voir sa ravissante Nathalie se dessécher et se flétrir, à la fleur de ses ans^ dans la détresse et l'abandon, lorsque la nature lui avait prodigué ses plus irrésistibles faveurs : esprit, beauté, talents et grâces! ce spectacle lui brisait l'âme. Pauvre mère ! elle avait deux fardeaux ensemble à porter. Oh l sa fille souffrait moins qu'elle.
Un matin, madame de Norvillier se livrait avec calme et résignation aux petits soins de son ménage, quand le bruit d'une sonnette se fait entendre. Obligée d'ouvrir elle-même sa
porlc, elle aperçoit soudain, devant elle, le comte de Hapsbourg Ilomanof. Il vient savoir de ses nouvelles.
La mère de Nathalie, (juoique prise au dépourvUj toute entière aux plus grossières occupations, sans toilette et en flagrant délit de misère, n'en a pas moins reçu l'illustre étranger avec cette aisance du grand monde que ne peut ôter l'infortune. Sa dignité dans son élat d'abaissemenl n'était ni sans éclat ni sans grâce ; il semblait que, pour dissimuler son déniiment, elle rusait avec l'indigence. Elle savait trouver le secret d'anoblir la tristesse de sa position par la sérénité de son maintien. Car il y a quelque chose dans le malheur, quand le destin frappe injustement, qui grandit l'âme courageuse et qui la sort des rangs vulgaires. C'est un cachet de supériorité dont il vient frapper la victime. Il la marque d'un sceau divin.
Jamais le comte de Hapsbourg ne s'était
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montré plus prévenant et plus aimable. Il sollicite humblement la permission de faire sa cour à madame de Norvillier pendant son séjour à Paris. Il désirerait vivement lui être à la fois utile et agréable. Il serait si flatté de trouver l'occasion de lui prouver son dévouement. Les expressions du noble étranger sont continuellement pleines de respect et de délicatesse. La conversation se prolonge.
« Mademoiselle votre fille, dit le comte avec l'accent du plus louchant intérêt, va peu, je le sais, dans le monde. Quel dommage pour les salons de Paris où elle serait reçue et fêtée avec transport ! La menez-vous, du moins^ au spectacle ?
— Au spectacle! hélas! non, Monsieur. Ma fortune ne mêle permet pas : elle nous a maltraitées si cruellement! Il est un théâtre, surtout, où je regrette de ne pouvoir conduire Nathalie : c'est l'Opérgi. Elle aime avec passion la musique. Elle a une jolie voix. Il lui serait
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si utile, et elle serait si heureuse d'entendre chanter les grands maîtres'-... Mais elle est faite aux privations. La souffrance est notre élément...
— Momentanément, Madame! interrompt le comte avec feu. Il est impossible que la Providence continue à vous persécuter. Ses épreuves et ses rigueurs n'ont ordinairement qu'un temps. La vie humaine se compose de bons et de mauvais lots qui se tirent l'unaprèsTautre. Ils se succèdent et alternent. Les coups funestes vous ont été portés, vous allez nécessairement arriver aux chances consolatrices. J'oserais vous le garantir. »
Madame de INorvillier sourit tristement.
M. de Hapsbourg s'est levé.
« Une prière , Madame ! reprend-il en se préparant à sortir : vous ne serez pas, j'espère, assez cruelle, pour m'affliger par un refus. On donne demain Roberi-le-Diable , i\ l'Aca-
demie royalo de Musique, avec l'élite des acteurs. Permellez-moi de mettre ma loge à votre disposition 5 vous aurez ma voiture à vos ordres; et vous me combleriez de joie. »
La voix du comte était si tendrement suppliante, et la peur d'un refus désobligeant était si fortement marquée dans l'ardente expression de son œil étrangement bleu, que madame de Norvillier ne s'est pas sentie le courag<î de prononcer un non positif. Elle se contente de lui adresser ces phrases banales et évasives de politesse et de remerciement, qui ne promettent que peu de chose et qui n'engagent à rien. M. de Hapsbourg se retire.
Nathalie, pendant la visite du comte, s'était tenue renfermée dans la chambre voisine. Une simple cloison de séparation lui permetlait d'entendre ce qui se disait à quelques pas d'elle; et, bienqu elle cherchât, par discrétion,
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à ne rien écouler^ elle ne perdait pas un mol de l'entretien.
