‹ IdaChapitre 7 sur 12 · V2A IDA · texte numérisé non relu

V2A IDA

contre, un gros choc, et qu'Ida soit dcpartacjée!

— Amélie 1 le journal de Vienne...

— Est-ce que vous croyez aux journaux ! Ce qu'ils impriment, ils l'inventent. Si, d^ailleurs^ la nouvelle d'une épidémie à Ispahan qui aurait frappé votre époux, eût été chose positive, votre père vous en aurait écrit quelques lignes. Et, si, autre hypothèse, ma chère, si en arrivant sur le territoire de quelque grand Mupliti, vous trouviez M. de Lersbach trépassé!... Pardon, ne faut-il pas tout prévoir! Vous voilà seule alors, sans appui, à mille lieues, esclave ou sultane. Je vous vois d'ici en turban, l'oiseau de paradis sur l'oreille, la Mmïia mouclii à vos pieds , la semblable sur les épaules; et puis... le grand Allah sait le reste.

— Des railleries ! . . . sont-ce des raisons ? Eh ! si je reste ici, chère amie, je lasserai votre affection. Je ne sais ni causer ni rire ; les

douleurs muettes ennuient : épidémie mortelle pour vous.

— A votre tour, une épigramme. Eh bien î mon enfant^ je l'aceepte. Mais je vous déclare formellement que je me regarde ici comme chargée de veiller sur vous, et comme responsable de vos faits et gestes. En conséquence, à moins que votre père ou votre mari n'en décident autrement, vous ne quitterez point la France; vous resterez paisible chez moi. Mon hôtel vaut bien un sérail, et Paris vaut mieux qu'Ispahan.

— Si j'étais certaine, Amélie!...

— De quoi ? de retrouver ici l'autre Ida ? nous y parviendrons, et sous peu. J'ai un plan à cet effet.

— Un plan ! et lequel ?

— Écoulez. Celle qui a été créée à votre image est nécessairement jeune , jolie, gracieuse, élégante et distinguée, sans quoi elle

ne vous ressemblerait aucunement. Donc^ elle a un rang dans le monde; elle aura été mariée comme vous à quelque gentilhomme allemand. Ses parents, d'après vos récits, voyageaient en personnes riches; il en résulte évidemment que votre Sosie doit être une noble et gente dame. Le docteur Bravin m'a assuré qu'à Saint-Roch elle était mise à ravir... une robe d'un goût parfait... un pied coquet... de riches guipures... Voilà d'excellentes données! La voie est ouverte, marchons.

— Où?... Comment?... Je n'ai rien compris.

— Ma chère amie, la solitude inspire les pensées profondes, et là, vous avez pris votre lot; mais le monde fournit les pensées ingénieuses , et là, je me procure ma part. Or sus : je vais donner un grand bal ; j'y inviterai toutes les belles dames allemandes qui se trouvent actuellement à Paris et dont j'aurai facilement les noms et la demeure à l'anjbassade

IDA. ill

(l'Autriche; pas une ne manquera à ma fùle; j'}' appellerai même, en sa qualité de fille du nord, ma voisine de Marcélias ; et, dans mes salons, avant peu, les deux Ida, parées et pimpantes , tournoieront à la même vvalse. Ne fait-on pas chanter le drame? Pourquoi pas le faire danser ! »

La baronne de Lersbach n'a pu s'empêcher de sourire.

« Et vous m'appelez folle, Amélie!

— Quoi ! vous trouvez mon plan ridicule?

— Et, qui plus est, impraticable.

— En quoi donc, je vous prie? mon bal n'aura lieu, bien entendu, qu'après bonnes nouvelles du baron. Ma fête sera somptueuse; j'ai une fortune considérable, et ne suis pas de ces personnes qui ne trouvent à l'or aucun mérite préférable à celui de pouvoir s'entasser ; j'attirerai chez moi tout Paris.

i28 IDA.

