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Une dernière objection fréquemment opposée par

°S": nos adversaires est tirée de la nature des sons et des ^^eiieT couleurs. D'après eux les sons et les couleurs ne secouieurs. ^.j^jgj^^ qu'^^^g c^-éation dc uotrc esprit, unétatpuremeut subjectif de notre sensibilité, et cependant, par une illusion naturelle, nous projetterions au dehors et attribuerions aux objets extérieurs ces affections intérieures do notre esprit.

Si cette illusion est possible, nous dit-on, si elle est constatée par les sciences expérimentales, pourquoi refuser d'admettre que le temps et l'espace sont encore des illusions, des apparences de notre sensibilité ? L'étendue colorée, l'étendue sonore, l'étendue résistante se confondent avec la couleur, le son, la résistance. Il n'y a pas de couleur ni de résistance qui ne soit inhérente à une étendue colorée ou résistante, celle-ci doit donc être pareillement subjective puisqu'elle est une partie intégrante de celle-là.

Que si le phénomène sensible tout entier est subjectif, en sorte que je ne perçoive plus qu'une affection purement interne du moi, dans l'acte prétendu de perception externe, le raisonnement pourra me démontrer que ce phénomène doit avoir une cause, mais il ne démontrera jamais que cette cause est au dehors plutôt que dans la partie inconsciente de moi-même, encore moins que cette cause soit extensive ou continue comme l'espace et le temps. Le monde n'est plus que la cause inconnue de nos sensations; à moins de recou-

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lira un acte de foi aveugle qui ne saurai! être le fondement de la science.

Telle est la nouvelle objection. On voit combien il n<pooM. est difficile de faire sa part au scepticisme. Accordez au sceptique qu'une évidence normale de nos facultés sur leur objet propre est menteuse, vous serez fatalement conduit à rejeter toutes les évidences de toutes les autres facultés. Mettez le petit doigt dans l'engrenage fatal, le corps y passera tout entier. C'est pour cette grave raison, et aussi grâce à im examen plus attentif et plus approfondi des phénomènes scientifiques, que nous avons été conduit, dans une Etude précédente, à reconnaîtrel'objectivitécomplètedes sons et des couleurs. Les vibrations extérieures produisent sans doute les sons et les couleurs, — et c'est là le seul fait indiscutable que la science a montré, — mais elles les produisent dans l'air et dans l'éther et nullement dans l'âme. Les sons et les couleurs bien loin d'être des manières d'être de l'esprit sont des manières d'être des corps extérieurs et de nos propres organes. L'âme sensible dont ces organes sont informés n'ajoute au phénomène physique qu'un nouvel élément: la conscience, et toutes les émotions sensibles qui en résultent. Les idées d'un pur esprit peuvent représenter sans doute le son et la couleur, mais ces représentations idéales et spirituelles ne sont en rien le son et la couleur dont s'occupent les sciences physiques. La chaleur brûle; l'idée de chaleur ne brûle pas. De même le son et les couleurs physiques ne sauraient pk^cohfondues avec les idées correspondantes de'" n^otre esprit; elles sont donc des modes corporels.

La comparaison alléguée par nos adversaires entre le temps et l'espace et les sensations purement subjectives de son et de couleur, n'est donc pas exacte })uisqu'elle part d'une donnée que nous croyons fausse.

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Mais alors même que nous accorderions la subjectivité complète des sons et des couleurs, nous préférerions être accusé par nos adversaires de peu de logique et recourirà Tacte de foi aveugle, plutôt que de rouler avec eux jusqu'au fond de l'abîme du scepticisme où tout est confusion et contradiction. En effet, si dans la perception, par exemple, d'une feuille verte qui se balance et frémit sous le vent, je cherche à faire la part des éléments subjectifs et objectifs qui constituent ce phénomène, je dois ranger parmi les éléments subjectifs, la conscience, la perception, le plaisir, la surprise, les diverses émotions de l'âme. . .;je puis encore, si l'on y tient, regarder comme subjectif le bruit du vent, la couleur verte de la feuille, les jeux de lumière qu'elle produit, etc.. Maissijeplaceencoreparmileséléments subjectifs la figure ronde ou dentelée delà feuille ainsi que tous les phénomènes de temps et d'espace qu'elle me révèle, tels que le balancement de la feuille et la vibration de l'air, de l'éther. .. que restera-t-il pour la part de l'objectif ? Plus rien assurément : tout le phénomène sensibledevientainsisubjectif et apparent, et alors il ne nous reste qu'une représentation qui ne représente plus rien; une perception sans objet, une perception fonctionnant à vide qui ne perçoit que son mode de perception, — puisque le temps et l'espace, comme le son et la couleur, ne seraient plus que des modesd'intuitionîNousn'accepteronsjamaisune conception si inintelligible et contradictoire jusque dans les termes. Il faut donc, remontant la pente fatale du subjectivisme, admettre l'objectivité évidente du temps et de l'espace, et pour garantir cette évidence et éviter le reproche de nous contredire, admettre comme indiscutables toutes les autres évidences de toutes les facultés interrogées sur leur objet propre et dans les conditions normales.

