IDA. ICI
cet aulrc est une femme. Elle a les mômes traits^ le môme âge; donc, à tous deux, fortune et bonheur ! béatitude au grand complet.
— Et qui vous a donné ces détails?
— Le marquis lui-même, hier soir, après votre sortie du bal. Il me parlait de ses voyages; et, sans se douter de l'intérêt extraordinaire que j'allais prendre au récit de ses caravanes, il en est venu à m'apprendre que, dans un château des environs de Warsovie, il avait rencontré une jeune personne pour laquelle il s'était passionné et qu'on eût pu prendre pour sa sœur jumelle , tant leurs traits étaient ressemblants. Je n'ai pu m'empêcher de m'écrier : « Ah! monsieur d'Erbleval, quelle étoile!» II n'a rien compris à mon transport; et, de là, j'ai vu clairement que le fleuve des prospérités l'inondait sans qu'il en connût la source, que son paradis lui était descendu du ciel sans qu'il en ait su le pourquoi^ et quel'é-
tourdi, en traversant le pays de vos croyances, avait passé à côté du grand système sans s'être douté que par devoir, devant ses mystères, il aurait dû tirer son chapeau. Où le bonheur va-t-il se nicher !
— Vous riez de tout, Amélie!
— Yaudrait-il donc mieux en pleurer! N'en concluez pas, chère amie, que je repousse vos doctrines, que je les tourne en ridicule. Non, je les adopte et les aime , elles fascinent ma pensée. On croit bien au somnambulisme j on mord à l'Homœopailiie, pourquoi n'avoir pas foi aux semblables'. Ces neuves et hardies découvertes ne sont qu'en germe, c'est possible : maison les fécondera, c'est certain. Nos pères auraient-ils pu se figurer qu'un jour viendrait où l'espèce humaine courrait la poste, sans chevaux, faisant plus de dix lieues à l'heure, dans des voitures attelées de charbon, au grand galop de la fumée ! Viennent maintenant les ballons : qu'on les dirige avec succès, ce que
nos aïeux déclaiaienl impossible, el vous verrez grandir votre culte. Alors , plus de longues dislances, communications générales, fusion d'opinions et de peuples , accroissement d'intelligence ; et, chaque moitié cherchant l'autre, les semblables woni aux nues. »
La voiture de la vicomtesse s'est arrêtée devant la Comédie Française où l'attendaient MM. de Sénard et d'Erbleval. Le comte , offrant son bras à madame de Crévanne, conduit les deux amies à sa loge. Ida semblait mal à son aise ; le marquis l'accablait de ses empressements , la fatiguait de ses hommages : et ses nerfs en tressaillaient d'impatience.
Le spectacle allait commencer. Ida, sur le devant delà loge, ayant M. d'Erbleval derrière elle et obligée do subir ses galanteries, gardait un silence obstiné. M. de Sénard , pendant ce lemps^ ne parlant qu'à la vicomtesse, ne regardait que la baronne.
La toile s^est levée. Amélie , toute occupée
iC)A IDA.
(le Raoul, ne prêtait aucune attention à la tragédie. Ula, de son côté, n'avait l'oreille qu'aux gracieuses paroles que son amie adressait au comte : il lui semblait qu'il s'y glissait quelque chose de trop aimable et de trop doux : elle interrompt avec dépit.
« Un peu de silence, ma chère! je ne puis rien entendre à la pièce.
— Eh qu'importe !... Une exposition!., ce n'est pas l'instant d'écouter; attendez que Racliel soïi là.
— Mais je voudrais comprendre...
— A quoi bon ! »
Et , reprenant son entretien , Amélie s'adresse à Raoul.
« Bajazet m'ennuie à périr. Est ce que Bajazet vous amuse ? Je n'aime pas ce caractère^ il trompe la femme qui l'aime.
H) A. JG5
— Non , c'est la femme qui se trompe. »
L'accent (Je M. de Sénard , en prononçant cette réponse, avait une expression singulière. La baronne s'en est émue.
Des applaudissements retentissent.
« Rachel! » s'écrie la vicomtesse.
Toutes les conversations ont cessé dans la salle: un silence religieux y succède. L'admirable tragédienne s'empare à la fois des intelligences et des sentiments; il n'est plus un cœur qui n'appartienne à la scène, une émotion qui ne soit due à Rachel. Madame de Lersbacli se livre avec chaleur à son enthousiasme ; les inspirations du génie ont ravi son imagination. Soudain, à ce vers si fameux, où vibre l'accent de Rachel comme une magie imprévue ,
Bajazct! écoutez, je sens que je vous aime, Ida s'est tournée involontairement vers le
i(j(j IDA.
comte de Scnard, il lui a semblé qucramanle de Bajazet venait d'exprimer à haute voix sur la scène ce qui s'était passé dans sa loge; im nom seul était à changer. Roxane était venue en quelque façon , donnant une voix à son trouble et un écho à sa pensée , lui révéler son propre secret. Effrayée de cette clarté subite , elle a senti s'opérer en elle une révolution inattendue; sa physionomie peint l'effroi ; ses yeux ont rencontré ceux du comte, dont l'expression était ardente. !1 a remarqué son agitation; pénétrerait-il dans son âme?...
La pièce continue. Les acclamations redoublent. La baronne, au milieu d'une sorte d'engourdissement moral , écoute , regarde , applaudit; mais ne voit, n'entend ni ne pense. Ce n'est plus que confusément et au hasard qu'elle s'agite et qu'elle parle. Quant à la noble vicomtesse, elle cause ^ critique, lorgne. « C'est trop long... la chaleur accable... on est
IDA. H>"ï
mieux aux Ilaliens... le genre tragique fatigue.» Mailamo deCrévannc s'ennuie.
^ Les cris du parterre, redemandant la jeune Uachel , retirent enfin Ida de son espèce de torpeur; la tragédie était finie. MM. de Sénard et d'Erbleval venaient de sortir de la loge, et les deux dames étaient seules.
«A quoi pensez-vous , mon enfant? dit Amélie d'un air excédé. Je vous avouerai que définitivement les tragédies turques m'ennuient au moins autant que les grecques. J'aime assez pourtant leurs costumes : un turban de cachemire, avec des cheveux bien bouclés et une ferronnière en diamants , le tout surmonté d'une aigrette : c'est vraiment très-joli dans un drame. Qu'en dites-vous ?
— Effectivement.
— Effectiç>ement , belle réponse! Vous êtes à cent lieues de ma (jueslion. Et que pensezvous de Uachel ?
— Ses accents m'ont bouleversée.
— Exagération poétique. Admirez plus à froid, ma petite; la passion, c'est de la fatigue.
— Oui; mais le froid mène à l'ennui.
— Ida!... vis à vis... aux premières... voyez-vous cette jeune femme?... celle dont l'écharpe est bleuâtre ?. . .
— Et dont la figure est si gracieuse?...
— Oui, gracieuse, mais beaucoup trop maigre. Eh bien! c'est une autre preuve vivante de la véritédcvos croyances. Madame de Charence, il y a quelques années, était impertinente, étourdie, dépensière, mal pensante et plus que légère ; tout à coup , et sans nulle cause, elle est devenue bienveillante , raisonnable , économe , pieuse et sage. Elle était autrefois le désespoir de sa famille , elle fait aujourd'hui le bonheur de tous les siens. Gomment expliquer ce revirement et ce mystère? C'était
IWA. 100
à y perdre la Ictc, quand du moins on en avait «ne. Vos doctrines m'ont explique l'énigme : il est évident que madame de Cliarence avait, je ne sais où , une malencontreuse semblable qui la démoralisait; et qu'un beau malin, grâce à Dieu , cette malenconlreuse est morte.
— Sans nul doute , répond Ida. »
Elle avait à peine écouté.
« J'ai bien étudié le système , a poursuivi la vicomtesse , j'ai approfondi la matière. Tenez ! autre exemple frappant : regardez aux secondes loges î voyez-vous cette dame rose?
— Dont les beaux cheveux sont si noirs ?...
— Oui , fort beaux s'ils n'étaient pas teints. Eh bien ! madame de JonquicTC était , à l'époque de son mariage , un ange de douceur et de raison ; six mois après , le croirezvous ? c'était un démon de malice et d'cx-tra-
vagaiice. Pourquoi?... Personne ne l'a su r moi, présentement je le sais ; il lui est nùune semblable.
— Vous le croyez ? dit la baronne.
— Comment si je le crois ! j'en réponds. J'ai découvert aussi maintenant , à force d'y avoir rélléchi , et toujours grâce à votre lumineuse doctrine , comment et pourquoi je m'ennuie partout et de tout : comment j'ai tout le bonheur possible en ce monde , sans pouvoir m'y trouver heureuse , comment j'ai un vague dans l'àme qui me rend l'existence vide: c'est que mon autre moitié me manque; c'est que je n'ai pas encore de semblable; c'est que je suis, pour ainsi dire^ inachevée. Aussi ma vie, comme celle de tous les individus en pareille position , est effacée , nulle, incomplète; elle attend l'unité , l'addition , le supplément , la quotité , le total nécessaire à son chiffre. De quel sexe sera mon double? Ici est le point capital. Homme ou femme ,
tout dépend de là : il m'en viendra le bien ou le mal , infortune ou prospérité. J'attends , bien d'autres font de même; mais ces autres n'ont pas le même avantage que moi , ils on
un bandeau sur les yeux , moi , j'y vois
à perte de vue. »
La vicomtesse en ce moment, la tête montée , l'œil superbe , se passionnait de ses paroles ; elle jouait à l'inspirée.
<( Ida ! convenez-en, reprend-elle, me voilà au moins aussi instruite que vous sur l'incommensurable système dont j'ai sondé les profondeurs et illuminé les ténèbres. Je me crois même la plus forte. Il m'est avis que je vous ai déjà dépassée dans la carrière , je pourrais peut-être vous en remontrer. Ce culte , un jour, prendra : vous verrez. C'est un enseignement si clair ! le météore va pointer à l'horizon , puissé-je être le doigt qui le montrera le premier à la France 1 J'ai marché vite, j^irai loin. Ayons dos disciples, ma chère'- éclairons
nos contemporains ! Sociétés secrètes d'abont puis la chaire ! une propagande ! Au besoin, j'ouvrirais un cours. »
Madame de Crévanne s arrête; la frayeur est sur son visage.
(( Dieu ! ma chère , quelle pâleur !... Vous paraissez ne plus m'écouter? qu'avez-vous ?.. vos membres frissonnent.
— Je ne sais, répond la baronne d'une voix tremblante , mais , depuis mon entrée ici , je me sens mal, tout à fait mal. Et, bien que Rachel m'ait ravie, j'ai souffert toute la soirée.
— 0 ciel I s'écrie la vicomtesse en braquant avec précipitation sa lorgnette sur toutes les parties de la salle. Est-ce que par hasard elle serait ici?... »
La porte de la loge s'ouvre.
