‹ IdaChapitre 9 sur 12 · GG IDA · texte numérisé non relu

GG IDA

Ida s'est jetée tlouloureuscment dans un immense fauteuil à bras, tandis que le concierge et sa femme allumaient, non loin, deux bougies.

« Madame, dit Wilhelmïne inquiète, \eutclle prendre quelque chose ?

— Rien... que du repos, qu'on me laisse î je veux être seule. Sortez. »

Les domestiques se retirent.

Debout et en face d'Ida, le comte était resté immobile. Que faire! Bien qu'il ait pris maintenant ses précautions vis à vis de son adversaire , il ne saurait trop tarder à partir. Cependant , comment se résoudre à quitter brusquement et sans en obtenir un adieu , celle qui s'est mise sous sa protection avec tant de confiance , et à laquelle il consacrerait sa vie avec tant de bonheur I . . .

Mais la voix de l'honneur rappelle!...

« Madame ! balbulie Raoul , je ne vous suis plus nécessaire?

— Si fait, Monsieur, vous l'êtes encore.

— En ce cas, vos ordres I Madame.

— Mes ordres? les écoutez-vous! »

Et la baronne fond en larmes.

Oh! il y avait dans les mots qu'elle venait de prononcer un accent si plaintif, une affliction si touchante et un reproche si amer, que Raoul n'a pu résister à leur puissance. 11 a failli tombera ses pieds.

« Grâce I Madame '• reprend-il j si tout à l'heure sur la route

— Une excuse ! interrompt Ida. Une explication! des regrets! épargnez-vous ce déplaisir j et à moi, Monsieur, cet ennui ! Je sais d'avance et j'apprécie la multitude d'excellentes raisons que vous avez à détailler pour

justilier tout ce qu'il a pu y avoir de discourtois et de brutal, de votre part, dans la scène que j'ai subie : c'était nécessité sans doute; et les torts sont de mon côté. Eh bien ! soit : vous étiez en droit. J'étais déraisonnable, obstinée, capricieuse, violente. Vous 1 pendant ce temps, au contraire, vous étiez admirable, Monsieur ! de soumission et de douceur, de raison et de patience!... Monsieur! je vous en remercie.»

Jamais ironie plus mordante n'avait plus vivement frappé; et, comme complément à ses coups, la sécheresse du sarcasme jaillissait du milieu des pleurs. Raoul est consterné, sans défense. Il aurait mille réponses à lui faire. Il les a toutes dans l'esprit ; il n'en vient pas une à ses lèvres.

« Partez! Monsieur! poursuit la baronne. Je ne vous retiens plus, partez. Laissez-moi, seule, loin des miens, parmi des inconnus, et mourante! Encfiet ici, comme ailleurs, rien ne

vous oblige envers moi. Vous avez rempli voire lâche, à quoi bon rester davantage! Je suis une étrangère pour vous, une fatigue, un embarras. Nous ne sommes plus, surtout en France, au temps de la chevalerie. Puis, de ma part, tant d'exigences!... Vous calculiez à beaucoup moins, j'avais espéré beaucoup trop; nous nous sommes trompés tous deux.»

En achevant ces mots, elle a tourné vers le comte un regard de désolation comme une sorte d'adieu funèbre. M. de Sénard l'a compris. S'il sort sans obtenir son pardon ^ c'est, entre eux, rupture éternelle.

La faible clarté de deux bougies se perdait dans la vaste enceinte où Ida enchaînait Raoul. Toute pâle, vêtue de blanc, ses beaux yeux humides de larmes, à demi éclairée dans l'ombre, elte semblait une ineffable vision d'amour souffrant, et de poésie plaintive. L'olïicicr tombe à ses genoux.

« Oh , Madame! pitié I pardon! je ne cher-

cherai point à me justifier. H sudfit (|ue vous me trouviez coupable pour que moi-môme je le reconnaisse. Achevez de briser mon àme : accusez-moi de félonie, de cruauté, de trahison, je ne vous contredirai en rien, j'avouerai tout ce que vous voudrez; mais laissez-vous toucher par ma souffrance et mon repentir. Si vous lisiez au fond de mon cœur!... le vôtre me justifierait.