— Mais comment inviter à votre soirée ^s inconnues, clés étrangères ?. . . A quel propos les aller voir? Sous quel prétexte leur écrire ?...

— Eh! d'où venez-vous donc, chère Ida?... Quoi! si peu au fait de nos usages'.... Lorsqu'à Paris on donne des fêtes , il est reçu qu'on y invite les personnes remarquables qu'on désire y voir , en prenant tout bonnement leur adresse sur la liste des connaissances de quelque femme à la mode. On convie les gens , sans les connaître , sans les aller voir , et même sans se mettre en relation avec eux le moins du monde. On a seulement l'obligeante attention de faire déposer , avec l'invitation imprimée, une carte à leur porte pour leur éviter la peine d'ouvrir un almanach de commerce à l'effet d'y chercher votre rue; et, ce préalable rempli , on ne s'occupe pas plus d'eux ensuite, soit avant soit après la fête, qu'eux-mêmes ne s'occupent de vous. La maîtresse de 1a maison sait à peine

qui est chez elle; et souvent une grande partie de ceux ([ui accourent à ses soirées savent tout au plus où ils sont. Cela simplifie les rapports. C'est bon genre , et c'est du progrès. »

L'étrangère, étonnée, n'a pu rien trouver à répondre; et son silence équivalait à une approbation. La vicomtesse triomphait.

« Voilà donc qui est décidé : un grand bal à la fin du mois. Mais que ferons-nous d'ici là?

—Nous nous reposerons, Amélie.

— Ohî le repos : quelle fatigue ! le repos me brise et m'assomme. Je vous avouerai, entre nous, que ma vie opulente et tranquille me paraît d'un terre à terre insoutenable et d'une insipidité révoltante; il me faudrait, pour y donner du charme, quelque chose d'actif et de véhément qui vînt en varier les scènes. La mer n'est belle, à mon avis, que quand les

tempêtes s'y jouent. Ida ! si j'ai une semblable, elle est, certes, bien ennuyeuse.

— Ennuyeuse? non : ennuyée.

— Mais c'est qu'on en meurt, chère amie !

— Si vous vous occupiez davantage !

— Vous avez raison, ma petite. Eh bien ! plus de désœuvrement. Je wris m'occuper.., de ma fête; en outre, et simultanément, j'étudierai, pour demain, le projet d'une belle partie de cheval au bois de Boulogne : j'y mettrai toute mon application 5 puis, je vous mènerai aux Français: Rachel, sous l'habit de Roxane, vous transportera enïurquie.Ce n'estpas trèsloin de la Perse. »

La baronne , le jour suivant , se laissant persuader par la vicomtesse, avait revêtu un délicieux costume d'amazone et se rendait au bois de Boulogne.

Une élégante calèche conduisait les deux

amies à la barrière de l'Étoile où les attendaient leurs chevaux de selle.

« Ida! j'ai lu toute la nuit, dit Amélie à la baronne, le saint livre de vos croyances. Oh 1 qu'il est beau! qu'il est sublime! j'en ai la tête et l'âme remplies. Que de preuves, tirées des Écritures, y viennent frapper l'incrédule! Ce Jacob, se faisant le semblable d'Ésaii pour être béni à sa place (1) ! Cette septième plaie de l'Egypte, les grêles et les tonnerres, précédée par les paroles solennelles de Dieu à Moïse où la grande question des semblables est touchée d'une manière si mystérieuse et si vague (2) ! puis , ce discours de Moïse aux Israélites, dans la plaine de Moab, où le divin semblable est prédit (3) ! enfin les explications qui suivent, et les arguments qui succèdent, et les révélations qui confirment ! Quel faisceau de clartés divines ! . . . »

(1) Genèse, chap. 27.

(2) Exode, CHAP. IX, V. li.

(3) Deuterononie, chap. i.

