‹ IdaChapitre 5 sur 12 · IDA. 7 I · texte numérisé non relu

IDA. 7 I

gloire et prospérités à chacun. Plus les événements vous rapproclient, et plus le sort vous est propice. Plus vous vous rencontrez dans la vie, et plus il vous luit d'heureux jours. Plus vos traits ont d'analogie, et plus vous sourit la fortune.

Par malheur, un tel cas est rare.

Si, au contraire, venus aussi à la même heure, au même jour, aux mômes climats, et créés en tous points pareils, tes semblables (et par bonheur ce funeste cas se voit peu) viennent à naître du môme sexe : oh! malheur 1 malheur à chacun! S'ils se rapprochent l'un de l'autre : une catastrophe les frappe. S'ils se rencontrent et se voient : un d'eux devra mourir peu après. Cette fatale conjonction est comme celle de deux planètes qui, .gravitant vers un môme point, ayant chacune leur cercle à part, ne peuvent se heurter dans l'espace sans que l'une ou l'autre périsse : prodige • aussi rare qu'horrible. En cette grande cir-

constance, bonheur complet à l'un des semblables : Le survivant se trouve affranchi. Tout lui devient gloire et succès.

a Amélie, poursuit la baronne; il me serait trop fatiguant et trop pénible d'entrer dans de plus longs détails sur celte religion de mes pères. Voici le livre auguste et sacré où toute question trouve réponse, où toute assertion a ses preuves. Plusieurs des grands penseurs de ma nation ont travaillé au développement de ses mystères 5 leur génie s'empreint dans ces pages. Plus on médite sur le dogme, et plus il paraît admirable. Sa base est si puissante et si large! Quelle est sa date? ^4 vaw^ les temps, avant que t homme fût créé. Lisez les prophéties d'isaïe, le verset, chapitre xiv, où Lucifer en pleine révolte se dit \e semblable de Dieu. Quel merveilleux point de départ ! Puis, après la création, selon les documents rassemblés , que d'arguments irrécusables dans les figures de l'ancien Testament et dans les ré-

vélations de l'Apocalypse , depuis le premier homme tombé pour avoir voulu, comme Satan^ devenir semblable à Jehovali, jusqu'au divin Rédempteur, se faisant le semblable de l'homme pour le sauver à force d'angoisses ! Que de lumières éclatantes 1 Tout s'enchaîne , tout s'éclaircit. Lisez!.... regardez'..... vous croirez. »

La vicomtesse a pris le livre : sa main tremblait... sa voix aussi.

« Ida!.... et vos douleurs? ci leur

cause?...

— Quoi î vous le demandez encore ? Je vais me répéter , Amélie ! et c'est de moi qu'il s'agira.

« Hélas ! si, nées du sexe faible, et dans les conditions, complètes mais rares, qui rendent le sort implacable, nous avons pour semblable une femme, oh! quelle effroyable carrière! Plus de repos possible ici bas. Chaque fois que la

semblable, se rapj^rocîianl do nous, aura posé son pied sur le sol que foulent nos pas, cliaqu c t'ois qu'elle viendra respirer l'air où nous puisons notre souffle, à l'instant môme, catastrophe; à (juatrepas peul-ôtre, la 7nort;eX surnous, jour oînuil, la foudre. Amélie, avez-vous compris! »

Ida, pâle comme la mort, à demi renversée sur son siège, frissonnait des pieds à la tête. Elle n'a pu continuer.

Madame de Crévanne, pendant ce temps, l'œil iixé sur le livre qui venait de lui être remis, n'osait ni le garder ni le rendre : rouvrir lui eût été impossible. Ce livre la terriliait.

« Ida!... qui a écrit ceci? murmure-t-ellc avec effort.

— Amélie! répond la baronne de Lersbach d'un ton solennel : Voici à cet égard, parmi les opinions accréditées, la plus merveilleuse de toutes. On peut la repousser ou la croire; elle est un point de controverse plutôt qu'un article de foi ; beaucoup l'ont néanmoins adop-

tco. Lorsque l'ange annonçant ia fin des temps apparut à l'évangélisle, un livre ouvert était à sa main : notre dogme y avait sa page. St- Jean, par ordre du Seigneur, prit ce livre et le dévora (1). Depuis : les voyants d'ici bas , ceux qui, du vallon des misères, montent aux régions de la béalîLude, ont entretenu le même ange, ont ouvert le livre céleste,. •• et en ont copié quelques lignes. Vous tenez ces fragments : lisez.

