‹ Ida (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · N AT II A LIE · texte numérisé non relu

N AT II A LIE

L'appartementqu'elle vient visilereslau rezde-chaussée, on y monte par un perron. Une serre chaude, entourée d'arbustes en fleurs, sert d'abord de vestibule et conduit ensuite à une jolie salle à manger en stuc, garnie de statues et de vases.

« Quoi! Tappartement est meublé! s'écrie madame deNorvillier confondued'élonnement.

Ceci, Monsieur, devient par trop fort : la plaisanterie passe les bornes.

— Rien ici , Madame , répond l'étranger d'un ton sévère et froid, n'est du domaine de la plaisanterie. Tout est sérieux où je suis, tout doit être digne où vouséles. »

La mère de Nathalie, de plus en plus surprise, traverse la salle à manger. Un beau salon est devant elle. Les meubles y sont en palissandre à riches incrustations ; les murs y sont tendus en soieries de Lyon 5 des tapis d'Aubusson y couvrent le parquet. Partout des

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(jlacesetcles bronzes. Uneporte vitréeouvrc sur un jardin semé d'arbres verts. Deux chambres délicieuses , décorées avec un égal soin, sont à la suite du salon. A droite, un ravissant boudoir. Tout est frais; tout est de bon goût. Richesse et grâce, rien n'y manque. C'est comme un petit temple de fées.

« Monsieur le comte! où sommes-nous?

dit madame de Norvillier dans une extrême agitation. A quoi bon visiter ceci ? voyons l'appartement à louer !...

0 — Mais, Madame! c'est celui-ci.

— Comment! Monsieur! vous auriez la prétention de vouloir me persuader?...

— Je n'ai d'autre prétention, Madame, que celle de prendre vos ordres; et si vous refusiez de me croire

— Mais, Monsieur, ce rez-de-chaussée!., il ne saurait me convenir !...

— Si ce logement vous déplaît, j'en chercherai un autre , Madame.

— Me déplaît! CQ n'est pas le mot; il n'est que trop charmant, au contraire. Son élégance, sa richesse!.. Monsieur, l'énigmea du piquant: voudriez-vous me l'expliquer?

— Rien de plus facile, Madame.

— Vous me permettrez d'en douter.

— Voici qui va tout éclaircir. Paris, Madame, est le lieu où les choses les plus extraordinaires deviennent tout à coup les plus simples. Ce qui paraîtrait ailleurs hors des limites du possible et du raisonnable, n'a souvent rien ici que de naturel et de sensé. Vous en allez juger par vous-même. »

« Un riche Anglais, récemment arrivé en France, s'était fait arranger, à sa guise, l'appartement que vous voyez. 11 voulait que tout V fût d'une extrême recherche; et il allait s'y

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inslaller, lorsque la mort d'un de ses frères l'a appelé précipitamment en Italie, où un grand procès et d'importantes affaires de succession le retiendront , dit-on, plus d'un an, La plupart des Anglais ont des idées bizarres: celui-ci tenait exlraordinairement à son mobilier ; il n'a pas voulu le revendre. Qu'a donc imaginé le milord? il a chargé le propriétaire de l'hôtel d'engager quelque dame de distinction, peu favorisée de la fortune, à s^établir dans son appartement jusqu'à son retour, pour y veiller sur ses beaux meubles. Elle promettrait des soins attentifs, et lui, il aurait le droit d'y compter. Pour ne pas blesser la délicatesse de la personne honorable qui consentirait à venir occuper sa demeure, on signerait un bail avec elle, et l'on y mettrait n'importe quel prix : quatre ou cinq cents francs, tout au plus. »

Le récit du comte de Hapsbourg, prononcé de l'air le moins apprêté et de l'accent le plus

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vrai, sans emphase el avec bonhomie, portait la conviction à sa suite. Madame de Norvilh'er, néanmoins, trouve mille objections à y faire; elle l'attaque, elle le combat ; mais à toutes ses questions et à tous ses doutes^ les réponses du comte étaient d'une précision exacte et d'une clarté sans réplique : rien d'embarrassé ni de louche; aucune expression évasive. Le propriétaire de l'hôtel est venu conlirmer luimême l'étrange histoire de l'Anglais. Madame de Norvillier, tout à fait persuadée^ commence à regarder comme une faveur du ciel l'occasion inespérée qui la logera d'une manière si ravissante el lui rendra si douce la vie , ne fûtce que momentanément. Le sort va lui sourire peut-être.

Elle a parcouru de nouveau le délicieux rez-de-chaussée dont les détails excitent l'admiration à chaque pas. Que de luxe! Quel goût parfait! Son étonnement n'est plus mélangé d'alarme. Elle contemple avec une sorte

d'extase la demeure enchantée qui lui est si merveilleusement ouverte. Quel contraste avec son logis! Sa fille chérie, sa douce et belle enfant, va se trouver enfin placée dans le cadre brillant qui convient à Téclat de ses charmes. Oh ! n'y avait-il pas dans cette pensée de quoi ravir le cœur d'une mère ! de quoi égarer sa raison !

Remontée dans la voiture de M. de Hapsbourg, elle le remercie avec effusion de ses soins et de son intérêt. Le noble étranger s'estchargé de toutes les formalités à remplir pour passer et signer le bail. Il le rédigera lui-même. Tout est convenu et réglé. La mère et la fille, avant peu, auront quitté leur triste demeure.

Hélas ! encore un nouveau coup. Pendant la courte absence de madame de Norvillier, on venait de saisir ses meubles. Les huissiers et recors s'étaient emparés de son logis ; ils y dressaient des procès- verbaux, y apposaient des scellés, y établissaient un gardien j et,

dans le dédale des procédures , y déployaient enfin sans pitié le luxe de l'inhumanité.

Tremblante de tous ses membres, et accroupie au fond de sa chambre, la pauvre Nathalie, baignée de larmes, emaxinait d'un œil hagard les sauvages civilisés qui, sans procédés, sans égards, s'emparaient de tout, devant elle, au nom de l'ordre et de la loi. Pour cette fleur si délicate et si belle, pour cette plante si frêle et si tendre, quels vents déchaînés! quel orage i

Madame de Norvillier, glacée d'épouvante, et se reprochant amèrement de s'être un instant éloignée de son enfant, court la presser contre son cœur. M. de Hapsbourgla suivait. Il regarde d'abord d'un air surpris la scène qui s'offrait à lui} puis, tirant à part l'homme de loi qui présidait à cette cérémonie judiciaire, il échange avec lui quelques paroles à voix basse. Soudain l'huissier salue humblement, fait un signe à ses acolytes, et, resser-

ranl ses paperasses^ s'éloigne en un profond silence La troupe noire a disparu.

« Ail 1 monsieur le comte! dit madame de Norvillieren couvrant son visage de ses mains, plus j'ai voulu vous cacher ma misère et mes malheurs, plus le sort barbare a pris plaisir à mettre à nu mes plaies devant vous. Quittez ce triste lieu I Laissez-nous à nos peines ! je rougis de vous en avoir ainsi exposé le tableau lamentable. Oubliez deux infortunées ! Hélas ! que vous dirai-je de plus! Mes idées se troublent^ ma raison se perd. Humiliée, confuse, abattue, je ne sais quels mots je vousadresse... Oh ! Monsieur ! pardon et pitié! »

Son mouchoir était trempé de ses pleurs. Nathalie, tombée à ses pieds, la consolait de ses caresses. Sa jolie tète, à demi cachée entre les genoux de sa mère , et ne se relevant par intervalles que pour implorer d'elle un sourire, avait une de ces expressions de suavité angélique que Raphaël, lui seul, eût

pu peindre. Le coinle, énui devant ce tableau, demeure un instant immobile.

« De grâce! calmez-vous, Madame! répondil ensuite à la veuve. Rien , dans ce qui vient de se passer devant moi, ne doit à ce point vous abattre ; il n'est de déshonorant que le crime, il n'est d'irréparable que la mort; et les tribulations de la fortune ne peuvent ni désespérer ni humilier les nobles cœurs. Au surplus, pardonnez-moi mon indiscrétion : je me suis informé des causes de la scandaleuse visite de ce matin 5 et j'ai appris qu'il ne s'agissait que d'une dette assez peu considérable...

— Assez peu considérable ! répète madame de Norvillier d'un accent douloureux; mais, Monsieur, la vente du mobilier saisi ne suffirait pas pour l'acquitter.

— Erreur, Madame ! erreur complète. 11 est à Paris des 'moyens assurés, non seule-

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ment d'acheter des objets à moitié perte, mais de les vendre au double de leur valeur. Il ne s'agit que de s'y entendre. Les femmes, il est vrai, ne peuvent se livrera ce genre de commerce qui ne cdVîvient ni à leur esprit ni à leurs habitudes. Veuillez m'accorder votre confiance, Madame; et je vous réponds de solder entièrement votre créance avec le prix de vos meubles ; cela s'arrangera à merveille; et d'autant mieux, présentement, que, d'après le nouveau bail qui vous est proposé, vous n'avez plus besoin de mobilier, surtout de celui qui vous reste. Vous y consentez, n'est-ce pas?

— Monsieur !

— Je me charge de tout : des ventes et des paiements. Emportez d'ici seulement, et le plus tôt possible, les effets nécessaires à votre usage : linge , argenterie et bijoux ; le reste suffira à vos dettes...

— Mais lanl d'embarras et d'ennuis!...

— Daignez me regarder comme un ami^ Madame; et permetlez-moi d'en mériter le litre.

— Hélas! Monsieur! que vous répondre!

Tant de coups me frappent à la fois, et tant d'idées se croisent ensemble dans ma tête, que mes esprits ne sont plus à moi. Comment échapper aux abîmes! Où me réfugier! Que faire!... Une seule pensée me pénètre l'âme: c'est que la Providence, en vous envoyant à notre aide, a sans doute eu pitié de nous. Oh! oui .' Dieu n'est pas inflexible ' Et Nathalie a tant prié ! J''obliens un ami véritable; j'ai là un génie tutélaire. Le ciel ne permettrait pas que deux pauvres femmes abandonnées, telles que nous, soient toujours trompées sur la terre, et que jamais, devant leurs yeux, ne

brille un rayon de bonheur! Monsieur, je

m'abandonne à vous.

— Merci ! noble dame ! merci ! »

On eût pensé, à son accent plein de reconnaissance , que le bienfait venait de la veuve ; et que le protégé, c'était lui.

« Et vous ! reprend le comte avec trouble, en s'adressant à Nathalie.

— Moi! lui répond la jeune fille. Oh! merci aussi! pour ma mèrel »

Nathalie de NorvUUer à la marquise de Bentheim.

<( Depuis votre départ pour Munich^ chère Madame, quel changement dans noire position! Vous aurez de la peine à y croire. Que n'êtes-vous ici pour jouir du bonheur de ma mère! Elle vous a raconté dernièrement, je le sais^ comment elle a trouvé à se loger presque

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pour rien dans un des plusjolis appartements du faubourg St-Germain. Eh bien! ceci n'est pas tout encore : M. le comte de Hapsbourg,. . . pardonnez si je griffonne à ce nom, mais je ne puis ni penser à lui, ni m'occuper de lui sans désordre et sans tremblement : m'expli- , querez-vous cet état? N'importe! reprenons ma phrase. M. le comte de Hapsbourg vient de se conduire envers nous de la manière la plus délicate et la plus généreuse. Devenu témoin par hasard d'une saisie de mobilier à notre misérable entresol, il a voulu de suite se mettre à la tête des tristes affaires de ma mère; et, avec de vieux meubles qu'il a vendus un prix fou, il a payé toutes nos dettes. Cet homme est, pour nous, un sauveur. Quel cœur noble et désintéressé ! jamais il ne s'occupe de lui* Il semble que c'est nous qui l'obligeons, lorsque c'est lui qui se dévoue. J'en suis attendrie jusqu'aux larmes; et de là vient, apparemment, les pleurs (|uc je verse sans cesse : oui, je me les explique ainsi. Car, c'est bien vrai,

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chère Madame, je n\ii jamais autant pleuré.