De jeunes fashionables , galopant aux Champs-Elysées, ont interrompu la dialectique étourdissante de la vicomtesse en accourant à sa voiture. Un d'entre eux, resté à l'écart, et déjà remarqué par Ida, se distinguait parmi les groupes. C'était le comte de Sénard.

Les dames montent à cheval. Quoiqu'on fût encore en hiver, le printemps commençait à faire sentir son approche. C'était jour de ciel pur et de riche soleil. Les champs se couvraient d'une nappe de verdure. L'air était vif sans être hostile. 11 semblait que , sur la plaine, au bord des eaux et sous les bois, la nature, se réveillant étonnée de sa force nouvelle , déployait , radieuse et fière , l'éternité de sa jeunesse. Ida , retirée de sa langueur habituelle, et le teint animé par l'exercice du cheval, était ravissante de grâces. Tous les regards étaient tournés sur elle avec admiration. Sa peau était si fine et si blanche ! sa taille si svelte et si souple ! En la voyant passer dans

les airs, avec lo doux sourire des vierges, ses cheveux blonds agités par le vent , l'œil brillant comme un feu d'étoiles, on eût dit, (igure idéale, la fée des ballades du Nord.

Le comte Raoul de Sénard, approchant son coursier du sien, fendait l'espace à ses côtés. L'ardente imagination de la jeune Allemande, se dégageant un instant du poids de l'adversité, s'était reprise avec transport à la joie de fuir l'atmosphère des villes et au bonheur de respirer l'air des campagnes. Sa poitrine était dilatée , ses pensées se rassérénaient , et le monde était oublié.

Arrivée au bois de Boulogne , elle n'avait nullement remarqué ([u'elle s'était éloignée de son amie avec la rapidité de l'éclair, et qu'un seul homme l'escortait. Telle que l'oiseau sorti de sa cage, ivre de son affranchissement, elle se dirigeait , au hasard, par les routes les moins battues , vers les sites les plus sauvages; elle savourait avec délices le parfum T. I. 9

des bruyères et le silence des bois, comme s'ils établissaient une invisible communication entre les rêveries de son âme et les voix de la solitude. Ida renaissait à la vie.

Mais, dans uneallée écartée, loin du mouvement et du bruit, une des sangles de sa selle s'est tout à coup rompue; Raoul en pousse un cri de frayeur.

(' Madame!... un accident !.. arrêtez! »

Et , descendu de sa monture , il cherche à rajuster les courroies.

La baronne , arrachée brusquement à ses douces méditations, jette un regard surpris autour d'elle.

« Quoi! dit-elje au comte, tout seuls!...

— Les autres ne sont pas bien loin , réplique M. de Sénard, vous montez si bien à cheval ! vous franchissez les distances avec une telle rapidité! Les péris fendent l'air

moins vite. Personnelle poiurail vous suivre.

— Personne , répète la baronne en souriant, mais cependant , auprès de moi , vous êtes quelqu'un , je suppose I Craindriez-vous les courses rapides ?...

— Moi! répond le comte Raoul, pas plus que les fils du désert. Soldat errant, flèche vivante, j'ai passé ma vieçà et là. Monté sur le coursier des Numides, et comme emporté par un tourbillon, j'ai traversé, l'âme ravie, les plaines de feu du Sahara, sans eau , sans haleine et sans halte. Le danger est mon élément , il aiguillonne mon ardeur. Passionné pour les explorations lointaines, j'aurais voulu , sur la terre des Bédouins, mesurer ces étendues sans bornes où s'égare en vain la pensée, où l'œil et la raison se perdent. Demi chrétien, demi Arabe, j'y poursuivais avec transport les vieux souvenirs de Memphis et du Sinaï, d'Abraham et de Salomon. J'y cherchais les pas de Moïse, j'y évoquais le peuple de Dieu.

