‹ Idée de continu dans l'espace et le tempsChapitre 12 sur 19 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La thèse d'Aristote et de S. Thomas.

« Qu'est-ce que l'Espace? qu'est-ce que le Temps ? — ^^ Si personne ne me le demande, je le sais : mais je ne '" le sais plus, dès qu on me demande de les délinir (1) ». Ces paroles du grand évêque d'Hippone sont encore admirablement justes. Tout le monde connaît ce que l'on entend par le Temps ou l'Espace, et malgré le mystère profond qui enveloppe leur nature, ces termes sont compris de tous.

Ce triangle est-il ce cercle? — Non. Sont-ils tous les deux étendus dans l'espace? — Oui. Cette surface est-elle ce volume ^ — Non. Sont-ils l'un et l'autre étendus ? — Oui. La vie d'un homme et la durée d'un éclair sont-ils identiques? — Non. Sont-elles l'une et l'autre des parties du temps? — Oui. Je ne sais s'il existe des notions plus simples et plus élémentaires. Aussi n'avons-nous pas besoin d'en donner ici de définition scientifique et rigoureuse, — ce qui serait d'ailleurs prématuré, — il nous suffira d'une description sommaire.

L'espace en général, ce sont les dimensions des

(\) s. Augustin, Confeaaiom, I. II, c, 14.

choses mesurables, longueur, largeur, profondeur, considérées dans leurs doubles relations de contenant ou de contenu. Ves'pdiCe contenu ou interne d'un corps se confond avec les dimensions de ce corps lui-même ; on lui donne surtout le nom d'étendue. L'espace contenant ou externe sont les dimensions du réceptacle où ce corps est enfermé : c'est l'Espace proprement dit. On le considère presque toujours comme immobile, par une abstraction de l'esprit dont nous verrons plus tard l'importance et la légitimité.

Le Temps, c'est la durée successive de l'être, telle que nous la constatons dans les phénomènes sensibles de notre propre conscience, ou bien à l'extérieur dans les changements incessants des êtres qui nous entourent, particulièrement dans les mouvements périodiques du soleil, de la lune et des systèmes planétaires.

Nous voulons démontrer que l'espace et le temps, ainsi entendus, sont réellement objectifs, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas seulement des manières d'être du sujet sentant, provoquées par des causes inconnues, mais encore des manières d'être des objets sentis. Il y a, croyons-nous, des choses vraiment étendues et temporelles, qui correspondent à nos idées d'espace et de temps.

On s'imagine aussi parfois que le Temps et l'Espace subsistent en soi, en dehors des choses étendues et temporelles, comme un immense réceptacle où elles existent et se meuvent. Nous verrons plus tard s'il y a là autre chose qu'une fiction de l'esprit ; en tout cas, ce n'est nullement la réalité objective de cet Espace ni de ce Temps infinis et séparés que nous allons soutenir, mais la réalité objective des espaces et des temps finis et concrets, tels que l'expérience nous les découvre. Il y a, disons-nous, des choses étendues et temporelles

BJEOTIVITE 1)1-; r. ESPACE ET DU TEMPS l /

tliuit nous mesurons l'espace et le temps, (^ela suffit à I»: cuver l'objectivité (le l'Espace et du Temps, Comme il suffit pour prouver l'objectivité des notions de vie ou d'animalité de montrer qu'il y a des animaux et des êtres vivants ; existe-t-il en outre une Vie en soi, ou une Animalité en soiy c'est une question à laquelle répondra facilementtouthommedebonsens, mais que nous écartons ici.

Et à l'appui de notre thèse nous invoquerons tour à tour, le bon sens de l'humanité, les lumières de la science et celles de la raison pure.

L'existence de choses mesurables et étendues dans y

Réponse

l'espace extérieur, ou dans cette partie de nous-mêmes du bon que nous appelons notre corps,etdont nous avons une ^, ») conscience si claire, semblait être jusqu'ici le fait le plus indéniable de la nature.

S'il y aune évidence palpable, tangible, une évidence type, c'est assurément celle-là. Pour admettre qu'il y évidente a aussi des êtres inétendus et spirituels, il faut ajouter à des observations profondes, des notions métapiiysiques très épurées, des raisonnements subtils ; mais pour constater l'existence de ces choses extensives et localisées que nous appelons des corps, point d'études requises, aucun etfort de réflexion profonde, aucun raisonnement subtil, aucune notion transcendante de métaphysique. .. Cette évidence des sens externesetdu sens intime entre naturellement dans nos esprits, nous saisit comme malgré nous, car le sceptique qui veut se soustraire à son étreinte et cherche à se persuader que les corps n'existent pas ou ne sont pas étendus, se comporte pratiquement comme tous les autres hommes.

L'observation extérieure de ce fait jouit d'une évi-

l'upacb et le temps -

univei- dence publique, universelle, supérieure en cela à l'ex

selle

tvidence

périence interne qui est nécessairement personnelle et solitaire. Ce qui tombe sous le regard de ma conscience ne peut être vu que par moi et demeure inaccessible à une autre conscience. Au contraire, le même objet étendu, figuré, situé dans l'espace extérieur, peut être vu par tous les hommes, dont les témoignages se contrôlent ainsi mutuellement. Pierre et Paul pourraient être fous ou hallucinés ; mais ce soupçon ne peut s'étendre raisonnablement à l'humanité tout entière. Or l'humanité tout entière croit percevoir avec une évidence invincible la réalité de choses extensives situées dans l'espace.

A quel homme de bon sens, — si son esprit n'est pas entièrement faussé par la métaphysique, — pourrait-on faire croire que la rondeur, la figure, le relief, de cette pièce de monnaie, qui est là sous mes yeux, que je palpe de mes doigts ; ou bien que ces doigts eux-mêmes, ces mains, ces bras, ces membres de mon corps, ne sont que des fantômes, des sensations subjectives de mon esprit, que je transporte et projette au dehors par une illusion naturelle ?

