S^ IDA
et des ailes, j'entendais sa voix et ses vœux; je partais à travers l'espace , et voyageant avec lui tantôt sur les brumes d'un lac , tantôt sur les créneaux d'un vieux fort, parfois sur le rocher des cascades, je me créais des maux fantastiques, soit des souffrances de proscrite, soit des angoisses de captive. Je me complaisais , hors de moi , dans ces migrations de mon âme.
Je m'élevais, flottante, légère 0/ï/m'é-
criais-je en mon délire, le ciel! le monde/ /'m- Jini! puis, retombée de ces hauteurs, j'étais froide, accablée, mourante; et, tremblants au pied de mon lit, mon père et ma mère pleuraient.
« Mais elle approchait l'époquesolennelleoù l'enfant chrétien est appelé pour la première fois à recevoir le plus mystérieux et le plus divin des sacrements. Mes parents me menèrent à Vienne; et l'un des plus vénérables prêtres de la capitale fut chargé de me préparer à la sainte cérémonie. Ses paroles de dou-
ceur évaiigéliquc, ses inslruclions de charité religieuse, venaient, comme un baume rafraîchissant , cahîier l'ardente exaltation de mes esprits; elles m'élevaient jusqu'à ces hauteurs sereines de la foi d'où l'on apprécie et juge à leur valeur les biens et les infirmités d'ici bas; et pourtant je souffrais encore. Une puissance occulte et funèbre, entre les vraies lumières et moi , glissait d'équivoques lueurs. Sous les fruits les plus embaumés, je trouvais des feuilles amères. 0 mon Dieul \ous me prodiguiez l'ombre et j'y brûlais! Vous me donniez des jours paisibles, et j'en faisais des nuits tourmentées ! mes prières et mes soupirs remontaient cependant, sans cesse, vers celui d'où tout descend. Je n'étais ni impie ni ingrate; mais, subjuguée par une force supérieure, j'avais constamment en moi, sur moi, et autour de moi , des douleurs toutes prêtes, des supplices tout faits , et des obstacles tout dressés qui barraient ma route et ma vie. Je n€ pouvais m'expliquer la domination incon-
nue qui m'empêchait d'être moi-môme ; mon père , lui seul , à l'écart, en pénétrait la cause fatale. Ma semblable n'était point morte.
« Elle s'était sans doute éloignée, pendant un certain laps de temps , du séjour où je demeurais; car, l'année de ma première communion, j'avais senti une amélioration sensible , un bien-être remarquable dans mon état. Mes frissons extatiques avaient cessé; mes idées étaient devenues plus nettes ; je priais le Seigneur avec moins d'agitation. Dieu allait descendre vers moi ; la paix d'en haut le précédait.
« Avec quel transport exalté j'approchai de la sainte table! mon âme, en ce moment suprême, avait abandonné la terre; j'entendais le concert des anges , j'exitr'ouvrais le céleste Éden... et la cérémonie achevée, j^étais tombée au pied des autels... comme passée à l'autre vie.
« Mon père , soutenant mes pas , m'en-
traînait hors des saints parvis. Nous passions au milieu de mes nombreuses compagnes qui, toutes en blanc et voilées , remplissaient le chœur et la nef. . . Tout à coup mon père tressaille... unejeune communiante, dont le visage était découvert, avait levé sur lui ses regards : « Grand Dieu! t'aulre Ida ! » s'écrie-t-il; et sa vue se couvre d'un nuage, et ses jambes lui ont manqué. Résolution, force, pensée, tout lui échappe, ensemble, à la fois.
« Plusieurs membres de ma famille, accourus à son aide, ont pensé qu'il venait d'être frappé d'un coup de sang, d'une sorte d'apoplexie. Une voiture , peu après , nous ramenait à sa demeure. »0h! murmurait mon père tout bas , elle ici! la foudre va suivre. » Je ne comprenais rien à ces mots, et pourtant de noirs pressentiments me saisissaient. Nous arrivons : ma mère était morte.
«Depuis huit jours, confinée dans sa chambre, elle se sentait sérieusement malade ; mais
le docteur qui la soignait ne témoignait aucune alarme. Retenue au lit par un accès de fièvre , elle n'avait pu me conduire à l'église ; néanmoins elle souffrait peu, son médecin nous rassurait. Hélas ! son heure avait sonné.