— 0 ciel! s'écrie la vicomtesse, quel nouveau monde m'est ouvert! Où en êtes-vous? Où en suis-je?... Me voilà comme fascinée!... Quel cortège inouï de choses prestigieuses venez-vous de faire défder devant moi comme des fantômes voilés ! Il m'en a passé du vent dans les cheveux. Ma chère! ils sont affreux vos semblables!... La vôtre vous lue , je le vois. En aurai-je une aussi!... je tremble.

— Pardon ! a repris la baronne : je vous ai (1) Apocalypse , Chap. X.

Yivement affectée; mais c'est vous qui l'avez voulu. Rien ne vous force, d'ailleurs , à adopter mes croyances j il en est qui les trouvent insensées. Quant à moi , je suis toute à elles. Les miens y étaient dévoués. C'est le culte du sol natal ; il est inhérent à moi-même. Par malheur, née dans cette rare catégorie des semblables où la vie ne peut plus être qu'un martyre perpétuel , je n'ai pas reçu de la Providence iine organisation assez forte pour résister à la position exceptionnelle où je me trouve placée. Aussi le monde n'est-il plus pour moi qu'un chaos tourmenté par un mauvais génie. Poursuivie en tous lieux par des formes et des sons imaginaires, je sens parfois le fil du raisonnement se briser dans ma tête; je m'applique en vain à le renouer; mes artères ballent, l'air me manque; ma vie ne sait où elle va; je me demande même si je suis. Alors, autour de moi groupés, il y a des voix humaines dans l'air, des visages où il y a vide, et des îîammes où il y a glace; un sommeil de plomb

me saisit; j'ai comme un manteau de ténèbres

— Arrêtez! de grâce arrêtez! interrompt brusquement Amélie. Je vais sentir aussi tout cela. Mes pieds tremblent... J'ai des verliges.

— Ne croyez pas, continue la baronne, que l'état horrible où vous me voyez ne soit uniquement dû qu'à une pensée fixe et fatale, qu'à l'égarement d'une imagination exaltée qui s'est créé des monstres pour en être le jouet et s'en faire dévorer : non. Des événements positifs sont venus me constater la vérité de mes croyances religieuses. A chaque jour j'ai eu des preuves, et à chaque pas des lumières. Vous raconterai -je ma vie? »

La vicomtesse s'est calmée.

« — Oui : ce doit être bien étrange!... »

Ida commence son récit.

« Mon père, un des plus riches négociants

du nord de l'Allemagne, avait vu constamment la fortune lui sourire. Ses biens étaient considérables; il avait une compagne qu'il adorait; il ne manquait qu'un enfant à son bonheur; et j'étais sur le point de naître.

«i M. Yanburk possédait une délicieuse maison de plaisance, à quinze lieues de Vienne, meublée avec élégance et luxe; il y avait installé ma mère; et ce devait être mon berceau.

«r 11 luit enfin le jour tant désiré où mes parents allaient presser sur leur cœur le premier fruit de leur amour î Les douleurs de l'enfantement s' étant fait sentir, on court avertir le docteur : il habitait la ville voisine. Une voiture, partie en toute hâte, le ramenait déjà chez ma mère, lorsqu'une tempête s'élève... Un affreux ouragan mugit. La foudre éclate sur la route, et le médecin est tué. Seule, en ce moment, et sans aide, ma mère me mettait au monde.

« L'heure dema naissance venait d'être mar-

qucc par un événement aussi cliange que funeste; une terreur superstitieuse s'empara de tous les esprits. On me regardait déjà moi, frêle et chélive créature, avec alarme et compassion. Ma mère était presque mourante.

« Un autre docteur est mandé. Il s'approche démon berceau.

« — Est-ce une illusion ! s'écrie-t-il. Une dame que j'ai soignée est accouchée ce matin pendant l'orage : et son enfant!... je crois la revoir. Quoi! si exactement semblables!...

« — Semblables ! répète mon père.