« Une loge au grand Opéra !... se répète la jeune fille. Quel bonlieur si ma mère accepte ! »
Et ses yeux pétillaient d'espoir.
« Mais il ne m'a pas demandée, murmurent ses lèvres tout bas. 11 n'a pas cherché à me voir. Cet homme m'étonne toujours. »
Puis, s'interrogeanten secret :
« Je ne l'aime pas, conlinue-t-elle, et pourtant, sans cesse^ il m'occupe. Loin ou près, absent ou présent, il me poursuit et me domine. 11 me fait l'elFet du Destin. Heureux ou fatal : je l'ignore. »
Midi sonnait le lendemain à l'horloge de la paroisse,, lorsqu'un chasseur en grande tenue se présente chez madame de Norvillier. 11 lui remet silencieusement une lettre sous enve-
loppe avec cachet armorié , salue profondément et s'éloigne.
« Attendez un instant! lui dit la mère do Nathalie. Il faut, sans doute, une réponse. »
Mais, soit par mégarde ou par ordre, le beau chasseur n'écoute pas. Il a fui, il est déjà loin.
Madame de Norvillier rompt le cachet princier de la dépêche. Elle ouvre et lit. Sa fille était là.
« M. le comte de Hapsbourg offre à madame « de Norvillier ses respectueux hommages, « et la prie de vouloir bien accepter sa loge au « grand Opéra. Ce soir, à l'heure du specta- « cle, sa voiture et ses gens seront à sa dispo- « sition.»
Le premier mouvement de la noble veuve avait été de prendre la plume et de refuser; mais la lettre du comte était sans indication
de demeure; et le messager était reparti. Où adresser une réponse? Comment !a faire parvenir?...
Nathalie n'avait pu retenir un cri de joie à l'aspect du billet de loge. La pauvre mère ressent la douleur qu'éprouverait sa fdle à un refus formel de sa part. Elle jouirait si délicieusement du plaisir que lui ferait goûter la représentation de Robert-Je-Diabîe . Puis , quel mal pourrait-il y avoir à accepter, une fois seulement, la loge de M. de Hapsbourg? Cela ne tire point à conséquence; c'est tout à fait sans inconvénient, il n'en résulte aucune obligation prise, aucun engagement contracté. Plus d'hésitation : îe parti est pris. On ira au grand Opéra.
A. sept heures moins un quart, une magnifique voiture avec cocher, laquais et chasseur, dorés sur toutes les coutures, stationnait à la porte de madame de Norvillier. La mère et la lllle y sont montées peu après; et bientôt.
dans une des jdIus belles loges du théâtre, Nathalie^ resplendissante d'attraits, attirait tous les regards delà salle.
Un murmured'admiration s'était élevé, à sa vue, de l'amphithéâtre et du parterre. Mais la jeune fille, toute entière au charme du spectacle, remarquait à peine l'effet que produisait sa beauté; de temps en temps seulement, lorsque quelque bruit se faisait entendre au fond de sa loge, elle retournait précipitamment la tête pour saluer M. de Hapsbourg, et semblait se préoccuper un instant d'une pensée étrangère à la scène.
Cependant la soirée s'écoulait 5 les premiers actes de Robert-le-Diable étaient joués; elle noble étranger ne se présentait pas. Nouvelle preuve de délicatesse et de bon goût. Il ne s'est pas cru en droit d'aller, sans autorisation préalable, s'informer si les dames de Norvillier étaient placées à leur guise et trouvaient la pièce à leur gré. Venir en quelque façon
quêter des rcmerciernenls lui eût paru, d'ailleurs , chose inconvenante ; et le comte n'a point paru.
Le spectacle se termine. Natlialie, enchantée de sa soirée, n'avait cessé d'écouter avec ravissement les sublimes accords de Meyerbeer. La môme voiture et les mêmes gens qui étaient venus la prendre chez elle, l'y reconduisent ainsi que sa mère. Elle avait fait un rêve enchanteur. Ses succès, bien qu'elle s'efforçât de n'ypastropajouter foi, l'avaient vivement émue. Elle s'était vue toute la soirée, au milieu de la musique et des lumières, dans une atmosphère d'encens. Elle avait savouré les jouissances de la richesse et de Torgueil ; et, comme d'un palais magique, elle avait régné sur la foule. Hélas ! retournée sous son toit, quel changement et quel réveil! des murailles noires et nues; des meubles vieux et déchirés : point de feu , pas un domestique; un entresol à peine éclairé; le froid, le vide et la misère.