« On vient , dit l'étrangère, silence ! »
Messieurs de Sénard et d'Eiblcval ont repris leurs places. La seconde pièce commençait. Cette fois, la présence d'un grand talent sur le tliéâtre ne venait plus imposer aux spectateurs un silence absolu. La vicomtesse a recommencé avec le comte Raoul sa conversation vive et coquette. Négligemment penchée vers lui, sur le dossier de son siège, elle lui adressait de ces minauderies de langage et de ces agaceries de regards qui , parfois et à volonté, peuvent signifier tout — ou rien. Ida , comme sous le poids d'une étrange obsession, ne respirait plus qu'avec peine; son oreille attentive cherchait à démêler , à travers le marivaudage élégant et les frivolités railleuses de son amie, le fond réel de sa pensée. Yains efforts 1 Le brillant cliquetis de l'entretien d'Amélie était trop capricieux, trop voltigeant et trop subtil pour que la rêveuse Allemande y pût saisir quelque révélalion de sentiment. Son imagination se perdait, désorientée, au milieu des fugues d'un entre-
174 iu\.
lien paillclc ou, comme on un fou (railificc , tout était clarté ol ténèbres : tout était sur pied, mais en l'air; tout se montrait plein, mais de vide.
N'importe : Ida , peu initiée encore aux habitudes de l'esprit français , ne pouvait se persuader qu'Hun si prodigieux développement de séductions ne fût, de la part d'Amélie,, qu'un simple besoin d'occuper le temps et d'y jeter des distractions. Il lui paraissait manifeste qu'une secrète intention germait derrière ce rempart de saillies, cet attirail de grâces et ce pétillement d'attaques. Ida continuait ses remarques; M. d'Erbleval , par malheur , cherchait à établir avec elle, pendant ce même temps , la contrepartie du dialogue voisin j surcroît de fatigue et d'ennui. Le marquis se creusait la tète et l'esprit pour en faire jaillir ({uelques gracieux scintillements : rien n'en sortait que des mots creux , de la fumée sans jets de llamme; chaque phrase tombait à plat,
iv.\. J75
Ida n'en ramassait nulle svUabc. Assouidic par le conlinuel et fastidieux bourdonnement de son interlocuteur qui ne lui permettait d'écouter que ce qu'elle ne se souciait pas d'entendre, elle sentait ses nerfs près de se tordre. Des verliges s'emparaient d'elle.
« Pauvre Ida! dit la vicomtesse en se levant tout àconpd'un air alarmé. Votre mal augmente... Sortons.
— Amélie!... j'aurais besoin d'air.
— Marquis! appelez ma voiture.»
La petite pièce en un acte , qui avait suivi Bajazet , venait de finir. La vicomtesse et la baronne, accompagnées par M, de Sénard, se pressent de descendre l'escalier de la Comédie Française pour éviter le bruit et la foule; mais une grande quantité de personnes, sorties de leur loge avant que le rideau fut baissé, attendaient déjà leurs carrosses sous le vestibule du théâtre. Ida et son amie, réfugiées dans
l'ombre à l'écart, derrière la statue de Voltaire-, s'impatientaient de ne pas voir revenir le marquis. Un assez long espace de tcni»>s s'est écoulé. M. d'Erbleval réparait. La voiture de la vicomtesse est là. Amélie a repris le bras du comte , et Ida celui du marquis.
« Vous avez attendu bien long-temps, dit ce dernier à la baronne; mais la fdecst considérable ; et^ pour comble de vexations, j'ai fait une affreuse étourderie. En parcourant le vestibule, j'ai pris une autre dame pour vous; j'ai été lui offrir mon bras. Votre voiture est avancée, luidisais-je rapidement. Dieu du ciell ce n^était pas vous. Mais, aussi, quelle ressemblance! »
Ida sent ses genoux fléchir.
« Qu'avez-vous donc? reprend le marquis. Quel tremblement subit ! . . .
-— Ce n'est rien. »
A peine a-t-elle eu la force de monter dans
IBA. 177
la voilure de son amie; elle y est tombée à demi privée de ses sensj et, pendant quelques minutes, elle y est demeurée sans mouvement et sans pensée. La vicomtesse, qui, préoccupée d'autre chose, la croyait en partie remise de l'état vaporeux où elle l'avait vue dans sa loge, lui a pris doucement la main.
« N'êtes-vous pas mieux, chère Ida ?
— Beaucoup mieux, répond la baronne. »
Et, tout bas, elle se disait :
« 0 mon Dieu! nous étions donc ce soir dans la même enceinte!... à quatre pas /'««e de l'autre! Wa-t-clle vue? Me cherche-t-e//c .^^ Ah! je ne m'étonne plus de mon désordre et de mon agitation pondant cette éternelle soirée : elle était près de moi, l'autre Ida. Nous étions, ensemble, au théâtre. Eh ! que va-t-il s'en suivre? J'apprendrai demain quelque malheur... ou peut-être môme ce soir. Une catastrophe est certaine. Je sens la tempête,
elle approche. Allons! qu'elle éclate au plus vile. Mieux vaut le coup frappé que l'attente! »
Madame de Cré vanne n'entendait point ces secrètes paroles; elle avait aussi, elle, en ce moment, une pensée intérieure qui absorbait toutes les facultés de son esprit. Elle a pris un ton solennel.
« Ida! ma chère enfant! écoulez. J'ai une confidence à vous faire.
— Une confidence !
— Importante. J'aurais pu attendre que nous fussions arrivées à l'hôtel; mais je vous avouerai que j'aime mieux vous faire mes révélations en voiture, entourées d'ombres et de bruit. Vous ne verrez point ainsi les variations de ma physionomie; vous ne pourrez l)oint remarquer les altérations de ma voix : cela me mettra plus à mon aise. Ma prévoyance a pris ses mesures.
— Cicî ! ([u'allcz-vous me déclarer ! s'écrie madame de Lersbacli.
— Allons! vous voilà dans des Irnnscs!., On ne pourra plus bienlôt vous rien dire. Quelle impressionnable nature! Vous faites de chaque ciroa un colosse , et de chaque atome un monde. Tranquillisez-vous, ma petite! Ce que j'ai à vous conlicr est la chose la plus simple, la plus ordinaire et la moins fantastique. En deux mots, et sans préambule, je pense à me remarier,
— Vous!
— Pourquoi donccette surprise! Quetrouvez-vous là d'inconcevable? Vous saurez, ma chère, que je suis lasse, au suprême degré, de ma position actuelle. Je m'y ennuie des hommes et des choses, du présent et de l'avenir, de l'occupation et du repos, de mon prochain et de moi-même. J'ai absolument besoin de sortir de cet état lamentable ; et comme ressource ou moyen, je veuv essayer de l'a-
180 iiM.
mour. Oui, de l'amour, mais Icgilimo : vous comprdlicz que j'ai des principes. Je n'ai pas connu ce sentiment délicieux avec mon premier mari : de là mes ennuis en ménage. Feux réciproques, cette fois. J'ai pourtant ouï affirmer que l'amour qui vous ouvre un ciel, vous ouvre aussi parfois un enfer; il y a dans ses joies des tortures. Soit, cela vaut mieux que l'ennui. Vous me répondrez que mon tendre sentiment sera en quelque sorte un vrai calcul; eh ■ sans calcul qu'est-ce que lavie! Je veux du reste un chemin net et droit comme un tracé de flèche. Il me faut un bonheur pur et transparent comme un cristal de roche ; liélas ! s'il se brisait de même!
— Quoi! dit madame de Lersbach, désirer une passion!... l'amitié ne peut donc suflirc!
— Ida! interrompt Amélie, l'amitié est à l'amour ce qu'est une fleur artificielle à une fleur véritable. Elles semblent la même chose;
mais l'une n'a que la grâce et les couleurs, l'autre a les parfums et la vie.
— Et cette décision si prompte ! . . .
— Ce sont vos croyances, ma chère, qui sont cause que je l'ai prise. Oui, la religion des semblables, cette sublime explication des obscurités du destin, est ce qui m'a en partie déterminée à former de nouveaux nœuds. J'aurai un fils, j'en ai l'heureux pressentiment. Ce fils sera un autre moi-même , le moi qui manquait à ma vie; il aura mes traits et mon âme, il m'apportera le bonheur. J'aurai donné le jour à l'être désigné par le ciel pour être l'arbitre de mon sort. J"'aurai créé enfin mon semblable; et le paradis, sur la terre, sera sorti pour moi de mon sein.
— Mais s'il vous naissait une fille?...
— Elle aurait les traits de son père; il en est presque toujours ainsi dans les ménages. Mon époux, par conséquent, avant dans son
enfant sa semblable, et appelé par elle à une vie heureuse, y ferait participer sa femme : félicité de toutes manières. Eh ! voilà d'où provient, Ida, ce désir général qu'ont les humains de se perpétuer ici bas! Ils sentent, par inspiration divine, que c'est du foyer domestique que doit surgir le vrai bonheur, que ce n'est qu'en essayant de créer, comme Dieu, des êtres à leur image, qu'ils parviendront à s'ouvrir la réelle voie des prospérités. Oh! la famille ! la famille ! C'est là qu'il faut chercher son Éden : c'est là qu'il faut se faire un semblable. Votre doctrine, chère amie, est la clef delà création. «
La baronne de Lersbach écoutait son amie avec un mélange inouï de souffrance etd'étonnement, de déplaisir et de frayeur. Par un effort sur elle-même, et d'une voix assez tranquille, elle hasarde celte question :
« Peut-on savoir le nom du mari?
— Vous m'avez livré vos secrets, je puis
vous confier les miens. J'épouse Raoul de Sénard.
— Grand Dieu I
— Pourquoi ce cri!
— Il vous aime?.. .
— Est-ce que vous ne me trouveriez plus assez jeune pour plaire, ni assez jolie pour inspirer de l'amour?... Sachez, ma chère Ida, que le soir même où la marquise de Sénard me présentait son fils devant vous, le mariage était en projet, l'entrevue éiaii concertée. Aussi avais-je fait fermer ma porte. Vous rappelezvous cette espèce de solennité, cet apparat, et cet ennui ?. . . Madame de Sénard m'a assuré le lendemain que j'avais fait quelque impression. Vous mîtes tout en désarroi par une défaillance imprévue. N'importe; il m'avait plu, le jeune homme. Ida! que pensez-vous de lui?
— Qui? moi '• balbutie la baronne. A peine
ai-je pu le connaître ! ... je pense. . . je ne pense rien.o
Heureusement aussi pour elle on ne pouvait voir son visage. Sa voix s'était tellement affaiblie qu'elle était devenue inintelligible; on eût dit sa pensée absente.
«( Le sommeil vous gagne, je crois?» dit la vicomtesse piquée.
Sa pénétration, cette fois, était complètement en défaut. Ida n'a fait aucune réponse.
La voiture arrive à l'hôtel. Madame de Lersbach, serrant doucement la main d'Amélie, lui adresse ce peu de mots, en s' éloignant d'elle à la hâte :
— Pardon! j'ai été bien maussade : mais, ce soir, malade, abattue, je n'avais pas la tète à moi. A demain ! je serai toute à vous. »
Elle est remontée dans sa chambre. Tom* bée sans force sur un siège :
IDA. i85
« Elle est venue , la catastrophe! se dit l'infortunée tout bas. L'elïroi qui ni'a saisie au théâtre en était l'avant-coureur immanquable. . . et cette affreuse catastrophe, c'est que. . . trahissant mes devoirs,... sur le bord d'un âhime... j'aime. »
Ses larmes inondent ses joues.