« Notre horizon pourtant est moins sombre. Nous sommes installées depuis huit jours dans notre nouvelle demeure, au milieu des fleurs et des parfums, sous des soieries et des velours, entourées de cristaux et de glaces. Il m'est avis, parfois, que je rêve. Pourquoi donc, au milieu des joies que je devrais ressentir^ ai-je constamment le cœur gros, surtout lorsque le comte est là? Je cherche à me figurer que c'est le sentiment de la reconnaissance qui me fait cet effet; je m'indignerais contre moi-même s'il en pouvait être autrement. Et cependant, vous l'avouerai-je '• tout en admirant ses vertus.. . Non, ce que j'allais dire est mal, et même faux, j'aime à le croire. Tenez! Voilà encore des larmes qui tombent sur mon papier. Je suis folle, chère Madame! excepté quand je songe à vous : oh alors! j'ai toute ma lête : je sens que j'ai un cœur, et que j'aime.

iTG , NATHALIE.

« A propos! M. le comte de Hapsboiirg ,i\u\ vient souvent passer avec nous la soirée, se voyant poursuivi par les questions indiscrètes de mon cousin Albert de Quilon, sur son origine et sur son pays , a dit qu'il était de Munich : c'est la ville où vous demeurez. Je ne sais pourquoi j'en ai été stupéfaite : mais hélas! je suis si étrange. Rien de ce que fait et dit M. de Hapsbourg ne me paraît ressembler à ce que font et disent les autres. Peut-être est-ce un éloge, Madame? pour moi, je ne sais ce que c'est.

« Albert, je doisle déclarer, se conduit indignement envers notre bienfaiteur. On dirait qu'il lui en veut à mort de ses belles actions. C'est inouï tout ce qu'il s'imagine pour lui être hostile et désagréable. Il en est quelquefois absurde. Dans son entretien, lorsqu'il lui adresse la parole, il y a toujours je ne sais quelles expressions à double entente qui menacent et qui effraient. Je les écoutais Tautrc jour. Croirez-vous à ce dialogue !

« — Robespierre, monsieur le comte, a laissé en France un neveu.

« — Je n'en sais rien, Monsieur, c'est possible.

« — On m'a assuré que ce neveu, portant un nom qui fait généralement horreur, s'est expatrié de lui-même; et que, sous des titres diverS;, il va errant ici et là. Heureux de passer inconnu, cet homme a parcouru Tunivers.

« — H est donc riche?

« — Apparemment.

« — Et où le croit-on aujourd'hui?

« — Caché dans quelque capitale : il en a habité dix-huit.

« — Alors, il en a vu moins que moi. Monsieur, j'en compte une de plus. »

« A ce mot, j'ai frémi, Madame. Une déplus, vous comprenez : le nombre fatal devant moi!. . . L'entretien a continué.

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« — On aftlrme aussi, monsieur le conrilc, que cet héritier de l'infâme régicide n'a jamais pu se marier jusqu'à ce jour, vu que, cherchant à s'allier à d'honorables familles, il les a fait toutes reculer avec épouvante au moment de conclure, alors qu'il a fallu décliner son vrai nom^ montrer des papiers et dresser des actes. Quelle est la femme parmi nous qui voulût signer : Robespierre!

« — Cet homme est à plaindre, Monsieur.

« — Vous lui porteriez intérêt?

« — Pourquoi non, s'il est malheureux. Il n'est pas, lui, l'homme du crime.

« — Il en a le sang dans les veines.

« — Libre à vous de le condamner.

« — Comme à vous, Monsieur, de l'absoudre. Vous défendez sa cause à merveille.

« — Moi, Monsieur ! pas le moins du monde. Et à quel propos, je\ouspri(!l...

« — J'ai jugé d'après mes idées.

« — Il VOUS' en vient d'étranges, Monsieur. Je dirai plus : de déplacées. Ce neveu de Robespierre, si neveu il y a, car tout ceci me semble tenir du roman, m'est complètement inconnu. En tout cas, le roman est triste ; et l'on eût pu mieux inventer. »

« Je ne saurais vous rendre, Madame, l'effet de ces dernières paroles. Le ton hautain, l'air digne et le sourire dédaigneux qui les accompagnaient , avaient pétrifié Albert. Écrasé parle regard imposant du comte, il sentait toute Pinconvenance de l'attaque, et toule la supériorité de la défense. L'accent bienveillant de M. de Hapsbourg adoucissait néanmoins la sévérité de son langage. Le coup frappait sans renverser; et, tout en blessant, épargnait. Al-' bert méritait la leçon.

« Mais moi !... quel supplice pour moi ! j'ai

bien souffert... j'ai bien prié. Dieu et vous! venez à mon aide! »

« Votre dévouée ,

« Nathalie. »

Madame de Noi villier, entourée des soins prévenants du comte de Hapsbourg, se livrait aux plus douces espérances de l'avenir et jouissait avec bonheur du calme de sa vie présente. Chaque soir une foule de parents, d'amis et de connaissances, attirés par le bruit de son

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cliangQment de situation, venaient jeter un œil curieux sur son salon. Mais comment pareilles dépenses? il lui était arrivé des secours inattendus. Un notaire de Florence venait d'envoyer à la veuve quelques milliers de francs qu'un vieillard italien, qui se disait son parent éloigné, lui avait laissés par testament à son lit de mort. L'événement était bizarre, il était même à peine croyable, mais il arrivait à propos: la fortune semblait, décidément, avoir cessé de poursuivre la mère de Nathalie. Malheureusement, en revanche, des bruits malveillants se répandaient contre elle. Ils n'avaient d'abord eu que peu de retentissement, on ne les murmurait qu'à voix basse, mais chaque jour ils prenaient plus de consistance: on commençait à parler haut. Et déjà , chez madame de Norvillier elle-même, les propos malins circulaient.

« Je vous en fais mon compliment, ma chère ! lui dit une parente éloignée : la vieille

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baronne d'Ondral, votre salon est des plus coquets. Quels décors ! C'est façon régence. On en revient toujours à ces choses-là, n'est-il pas vrai? sous une forme ou sous une autre.

— Vous croyez ? répond avec enibarras madame de Norvillier. Soit : vous devez vous y connaître.

— Et votre histoire du niilord Anglais! poursuit tranquillement la môme, en grimaeanl un faux sourire et laissant voir un faux râtelier. Ses beaux meubles! son petit bail! Charmant bijou que cette anecdote! Puis, vous la racontezsi bien. Quel joli feuilleton cela pourrait faire!. . . Neuf colonnes : Cherchons un litre.

— Étude de mœurs contemporaines , réplique un journaliste tout bas.

— Pour l'instruction des familles, ajoute un Conseiller à la Cour. »

Madame de Norvillier se lève, elle a voulu changer de siège. La baronne d'Ondral , l;i

suivant de l'œil à l'autre bout du salon, la montrait à quelques intimes,

« Et son vieillard italien! leur dit-elle à demi voix : ce célibataire attentif, qui, pour la tirer d'embarras et lui faire passer des fonds, meurt tout bel exprès à Livourne... ou à Florence... ou à Milan... le lieu ne fait rien à l'affaire : Avouez que c'est b'cn trouvé! Ce brave homme a-t-il agi avec dévouement ! surtout avec bonne façon! Ainsi trépasser si à point 1 voilà vraiment du savoirvivre ! : ^:n r'njfrf !f?"-

— Pour moi, j'honorerais son nom, dit la femme d'un nouveau pair de l'accent le plus moqueur, si je savais au juste qui c'est. Mais au surplus-, rien ne va mieux aux belles œuvres que les voiles mystérieux. Cela déroute... et fait rêver. Au demeurant, l'essentiel pour madame de Norvillier, esl que l'argent soit dans la bourse : laissons le reste dans le vague. '>

On entourait la vieille haioiine, on l'orniail un cercle à l'écart, et la médisance y trônait.

« Chère dame ! demande une des plus malignes du groupe, est-ce que ce soir nous n'aurons pas l'insigne avantage de voir l'œil bleu de l'Européen ? Car on ne saurait nommer autrement le fabuleux cosmopolite de céans. L'Europe entière et lui ne font qu'un.

— Européen/ mais c'est une insulte! réplique madame d'Ondral : le caser, le cloîtrer ainsi, c'est lui voler effrontément les trois quarts du globe : l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

— Je suis de votre avis, mon cœurl interrompt, d'une voix chevrotante, la grand' mère d'un contre-amiral. Ce M. de Hapsbourg, à vous parler franchement, a eu beau m'alïirn)cr l'autre jour que, fatigué de ses courses en Amérique, à la cime aiguë des monts Cra~ pacs (ce nom suave me plail fort), il s'était dé-

licieusement reposé, peu après, sur le vaste plateau de CAsie : moi , j'ai idée (peut-être à tort) que votre Européen est d'Afrique.

— Pourquoi ?

— C'est qu'au delà du grand désert de Sahara, il est, dit-on, des plages merveilleuses, une patrie d'enchantements, un royaume de ficiions; j'aime à l'en proclamer le monarque.

— La pensée est originale, dit la fille d'un député.

— Beaucoup moins que l'individu, répond la baronne d'Ondral. »

Le cercle s'était resserré. Chacun y veut jeter son épigramme. Dans le monde, une perfidie à brillante enveloppe, une sottise bien parée, une méchanceté élégante, sont toujours assurées de faire fortune. La vieille baronne d'Ondral était tout à fait dans son centî?e. C'était autour d'elle à qui déchirerait le

mieux son prochain. Chacun, tout bas, veut èlre entendu. On parle vite; on parle à la fois. C'était un feu roulant de sarcasmes.

« A-t-il voyagé, ma petite! Je suis persuadée, moi, que M. de Hapsbourrj Romanof est le fameux comte de Saint-Germain qui florissait sous Ponce-Pilate^ et qui, devant la reineM«ne- Anloinetie, racontait sa délicieuse conversation avec Cléopâtre, sur le caractère de Josué qu'il avait beaucoup connu à Jéricho.

— Bon ! nous voici tombées dans le surnaturel. Disons que c'est le Juif Errant.

— Mais oui. Cela expliquerait parfaitement .ses prodigieux voyages. Le Juif Errant qui

marche... qui marche...

— Et qui pourtant s'arrête parfois : car Nathalie enchaîne ses pas.

— Maintenant un conte de fées. Je parie que c'est Y Oiseau Bleu; et, pour preuve, voyez son œil ! .

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— L'oiseau cow/e?/?' du temps? pourquoi pas'. INouvelle explication claire et simple de ses explorations rapides. 11 lui aura été aussi aisé, à lui, d'aller d'un antipode à un autre, qu'il a été facile à madame de Norvillier de passer d'un chenil à un palais. Il aura pu voler partout.

— Autre royauté : les espaces. Mais si on lui coupait les ailes ?

— Nous en chargerons Nathalie.

— C'est un habile oiseau, ma chère. Luimême il travaille ses cages ; et, certes, il les construit à merveille, »

Madame de Norvillier ne prêtait aucune attention à c(;s dialogues. Ils ne pouvaient , d'ailleurs, arriver à son oreille; et, cependant, bien que distraite , elle se sentait mal à l'aise. Quant à sa fdle, elle riait avec ingénuité des plaisanteries qui se succédaient autour d'elle, et lui parvenaient de temps en temps. Son

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âme, innocente et pure, ne pouvait rien comprendre à la perfide pensée qui dominait le salon. Aussi, nul trait ne l'avait blessée.

Il était environ neuf heures. Tout à coup une musique harmonieuse se fait entendre à l'extérieur. Elle part du jardin qui dépend de l'appartement. C'est un concert d'instruments et de voix. L'étonnement est général.

« Oh ! oh ! s'est écriée une dame. Ceci n'est nullement africain. Une sérénade! C'est espagnol.

— L'Espagne et l'Afrique se touchent, lui répond Albert de Quilon.

— C'est wâi, aux colonnes d'Hercule, reprend un militaire en retraite; et ceci est le necplus ultra de la galanterie. »

La pauvre Nathalie ne rit plus.

Sa mère, ne pouvant s'expliquer les chants

190 NATHALÎK.

el la musique du dehors, allait se lever et sor= tir; mais , soudain la porte s'ouvrant , M. de Hapsbourg se présente. Il va éelaircir le mystère.

Ce jour était un double anniversaire : celui de la naissance de Nathalie, et, aussi celui de sa fête. Le comte ne l'avait pas oublié. 11 s'approche de la jeune fille, un cadeau de prix à la main. C'était une riche boîte en laque, de l'orme turque, et ayant appartenu au grand seigneur. Il était surmonté d'un coussin en velours, sur lequel était brodé en pierres de diverses couleurs, une sorte de salem arabe, ou de bouquet allégorique. Chaque fleur avait un sens caché. L'ensemble formait une phrase.