J'aurais voulu pouvoir emprunter aux cigognes leurs ailes, aux chevaux africains leurs pieds, à la panthère ses griffes, et au basilic son regard, pour que rien n'arrêtât mes pas et qu'il me fût permis de tout voir. Tantôt, sur de muettes pierres, dans le silence des tombeaux, je m'écriais : « Cités d' autrefois ! Villes splendicles et bruyantes ! Où êtes- vous ? . . vous étiez là.» Tantôt, sur des bords moins arides, je me disais: « Villes futures! Vous doi'mez peut-être en ce lieu , sous ces ronces et ces bruyères ! la charpente de vos palais repose encore au gland deschênes; mais, parées de hauts monuments^ avec fêtes et multitudes, un jour, qui sait! vousserezlà. » Je ravivais ainsi le passé ; je fécondais ainsi l'avenir; et, tout en traversant les empires, je traversais aussi les siècles. »

Le comte de Sénard, en prononçant ces paroles, était beau d'enthousiasme et de verve. Son teint, bruni par le soleil de l'Afrique, avait un éclat oriental qui donnait un charme

irrésistible à ses inspirations. Il avait aidé la baronne k descendre de cheval; elle s'était appuyée sur lui; il avait captivé son âme; elle le regardait avec émotion. « Oh! se disaitelle tout bas : il est bien dangereux cet homme!... »

Elle s'était assise sur un tertre de gazon , pendant qu'il raccommodait, le plus lentement possible, la sangle cassée de sa selle. Leui entretien continuait. Raoul s'étendait avec ravissement sur le charme des souvenirs, sur les joies de la solitude, sur les mystères de la foi. Ida s'enivrait de ses paroles qui trouvaient en elle un écho. Elle en subissait les prestiges, tout en se débattant contre eux. Le comte entremêlait ses récits de quelques mots d'admiration jetés , comme au hasard, sur les femmes privilégiées que Dieu voulut doter, à la fois, et des sublimités de l'âme et de la perfection des traits. II y avait dans les discours de Raoul, cette expression du cœur (|ui

il]'6 IDA.

mel i'aiiioiH dans cliaquo plnaso , bien (ju il n\ soil dans aucun mol. Ida se plaisail à l'entendre ; Ida n'aurait pas dû l'écouter.

Tout à coup cependant, elle se lève avec une sorte d'agitation inquiète. Le feu de son regard et l'abandon de son sourire ont fait place à une réserve glaciale. Elle s'est élancée légèrement sur son cheval, avant même que le jeune officier eût achevé de consolider sa sellcj elle a refusé son appui. Cette fois un aide est de trop. Le comte, habile et clairvoyant, a senti naître en lui l'espérance.

Mais, soit fatigue, soit caprice, Ida ne fendait plus les airs. Son compagnon gardait le silence. H avait trop bien observé pour ne pas savoir qu'il fallait attendre. Il avait vu l'orage secret; et, respectueux, à l'écart, il laissait passer la tourmente.

« Monsieur ! quel chemin faut-il prendre ? lui demande enfin la baronne. Tant d'allées se

IDA. \:v.)

«roisenl ici ! Comme le sable enibnee ! . . .el p(îrsoiine !... C'est presqu'un aperçu du dcserl.

— Du (lésorloù est ÏOash, a repli(|ué M. de Sénard.

El l'inflexion de son aceent a fait tressaillii la baronne.

— J'ai froid, répond-elle d'une voix entre coupée. Je souffre. Vos souvenirs d'Orient m'ont émue. J'aime el je crains les grandes images... Oh'- dans les sublimes contrées où Dieu parla par ses prophètes, quel haut essor doit prendre l'âme!... Là, loin du vain bruit des vivants, regardant l univers et soi, que la pensée doit rouler éperdue, et |K)urtant saintement heureuse, presséeenlrecesdeux grands mystères de la Providence : l'infini el fcicniilé ! »

La baronne, en parlant ainsi, effrayée de sa position, se sentait le besoin, fût-ce même par des phases incohérentes, de rejeter son ima-

iiO IDA.

lion au delà des choses de la terre et hors des sphères accoutumées. Raoul a refusé de l'y suivre; il redescend au vrai de la vie.