A qui fera-t-on croire que la route ou la distance de ParisàLondresn'estqu'une illusion de sa sensibilité? Mais la sensibilité est une affection essentiellement personnelle, relative, parfois capricieuse, bizarre et changeante. Pourquoi donc tous les hommes s accordent-ils à reconnaître la même distance kilométrique entre Londres et Paris, Pétersbourg et Gonstantinople ? Pourquoi tous les hommes s'accordent-ils à reconnaître que la pièce de monnaie que je leur montre est vraiment ronde, frappée à l'effigie de tel prince ou de telle république, affectant des dimensions invariables qu'on peut mesurer très exactement par millimètres et par millièmes de millimètre ?

Si les distances, les localisations et les mille figures »•«!«»« cxtensives des corps n'étnient pins que des illusions ra" de ma sensibilité, ne faudrait-il pas conclure que c'est moi-même, que c'est mon âme, que je vois et que je touche alors que je crois voir ou toucher des figures étrangères; que la vision extérieure n'estqu'une vision interne, et (|ue c'est nous-mêmesque nous objectivons et transportons au dehors par une hallucination singulière de l'imagination?

Dès lors la vraie philosophie consisterait à rectifier cette erreur, à faire rentrer en nous, comme une portion de nous-mêmes, le soleil, la lune, les étoiles, la terre qui nous porte, la maison qui nous abrite, l'air que nous respirons, la nourriture qui nous fait vivre, les parents et les amis qui nous entourent. Tous ces êtres ou tous ces objets, en tant qu'ils sont figurés, étendus, résistants, solides, visibles et tangibles ne seraient plus que des affections de notre esprit. Quand nous ouvrons les yeux et quand nouspalpons les corps c'est nous qui produirions par une activité interne, la résistance, l'extension, les figures. Quand nous fermons les yeux et que nous cessons de palper, les fif^ures, l'étendue, la solidité des corps cesseraient aussitôt d'exister !.. Avouons qu'une telle philosophie, si elle est possible, ne saurait être qu'un jeu d'esprit, une fantaisie de quelque métaphysicien excentrique; elle ne sera jamais une croyance sérieuse et sincère de la raison humaine ; c'est-à-dire qu'elle ne sera jamais raisonnable.

De même pour l'objectivité du temps. Ma conscience *) m'affirme avec une irrésistible évidence que j'existe '"^"»°'» depuis un certain temps ; je puis même dire aveccer- '^^pstitude le nombre d'années, de mois, de jours, d'heures et de minutes que j'ai vécu, car j'ai des procédés absolument infaillibles pour opérer ce calcul. Or je

suis bien la même personne depuis l'instant de ma naissance jusqu'à cette heure ; mon identité ne saurait être mise en doute: je suisné, j'ai grandi, j'ai vécu, je vis encore, je vivrai quelque temps de plus et enfin je mourrai. La durée successive de mon existence est donc une vérité absolument incontestable, ou je dois renoncer à toute certitude.

Mais ce n'est pas seulement ma conscience qui m'atteste l'existence du temps, et la durée successive n'est pas seulement une propriété des êtres vivants et conscients. Les corps aussi, malgré l'opinion mise en vogue par les kantistes, ont une durée réelle. Soutenir avec ces philosophes que le temps ne serait la forme quei de la perception interne, tandis que l'espace serait la forme de la perception externe, est une assertion non seulement gratuite, mais fausse aux yeux du bon sens universel. Ne vouloir trouver le concept de temps que dans l'esprit et non dans le monde corporel qui nous entoure, c'est là un aveuglement produit par le préjugé formaliste, qu'on a peine à comprendre. Aux yeux du bon sens, les choses inanimées aussi bien que les êtres vivants ont une durée, c'est-à-dire une existence successive et mesurable. Mon chapeau, mes habits sont aujourd'hui identiques à ceux que je portais hier; ma maison que j'habite depuis vingt ans est toujours la même, et je passerai pour un fou si je me prenais à douter de ces vérités élémentaires.

Ruine Cette uégatlou de la durée et de l'idendité des êtres principe taut corporcls que spirituels, — conséquence fatale

tité? de la négation du temps, — entraîne avec elle la ruine du principe d'identité ou de contradiction, principe premier de la raison humaine, que le bon sens avait cru jusqu'ici à l'abri de toute discussion. Il suffit en ellet d'énoncer ce principe : Quod est est) idem non potest esse simul et nonesse,^Q\xï remarquer que l'idée

OBJECTIVITÉ DE L'ëSPACE ET DU TEMPS 21

de simultanéité ou de succession, c'est-à dire l'idée de temps, y entre comme un élément essentiel. S'il est impossible qu'une cliose soit et ne soit pas en môme temps, il est toujours possible qu'elle soit et qu'elle ne soit pas en des temps diiïérents. Avec la ruine de l'idée de temps périrait donc ce premier principe, et avec lui la raison humaine tout entière aurait fait naufrage.

En insistant comme nous venons de lefaire sur cette imporpremière réponse du bon sens, nous avons voulu mon- Jeceite trer qu'elleestla force invincible et l'unanimité decette ^"'"'*' croyance universelle àl'objectivitédesnotionsde temps et d'espace. Ce serait nier la raison elle-mêmequed'admettre qu'elle peut nous tromper sur des vérités si simples et si élémentaires. Désormais nous pouvons entrevoir combien il serait déraisonnable de sacrifier l'évidenced'unfait siéclatant, à cause de certaines obscurités dont l'explication de ce fait pourait être entourée. Ce serait sacrifier le connu à l'inconnu ; éteindre la lumière, sous prétexte qu'elle est accompagnée de certaines ombres ; et préférer les ténèbres complètes où tout deviendrait à la fois inintelligible, la région des choses simples, des faits élémentaires, aussi bien que les régions toujours mystérieuses des chosesprofondes et des essences cachées.