Un vif incarnai colore les joues de Nathalie. Une pâleur mortelle y succède. L'anniversaire en est la cause ; elle vient de se dire tout bas :

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« J'ai donc aujourd'hui (//.î;~/<É?«/«/is.' »

Et sa physionomie peint l'effroi.

Le comte, en présentiînt son cadeau, ne lui adresse que peu de paroles : elles sont polies, mais froides. Rien de tendre dans son accent.

« Admirable! délicieux! s'écrient les dames du salon. Ceci respire le Bosphore.

— Arrière le Tage et le Nil ! reprend à demi voix madame d'Ondral. Notre Cid! notre Pharaon ! Présentement le voici Turc!

— Non, non, le coussin est arabe.

— Dites-nous ! monsieur de Hapsbourg ?

lui demande Albert de Quilon : que signifient les fleurs du bouquet ? Elles ont , je suppose, un langage?

— Oui, Monsieur, réplique le comte. Elles s'expriment en ces mots : F'ous êtes aimée pour la vie.

d92 NATHALIE.

— C'est bien français pour de l'oriental, riposte la vieille baronne. Monsieur de Hapsbourg, parmi nous, jette tous les pays dans le même sac , les mêle et n'en fait qu'un : c'est parfait!

— Combien de fleurs a ce bouquet? demande Albert à Nathalie. »

La jeune fille, pâle et distraite, les compte, la tête baissée. Ses lèvres ne remuent qu'à peine. Elle a fini, sa main tremblait.

« II y en a dix-neuf! » répond-elle.

Sa voi\ avait un ton lugubre.

Le comlede Hapsbourg, doué d'une extrême pénétration, a vu d'un coup d^œil tout ce qu'il y avait à la fois de perfidie, de souffrance et d'embarras autour de lui. Madame de Norvillier ne pouvait dissimuler ses poignantes émotions, ni son enfant ses vagues alarmes. La société continuait ses piquantes remarques. Il prend son parti et se lève.

— Maclame! dit-il à la maîtresse de la maison avec une sorte d'appareil, permettez- moi de vous demander ce soir même un moment d'entretien particulier. C'est pour une affaire

importante.))

Il y avait une haute intention dans cette demande imprévue, et dans la manière inusitée dont elle était faite. La mère de Nathalie, extrêmement surprise, sent battre son cœur violemment. Elle suit le comte en silence; l'entretien ne sera pas long. Assise au fond de son boudoir, elle paraît calme, elle écoute.

« Je connais l'esprit français. Madame : dit l'étranger d'un ton recueilli; j'ai compris ce soir les fausses interprétations que pouvait donner sa malignité subtile à mon dévouement absolu. Mon devoir est d'y mettre un terme. J'ai un grand nom, de vastes domaines, des titres brillants, une fortune considérable, et, ce qui, selon moi, vaut mieux, une âme digne de la vôtre.

ir)/< NATHALIE.

— Bien ! monsieur le comte, achevez.

— Vous avez dû comprendre, Madame. Ma franchise est brusque peut-être; j'aime mademoiselle votre fille, mon affection date de Dieppe, et je vous demande sa main.»

A ces mots pleins de droiture et de simplicité , madame de Norvillier , au comble du bonheur, trop émue pour avoir la force de s'exprimer, ne répond qu^en fondant en larmes; puis, se remettant par degrés, elle balbutie ces paroles :

« Vous le rappelez-vous, Monsieur ? Nathalie n'a rien.. . rien au monde.

— Tant mieux : je pourrai tout lui donner.

— Et sa mère. , .

— Sera la mienne.

— Ah, Monsieur! un mot sur ce point. Quant

à moi personnellement , ce qui est sentiment, je l'accepte : ce qui est intérêts, je le refuse.

— Yous aurez le droit, Madame, de présider au contrat de l'époux, mais non de mettre obstacle aux devoirs du fils.

— Assez, Monsieur! ma fille avant tout. De grâce! ma fille elle seule!... Terminons , je suis si émue! Ce soir, dans l'état où je suis , je ne saurais quels mots prononcer, je craindrais de les m.al choisir ; mon trouble, ma reconnaissance...

—Ah ! ce mot-là, je le repousse; Madame ! il ne va qu'à moi seul.

— Puis , Monsieur , vous le comprenez , il faut que je consulte ma fille : j'ai besoin, ainsi qu'elle, de quelques heures de réflexion. Demain, Monsieur, je vous attends : demain dans ma chambre à une heure: moi et Nathalie... à demain.»

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Le comte de Hapsbonrg s'incline.

«A demain! volontiers , Madame. »

Il salue et s'est retiré.

Nathalie, l'œil fixé sur sa mère au moment où elle rentrait dans le salon, s'est sentie glacée jusqu'aux os. La physionomie bouleversée de madame de Norvillier peignait la surprise et le ravissement, il s'y mêlait aussi de la peur. On voyait que, toute entière à une idée qui la transportait de joie, elle n'osait en croire ses sens. La jeune fille n'a pressenti que vaguement de quoi il avait pu être question ; mais elle a compris qu'il s'était agi de sa destinée, et que l'entretien avait dû être solennel.

«Mon sort est fixé, se dit-elle : je îe sens, c'est le jour, c'est l'heure. 0 mon rêve! j'ai dix-neuf ans ■ »

Nathalie de Norvillier à la marquise de Bentheim.

« Oh ! chère Madame, quelle nouvelle viensje vous annoncer ! monsieur le comte de Hapsbourg... je tremble encore en le nommant... m'a demandée en mariage !

«Lui^ placé si haut! lui, si riche! il m'a pré-

férée à mille autres, moi, si peu de chose et si pauvre 1 Ah ! il mérite bien qu'on se dévoue à le rendre heureux ! mais suis-je digne de lui? ma conscience me dit que non. Tenez, je l'avoue franchement, il me semble que j'ai l'âme sèche el ingrate. Le comte est admirable pour moi : eh bien 1 je me demande à tout moment si je l'aime, et j'en suis encore à me répondre. Est-ce ainsi que cela se passe habituellement en pareille circonstance? éclairez-moi, je suis si ignorante. Ma nature est timide et froide, je n'ai jamais lu de romans ; je sais seulement (ju'il faut en arriver tôt ou tard à l'amour, et cela pour se marier. D'où vient donc que j'en suis encore à l'indifférence? j'ai peur de n'en jamais sortir. Cela peut changer néanmoins : n'est-il pas vrai, chère Madame?

« Ma mère a annoncé officiellement à nos parents et amis le coup de fortune qui nous arrive : nous nous attendions, comme de juste, à des félicitations sans fin. Jugez de notre ex-

Irênie surprise 1 personne n'a paru cliarnié. On a levé les yeux au ciel ; on s'est agité sur sa chaise; on a eu l'air d'avoir la migraine; des chuchollementsont suivi, puis des clignements d'yeux, des soupirs : j'en suis restée muette et confondue. On m'a assuré depuis, (jue, surtout parmi nos amies, tout cela c'était jalousie. Dieu ! que la jalousie est stupide î Comment ces dames qui ont tant d'esprit et de cœur, peuvent-elles vouloir, à la fois, manquer et de l'un et de l'autre !

« Cet excellent monsieur de Hapsbourg! ne s'avise-t-on pas de l'attaquer à tout propos, et surtout quand il n'est pas là ! Mon cousin , M. de Quilon , malgré la sévère leçon qu'il a reçue, n'en est pas moins à la tête des calomnies. Cet Albert est incorrigible ; et, du reste, je sais pourquoi : vous l'aurez aussi deviné. Le monde est bien méchant, chère Madame! dites-moi, je vous prie, qu'esl-ceque ça lui fait à ce monde que monsieur de Ilaps-

bourg soit d'Europe, d'Asie, d'Afrique on d'Amérique. C'est sur ce texte qu'on s'acharne; eh mon Dieu ! pourtant, selon moi, les quatre parties du globe ne font rien à l'affaire. Si notre mariage a lieu, pourquoi cette question de pays '• Tessentiel est que nous noua aimions; après cela, demeurer ici ou demeurer ailleurs, (juMmporte, pourvu qu'on soit bien! pourvu (ju'on soit heureux l'un par l'autre! Albert déteste les étrangers , moi je ne déteste que les méchants , et encore je ne sais pas bien si je suis capable de détester quelque chose. Oh ! qu'il est triste, chère Madame, de ne pas savoir s'exalter ! et s'irriter et s'enflammer! je voudrais connaître la haine, cela m'acheminerait peut-être à l'amour. L'apathie est chose si sotte : sotte! le suis-je tout à fait? non, j'ai de l'esprit où vous êtes; car je n'ai pas froid près de vous : car, là, je sens que j'ai un cœur.

«Votre dévouée,

((Nathalie.»

Jm marquise de Benlheim à Nathalie de Norviîlirr.

« Tu vas me trouver stupide aussi, chère petite ! car la nouvelle de ton grand mariage ne m'a nullement causé la joie que j'aurais voulu ressentir; ce n'est pourtant pas la jalousie, comme tu dois bien le croire, quia produit en moi cet effet. C'est que, vois-tu, ma douce enfant ! ton futur mari a , dans sa conduite cl ses manières, un je ne sais quoi de bizarre et de louche qui épouvante tes amis. Tu sais qu'à Dieppe, et en voyage, il était assez dans mes bonnes grâces; en effet, ses étrangetés d'alors, au début d'une passion, me paraissaient commencer tes relations avec lui d'une manière originale. Mais ce qui se tolère, et môme en quelque sorte s'approuve, aux premiers chapitres d'un roman, ne devient plus qu'impertinent et ridicule, si, en avançant en matière, rien ne change ni ne s'explique. Il est assez naturel qu''on finisse par s'impatienter de

202 nathaul/

iimpénélrable et s'alarmer de l'inconnu. Le mystère, en dépit de son charme, a toujours quelque chose d'équivoque, au fond duquel il est dangereux de se hasarder imprudemment. Ton étranger est d'humeur sombre; or, le sombre est pres(]ue le noir : et je suis l'ennemie des ténèbres.

« Voici qui m'a encore troublée. Tu m'écrivais dernièrement que M. de Hapsbourg se disait de Munich ; j'ai pris aussitôt de longues informations à cet égard : et qu'en est-il résulté ? qu'on m'a affirmé que jamais, en aucun lieu de la Bavière, on n'avait ouï parler d'un comte de Hapsbourg ; qu'il n'était même pas présumable qu'aucun noble de ce royaume ait pu s'être permis de prendre un nom aussi illustre, un nom de maison souveraine ; enfin, que l'étranger de Dieppe, le soi-disant seigneur de Hapsbourg , pourrait bien.. . oserai-je achever... n'être qu'un chevalier d'industrie.

« Juge, ma chère Nathalie, de ce que j'ai dû ressentir lorsque, à la suite de ces tristes renseignements, ta seconde lettre m'est parvenue!... Tu l'épouses, cet élranger!... Rien encore, il est vrai, ne me prouve d'une manière irrécusable que M. de Ilapsbourg soit un aventurier : loin de moi cette horrible idée! mais, néanmoins, j'écris à ta mère. Oui, je lui écris par ce même courrier, pour l'engager à ne rien précipiter, dans une affaire auss? majeure; à bien s'éclairer sur la famille et la position de son futur gendre avant de signer ton contrat ; à songer enlin qu'il y va de ta destinée présente et à venir. Au surplus, je remarque avec une vive satisfaction que ton cœur est demeuré libre, et qu'en tout état de cause, il sortira de là sain et sauf.

« Ne t'affliges pas, mon enfant, de cette froideur que tu prends pour de l'insensibilité. C'est loin d'être un malheur pour toi: c'est, au contraire, une sauvegarde. L'amour, et j'en

sais quelque chose, est une des plus fatigantes tribulations de notre pèlerinage terrestre. Ne te figure pas qu'il soit une nécessité du trajet : ce n'est qu'un accident de la route ; et il y en a, j'en sais encore quelque chose, qui versent dans ce mauvais pas. Tout bien considéré, tu devrais donc bénir le ciel de t'avoir donné l'heureuse faculté de passer dans la vie sans amour. La règle commune, c'est bien ; mais l'exception, c'est beaucoup mieux.

« Adieu, toute à toi pour la vie. »

La marquise de Benlhcim à madame de Norvillier.