« Comment exprimer le désespoir que je ressentis en perdant la meilleure des mères!.. Je ne pouvais croire à mon malheur, il m'était arrivé trop vite; rien ne m'y avait préparé. Je ne voulus point, quelque effort qu'on fit , me séparer des restes chéris où la vie avait encore son empreinte. 0 Amélie 1 présente aux horribles apprêts de sa dernière disparition, il me semblait que j'assistais à ma propre sépulture , et que c'était moi qui arrivais à la tombe, à cet affreux détroit de la mort qu'il faut passer pour arriver au port éternel. Non, ce n'est pas l'heure suprême qui irrite le plus auprès du lit funèbre, c'est le moment où le marteau vient frapper à petits coups les plan-
ches du cercueil : c'est le départ du convoi devant une foule insouciante qui regarde froidement votre douleur comme s'il n'y avait pas parmi elle un enfant qui pût trembler pour sa mère ou une mère pour son enfant : c'est la pensée de ces premières pierres , mêlées de terre, qui vont retomber sur la fosse, cette fosse qui va recouvrir l'objet tant aimé que l'œil ne pourra plus regarder , mais que le cœur verra toujours : c'est enfin le tranquille lendemain auprès du tombeau refermé , alors que la vie a repris son allure d'habitude, et que rien ne s'oftre altéré dans la nature quand tout est brisé dans notre âme ! Ah oui , c'est
sur le froid gazon .des sépulcres qu'il est
>■ ■ salutaire et bon do^-felrouver la confiance et la
foi de ses premières prières d'enfance. Là il
faut croire : là on croit.
<' Pardon de ces détails déchirants! mais j'avais besoin de vous faire connaître la cruelle faculté que j'ai reçue, d'étendre et d'aggraver
les douleurs, de les pousser en moi , sans pitié, jusqu'à leurs dernières limites. Hélas ! au printemps de la vie , mon âme , usée d'émotions, est déjà vieille de souffrances.
« Un soir, étenduesur mon lit, je reposais péniblement : une sœur de ma mère , nouvellement arrivée à Vienne, causait tout bas avec M. Vanburk au fond de mon appartement ; quelques mots de leur entretien , étant parvenus jusqu'à moi , me confondirent de surprise. Je feignis un profond sommeil.
« — Oui , répétait mon père à ma tante , voilà la véritable cause de l'état lamentable où vous la voyez : son semblable est du même sexe ; elle est née le même jour , à la même heure, aux mêmes lieux... leur visage esta s'y méprendre. C'est le cas, si rare ici bas, où l'anathème est sur les semblables. Plus de repos pour mon Ida. »
« Je redoublais d'attention , mon père continua. J'appris dans ses moindres détails le
mallieur qui posait sur moi , el la posillou parliculièrc où je me trouvais placée. La croyance de mon pays et de mes pères, dont on m'avait peu entretenue jusque là , tut longuement développée. Je sus les diverses apparitions de l'autre Ida; je fus mise au (ail des singuliers rapports qu'il y avait déjà eus entre nous. M. Vanburk raconta comment , revenu à lui après la scène de l'église, il avait vainement essayé de retrouver ma funeste semblable, qui sans doute avait quitté Vienne ; enfin tout me fut dévoilé , ce fut un coup mortel, Amélie!... et cependant j'y survécus.
«Mais que de souffrances suivirent!...
« J'étais repartie pour la campagne : là , je déclarai à M. Vanburk que j'avais tout appris, relativement à la croyance des semblables^ et à ma position personnelle; je lui avouai comment celte lumière m'était venue, et cet aveu me soulagea.
« De ce moment les mystérieux écrits des Sifjier, des Doekm , des Wwr , des Cardan , des Swedenborg et de tons les inspirés du nord devinrent ma seule lecture ; je me complaisais ^ à l'imitation de ces hommes de foi et de génie, à ne pas laisser une brillante aurore se lever sans me voir échanger mes prières avec ses rayons. Oh! je le répète, il m'eût fallu alors près de moi , pour calmer l'effervescence de mon imagination, quelque âme chrétienne et pieuse, à la fois éclairée et sage, qui eût combatlu mes pensées et en eût amorti les flammes; maisj'étaîs livrée à moi môme, je n'avais ni conseil ni guide; mon père, au lieu de réprimer en moi ce que le sentiment et Tonihousiasme avaient de trop exagéré, mon père, triste et abattu, regardant, au contraire, leur désordre comme une conséquence inévitable de ma situation, l'attribuait à une fatalité invincible , et j croyant mon mal sans remède ,. nVssayait point à me guérir.