La critique de Kant.

Ce n'est donc pas la raison — pas plus que la science elle bon sens — qui nie la réalité objective de l'espace et du temps; c'est uniquement une certaine métaphysique que nous allons faire connaître, métaphysique tout arbitraire et a priori, qui n'a pas. craint d'armer l'intelligence humaine contre elle-même, de combattre les données de la raison pure au nom de cette môme raison, et d'éloigner de cette lutte intestine, désormais fatale et sans issue, tout arbitrage, tout contrôle, en supprimant, avec l'espace objectif, tout recours à l'expérience véritable.

Emmanuel Kant est le père de cette nouvelle école. Sa fausse théorie du temps et de l'espace étant le vice capital de tout son système, en sorte qu'il suffit de la réfuter pour ébranler l'édifice tout entier, ce sera pour nous une nouvelle raison de l'examiner à part, avec tout le soin qu'elle mérite. Tout imbu des préjugés de son temps contre ce qu'il ose appeler « un vieux dogmatisme vermoulu (1) », c'est-à-dire contre cette antique philosophie que deux siècles de décadence avaient sans doute passablement travestie et défigurée dans les écoles, mais qu'il eût été plus sage de rajeunir et de restaurer que de détruire, notre philosophie tente d'ouvrir de nouvelles voies à l'esprit humain. Il se compare lui-même, modestement, à un nouveau Copernic, pour bien marquer que ce n'est pas une restauration mais une révolution radicale dans les idées philos()phi(|ues qu'il entreprend. La gloire de Copernic est d'avoir changé l'axe du monde, en affirmant lepre-

(1> Kant, Critique de la liaison pure, Ed. Barni, p. 7.

La

ib^se Kanlisle.

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mier que c'était la terre qui tournait autour du soleil et non pas le soleil autour de la terre ; Kant aspire à une gloire non moins grande pour avoir affirmé que ce n'est plus la connaissance humaine qui se règle et se moule sur les objets, mais au contraire les objets qui se moulent sur nos idées. Le temps et l'espace, par' exemple, ne sont plus des manières d'être propres aux choses que nous percevons dans l'univers, ce sont des manières de les concevoir, propres seulement à l'esprit qui les contemple.

Assurément, s'il suffisait de renverser les idées reçues pour les redresser, et de dire des choses nouvelles pour dire vrai, Kant aurait pleinement réussi. Mais ce serait là un succès trop facile; le premier venu des charlatans pourrait à son tour affirmer que la terre ne tourne plus de l'occident à l'orient, mais de l'orient à l'occident, et se croire un nouveau Copernic.

Que l'amour de la nouveauté ne nous en impose donc pas. Plus les affirmations des novateurs sont étranges et audacieuses, plus nous devons être rigoureux dans l'examen de leurs thèses et de leurs preuves (1).

I La preuve lapins importante que Kant nous propose

généra- dc SOU uouveau svstème, celle qui domine toute son

les ' *^

Les œuvre et que l'on retrouve le plus souvent au fond de mies, sa pensee, quoiqu elle ne soit pas développée dans « l'esthétique transcendentale > c'est la fameuse preuve par les antinomies de la raison pure.

(1) Nous aurions pu contester à Kant le mérite de l'invention. Il a sealement mjeuni la vieille thèse de Protagore : c C'est l'esprit humain qui est la mesure (la forme) des choses, et non pas les choses qui sont la mesure (la forme) de Tesprit. n Arislote après avoir refuté vingt fois une telle prétention a résumé sa critique en deux mots qui pourraient servir d'épitaphe à la Critique de la raison pure : « ça ne veut rien dire et ça paraît pourtant merveilleux. » — QvOiv 3»j ^éywv n-soiTTÔv fKtvETat Tt li'/tf*. Meta., 1. IX, c. 1, § 14. — Gfr. 1. 111, c. 5.

OBJECTIVITE UE L ESl'ACIi ET UU TEMPS 4/

Les notions fondamentales de la raison humaine, nous dit-il, et tout d'abord ces notions de temps et d'espace qui se retrouvent dans toutes nos intuitions des choses sensibles, lorsque nous essayons de les analyser et de creuser à fond leurs essences, nous apparaissent pleines de mystères, d'obscurités, et même de contradictions flagrantes.