« Prenez y garde! chère amie. Le mariage que vous projetez me cause de vives alarmes. Le comte de Haspbourg Romanof est inconnu, non seulement en Bavière, mais en Allemagne, en Prusse, en Pologne. J'ai écrit à Vienne, à

Prague, à Casscl, à Francfort, à Berlin, et même à Varsovie : pas un renseignement favorable. Votre merveilleux étranger, avec sa pompe et ses mystères, commence à m'ètre suspect. De grâce ! n'allez pas lui donner votre lille avant d'être parfaitement au fait de sa réelle position. Qu'il vous dise enfin ce (pi'il est, d'où il est, quelle est sa famille. Il est vraiment inouï d'avoir toutes les langues du monde à sa disposition, et de ne s'expliquer dans aucune. Ce ne sont pourtant pas les moyens de se faire enlendrequi lui manquent; il peut parler à toute la terre. Quoi ! ce monsieur a l'inappréciable avantagede pouvoir, sous toutes les latitudes, causer sans interruption et sans obstacle, avec les habitants de chaque hémisphère, du pôle arctique au pôle antarctique! et ce monsieur reste muet!... c'est, en vérité, désastreux. Quant à moi , j'en suis consternée.

« Avez-vous remarqué son œil bleu?... Vous

206 NATIlALIi:.

ne sauriez trop étudier la couleur lapis de son regard : c'est d'un subtil à faire trembler. ]N'en riez pas! le miroir de l'âme n'est pas toujours une fausse glace. J'ai foi à l'expression des yeux.

« Votre inconnu passe pour riche. Il vous éblouit de son luxe, à ce qu'on m'écrit de Paris. Autre artifice peut-être. Aujourd'hui, en France, ma chère, les grands capitalistes ne font jamais tant d'étalage et de fracas, que lorsqu'ils n'ont plus rien dans leur bourse, et sont sur le point de manquer. Le faste et la i'aillite sont frère et sœur. Us vont se tenant par la main. Ce serait touchant daccord et d'union, s'ils ne portaient la foudre et la mort.

« Demandez donc à M. de Hapsbourcj Romanofoù sont situés ses vastes domaines? Priezle d'exhiber ses titres. On ne se marie pas, parmi nous, on ne s'est jamais marié nulle part, sans apprendre préalablement à sa future à qui , positivement , elle aura l'honneur

d'appartenir, et sur quel terrain, loin ou près, s'établira la résidence conjugale. Qu'il s'explique enfin! qu'il se pose! Vous ne pouvez pas rester, sur le vague et dans les airs, à vous repaître de nuages et de fumée. Il hui solidifier^ sans plus de retard, les fantasmagories du beau sire.

« Allons! un peu de caractère! Soyez ferme et tout ira bien. Croyez-vous qu'il n'y ait que ce Uapsbourg dans le monde, à supposer que c'en soit un , qui puisse épouser Nathalie?..: Non, certes; il est encore ici bas, Dieu merci! de nobles cœurs qui s'enthousiasment pour autres richesses que celles de l'or; et votre fdle, hormis la fortune, a tous les trésors do la terre.

« Adieu! au revoir, mon amie. Vous m'occupez nuit et jour. Je brûle de quitter Munich pour vous aller porter mes conseils. Jamais aucune affaire de mariage ne m'a tourné

la tête à ce point. J'y vois de si étranges choses ! et j'en crains de si effrayantes !

« Surtout, n'allez pas vous presser ! Songez que notre chère Nathalie n'a que dix-neuf ans! O mon Dieul ce chiffre dix-ineuf !... Mais n'allons pas tomher dans les superstitions; nous ne sommes déjà que trop au milieu des espaces imaginaires; n'importe! dix-neuf me fait peur. Nathalie vous aura sans doute raconté son fameux rêve. Je n'ajoute pas croyance aux songes, le ciel m'en préserve ! Pourquoi donc y fais -je attention? Je ne rêve pourtant jamais, que lorsque je suis éveillée. A ce propos, très-chère dame, rappelez-vous que, pour une pauvre jeune fdie, un mariage funeste est un éternel cauchemar '.

« Mère ! ne vous endormez pas ! »

Un billet laconique et froid, venant du faubourg St-Germain, avait été remis un matin à M. de Hapsbourgj et, peu d'instants après, le comte entrait d'un air inquiet chez madame de Norvillier. Que lui avait donc écrit cette dernière? Quelques lignes cérémonieuses pour

lui demander un entretien particulier. L'étranger, surpris du ton de la lettre, accourt en savoir la raison.

Au premier coup d'œil qu'il a jeté sur la noble veuve, il pâlit, se trouble et recule. Elle a les yeux rouges de larmes. L'insomnie a sillonné ses traits. Un tremblement général agite ses membres; et la plus vive souffrance est empreinte sur sa physionomie.

« Monsieur le comte! lui dit la mère de Nathalie d'une voix à demi suffoquée. Me pardonnerez-vous les questions que je vais vous adresser?... Je me les reproche d'avance. Mais, hélas 1 Monsieur, je suis mère; et des devoirs sacrés à remplir... devoirs que ma famille m'impose... A peine oserai-je achever! Si vous saviez ce que je souffre ! . . .

— Mon Dieu! Madame! quel langage! interrompt M. de Hapsbourg d'un air plein do compassion; que vous est-il donc survenu?...

NATHALIE. 21 l

Parlez! ouvrez moi-votrc cœur! N'ayez ni défiance , ni crainte! C'est l'amitié qui vous écoute; c'est l'honneur qui vous répondra.

— Noble comte! j'en étais sûre. Eh bien! franchise entière et sans bornes. Ma fille est d'une ancienne maison ; elle a de hautes alliances ; ses parents ont su le mariage dont il est question pour elle, ils se sont cru le droit de s'en occuper; ils ont exigé de moi des renseignements détaillés sur le mari que je lui destine. Us s'enquêtent de son pays; ils désirent connaître son origine; ils demandent où sont ses biens ; ils veulent savoir quels sont les principaux membres de sa famille et où ils habitent; ils disent... ah pardon, Monsieur! je rougis de cet odieux interrogatoire ; mais, je le répète hautement, tout cela ne vient pas de moi, tout cela m'a été imposé, et vous le comprendrez sans peine. Quant à moi, monsieur le comte, je n'aurais besoin d'aucune de ces informations qui me blessent et qui m'indi-

gnent. Je crois à vous comme à moi-même. Je vous accepterais pour lils, sans rien demander, rien savoir J'ai su apprécier voire

âme.

— Madame!...

— Souffrez que j'achève. Les formalités que l'on veut, ici, que je remplisse, pour assurer le sort de ma fille et pour garantir son bonheur, me semblent-elles nécessaires? Non, Monsieur : je les désapprouve. N'ai-jepas une preuve évidente de votre généreux désintéressement dans le choix môme que vous avez fait d'une pauvre fille sans dot! M'appartientil de jeter un œil investigateur sur votre fortune, lorsque moi, je ne donne pas une obole à mon enfant! Mais encore une fois, cher Monsieur! ce n'est pas de moi qu'il s'agit, ce n'est pas moi qui suis en cause; ce sont les miens qui prennent ma place, les miens qui empruntent ma voix, les miens seuls qui vous interrogent. »

NATDALir. 213

Untsourire tranquille et doux effleure les lèvres du comte,

« Je suis vraiment désolé, Madame, répondil d'un accent affectueux et pénétré, de n'avoir pas su plus tôt les nouveaux chagrins que vous ressentez si vivement, j'y aurais déjà mis un terme. En effet, je conçois parfaitement les motifs honorables qui font agir votre famille ; et j'y applaudis le premier.

— Vous me rendez la vie, moucher comte 1 reprend la veuve avec transport. Mais dois-je m'étonner de vous voir tant de générosité pour autrui? Votre âme est si grande et si belle!

— Allons! dit gaiement l'étranger. Je suis sur la sellette : mon juge! Interrogez : je vais répondre.

— Ils disent , poursuit la mère de Nathalie avec hésitation, qu'il est inconcevable de parler les langues de toutes les nations, sans dé-

clarer d'abord sa patrie. Us disent qu'un jour ils vous ont ouï affirmer que vous étiez de Munich, et qu'ensuite, informations prises, le fait s'est trouvé... inexact.

— Madame ! ils ont dû dire : Faux. Vous adoucissez l'expression,

— Quoi! vous riez?

— De leur erreur. Je n'ai jamais été sujet du roi de Bavière; je suis seulement né à Munich par un événement fortuit. Ma mère, étant sur le point d'accoucher, se rendait de Varsovie à Milan par ordonnance de médecins; il lui fallait l'air de l'Italie. Les douleurs la prirent en route ; et je naquis en Allemagne. Dix jours plus tôt, j'étais Polonais; trois jours plus tard. Italien. Je suis Bavarois si l'on veut.

— Mais enfin^ Monsieur, continue madame de Norvillier d'une voix tremblante : quelle nation adoptez-vous? Quel est votre pays véritable?

NATHALIF.. '•2\h

— La réponse est des plus faciles. Rien d'extraordinaire, Madame. Je suis tout simplement... BULGARE.

— Bulgare! répèle la veuve avec une inexprimable surprise où se mêlait une appréhension vague. Et votre famille '

— Est Valaque. »

La mère de Nathalie, l'œil fixé sur le comte de Hapsbourg, reste muette et consternée.

L'étranger sourit de nouveau.

« Je conçois, Madame, reprend-il de l'accent le plus naturel et le plus vrai, que le nom de mon pays vous ait étrangement étonnée. Bulgares et Valaques sont curiosités en P'rancej nos fils du Danube y sont rares.

— Pays si loin!... si peu connu!... murmure à voix basse la veuve.

— Oui! bien loin! répète le comte. Mais le

216 ÎNATHALU:.

temps arrive , IMadamo , où, grâce aux ailes de la vapeur, les distances, fabuleuses à force d'être lointaines, vont se rapprocher comme par enchantement, et où les bouches du Danube viendront fraterniser en quelque sorte avec les sources de la Seine. Alors plus de confins inconnus, plus de mystérieuses plages ! Alors un peuple universel : semblables mœurs, et mêmes frères !

L'accent noble et le maintien imposant du Bulgare en prononçant ces derniers mots, a rasséréné le cœur de madame de Norvillier. La gravité tranquille du comte était à la fois douce et forte, naïve et lière, humble et puissante. Il continue d'un ton solennel :

« Pour vous , plus de secrets , Madame ! l'heure est venue, je le vois, de vous révéler mon origine et mes destins. Préparez-vous de nouveau à des émotions imprévues. Mes aïeux portaient la couronne.

NATIIAI.ll . 217

— La couronne ! ô ciel !

— Oui, Madame, D'épouvantables intrigues les précipitèrent du trône, des nécessités politiques les condamnèrent à l'exil, la catastrophe tut complète. Oh • il se passe sou vent dans Tinléricur des familles ro)'a!es, et surtout au nord de l'Europe, des drames secrets et terribles!... Celui dont nous fumes victimes, et sur lequel l'histoire s'est tue , ne peut être écouté sans frémir. Je vous le mettrai sous les yeux. Sera-t-il un jour publié?... laissons agir la Providence.

— Ainsi ^ Monsieiu', chassés du trône?...

— Il nous fut tout ravi , hors l'honneur; en délinitive, Madame, réduit au simple titre de comte, je n'en suis pas moins de race souveraine, mais d'une branche à jamais proscrite. Une fortune considérable, il est vrai, fut assurée , du côté de la Remanie, aux héritiers déchus des César : faible et misérable dédom-

magemenl à une souveraineté perdue. Les domaines de Hapsbourg et de Romanof, noms donnés par souvenirs de famille à nos châteaux bulgares et valaques , s'élèvent aux bords du Danube. H apsbourg , qui a d'immenses revenus est une résidence de prince; et là, je l'espère du moins , je pourrai recevoir vous et mademoiselle de Norvillier ^ en fils de héros et de monarques. Hélas! que n'ai-je un diadème! Nathalie , le front couronné , serait si belle 1... et moi si heureux î »

Le comte, en s'exprimant ainsi, se grandissait de tous les souvenirs de royauté dont il empreignait ses accents. Son front, levé avec fierté, semblait dominer la fortune ; son port avait pris la majesté du rang suprême ; et son œil bleu, se noircissant, pour ainsi dire, des sombres pensées de son âme, avait pris un nouvel éclat. C'était entîore étrange et bizarre; mais, au milieu de ces révélations inouïes, son

regard vif et fantaslicjue se trouvait en harmonie avec sa situation. Rien ne devait ni ne pouvait être ordinaire en lui ; le sceau royal et mystérieux qui semblait avoir frappé sa vie l'avait sorti des routes battues; et madame de Norvillier, immobile devant la singulière figure qui s'élevait ainsi, devant elle , environnée d'inconcevables grandeurs et de chutes plus grandes encore, restait interdite et tremblante.