Quelle est maintenant la réponse de la science à la a» question de l'objectivité de l'Espace et du Temps?Pou r "de u" le savoir, interrogeons les sciences mathématiques, ""qJ"" puis les sciences physiques et naturelles. '"""■

Parmi les premières nous constatons tout d'abord qu'une science tout entière, la plus vaste peut-être, et surtout la plus lumineuse des sciences humaines, la géométrie, est fondée sur la notion de l'espace et sur l'objectivité de cette notion. Non seulement elle nous

Sciences enseïgiie les propriétés nécessaires des lignes, des anliqaes. gles. dcs surfaces et des volumes de toute sorte, mais elle prétend nous donner la certitude que les conséquences de ses principes ne peuvent manquer de se produire dans l'ordre réel, et que ces conséquences seront d'autant plus exactes que les cas particuliers se rapprocheront davantage de ses principes. Eh ! que serait une science si ses théorèmes étaient démentis par l'expérience ; que serait la raison elle-même si ses principes étaient contraires aux faits? Cette proposition: les deux angles d'un triangle sont égaux à deux droits n'a plus aucune valeur et cesse d'être intelligible s'il n'y a plus dans l'ordre réel des lignes, des angles, des triangles et des figures, ou si ces mots ne correspondent plus qu'à des réalités inconnues.

La science des nombres elle-même, qui fait habituellement abstraction de l'idée d'étendue, ne peut pas complètement s'en passer. Elle a, par exemple, des grandeurs incommensurables, qui ne peuvent s'exprimer par des nombres entiers ou fractionnaires, et qu'elle exprime facilement au moyen de lignes, telles que l'hypothénuse d'un carré, c'est-à-dire qu'elle se voit forcée à son tour, de recourir à l'idée d'étendue. L'idée de nombre et de rapports numériques ne suffit donc pas à ces sciences abstraites, il leur faut l'idée d'espace et de rapports géométriques. scieDMs Pour dire avec précision ce que les sciences physiques!' ques et naturelles pensent de la notion d'espace et de "^'eâ'*' sa valeur objective, il faudrait distinguer avec soin les faits et les hypothèses ; les faits scientifiques dûment constatés par l'expérience ou le calcul, et les conjectures de certaines sciences plus profondes, telles que la physique moléculaire et la thermo-dynamique, sur la constitution intime des derniers éléments de la matière.

OBJECTI\aTÉ DE L'ESPACE ET DU TEMPS 23

Toutes ces sciences no vivent et ne se meuvent qur ilans rétendue. Toutes reposent sur cette supposition que l'étendue réelle et objective correspond à l'étendue idéaleetqu'elleestsoumiseauxmêmesprincipes. Elles prétendent mesurer l'étendue réelle ; à cette fin, elles inventent des instruments de mathématique et d*optique d'une précision chaquejour plus merveilleuse, qui nous permettent de pénétrer dans le monde des infiniment petits, et d'atteindre les sphères célestes les plus reculées. Elles distinguent et classifient tous les corps de la nature, les cristaux inertes aussi bien que les espèces végétales ou animales, parleurs figuresétendues. Si elles parlent de forces, c'est de forces localisées dans l'espace, de forces mues dans l'espace, tendant d'un point vers un autre, de forces mouvant des masses ou résistantàl'action des masses étendues. Non seulement sur notre planète, mais jusque dans l'immensité des cieux, la science ne suppose rien et ne devine rien sans l'étendue. Mais accordez lui l'étendue etlemouvement, elle explique, sinon toute chose dans l'univers — exagération insoutenable et parfaitement inutile — du moins, toute une face deschoses, celle quiestaccessible à la mesure etau calcul, et dont l'importance immense dans l'explication totale de l'Univers est incontestable aux yeux du vrai philosophe.

Pour la science, l'étendue a donc une réalité objective, ellen'estpasun simplephénomène visuel ou tactile provoqué par des causes spirituelles ou inconnues, et qui se renouvellerait chaque fois que nous ouvrons les yeux ou que nous palpons les corps ; non, elle est un élément naturel des objets matériels qu'elle étudie. Toute science est donc essentiellement objectiviste.

Et cependant l'on entend dire parfois que la science est au contraire subjcctiviste. Mais ce n'est là qu'une

24 ÉTDDBS PHILOSOPHIQUES

illusion ou un malentendu dont la cause est facileà découvrir.

Hypo- Les sciences les plus profondes ou plus voisines par Vef^ certains côtés des spéculations philosophiques, telles mS- que la physique moléculaire et la thermodynamique, ont été amenées à se poser certaines questions sur la constitution des corps et à y répondre par diverses hypothèses qui diffèrent entre elles considérablement, et qui ne différeront peut-être pas moins des hypothèses du siècle prochain.

Une de ces questions concerne la divisibilité des éléments ultimes de la matière. Ces éléments sont-ils des atomes étendus mais insécables, ou bien des points inétendus? Les deux hypothèses peuvent également se concilier avec tous les calculs de ces sciences, car tous ces calculsfontabstractiondes dimensions. Toutceque fait un atome de dimensions réelles, quoique infinitésimales, peut être fait par un atome de dimensions nulles; du moins aucune loi expérimentale n'est assez rigoureuse pour permettre, au nom de l'expérience seule, l'exclusion de Tune des deux hypothèses.

En astronomie, lorsqu'on détermine par le calcul les lois de la gravitation qui régissent les sphères célestes, on peut considérer ces sphères gigantesques, quelque soit leur volume, comme si toute leur masse était réunie dans un point central indivisible. La fiction de ces points, autorisée par latroisième loi de Newton (1), est assurément très ingénieuse ; elle a surtout l'avantage (le simplifier les calculs astronomiques.

A son tour, la physique moléculaire, qui se plaît à comparer les mouvements atomiques aux mouvements

(1) « Une sphère composée de couches concentriques honnogènes, attire comme si toute sa masse était réunie à son centre. De sorte qu'un point .uatériel qui obéirait à laltraction d'une semblable sphère, suivrait une direction passant par son centre ».

des corps célestes, — car c'est le visible qui nous fait comprendre l'invisible des infiniment petits, invisibilia per visibiiia, — ne pouvait manquer d'employer dans ses calculs un procédé analogue, et d'imaginer des masses atomiques réduites à de simples points.

Mais si Ton peut sans contredire à la science, conce- criuqoe voir les corps comme des agrégats immenses de points hypothèsimples se maintenant à des distances fixes les uns des autres, ou vibrant rapidement autour de positions moyennes ; si l'on peut concevoir les corps étendus comme composés d'éléments ni étendus, ni figurés, ni tangibles, ne faut-il pas conclure que l'étendue, la figure et les autres propriétés géométriques des corps ne sont que des phénomènes apparents et subjectifs?