«Et lui! il aime ailleurs! reprend-elle. Il va se marier, il est libre! Oh! su is-je assez frappée d'anathèmel Dieu de mes pères! sauvez-moi. Le malheur! soit : je m'y résigne» Mais l'opprobre ! jamais. Fuyons! »
vu.
Il n'était pas encore midi. Le docteur Bra \in sortait de l'appartement de la baronne de Lersbach ; et Wilhelmine, alarmée de l'état souffrant de sa maîtresse , n'osait ni parler ni pleurer. Ida reposait sur son lit.
« Eh bien! ma chère enfant! dit la vi-
d88 IDA.
conilesse, entrant précipitamment chez son amie, il paraît (jue la soirée d'hier vous a positivement fait mal. Que vous a conseillé le docteur?
— Je vais me lever : je suis mieux, répond Ida d'une voix faible. Le docteur n'a rien ordonné.
— Bien ordonné, quelle sottise! Je reconnais bien là les médecins du jour. Us se persuadent que nous autres, pauvres femmes, nous n'avons autre chose, quand nous souifrons, que des maladies de commande et des manies d'indisposition. D'après ce beau système, ils nous laissent mourird'un œil sec; et, de même (ju'auprès de notre lit de douleurs ils traitent nos infirmités de malaises de fantaisie, ils seraient capables, auprès de nos restes glacés, de nommer notre disparition funèbre un déplacement de caprice.
■— Vous tenez un livre, Amélie?
—C'est le livre de vos croyances; celui quo vous m'avez prêté. Je vous le rapporte avec un soin religieux; vous m'en voyez encore toute émerveillée. Mais comment tant de siècles ont-ils pu se passer sans que sa clarté régénératrice se soit levée sur nos têtes?... Je me le demande, étonnée. La presse, le canon, l'Amérique, ces trois immenses découvertes, sont, il est vrai, de date récente. Aux grandes œuvres, long espace. On parle progrès : le voici! Apparaissez , culte sublime ! Oui, le voici le roi des progrès ! »
Un couvercle de malle, se refermant à grand bruit, interrompt ici la tirade. Madame de Crévanne se tourne vers la femme de chambre qui , ne faisant qu'entrer et sortir, s'offrait étrangement all'airée.
« Des préparatifs de voyage!... quoi! une malle!... des paquets !..
-— J'allais vous annoncer mon départ , répond languissamment la baronne; mais vous
ne m'en avez pas laissé le temps ; et puis, sans courage et sans force, je craignais de vous affliger; vos reproches m'accableraient.
— Me quitter ! . . . vous ?. . .
^— J'y suis forcée.
— Par quoi donc?
— Par la destinée.
— Vous me fuiriez ?
— Je fuis Vautre Ida.
— Vous auriez donc renoncé au projet de la chercher et de la rejoindre?... Je le conçois du reste à merveille ; car votre livre m'a mis au fait de toutes les conséquences d'une telle rencontre. Pauvre impératrice de Russie!... j'ai lu sa scène avec sa setnblable : elle traversait la grande galerie de son palais ; tout à coup relevant la tête , elle aperçoit... vis à vis d'elle... sa propre image sur le trône, a Je suis donc double j s'écrie-t-elle; et Sa Majesté tombe
morte (1). Ida ! un pareil sort vous effraie.
— Au contraire , il me fait envie.
— Pourquoi quitter Paris en ce cas ?
—C'est que, dans cette immense capitale, il me paraît impossible que mes recherches aient du succès : je ne connais point sa demeure, je ne sais pas même son nom.
— Et vous iriez?...
— Aux eaux de Vichy.
— Franchement , mon aimable amie ! votre jolie tête a la bosse des voyages d'une manière gigantesque et écervelée.
— Démesurée? vous voulez dire.
— Non, je tiens à mon épithète : la bosse a attaqué le cerveau. Qu'en pense le docteur Bravin ?
(1) Ce fait est consigné dans presque toutes les histoires de Russie.
^- Il est pour les eaux de Vichy.
— Barèges eùl mieux valu : c'est plus loin. Bravin ne rôve que voyages , il veut courir aussi pour son compte ; il a l'idée d'aller en Afrique... étudier l'espèce bédouine. Et M. de Sénard! même goût. Il brûle d'aller à Palmyre... en mémoire de Zénobie.
— Mais , ma chère , interrompt Ida , réfléchissez-y bien ! ce n'est qu'en quittant la grande cité que je parviendrai à trouver celle que je cherche. Nous nous sommes toujours suivies partout. Nous continuerons de même, c'est probable. Or , j'irai m'établir dans de petites localités ; elle y sera avant moi , ou y viendra après : et là , comment ne pas se rejoindre ! . . .
— Si son aspect vous tue?...
— Je mourrai.
— La réponse est des plus logiques.
— Vous ne m'en voiulrez pas, Amélie?
— Non , je pardonne, mais j'enrage. Nouvel ennui que ce départ!...
— Bien des consolations vous restent. S'il est vrai que le cœur d'une femme, comme tout instrument harmonieux, dépend de celui qui le touche , le vôtre rendra d'heureux sons. On vous aime et vous aimerez.
— Mais aimer , répond Amélie , c'est quelquefois faire le bonheur d'autrui à ses dépens. Au surplus , l'amour sera un capital dont je serai prodigieusement avare , et dont je ne dépenserai , tout au plus , que les intérêts. Mon avis, de tout temps , a été qu'il fallait mesurer l'amour-propre aux hommes, sans quoi ces messieurs en prendraient une dose ridicule... à force d'être copieuse. Et quand partez- vous , ma petite ?
— Demain.
— Quelle presse!...
— Il le faut. »
Et le jour suivant , en effet , madame de Lcrsbach, se séparant de la vicomtesse, fuyait Paris en toute hâte. Elle est sur le chemin de Vichy.
« Non , se disait secrètement Ida , tandis que sa voilure l'emportait avec rapidité: non, je n'ai pas d'amour pour cet homme: je le connais si peu 1 pourquoi l'aimerais-je ? à quel titre ? il va épouser Amélie. Moi, trahir M. de Lcrsbach! mais je lui appartiens, mais je l'aime. 11 n'y a eu dans le sentiment étrange que j'ai éprouvé , je ne sais comment, pour M. de Sénard , qu'une sorte de fascination passagère. C'est la fatale apparition de Vautre Ida qui aura produit sans doute en moi cette désorganisation delà pensée,cette déviation du devoir, cette inadvertance du cœur. Gustave est l'époux démon choix; je n'eus jamais d'amour que pour lui j je sens déjà (|ue , depuis ma
sorlio de Paris, le talisman magique se brise, je respire plus librement; je ne songe plus à cet homme. Lersbach sera ma seule pensée. »
L'imagination de la baronne a pris le raisonnement pour la conviction et le combat pour la victoire. Ilélasl presque toujours, sur la route des passions , une femme ne se met en garde que lorsqu'elle est prise et qu'il n'est plus temps de se débattre. L'amour, ce tourmenteur sans pitié , se joue des luttes de sa proie. Ida , victime de sa brûlante organisa tion , n'ayant jamais opposé de digues à l'effervescence de ses idées, Ida se trouvait dépourvue d'armes pour se défendre contre elle-même. Ses principes de morale religieuse, aussi exaltés que tous ses autres sentiments, ne lui étaient point des barrières de salut dressées devant elle avec prévoyance et sagesse; mais des élans de passion jetés au hasard dans les nues, sans règle ^ sans route et sans base. Ida n'avait jamais , ni voulu ni su s'imposer au-
cunc chaîne rigoureuse; elle s'était constam* ment fiée à son ardent amour pour le bien , comme à une sauvegarde invincible. Il fallait de l'enthousiasme à son cœur : ce feu lui paraissait la vie, ce feu devait la dévorer.
Plusieurs villageois mal vêtus, qui entouraient sa voiture à l'un des relais de la poste, sollicitaient sa bienfaisance.
« Priez pour moi !» leur dit la baronne.
Et l'argent coule à flots de ses mains.
Wilhelmine, assise auprès d'elle, examinait les mendiants.
— Madame! ce ne sont point des pauvres; ils ne sont ni vieux ni malades.
— Qu'importe ! lui répond Ida : en quelle main trompeuse que tombe l'aumône , elle monte toujours au ciel ; et le plus beau but est atteint.
— Oui 5 mais il est cruel d'être dupe.
lOt
— Savoir qu'on l'est, c'est no pas l'être. Loin de moi, ma chère Wilhelmine, le positiC et le réel , existences de la matière ! Où sont ici bas , les consolations , les jouissances et le bonheur ? si ce n'est dans la vie de l'âme ! »
Ces mots peignaient Ida toute entière.
« Cette dame-là, dit un pauvre , est absolument pareille à celle qui a passé ici tout à l'heure. On jurerait que c'est la même. »
Madame de Lersbach a frémi. Elle appelle le mendiant, elle eût voulu l'interroger; mais les chevaux de poste partaient; et la voiture est déjà loin.
« Cette fois elle me précède , murmure en son cœur la baronne. Juge suprême! vous qui, àl'imitation des hommes, ne nous comptez pas le malheur pour une faute , oh ! ne repoussez pas ma prière ! arrêtez l'autre Ida , dans sa course! mettez-nous enfin en présence! Mon Dieu ! faites que je lui parle 1 »
T. I. iB
Un singulier sourire a suivi ce secret appel au Seigneur! il lui a semblé que l'accomplissement de son vœu venait intérieurement de lui être promis ; et elle s'est sentie ranimée.
Un choc violent l'arrache à ses rêveries. Un des ressorts de sa voiture s'est cassé à l'entrée d'un gros bourg... Aller plus loin est impossible. La voyageuse est obligée de descendre à la principale auberge de l'endroit ; et, pendant qu'on répare le fâcheux accident, elle monte par un escalier de bois à un long corridor menant à l'une des plus belles chambres de l'hôtel.
« Dieu ne m'a point exaucée, se disaitelle avec douleur : je lui demandais d'arrêter l'autre Ida dans sa course , et c'est ma voiture qu'il brise-!... »
Elle s'est reposée quelques instants dans l'appartement qui lui a été offert. Wilhelmine l'avait quittée.
Ida étouffe et cherche de l'air; inquiète, rêveuse , oppressée , elle a voulu sortir de sa chambre. Devant elle est un corridor ; elle le parcourait à pas lents , lorsqu'une servante l'arrête.
« Madame! voici vos pastilles.»
Elle présentait un cornet.
— Pourquoi faire ? répond Ida.
— Ne m'aviez-vous pas chargée, Madame, a repris la fille d'auberge , d'aller chez l'épicier voisin?
— Moi !
— Pour y acheter ces pastilles ?
— Vous vous trompez.
— Madame veut rire. Oh que nenni ! je ne me trompe pas. J'ai l'oreille fme et l'œil bon.
— Je ne vous ai rien commandé.
— Bah ! c'est se moquer !... et qui donc ? Quoique Madame ait changé de robe , on reconnaît bien sa figure. Elle m'a donné ses ordres elle-même, et cela, ici , tout à l'heure , à moins qu'en une il y en ait deux. «
Et , toute ravie de sa phrase où elle croyait avoir placé une ingénieuse facétie , la fdle d'auberge riait.
Mais pour Ida quel trait de lumière! elle a accepté les pastilles.