Tout à coup le comte se lève; il n'a pas voulu sans doute effacer l'impression qu'il a produite, par la prolongation de l'entretien. 11 prend la main de la veuve , la porte avec tendresse à ses lèvres, et balbutie tout bas : « Ma mère ! »

Puis, changeant de ton brusquement :

«Madame, reprend-il à la hâte, demain malin, chez votre avoué, je déposerai confidentiellement, et sous la garde de l'honneur, les

actes authentiques qui prouvent ma naissance et qui constatent ma fortune ; examinez-les vous-même; en attendant, je me retire ; et, me bannissant de votre présence jusqu'à ce que vous ayez décidé de mon sort, j'attendrai vos ordres chez moi.»

Nathalie de Norvillter à la marquise de Bentheim.

Tout est Uni, chère Madame! encore quelques jours et je serai comtesse de Hapsbourg. Vous dire tout ce qui s'est passé ici depuis environ une semaine^ cela me serait impossi-

ble. 11 y a eu des accusations alîreuses dirigées contre celui que je vais épouser. Il s'est passé d'étranges scènes; enlin, en dernier résultat, une explication solennelle a eu lieu entre ma mère et lui. Cette explication a été décisive; et il paraît qu'il y a été admirable, on peut même dire sublime. Si vous entendiez raconter la scène à ma mère, vous en seriez électrisée : tout l'échafaudage des calomnies élevé contre lui est tombé comme un édificede carlesdevant la clarté de ses révélations. Vous allez être bien étonnée : c'esi un 'prince, chère Madame; le sang des Césars coule dans ses veines, sa familleserait même encore sur le trône sans des intrigues politiques et des mystères d'iniquité que je vous dévoilerai plus lard. Jamais drame ne fut plus intéressant et plus curieux. Enfin nous connaissons ses parents; et quant à son pays natal, nous savons tout, il est Bulgare

'i Bulgare! cjuel nom poétique!... le comte do

Hapsbourg a un château moresque aux bords (lu Danube, avec des pignons dentelés et des galeries à ogives. Je nie figure que cela doit ressemblera l'Alhambra, il y a des jets d'eau sous les portiques. Il y en a peut-être môme sur les tours : ce doit être d'un grand effet.

« Les descriptions du manoir crénelé de Hapsbourg ressemblent véritablement à celles des mille et une nuits. Le comte me mènera, de là, dans Thabitation d'un des membres de sa famille , sur les rives de THellespont. C'est encore une superbe demeure; du haut de ses donjons je pourrai voir Constantinople. iVIon Dieu! quel magnifique spectacle!... les minarets et les mosquées de la grande cité Mahométane onldes toits resplendissants d'or, peutêtre même de pierreries; et là il y a toujours du soleil : j'en suis toute éblouie d'avance.

<( C'est un peu loin , aie direz-vous! mais

NATHALIt;.

non : d'après ce (lu'oii m'aftirnin, il esl présumable que dans quelques années nous pourrons, d'ici même,alleren bateau à vapeur jusques sous les murs de Hapsbourg. Le Danube en a déjà du côté de Vienne ; il en aura bientôt dans toute sou étendue; et puis, pourquoi n'établirait-on pas en outre un chemin de fer en droite ligne, du golfe de Venise à la mer Noire, comme de Paris à Versailles? cela nous mettrait presque en Italie. Vous verrez qu'un siècle ne se passera pas avant qu'il n'y ait des communications (piotidiennes entre toutes les capitales du monde. Oh ! ce sera là un beau progrès ! à la bonne heure , celui-là! qui sait si du castel de Hapsbourg, je ne pourrai pas, sous peu, aller, le dimanche matin, après mon déjeuner, entendre la messe à Ste- Sophie !.., Le croissant et Allah s'en vont; le Turc a pris l'habit français, le Français prend la barbe turque, on ne distinguera bientôt plus le lion de Torloni du fasliionab le d'Andrinople;

XATIIAFIF. 225

el l'on ira, parfois, do Paris aux Dardanelles comme on va, de lemps en temps, de la Madeleine au bois de Boulogne : ce ne sera (piMine question d'heures.

1 Vous serez sans doute surprise, chère Madame, du ton de gaîlé de ma lettre : mais je vois ma mère si heureuse de la brillante position qui nous attend^ que mon âme en est dilatée. Oui, « ma mère va être riche , elle aura fortune et repos , j'aurai assuré sa fortune, » que ces pensées sont douces pour moi ! Après cela, que ma vie intime ne soit pas telle que je l'aurais désirée, qu'd y ait du vide en mon cœur, qu'importe', ma mère avant tout ! je ne veux me compter pour rien.

« M. de Hapsbourg avait porté chez notre avoué une foule de parchemins. On a tout regardé , tout vu. Rien de plus clair que ses papiers, et de plus authentique que ses litres.

220 IVATHA[.IE.

Ma mère, en sortant de chez son conseil, après une longue inspection , s'est empressée d'écrire au comte. Voici son billet : une phrase :

« Venez, mon fils! ma fille est à vous.»

« Mon sort est donc fixé pour jamais. Je ne vous parlerai plus , chère Madame l du cruel sentiment... qui me manque : vous vous moqueriez encore de moi. Je vous l'assure cependant , je fais tout mon possible pour aimer d'amour mon futur mari : eh bien ! cela s'obstine à ne pas venir. Ma nature est incorrigible, je suis un bloc de marbre glacé sur lequel la chaleur n'a aucune prise; et pourtant il est admirable de prévenances et d'attentions pour moi, ce noble et généreux Bulgare!...

« 11 m'a olïert, l'autre jour, des bracelets en pierreries d'une prodigieuse valeur, avec d'admirablesminiatures quisontson ouvrage : car il peint comme un élève de Raphaël. En

NVTIIAMr.. '22?

outre, musicien habile^ il chante et s'accompagne à merveille. Il fait aussi des vers, il écrit. Enfin, au vu et au su de tout le monde, il est peu d'arts où il n'excelle. Quel supplice que de ne pouvoir répondre à tout cela par une ardente affection ! Que ma froideur est chose ingrate ! pour me réchauffer, j'en enrage. Vains efforts I dépit inutile ! ma rage même est à la glace.

" J'ai eu encore hier plusieurs saisissements imprévus : ce sont nouveaux traits de folie, mais j'aime à vous tout raconter 5 cela me soulage le cœur. M. de Hapsbourg a fait présent à ma mère d'un cachemire des Indes qu'on évalue quinze mille francs. Le tissu en est merveilleux; c'est vraiment un cadeau de prince. Mais il l'a rapporté de Golconde ; et ce nom, parmi nos amis, a provoqué d'étranges sourires; j'en ai été blessée à pleurer.

« Autre douleur, chère Madame : le comte a faitporterchez mamère la corbeillede mariage. Je n'ai jamais rien vu déplus élégant et de plus magnifique; je n'ose vous en faire la description ; car, je ne sais pourquoi , j'en suis toute honteuse : il me semble qu on m'a vendueet que j'ai là le prix de l'achat. C'est absurde, n'estil pas vrai? mais ce n'est pas tout, poursuivons: Il y avait, dans un coin delà corbeille, une ravissante petite bourse où M. de Hapsbourg avait renfermé quelques louis : la chose est d'usage, dit-on. Or, un ancien domestique de mon père, le fidèle et brave Morain , se trouvait là en ce moment. Ce vieux serviteur, qui voudrait entrer chez mon mari, à mon service (et je ne demande pas mieux), est sans place et dans la misère. J'ai pris vite un de mes louis et le lui ai glissé dans la main. Pauvre homme! il a pleuré de bonheur. Mais à peine m'avait-il quitté que j'ai voulu compter les pièces d'or qui restaient à ma disposition : on en avait mis vîiifft dans

N AT II M. in. 2'20

îa bourse. Ilélas ! j'avais changé le chiffre, lien restait juste dix-neuf !

» Vous comprenez, chère Madame!

« Adieu ! Priez pour moi.

« Natifalie. »

De nombreuses invitations avaient été adressées aux plus proches parents de Nathalie et à ses plus intimes amies pour une soirée de famille. Il s'agissait de la signature du contrat de mariage ; et personne n'ayant manqué à

l'appel , le salon de madame de Norvillier se trouvait plein de monde. La brillante corbeille du futur époux y était exposée aux regards. Nathalie paraissait rêveuse. Une conlrainle visible , une froideur mal déguisée, se faisaient remanjuer sur la plupart des visages. Madame de Norvillier seule paraissait rayonnante de joie. Le comte était froid, calme et grave.

« Vous avez là, Madame, un bien magnifique cachemire ! dit un député à la mère de Nathalie. Il doit être d'un prix énorme. Quel beau travail ! quel riche tissu '•

— Monsieur î c'est un présent de mon gendre.

— Âh'. oui, arrivé du Mor/ol : interrompt une jeune parente de la mariée avec un regard ironique. Parlez-moi d'un époux qui fait venir ses cadeaux de noce des côtes du Coromandel; voilà qui sort du genre com-

NATHALIE. 'i^.'j

mun. Où peul-on cire mieux... (ju'au Bengale !

— C'est le pays des roses, Madame ! lui répond M. de Hapsbourg : vous y seriez dans vos domaines. »

Ces mois ont désarmé la dame : elle sourit au comte avec grâce.

« Bengale ! re[wenô. Albert de Quilon d'un ton dédaigneux : il en vient de chétifs oiseaux.

— Monsieur, réplique l'étranger : la France a l'aigle, j'en conviens ; mais elle a aussi le hibou. »

Albert se contenait à peine : on le voit pâlir de fureur.

« Regardez, mes chères amies! » dit Nathalie, d'une voix altérée, à plusieurs jeunes personnes qui l'entouraient. « Voici un car-

Ion remanjuable. Il renferme un habillement oriental d'un éclat éblouissant. Je Tai essayé ce matin. On prétend qu'il me sied à merveille. »

Albert de Quilon, s'approchant de sa cousine;, murmure à son oreille ces mots :

« Fi! un vêtement d'Odalisque.»

Quelques dames ont chuchoté, «t C'est un costume d'opéra.

— Admirable pour un théâtre.

— Parfait pour les débuts d\ine artiste. »

Nathalie, à moitié décontenancée, déployait machinalement les tuni(|ues lamées d''argent, les ceintures en pierreries, lesécharpes pailletées, et les turbans à aigrettes qui remplissaient le vaste carton. Tout cela scintillait au feu des bougies comme une toilette de t'éc.

^ATI1ALIE. 235

— C'est le costume d'apparat des nobles dames Bulgares, dit la jeune fille troublée. M. de Hapsbourg désire que, pour complaire à son pays, je me conforme à ses usages. Il veut donc que, le jour de mon entrée solennelle au château de ses pères, je porte l'habit national. Cela me semble assez convenable.

— Elle trouve tout cela naturel ! dit à voix: basse une vieille dame à sa voisine. Quelle crédulité naïve !

— Ma cousine ! reprend Albert en tirant Nathalie à l'écart : j'entends les propos qui se tiennent, et j'en étouffe de colère. Savez-vous le nom qu'on vous donne?

— Non.

— La princesse Scliéliémzade.

— Eh bien! répond la fiancée avec un sou-

23G ISATflALrE,

pire ingénu. Ce nom-là me paraît joli : pourquoi vous mel-il en fureur?

— Et sur votre mari, ma cousine, que de sarcasmes ! Écoutez. C'est un Calife , un comte bleu •' Chacun glose, chacun ricane.

— Laissez ricaner, mon cousin. Le comte a des yeux bleus, c'est vrai; mais le jeu de mots n'en est pas moins inconvenant et ridicule.

— Il Test moins que l'hahit bulgare.

— Soit. On rit de tout dans le monde.

— Hormis des drames. . . où l'on pleure.

— Serait-ce une sorte de prophétie, monsieur Albert ! que vous auriez là l' intention de m'adresser? L'heure est mal choisie, ce me semble.

— A toute heure , Mademoiselle , on peut

crier , aux personnes en péril : Prenez rjorde!

— Vous me croyez donc en danger ? C'est m'en avertir un peu tard.