« Voussouffrez! Madame, rentrons. La course vous aura fait mal.

— Non, répond Ida vivement. L'exercice du cheval m'a au contraire été recommandé ; mais c'est que j'ai reçu, ces jours-ci, de mauvaises nouvelles d'Allemagne. M. de Lersbach est malade. Je suis horriblement inquiète. Oh! si je venais à le perdre'.... »

Jamais elle n'avait parlé de son mari d'une manière aussi tendre. Le comte, à cette effusion de cœur, n'a rien éprouvé de pénible ; un effet contraire en résulte. Il comprime une joie secrète.

« Ah ! lui répond-il lentement, qu'il doit être doux d'être aimé ! »

L'étrange sonorité de son accent a troublé

de nouveau la baronne. Elle réplique à la hâte et sans caleuler ses paroles :

« Qui le mérite doit l'être.

— Vous me l'assurez? dit le comte. C'est une espérance; merci! »

Puis, mettant son cheval au galop :

« Voici la vicomtesse, Madame ! a-t-il repris d'un ton plus ferme. On ne pouvait mieux se diriger. Vous étiez sur le bon chemin.

— Moi! se dit tout bas la baronne. Sur le bon chemin l . . . Dieu le veuille ! »

Vautre Ida ne l'occupait plus.

La baronne de Lcrsbach , environnée dv plaisirs et d'honimagcs, voyait s^écouler les jours avec rapidité. Le comte de Sénaid ne manquait aucune occasion de faire parler son amour; et, seule, elle le reffiar(|uait. Ce n'était pourtant pas sans remords qu'elle se laissait

aller ainsi au charme secret de l'entendre ; ce n'était pas non plus sans appréhension qu'elle suivait son amie au milieu du tourbillon de Paris : mais tout était nouveau pour elle dans la capitale des arts ; et , enthousiaste du beau en tout genre, Ida, passant de surprise en surprise , d'admirations en admirations , n'était plus un instant à elle. Puis, les reproches qu'elle s'adressait parfois sur sa vie dissipée, étaient aussitôt combattus victorieusement par madame de Crévannc, qui avait fini par lui persuader que la nouvelle du journal allemand était aussi fausse qu'absurde. Amélie lui avait même montré une lettre de Vienne qui démentait l'article de la feuille publique, lettre (ju'elle avait fabriquée elle-même , dans la crainte que la baronne ne refusât d'assister et de danser à son bal si rien ne venait la rassu rer sur la santé de son mari. Faut-il en outre l'avouer : l'encens fumait aux pieds d'Ida, et commençait à l'enivrer. Paris, le sublime laboratoire où se perfectionne l'esprit, est aussi

le repaire immonde où se corrompt le cœur. La baronne de Lcrsbach , dans l'alniosphère des vanités, oubliant peu à peu le passé, n'interrogeant plus l'avenir, livrée toute entière au présent, se laissait aller sans résistance au ciiarme décevant des louanges et à la séduction des triomphes. Oh! malheur à qui vit pour plaire, car il lui faudra plaire pour vivre!

Le jour du grand bal de la vicomtesse est enfin arrivé. Les préparatifs n'ont été achevés que le matin même. Profusion de fleurs et de lumières, buflet splendide, orchestre enchanteur, rien n'a été épargné pour rendre la fête magnifique. Déjà les lampions, allumés devant l'hôtel, éclairent les gendarmes à cheval chargés de maintenir l'ordre public... parmi les voitures; une foule élégante et parée commence à circuler dans les vastes salons de la vicomtesse; un concert d'admiration saluait le'goiit exquis de celle qui présidait à la brillante soirée. Amélie était radieuse.

liO IDA.