« Bien! très-bien ! je vous remercie. »
Puis , d'un air étrange, elle ajoute :
« Je ne sais plus où est ma chambre, indiquez-la moi, je vous prie.
— Au numéro A, Madame.
— Enfin ! » s'écrie Ida transportée.
La servante a paru stupéfaite de l'exclamation. Madame de Lersbach poursuit d'un ton plus calme.
IDA. tZOl
( OÙ est -il, ce numéro 4?
— Au fond du couloir, à main gauciie. »
La baronne s'est recueillie un moment ; ses pieds tremblaient à ne plus pouvoir marcher ; et, s'appuyant contre la muraille:
« Elle est donc au numéro A ! se répète-t-elie tout bas. Mon Dieu ! vous l'arrêtiez dans sa course. Et moi ! je murmurais'.. . pardon. . . allons! que le sort s'accomplisse! nous nous joindrons, je lui parlerai. Qui des deux périra ensuite? Arbitre divin! choisissez. »
Sa détermination est prise. Elle se dirige vers la chambre que la servante lui a désignée. Cette dernière la suit des yeux ; elle murmure entre ses dents :
« C'est pas naturel , ça me passe. Elle est timbrée, pour sûr, cette dame ! »
La baronne, avant de quitter sa chambre, s'était débarrassée de son châle et de son cha-
peau. Croyant ne rencontrer personne , elle n'avait fait aucune attention à sa toilette. Ses beaux cheveux blonds étaient négligemment relevés. La journée était chaude; et le sang lui portant à la tète, elle avait dégagé son cou^ desserré sa robe et retiré ses gants. Sa grâce et sa beauté ne ressortaient que plus remarquables de l'espèce d'abandon sous lequel elles paraissaient s'oublier. Sa pâleur habituelle ayant disparu , un éclat singulier et frappant se répandait sur son visage. Sa physionomie avait pris quelque chose des égarements de sa pensée. Il s'y mêlait à la fois de l'enthousiasme et de la peur, du brûlant et du glacial. C'était un composé bizarre; et cependant, comme toujours , c'était une ravissante figure.
Toute entière à l'idée iixe au fond de laquelle elle s'était en quelque sorte emprisonnée, Ida, se rendant chez la dame inconnue, n'avait nullement réfléchi à ce qu'il pourrait y avoir d'insolite et d'inconvenant dans
IDA. 2oa
sa visite; elle s'abandonnait au hasard à toutes les chances de l'aventure. Sa prudence l'avait quittée; le courage seul lui restait.
Elle arrive à la porte de la chambre au numéro 4. Elle frappe : point de réponse. Elle sonne : personne ne vient. Cependant la clef est à la porte; et il serait facile d'entrer. Mais son cœur bat avec une telle violence qu'elle commence à s'en alarmer. Se présenter ainsi sans être annoncée!... ne pas même savoir ce qu'on va dire!... ignorer jusqu'au but où l'on tend ! . . Quelle extravagance inouïe !
« — Mieux vaudrait d'abord lui écrire! » se dit madame de Lersbacli.
Et, retournant vers son appartement avec la rapidité de l'éclair, elle se décide à faire parvenir à l'instant même une lettre à la vo^a geuse du numéro 4, avant de se montrer à elle. Ce moyen lève tout obstacle, et il sauve les convenances.
Assise au bureau de sa chambre, elle a pris
à la hâte une feuille de papier; et déjà elle tient la plunrie ; mais le nuage étendu sur son âme a passé sur sa vue.
« Quelle obscurité! s'écrie-t-elle. Pourquoi donc ces volets fermés?... »
Et elle court à la croisée. O surprise! la croisée n'a ni volets, ni contrevents, ni rideaux; et le soleil en face, dardant ses rayons sur l'appartement, y répandait des flots de lumière. Ida demeure confondue.
Elle revient à son bureau. La plume est de nouveau à sa main; mais celte plume a un bec de fer; et , malgré les efforts répétés de la baronne cette plume ne trace rien. L'écrîtoireest vide peut-être; on y regarde : non, elleest pleine. L'encre est trop épaisse sans doute : Ida y a mêlé de l'eau, et l'encre est devenue liquide; mais rien de noir sur le papier : l'écriture y passe invisible. La baronne appuie sur sa
plume, le bec de fer troue et déchire La
lettre est impossible à écrire.
Madame do Lersbach, irritée, a jeté sa plume loin d'elle. Le petit tuyau de métal, en tombant sur le carreau, a rendu le son le plus étrange : on dirait, en quelque façon, le soupir d'un instrument de cuivre; et ce soupir, àpeine entendu, dont l'oreille d'Ida seule a pu pénétrer le mystère, imitait un rire étouffé. Le trouble de la baronne et les oscillations de sa pensée ont désorganisé tout son être. Ses nerfs se tendent à se rompre. Son intelligence est tombée au dessous de l'instinct. Un ruisseau de feu court dans ses veines. Il lui semble tout à coup que des ombres noires et confuses, se tenant en chaîne bizarre et sur un tourbillon fantastique, dansent en rond vis à vis d'elle; de muettes ironies partent de ces figures indistinctes. Bientôt, à l'unisson, autour d'elle, tout s'agite, ricane et tourne.
« 0 Vierge sainte! s'écrie-t-elle. Secourez-moi! je deviens folle. »
Puis, se levant avec l'énergie du désespoir^ elle a repris d'une voix forte :
« Il faiil en Unir : voici i'hourc sans doute, la sphère où les semblables se rencontrent doit devenir par cela rnêmc, à l'instant, une région de vertiges. S'écrire leur est peutêtre interdit : se joindre est le seul ordre permis. Allons! une rencontre! et la mort, »
Elle s'est élancée d'un pas rapide vers la porte où elle avait déjà frappé. .. Elle est au numéro fatal. Sa main tourne la clef; elle entre.
Une antichambre est devant elle. Là, est un poêle au fond d'une niche 5 tout près est un cordon de sonnette : elle le tire... il s'est cassé.
Ida se dirige vers une porte, à l'extrémité de la pièce, qui communique à un petit salon. Elle en franchit le seuil à la hâte : un homme vient à sa rencontre.
Cet homme a environ trente ans. 11 est élégamment vêtu. Ses traits sont fortement pro-
nonces. Une barbe épaisse et brune encadre sa mâle figure. H est grand, bien fait, vigoureux; mais le désordre et la débauche ont ilétrison visage. Ses yeux sont creux, ses joues sillonnées. Une impertinence grossière est l'expression accoutumée de sa physionomie. Il sort de table, il fume un cigarre; et son teint s'est prodigieusement animé des liqueurs fortes qu'il a bu. Ses cheveux crépus sont d'un nègre, et ses airs grivois d'un satire.
L'aspect d'une jeune et jolie femme, seule, sans châle et sans chapeau, venant le trouver sans façon dans une toilette sans gène, joi* gnant le maintien d'une étrangère à la grâce d'une Française, l'œil vif mais un peu égaré, l'air ému mais déterminé, eût dû étonner l'inconnu : il n'a montré aucune surprise ; et, plus satisfait qu'intrigué, il nedoutepointun instant qu'il n'ait affaire à quelqu'une de ces créatures sans nom, qui vont cherchant les aventures, que le goût porte aux folles amours ,
ou que le besoin livre aux vices. Ceiie-ci, au premiercoup d'œil, lui paraît une débutante , un être distingué dans sa classe. 11 sourit à l'espèce de bonne fortune, qui, en manière de passe-temps , vient égayer sa matinée; et, s'avançant vers la baronne avec un geste familier, il la dévore du regard.
« Entrez, ma belle ! entrez I je suis seul. »
Ida recule épouvantée.
« Monsieur ! pardonnez ! répond-elle. Je me serai trompée de chambre... Je cherchais ici une dame...
— Bien : mon enfant, répond l'inconnu.
Cela se passe toujours ainsi : je suis depuis long-temps au fait. On est venu pour une dame, bien qu'on arrive à un monsieur. Le nom de votre dame? mon cœur!
— Son nom /» répète la baronne.
Elle a rougi juscjuà la racine des cheveu.v 5
un tremblement affreux l'a saisie. Comment répondre à la question !
« Elle est, par ma foi, délicieuse, reprend le voyageur charmé en passant son bras autour de la taille d'Ida : parole d'honneur, ma petite ! il en est fort peu qui te vaillent. Voyons ! trêve de simagrées ! tu me conviens, prenons nos mesures. »
Ida, éperdue, pousse un cri. Elle se débat indignée.
« Horreur î... Vous vous trompez, Monsieur. Pour qui me prenez-vous, juste ciel!.. Je suis la baronne de Lersbach.»
L'inconnu a ri aux éclats.
« Oh! oh ! de Lersbacli ! Mirifique. Mille pardons, ma noble dame!... et moi, devant sa seigneurie, moi fumant comme Ali-Pacha !... »
Puis, jetant à ses pieds son cigarre, il continue avec transport.
« Tu esbaronnel elle est charmante. Mais,
cher amour ! vous l'êtes toutes , ici comme ailleurs, plus ou moins: nous savons cela , et de reste 5 quant à loi, tu es mieux encore. Baronne! fi donc 1 c'est mesquin : tu es ma princesse et ma reine. »
Il veut la presser sur son cœur^ et prendre un baiser sur ses lèvres : Ida remplit l'air de
ses cris.
La porte s'ouvre à l'instant. Quelqu'un se précipite à son aide! Un officier! Raoul de Sénard.
«Misérable!» s'écrie le comte.
Le voyageur, surpris et furieux, voit sa proie lui échapper. Ida s'est élancée vers son libérateur: elle s'est jetée dans ses bras. ,
« Vous ici !... ah ! je suis sauvée.
—Monsieur ! dit l'inconnu d'une voix de tonnerre , de quel droit entrez - vous chez moi?;
—Et de quel droit vous-même, iVIonsieur! osez-vous outrager une femme?
— Je n'ai pas été la chercher, elle est venue à moi...
— Tu mens.
— Insolent ! ce mot c'est la mort.
— Oui, lâche l et cette mort c'est la tienne.
— Quelle arme?
— A feu.
— Quand?
— Cette nuit.
— ^Mon Dieu! mon Dieu! se dit la baronne, et maintenant un meurtre ! . . . et du sang ! ... »
Raoul n'a pas ouï ses paroles, il l'entraînait hors de la chambré; il a échangé quelques mots encore avec son adversaire... mais Ida n'entendait plus rien.
<}iielqiK?s heiiress'étaient écoulées. .. les ombres de la nuit commençaient à s'étendre sur le bourg où s'était arrêtée madame de Lersbach. Un profond silence régnait dansl'aubergeoù, vers le milieu de la Journée, tant de bruit s'était fait entendre. Wilhelmine, après avoir T. I. a
prodigué les soins les plus yttenlifs à sa maîiresse, s'était profondément endormie sur un canapé , au fond de l'appartement où reposait Ida. Le bruit courait, parmi les domestiques de l'hôtel, que le sang coulerait à minuit. L'amie de la vicomtesse de Crévanne paraissait privée de toute connaissance ; elle n'avait ni parlé ni remué depuis l'épouvantable scène... elle avait tout vu cependant, tout compris , et rien oublié.