Nathalie, poussant un long soupir, tombe tristement sur un siège. Adieu les parfums et les fleurs, les hommages et les concerts, les enivrements et le luxel plus d'admirations autour d'elle. Les brillantes illusions se sont évanouies, la sombre réalité demeure. Les délices d'une soirée passagère n'ont que mieux fait ressortir les horreurs d'un déniiment perpétuel. Sa tête se baisse, elle pleure.
Voilà donc où a mené le plaisir d'un moment : à un redoublement de souffrances ! Madame de Norvillier, le cœur navré, mais dissimulant sa douleur, s'est bien promis en secret de ne plus désormais laisser retourner sa fille au milieu des enchantements de la vie, à moins que ses deslins ne changent. Ces enchantements, en effets prodigués aux privilégiés de la fortune^ ne sont-ils pas d'amères railleries pour les malheureux delà terre! La pauvre mère a senti tout ce que le contraste avait de poignant pour sa fdle, lorsqu'admise
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un instant dans ÉJen, il lui fallait rentrer au désert. Elle aussi, elle pleurera ce même soir, mais un peu plus lard et lorsque Nathalie dormira. Jusque là son front sera calme, et son sourire sera doux.
Trois jours se passent, point de visite du comte. Madame de Norvillier, ne pouvant renoncer encore tout à fait à ses espérances de Saint-Germain^ bien qu'elle n'osât plus s'y abandonner avec confiance, attendait M. de Hapsbourg. Chaque fois que s'agitait la sonnette de son appartement, elle se sentait tressaillir. Du matin au soir, elle s'efforçait de donner à sa demeure une sorte de tenue^ un air d'ordre et de propreté, une apparence de bonne façon. Mais que de difficultés à vaincre! que de fatigues à braver! la misère n'en diminuait pas; et les peines s'en accroissaient.
Les dernières ressources de la veuve étaient épuisées. Plus de bijoux à mettre en gage. Aucun reste de sa splendeur passée à vendre
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au rabais à des juifs. On n'acccplait plus ses billets. L'infortunée se voyait sur le point d'en être réduite à implorer les secours du bureau de charité de son arrondissement; et, pour comble^ elle avait des dettes.
Madame de Norvillier descendait l'étroit et sombre escalier de son entresol, quand M. de Hapsbourg s'oflre à elle. A la fois surprise et charmée, elle remonte chez elle avec empressement. Mais, pendant sa^courte absence, ainsi quecela arrive presque toujours en pareil cas, un désordre affreux s'y était passé. Le mauvais poêle de son antichambre avait rempli l'appartement d'une épaisse fumée. Un porteur d'eau de mauvaise humeur venait de renverser le contenu de l'un de ses seaux contre la fontaine filtrante qu'il devait remplir. Le chien de la portière, entré dans la première petite pièce servant de salle à manger, y avait cassé une piled'assiettes venues du restaurant voisin. Le réduit devenait taudis. Madame de JNor-
villier, altérée, n'a pu trouver un mot à dire. Le plus morne découragement la saisit; elle s'assied et fond en larmes.
M. de Hapsbourg, attendri, cherche en vain quelques paroles consolatrices. W est si diflicile, en face des grands revers de la fortune^ et touchant à certaines plaies, de trouver les mots convenables! Lorsqu'on croit adoucir, on blesse. On espérait toucher le cœur , on n'a frappé que l'amour-propre : et l'amourpropreest, à la fois,detousles sentiments d'ici basle plus susceptible etleplusvivace. Il s'éteint le dernier chez l'homme, après y être entré le premier. C'est continuellement qu'ils'irrite, et c'est rarement qu'il pardonne.
« Mille remerciements 1 monsieur le comtcj dit la mère de Nathalie après un long moment de silence, et d'une voix presque étouffée; vous nous avez fait passer une soirée charmante. Malheureusement de pareils moments ne pourront se renouveler. Depuis nombre d'années ,
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îious n'allons pins anx ihéalres. Nons fuyons l'éclat et la foule. Vous voyez notre position. Ce n'est pas dans l'état où nous nous trou vons réduites, qu'il doit être permis de recliercher l^s jouissances du grand monde. II est trop douloureux, ensuite, de retomber dans les privations d'une existence brisée. Que chacun reste dans sa sphère. L'obscurité , voilà la nôtre.