Le lecteur n'aura pas de peine à saisir le vice d'un tel raisonnement. La science ne saurait se contredire elle-même. L'étude de l'étendue ne saurait avoir pour résultat de supprimer Pétendue. Par conséquent si la nouvelle hypothèse sur la nature de ce monde invisible des atomes est inconciliable avec la notion d'étendue qui sert de base à tout l'édifice des sciences, il faut la rejeter comme anti-scientifique; si elle est conciliable, elle ne prouve rien contre notre thèse objectiviste. Nous verrons dans la seconde et la troisième parties de cette étude si l'essai de conciliation tentée par les disciples de Leibnitz et de Boscowitch est satisfaisant; nous verrons s'il est raisonnable de séparer l'étendue des corps étendus, pour la faire subsister en elle-même, comme un attribut sans substance, et comme un immense récipient vide où pourraient se mouvoir des points matériels inétendus.

Quoiqu'il en soit, nous sommes dès maintenant autorisés à conclure que toute hypothèse qui renverse l'objectivité de l'étendue renverse par là môme les ba-

mie

ses de toutes les sciences physiques et naturelles édifiées jusqu'à ce jour.

b) Nous en dirons autant de l'objectivité de la notion science de Tcuips sur laquelle s'appuienttoutes les sciences de temps, la nature.

Il y a d'abord une science spéciale qui s'applique à mesurer les mouvements des astres et le temps, l'as- Asirono- tronomie ; et l'on sait la précision et la sûreté merveilleuses qu'elle apporte dans ses calculs, par exemple, pour distinguer le temps vrai du temps conventionnel ou moyen. Le temps vrai est mesuré par le mouvement journalier du soleil ; l'intervalle de deux passages consécutifs du soleil au méridien nous donne le jour solaire. Mais sa durée est variable parce que le mouvement du soleil, ou plutôt de la terre, est loin d'être uniforme ; il s'accélère ou se ralentit suivant que la terre s'approche ou s'éloigne du soleil. A l'apogée, le mouvement du soleil n'est plus que de 57' d'arc, tandis qu'ilest de61' au périgée. Déplus, cemouvementaulieu d'être parallèle à l'équateur, s'incline sur l'écliptique, aussi paraît-il plus lent aux éqainoxes, et plus rapide aux solstices. Pour ces deux raisons le temps vrai est différent du temps moyen ou uniforme qu'indique une horloge parfaitement réglée. Le midi de l'horloo^e ne coïncide avec le midi du soleil, ou son passage au méridien, quequatre foisparan : lesl5 avril, lôjuin, l'"" septembre et 25 décembre. Les autres jours l'écart varie de 14 minutes 34 secondes, à 16 minutes 18 secondes. Aussi les astronomes ont-ils dressé des tables d'équation, indispensables dans une foule de circonstances, par exemple, dans les observations nautiques destinées à déterminer les latitudes et les longitudes, et où il est nécessairedepouvoirrevenirdu temps vrai donné

OBJECTIVITÉ DE l'eSPACE ET DU TEMPs 21

par l'observation astronomique au temps moyen des pendules. C'est ce que Véquation du temps permet de faire.

Il est clair que la négation de la réalité objective du temps rendrait inintelligible toutes ces observations astronomiques et serait la ruine de cette science.

Une autre branche de l'astronomie, la mécanique w^»'-

que

céleste, étudie les mouvements des corps célestes régis e*'e«i«par ces fameuses lois de la gravitation universelle, qui nous ont enfin dévoilé le système du monde, et dont la découverte suffirait à immortaliser la mémoire de Newton. Mais ces lois n'auraient plus aucun sens, sans la notion réelle du temps et de l'espace. Ouvrez le Livre des Principes de Newton ou la Mécanique céleste de Laplace, qui a couronné en le complétant le merveilleux édifice de Newton, et vous n'aurez pas de peine à vous convaincre que le temps y est 1 ame de tous les calculs.

Nous en dirons autant de la mécanique rationnelle, uécani- Prenez les lois les plus élémentaires de cette science ; rai.oncelles-ci par exemple : Uespace parcouru dans le mouvement uniforme est proportionnel au temps\ — Dans le mouvement uniformément accéléré. Tespace parcouru est proportionnel au carré du temps e77iployéà le parcourir, etc.; vous trouverez toujours que le mouvement est indissolublement uni au temps comme à l'espace, et que ces trois notions sont également indispensables à l'intelligence de cette science.

Il en est de môme des lois de l'optique, de l'acoustique, et généralement de tous les phénomènes physiques qui, d'après la grande conception moderne, se ramènentau mouvement.

Si vous interrogez les sciences naturelles, la réponse scienre» ne sera pas moins claire. Dans le monde organique le •«•" temps est la condition essentiell de l'évolution em-

28 ÉTUDES PIllLOSOPElQUES

Jjryonnaire, de la conservation, du développement on de la restauration des tissus par le tourbillon vital, en un mot de tous les phénomènes biologiques.

Dans le mondeinorganique, où nous trouvons encore les évolutions non moins grandioses de la matière cosmique à travers les âges géologiques, vous ne serez pas moins frappé du rôle capital joué par ce facteur indispensable du temps. Les géologues auraient plutôt une tendance à exagérer cette importance qu'à la diminuer, comme on le voit par leurs hypothèses sur la durée prodigieuse des périodes géologiques.

Que si vous supprimez Tidée de temps, ou si vous ne faites de ce mot que l'étiquette d'une cause inconnue, vos explications scientifiques si lumineuses et si belles deviennentabsolument inintelligibles. D'autres notions au contraire n'ont pas ce caractère de nécessité : l'horreur du vide des anciens, Vattraction des modernes, par exemple, peuvent n'être que des étiquettes de causes ignorées ; la science n'en est point ébranlée, il lui suffit d'admettre une cause quelconque capable de produire les mêmes effets. Mais elle a besoin du temps et de l'espace, parce que des causes autres que le temps et l'espace n'expliqueraient rien de ce qu'elle cherche à expliquer, ou ne seraient que des explications verbales.

La prétendue opposition entre les données du bon sens et les derniers résultats de la science sur l'objectivité du temps et de l'espace, est donc purementimaginaire. La science au contraire repose tout entière sur ces données fondamentales et ne pourrait les ébranler sans se détruire elle-même.