« Je revenais à Vienne l'hiver : je vous y
connus, Amélie; et cette époque dans ma vie l'ut la plus heureuse de toutes. Vous séjournâtes chez mon père. Votre gaîté, votre alToclion, vos grâces, votre bonheur, tout vint se refléter sur moi comme une clarté bienfaitrice. Je renaissais auprès de vous; et quoique M. Vanburk assignât pour cause à ce changement l'éloignement soudain de celle qu'il nommait /'aw/re Ida, il m'était plus doux de penser que je vous devais mon bien-èlre; et je vous aimai pour la vie.
« Il fallut pourtant nous séparer. Je vous avais caché mes croyances; et, pour y réussir, jerepoussais,pendant que vous étiez là, les habitudes de ma pensée. Mais, aussitôt après votre départ, je retombai plus que jamais au fond de mes dévorantes torpeurs. Je m'étais retirée dans un domaine éloigné, dans un vieux châteauque j'aimais. La solitude me parut d'abord s'être faite plus belle que de coutume pour m'accueillir et me fêter. Puis, cela changea
hrusfjuemeiU; je me [)ersuadai que j'en dérangeais l'harmonie, que j'en troublais la tranquillité, et que j'en insultais le silence. Le lieu de prédilection de ma jeunesse m'était devenu un désert aride, une terre d'airain où il n'y avait plus ni abri, ni clarté, ni ombre. Il me semblait parfois y entrer en relation avec des êtres que nul ne peut voir, des esprits que rien n'a créés, tous de lamentables présages. Mes souvenirs tuaient le passé, mes contemplations flétrissaient le présent, mes pressentiments brisaient l'avenir. Chaque saison, dépouillée par moi de son charme et de sa poésie, passait nue et désenchantée. J'avais pris en aversion le monde, ses bruits et ses fêtes; je pris en dégoût la nature, son repos et ses magies. Lasse des jouissances de la fortune, j'en étais venueà désirer les tribulations de la misère, afin que ma pensée, contrainte à se tourner vers le besoin de chercher des moyens d'existence, fût violemment arrachée aux fantastiques visions de son oisiveté. Tout
aspect d'élévalion m'était un sujet d'elfroi; toute perspective de chute me présentait un rayon d'espérance. J'aspirais à Tadversité. Amélie! que j'étais à plaindre!
« Ma vie enfin parut en danger. Les docteurs de la faculté déclarèrent qu'il était urgent de me faire voyager dans le midi de l'Europe; et mon père ayant approuvé leur décision, nous partîmes pour l'Italie.
« Fut-ce en effet le beau ciel de Rome et de Naples qui opéra ma guérison? nos savants docteurs i'alïîrmèrent. F'ut-ce, au contraire, la distance énorme mise entre les deux Ida qui influa sur ma santé? mon père et moi nous le pensâmes. En tout cas, je dois l'avouer, je jouissais délicieusement de la tranquillité d'esprit qui m'était revenue sous les murs de la cité sainte, et aux doux champs de Parthénope. Ce fut en ce dernier lieu que je connus M. de Lersbach. î.à, pour la première fois, j'écoutai le langage de l'amoui'.
Là, je ne repoussai plus le mariage comme une funeste pensée. Le baron de Lersbach était aimable, jeune et beau. Notre union fut décidée.
« Mais il fallait au chambellan de l'empereur d'Autriche le consentement de son monarque. Le baron l'avait sollicité. Un refus ne lui paraissait pas chose possible; et, ne regardant sa lettre au souverain que comme une affaire de simple forme, il n'attendit pas la réponse.