Citons ses paroles : « La raison humaine est soumise dans une partie de ses connaissances, à cette condition singulière qu'elle ne ])eut éviter certaines questions et qu'elle en est accablée. Elles lui sont suggérées par sa nature même, mais elle ne saurait les résoudre, parcequ'elles dépassent sa portée. > — «La raison se précipite dans une telle obscurité et dans de telles contradictions qu'elle est portée à croire qu'il doit y avoir là quelque erreur cachée quoiqu'elle ne puisse la découvrir... le champ de bataille où se livrent ces combats sans fin voilà ce qu'on appelle la métaphysique » (1).

C'estparces aveux déchirants que s'ouvre l'introduction à la Critique de la Raison pure. Et de la première, jusqu'àla dernière ligne de cet ouvrage, nous pouvons aflirmer que c'est cette vision, — nous allions dire ce cauchemar, — de la raison humaine écrasée sous son propre poids, delà raison luttant contre elle-même dans un conllit sans fin, qui poursuit partout l'esprit de notre philosophe, et le jette dans des voies excentriques.

Voyez comme il se complaît à « exposer la scène de discorde et dedéchirement à laquelledonne lieu ce conflit des lois de la raison pure (2) >. 11 y revient sans cesse ; et si parfois le tableau devient trop sombre, et la charge trop évidente, il proteste avec candeur que ce

(i)Kant, ibid., p. 5. 6.

(S) Kanl, Critique de la Raison pure, Ed. Bami, t. H, p. 32.

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n'est point sa faute, « qu'il n'a point cherché à produire Tillusion » ; — qu'en plaidant sa thèse « il a soin de n'apporter aucune preuve d'avocat (1) >. Que s'il nous propose un nouveau système, s'il le préconise comme € un trésor digne d'être légué à la postérité (2) > c'est parce qu'il se flatte d'avoir trouvé la clef de toutes ces antinomies « et renversé toutes les erreurs qui avaient jusque-là divisé la raison avec elle-même (3) ».

Lelecteur peut entrevoirpar ce simple coup d'œilcombien cette preuve de la subjectivité par les antinomies ou contradictions impliquées dans ces notions d'espaceetde temps, estimportantedanslapenséedeKant, et combien il sera utile de reproduire en détail etd'examiner tous les détours de sa subtile argumentation. Tout l'édifice Kantien repose sur cette fameuse preuve dont rébranlement^doit entraîner la ruine totale du nouveau système.

Première Si uous objectivious Ics idécs de temps et d'espace, uù^e. c'est-à-dire si nous supposions que le monde extérieur est réellement étendu dans le temps et dans l'espace, nous mettrions la raison en conflit avec elle-même. En effet, il nous faudrait conclure que le monde est fini dans le temps et dans l'espace, ou bien que le monde est infini ; or ces deux hypothèses quoique contradictoires, paraissent aux yeux de Kant également vraies. Preuve A l'appui dc la thèse : le monde a un commencement ibèx. dans le temps et dans Vespace, Kant invoque diverses preuves : Si Ton admet, nous dit-il, que le monde n'ait pas de commencement dans le temps, à chaque moment donné il y aura une éternité écoulée. Or une sé-

(1) Kant, Ibid., t. II, p. 50.

(2) Kant, Ibid., t. I, p. 30.

(3) Kant, lbid.,X. I, p. 8.

thèse.

OBJECTIVITÉ DE l'eSPACE ET DU TEMPS 4^

rie infinie écoulée répugne, puisqu'une série infinie consiste précisément en ce que cette série ne peut jamais être achevée. Quant au second point, si l'on admet que le monde n'a pas de limites dans l'espace, il faut admettre que le monde est un tout infini donné de choses existantes ensemble, c'est-à-dire une chose impossible, puisqu'il ne saurait y avoir de nombre infini. Donc il faut admettre que le monde est fini dans le temps et dans l'espace.

A son tour l'antithèse repose sur des preuves non preuve moins convaincantes d'après Kant. En effet, nous dit- vmi il, admettons que le monde ait un commencement dans le temps. Comme le commencement est une existence précédée d'un temps où la chose n'était pas, il doit y avoir un temps antérieur où le monde n'était pas, c'est-à-dire un temps vide. Mais dans un temps vide rien ne peut naître, puisqu'aucune partie de ce temps ne saurait contenir une raison qui déterminerait cette naissance. Pourquoi le monde aurait-il commencé à tel moment plutôt qu'à tel autre? Il n'y aurait à cela aucune raison, soitquele monde eûtson principe en lui-même, ou dans une autre cause. Donc le monde ne saurait avoir eu de commencement; il est donc infini dans le temps.