— Monsieur le comte! répond la baronne avec une affectation de solennité que démentait l'émotion de sa voix, je veux bien accepter vos excuses. Le repentir efface les torts. J'oublierai ce fatal voyage... et lorsqu'à Paris ou ici je reverrai la vicomtesse, je ne vous nuirai point auprès d'elle.

— La vicomtesse ! eh que m'importe! interrompt Raoul étonné. Que me fait son blâme ou son approbation!... Vous parlez d'oublier ce voyage!... Oh! l'oublier est impossible.

Non. Que jamais il ne s'oui^lie! Celte nuit, Madame, pour moi, la plus heureuse de ma vie, cette nuit I je la bénirai. Je n'ai pourtant jamais tant souffert.

— Relevez-vous', dit la baronne.»

Le geste accompagnait les paroles. Mais, saisissant la main qui voulait aider à l'exécution de l'ordre, Raoul la couvrait de baisers. Dieu I quel désordre au cœur d'Ida! il battait d'amour et de peur.

« Vous parlez de la vicomtesse ! reprend le comte avec transport : il y a encore ici quelque erreur. A quel propos ce nom sur vos lèvres! Non, ce n'est point elle que j'aime!... ni que je puisse jamais aimer! Oh! qu'elle est loin de moi son image!... Une autre est mon idole et ma vie. Non : ce n'est point la vicomtesse...

— Arrêtez! Monsieur, c'est assez, interrompt la tremblante Ida, je n'interroge pas

votre âme; je ne demande pas vos secrets. De grâce, point de confidences.

— C'est me le défendre trop tard, s'écrie Raoul avec passion. Madame! vous Tavez voulu : vous m'avez forcé de quitter la place de respect et de discrétion où je me tenais devant vous : vous me faisiez un crime de ma réserve et de mon silence. Votre courroux et vos reproches ont renversé les barrières que ma raison dressait contre mon cœur. Vous m'avez arraché de moi-même : vous avez cherché, en me jetant le nom de la vicomtesse, à savoir s'il avait sur moi quelque empire : eh bien! je parlerai maintenant. Vous allez tout savoir, tout connaître : mon cœur va s'ouvrir : je vous aime.

— Monsieur!...

— Oh ! n'interrompez pas. Je vous aime et depuis long-temps. Oui, vous subirez mes aveux. Du premier jour où je vous vis, un

mariage arrangé pour moi fut rompu au fond de mon âme : je ne vis plus que vous sur la terre. Attache dés lors à vos pas^ je n'étais plus an monde que là où vous apparaissiez, je ne pensais plus à Dieu que là où vous priiez, je vous cherchais partout comme la plante le soleil, et comme le regard la lumière; j'aimais sans espoir et sans but. J'aurais voulu chasser cet amour, mais quand ses chaînes me saisirent, quand je voulus le mesurer, j'avais sur le front sa couronne de feu : je lui appartenais^ je brûlais : nul moyen de lui échapper : mon sort était fixé pour toujours. Je n'ai su ni lutter ni fuir : voilà, oui voilà mon vrai crime! Madame, humblement, à genoux, j'en sollicite le pardon comme on imploreà l'heure suprême la miséricorde divine. Je vous oblige à m'écouter; c'est un méfait de plus, je le sens. Mais vous m'avez contraint de rester : vous m'écouterez jusqu^au bout. Avez vous pu penser, Madame, que le hasard seul m'avait conduit à l'auberge où je me suis

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trouvé tout à coup pour vous défendre et vous sauver?.. . Non; je vous suivais à Vichy, je vous aurais suivie hors de France, je vous suivrais au bout de la terre.

En toute- autre circonstance, Ida, devant un tel langage, eût fait éclater son indignation. Mais la position imprudente où l'avait entraînée le danger de M. de Sénard, et un dévouement irréfléchi, ne lui permettaient plus de reculer. Repousser le noble Raoul, c'est l'envoyer peut-être à la mort. Le comte est tout entier à sa flamme; il ne faut pas encourager ; mais, du moins, il ne faut pas rompre. De tous côtés, écueil et danger : en sortira-t-elle à sa gloire 1 La baronne a laissé l'oflicier donner libre carrière à sa tendresse passionnée. Plus les paroles se pressent sur ses lèvres, et plus le temps fuit. Plus ses sentiments débordent de son cœur, et plus l'amour oublie le devoir.