Reste à savoir si l'objectivité du temps et de l'espace que le bon sens affirme et que la science réclame

comme un postulat nécessaire, s'accorde mieux que ,3 riîvpothèse subjectiviste avec les données de la raison '^c m

' "" raison

pure. pore.

Un des plusgraves problèmes quela raison humaine, à la recherche des causes et des explications de toute chose, se soit jamais posé est assurément celui de l'origine de nos idées en général et surtout des idées (jui nous occupent dans cette étude. D'où viennent en notre esprit ces notions de temps et.d'espace, qui sont le fondement de toute connaissance humaine?

Supposé que le temps et l'espace soient des modalités réelles des objets extérieurs et même de notre propre corps, comme il semblerait au premier abord, rien de plus simple et de plus naturel que d'expliquer l'apparition dans notre esprit de ces idées de temps et d'espace : il nous suflirait de les percevoir dans les réalités qui nous entourent et jusqu'au fond de notre conscience sensible. Au contraire, l'énigme devient indéchiffrable dans Thypothèse de leur subjectivité. Il nous sera facile de développer les deux parties de cet argument, surtout après les études que nous avons iléjà consacrées à la théorie générale de la perception sensible et de la perception intellectuelle.

Commençons par examiner l'hypothèse subjectiviste, soit qu'elle prenne la forme innéiste, chez Kant et J. Millier; soit qu'elle revête, chez Spencer, Lotze, Wundt ou Helmholtz, la forme empiristiqueetexpérimentale.

Les idées de temps et d'espace seraient-elles innées ? néfoi». Nous avons déjà eu l'occasion de nous mettre en garde »ubjl>cucontre ce système trop commode de l'innéité qui sup- xnnéi^u» pose tout et n'explique rien ; et nous en avons déjà fait ailleurs une criticjue générale. Résumons seulement les difficultés nouvelles, les impossibilités manifes-

tes qu'éprouverait la théorie de l'innéité subjectiviste appliquée au problème qui nous occupe.

1'^' Si ces représentations d'espace et de temps étaient à la fois purement subjectives et innées, elles dépendraient uniquement de la nature ou des dispositions du sujet connaissant, et nullement de la nature de l'objet connu. Kant le reconnaît expressément. Pour lui la matière de nos sensations est indéterminée par elle-même et déterminée seulement par les formes innées de notre sensibilité. Nous pourrions donc appliquer à chaque matière la représentation qu'il nous plairait, ou du moins qui conviendrait à notre sensibilité variable suivant le tempérament et les habitudes de chacun. Les objets n'étant par eux-mêmes ni étendus, ni temporels, mais indéterminés, on ne voit pas pourquoi ils tomberaient sous les sens, plutôt que sous l'intelligence, sous tel sens plutôt que sous tel autre sens ; on voit encore moins la raison qui nous forcerait à nous les représenter dans la catégorie du temps plutôt que dans celle de l'espace, avec telle ou telle figure, ronde, carrée ou triangulaire, plutôt que telle autre (1). Or l'expériencedément absolument cette conclusion. Bien loin que l'objet dépende de mon esprit, c'est mon esprit qui dépend absolument, dans sa connaissance, de l'objet et de toutes les circonstances où il se présente à mes sens. Je me représente certains objets, tels que la quantité, le volume, la distance kilométrique, dans la catégorie d'espace sans les placer pour cela dans la catégorie de temps ; tandis que d'autres objets tels que l'esprit, l'âme, la pensée pure, entrent volontiers dans la catégorie de temps et se refusent d'entrer dans celle de l'espace. Il en est

(1) Cette objection s'étend à toutes les catégories de l'entendement pur. Impossible à liant de nous dire pourquoi nous appliquons telle catégorie, plutôt que telle autre, si l'objet est indifférent.

OBJECTIVITÉ DE l'ESPACE ET DU TEMPS 3!

même qui ne rentrent dans aucune des deux catégories, soit parce que ces notions font abstraction du temps et de l'espace, telles que l'être^, la cause, la substance, les essences des choses ; soit parce que leur objet est complètement indépendant, comme l'Etre nécessaire, éternel et infini. Une si grande différence ne saurait provenir de la nature de mon esprit, mais de la variété même des objets.

2" Si les objets matériels ne sont plus étendus ni temporels, il n'y a plus de critérium possible pour apprécier leurs dimensions, leurs figures, leur durée, ou pour mieux dire il n'y a plus de vérité ni d'erreur, puisqu'il serait également vrai, ou également faux, de dire qu'ils sont anciens ou nouveaux, ronds ou carrés, mesurables ou incommensurables. La représentation sensible n'étant qu'une simple apparence, elle est toujours ce qu'elle paraît. Il n'y a donc plus d'erreurs ni d'illusions d'optique, par exemple ; et la science qui nous en a si laborieusement découvert les secrets, n'est plus qu'une illusion de l'orgueil humain.

3" Hue si notre connaissance n'a plus pour objet les choses en elles-mêmes, maisseulementles représentations innées de l'esprit humain, toutes les sciences de la nature, autres que la psychologie expérimentale, sont ruinées par la base, surtout celles qui prétendaient expliquer tous les phénomènes physiques de l'Univers par des mouvements mécaniques merveilleusement combinés dans le temps et dans l'espace, et qui n'auraient abouti, après tant de siècles de labeurs et de progrès, qu'à ajouter quelques nouveaux chapitres à la psychologie sur les < illusions de conscience >.

4" Mais alors pourquoi a-t-il fallu à l'humanité tant de labeurs et d'efforts de génie pour découvrir tous ces trésors d'idées, si elle les portait au dedans d'ellemême ? Pourquoi, par exemple, les aveugles-nés opé-

rés de la cataracte, s'ils avaient ces idées toutes faites dans leur cerveau, mettraient-ils tant de temps pour apprendre à reconnaître les formes géométriques, pour acquérir les notions élémentaires sur le temps et l'espace et faire l'éducation du sens de la vue ?