« Je m'étais bien gardée, ainsi que mon père^ de lui parler des causes de l'étrange maladie qui m'avait fait quitter la terre natale. Ce fut en Suisse et à Genève que j'épousai Gustave de Lersbach. Des circonstances, inutiles à détailler, nous firent préférer cette ville à toute autre. O Amélie! le jour de l'hymen, toutes mes terreurs me reprirent. Je me rappelai ma naissance, mon baptême et ma première communion, époques solennelles de ma vie où était venue tout à coup présider ma
semblable, comme ces fatales fées des vieux contes qui, sans jamais y être invitées, apparaissaient aux grandes fêtes pour y porter le trouble et l'horreur. Allait-il en êtrede même au jour de la bénédiction nuptiale? « Oiii^ me disait au l'ond de mon {"ime une voix secrète et sinistre, ne la sens-lu pas? elle approche ! »
« Cependant la noce eut lieu paisiblement, sans obstacle et sans catastrophe. Ma confiance aurait du renaître et mon bonheur être assuré. En fut-il ainsi? loin de là. Amélie, j'étais au supplice.
« Trois jours après mon mariage , nous voulûmes quitter Genève; et , sur un bateau à vapeur, nous nous rendîmes à Lausanne. Le temps était magnificiue, le lac était limpide et brillant , les cimes neigeuses du Mont- Blanc resplendissaient à l'horizon; Gustave, muni d'une lunette d'approche , admirait les bords du Léman. Soudain un bâtiment à
vapeur , cillant de Lausanne à Genève , passe comme un trait devant lui. Son télescope se trouvait, en ce moment, dans la direction d'un groupe de dames assises sur le pont en face. « 0 ciel ! qu'ai-j'e vu! s écrie-t-il, quelle ressemblance inouie ! une autre Ida sur l'autre navire ! »
« Je crus que j'allais tomber morte.
« Et pourtant le coup qui me frappait n'était rien moins qu'inattendu. Depuis trois jours, je m'y préparais d'heure en heure. J'eus la force, néanmoins, de dissimuler mes angoisses : M. Vanburk était consterné. Nous arrivons bientôt à Lausanne, on y remet une lettre à mon mari. « Pauvre Ida ! dit tout bas mon père , il y a là sans doute un malheur : les semblables se sont rejointes. »
« Je vois pâlir M. deLersbach. Sa dépèche arrivait de Vienne ; le consentement de l'empereur , dont on se croyait si certain et qu'on n'avait même pas cru devoir attendre, ce con-
senlemenl de pure forme... il était refusé au baron.
« Sa Majesté le mande à sa cour; elle paraît regarder le mariage de son chambellan avec la fille d'un banquier comme une mésalliance fâcheuse. Il faut obéir sans délai. Le ton sévère de la lettre était du plus sinistre augure.
« L'ordre est précis, médit Gustave, il est de nécessité que je me rende à Vienne... je cours me jeter aux pieds de mon souverain. 11 est bon, chère Ida, il m'aime; son arrêt sera rétracté : j'en réponds, laisse-moi partir. »
« Il me quitta : j'étais résignée.
« Je mo croyais certaine , en recevant son adieu, qu'ilne reviendraitpointverssa femme, et que peut-être même je ne le reverrais plus; me Irompais-je?... Vous allez voir.
« A peine arrivé à Vienne, M. de Lersbach,
400 it)A.
admis dans le cabinet de l'empereur, y trouve un monarque irrité. Sa Majesté savait que, sans attendre son consentement, le baron s'était marié. L'intrigue avait ourdi sa disgrâce; et Gustave semblait perdu ; il parvint cependant à fléchir son maître , mais à d'affreuses conditions : le baron , charge d'une mission importante et secrète j partira sur-le-champ pour la Perse, où il demeurera un an, Celle punition achevée , il rentrera en Allemagne : le mariage sera pardonné, et je serai admise à la cour.
« Le chambellan dut se soumettre. 0 Amélie î qu'ajouterai-je! A cette nouvelle persécution de la destinée , je ne me livrai ni au découragement , ni au désespoir : je me redressai sous mes maux , pour m'arrachera ce marasme du cœur , à cette inertie de la pensée qui éteint peu à peu la vie. Le néant , cette image terrifiante qui passe comme un coup de tonnerre sur l'intelligence humaine, \e néant ne l'ut pointée que j'invoquai. « Seigneur!
secourez-moi! »> m'ccriai-jc ; et, soutenu parla piété , je me déterminai , en luttant avec le malheur , à le mater par mon courage. Il y avait une sorte de bonheur dans cette révolte de mes sens , et dans cette indignation de mon esprit , contre un sort si peu mérité. Je m'essayai à mesurer mes douleurs pour les frapper de mon dédain ; j'étonnai mon père lui-même, et je voulus partir pour la France.