Ida se croit déjà triomphante. Elle se ré-

pèle en secret, pour se justifier de l'élan qu'elle a laissé prendre aux déclarations du jeune et bel officier, qu'elle accomplit un noble devoir, qu'elle remplit une promesse sacrée, et qu'une mission do salut lui a été confiée d'en haut. Son imagination s'enflamme à ces pensées. Elle se rappellc]ces mots solennels qu'elle avait adressés à la dame voilée de l'auberge : « Pour que le sang ne coule pas, je me sacrifierai s'il le faut. » Elle ne doute pas que le ciel ne la soutienne en cette périlleuse épreuve; et, sûre de son pouvoir sur Raoul, elle se croit sûre d'elle-même.

Mais bien que les brûlantes expressions du comte aient révolté sa conscience, Ida y a prêté l'oreille. Elle se fie à ses forces pour en braver les séductions; mais leur poison ne s'en infiltre pas moins dans ses veines; et puis, \ouloir le bien par le mal, est-ce prendre une voie permise]... Ida, par l'orgueil excitée, se croyaitcertaine, en se laissant entraîner sur

une pente redoutable, de retenir le comte aussitôt qu'elle le voudrait, et de s'arrêter elle-même à son gré. Humble et entreprenant à la fois, Raoul joignait tant de respect à tant d'audace, tant de réserve à tant de fougue!... Que redouter d'un coeur si soumis? Elle le maîtrisait d'un regard : l'esclave tremblait à ses pieds.

Mais qu'il était beau cet esclave! que de ♦ chaleur dans son langage et d'éloquence dans ses yeux!

(f Quoi! dit la baronne troublée, vous me suiviez depuis Paris?...

— Je veillais dans l'ombre sur vous. Le ciel vous avait mise sous ma garde.

— Relevez-vous! répète Ida.

— Non : reprend le comte avec feu, non, je ne me relèverai qu'après m'être assuré de

mon pardon. Mon langage a dû vous offenser, mes aveux ont été peut-être trop loin ; mais votre indulgente pitié n'en comprimait pas l'essor. C'est que vous sentiez, à la fois , votre puissance et mon dévouement ! Que cette assurance m'est douce!... Oh! que n'avez-vous la moitié du bonheur que vous me donnez en ce moment! Je n'aspire à rien, je ne demande rien, je n'espère rien ; tout ce que j'ambitionnais, je le possède. Vous êtes là, je vous regarde, et votre cœur écoute le mien. Désormais ma vie ne sera plus vide : ce seul moment l'aura remplie toute entière; je vous fuirai si vous voulez, mais vous aurez su mon amour, vous comprendrez mon sacrifice, vous pourrez plaindre ma souffrance; et cela, pour moi, loin de vous, ce sera du bonheur encore! Obstacles, supplices, périls^ je mettrai ma joie et ma gloire à tout affronter sans alarme, à tout supporter sans murmure. Vos volontés seront les miennes : vous n'aurez nul besoin de parler pour que je vous entende : pas un T. I. 48

regard, pas môme un signe. Pensez! je devine le vœu; désirez! j'exécute l'ordre. »

Et Ida écoutait toujours.

Leurs regards s'étaient rencontrés. ïlélas ! je ne sais quelle harmonie attractive et quel enivrement irrésistible se répandaient autour d'eux ainsi qu'une atmosphère magique, mais leurs yeux ne se quittent plus. Ce moment de muet oubli passait rapide et délicieux, comme une jouissance sans regrets, un printemps sans froid, et un amour sans larmes.... Ida tout à coup s'est levée. Sous les parfums et sous les fleurs^ elle entrevoit le précipice.

« Assez! Monsieur, je vous pardonne. »

Son geste le congédiait 5 mais, en lui prescrivant de se retirer, sa voix peignait l'état de son âme. C^était de la frayeur, du désordre^ et, sous tout cela, de l'amour. L'officier n'a pu s'y méprendre.

11 s'est relevé d'un air humble; et, courbant

son front devant elle, il n'a répliqué que ces mots:

« Atlien, Madame! »

Et il sortait.