Mais comment M. de Sénards^était-il trouvé à point nommé au lieu funeste où sa présence avait été pour la pauvre Allemande un si grand bienfait du ciel? Rien de plus simple que ce fait. Informé du départ delà baronne, le comte Raoul, épris de ses charmes, avait voulu la suivre à Vichy. Rompre avec la vicomtesse était depuis long-temps son désir. Le mariage projeté par sa mère, et dont aucune base n'avait encore été arrêtée , n'était plus possible à son cœur. Il cherchait en vain à se le cacher: il aimait... et sans espérance...
Il avait pensé, nonsans raison, qu'une jeune femme, étrangère à la France et à ses coutumes, pouvait, voyageant seule et sans guide, être exposée à quelques dangers; il s'était donc décidé à lui servir de protecteur le long delà route, sans se montrer àses regards ; ilavaitcouru la poste, à cheval, derrière sa voiture; et, installé dans la môme auberge qu'elle^ il y élait sa garde invisible.
Ida dormait-elle? Hélas! non : le sommeil, ce doux et frais repos du premier âge, étendu comme un voile d'azur sur la couche de l'innocence, Ida l'avait perdu depuis long-temps; les yeux fermés, le corps immobile, elle repassait confusément dans son esprit les premières adversités de sa vie et ses dernières infortunes. Jouet d'une suite d'événements qui se présentaient comme surnaturels à son imagination, elle ne se croyait plus appartenant à la vie réelle, mais livrée au monde des prestiges. Son voyage impromptu, sa voiture
brisée, la dame du numéro 4^ les insultes du voyageur inconnu, l'apparition de Raoul, la provocation, le duel, toutes ces scènes variées et diverses roulaient et tournoyaient devant elle comme les incohérences d'un rêve, ou comme les produits d'un délire. Avait-elle quitté l'Allemagne? Était-elle en France ou en Suisse? Chez son père ou chez son mari ? D'où venait-elle? Où allait-elle? Ida n'osait plus rien affirmer.
Une petite veilleuse^ jetant une clarté vacillante sur quelques parties de sa chambre, brûlait derrière un meuble éloigné. La baronne a cru tout à coup entendre s''ouvrir, presque sans bruit , une porte à quelques pas de son lit. Aucune frayeur néanmoins ne s'est emparée d'elle, ses paupières demeurent fermées; elle n*'a point réveillé sa femme de chambre, et ses rêveries continuent.
Le léger frôlement d'une robe de soie est venu frapper son oreille; un pas furtif s'avance
vers elle. Ida se soulève à deuii : est-ce encore une vision?...
Une figure de femme s'est glissée jusqu'au chevet de son lit; elle est d'une taille élégante; un voile de blonde noire, jelésurson chapeau, cache le haut de son visage ; mais, son voile l'ûl-ii levéj, la faible lueur qui éclaire la chambre ne permettrait qu'imparfaitement de distinguer sa physionomie et ses traits. Son cou est aussi blanc que l'albâtre; ses cheveux sont d'un blond cendré ; ses formes , sveltes et gracieuses, ont quelque chose d'aérien. Ida se répète tout bas :
« Est-ce encore une vision? ...»
« Ne vous effrayez pas de ma vue ! dit l'inconnue d'une voix sourde : je suis celle que vous cherchiez, la dame du numéro 4.
— Grand Dieu 1 » s'est écriée la baronne.
Elle a voulu se précipiter hors de son lit ; mais la commotion inqirévue, donnée si brus-
'■lis
quement à ses esprits, a opéré comme la foudre : elle a paralysé ses membres.
« De grâce, Madame, silence'- continue la dame voilée; il y va de plus d'une vie; la mort est là, je tombe à vos pieds. »
Et déjà son front se courbait.
« Oui , je comprends. . . Cela doit être , répond Ida d'un ton lugubre et sec. Puisque enfin le ciel nous rejoint : point de doute, la mort est là.»
A ces mots, surprise et glacée, Tinconnue redresse la tête. Ida la dévorait des yeux; et, bien que ses traits lui demeurassent cachés, elle y voyait sa propre image. En effet, que d'analogie! Maintien exactement pareil, même stature, môme ensemble. La baronne, vis à vis d'elle, se regardant comme au miroir, reconnaissait ses mains effilées, sa peau blan^ che et ses blonds cheveux. Elle retrouvait jusqu'à sa propre voix , dans l'accent à peine ar-
liculé delà dame niysléiieuse. Son imaginalion frappée s'identifie tellement âxec la semblable qui vient de lui apparaître, que déjà , dans le désordre de ses esprits , elle ne sait plus laquelle est debout, si c'est elle qui est couchée, laquelle a interrogé Tautre, qui des deux est la vraie Ida .
« Je le vois, reprend l'inconnue, vous n'avez pas saisi ma pensée; je suis. . .
— L'autre Ida^ je le sais : la moitié de moi, ma semblable . »
Son œil était hagard et fixe.
« Dieu ! ceci est le dernier coup l dit l'étrangère au désespoir; elle a la fièvre, elle a le délire. Aucun secours! tout est perdu.
— Non, tout n'est pas perdu , non, Madame ; a répondu la baronne avec une solennité dédaigneuse. L'une de nous mourra, voilà tout: et ce sera moi, je le pense. V^ous me survi-
22a ' IDA.
vrez, calmez-vous ! un bonheur complet vous allend . »
L'inconnue s'est frappée le front avec une exclamation déchirante.
« Ah !.. . l'affreux duel aura lieu 1. . . Visite et démarche inutiles!. . . Elle n'écoute ni ne comprend. Malheur à moi!. . . à tous!... elle est folle . »
Elle fait quelques pas pour sortir; madame de Lersbach , à son tour, a paru frappée de terreur.
« Qu'entends-je! arrêtez ! reprend-elle avec Taccent de la consternation , vous devenez inexplicable. Que me parlez-vous de duet? . . , Pourquoi cette entrevue nocturne?. ..
— Pour empêcher le sang de couler.
— Quel sang?
— Celui de l'homme que j'aimev
— Et quels rapports existe-t-il ?...
— Cet homme, en un moment d'erreur, vous a gravement insultée... Oui, Madame, au numéro A... Vous vous le rappelez, n'est-ce pas? Hélas ! et sans pouvoir sortir, j'étais dans la chambre voisine. Du moins l'on n'a rien pu me cacher. Eh bien! celui qui vous suivait, qui vous a défendue, qui vous aime...
— Qui m'aime !
— Laissez-moi finir. Il a provoqué le cou pable; ces deux hommes, ils vont se battre!... Oh! se battre! comprenez-vous? S'?*/ meurt, je n'y survivrai pas. Je lui ai tout sacrifié, mon nom, mon honneur, ma famille. S'il meurt, je suis perdue, où irai-jc? Lui, c'est moi 5 sa vie, c'est la mienne. Madame, je n'ai plus ma tête. Folle^ autant et plus que... tout autre, je viens vous implorer à genoux. Empêchez le fatal combat ! empôchez-le, vous le pouvez.
— Et comment ?
— Elle m'a comprise! 0 mon Dieu ! je vous remercie.
— Expliquez-vous !
— Eh bien! voire amant !.. . »
Madame de Lersbach , à ces mots, se soulevant avec violence, a comme bondi d'indignation . Son regard lançait des éclairs.
c( Mon amant! ici ! lui, Madame ! Mensonge! je suis mariée.
— Pardon ! dit l'inconnue désolée , la douleur choisit mal ses mots. Votre mari, ardent et brave, a choisi des armes à feu. Ce sera un combat à mort.
— Monmaril interrompt Ida avec une énergie croissante. Erreur! Madame, il ne l'est point. Aujourd'hui et depuis long-temps, mon mari, loin de moi malade, est en Perse, est à Ispahan...
— Oh! s'est écriée l'étrangère, voilà sa raison repartie ! »
IDA. 'i'23
Et elle s'éloignait de nouveau.
« Un instant encore, Madame! a continué la baronne j il y a je ne sais quel nuage magique, entre nos entendements, qui nous aveugle et nous égare. Vous feignez d'en ignorer la cause ; moi, je me l'explique : n'importe , j'ai toute ma raison, poursuivez.
— Volontiers, essayons encore. Madame I... vous êtes plus calme... Un peu d'attention... je vais parler lentement. La lutte à outrance aura lieu à minuit. Le monsieur... qui vous sert de guide n'a d'autre volonté que la vôtre; il a pour vous un dévouement sans réserve, une soumission sans bornes; arrachez-ie d'ici ce soir môme ! déclarez que vous voulez partir, qu'il y va de votre existence, que ce lieu funeste vous tue ! entraînez-le de force... bien loin! puis retenez-le... quelque part, n'importe où, jusqu'après l'heure de minuit' et moi , quand celte heure aura sonné , moi. . . aux pieds de celui que j'aime... j'emploierai
aussi mon pouvoir , je le contraindrai à nie suivre. Point de combat, plus d'adversaire ! el vous nous aurez sauvés tous.
— Hélas! je le voudrais comme vous; mais où trouver assez de forces'....
— Leciely pourvoiera, Madame. C'est une mission de salut; j'implorerai la Vierge sainte; elle prendra pitié de nous ; elle enverra quelque esprit divin à votre aide. Oh ! vous serez bénie! Prions! »
Elle est à genoux, les mains jointes. Ida, à ce touchant spectacle, se sent émue et ravivée; l'idée d'empêcher un duel, de sauver plusieurs existences et d'être un instrument du Seigneur, électrise son âme ardente.
« Allons! levez- vous'- s'écrie-t-elle, vous l'avez emporté, Madame. Cette nuit, je vous en réponds, il n'y aura ni combat ni mort.
— Ah! vous me rendez à la vie! dit l'étrangère toute en larmes : comment vous exprimer
nia reconnaissance!... Ange tiitélaire! merci '•
— Avant que nous nous séparions, a balbubutic la baronne , permettez que je voie vos traits.
— Mes ircùts! répète l'inconnue ; non, n'exigez pas que je les montre, je voudrais les cacher à tous. Depuis que le vent du mal, en m'arrachant du sol nalal, m'a emportée au hasard comme une poussière vile et perdue, je fuis le monde et ses regards. Pourquoi désirer connaître mon visage? pour y voir s''empreindre la honte, et y lire ma confusion! Grâce! épargnez-moi ce supplice ! soyez généreuse jusqu'au bout ! que je puisse un joiu', n'importe où, si le hasard nous réunit, vous voir et vous parier sans rougir ! Si noivs nous rencontrons encore. . .
— Non, non, répond Ida vivement, cette rencontre est la dernière 5 vous m'avez assez poursuivie...
— Je vous ai poursuivie !... moi , Madame!