« Et un frisson court dans ses veines.

' « On hâte les apprêts du baptême; on me porte à l'église paroissiale; le prêtre, à son tour, m'examine avec surprise; et la cérémonie sainte achevée, il parle à mon père en ces termes :

« — C'est bien extraordinaire, Monsieur! j'ai ondoyé il y a une heure, ici près et dans une

auberge, une petite fille absolument pareille à la vôtre. En apercevant celle-ci, j'ai cru qu'on me ramenait l'autre. La ressemblance est merveilleuse.

c — Je veux m'en assurer par moi-même, dit M. Vanburk, effrayé. Quelle est l'auberge? où est l'enfant? »

« I/ecclésiastique a paru confondu de l'effet produit par sa remarque : mon père semblait hors de lui.

« — Cette enfant! reprend le curé, vous la chercheriez vainement, car l'eau sainte avait à peine coulé sur son front que, montée dans une voiture de poste, elle partait avec sa mère; elle est déjà loin du canton. Un monsieur, qui parlait en maître, avait ordonne cette espèce de fuite, nécessitée par des circonstances majeures. Aussi sombre dans ses manières que tyran dans ses volontés, il faisait tout trembler devant lui. La dame inconnue qui, à ce que j'ai appris depuis, voyageait

pendant le dernier orage, espérait le soir être . à Vienne, et comptait y faire ses couches ; mais effrayée parle tonnerre, et ayant voulu se reposer, jusqu'à la fin de la tourmente, à l'auberge de ce pays , des douleurs soudain l'y avaient prise, et son enfant y était née.

« — Sait-on le nom de cette dame?

« — Celui qui se tenait auprès d'elle et qui paraissait son mari, se faisait appeler, tout simplement, M. Fritz, et nommait sa compagne Antonia. Il est évident qu'ils voulaient voyager incognito, sous des noms de baptême ou de fantaisie : le maître avait l'air tourmenté. Tout retard mis à son voyage semblait compromettre sa vie. Du reste, leurs manières, leurs vêtements, leurs domestiques, leur voiture, tout était noble et distingué. Je n'ai rien pénétré de plus.

« — Et croyez-vous que l'enfant vive? demande mon père attéré.

« — Lequel?

« — Celui des deux inconnos. »

« Le saint prclrc allait répliquer, lorsqu'iinc nouvelle imprévue vient terrifier la paroisse : le feu, par une impardonnable imprudence, avait prisa la charmante habitation de M. Yanburk; elles carillonsdu baptême se terminaient par le tocsin.

Ma mère est arrachée de son lit'; on Ta soustraite aux flammes; de prompts secours ne tardent point à arrêter les progrès de l'embrasement : mais quelques tableaux d'un grand prix, plusieurs objets de haute valeur, avaient péri dans le désastre. Ainsi, à ma naissance la foudre, à mon baptême l'incendie. J'avais eu, près de moi, ma semblable.

« Il s'écoula d'abord des semaines, ensuite des mois.... des années. Je croissais en âge et on force; ma constitution délicate avait résisté aux premières maladies de l'enfance; rien no me manquait ici bas. Aucun souci, calme parfait : l'enfant, le fléau de ma vie, était appa-

rcmmcnt loin de moi. Pcut-êlro même avaitelle cessé de vivre. Mon père l'espérait ainsi.

« Cependant, bien qu'heureuse en apparence, j'eusse un sort brillant devant moi, une inquiétude sans cause, une agitation sans motif, me persécutaient sans relâche; elles brisaient mon âme et mon corps. On m'entourait de jeux et déplaisirs; mais jusque dans la profondeur de mes joies je sentais une infdtration de larmes; et j'en cherchais en vain la source. Rêveuse comme l'infortune, je m'enfonçais avec une telle ardeur dans les vagues solitudes de la vie imaginaire que je ne comprenais plus les routes battues de l'existence réelle. Puis, la peur s'emparait de moi ; j'en arrivais à douter de l'intégrité de ma raison. Lorsque j'errais dans la campagne: là, sur ma tête et dans les airs, où d'autres n'auraient vu qu'un nuage plus ou moins éclairé par le soleil, moi je voyais un être , un 'esprit, quelque chose qui m'appelait , je lui prêtais une âme

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