— Il serait temps, si vous vouliez. Vous n'êtes pas encore à l'autel.»

Nathalie soupire et s'éloigne.

Le contrat de mariage est présenté à la signature des assistants. La plume passe de main en main. Le comte de Hapsbourg, assailli de compliments et de questions, se renfermait en un silence poli (jui ne manquait ni d'adresse ni de dignité. Sa réserve était gracieuse, et son laconisme courtois.

Un groupe d'hommes s'était réuni à l'extrémité du salon : ils observaient de loin l'étranger. Leurs malins propos continuent.

'238 NATIIALIK.

« Il Bon docali ne se compromet pas dans ses discours. Il a la gravité d'unlman : c'est sans doute façons bulgares.

— Ou plutôt coutumes valaques.

— Oh! oh! mon très-cher! Vous avez déjà nuancé la différence à établir entre ie bulgare et le valaque! Étude du genre baroque.

— C^est un travail tout comme un autre. J'ai demandé tout à Theure au noble fiancé, en connaisseur des pa}'S turcs, si son beau château de Hapsbourg était du côté de Vidin ou de Nicopolis, de Kersena ou (ÏJsmnU? J'ai parlé du lac Karasou, du mont Baslwi, du golfe Baba. J'étais superbe d'érudition bulgare; j'y jetais des flots de couleur locale en vantant ? outrance les bords de VEsker, et les forêts de Ternobo. Enfin , de même qu'il a dit un jour à madame de Norvillier : Je suis tout shn-

NVTIIALIE. 239

plemcnt Bulgare, j'avais envie Je lui crier : Moi, Monsieur l je suis tout bonnement Bcssarahe.

— Bravo! Etqu'a-t-il rcpondii?

— Rien; il a souri, voilà tout.

— Et pas un mot"?

— Quelques syllabes.

— Lesquelles ?

— Je n'ai pas compris.

— C'est toujours là la fin avec lui. »

Les parents et amis de madame de ISorvillier causaient à part, pendant ce temps, dans d'autres parties du salon. Leur dialogue avait lieu à voix basse. Elles se montraient Nathalie.

«La pauvreenfent me fait compassion. Quel mariage !

2i0 NATHALIE.

— Et quel marié '•

— Avez-vous ouï parler de Schubry ?

— Le célèbre brigand du Nord! Le Cartouche de la Hongrie ?

— Oui : \e Sboijar de l'Allemagne.

— r Eh bien ! ce Schubry ! il est mort ?

— Pas du tout. Il est à Paris.

— Bah !

— Incognito ; sous de faux noms. Du moins, on en répand le bruit.

— Et vous en concluez ?. . .

— Moi! rien.

— C'est singulier!

— IN'esl-il pas vrai?

— Et nous avons signe ce contrat I

— Nous n'y sommes pour rien, ma chère.

— N'importe ! je me sens effrayée.

— De quoi ?

— Je ne sais. Mais j'ai peur.

— C'est qu'en effet nous sommes ici dans la région île l'étrange et de l'incompréhensible.

— Il est peut-être imprudent d'y rester.

— J'y suis mal à mon aise.

— Partons 1 »

Plusieurs dames se sont levées. Elles se sont rappelé une foule d'obligations et d'engagements qui, ce soir même, les forcent à se retirer de bonne heure. Leurs félicitations à la

242 NATnwjE.

future mariée, en se séT)arant d'elle, n'ont rien d'expressif ni de vrai. La contrainte s'y fait sentir ; une sorte d'effroi s'y empreint. On se sépare froidement de part et d'autre ; et la soirée s'est terminée.

Chaque jour se passait ainsi. Le futur époux ne quittait pas sa fiancée d'un instant. Albert de Quilon, continuellement en quête de renseignements et de nouvelles, semblait chaque jour plus inquiet. Son regard, lorsqu'il le portait sur le comte de Hapsbourg, lançait des feux provocateurs. L'étranger s'en apercevait, mais sans trouble et sans émotion. Albert, désolé, s'était hasardé quelquefois à vouloir communiquer ses soupçons et ses alarmes à la mère de Nathalie ; mais ses insinuations vagues et que n'appuyait aucune preuve, étaient accueillies avec indignation. La porte allait lui être fermée ; il s'est décidé à se taire. Il observe, il gémit, il tremble.

NATIIAIIF.. !2^l3

« A quand la cérémonie nupliale? deniande-t-il un soir à M. de Hasbourg d'un ion bref et d'une voix sourde. Cette semaine, je suppose?

— Jeudi prochain , répond le comte.

— Oui, jeudi, répète Nathalie en remarquant avec un douloureux effroi la physionomie pâle et décomposée de son jeune cousin. Albert! vicndrez-vous h l'église? »

Et il y avait, dans la (juestion de la fiancée, un accent si tendre et quelque chose de si compatissant que le comte en a tressailli. Le regard des rivaux s'est croisé. Des deux cotés éclair menaçant. La haine y prélude aux vengeances.

— Monsieur le comte ! dit madame de Norvillier à son gendre. Vous dont la voix a tant d'harmonie! chantez-nous quelque romance.

2 44 NATIIVI.IK.

— Volontiers, répond le Bulgare.

— Monsieur I reprend Albert de Quilon.

Un duo avec ma cousine! Celui d'Othello : le dernier!

— Di Othello! répète en pâlissant Nathalie... Albert ! je ne le connais pas.

— Vous avez raison ; ipas encore! répond le cousin de la fiancée avec une étrange expression. Mais on peut apprendre si vite !...

— Mon cousin ! je ne comprends pas, murmure tout bas Nathalie.

— Desdémona ! le !\k(ure est ici, répond Ali)ert plus bas encore.

— Non, pas de chants, pas de romances! s'écrie mademoiselle de Norvillier, se levant avec précipitation de son siège. En ce mo-

ment, j'ignore pourquoi, la musique me ferait mal.

— A jeudi, les accords divins', reprend M. de Quilon avec une ironie funèbre.

Oui, les orgues ! » dit Nathalie.

La fiancée parlait au hasard. Son âme était terrifiée.

« Mais ce jeudi! poursuit Albert avec une sombre distraction : à quel jour du mois tombe-t-il?

— Au dix-neuf, » réplique le comte.

La future épouse tressaille.

— Quoi, le dix-neuf! répète-t-elle. Pourquoi ne m'en avoir pas avertie ? Le dix-neuf! si je l'avais su!...»

La terreur se peint sur ses traits.

T. ïi. - 16

« Qu'y a-t'il donc d'extraordinaire dans ce nombre dix-neuj? demande le Bulgare étonné. Veuillez m'expliquer cette énigme.

— C'est un enfantillage , Monsieur ! interrompt madame de Norvillier d'un air mécontent, et se hâtant de changer le sujet de l'entretien. Nathalie a des chiffres de prédilection; et le nombre dix-neuf n'en fait pas partie : au contraire. N'est ce pas véritablement un malheur? Mais à propos! l'anneau nuptial?... Il faut le préparer. L'avez-vous?

— Le voici, Madame! Tenez.

— Déjà ! » s'écrie la fiancée.

Et Nathalie^ saisissant la bague avec une précipitation inquiète, l'ouvre et lit sa date :

« Dix-neuf !... »

La pauvre enfant étouffe un soupir plaintif.

NATHALIE. g^?

Elle passe sa main sur son from <r„n air à -nomé égaré. Sa tête se courbe... Elle pleure.

Les moments s'écoulent avec rapidité. On arrive à la veille du jour fixé pour la célébration du mariage. Pourquoi donc Albert de Ouilon n'a t-il pas paru depuis plus de quarante-huit heures dans le salon de sa cousine ? La fiancée, pâle et tremblante, avait remarqué

25U NATHALIF..

cette absence. Elle voyait approcher l'heure solennelle et décisive avec un tremblement involontaire et d'étranges pressentiments. Le Bulgare paraissait sombre.

Il était onze heures du soir. Une épaisse nuit couvrait la terre. Le comte de Hapsbourg est sorti de l'appartement des dames de Norvillier. Il retournait à pied chez lui. Ses voitures, devant servir apparemment à la cérémonie du lendemain, étaient restées sous leurs remises. Un vent froid sifflait dans les airs. La lune n'était point levée ; pas une étoile au firmament; rien que nuages et vapeurs. Un -Jeune homme, enveloppé d'un long manteau, attendait, dans la rue, le Bulgare. Il le guettait depuis long-temps. Il va droit à lui et l'arrête.

« Monsieur! je suis Albert de Quilon.

— Chacun son nom, Monsieur'. C'est dans l'ordre.

— Oui, mais il en est ilc douleux ; il en est qui n'ont rien de vrai. Le mien n'est pas de cette nature.

— Je vous en félicite, Monsieur.

— Comte de Hapsbourg Romanof! on ne peut vous en dire autant.

— A moi ! Que signifie ce langage?

— Je sors, Monsieur, de chez l'ambassadeur d'Autriche.

— En quoi vos visites me regardent-elles, je vous prie?

— Vous allez l'apprendre. Monsieur.

— Ici 1 au milieu de la rue 1

— Tout lieu est bon pour s'expliquer.

— Il faut d'abord se faire comprendre.

252 N^VtHALlE.

— Ce sera facile : écoutez. M. l'ambassadeur d'Autriche, à qui toutes les grandes maisons d'Allemagne sont connues, et qui s'est procuré les renseignements les plus détaillés sur la Turquie d'Europe, n'a jamais ouï parler des seigneuries de Mapsbourg et de Romanof. Il ne connaît nul prince bulgare. »

L'étranger sourit dédaigneusement : son geste est fier, sa voix assurée.

« Monsieur de Quilon, répond-il : vous êtes bien hardi et bien jeune; mais vous aimez : l'amour vous égare : je vous répondrai donc sans colère. Si la cour d'Autriche n'a pas parlé à son ambassadeur des seigneuries de Hapsbourg et de Romanof, c'est qu'elle avait ses raisons pour se taire : raisons cachées, raisons d'État. Si le représentant de l'Empereur n'a pas vu mes domaines, c'est qu'apparemment il n'a jamais parcouru la Bulgarie, pays qui du reste n'appartient nullement aux souve-

rains de Vienne, et que leurs ministres ne sont pas obligés d'étudier. Si enfin l'ambassadeur Autrichien ne connaît nul prince bulgare, c'est que probablement les princes bulgares ne se seront pas donné la peine de rechercher sa connaissance. D'eux à lui, de toute manière, il y a loin, Monsieur, et fort loin. »

L'air calme et le ton digne du comte avaient un incroyable prestige. Us ont agi sur Albert même; Albert s'est senti ébranlé.

« L'ambassadeur, Monsieur, reprend-il, ne vous a vu en aucun lieu.

— Rien d'étonnant, monsieur de Quilon : ni moi non plus, en aucun lieu, je n'ai vu l'envoyé d'Autriche.

— Cependant la Turquie d'Europe...

— Est mieux connue à St-Pétersbourg

qu'à Vienne; et puisque , hautement, sur moi vous voilà, Monsieur, bien ou mal, en voieou^ verte de recherches, voyez l'ambassadeur de Russie! »

L'accent du comte, cette fois, était d'une ironie amère. Une fureur concentrée éclate dans la voix et sur les traits d'Albert. Il tire un écrit de sa poche; et, le présentant au Bulgare, à la clarté d'un réverbère :

« Monsieur le comte! reprend-il, ceci est-il de vous? Regardez!

— C'est mon écriture, Monsieur : répond froidement l'étranger. Comment avez-vous ce papier ?

— Ce n'est pas là la question. Que vous l'ayez perdu par mégarde ou qu'on vous l'ait dérobé à dessein, le fait est qu'il m'est tombé entre les mains, et (jue j'ai lu son contenu.

NATBALIL.

C'estlebrouillcd-uneletueécrilealundc

vos confidents inlimes; il y manque, >1 est vrai Ja date et l'adresse; il ne s'jt.o«ve que

des phrases incomplètes et des rc.elat.ons inachevées; mais ccsphrases et ces révélauons

suffisent néanmoins pou.- aider a decouvr.r d'horribles mystères, et pour -mettre à metne

de déjouer des machinations ténébreuses. Me les expliqnerez-vous, Monsieur?

Ah' monsieur m'impose ses ordres! reprend le Bulgare du ton le plus calme et e

Us rameur. En vérité! la scène est .ar..

voyons! poursuivons-la jusqu'au bout. Vous

demandez?

— Lisez cette lettre!