— Oui, vous, ma hmesie semblable !... vous qu'on a toujours vue près de moi, comme un épouvantable présage, à toutes les solennités de ma vie, à ma naissance, à mon baptême, à ma première communion, à mon mariage ! . . . \ous^ qui en Suisse comme en France, à l'église comme au théâtre, êtes en tous lieux sur mes pas, et pour m'ouvrir partout un abîme ! Ahl je ne vous le reproche point. Madame: c'est la fatalité qui Ta ainsi voulu, c'était l'ordre de la Providence; et moi aussi, sans le vouloir, je pèse sur vos destinées, etj'y étends les infortunes; je le sais, nos parts sont égales, nous nous accablons malgré nous, je vous frappe et vous me frappez ! car, à l'âme près toutefois, nos deux natures n'en font qu une. Mais cet horrible état va finir : c'en est fait ! le ciel nous rejoint, la catastrophe qui va suivre sera la dernière entre nous. A quoi bon feindre plus long-temps! abordons franchement
la question. Nous avons les mêmes croyances : or, d'après notre sainte loi, les semblables, se rencontrant, brisent leur malheur par la mort, et jamais deux fois ne se parlent. L\ine de nous va donc périr : ne tremblez point, ce sera moi ! »
La baronne de Lersbach avait débité celte longue tirade avec une véhémence extrême; la rapidité de ses pensées et la volubilité de son langage n'avaient permis aucune interruption. Ses joues étaient d'un rouge de feu.
L'inconnue, morne, abasourdie, était tombée sur un fauteuil, prenant sa tête entre ses mains, et se sentant, à force d'angoisses, près do perdre aussi la raison; les sanglots étouffent sa voix.
« Égarement complet! reprend-elle; et quel genre inouï de démence ! Lui! cela l'excuse du moins, // traitait en fou la folie ; mais moi ! quel gouffre sous mes pieds ! toute lueur d'es-
jjoir est éteinte. Eh 1 qu'est-ce donc que cette femme ! Vit-on jamais rien de pareil 1
— Rien de pareil! répète Ida. Eh, Madame , regardez-vous! »
Puis, au comble de l'exaspération, laissant retomber sa tète sur son oreiller avec le sourd gémissement d'une souffrance inexprimable, elle poursuit d'un ton funèbre :
« Pauvre femme ! aveuglée par l'excès de la douleur, elle ne reconnaît pas ses traits en regardant les miens. La nuit nous entoure, il est vrai : puis, à quoi bon me regarder '• Son image... elle la connaît; mais elle me croit insensée; mais son désespoir insultant n'a que des mots sans suite et sans ordre. La malheureuse a peur du tombeau; hélas ! plus de doute, elle est folle. Dieu! elle et moi ne faisons qu'un, si j'allais perdre aussi la raison!...»
Nouvelle terreur, long silence. Ida tout à coup se relève.
« Madame ! dit-elle avec calme, vos esprits ne sont plus à vous. Tâchez de m'écouter et de me comprendre ! Échappons , autant que possible, à la fantasmagorie qui nous enveloppe, nous enlace et nous retient captives. Il ne faut plus que ce soit entre nous à qui s'empêchera de vivre. C'est moi qui vous prie à mon tour d'être paisible et modérée. Je vais aussi parler lentement ; vous prêtez attention, n'est-ce pas? Eh bien ! je n'ai nul fiel dans le cœur, je ne vous tourmenterai pas davantage, je ne demande plus à voir vos traits. Hélas! ne les connais-je pas ! Mon miroir, quand je le voudrai, ne m'ofîrira-t-il pas votre image! Et puis , ce matin même, Madame, adressant ma prière à Dieu, j'ai dit : « Faites que je lui parle! » et non :«Faitesqueje la voie!» Je me le rappelle à merveille. Prière incomplète sans doute, mais ainsi voulue par le ciel. L'ordre d'en haut est là ; j'obéis. »
Un nouveau soupir de découragement et de
désespoir s'échappe du sein deTinconnue. Ses mains se tordaient de souffrance.
« Pis que jamais ! murmure-telle. Point de relâche à son délire! Point de terme et l'heure s'avance! Ils vont s'armer, ils vont se battre ! ... »
L'horloge avait frappé neuf coups.
« Le combat n'a lieu qu'à minuit , réplique la baronne avec force. Madame! éloignezvous! Laissez-moi. Vos paroles, je les excuse. // sera mis obstacle au duel, je vous le jure devant Dieu. Oui, pour que le sang ne coule pas, je me sacrifierai s'il le faut. Me comprenez-vous cette fois? Ma pensée vous arrive-t-elle?
— Cette dernière, oui. Madame. »
Et, se levant d'un air égaré :
« Je ne sais plus que croire, que faire!... reprend l'inconnue accablée, mais mon sort est entre vos mains. Que Dieu nous soit en
aide, Madame: qu'il vous guide el qu'il vous éclaire '•
— Ah! enfin, vous m'avez comprise.
— Comprise 1...
— Et cela devait être. Car , ayant mes esprits à moi, ma raison répond de la vôtre. Nous ne nous verrons plus. Adieu î
— Adieu! répète machinalement la dame mystérieuse en s'éloignant delà baronne. Estce réalité, tout ceci!... Laquelle est l'insensée? Elle ou moi?... Je m'y perds. Je me sens mourir. »
Ida, étonnée, l'écoutait.
*( Lui survivrai-je ? . . . )) se dit-elle.
La baronneest demeurée seule. Wilhelmine, endormie au fond de la chambre, n'avait rien entendu de la scène.
« Quel sommeil ! se dit sa maîtresse. Une influence évidemment surhumaine est \enue appesantir sa paupière et lui dérober l'entrevue des semblables. L'air est ici chargé de prestiges. Réveille-toi donc, Wilhelmine 1 »
La camériste ouvre les yeux.
« Pardon! Madame! me voici. Je dormais si profondément •' La route et les apprêts de départ m'avaient horriblement fatiguée. Je n'ai jamais dormi si fort.
— Je n'en suis nullement surprise, répond froidement la baronne. Tu n'aurais pu faire autrement.
— Bah!... C'est singulier ! pourquoi donc?
— Cela ne regarde que moi.
— Comment 1...
— Assez. Je veux me lever.
— Madame est mieux ?
— Probablement.
— Mais, pour se lever, il est tard '•
— 11 n'est encore que neuf heures.
— Il est nuit.
— Nous allons partir.
— Partir 1
— Il le faut, Wilhelmine.
— Mais il pleut à verse !
— Tant mieux .
— Et où va madame ?
— Qu'importe. »
La femme de chambre a jeté sur sa maîtresse un regard de consternation. Elle pense que les forces de la malade ne répondront pas à son désir, et qu'à peine hors du lit elle se sentira dans l'impossibilité de se remettre si promptement en voyage. 0 surprise'. Ida n'a
23i ii>A.
plus, en ce moment, de ces crispations nerveuses qui, à la suite d'une violente émotion, lui ôtaient habituellement le libre usage de ses facultés. Elle a au contraire, cette fois, une vigueur inaccoutumée. Elle s'est levée sans éprouver la moindre faiblesse. Sa marche est ferme et assurée. Elle a mis de la recherche et de la coquetterie à sa toilette. Elle s'est même souri, avec une sorte de complaisance, en se regardant dans la glace. Puis, se tournant vers Wilhelmine, elle iniime ses derniers ordres.
« Ma voiture est prête sans doute ?
— Elle est raccommodée, oui, Madame.
— Des chevaux de poste ! et de suite ! »
La femme de chambre sortait.
« Encore un mot, reprend Ida. Appelle M. de Sénard.
'— Devra-t-il venir chez madame?
— A l'instant même. Je l'attends. »
Wilhelmine, s' étant dirigée vers la porte de l'appartement, s'arrête soudain d'un air étonné. A ses pieds, auprès d'un fauteuil, est un mouchoir garni de dentelles. Elle se baisse et le ramasse. Ce mouchoir, richement brodé, n'appartient pas à sa maîtresse; et, avant qu'elle se fût endormie sur le canapé, il n'était certainement point à cette place : il y eût frappé ses regards.
« Madame! ceci est étrange. Tandis que je dormais tout à l'heure, quelqu'un est doncentré ici?
— Pourquoi? demande la baronne.
— On a laissé tomber ce mouchoir.
— Ahl WiHielmine ! c'est à elte! »
Et, se hâtant de le saisir, madame de Lersbach l'examine avec une extraordinaire attention. Elle tremble en le déployant. Le mou-
choir est marqué d'un M que surmonte une couronne. Son élégance est remarquable.
« A elle! répète la femme de chambre. Il est donc venu une dame?...
— Oui, répond Ida d'un ton bref. Elle est venue à moi la première. Oui, je l'ai enfin rencontrée.
Qui, Madame }
— Eh 1 sais-je son nom ! »
Ces derniers mots ont été prononcés avec un tel emportement de souffrance que Wilhelmine en a frémi. ÎSée aupays de la baronne, dévouée à elle depuis l'enfance, et possédant sa confiance entière, elle partageait ses croyances. Parfaitement au fait des tribulations de sa vie, et frappée d'un trait de lumière, elle a paru glacée de terreur.
« Quoi, Madame 1 elle serait ici? Vous l'auriez vue? dans cette chambre?...
— Je lui ai parlé, Wilhelminc.
— Et qui esl-elle?...d'où vient-elle', bonté de Dieu ! Ma chère maîtresse! qu'en va-t-il résulter pour vous'... Mais qu'aperçois -je encore, par terre? Un papier qu'elle aura perdu 1 tombé sans doute avec le mouchoir '. . . .
— Donne! donne! » s'écrie Ida.
C'était une enveloppe de lettre, à moitié' déchirée , sur laquelle on lisait un nom : Madame delà Méraudole. Le bas de l'adresse manquait.
Était-ce le nom de la dame voilée?... La lette M est sur son mouchoir. Voilà enfin quelques renseignements. Us sont bien légers et bien vagues. N'importe; ils pourront être utiles .
Wilhelmine ne sait pas lire. La baronne de Lersbach, ravie de sa découverte, ne lui en a rien confié. Elle garde le secret du nom. Le mouchoir et le fragment d'adresse ont été ser rés précieusement dans un petit sac qui ne la quittait jamais.
« Ils me serviront,» se dit-elle.
Et, se reprenant, elle ajoute :
« Si, du moins, c'est moi qui survis!»
AVilhelmine, pétrifiée, regardait Ida fixement, avec r inexpression de physionomie d'une statue d'ancien portail. Toutes ses idées étaient brouillées; et, aussi imbue que sa maîtresse des convictions de son pays, elle semblait frappée de mort. Allemande, simple et naïve, elle avait la foi de ses pères.
« Maintenant, reprend la baronne, les chevaux de poste !... au plus vite !
— Et M. de Sénard ?
— Qu'il vienne!»
Ida a-t-elle un plan arrêté? le désordre de ses esprits lui permettra-t-il de concevoir quelque chose de praticable et de sensé? son imagination ne va-t-elle pas l'égarer encore ? Qu'a-t-elle résolu dans son âme?
Oh ! quelle que soit la douleur qui l'accable, le cœur d'une l'emmc, lorsqu'il s'agit de dé-
vouement et d'abnégation , n'est jamais au dessous de son rôle ; il lui arrive une énergie nouvelle et des facultés imprévues. Les difïicultés n'ont rien qui l'effraie, et le danger n'est point un obstacle. La baronne de Lersbach a juré solennellement à la voyageuse inconnue que le sang ne coulerait pas. Elle y a ajouté ces paroles : « Je me sacrifierai s'il le faut. » Ida remplira sa promesse.
Mais comment, après une insulte, empêcher deux hommes d'honneur de se battre? comment étouffer en eux le cri de la vengeance ? quel pouvoir peut les désarmer? Raoul et l'inconnu sont deux braves.