Mais il n'est pas temps encore de le laisser partir, ce serait risquer de manquer le but. « Quelle honte! échouer au port l » crie l'amourpropre au cœur de la femme. Et il ne faudrait pour triompher que quelques minutes de plus '.. . .Le visage de la baronne a semblé prendre tout à coup une indéfinissable expression d'égarement et d'anxiété. Ses joues se sont colorées d'un feu brûlant. Unparoxisme nerveux a violemment crispé ses membres 5 et, véritablement effrayé de son état, Raoul est revenu sur ses pas.

« Juste ciel I qu'avez-vous, Madame? »

Ida s'est appuyée sur lui. Sa pensée cherche un faux-fuyant, une explication vraisemblable.

« Hélas! lui répond-elle tout bas, ici, devant moi... à l'instant... d'étranges lueurs ont brillé, j'ai cru voir... là... sous les ténèbres... une apparition, un fantôme. J'ai ouï comme le son d'une cloche. Cet appartement est si vaste ! et sa tenture est si lugubre!... je me sens défaillir, Monsieur. Ne sortez pas encore! restez. L'étourdisseraentse dissipe. Excès de fatigue, peut-être ! erreur de l'imagination ! mais brisée comme je le suis, je n'ai pu cacher mon angoisse. Oh ! sans doute je me trompais. Je vais me remettre: attendez! »

Raoul l'a soutenue... l'a assise... et la baronne s'est aperçue que son stratagème avait complètement réussi. Communiquer maintenant à M. de Sénard ses extraordinaires croyances, ce seraitl'intéresservivement, captiver son imagination, enchaîner de force ses pas; et, gagnant encore du temps, s'assurer enfin son triomphe. Elle continue lentement.

« Faut-il vous l'avouer! Monsieur? Mon enfance, mal dirigée, a été nourrie de terreurs. Un religieux mysticisme^ des idées superstitieuses, une croyance populaire, ont dominé mon existence. Vous en avez su quelquechose, ch bien! que tout vous soit connu. J'ai foi au culte de mes pères, à la doctrine des semblables. N'allez pas me croire égarée : les mystères dont je vais vous entretenir et qui paraîtraient des folies en France, sont révérées dans mon pays ; je les confie à votre honneur. Une femme , ma propre image, une autre Ida, vit dans ce monde, elle me poursuit et me tue. Il existe entre nos deux âmes un magnétisme immatériel , une invisible attraction , une incorporation spirituelle , intuition ascétique, qui nous condamne, Tune par l'autre, à un supplice sans relâche et à des infortunes sans terme. Ainsi l'ordonna le destin : ainsi l'enseigne notre dogme. Or, cette femme, ce moi fatal! elle est attachée à mes pas, elle est partout... partout où je suis; et

cela pour briser mon cœur, pour désorganiser ma vie, pour égarer jusqu'à ma raison. Si je pouvais vous tout expliquer'.... mais c'est si compliqué ! si horrible ! Chaque apparition d'elle, Monsieur, m'annonce quelque affreux désastre. Elle est peut-êlre ici, cette femmC;, enpersonneet semblable à moi, qui nous regarde et nous écoute I. .. Cette persécution cabalistique doit durer, d'après nos doctrines, jusqu'à la mort de l'une ou de l'autre. Alors luira pour elle ou pour moi l'heureux jour de la délivrance : mais hélas', d'ici là peut-être, que d'horreurs 1 que de catastrophes'- ... oh ! sauvez-moi de cette femme ! »

L'impressionnableétrangèrCjSerappelantcn ce moment sa longue série de souffrances qu'elle attribuait à sa semblable, et s' exallant à ses propres pensées, évoquait en effet, devant elle, l'image qui la rendait folle. Sa mensongère invention se changeait en fait positif. Le subterfuge n'est plus ruse, et le faux devenail le vrai.