— Noble dame! répond le comte. Que j'admire votre courage! mais, croyez-moi, rien ne dure sur cette terre de variations et de bouleversements: pas plus les douleurs que les joies, et pas plus le mal que le bien. Qui sait ce que le sort vous réserve! »
L'accent et les paroles du comte avaient quelque chose de si persuadé et de si persuasif qu'ils tenaient de la prophétie. Le cœur maternel de madame de Norvillier battait avec violence Allait- il lui parler de sa fille? allait-il changer son destin?
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M. de Hapsbourg, plongeant un regard incisif jusqu'au fond de son aine, y lisait comme dans un livre ouvert. Un léger sourire de satisfaction courait sur ses lèvres. F^'infortunée veuve l'observe : mais l'inexplicable étranger, si habile à comprendre autrui, ne permet pas qu'autrui le comprenne.
« Votre petit entresol, Madame , reprend-il en promenant ses yeux autour de lui, est peu élégant, je l'avoue. Son loyer ne doit pas être cher, je suppose : quel prix en peut- on demander?...
— Environ cinq cents francs, Monsieur.
— Cinq cents francs! répète le comte avec une étrange exclamation de surprise. Mais c'est trop cher, c'est un prix fou. Si vous aviez eu des amis, Madame; si l'on s'était donné la peine de vous chercher un logement, vous ne seriez, certes, pas ici.
— Monsieur! j'ai couru tout Pai is^, ré[)(U)d
i5i NATIIALIK.
la mère de Nalîialie d'union plaintif et découragé. Je n'ai pu rien trouver de mieux... du moins à un taux si modique.
— Si vous le permettez. Madame, reprend M. de Hapsbourg en s' inclinant avec respect , je vous ferai connaître et louer un délicieux appartement, situé dans un des beaux quartiers de Paris, bien aéré , bien sain, bien gai...
— Mais à quel prix, monsieur le comte?
— Moins cher que le vôtre, Madame. »
Un sourire d'incrédulité mécontente répond à ces dernières paroles. L'étranger poursuit vivement.
« Vous doutez de mon assertion! voulezvous parier?
— Volontiers.
— Vous perdrez.
— Ce n'est pas possible.
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— Ma voiture est à voire porte.
— Eh bien !
— Décidons la question. Laissez-moi vous donner mes preuves.
— Et comment cela, je vous prie?
— Souffrez que moi-même, à l'instant, je vous conduise au faubourg St-Germain! vous y verrez l'appartement que je viens de vous décrire; il vous conviendra, j'en suis sûr. Il est frais, élégant, commode
— Et à cinq cents francs?
— Oui, Madame.
— Ce serait, en effet, curieux à vérifier.
— Et il y va de mon honneur. »
Le comte se lève à ces mots : il présente son bras à madame de Norvillier.
« Oui, continue-t-il d'un ton grave : ce se-
rait maintenant, Madame, m'infliger une véritable mortification que de refuser de me suivre. Ce serait un manque de confiance auquel je serais cruellement sensible. "Vous ne pourriez vouloir m'affliger. Et d'ailleurs la vue d'un appartement n'oblige nullement à le prendre. Je ne vous demande, au surplus, que de prouver ce que j'avance. J'ai presque à me justifier du soupçon d'avoir voulu porter atteinte à la vérité. Or, quelque innocent (|ue soit un mensonge, il me paraît un acte coupable. Je suis à vos ordres, Madame. »
La gravité cérémonieuse du comte, son air à demi offensé, sa prière (jui tenait du commandementj, tout en lui impose et subjugue. Madame de Norvillier n'eût pu résister à ses instances, sans compromettre en quelque façon ses espérances à venir, et sans manquer imprudemment aux lois de la reconnaissance. Elle accepte son bras; ils sortent.
* Encore {'arli sans me \oirî se dit tout bas
Nathalie derrière la mince cloison (|ui l'avait séparée du comte et de sa mère. Encore une longue visite '• et pas un mot de moi sur ses lèvres : autrefois cela m'étonnait, aujourd'hui cela m'impatiente. Une m'était (ju'indifTcrenl, je crois (|u' il va m'ètre odieux.»
Pauvre enfant^ va-t-elie l'aimer !
Ml.
Le cocher de M. de Hapsbourg s'arrêle, rue de l'Université, devant un élégant hôtel, bâti entre cour et jardin. Madame de NorviUier, appuyée sur le bras du comte , descend de voilure à la hâte. Elle entre... en croira-t-elle sa vue •