« Les voyages m'étaient heureux , ma famille adopta mon idée. 11 fut résolu que , pendant l'année d'exil du baron , j'irais à Paris ou à Nice, à Montpellier ou à Barèges. J'arrive auprès de vous , Amélie : je respirais , j'étais heureuse. Hélas ! C autre Ida me suivait Elle est ici : je suis perdue. »
La vicomtesse de Cré vanne avait écouté le récit de la baronne de Lersbach avec une attention singulière. Pas un sourire sur les lèvres , aucune interruption railleuse. Assise en face d'Ida , la tète penchée en avant , les mains jointes sur ses genoux , les yeux ouverts
outre mesure, et dans rattitudc d'un recueillement religieux , elle semblait en quelque sorte regarder passer, avec un étonnement indicible, les paroles qui lui étaient adressées, comme si une langue nouvelle lui eût révélé un monde nouveau. Sans doute elle se disait à part qu'il y avait dans les croyances de son amie une étrangeté tenant de la déraison , et dans les rêveries de son âme une exagération poussée jusqu'au délire ; mais pourtant de cette déraison et de ce délire môme , il lui paraissait voir sirrgir devant elle je ne sais quel rayon fantastique qui venait , sur certaines énigmes de la destinée humaine , jeter d'explicatives lumières. Amélie eût voulu combattre les opinions de la baronne , mais celle-ci se retranchait avec tant de dignité dans la grandeur de son infortune et la fermeté de sa foi , qu'elle eût craint d'aggraver ses peines en l'arrachant à ce sanctuaire. Comment oser dire d'ailleurs à une personne qu'on aime, et cela en guise de consolation : « Vous
avei la léte égarée l » Puis , avant de prononnoncer en dernier ressort sur la question des semblables , elle voulait y réfléehir encore. Quoiqu'elle eut subi le charme qui accompagne toujours le langage émané d'une conviction profonde , elle était loin d'adopter encore les mystères fantasmagoriques auxquels on l'initiait : néanmoins elle ne les repoussait pas d'une manière absolue , elle ne les rejetait point parmi les mensonges absurdes : « Examinons ! se disait-elle : le nord esl le pays des lumières ; f ai le saint livre... je lirai. » Et la frivole jeune femme , sortie de sa nature habituelle, n'avait ni plaisanté ni ri.
Amélie , après une nuit agitée, se levait de meilleure heure que de coutume , pour ouvrir le livre d'Ida, quand Wilhelmine, la femme de chambre de la baronne , se présente éplorée chez elle. Un journal était à sa main : on y avait joint ce billet :
« Gazette de T^iennc : Usez! »
Madame de Crcvanne , à qui la langue almande était familière, a parcouru rapidement la l'euille étrangère que venait de recevoir &on amie.
« La peste ravage Ispahan ; plusieurs personna- « ges de marque ont été frappes du JléaUj notam- « ment le baron Gustave de Lersbach^ cham- « bellan de C Empereur. On désespère de ses « jours. »
« Pauvre Ida! s'écrie la vicomtesse en se précipitant dans l'appartement de la baronne, quelle épouvantable nouvelle !.... et sans y être préparée !...
— Je l'étais , répond madame de Lersbach d'un ton calme, amer et glacé. Ne la savais-je pas près de moi?...
— Près de vous '• qui dore ?
— L'autre Ida. »
Qu'opposer à cette nouvelle preuve, ve-
nue si à point et d'une façon si marquée, à l'appui des fatales croyances!... la moquerie, en ce moment, eût été plus qu'une inconvenance , elle aurait été une insulte.
« Quel coup !... a repris Amélie. Et si prompt !.. C'est à en mourir.
— Non, répond Ida froidement. J'ai pris un parti décisif.
— Décisif! Vous m'épouvantez.
— Je veux défier le malheur. Je le ferai reculer peut-être.
— Vous !...
— Je suis lasse de la résignation. J'ai trop long-temps fui le péril, j'irai désormais à sa rencontre. Plus d'attermoiements avec le sort: qu'il prononce! et qu'on en finisse. »
Sa voix était sèche et vibrante. Le pli qui sillonnait son visage, était-ce celui de l'irrita-
lion ou du cicdain?... Non; c'était la trace du chemin par où l'angoisse et le désespoir avaient passé. Sa tranquillité rassurait-elle? Non ; car la paix de la désolation ne fut jamais un calme.