« J'ai cru la voir, là, toul à Tlieurc, rcprenjelleledoigt levé et comme suivant à travers les ombres un objet vague et fugitif : elle y est encore... tenez! »

Ida s'était tellement pénétrée de son récit et de ses terreurs, de ses tableaux et de leur s fantômes, que son esprit, ardemment tendu, avait fini par leur donner corps et vie. Les lueurs vives scintillaient; la cloche imaginaire a tinté. Elle appartient au monde invisible, aux communications surhumaines. Une atonie générale, causée par une succession d'émotions extrêmes, paralysait ses mouvements ; et pourtant la fièvre intérieure qui la brûlait donnait à sa gracieuse immobilité une expression rayonnante , animée , splendide. Qu'elle était belleen son délire!... Oh! Raoul délirait aussi ,

« Ces deux bougies, murmure Ida, quels feux rouges elles projettent!-., ce sont de bizarres lumières! et ces tapisseries à figures!.,.

— C'est vrai! s'écrie Raoul hors de lui... »

Le comte a soufflé les bougies.

Et, peu après, minuit sonna.

La nuit s'était écoulée; un jour entier avait suivi; une autre nuit venait de finir; et le soleil s'étaitlevé radieux sur la vallée de Marcélias, lorsqu'un courrier venu de Paris annonce aux gens du château la vicomtesse de Crévanne; elle accourait auprès de son amie»

Il était neuf heures du matin ; Amélie descend de voiture^ Wilhelmine vient à sa rencontre.

«Où est madame de Lersbach?»lui demande la vicomtesse.

Ella joie brillait sur son front.

« Hélas! répond la femme de chambre, elle est bien mal, ma pauvre maîtresse !

— Bienmall est-il possible? et de quoi?

— Des suites d'un affreux voyage, d'une rencontre inattendue.

— Je sais qui elle a vu sur sa route. Aucun malheur, depuis, n'a eu lieu?

— Non, Madame, grâce à M. de Sénard.

— Comment?-

— Il nous accompagnait.

— Quoi'- il vous a conduites ici?... il se

trouvait donc à l'auberge où se sont rencontrées... ?

— Oui, Madame.

—C'est fort étrange. Où est le comte ?

— Il n'est resté au château que quelques heures; et, peu après notre arrivée, il est reparti.

— La nuit même?

— On me l'a assuré. Madame.

— Tout cela est vraiment fort singulier, répète la vicomtesse en fronçant le sourcil; mais le mystère et l'imprévu, voilà toujours l'escorte d'Ida : il faut se faire à ses coutumes. »

Elle monte rapidement à l'appartement de son amie; elle compte y porter les consolations et la gaîté , car elle a une lettre de Vienne; et celte lettre l'a ravie. Mais quel chagrin va la saisir! la baronne, étendue sur une espèce de chaise longue à bras, est pâle, immo-

bile et muette 5 l'altération do ses traits est effrayante; à peine a-t-elle reconnu la vicomtesse, et le léger mouvement qu'elle a fait pour se lever en entendant sa voix a comme anéanti ses forces. Sa bouche essaie quelques paroles, aucun son n'a pu en sortir,

Amélie l'a tendrement pressée dans ses bras ; et, saisie de pitié à l'aspect de son inconcevable état de souffrance, elle ne peut en croire ses yeux.

« Quoi ! ma chère ! encore une crise 1 l'horrible chose que les nerfs, et l'imagination surtout!... Vous voici retombée de nouveau, j'en suis sûre, dans les épouvantements de vos pensées ! Vous vous tuez de toutes vos forces! c'est un acharnement sans exemple.

— Lutter, souft'riret succomber, murmure tout bas la baronne , c'est le dernier mot du destin.

— Bah! réplique la vicomtesse, il en a

d'autres à sa suite. Croire aux derniers mots^ c'est folie ; et même , à propos de folie , je commence à revenir complètement de mon enthousiasme pour la croyance de vos pères. J'ai une preuve qu'elle est fausse.

— Une ■preuve! répète Ida.

— Que vous venez de me fournir vous-même : et vous allez en être frappée. La dernière apparition de votre semblable, étant plus positive et plus marquante que toutes les autres, devait amener nécessairement une catastrophe au dessus de toutes les précédentes. Eh bien! pas du tout, chère amiej elle est suivie celte fois d'un événement inespéré, d'un véritable coup de fortune. Je porte une bonne nouvelle : oui, Ida, réjouissez-vous, ma nouvelle est des plus heureuses. »

La baronne de Lersbach, d'un air aussi surpris qu'égaré, écarte ses cheveux de son front comme s'ils la gênaient pour entendre.