Réfau- Ces invraisemblances de l'hvpothèse innéiste ont

lion du ' -^

.-ubjecii- porté la plupart de nos adversaires à préférer l'hypoempiri- tlièse cmplrlque qui attribue à l'expérience l'acquisition de nos idées de temps et d'espace. Cette hypothèse, qui se rapproche davantage de la vérité, n'en demeure pas moins viciée foncièrement par son point de départ subjectiviste.

En effet, si ces idées ne sont dues ni à rinnéité,ni à une perception objective des sens, internes ou externes, on se demande comment elles pourront être le fruit de l'expérience. A l'origine dites-vous, nous ne percevons que des sensations inextensives et les affections qualitatives de ces sensations ; comment donc arrivons-nous à transformer cette notion de qualités en notion de quantité extensive ? Gela paraît inintelligible et impossible. Vous avez beau faire appel à l'exercice du « sens de l'innervation >, du < sens musculaire », à l'apparition de « signes locaux > et autres, vous n'expliquerez jamais cette merveilleuse métamorphose de la qualité en quantité.

Nos adversaires eux-mêmes en font l'aveu. Lotze, après avoir inventé l'hypothèse des signes locaux d'après laquelle chaque point du corps retentit dans l'àme avec une nuance qualitative différente, se demande « pourquoi l'âme arrange la multitude de ses sensations (qualitatives et inextensives) dans un cadre de relations géométriques et non dans tel ou tel autre ordre tout à fait différent (et inextensif) > — et il

lépond avec un profond découragement que < le problème est insoluble (1) >.

A son tour, Wundt. jugeant l'hypothèse des signes lo aux insuflisante, chercheuse tirer d'affaire en imaginant que les signes locaux, combinés avec les sensations musculaires, dans une sorte de chimie mentale ou de synthèse psychologique, i^rodniseniliinot'ion d'étendue, comme l'hydrogène et l'oxygène, qui ne ressemblent pas à l'eau et qui produisent cependant de l'eau, par leur combinaison chimique (2). Mais cette chimie mentale n'est qu'une métaphore vide, une explication purement verbale qui n'éclaircit en rien le problème.

L'empiris:ûje, à notre avis, n'aura aucun sens, tant qu'il refusera d'admettre que c est ro7'ga7ieani7né qui sent, et que les sensations musculaires et tactiles de l'organe sont non seulement qualitatives, mais encore quantitatives et extensives, c'est-à-dire vraiment corporelles, comme nous l'avons longuement démontré en son lieu (3). Dans ce cas nous arrivons sans doute a la représentation de l'étendue, mais c'est par la perception même d'un objet extensif, et notre représentation cesse d'être purement subjective.

L'hypothèse empirique n'est pas seulement invraisemblable et impossible, elle est encore ruineuse dans ses conséquences. Nos idées de temps et d'espace, ainsi que tous les principes qui s'yattachent, n'étant pas dus à une perception objective, mais seulement à des habitudes plus ou moins fortuites, acquises par la répétition des actes, transmises par l'hérédité, etvariables

(1) Loize, La notion d'espace, Revue philosophique, t. IV, p. 352.

(2) Cfr. Revue philosophique, t. VI, p. 134. Théories allemandes sur l'espace par M. Ribol.

(3) Sur la n.iture corporelle de la sensation voy. notre étude sur le Cerveau et l'Ame : \" partie, ch. 3 ; et la réfutation des théories empiriques p. fvj de VObjectivilé.

L'ESPACE ET LE TEMPS S

34 ÉTUDES PUILOSOl'UIQUES

essentiellement comme toutes Jes habitudes, il s'ensuivrait que ce qui nous paraîtde telle manière, dans ce monde sublunaire, pourrait paraître autrement pour une autre race, pour d'autres tempéraments, dans un aulre siècle ou dans une autre planète. Les habitants^ de Mercure ou de Saturne, s'il en existe, pourraient admettre que les deux angles d'un triangle valent plus ou moins de deux droits, et que le plus court chemin d'un point à un autre n'est plus la ligne droite. C'est, on le voit, la ruine de toute science, voire même des sciences dites exactes et mathématiques ; c'est la ruine de toute certitude et le naufragede laraison humaine.

Exposé Tout autre est V empirisme intelligent d'Aristote et vcmpi- de S. Thomas. D'après ces philosophes, la sensation inttui- commence à nous mettre en relation avec les corps

gent. , ^

extérieurs et nos propres organes. L'âme sensible étant la forme du corps le pénètrejusque dans ses profondeurs les plus intimes ; à ce point que c'est Vorgane animé qui sent, qui prend conscience directe de sa propre étendue et de tous ses mouvements à la fois extensifs et successifs. Cette conscience, d'abord vague et confuse, se précise à l'aide du toucher explorateur et du sens de la vue, mais elle suffit à nous donnerlanotion d'espace. C'est encore V organe animé qui prend conscience de toutes les actions extensives, figurées, mobiles et successives qui le frappent. Uaction de l'agent étant dans le patient^ suivant la grande théorie péripatéticienne que nous avons longuement développée ailleurs (1), le patient, c'est-à-dire l'organe animé, n'a pas besoin de sortir de lui-même pour saisir ces actions étrangères qui le frappent. Il les saisit

(1) Voy. Théorie de V Acte et de la Puissance, ch. 9, 13. L'objectivité, 1" part., ch. 1 et 7.

OBJECTIVITÉ DE L ESPACE ET DU TEMPS Xi

donc au dedans de lui-même, par un acte immanenl, sans intermédiaire, et les saisit telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme extensives et comme successives.

Cependant le sens ne comprend pas pour cela ce que c'est que Vextension ni la durée. Il a saisi le fuit sensible, tout brut, sans comprendre Vidée qu'il exprime.

C'est le rôle de l'intelligence qui intervient pour découvrir l'essence. Or l'essence c'est un aspect de la chose perçue ; c'est cette chose considérée non pas en tant qu'existante et individuelle mais en tantqu'im/table^ ou si l'on veut, en i^\\ii.\\iQ possible. (Jue si toute créature est contingente et périssable en tant qu'individuelle, elle est au contraire nécessaire et éternelle en tant que possible. C'est cet élément idéal, ce plan divin nécessaire et éternel, réalisé dans la créature, que découvre en elle l'intelligence. De même qu'elle perçoit la rondeur possible dans la chose ronde, elleperçoit le temps et Tespace possibles dans la chose extensive et temporelle.