Un cortège tradoraleurs entourait la belle étrangère; Ida était mise à merveille; et, au milieu desenivren)entsclu bal, chassantses souvenirs et ses craintes, elle perdait de vue ses dangers. On eût dit, à voir |3asser celte gracieuse nymphe du Danulie, si frêle, si pâle et si blanche, que, grâce au génie de la coquetterie, son organisation souffrante était une séduction de plus.

Parmi les lions à la mode, le plus assidu auprès d'elle était le marquis d'Erbleval. Soit par désœuvrement, soit par goût, il avait parcouru l'Europe. Présomptueux , frondeur , étourdi , d'Erbleval était une de ces nullités bruyantes et bavardes dont les grandes soirées de Paris ne sauraient se passer. Parlant à tort et à travers, s'imaginant avoir tout vu, plongeant son lorgnon sur chaque toilette, et jugeant tout sans rien connaître, cette fatuité confiante et tracassière était l'oracle des salons. Pourquoi cette suprématie? Le marquis avait deux millions.

Les walscs loiinioyaioiU dans l'espace; cl la baronne, cnipoiiée à travers les parfums , les lumières cl les fleurs , enlendail la foule ravie applaudir à sa grâce légère. Son valseuiétait d'Erbleval.

€ Ma chère! dit lout bas la vicomtesse en passant à ses cùlés au moment où elle s'arrêtait hors d'haleine : je les ai tontes regardées , et pas une ne vous ressemble. »

L'étrangère n'a pas compris.

« De quoi parlez-vous donc ? » répond-elle.

La vicomtesse éclate de rire.

« Déjà effacée!... détrônée!... Pauvre semblable', quelle chute!»

Ces mots ont fait pâlir la baronne. Elle n'a plus voulu valser.

Le confie de Sénard , à son entrée dans les salons de la vicomtesse, avait respectueuse-

nient salué son amie; et, la voyant entourée (riîommages, il était resté à l'écart.

Amélie s'assied près d'ida ; son front s'était rembruni. Elle jouait avec son bouquet d'un air enfantin et boudeur.

« Je suis contrariée^ disait-elle, il me manque beaucoup de monde.

— Tant mieux , a répondu la baronne, on s'étouffe.

— Non : on circule. Croiriez-vous, mon enfant, que ma \oisine de campagne, mon inabordable Allemande , est partie de Marcélias^ et qu'on ne sait ce qu'elle est devenue? je n'ai eu d'elle aucune réponse.

— Oii'iniportel la fête est charmante.

— Vous trouvez? reprend Amélie : entre nous, j'en suis excédée.

-Déjà!

— Mon vrai but est manqué.

— Lequel ?

—Aucun double d'Ida ! pas l'ombre d'une autre moitié !

— Vous vous moquez de moi, je suppose.

— Je croirais plutôt le contraire.»

Les yeux de l'impressionnable Allemande se sont mouillés de larmes; elle a senti son cœur se serrer.

« C'est singulier ! reprend la vicomtesse en se hâtant de changer d'entretien. M. de Sénard, habituellement si aimable, est ce soir à mourir d'ennui. On le croirait sourd et muet : ce sont de ces froids qui congèlent. Vous a-til présenté ses hommages ?

— A moi ! dit la baronne troublée. Mais oui... je le présume... il me semble...

— Unie semble toute autre chose, interrompt T, I 10

i,50 IDA.

madame de Crévanne. Ses idées ce soir sont ailleurs. Quelque passion nouvelle peut-être!

— Nouvelle! a répété Ida. Il change donc souvent ?..

— Pounjuoi pas. En France, mon aimable amie, l'amour constant... l'amour qui tue... ce n'est plus une vérité.

— Pourtant...

— Et. en fait d'inconstance, les hommes de tous les pays...

— Eh bien!

— Sont tous semblables, ma chère ! »

Le comte Raoul passait en ce moment près du fauteuil de la vicomtesse. Elle l'appelle en souriant.