■ Quel ton! Vous avez juré d'épuiser ma patience. Mlons, donnez! Monsieur! je va,s

lire. Soumission et mansuétude. .

L'air sardonique et méprisant dont ces mots

étaient accompagnés menaçaient d'une fin sanglante. Albert veut répliquer de nouveau. L'étranger ne l'a pas permis. Son geste est hautain. Il poursuit.

« Jeune insensé ! j'excuse l'inconvenance de vos discours en faveur de votre dévouement sans bornes à la famille Norvillier. Puis, je le sens, vous êtes à plaindre ; celle que vous aimiez va m'appartenir; et vos esprits sont en désordre. Mais finissons ! Je puis me lasser.»

Le comte de Hapsbourg se trouvait en ce moment prés d'un liotel magnifiquement éclairé. Il saisit le papier d'Albert; et, appuyé contre une muraille, il lit à demi voix ces phrases .

« Quel supplice affreux, mon ami î mon in- « térêt pécuniaire m'impose l'obligation de la « conserver vierge et sans tache ; mais mon « ardent amour pour elle me crie : Elle est à toi,

« si tuveux. Conçois-tu tout ce que la lenlation « doit avoir (l'irrésistible 1. . . Que faire! Oh! je « la trouve si belle!... Ne pourrait-on pas tous « les tromper!... »

« Eh bien!» s'écrie Albert hors de lui.

Le Bulgare éclate de rire.

« Dieu! quel dommage! reprend-il : ma plume s'est arrêtée là. J'étais pourtant en beau chemin : cela avait de l'intérêt et de la verve. Jamais , foi de Bulgare 1 mon cher ! je n'ai trouvé mes phrases si bien .

— Monsieur! trêve de railleries ! Vous allez m'expliquer?..

— Volontiers.

— Je suis calme.

— Et moi plus encore.

— J'écoute.

— On va vous éclairer. Mademoiselle de Norvillier, Monsieur, vous a montré, je le sais, mes ouvrages de peinture. Eh bien ! le hasard, une intrigue, ou je ne sais quoi, vient devons mettre en possession d'un de mes fragments littéraires. Cette page est celle d'un livré; et le drame aura deux volumes. Je suis peintre, écrivain, sculpteur; je passe pour musicien ; j'ai étudié la chimie; enfin, j'ai cultivé tous les arts , comme j'ai appris toutes les langues. Etes-vous satisfait, Monsieur? Quand mon premier roman paraîtra, celui dont vous avez lu un fragment, vous me permettrez de vous en offrir un exemplaire : car, je viens d'en avoir la preuve, mon style vous fait impression.»

Albert, un instant confondu, ressaisit le papier du comte.

« Encore un sarcasme, Monsieur ! C'en est trop ! je n'y puis tenir.

— Poursuivez ! rien ne s'y oppose. Auriezvous quelque autre accusation à formuler? On est en train, pourquoi s'arrêter 1 Nous avons commencé, achevons!

— Oui , Monsieur : oui , j'achèverai. Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans l'étrange explication de votre lettre. Mais je dois vous répéter ce que l'opinion publique à répandu contre vous. Monsieur! l'opinion vous frappe : on ne vous croit point un Hapsbourg d'Allemagne, ni un Romanof de Russie . On va plus loin encore, on affirme.. .

— Assez, Monsieur! Quelqu'un va trop loin ; et ce quelqu'un, ici, c'est vous !

— Soit. Vous permettrez que j'achève.

— Non. Je n'aurais pas dû vous laisser ^ commencer,

— C'est que vous pressentiez l'entretien!

— Non. C'est que je hais l'insolence.

— Les Bulgares ont de l'audace !

— Les Bulgares ont une épée.

— Très-bien. J'ai la mienne... et la leur.»

Albert , en tr' ouvrant son manteau , en tire deux fers à l'instant.

« J'ai tout prévu, Monsieur : poursuit-il. Voici des armes! Choisissez.

— C'est une attention qui me charme; et je vous en remercie, Monsieur. Quand voudrez-vous vous battre?

— De suite.

— Quoi;, maintenant!... Quoi, cette nuit!...

— N'étes-vous pasThommcdes ténèbres!

— Et vos témoins ?

— Pas de témoins.

— Avez-vous choisi le terrain ?

— Au boulevard des Invalides : nous en sommes à quatre pas.

— Il est plus de minuit.

— Tant mieux. A pareille heure, en ce quartier, tout est désert aux bords de la Seine. Rien n'empêchera le combat. Redonteriez-vous de me suivre?

— Je n'ai jamais eu peur de personne, et moins de vous que de tout autre.

— Cependant , monsieur de Hapsbourg ,

262 NATiiAun.

sourtVez qnejevousen prévienne, ce sera entre nous un combat à mort.

— A mort!

— Oui, Monsieur. Je vous hais. J'ai peutêtre tort de vous le déclarer; mais une voix secrète m'a, en quelque sorte, révélé qui vous étiez ; et votre aspect me fait horreur. Ma cousine est au bord d'un abîme. Elle est perdue, je le pressens, si elle tombe en votre puissance. Imbu de cette conviction, je vous poursuivrai jusqu'aux enfers pour essayer de la sauver. Il faut donc qu'un de nous périsse. Votre vie sera en péril, tant que j'aurai du sang dans les veines. Ma mort ou la vôtre ! Monsieur.

— D'accord. Dieu va en décider.

— Dieu? Vous y croyez?...

— Pourquoi pas.

— Yous y croyez , luonsieur de Haps-

bourg?.

— Eh ! que vous importe!...

— C'est vrai.»

Le Bulgare a pris les épées. Il les mesure froidement. Puis, se mettant en marche, il poursuit.

« Je suis à vous, ou vous à moi. La nuit, pour se battre, est bien noire.

— J'allumerai une lanterne. Jel'aisurmoi, Monsieur.

— A merveille. Aucun détail n'est oublié. Yous êtes homme de précautions. Avez-vous fait aussi creuser une fosse?

— Pourquoi faire! la Seine est là.

— C'est profondément calculé. »

204 NATIIAI.IIE.

Les deux adversaires, en tenant ce langage aussi hautain que moqueur et aussi calme que brûlant, se dirigeaient à grands pas vers les rives du fleuve. Un brouillard intense et froid couvrait l'atmosphère. A peine apercevait-on les objets les plus rapprochés. Le sol était humide et glissant. On eût dit un lieu préparé pour le meurtre, une nuit choisie pour le crime.

Albert suivait le comte à quelque distance; et , sous les ombres de la plage , il rêvait , la tcte baissée. Le vent mugissait tristemenl. Tout à coup, à travers ses plaintes lugubres, un léger coup de sifflet se fait entendre. Une main invisible, arrachant à M. de Quilon le manteau qui l'enveloppait, saisit son bras et son épée. Albert pousse un cri lamentable. Il a reçu deux coups de poignard. H tombe aux pieds de l'assassin.

Le comte de Hapsbourg, peu éloigné, re-

vient précipitamment sur ses pas. Deux ou trois malfaiteurs, peut-être même davantage, s'étaient jetés sur Albert, renversé mourant sur la grève ; et, favorisés par les ténèbres, le dévalisaient à la hâte.

Le Bulgare avait son épée. 11 ne réfléchit ni au nombre des brigands qu'il va attaquer, ni au danger qu'il va courir; il ne songe qu'à la victime; il n'obéit qu'à l'élan de son âme; et, sans calcul comme sans peur, se jetant avec le courage du lion sur les meurtriers inconnus, il frappe, il terrasse, il triomphe.

Les malfaiteurs, trompés aussi par l'obscurité, ne s'attendaient pas à l'apparition d'un homme armé, d'un défenseur puissant, d'un héros. Us reculent, épouvantés, devant la figure menaçante, l'œil ardent, la voix tonnante et le glaive nu de l'étranger qui, comme un fantôme vengeur, surgit du milieu des

200 NATUALIK.

brouillards. L'impétueuse valeur du comte a comme anéanti leurs forces. L'un des brigands , déjà désarmé , s'écrie : Trahison! et s'échappe. Un autre, grièvement blessé, répond : « Sauve qui peut ! » et fuit. Les lâches se croyaient cernés. La bande entière disparaît.

Le Bulgare , resté maître du champ de bataille, s'approche d'Albert de Quilon qui, baigné dans son sang, gisait évanoui sur la rive. La lanterne qui devait servir au duel était tombée auprès de lui. M. de Hapsbourg la ramasse; il a trouvé de quoi l'allumer; et bientôt sa lumière brille...

Alors, penché vers la victime, pliant le genou pour mieux voir, l'air inquiet, l'âme irrésolue, il le regarde d'un œil sombre.

« 11 existe, on peut le sauver, »

.AAiiiAi.iL:. !207

Puis, se rappelanl la riireur vindicative et les effroyables menaces d'Albert, il se répète ces paroles :

<f Votre vie sera en péril, tant que j'aurai du saiKj dans les veines. <>

Un sourire étrange et sinistre a passé rapidement sur ses lèvres. 11 murmure tout bas ces mots :

« Que disait-il ? « Ma mon ou la sienne! » l'imprudent! Il ne tient qu'à moi cpie la question soit résolue... et cela sans danger, de suite. Tous deux seuls!... et lui presque mort !... La Seine est là la nuit est

noire... »

il relève la tète du malheureux Albert, il a m sang.

examine sa blessure. Il regarde couler le

« Pauvre jeune homme! reprend-il. C'est dommage! il était bien brave. »

Le Bulgare demeure, quelques instants,, plongé dans une méditation profonde. Il ne peut juger, à la pâle clarté de la lanterne, si les blessures d'Albert sont graves^ et s'il n'a point reçu des contusions mortelles. Il appuie la main sur son cœur..

« Son cœur bat encore, poursuit-il; et ce cœur, tout à Nathalie, me poursuivra jusqu'aux enfers. Ce furent ses propres expressions. Que d'insultes j'en ai reçues ! A-t-il poussé loin ses outrages! Mais il perdait celle qu'il aime!.. . Il souffrait tant, le malheureux!... Ah ! j'eusse agi de même à sa place... »

11 s'interrompt. Puis, tressaillant :

« Et lui! que ferait-il à la mienne? »

II se relève avec transport.

« Je le sais. Mon parti est pris. »

Le 19 septembre, à huit heures du ujatin, une élégante voiture s'arrêtait, à Paris, devant l'église de St-Thomas-d'Aquin. Lnc femme âgée en descendait précipilamnienl; et sur sa physionomie agitée, on remarquait une

vive inquiétude. Celte dame était la marquise de Bentheim.

Le suisse, qui l'a reconnue, est accouru au devant d'elle.

« Vous ici! madame la marquise. On vous croyait en Allemagne.

— J'en suis arrivée cette nuit. Ne doit-il point y avoir ici, ce matin, une grande solennité? Un mariage?

— Oui, Madame.

— Et à quelle heure?

— C'est fini.

— Comment, fini?

— La noce est venue.

— Venue! il est à peine huit heures.

— A six, madame la marquise, on était déjà marié.

— Ociel! et le nom du futur?...

— Le comte de ïlapsbourg Romanof.

— C'est bien lui! Toujours de l'étrange.

— Les deux époux, reprend le suisse, doivent être en ce moment loin de Paris.

Car, en sortant de l'autel, ils sont montés dans une grande voiture de poste, à quatre chevaux, avec deux postillons. Ils sont partis comme le vent. Un train d'enfer! un bruit du diable!...

— Oh! oui, interrompt la marquise. Oui, le diable et ^enfer sont là. »

Elle porte une main tremblante à son front

comme fiappée subitement d'une horrible pensée. Un soupir lamentable a suivi. Sa voix murmure :

« Elle est perdue. »

A peu près poussée au hasard par l'égarement delà douleur , la marquise de Bentheim traversait la nef de l'église sans savoir où elle dirigeait ses pas. Qu'allait-elle faire? Prier? Oh oui ! prier pour Nathalie. Un gémissement sourd et plaintif vient soudain frapper son oreille. Elle porte autour d'elle un regard effrayé: et, devant le tableau du christ apaisant la tempête, que découvre-t-elle dans l'ombre? Un jeune homme, pâle, à genoux , la (îgure décomposée, le bras en écharpe, la tête appuyée contre un pilier , et la mort peinte sur les traits.

A l'immobilité de sa pose on le croirait évanoui. La marquise le reconnaît.

NATUAIJE. 275

« Albert de Quilon!» s'écrie-t-elle.