« Ne me trahissez pas, reprend-elle. Je vous ai confié mes secrets j ne les révélez à personne.
— Je vous le promets, chère Ida. Mais qu'avez-vous donc résolu ?
— De me trouver sur son passage, et devoir l'autre Ida, moi-même.
— Mais quand les semblables s'abordent, l'un des deux est frappé de mort !. ..
— Oui.
— Vous braveriez ce danger ?
— Si je -péris, plus de souffrances. Si je survis, plus de malheurs.
— Quoi! vous la verriez?..
— Ce matin.
— Où donc?
— A l'église Saint-Rocli. N'est-ce pas aujourd'hui dimanche?
— Elle aurait pu quitter Paris !
— Non^ je le sens en moi, elle y est. Voulez-vous me servir de guide?
— Volontiers. Je suis toute à vous.
— L'heure de l'office a sonné. Saint-Roch est ici près; partons!
— Partons! a répété Amélie. »
Jamais madame de Crévanne ne s'était rendue avec autant d'empressement à la messe. Sa figure ne portait plus cette empreinte de lassitude et de dégoût que lui donnaient habituellement l'invariabilité de son bonheur et la fatigue de ses plaisirs. Les étranges confi-
dlO IDA.
dences d'Ida, la bizarrerie de ses croyances et le piquant de ses aventures étaient venus donnera son existence un mouvement extraordinaire et un intérêt inaccoutumé. Ses journées n'allaient plus être nulles, indifférentes, éteintes, roulant, en nappes monotones, dans un même lit de projets pareils, de visites uniformes et de fêtes répétées. La baronne de Lersbach , poursuivie par les apparitions de sa semblable , arrachait la vicomtesse au monde positif et aux sentiers connus pour la lancer d'une manière prestigieuse dans une région éthéréc cl sur un sol hors de nature. Amélie se voyait, avec bonheur, quittant une carrière aride et décolorée, pour en recommencer une neuve, à la clarté d'un feu créateur et brillant. Elle semait déjà cet espace inexploré, de visions, de phénomènes, de fantômes et de féeries; il lui arrivait, dans Ida, une régénération poétique, le messie de sa vie blasée.
Elle aimait la baionnc autant que le lui pcr-
IDA. iH
mettait son caractère léger. Aussi avait-elle conçu une véritable inquiétude en songeant que les semblables s'étant vus, son amie pourrait bien être victime de la fatale rencontre, et ce, au profit de l'autre Ida. Mais d'un autre côté, l'événement contraire pouvait avoir lieu; et, dans un pareil état de choses, il était impossible de ne ne pas s'élancer avec une ardente curiosité vers la solution du merveilleux problème. Amélie, devant qui peut-être allait se dérouler une série d'événements surnaturels , ne tarderait point sans doute à s'éclairer d'une façon ou d'une autre, sur la superstition des semblables. Oh ! dans l'intérieur de son âme, elle repoussait le mot superstkion appliqué au culte d'Ida qu'il lui tardait déjà d'adopter. « Que de vieilles traditions, se disait-elle, que d'anciennes croyances^ que de saintes opinions, ont ici bas leurs fanatiques et me semblent moins vraisemblables! » Amélie en était au doute, c'était un premier pas vers la foi.
« Que j'aime votre nation! dit-eile à son amie en se rendant àSaint-Roch. Quelle force dans ses pensées! Quelle énergie dans ses convictions! En tous lieux et toute ma vie, j'ai recherché les Allemandes.
— Je le conçois, répond Ida. »
Elle aurait tout aussi bien articulé une phrase contraire, tant elle était en dehors de l'entretien. La vicomtesse continue :
« Je vous ai parlé, je crois, de ma terre de Marcélias, située à peu de distance de Paris ; eh bien ! il s'est établi récemment, aux environs du château, une jeune dame Allemande avec laquelle j'ai cherché vainement à me mettre en rapport; elle ne veut voir âme qui \ive. Elle est tantôt ici, tantôt là, souvent absente et toujours seule. On assure que de grandes adversités l'ont frappée, et lui ont donné cette misanthropie sauvage qui la rend inabordable. Est-ce vrai? Rien ne le démontre. Il faut l'avouer, chère amie, vos compatriotes, par-
IDA. i\?,
fois, avec leurs incomparables mérites^ ont aussi d'étranges lubies. Ma voisine est jolie, dit-on ; être jolie et se cacher ! trouvez donc sa semblable en France ! »
L'esprit malin et frondeur de madame de Crcvanne s'était fait passage dans cette épigramme à laquelle elle n'avait attaché , du reste, aucune importance. Mais la raillerie était une des nécessités de sa nature. Il follail le sarcasme à ses entretiens comme à Ida la rêverie. Il lui semblait en outre que le rire et la distraction, pouvant seuls égayer sa compagne, devaient être appelés autour d'elle. Sa gaîlé ne tarira point.