— Venez donc, monsieur de Sénard! C'est de vousqu'il est question. Je vousaccusais, je l'avoue; mais mon amie vous défendait... »

Ida l'interrompt effrayée.

« Moi I... Mais pas du tout!... Mais c'est faux !

— Bon Dieu ! quel cri d'alarme ! ma chère!., à quoi bon sonner ce tocsin ! prenez garde : on va s'attrouper.»

Et , se levant avec une nonchalance mutine :

« Monsieur de Sénard! poursuit-elle, veuillez nous offrir votre bras : mon amie me refuserait le sien. Car ici, et je ne sais vraiment pas pourquoi, Ida m'est toute hostile ce soir. »

Souriant au bel ofTicier d'un air de mystérieuse intelligence, elle traverse le salon. Ses regards agaçants, son langage taquin , son maintien coquet, frappaient d'étonnement la baronne. Une étrange pensée lui est venue... un premier rayon de lumière. Elle observe et reste muette.

Le comte de Sénard, froid, respectueux et poli, guidait complaisamment les deux dames. Madame de Crévanne, appuyée sur lui, l'entourait de toutes les séductions de son langage. Ida , constamment auprès de la vicomtesse , les suivait d'un air tristement préoccupé. Ils Iranchissent la grande galerie où l'on dansait^ et se dirigent vers la salle où un bufiél splendide était dressé. Raoul semblait distrait et rêveur.

Partout, sur les pas d'Amélie, retentissaient ces phrases flatteuses :

« Fête ravissante! Madame!

— Que de jolies femmes ! quel luxel

— Table servie comme à l'ambassade d'Angleterre !

— C'est plus qu'un bal ! c'est une féerie. »

On eût dit de l'enthousiasme.

« Concevez-vous monsieur de Sénard? reprend la vicomtesse en s'adressant à son

amie. Tandis que chacun, à l'envi, me félicitant sur mon bal, s'évertue à me distiller ici la quinlescence des flatteries^ lui ! il n'a pas la charité de m'ofl'rir, ne fût-ce qu'à titre d'aumône, le plus pauvre petit compliment. Peutêtre est-ce pour se distinguer du commun des martyrs : ne trouvez-vous pas cependant, ma petite belle ! que les adulations dans une fêle sont comme des vêtements de gaze au spectacle : une nécessité du lieu : tissus légers, mais choses de fonds ! Du reste on en sait la valeur : magnificences sur la scène, ce sont chiffons dans la coulisse : n'importe! on se doit aux usages.

— On se doit à la vérité, répond la baronne avec calme.

— Est-ce compliment ou critique? demande gaîment Amélie. »

Puis, à demi penchée vers le comte :

« Monsieur de Sénard! poursuit-elle : sa-

vcz-vous pourquoi ma douce Ida m'est si horriblemenl rébarbative ce soir? C'est que parmi les jolies Allemandes que j'ai invitées à ma soirée, elle espérait en découvrir une à son image, taillée sur le même patron. Que voulez-vous! idée germanique! eh bien! l'espérance est déçue. V aller ego n'est pas ici. Que vous semble de mon latin?

—Mais, répond Raoul d'un ton grave, il me semble que madame de Lersbach s'est mise à la recherche de l'impossible. Où en trouver une autre comme elle !

— Si fait! reprend la vicomtesse : si fait, Monsieur, cela se trouve; nous voulons même que cela se rencontre, se rejoigne et s'aborde ; encore une autre idée d'outre Rhin : mais vous n'êtes pas au courant : ce sont les mystères d'Isis: plus lard, comme arrivant du Nil, on pourra vous initier.

— Amélie! dit tout bas la baronne d'un air

suppliant : vous oubliez votre promesse j de grâce! Amélie! taisez-vous. <>

Continuant sa course errante, la vicomtesse est parvenue à un charmant boudoir où i! n'y avait alors personne. Elle et Ida s'y sont assises. Le comte a voulu s'éloigner.