Le cousin de Nathalie relève son front à cette exclamation inattendue. La surprise a rendu momentanément quelque apparence de vie à sa figure inexpressive et à son teint décoloré.

« Ah, Madame! murmure-t-il, ils sont mariés... et partis... Yous aussi, vous êtes arrivée trop tard ! »

Et, retombé dans sa morne apathie, il semble ne plus voir, ni entendre.

« Elle est donc partie ce matin! reprend la marquise avec une anxiété croissante. Partie de Paris avec lui! et savez-vous où il la mène?

— Non, répond Albert d'une voix brève et sinistre. Je sais quelle est perdue. Voilà tout.

— J'ai prononcé tout à l'heure ces mêmes

"276 NÂTTÎM.IE.

mots, continue vivement la marquise. Un noir pressentiment m'a saisie. Pauvre victime ! où la chercher !.. . Hélas'- Absente et à Munich, moi , je ne |X)uvais l'arracher à l'abîme où on l'entraînait : mais vous, son cousin, son ami', vous à Paris, vous auprès d'elle! Comment n'avez- vous rien essayé pour la sauver?...

— Regardez 1 répond le jeune homme en soulevant son bras et en entr'ouvrant sa poitrine. Regardez! voici mon excuse. Dites que je n'ai rien essayé !

— Que vois-je!

— Deux coups de poignard.

— Que vous avez reçus?...

~ Cette nuit.

— Le monstre vous aurait frappé ?

— Au contraire : il m'a défendu.

— Lui !

NMIIVLIR. 277

— Oui, lui-même, Madame. Là, est pour moi le comble de l'humiliation et du malheur. Là, est pour moi le supplice éternel des réprouvés. Je dois la vie à cet infâme, à cet infâme que je voulais tuer ! il a maintenant des droits à ma reconnaissance. Comprenez-vous ma position ! j'en mourrai de honte et d'horreur.

— Albert! vous l'appelez infâme! êtes-vous certain?...

— J'aïdes preuves.

— Des preuves! quel nouveau mystère! expliquez-vous !

— Lisez ce papier. »

Le cousin de Nathalie remet à madame de Bentheim la lettre qu'il avait présentée au comte de Hapsbourg avant de l'attaquer en duel.

« Hier, à minuit, reprend-il, j'étais en face

T. II. i8

du Bulgare; el dans la iiie, sou! avec lui, je mettais sous ses yeux ce témoignage, écrit de sa main, des perfidies qu'il a tramées. Puis, j'avais des armes sur moi; je l'ai insulté sans égards; je l'ai provoqué sans ménagements; je l'aurais peut-être tué, car Dieu eût soutenu mon courage ; mais, arrivé au lieu sombre et désert où nous devions tirer l'épée , nous nous sommes vus entourés de malfaiteurs, et je suis tombé sous leurs coups.

— Sous leurs poignards! Albert. Et le comte ?

— J'allais périr sans aucun doute; un bras valeureux m'a sauvé. Et ce bras si puissant, Madame ! c'était celui de l'odieux ennemi, de l'artificieux aventurier. Ah ! de tous les coups du destin, je n'en pouvais subir de plus atroce! il s^est battu comme un Achille, comme un tigre, et c'était pour moi. ''^'

— Ensuite!... il vous a secouru?

— Les brigands, vaincus^ avaient fui. J'étais sans connaissance et baigné dans mon sang. Il ne tenait qu'à lui, Madame, de se débarrasser de l'implacable rival qui venait de lui prodiguer les affronts, et de lui jurer haine éternelle; ma mort pouvait être indispensable à sa sûreté. Aucun risque, pas de témoins. La Seine eût roulé mon cadavre... et rien n'aurait trahi ses secrets ; rien n'eût divulgué sa vengeance. Il dut lui en venir la pensée.

— Il l'a repoussée!

— Oui, Madame. Le perfide s'est mieux vengé. Il savaitqu'en me rendante l'existence, il allait me condamner à la plus effroyable des tortures... à le voir devenir l'époux de Nathalie, et à ne plus pouvoir le tuer. La vie ne me sera désormais qu'un outrage, car je I.i

i>80 NATHALIE.

dois à sa pitié ; à la pitié de ce salan ! c'est être lié à l'enfer.

— Pauvre Albert! s'écrie la marquise. Mais comment, avec deux blessures, avoir pu vous rendre en ce lieu ? deux blessures aussi récentes !

— J'ai peine à le comprendre moi-même.

Je me suis réveillé ce matin, Madame, auprès du feu, chez moi, dans mon lit. Comment le Bulgare m'y a-t-il fait transporter? jamais rien ne s'explique avec cet homme de mystères et d'obscurité. Il parait qu'une voiture de place était venue me déposer mourant à la porte de ma demeure, et s'était ensuite esquivée. On avait pansé mes blessures , et toutes deux étaient légères.

— Ainsi, en reprenant vos esprits... ?

— Je croyais n'avoir fait qu'un rêve; je ne

NATIIAIJK. '281

soufïVais point; j'ai dormi. Puis, vers sc(>( heures du matin, je me suis senti des forces extraordinaires. Je savais que le fatal mariage avait lieu ce même jour 19 septembre. J'ai écarté ceux qui me surveillaient 5 je me suis levé à la hâte 5 et, ne me laissant arrêter par aucun obstacle, je suis accouru à Saint-Thomas d'Aquin. Mais tout conspirait la perte de Nathalie : on l'avait déjà mariée; j'arrivais une heure trop tard.

— Et, plus loi qu'au riez -vous pu faire ?

— Je ne sais : Dieu m'eut inspiré. Je me serais jeté entre l'autel et les époux. J'aurais parlé au prêtre, au public. Qu'en aurais-je obtenu? je l'ignore. Mais j'eusse effrayé Nathalie et sa mère; j'aurais empêché la cérémonie de s'achever; peut-être serais-je tombé mort aux pieds de la future. Pensez-vous que, mon cadavre étant là, le ministre du ciel

NATHALfE.

eût osé donner une bénédiction nuptiale!.... J'aurais enfin... Mais tout est perdu... je meurs... d'une mort inutile! je meurs sans avoir pu la sauver. »

Albert de Quilon, en achevant ce douloureux récit j laisse retomber sa tête sur sa poitrine avec un gémissement si plaintif qu'on eût dit qu'il rendait le dernier soupir. Sa pâleur devenait livide; ses tressaillements étaient convulsifs. La marquise, alarmée, appelle le suisse à son aide. Elle fait respirer des sels au malheureux jeune homme; on le transporte dans sa voiture, et il a entièrement perdu connaissance.

Albert, peu de moments après, se retrouvait encore chez lui, soigné par un habile docteur, et entouré d'amis dévoués. La marquise veillait sur lui.

De nouveaux détails sont donnés à madame

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de Bonlheini sur le mariage de Nathalie. Le Bulgare avait habilement caché son brusque projet de départ à la famille Norvillier. La mère de sa future en était seule instruite; elle devait accompagner sa fdle. Le vieux domestique Morain, aux vives sollicitations des deux dames, était entré au service du comte. il avait suivi iSalhalie.

La marquise de Bentheim, seule dans son appartement, lisait et relisait le prétendu fragment littéraire du comte de Hapsbourg : Albert le lui avait laissé. Tout à coup elle demande sa voiture. Une étrange idée lui est venue à Tesprit. Elle se rend chez l'ambassadeur Turc. Le ministre du grand seigneur doit connaître la Bulgarie. Elle aura peut-être là des renseignements sur Hapsbourg et son

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châtelain. Sa résolution est prise, et ses batteries sont dressées. Elle entre chez l'envoyé de la sublime Porte : hélas ! quel nouveau coup l'y attend !

La marquise, après les premières formalités d'un entretien pénible, aborde enfin la grande question. Elle raconte les circonstances extraordinaires qui ont amené un mariage entre un comte ou prince Bulgare et une jeune fille Française. Puis, elle termine en ces mots : •

« Votre Excellence connait-elle les seigneuries de Hapsbourg et de Romanof. .. situées aux bords du Danube?... Turquie d'Europe.

— Non, Madame.

— Mais Votre Excellence aura peut-être entendu parler, à Constantinople, d'une famille de Hapsbourg? d'un noble comte de ce nom ?

— D'un comte de Hapsbourg? non. Madame. »

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L'ambassadeur, la tête appuyée sursa main, recueille un instant ses idées.

« Pardon! Madame, reprend-il; de vagues souvenirs me reviennent. Si ma mémoire ne me trompe pas, le sultan mon maître a eu autrefois des relations secrètes avec un certain individu nommé Hasbour dont il payait largement les services. Mais ce Hasbour n'était, certes, ni comte ni prince. Pour vous, fasse le ciel , Madame , que ce ne soit pas le même homme! celui-ci...

— Eh bien ! achevez ! . . .

— Était un pourvoyeur du sérail.

— Juste ciel! un marchand d'esclaves !

— Et, qui plus est, Madame, un pirate. »

La marquise de Bentheim pousse un cri d'horreur. Elle se rappelle le mystérieux frag-

menlde lettre du comte. Elle en sait les phrases par cœur. « Mon intérêt pécuniaire in impose l'obligation de la conserver vierge et sans tache; mais mon ardent amour pour elle me crie : « Elle est a toi , si tu veux. » Conçois-tu tout ce que la tentation doit avoir d'irrésistible !... que faire ! Oh ! je LA trouve si belle ! ne pourrait-on pas TOUS les tromper ? »

Voilà ces phrases qui s'expliquent.

« Quoi ! reprend la noble marquise, un pirate '• hii ! ce Hapsbourg /...

— Madame, je n'affirme rien. Le comte de Hapsbourg que vous avez vu n'a peut-être aucun rapport avec le ^«s^owr dont je vous parle. Il est possible aussi que les domaines sur lesquels vous me demandez des renseignements existent aux bords du Danube : je ne connais pas parfaitement, dans tous leurs détails et

leur contenu, les provinces de Bulgarie et de Valachie. Ce que je sais seulement, d'une manière positive, c'est que Sa Hautesse, autrefois, faisait voyager à sa solde , dans les quatre parties du monde, un adroit et rusé gaillard...

— Qui approvisionnait ses harems! interrompt la marquise avec l'exclamation du désespoir : ô Nathalie ! ma pauvre enfant 1... »

L'ambassadeur Turc continue.

« Le pirate, nommé fJasbour, parlait couramment toutes les langues connues...

— Ah ! dit madame de Bentheim accablée , c'est le même homme! c'est bien lui '.

— Ses manières étaient communes.»

La marquise, étonnée, tressaille.

« Des manières communes / Non. M. de Hapsbourg a l'air noble. Ce n'est pas lui, il y a erreur.

— Son œil est d'un bleu vif et perçant.

— Ah! c'est lui ! c'est lui ! plus de doute.

— Il est bavardj joyeux, bon vivant.

— Bavard! joyeux! ce n'est pas lui. Dieu soit loué, nous nous trompions.

— Ses cheveux sont noirs, ses dents blanches; il peint dans la perfection; il est musicien distingué; il a cultivé tous les arts; et muni, dans ses missions, des cachemires du sultan, il fait des présents magnifiques.

— C'est lui ! c'est lui! s'écrie la marquise.

— 11 boit beaucoup, il fume souvent : on assure qu'il est bigame. Il a une femme à Odessa, et une autre je ne sais où , il jure sans cesse , il est lâche.

— Lâche! répèle la marquise, oh ! pour le coup ce n'eslpaslui; non, ce n'est pas lui, je respire. »

Et, succombant aux émotions successives qui viennent de l'assaillir, elle se hâte de terminer l'entretien. Ses idées n'ont plus rien de net, son âme et son esprit sont bouleversés. Elle se sent près de défaillir.

Elle retourne à son hôtel.

Reprenant la lettre du comte, elle l'ouvre encore, elle lit :

« Mon intérêt pécuniaire ni impose l'obligation de LA conserver vier (je et sans tache... »

L'écrit échappe de ses mains.

« O mon Dieu ! mon Dieu 1 s'écrie-t-elle , ce misérable Has^ow;-, ce pirate ! Déjà marié à deux autres femmes! tant de res-

semblances frappantes!... et cependant, il y a des témoignages contraires , des différences marquées!... Rien n'est prouvé d'aucune part; non, d'aucun côté, rien n'est clair. Horrible incertitude! affreux doute! Mais au fait, qui pourrait-il être?... que penser?... j'en deviendrai folle. »

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