ÉPILOGUE
On était au cœur de l'hiver. Albert de Qui- Ion, complètement guéri de ses blessures, mais morne et désespéré, ne songeait qu'à l'infortunée Nathalie. Point de nouvelles, point de lettres. Le sort du comte de Hapsbourg et des
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dames de Norvillier demeurait un profond mystère 5 qu'il était affreux, ce silence !
Un soir , il arrive à madame de Bentheim une dépêche à cachet noir, elle ne portait aucun timbre.
« M. le comte de Hapsbourg Romanof a « l'honneur de vous faire part de la perte dou- « loureuse qu'il vient de faire de madame la « comtesse Nathalie de Norvillier , son épouft se, morte à son château de Hapsbourg, en « Bulgarie, le 19 du mois de décembre. »
« Et le dix-neuf ! » s'écrie la marquise.
Elle reste altérée du coup ; puis, soudain, relevant son front qu'avait abattu la douleur :
, « Morte ! se dit-elle , est-ce vrai ? morte pour nous ici , c'est possible : mais non , ailleurs ,
pour d'autres, peut-êlre. Nuits d'inifjuilô monstrueuse !
Elle envoie un de ses gerts^ en toute hâte, chez le jeune Albert de Quilon. Elle a à conférer avec lui. Mais tandis que son domestique se rendait chez le cousin de Nathalie, ces mots d'Albert lui parvenaient.
« J'ai reçu le funèbre /«/re part. Non, madame la marquise, elle n'est pas morte : Dieu ne lui a pas fait cette grâce, j'en suis convaincu. Non, Madame, elle n'est pas morte; mais c'est pis, millefois pis'.Jen'oseexpliquermapensée. Et qu'aura-t-il fait de sa mère?... pas un mot d'elle, aucune mention. Tout cela est épouvantable. Mes cheveux se dressent sur ma tê(e; ma raison se perd dans ce gouffre. Je n'y puis plus tenir, je pars. J'irai, à sa recherche, an hasard; j'irai à la poursuite du monstre, en Bulgarie, aux bords du Danube, à Constanti- •r. H. 19
nople, au Sérail... Ah! l'exécrable mot! Madame.
« Je me suis procuré de l'argent ; j'ai vendu le peu que j'avais. J'en aurai assez... je l'espère. Quand vous recevrez celte lettre, je serai déjà loin de Paris. Quelqu'un périra, lui ou moi; je l'ai juré, Madame, adieu. » « Lundi matin 19 janvier. »
Encore le chiffre 19 !
« Malheureux! se dit la marquise. Vouloir fouiller au fond d'un abîme ! on y enlre^ mais en sort-on ? »
Elle tombe à genoux et prie.
Mais queile visite imprévue I L'ancien domestique du père de Nathalie, celui qui avait sollicité et obtenu la permission de servir les
dames de Norvillier , el de les suivre dans leur voyage, le vieux Morain s'est présenté. Son visage est pâle et défait. Ses yeux étaient baignés de larmes.
« Morain ! s'est écriée la marquise. Vous '• de retour? vous, seul, devant moi?... et votre maîtresse? et sa mère?
— Le ciel n'a pas eu pitié d'elles, répond le vieillard d'un air sombre; ni de moi, car je vis encore.
— Mais Nathalie 1 ma pauvre enfant l qu'en a-t-on fait ?
— Je n'en sais rien.
— Existe-t-elle ?
— C'est douteux.
— Et sa pauvre mère?
— Elle est morte.
— Vous en êtes sûr?
— Trop sûr.
— Comment 1
— Elle a péri devant moi. »
Les sanglots étouffaient la voix de Morain. Son récit, vingt fois interrompu par ses larmes, n'a pu s'achever qu'avec peine. En voici le courtrésumé. Qu'il a fait frémir la marquise!
Le vieux serviteur raconte en détail les premières journées du voyage. Nathalie paraissait heureuse. Mais, selon Morain , le comte de Hapsbourg se conduisait plutôt, auprès d'elle, en frère attentif et soigneux qu'en époux tendre et dévoué. Néanmoins, possédé d'une fureur jalouse qu'il ne pouvait contenir, il s'y livrait parfois avec un emportement qui
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tenait de la démence. ISathalie caressait un joui" un charmant petit épagneul qu'elle avait acheté en route :
« — Vous l'aimez donc bien ! » dit le comte.
Et ses dents grinçaient de colère.
« — Il est si doux! répond la comtesse.
« ^—Quanta moi, reprend le Bulgare, je ne le suis pas : au contraire.
« — Quel langage! Voudriez-vous...?
« — Je veux que vous n'aimiez que moi. »
Saisissant alors l'épagneul et le jetant brutalement à ses pieds, il lui écrase la tête du talon ferré de sa botte. La pauvre bctc pousse un cri lamentable; son sang jaillit jusque sur la robe de sa maîtresse, et Nathalie se trouve mal.
M. de Hapsbourg, désolé, tombe aussitôt
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à ses genoux. 11 la presse contre son cœur, il lui prodigue les noms les plus tendres ; il est tout soumission , tout amour. . . Puis, soudain , s'interrompant au milieu des caresses les plus passionnées :
« — Quelle torture ! » s'écrie-t-il.
Et il s'enfuit épouvanté.
De pareilles scènes se renouvelaient fréquemment. Le caractère du Bulgare était un composé perpétuel de contradictions. Tantôt, pressé d'arriver au terme de son voyage , il harcelait les postillons, et faisait crever ses chevaux. Tantôt, désespéré de la rapidité avec laquelle les distances se franchissaient, il donnait ordre d'arrêter, séjournait n'importe en quel lieu^ et semblait avoir pris le mouvement en horreur. Puis , cherchant ou fuyant sa femme, il l'accablait, journellement, de la froideur la plus glaciale ou des transports les plus brûlants. C'étaient de pénibles contras-