La baronne a tout calculé. La dame voilée, qu'elle nomme, à tout hasard, madame de la Mérandole, lui a dit, parlant de Raoul : « Arrachez-le d'ici ce soir même ! entrainez-le de force, bien loin! puis retenez- le quelque part... n'importe où... jusqu'après minuit ! » Elle a expliqué son projet; quand l'heure terrible aura sonné,
clic forcera celui qu'elle aime à quitter l'auberge fatale. Elle l'emmènera... qui sait où ! hors de France, au delà des mers. La question principale est donc en ce moment, pour Ida, d'user de tous ses moyens, de tous ses prestiges, de tout son empire, pour fasciner le comte Raoul, l'obliger à suivre ses pas, et lui faire oublier, auprès d'elle, l'instant fixé pour le combat. Un retard, et tout est sauvé. Qu'il manque l'heure, elle triomphe.
La baronne s'est rappelé que le château de Marcélias, appartenant à la vicomtesse de Crévanne, était sur le chemin de Vichy ; trois lieues à faire pour s'y rendre. Elle écrit quelques lignes à son amie; elle lui mande que la Providence l'a enfin mise en présence de sa semblable, que cette rencontre a eu lieu dans une auberge à peu de distance de Marcélias, et que la commotion violente qu'elle en a ressentie ne lui permettant plus de continuer sa route, elle s'était décidée à aller frapper à la
porte hospitalière de son château pour tâcher d'y reprendre à la vie. Elle y attendra son arrêt, car il faut qu'elle ou l'autre périsse. Pas un mot du comte Raoul; rien qui ait rapport au duel. Sa lettre est pleine d'affection, de délicatesse et d'esprit; le sentiment y ca-» che l'art, le vraisemblable y masque le vrai; jamais, dans son style, à aucune époque, Ida ne déploya tant de grâces.
Un instant après, par son ordre, un postillon, à franc étrier, courait porter sa lettre à Paris.
11 faisait une nuit profonde , et la pluie tombait à torrents. Wilhelmine annonce le comte.
« Laisse-nous! lui dit sa maîtresse. Qu'on charge au plus tôt ma voiture ! je te sonnerai tout à l'heure. »
M. de Sénard, en arrachant Ida à peu près évanouie de l'appartement du voyageur in-
L'onnu, s'élail persuadé qu'elle n'avait pas eu le temps de prêter roreille aux paroles d'insulte et de défi qui s'étaient échangées devant elle. L'air calme et doux de la baronne, en le recevant dans la chambre où elle venait de l'appelai, le confirme dans sa pensée. Le comte Raoul sait à quel point l'organisation de la jeune Allemande est facile à impressionner. L'idée d'un duel dont elle serait la cause, offrant à son imagination des images de sang et de meurtre, tuerait cette femme si faible 5 ou du moins, il n'en fait nul doute, jetterait l'égarement dans ses esprits. Il lui paraît donc indispensable de taire la provocation et de cacher le combat. La tromper lui est un devoir.
Il s'est avancé vers madame de Lersbach avec un mélange de crainte et d'espérance, de surprise et de joie, qui le privait en partie de sa pénétration habituelle. Il ne conçoit pas pourquoi il est appelé;... mille pensées di-
verses l'agitent. Ida l'a accueilli avec ce sourire des lèvres et du cœur qui donne tant de charme et de puissance à la physionomie.
« Que j^ai de grâces à vous rendre! lui dit-elle ; la Providence secourable vous a envoyé à mon aide. Que bénis soient le ciel... et vous l »
Pour être la voix qui subjugue et la puissance qui maîtrise , la baronne avait eu recours, en s'exprimant ainsi, à tout ce qu'il y avait de plus tendre et de plus touchant dans les inflexions de la reconnaissance. Déjà vaincu, les mains liées, Piaoul se courbait en captif. Prêt à lui obéir humblement , même avant qu'elle ait commandé, avant même qu'elle ait pensé, son âme^ en arrêt devant elle, était en quelque sorte à ses pieds.
« Madame! balbutie le comte, c'est à moi de bénir le ciel !... »
El il s^nterrompt effrayé; des mots de dé-
vouement et d'amour allaient s^échapper de sa bouche. Il sent tout ce qu^il y aurait de peu délicat dans leur position mutuelle à tenir un pareil langage 5 et cependant un autre lui paraît impossible. De froides expressions seraient un mensonge, et sa franchise les repousse.
— Monsieur! je vous ai fait appeler, reprend madame de Lersbach ; pardonnez mon indiscrétion; maisvotreappui m'est nécessaire. 3'ai besoin encore de vous; je suis seule ici, délaissée: vous me secourrez, n'est-ce pas?
— En pourriez-vous douter, Madame ! s'écrie le comte avec transport. Tout est à vous, mon bras et ma vie ! . . . »
Ces paroles étaient trop vives ;lda s'en alarme et rougit. Elle a cru devoir répondre par un regard distrait à un regard brûlant ; elle refroidit ses manières; mais pourtant il faut triompher dans ses desseins ; et, bien que la route qu'elle a adoptée à cet elTel soit péril-
T.'l. iG
leuse, elle l'a prise, il faut la suivre,. Toutes sescoquetteries sont sous les armes; qu'elle ail eu tort ou non de les y mettre, il n'est plus temps (l'y réfléchir.
« Je pars à l'instant , reprend-elle. Malgré !(} mauvais temps et la nuit, je me rends à Marcélias , chez la vicomtesse de Crévanne , et par des chemins de traverse. Je m'expose à des dangers, je le sais , d'autant que ma voiture brisée n'a clé réparée qu'a demi ; mais une raison puissante , une raison que je ne puis vous expliquer, me force à quitter cette auberge : il y va de mon existence.
«Je suis étrangère, Monsieur, continue-telle vivement; soyez mon guide, cette nuit • je n'ai personne à implorer... que vous, si honorable et si brave. Tromperiez-vous ma confiance ?. . . »
Ses yeux s'étaient remplis de larmes; et son attitude de résignation triste avait cette admirable expression <juc la souffrance donne aux
femmes. Un mouvement inexprimable d'orgueil et de joie a fait battre le cœur du comte. La confiance qu'on bii témoigne est peut-être un pas vers l'amour. 11 ne pense plus à rien «ju'à l'heureuse occasion qui lui permet de se dévouer entièrement à la ravissante étrangère; et , tout à elle, en ce moment, il a oublié le duel.
'< Me voici prêt ! Madame ! partons. >»
Son œil étincelait de bonheur.
Ida se lève avec empressement. Attendrie des preuves de soumission , d'enthousiasme et de respect que lui prodigue l'officier, elle veut finir l'entretien : il a trop de charmes pour elle.
« Demain matin vous serez libre, » a-t-elle ajouté lentement.
Était-ce une nouvelle épreuve de sa puissance sur lui qu'elle osait tenter par ces mots? ou bien , dans l'agitation de ses esprits , n'a-
^'ait-elle pas senti toute la portée de ce qu'elle venait de lui dire?... Le militairea tressailli, il se rappelle son combat.
« Madame ! reprend-il d'une voix mal assurée : pardon ! j'avais perdu la mémoire
Une circonstance fatale un insurmontable
devoir...
— 0 ciel ! interrompt la baronne , quel changement de langage ! reculeriez-vous maintenant devant les dangers qui m'entourent? me serais-je trompée en me confiant à votre courage et à votre loyauté? refuseriez-vous de me suivre ?
— Moi, Madame! avez-vous pu le penser !..
— Eh bien ! plus d'hésitations ! je m'abandonne à vous, partons!»
Et elle lui tendait la main.
Raoul l'a portée à ses lèvres; il était intérieurement bien décidé à ne pas manquer au rendez-vous d'honneur; mais la femme est
souvent plus forte, par l'adresse et le sentiment, que l'homme par la volonté. Ida poursuit d'une voix tendre.
« Ah ! j'étais bien sûre de vous. »
Ces mots, où je ne sais quelle prise de possession se trouvait en quelque sorte exprimée, achèvent la fascination. Raoul a senti s'éten^ dreet se déployer en lui cette seconde vue de l'amourqui avertit qu'on est aimé. Quelle joie ! et, en môme temps , quel supplice ! La position était horrible. S'il laisse partir cette jeune femme, au milieu d'une nuit affreuse, seule, et sur d'horribles chemins , il se conduit en barbare ; s'il manque au rendez-vous des braves, il se conduit en lâche. Raoul est entre deux déshonneurs.
Ida, sur le visage du comte, a lu ses tortures secrètes; la transparence de son âme était telle en ce moment qu'elle le voyait penser. Hélas ! elle souffrait avec lui ; son cœur s'attachait à celui qui se dévouait à elle , par les angoisses
mêmes qu'elle lui taisait subir; elle croyait ne briser que lui, elle se frappait elle-même. Entre eux, par une chaîne de luttes et de douleurs, il se formait un lien invisible.
« Avant que minuit ait sonné , se disait le comte en secret , je puis être ici de retour. Partons ! chaque instant est un siècle. »
Puis, à haute voix, il ajoute :
« Hâtons-nous, Madame', partons.
— Et quelle affaire vous rappelle? pourquoi cette presse, Monsieur? »
Le comte ne pouvait parler, Ida s'expliquait son silence.
« Hélas ! se disait-elïe tout bas , un cœur si courageux et si noble, atteint du plomb d'un
misérable! et pour moi, à cause de moi !
Non, non, point de combat, point de mort: je le sauverai de lui-même ; car je sens en moi que je... »
iiu. 251
Klle s'arrele en fréuiissaiil , elle allait ajouter... que je l'aime.
Ida sonne avec violence , et Wilhelniine est accourue.
« Eh bien ! ma calèche ?
— Elle est prèle.
— Soigneusement tcrmèe?
— Oui, Madame.»
Madame de Lersbach a pris vivement le bras de M. de Sénard et descend l'escalier de l'auberge ; il n'oppose aucune résistance à la volonté qui l'entraîne; mais, pendant que la baronne et sa femme de chambre s"'installent au fond de la voiture, il glisse au postillon ces mots brefs :
« Ventre à terre î et six francs de guide ! »
Raoul a calculé les dislances , Marcélias est à trois lieues, et il n'CvSt pas encore dix heures :
si le poslillon le seconde , il peut , malgré la pluie et les mauvais chemins , être de retour à minuit.
Placé sur le devant de la calèche, il remarquait que Wilhelmine cherchait à entretenir confidentiellement sa maîtresse. Il ne s'est pas permis d'écouter.
« Madame! disait Wilhelmine, j'ai demandé au maître de l'auberge le nom de celte voija- (jeuse, madame sait de qui je veux parler, il m'a répondu que le monsieur avec qui elle faisait route, et dont elle n'est pas la femme, l'appelait tout bonnement Marie ; il paraît que^ c'est peu de chose.
— Et le voyageur?
— Rien qui vaille. v.
— Marie !
— La lettre M du mouchoir...
— Assez ! n'en parlez plus, Wilhelmine. »
Un silence profond succède à ce court dialogue ; Ida est tombée dans une sombre rêverie. La surexcitation nerveuse produite par l'énergie du dévouement, et poussée au plus haut degré par l'exaltation de la pensée, s'était calmée graduellement ; la chaleur factice est tombée, un froid réel a pris sa place.