« Du bonheur! à moi ! répond-elle , il ne peut plus m'en arriver.

— Nous allons voir ^ réplique Amélie. Votre père vient de m'écrire, il me charge de vous préparer aux joies d'un grand événement. Il m'annonce que l'Empereur, satisfait de la soumission dévouée de son chambellan favori, a rétracté la loi sévère qu'il lui avait infligée ; il lui pardonne, il le rappelle, il ratifie votre union; et M. de Lersbach arrive.

— Il arrive ! s'écrie Ida.

— Il suit de près l'heureuse nouvelle, il est déjà peut-être à Paris. Croyez maintenant , chère amie! aux apparitions lamentables... que suivent les désolations. Cette rencontre si fatale, elle a eu lieu ; qu'en advient-il? Amour, félicité, triomphes.»

La baronne, éperdue, se lève , ce ne sont point des forces qu'elle retrouve, ce sont des

convulsions qui l'ont saisie. Son corps se plie, ses bras se tordent.

« 0 ciel! une attaque de nerfs!... crie la vicomtesse alarmée.

— Quoi ! balbutiait l'étrangère , il arrive ! Oh! ce dernier coup... est le plus horrible de tous ! ... »

Amélie, au comble de l'étonnement, l'inonde de sels et d'essences.

« Ainsi, mon heureuse nouvelle, c'est pour vous une catastrophe!... quel inattendu foudroyant!...

— // arrive! répète Ida d'une voix lente et sépulcrale : pour mes funérailles sans doute! et ce spectacle le tuera , car les semblables se sont vues, et la foudre doit éclater. Gustave, lui aussi, ma victime!... arbitre suprême! c'est trop. Regardez mes traits, Amélie! mes traits déjà décomposés; et maintenant, l'œil fixé

sur moi, dites que ma croyance est fausse !

— Ida! je ne sais où j'en suis, absolument de même que vous, nous devenons folles ensemble ; je ne dirai plus rien, je m'y perds : mais vous aimiez pourtant le baron?

— S'il vient, il pleurera sur ma tombe, continue Ida d'un ton sec. Oh oui! je l'aimais, Amélie ! . . . mais la rencontre des semblables. . .

— Eh bien! interrompt son amie, doit tuer l'ime ou l'autre, soit. Ce sera elle,

— Ce sera moi.

— Je le sens, j'en suis sûre.

— C'est une aberration de l'esprit.

— C'est un pressentiment de l'âme. Désirez, du reste, Amélie ! oui, désirez qu'il s'accomplisse. Malheur! malheur à moi s'il me trompe!

—En voilà bien trune autre à présent! malheur si vous domptez l'infortune! malheur si tout ici vous prospère! Cette inconcevable , Allemande désorganise toute règle, déconcerte toute raison : c'est le contresens incarné. »

Mais la porte s'ouvre précipitamment : une femme, pâle, tremblante, et dans le plus affreux désordre, accourt vers madame de Crévanne ; elle se jette éplorée dans ses bras, et, la voix coupée par les sanglots, elle n'a poussé qu'un long cri.

« Ah ! ma chère !...»

C'était la marquise de Sénard, la mère du comte Raoul.

« O mon Dieu! s'écrie Amélie, quel état! qu'allez-vous m'apprendre!...»

La marquise , toute entière au désespoir quil'égarait, ne voyait que la vicomtesse j elle n'avait point aperçu la baronne : elle est tombée sur un fauteuil.

« Mon fils!...

— Parlez !

— Il s'est battu.»

Ida, comme éveillée en sursaut, pousse un gémissement lamentable.

« 11 s'est battu!...»

Sa voix vibrait comme une cloche : la mère (lu comte Raoul s'est tournée vers l'étrangère avec un redoublement dWroi. Son œil effaré l'interroge.

« Le sang a coulé , reprend-elle.

— Achevez ! dit la vicomtesse, le résultat ?. . .

— Raoul a tué.

-Qui?

— Un voyageur inconnu.

—Et où ?

— Sous les murs d'une auberge.

—Kl quand?

—La nuit d'avant-hicr.

— Ah ! s'écrie la baronne hors d'elle et d'une voix inintelligible, ah î perdue '....et perdue en vain 1...»