«Restez-donc, monsieur de Sénard ! dit madame de Crévanne de l'accent le plus cajoleur^ il ne faut pas que la petite mine refrognée de mon amie vous effraie et vous mette en fuite , on a ses moments de caprice en Allemagne comme en France : j'ai les miens, vous aussi peut-être. Chacun se doit un peu à autrui. Je me fais aux idées du nord ; et par compensalion... en revanche... il faudra qu'Ida vous tolère. . .

— Quel terme ! interrompt la baronne.

— Madame! a répliqué Raoul d'une voix un peu altérée, je hais les sentiments qui s'imposent. Si la liberté peut exister quelque part ,

ce doit ètre^ sans contredit , dans les secrets vouloirs du cœur.

— Hélas ! murmure Ida tristement, elle n'est pas là plus qu'ailleurs.

— Oh ! oh ! s'écrie la vicomtesse , nous allons monter... ou tomber dans les régions de la spiritualité. C'est bien : que l'idéal vienne à moi, je l'admire et je me prosterne; mais vite et sans délai , je passe outre. Écoutez : Monsieur de Sénard'. mon amie n'a pas vu Racliel; et demain on joue Bajazet.\ euiWez nous retenir une loge.

— ,La mienne est à vos ordres, Madame.

— Nous acceptons, je vous remercie, à condition toutefois que vous serez des nôtres. Est-elle grande, votre loge ?

— Quatre places.

— C'est suffisant : j'inviterai M. d'ErblevaJ, et nous serons en. nombre complet. Ida„ le

marquis vous plaira; il était l'an passé en Pologne, il en est revenu par la Suède, il connaît le Septentrion. Le Septentrion ! est-ce aimable!...

— M. d'Erbleval, ajoute le comte, est un infatigable valseur.

— Et, qui plus est, reprend Amélie, il parle hollandais et hongrois ; vous aussi sans doute, ma chère ! rapprochement plein d'intérêt : vous vous entendrez à merveille.»

La baronne n'y tenait plus. Elle se lève et , s'approchant d'une petite porte secrète qui ouvrait sur un escalier dérobé , elle balbutie ces paroles :

« Ma chère Amélie ! je vous quitte ; il est tardj je suis fatiguée. »

Et, remontant chez elle à la hâte, elle s'échappe et disparaît.

Rentréedans son appartement, elle se laisse

i58 IDA.

tomber plutôt qu'elle no s'assied, sur un fauteuil de forme gothique. Wilhelmine accourt auprès d'elle.

« Madame s'est-elle amusée?

—Non.

— Mais elle a valsé?

— J'ai souffert. »

yi.

Une foule immense encombrait les abords de la Comédie Française. Sept heures allaient sonner 5 et une longue file de voitures attestait l'empressement de la haute société à venir applaudir aux débuts de la jeune et célèbre Rachel. La vicomtesse de Crévanne et la ba-

ronne ileLersbach, au fondd'iiii élégant coupé, se dirigeaient vers le théâtre. Leur conversation languissait.

« Ida! dit tout à coup Amélie , j'ai relu encore votre livre; il a quelques obscurités sans doute : mais que de beaux rayons sous ces nuits! Décidément je me suis prise d'enthousiasme pour vos croyances ; j'ai fait des remarques profondes ; et , grâce au marquis d'Erbleval , j'ai aujourd'hui des preuves ac= quises...

— Des preuves !

— Vousallez juger. Notre beau danseur d'Er-bleval, à qui tout réussit dans le monde, qui est heureux et qui sait l'être, qui est riche et qui ne s'ennuie pas! devinez d'où vient son bonheur? •

— Je l'ignore.

— Moi, je le sais. C'est qu'aux bords de la Vistule il existe un autre lui-même , et que

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