Madame de Lersbach commençait à réfléchir sur sa position , sur les conséquences et les suites de l'événement. Elle est redescendue des hauteurs escarpées de l'enthousiasme et de l'abnégation, au terrain nivelé de la raison et des convenances. Ses intentions sont pures, sans doute : mais que d'imprudence dans sa conduite! Engagée sur une fausse route, où pourra-t-elle s'arrêter! Un tourbillon funeste l'emporte, une fatalité la poursuit: jusqu'où se verra-t-elle entraînée !
La stupeur du découragement remplace la témérité du vouloir. L'imagination d'Ida ne sut jamais s'imposer des règles et des bornes ,
2b A IDA.
l'exlrêniG lui toujours sa sphère. Un inslanl avant son dcparl , elle était convaincue que , accomplissant un saint devoir, par une inspiration merveilleuse, elle tenait d'en haut sa mission. Maintenant, il lui semble, au milieu des cahotements de la roule , des sifilenicnls du vent et de la pluie, des jurements du postillon et delà profondeur des nuits , (ju'un génie sinistre Tenlève, et qu'un gouffre inconnu Faltend.
La dernière apparition de sa semblable doil nécessairement être suivie , d'après ses idées, d'une catastrophe plus horrible que toutes les autres; car cette fois elle lui a parlé ; et par consé(juent, celte fois, le coup doit être d'une violence à ne pouvoir plus s'en relever. Mais ce coup impossible à parer, comment et d'où lui viendra-t-il ? deux appréhensions l'ont saisie : « Son maria cessé de vivre, ou elle louche à Clieure suprême. »
C'est principalement à celte dernière sup-
posilion qu'elle s'arrête; car si l'autre Ida ne meurt point, c'est à elle à quitter la vie; mais la tombe ne s'ouvrira peul-clrc pourellequ'après avoir englouti tous les siens !..(|ui sait s'il ne faudra point, pour la tuer, une longue série de désolations'... Et le noble comte Raoul! serait-il aussi sa victime !
Oh! elle en a fait le serment, le sang ne coulera point cette nuit : empêcher le duel est un devoir sacré. La tête appuyée contre un des coussins de la voiture, Ida, livrée à l'exagération des terreurs, était depuis long-temps immobile. Tout à coup elle se redresse. Si Raoul eût pu voir ses traits , il en eût été consterné, le délire s'y imprégnait.
Les chevaux allaient bride abattue ; les trois lieues à parcourir pour arriver à Marcélias étaient déjà presque franchies. Quel train!... quelle rapidité ! Madame de Lersbach, revenue un instant à elle après ses longues rêveries, venait lie comprendre, par cm subit instinct
du cœur, que celle course extravagante était secrètement ordonnée, qu'il n'y avait rien de naturel dans cette ardeur effrénée de la poste, et que M. de Sénard , ayant eu l'adresse et le temps de prescrire ses volontés au postillon , avait calculé la course et les heures de manière à pouvoir se trouver, vers minuit, en face de son adversaire.
« Monsieur! s'écrie soudain la baronne, ce mouvement!... ce bruit!... ces ténèbres!... je suis suffoquée , l'air me manque. Monsieur! je veux descendre... et marcher. Si la voiture n'arréie... je meurs. »
Son accent avait des vibrations si effrayantes et dénotait une souffrance si réelle , que Raoul s'en est alarmé. Baissant rapidement une glace :
« Postillon 1 crie-t-il , arrêtez ! »
La baronne a voulu descendre.
« La pluie tombe à verse , Madame ; dit le
comte en la retenant; la route est couverte de boue , le ciel est noir , la nuit est froide. Ce serait exposer vos jours.
— Mais, Monsieur !
— Je vous en supplie.
— Manière de dire : Je veux. II suffît , je cède , Monsieur. Il le faut bien, vous parlez en maître !
— Moi , Madame I interrompt Raoul. Quelle étrange accusation !.., Qui, moi! commander où vous êtes !...
— Obéissez alors !
" — Mais, Madame !...
' — Écoutez! reprend Ida d'une voix douce et pleine de sentiment , je vais faire une concession ; vous aussi vous m'en ferez une 5 oui, partageons le différend : Je ne descendrai pas de voiture, mais la voiture ira au pas. »
Si la baronne , à son tour , eût pu voir le
!2r>S IDA.
visage du comte, elle eût pris pitié de son angoisse. Ses traits étaient décomposés: il avait fallu se soumettre.
Le postillon obéit au nouvel ordre qu'il vient de recevoir, et ses chevaux ont pris le pas. Marcélias n'était pas loin.
« Mille remerciements, Monsieur! reprend la baronne attendrie , je vous suis bien à charge... pardon ! .l'abuse ici , je le sens , de votre noble courtoisie. Me voici calme , grâce à vous ! Ma santé a tant de caprices ! mon âme du moins n'en a pas, elle est reconnaissante et vraie. Vous êtes le meilleur des hommes. »
Le ton caressant et velouté qui accompagnait ce doux langage était de nature à enivrer. M. de Sénard en a savouré le charme un instant, avec transport , avec oubli. Elle avait cessé de parler qu'il écoutait encore; Pair avait conservé , pour ainsi dire , autour de lui, le parfum de ses expressions. L'amour bouillonnait dans ses veines.
Mais il fallait, nouvelle Armide, endormir au cœur du guerrier, par de continuelles magies, la haute pensée de l'honneur. Elle essaie , rcussira-t-elle !
« Vous vous taisez? a-t-elle repris.
— Non , je vous répondais, Madame; mais au fond de l'àme et tout bas.
— Pensez-vous que ce soit assez?
— Je craindrais que plus ne fût trop. »
La baronne n'ose poursuivre; elle a senti s'approcher, dans les inflexions de voix du comte , une émotion contagieuse. Elle se retire en tremblant.
La pause a brisé le talisman. Raoul, rappelé à lui-même, et se dégageant par un violent effoFt des prestiges qui l'environnent , se précipite à la portière.
« Postillon! s'écrie-t-il , plus vite !
~ Non, reprend Ida avec force; non, Monsieur , je ne le veux pas. »
Cette fois l'oiïîcier résiste ; il sent que les instants se pressent, qu'il est sur le point de manquer aux lois du devoir, que sa réputation est en jeu , qu'il compromet plus que sa vie: l'honneur l'emporte sur l'amour. Sa réponse est tranquille et ferme.
« Vous vous êtes confiée 'à moi , '^Madame , votre existence est sous ma garde ; et , charg(3 de ce dépôt sacré , j'en suis responsable devant Dieu et devant les hommes. Je le conserverai donc à tout prix, en dépit de vous... et de moi , ce dépôt redoutable et cher !... Il faut sortir du lieu où nous sommes , vous y pourriez courir des dangers , la route est déserte et peu sûre , il y rôde des malfaiteurs. Écoulez bruir la tourmente! Hâtons-n(uis d'arriver à Marcélias.Ma tâche étant de veiller sur vous, quel remords flétrissant pour moi si vous n'y parveniez saine et sauve '• AcoalTlez-moi de
TDA. 261
votre courroux, menacez-moi de votre haine, je souffrirai tout, je suis prêt: mais je remplirai mon devoir.
— Ah, Monsieur ! interrompt Ida, c'est une odieuse tyrannie; c'est plus...- c'est une trahison. Pousser la barbarie à ce point'.... Je suis donc ici prisonnière ! ... Oh ! de tels procédés sont infâmes : je veux sortir de cette voiture.
— Vous n'en sortirez pas , non. Madame.»
Et les chevaux , pendant ce dialogue , allaient à perte d'haleine.
Encore un assez long intervalle.
« De la violence , Monsieur I reprend de nouveau la baronne. Vous oseriez ?...
— Madame , écoutez !
— Pas un mot : je n'écoute rien. Me retenir , c"'est me tuer ; et vous appelez cela protéger ma vie , me défendre, veiller sur moi !,..
C'est une dérision , une insulte. Quoi ! ni âme, ni conscience ! Je veux sortir : je sortirai.
— Madame î . . . ^
— Arrêtez , postillon !
— Voici le château.
— Le château !... »
Quel coup de foudre pour Ida I
En effet, arrivés au ternie du voyage, la voiture et les chevaux venaient de tourner dans une magnifique avenue , au bout de laquelle on apercevait Marcélias. Le fouet de poste y a été entendu , une cloche y a fait réponse; on accourt et les grilles s'ouvrent.
Madame de Lersbach retombe, accablée, au fond de sa voiture.
« W'ilhelmine! murmure-t-elle, ce château, ce sera ma tombe. »
Le postillon s'est arrêté au pied du grand perron de Marcélias ; le concierge et sa femme, munis de flambeaux, se sont empressés de s'y rendre. Ils avaient pensé que cette calèche en poste était celle de leur maîtresse : ils restent stupéfaits à l'aspect singulier des trois personnes qui leur arrivent ainsi, sans avoir été annoncées. Quelle inconcevable aventure ! la baronne était pâle et déliùllante ; le comte, farouche et défait; Wilhclmine, morne et glacée.
Cependant M. de Sénard , descendu de voiture, explique, de la manière la plus naturelle et la plus vraisemblable , aux domestiques du château le passage inattendu à Marcélias , d'uneamiede la vicomtesse. Le nom du comte Raoul était connu dans ce vaste domaine où sa mère avait séjourné à diverses reprises. On y obéit à ses ordres ; l'un des plus beaux appartements du manoir est mis à la disposition de la baronne. Il était onze heures du soir.
Tandis que les gens de madame de Crévanne entouraient Ida de leurs soins , le comte avait écrit rapidement quelques mots au crayon, sans être remarqué de personne. 11 tire à l'écart le postillon; et, lui remettant une espèce de lettre : <(Po7'tececi à son adresse!» lui dit-il très- vite et très-bas, « à mon auberge! <( nu triple galop! prends un de tes chevaux , « laisse-moi l'autre; je te rejoindrai avant peu. « Voici trois louis pour ta peine . »
H a offert son bras à Ida ; et la pauvre voyageuse , appuyée tristement sur lui , monte le grand escalier du château sans rien regarder, sans rien voir. A peine sait-elle où elle est, ce qu'elle fait et où elle va. Raoul, se reprochant sa dureté envers elle et la scène de la voiture, en soUicitait le pardon par un redoublement d'égards et de respect ; ses attentions, pleines de délicatesse et de dévouement , imploraient un regard... un mot.
Efforts perdus ! espoir inutile'. En vain les
lOA. 205
regrets et la douleur se peignaient sur son front suppliant : la physionomie d'kla, froide, ironique et dédaigneuse, les repoussait sans compassion.
Ils parcourent silencieusement les appartements d'honneur de Marcélias. La baronne, en traversant un salon , sur la cheminée du quel on remarquait une pendule , a vu l'heuie et a tressailli; le comte, en repartant sur-lechamp , peut être au rendez-vous à minuit ; il faudrait l'arrêter vingt minutes: oui, vingt minutes suffiraient. Une voix secrète l'affirme, et Ida croit aux voix secrètes.
La chambre qu'on lui avait choisie était énorme et glaciale , comme toutes celles des vieux manoirs. Rien de commode ni de gai : de hauts plafonds, de grosses poutres, des tapisseries à grandes figures , d'anciens portraits , noircis par le temps , qu'on eût dit réunis là en conciliabule sinistre, et une cheminée colossale y attristaient les yeux et l'ame.