Amélie sonne avec violence ; elle appelle à grands cris du secours. Madame de Lersbach était tombée dans un tel état de révolution physique et d'aliénation mentale qu'on l'eût pu croire à Theure suprême. La chambre se remplit de monde, un domestique a reçu Tordre de seller un cheval et de courir chercher en toute hâte le meilleur médecin du pays. On entraîne la marquise de Sénard, qui, là aussi, mais toute à son fds, semblait comme frappée de la foudre.

La vicomtesse, se multipliant en quelque sorte pour songer atout et à tous, cherchait à secourir à la fois ses deux amies; et la tâche épuisait ses forces.

« Étrange Ida! se disait-elle : son brûlant regard méfait froid. Ses pleurs me dessèchent les yeux. Elle me tuera cette amie! Mais pas d'ennui, du moins, où elle est : pas de monotonie auprès d'elle. La vie, comme elle sel'arrange, est un enchaînement de surprises, une suite de soubresauts. »

Et la vicomtesse, passant d'un appartement à un autre, en utile appui quelquefois, en mouche du coche souvent, courait de la baronne à la marquise avec la légèreté d'une silphide.

< Que de soucis et de tracas! disait-elle à ses femmes. J'aurais besoin des ailes de l'ange. »

Oh! des ailes! elle en avait : mais c'claient celles du papillon.

Madame deSénard, revenue à elle, raconte en détail à son amie toutes les circonstances du fatal duel. Le comte Raoul devait se battre

à l'heure de minuit : mais un bilicl écrit de sa main, cl parvenu à son adversaire au moment même du combat, avait fait retarder jusqu'au point du jour le déplorable rendez-vous. Une dame mystérieuse qui accompagnait le voyageur inconnu avait en vain tout essayé pour empêcher la rencontre d'avoir lieu : les coups de feu s'étaieni tirés... Un des combattants était mort.

« Et le vainqueur ? demande Amélie.

— C'était mon fils : répond la marquise II a dû fuir. On veut le poursuivre.

— N'a t-il aucune blessure ?

— Aucune.

— Où est-il?

• — Près de chez vous.

— Il vous en a donc informé ?

— Son message est en termes vagues j mais, comme il m'engageait à me rendre à Marcé-

lias, je présume que son iiiteiitiou est de venir en secret m'y faire ses adieux. Puis ce qui m'éclaire encore à cet égard, c'est le sentiment qui a dû le pousser aux lieux que vous habitez; son cœur voudra parler au vôtre...

— Au mien'-...

— J'ai compris sa pensée. Il partira d'ici pour Alger : puis, l'horrible affaire assoupie, il reviendra vers celle qu'il aime...

— J'y vois plus clair que vous, chère amie. S'il revient vers celle qu'il aime....

— Eh bien !

— J'aurai long-temps à l'attendre.

Le meilleur médecin du pays, le sieur Crivel, vieillard instruit et expérimenté, s'est rendu près de la baronne de Lersbach. il a étudié ses paroles, il a fait parler son délire ,' il a pénétré ses souffrances.

« Madame la vicomtesse ! dit- il à la châte-

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laine de Marcélius, votre malade est dans le plus grand danger ; et toutes les ressources de mon art sont impuissantes; car, en elle, c'est le cerveau et la raison qui sont mortellement frappés. Si nous ne guérissons le moral , aucun salut pour le physique.

— Me perdons pas courage , docteur ! répond Amélie désolée. Je vous mettrai au fait des mystères de son organisation, de ses pensées et de ses croyances. Vous connaîtrez ce qui la tue; et, peut-être ici, vous et moi, nous pourrons la sauver ensemble. »

Elle a eu une longue conférence avec Wilhelmine, sur les événements de l'auberge ; une foule decirconslanceslui ont été révélées; et, certaine d'avoir obtenu les explications les plus complètes, elles'est rendue auprès d'Ida. Ses affectueuses paroles retirent peu à peu son amie de l'espèce de léthargie où elle paraissait plongée depuis que les potions calmantes du médecin étaient parvenues à dé-

tendre ses nerfs. Ida presse la main d'Âniclie.

« Que je vous remereie ! lui dit-elle, et (|ue je me fais de reproches '• je porte ici le trouble et l'effroi.