« Vous souffrez! a-t-elle repris. Puisse la la cause de vos maux être châtiée à son tour! Puisse le malheur l'accabler!...
— Amélie ! interrompt Ida avec l'accent de la surprise : mais, elle aussi, elle est accablée. Ne m'auriez- vous donc pas comprise? Me serais-je mal expli(iuée? Les semblables ont les
mêmes peines. Leurs maux sont de nalure pareille. Elle i\ aussi, et comme moi, l'infortune attachée à ses pas ; elle a sa part dans mon supplice; elle aussi me cherche peut-être.
— Ohl s'écrie gaîment Amélie: sieUeaussiy elle \ous cherche! comment ne pas vous rencontrer'. Allons ! voici l'instant décisif. Le cache -cache i\re i\ sa fin... et peut-être aussi la croijaucc. »
La foule affluait à Saint-Roch; ses portes étaient envahies, et la sainte demeure était pleine. Quelle affreuse contrariété î Point de circulation dans l'église. Les deux amies n'ont pu pénétrer sous la nef qu'avec une extrême difficulté. Y chercher l'autre Ida, au milieu de cette multitude compacte et serrée, serait une entreprise impossible. Madame de Lersbacl? s'est assise.
Mais son agitation nerveuse s'était visiblement accrue. Sa figure avait pris quelque chose de véhément et de forcé qui en altérait la
IDA. lir»
douceur. Ses membres, frémissant malgré elle, avaient des torsions singulières. Ni la charmante musique de Saint-Rocli, ni les pieuses solennités du jour, n'ont captivé son attention. Sa pâleur était effrayante.
« Amélie! dit-elle à voix basse. Que faiton? Que se passe-t-il ?... Je nVntends ni les chants ni l'orgue... Elle est ici, j'en suis certaine. Et la preuve ?... Regardez-moi! »
La vicomtesse a jeté les yeux sur elle; et, alarmée du changement de ses traits, elle s'est levée de son siège.
« Vous vous trouvez mal, chère Ida. Défaut de mouvement... besoin d'air. La grand' messe est finie, sortons î »
L'église était encore encombrée. La baronne de Lersbach, entièrement livrée à ses recherches, examinait attentivement, décote et d'autre, toutes les jeunes femmes qui s'offraient à elle 5 mais les unes avaient des voiles
IIG IDA.
rabattus sur leurs cliapcaux j les autres, agenouillées sur leurs pric-tlieu, cachaient leurs tètes entre leurs mains. Ici des dos tournés ou bossus; là des visages vieux ou laids; nulle part une ressemblance.
Elle avançait péniblement. Le comte Raoïd de Sénard, sur un des bas côtés de la nef, a rencontré les deux amies. Il les aborde et les salue. Son regard s'est particulièrement porté sur la baronne avec un intérêt vif et marqué. Les compliments qu'il lui a adressés ont été remarquables de grâce et de délicatesse, de réserve et de vérité. Sa voix avait de l'émotion. Ida, étonnée, le remarque ; Ida, attentive, l'écoute. Puis, tout à coup, pressant le bras de la vicomtesse, elle interrompt sa marche et s'arrête. Déjà depuis quelques instants, distraite de ses rêveries, elle avait repris force et calme. Ses traits redevenaient sérieux.
« Ne poursuivons plus nos recherches, dit-
elle à son amie tout bas. G'esl inutile; elle est partie.
— Comment!...
— La paix m'est revenue.
— Vous la croyez sortie?
— J'en suis sûre.
— Et la preuve ?
— Regardez-moi ! »
L'œil animé en ce moment, les joues colorées, l'air tranquille, entourée des soins de Raoul, Ida était jolie comme un ange.
ÏV.