Ces notions de temps et d'espace ne sont tout d'abord qu'abstraites et n'ont qu'une universalité négative; mais si je considère qu'elles sont applicables à tous les temps et à tous les espaces possibles, qu'elles sont imitables indéfiniment, ces idées deviennent alors positivement universelles et indéfinies.

Ensuite, par une analyse comparative de ces mêmes idées et de tous les éléments qu'elles contiennent, je découvre des rapports nécessaires qui sont l'objet des axiomes et des principes essentiels de la géométrie et de la mécanique.

Enfin, s'élevant encore plus haut que le temps et l'espace abstraits, la raison humaine essaye de concevoir un espace et une durée absolus, infinis, par une application à c^s idées de la négation de tonte limite. Y a-t-il un espace réel sans limite et sans fin i Y a-t-

36 ÉTUDIS PfllLOSOl-niCiUES

il un temps sans commencement et sans terme ? Nous verrons dans la troisième et la quatrième partie de cette élude, ce que ces notions ont de possible et de réel,' ou d'impossible et de purement imaginaire. Il nous suffit ici d'avoir indiqué la marche deTesprithumain s'élevant du concret à l'abstrait, de l'abstrait à l'universel, de l'universel jusqu'à l'absolu et à l'infini ; et d'avoir nettement indiqué le point de départ essentiellement expérimental et objectif de cette ascension progressive vers l'idéal le plus parfait.

L'idéal, comme on levoit.demeure ce qu'il doit être, une pure conception de l'esprit humain, un être de raison : et nous n'avons nullement prétendu atteindre un être objectif et réel qui serait le temps en général, l'espace en général. pas plus que l'humanité ou l'animalité [i). Mais siFespaceetletemps abstraits n'existent pas, l'espace et le temps concrets existent réellement dans tous les objets sensibles ; et les idées divines, ou si l'on veut, les possibilités nécessaires qui s'y trouvent exprimées, et que notre intelligence y découvre cachées, deviennent désormais le fondement objectif et réel de nos propres idées. C'est ce que l'École a nettement formulé en disant que nos idées abstraites et universelles, quoiqu'elles ne soient que des êtres de raison, et n'existent que dans notre intelligence, à l'imitation de l'Intelligence divine, ont cependant un fondementdans les objets réels : €sunt in intellectu, cura fundamento in re » ; et nous les distinguons en cela des conceptions chimériques ou sans fondement.

Telle est la vieille théorie philosophique de l'objectivité du temps et de l'espace. Elle ne parait pas

(1 . « Videtur narnque )rr)possibile,siibstaiiliam essequodcumque eorum qiue uiiiversaliterdicuntur. > Aristote, Meta., 1. VI, c. 13.

moins lumineuse et convaincante par comparaison avec les théories rivales que par la seule exposition de sa thèse et de ses arguments.

Ceux qui éprouveraient encore quelques hésitations à l'accepter, sont ceux qui ne nous auraient pas suivi dans nos études précédentes sur la nature et Tobjectivitéde la perception des sens, et qui partageraient encore les préjugés contemporains à cet égard. Nous leur devons quelques explications.

Nous ne pouvons connaître les choses extérieures, u, nous disent-ils, puisque la connaissance est une opé- K" ration intérieure et immanente ; nous ne connaissons VJniJ^ donc que nos sensations, c'est-à-dire des ailections '^un^ du sujet sentant, et par conséquent conformes à la na- """*■ ture du sujet et non pas à celle des objets.

Il est faux, répondons-nous sans hésiter, que nous ne sentions que nos sensations, c'est là une erreur qui contredit à la fois le témoignage du bon sens et celui de la conscience, laquelle enveloppe à la fois dans une mêmeintuition, tout en les distinguant, le sujet et l'objet, le moi et le non-moi. En même temps la métaphysique la plus élémentaire nous démontre invinciblement que l'action et la passion ne sont pas deux actions distinctes, mais deux aspects de la même action, suivant qu'elle est donnée ou reçue, et que par conséquent: V action deV agent est dans le pat ient .Le psiiienU s'il a conscience, saisit donc à la fois et sa propre passion et l'action étrangère qui le frappe.

Cette vérité si haute et si lumineuse serait-elle encore mise en doute par notre adversaire, son subjectivisme n'aurait pas gain de cause ; nous lui dirions encore que la passion proprement dite étant semblable à l'action, alors même que nous ne percevrions que iiotra

sensation,nous percevrions ainsi uneimagede l'action extérieure qui l'a produite. Sans doute Faction extensive et figurée de la pièce de monnaie qui s'imprime dans ma main, n'est pas de la même manière dans le métal et dans l'organe vivant : ici elle se trouve, pour ainsi dire,sous un mode vivant, c'est-à-direaccompagné deconscience, et de toutes les émotions sensibles, joies, peines, etc., qui en résultent dans un être vivantet sentant. Elle s'y trouve aussi reçue d'une manière moins parfaite et moins adéquate que-dans le métal qui laproduit. Mais toutes ces difTérences subjectives n'empêchent nullement la ressemblance fondamentale entre la figure de la pièceetl'empreinte figurée dont j'ai conscience (1). L'étendue sentie, en tant qu'étendue, ne saurait être d'une autre nature que l'étendue non sentie. L'étendue est toujours identique à l'étendue. La sensation serait donc encore objective ; à moins que l'on n'aime mieux admettre que nos représentations ne représentent rien, etque nous avons des perceptions sans objet;, lesquelles ne perçoivent que leurs modes de perceptions !