— Paix! interrompt la vicomtesse, je vous soigne et j'en suis heureuse. Confiez-vous à ma tendresse, et ne vous tourmentez de rien. Tout ira au mieux : je suis là.

— Mais, reprend la baronne avec effort et recueillant ses souvenirs; on s'est battu : le sang a coulé. »

— Un autre jour... plus tard, chère amie ! je vous expliquerai tout cela. Cause innocente du combat, vous n'avez nul reproche à vous faire, »

Ida pousse un soupir douloureux.

— Qui ? moi ! nul reproche à me faire 1 . . .

— Non ! d'après les détails qu'on m'a donnés elles renseignements qui m' arrivent, j'ai, seule, à me plaindre de vous : votre cœur a doulé du mien.

— Comment', que siguifie?...

— // vous aime.

— Qui?

— A quoi bon le nommer. Mettons de côté l'embarras des dénégations et l'inutilité des détours. De la franchise, chère amie 1 D'abord : ne craignez rien pour sa vie, ni même pour sa liberté'- Aucun danger ne le menace. Mais pourquoi ne m'avoir pas avoué qu'il vous plaisait lorsque je vous parlai de mes projets de mariage? Entre nous soit dit, ma petite ! je n'y tenais pas le moins du monde : j'y aurais renoncé de suite. Je n'avais aucunepassion profonde pour lui. Je vous avouerai môme que je n'étais pas extrêmement éprise de son regard inquisitif et froid, qui, dans le monde, à tous

momcnls , semblait chercher à s'introduire chez moi en façon de visite domiciliaire. Je trouvais cela importun. Chacun ses idées , n'est-ce pas! Du reste, il s'est battu en brave; et vous saurez qu'il est venu, après la défaite de son adversaire, se cacher aux environs de Marcélias, dans l'espérance, apparemment, d'y venir tomber à vos pieds. Nous le reverrons en secret : c'est une consolation qui ne saurait lui être refusée par celle qu'il a si vaillamment défendue. Songez qu'il a pensé périr. Il vous adore, il part, vous l'aimezl...

— Quelles paroles ! moi , je Caime! interrompt la baronne en relevant son front avec une terreur mêlée de surprise et d'égarement. Je l'aime! et l'on vient en causer avec moi comme d'une chose toute naturelle'- on n'y voit rien à faire rougir '• N'avez-vous plus aucune mémoire ? Aurions-nous tous perdu la raison ?... Mais , je suis mariée , Madame ! »

Amélie demeure confuse. La légèreté habi-

liielle de son caraclère égarait ricqucmmenl son langage hors de la sphère des principes. Elle avait débile à son amie, élourdinient et sans réflexion, tout ce qui lui avait paru pouvoir être des consolations à son cœur et des distractions à son esprit. Trois mots , proférés d'un ton ferme, ont fait monter le sang à ses joues ; elle a eu honte , elle s'est tue .

« Madame^ je suis mariée l répète Ida d'un air solennel. »

Les mains croisées sur sa poitrine , elle prie... et à haute voix. Amélie n'ose l'interrompre.

« 0 ma mère , qui êtes au ciell... ma mère! venez à mon aide. Que mes souffrances , une à une, me soient comptées là-haut quelque jour!...

« Chassez loin de moi , Dieu clément, les conseils de l'esprit du monde , les tentations de l'orgueil, et les poisons du senlimenl!

Vas d'images consolatrices, plu lût des peines vengeresses. Ne m'épargnez plus ici bas ! frappez encore , il faut que j'expiel. . . »

Le docteur Crivel est entré , quekpie agitation se remarquait sur son visage. Il lire à part la vicomtesse.

« Je me disposais à vous quitter, lui dit-il à voix basse , pour aller porter mes soins à la dame Allemande, votre voisine , qui , de retour d'un long voyage , est au pays depuis hier; je ne la croyais que souffrante : jugez de ma surprise, Madame I j'apprends à l'instant qu'elle est morte.

— Morte ! interrompt la vicomtesse , ah docteur ! quel trait de lumière !...

— Madame , je ne comprends pas.

-r- Je le crois bien.

— Veuillez m'expliquer !

— Pas ici : chut I on nous écoule.

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