La baronne de Lersbach , de retour à l'hôtel de la vicomtesse de Crévanne , était retombée dans ses sombres rêveries; une inquiétude de plus venait de se joindre à toutes celles qui troublaient son existence. Quelle était cette inquiétude ? Elle ne s'en était pas encore
i'iO IDA.
rendu compte; elle la repoussait même sans vouloir y réfléchir. Nouveau danger. . . nouveau mystère...
La vicomtesse, assise auprès de son amie , et dépitée du peu de succès des recherches de lamatinée, paraissait impatientée au plus haut degré d'avoir vu s'évanouir les merveilles qu'elle en avait attendues. Sa maladie allait la reprendre; ses bâillements recommençaient.
« Chère Amélie î dit la baronne, j'ai profondément médité sur ma position présente et sur les devoirs qu'elle m'impose. Mon pauvre mari est malade : ma vraie place est auprès de lui; j'irai le rejoindre, et... je pars. »
Ces mots ont arraché la vicomtesse à l'engourdissement de ses pensées. La surprise a
réveillé la malice; et ses yeux ont repris leurs
..upni OiiiJ jgyi'if flammes.
«Encore de l'inattendu!.,, s'écrie-t-elle , éclatant de rire; vous! repartir? quelle idée
folle!... Ces Allemandes me confondent. Quoi! tout simplement, d'iei, tout à l'heure, se transporter à Ispahan, chez (juelque Calife de Bagdad, pour guérir un mari do la peste! Y pensez-vous? Quelle équipée!... el cela, toute seule, en poste, sans cérémonie et sans gêne, comme on va à Montmorency pour manger des cerises, ou à Fontainebleau pour grapillcr du chasselas!... En vérité, ma toute bizarre! C'est aussi par trop fantastique.
— Mais mon mari !. . . je l'aime. . .
— A merveille! Ce n'est cependant pas là une raison. Quoi! de gaîté de cœur, poussée vers je ne sais quelle zone, vous iriez, sans y être forcée, franchir des latitudes inouïes , deséquateurs et des tropiques^, pour vous jeter à l'aventure au milieu des épidémies où personne ne vous attend ! On aime son mari, c'est fort bien : mais il faut réfléchir son amour, et, au besoin , y mettre des bornes. Puis les pirates!... le sérail!... les adorations à la
turque!... il peut arriver sur la route une foule d'événements... Autres pestes pour un époux. Tenez! j'ai du bon sens, ma petite. Bien que j'aie envie, je l'avoue, depuis votre arrivée près de moi, de marcher un peu sur vos traces, de m'exhaler en vision, de m'évaporer en poésie, j'ai grand peur^ entre nous soit dit, de ne pouvoir m'idéaliser. Mes ascencions sont à ras de terre, le positif me casse les ailes.
— Amélie! le monde m'effraie. Je crains Paris, son charme et ses pièges. Sans expérience, à mon âge, on peut y courir tant de risques!...
— Mais en fait de risques, ma chère, il m'est avis que ce n'est pas en courant la prétentaine au pays Persan, de l'autre côté du Caucase, que vous parviendrez à les fuir. Là, mon pau^ vre agneau! que de loups! il est vrai qu'on, peut y sortir de leurs griffçs , que vous pourrez même en rapporter, et cela paraîtra tout,
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simple, de magnifiques cachemires; mais qu'aura M. de Lersbacli?...Il n'en fera certes part à personne : ces profits- là se gardent pour soi. Les faquirs! les cadis! lesschahs!... Ce sera curieux, j'en conviens. Malheureusement c'est bien loin. »
L'étrangère , préoccupée , n'avait écouté qu''à demi.
« En quittant Paris , reprend-elle, je m'éloigne de l'autre Ida!
— Pas le moins du monde, baronne. A peine serez-YOus sur le golfe persique, qu'elle y naviguera sur vos talons; ainsi le veulent vos natures.Si vous visitez les Kalmouks, elle voudra aller voir aussi comme Lodoïska : « Si les tartares... ne sont barbares . . . qu envers leurs ennemis. » Vous chanteriez cela ensemble. Ne fautil pas que les semblables se poursuivent et se harcellent jusqu'à ce qu'ils se joignent et se heurtent 1 Allons, finissons-en, n'importe où! Coupez- moi vite cette fièvre ! Une bonne ren-