2« Une autre difficulté, qui embarrasse fort nos moder-

Objec-

lion : nés, se tire des illusions des sens sur l'étendue et les illusions dimensions quantitatives des objets. Un même corps, nous dit-on, paraît grand ou petit, rond ou carré, suivant la distance où on le regarde ; un corps très petit pour nous, paraîtrait fort grand à une mouche. On peut sans doute apprécier si un corps est plus grand ou plus petit qu'un autre, mais qui saurait dire avec certitude quelle est la grandeur véritable et absolue de chaque corps ? Pour comprendre cela nous dit Nicole, « il n'y a qu'à considérer que si tout le monde n'avait jamais

(1) « Omnis cognitio fit secundum similitudinem cogriiti in cognoscente». S. Th., Contra gantes. 1. lï, c. 77 ; 1. IV, c. 11.

lies sens.

regardé lesobjetsextérienrs qu'avec des lunettes grossissantes, il estcertainqu onneseseraittiguré les corps et toutes les mesures des corps, que selon la grandeur dans laquelle ils nous auraient été représentés par ces lunettes ; or nos yeux même sont des lunettes, et nous ne savons point précisément s'ils ne diminuent point ou n'augmentent point lesobjets que nous voyons, etsi leslunettes artificielles (jue nous croyons les diminuer ouïes augmenter, neles rétablissent point au contraire dans leur véritable grandeur >.

Le tact a aussi ses illusions. Les différentes parties de la peau, dansla longueurdubras par exemple, n'ont pas la même acuité de perception et n'apprécient pas delà même façon l'étendue d'un même objet. On connaît les expériences rigoureuses de Weber, au moyen d'un compas que l'on applique sur la peau, après en avoir mesuré l'ouverture. Ce physiologiste a constaté que pour que lesdeux pointes du compas soient distinguées, il suffit d'un écart d'un millimètre, sur lalangue, tandis que sur le dos il faut un écart de 4 à 6 centimètres. Il semblerait donc que la sensation d'étendue ne soit affaire quede constitution et de conditions subjectives de la sensibilité.

Pour éclaircir ces difficultés, il faut distinguer avec R<pon soin ce qu'il y a de relatif et ce qu'il y a d'absolu dans ces recherches sur le temps et l'espace. Nous reconnaissons volontiers que la grandeicr, dans l'une et l'autre de ces notions, est essentiellement relative. Ainsi tandisquenousjugeonsavec sûreté qu'une pièce de cinq francs en argent, est plus grande qu'une pièce de cinq centimes, il nous serait impossible de dire quelle estsa grandeur absolue, sans comparaison avec un autre objet pris pour unitéde mesure. Cette unité de mesure elle-même, supposé qu'elle ne soit mesurée à son tour par rien, sera difficilement appréciable. Aussi

n'est-il passûrdutoutquela représentation d'un mètre ou de toute autre unité de mesure, soit absolument identique chez tous les hommes. Mais comment conclure de ce fait, supposé certain, que le mètre ou que l'unité de poids et de mesure n'existe plus objectivement;, et que l'espace et le temps ne sont plus que des fictions de la sensibilité ?

On touche du doigt le sophisme. Il consiste à passer d'un ordre de choses à un autre. Le grand et le petit dans la quantité sont essentiellement relatifs, la quantité au contraire fait abstraction de toute relation; elle est absolue. DeTexislencedu relatif on ne saurait donc validement conclure à la négation de l'absolu (1).

Le grand et le petit sont en outre affaire d'appréciation et de jugements comparatifs, toujours sujets à erreur. Au contraire l'étendue est affaire de perception directe. L'étendue résistante est l'objet propre du tact ; l'étendue colorée est l'objet propre de la vue. Or il n'y a jamais d'erreur dans la perception proprement dite des sens interrogés dans les conditions normales sur leur objet propre.

Inutile de revenir ici sur cette thèse capitale à laquelle nous avons consacré tout un ouvrage. Nous y renvoyons le lecteur curieux de plus longues explications sur les illusions des sens.

Alors même que nous accorderions qu'il y a des illusions, et que nos sens nous trompent quelquefois même dans les conditions normales, — ce que nous croyons impossible, — il suffirait qu'ils ne nous trompent pas toujours pour pouvoir constater avec certitude l'objectivité de l'espace et du temps. Nos erreurs

(i) « Le grand et le petit ne sont pas des quantités, mais des relations ; rien en effet ne peut être dit en soi grand ou petit ; ce ne peut être jamais que par rapport à autre chose. » — Toûrwv Ss oOSiv èort TroiTov, à/Xà Twv -[>ii Tt. Arislote, Caleij., c. 4, ^ U.

OBJECTIVITÉ DK L ESPACE El DU TEMPS 41

de mémoii-e, empèchent-elles le temps d'exister réellement ; et de ce que nous confondons certaines dates, pouvons-noQS conclure que la durée successive des choses n'est plus qu'une illusion de l'esprit?

Nullement. De même, l'espace et les quantités extensives des corps qui composent l'univers, n'en seraient pas moins réels, alors que nous n'aurions à notre service que de mauvais télescopes, de mauvais yeux et des organes tactiles grossiers ou sujets à mille aberrations.

De fait, nous avons accordé que l'appréciation des distances par l'organe de la vue n'était qu'une affaire d'éducation et d'habitude. La vue ne perçoit que les surfaces colorées : la troisième dimension n'est pas l'objet d'une perception proprement dite, mais d'une association d'images, acquise par l'expérience et l'éducation du tact. Nous jugeons des distances et des dimensions par les impressions variées de la lumière sur notre organe ; aussi sommes-nous trompés lorsque les rayons lumineux, messagers infidèles, ont dévié sur leur chemin, se sont fusionnés, ou fractionnés, etc., de manière à ne plus nous renseigner exactement sur l'objet. Mais l'œil trompé par les artifices des milieux, note avec précision tous les phénomènes de l'agent lumineux directement perçu, et recueille tous les matériaux de cette merveilleuse science de l'optique, qui nous a révélé ses secrets et ses lois.

Le tact qui est en relation immédiate avec l'étendue, son objet propre, ne sera pas sujet à ces mêmes erreurs. Cependant il pourra être plus ou moins délicat, plus ou moins obtus, selon la perfection des organes tactiles variables avec les races, les individus, et les parties du même individu. De plus, ses appréciations étant pre.sque toujourscomparatives, exigeront l'intervention de la mémoire et de l'imagination qui sont des

éléments subjectifs, exposés à plusieurs illusions. Les imperfections et même les erreurs de nos jugements et de nos représentations sur le temps et l'espace pouvant avoir lieu, même dans la thèse objectiviste du temps et de l'espace, ne prouvent donc rien contre elle.

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