Il est en outre infini dans l'espace, car s'il était limité par l'espace, il se trouverait dans un espace vide qui lui servirait de limites, c'est-à-dire qu'il se trouverait limité par rien, car un espace sans objet n'est rien. Donc le monde est infini en étendue comme en durée.

Inutile de faire remarquer au lecteur la faiblesse de cette dernière argumentation. Pour être fini est-il donc nécessaire d'être limité par un voisin, ne peuton pas être limité par sa (iuantité intrinsèque et sa propre imperfection ? Mon chapeau deviendrait-il infini

LtSPACt KT LE TEMPS

si Dieu supprimait tous les êtres qui l'entourent? La faiblesse — nous allions dire la puérilité — d'une telle argumentation n'a pu échapper complètement à un génie si subtil, quoique la subtilité même soit peutêtre ici une excuse. Il sembleen avoireu conscience; aussi s'excuse-t-il aussitôt d'avoir «cherché à produire l'illusion y> etde s'être servi de « preuves d'avocat >

2« Voici la deuxième antinomie où nous conduiraient

^"^""'' les notions de temps et d'espace considérées comme'

mie.

Preuve de la

objectives.

Si le monde était vraiment étendu dans le temps et dans l'espace, il devrait être formé ou de parties simples ou bien de parties composées. Or ces deux hypothèses, quoique contradictoires, sontégalement soutenables et également certaines aux yeux de la raison.

Preuve de la thèse : L'espace et le temps sont composés de parties simples. En etïet, supposez que les uièse. substances composées ne soient pas formées de parties simples, mais de parties composées, et supprimez ensuite par la pensée toute composition, que resterat-il?Rien ; et la substance se sera évanouie, puisque vous avez supprimé le composé, et que le simple, par hypothèse, n'existe pas. On ne pourrait donc pas supprimer par la pensée la composition des choses, sans supprimer les choses elles-mêmes: cequi est absurde, caria composition des choses n'étant qu'une relation extérieure et accidentelle des substances, on doit toujours pouvoir la supprimer par la pensée sans supprimer la substance. Force est donc bien d'admettre qu'après cette suppression du composé, il reste quelque chose exempt de toute composition, c'est-à-dire des éléments simples.

Mais voici la preuve non moins convaincante de

OBJECTIVITÉ DE l'eSPACE ET DU TEMPS 51

l'antithèse. Supposez que le continu dans le temps et Preore dans l'espace soit composé de parties simples, alors il i-antu faut admettre que chacune de ses parties occupe un "****" espace, puisque toute composition n'est possible que dans l'espace ; autant il y a de parties dans le composé, autant il doit y en avoir aussi dans l'espace qu'il occupe. Le simple occuperait donc un espace : ce qui est contradictoire, puisque tout ce qui occupe un espace renferme en lui des parties diverses placées les unes en dehors des autres, c'est-à-dire est composé bien loin d'être simple. Admettre avec les partisans des monades, outre lepointmathématiquequi est simple sans doute, mais qui aussi ne fait que limiter l'espace sans pouvoir le remplir, des points physiques à la fois simples et remplissant l'espace, c'estlàuneabsurdité mille fois réfutée. L'hypothèse en question est donc impossible : le continu dans le temps et dans l'espace ne saurait être regardé comme composé de parties simples.

D'autre part, nous avons démontré qu'on ne saurait admettre qu'il soit constitué de parties composées, le débat est donc sans issue : c'est la raison qui combat encore une fois contre elle-même.

Le lecteur quelque peu exercé aux subtilités de la criuqoc. métapliysi(jue ne sera peut-être pas également convaincu par les arguments pour et contre allégués par Kant. Tantôt le sophisme se cache et se déguise avec une telle habileté et de si grands soins, qu'ils suffisent à exciter la défiance et à nous mettre en garde ; tantôt

la faiblessedu raisonnement estsiclaire qu'onse prend à admirer la candeur du philosophe qui a pu s'en contenter.

Est-il bien vrai de dire, par exemple, que toute espèce de composition est accidentelle ; n'y a-t-il pas aussi dans certaineschoses une composition essentielle, im-

possible à supprimer? Un triangle est composé de trois lignes droites; si vous supprimez cette composition, ne supprimez-vous pas en même temps l'essence même du triangle?

Nous verrons plus loin que ces fameuses antinomies reposent sur bien d'autres confusions non moins graves: confusion de l'espace réel avecl'espace imaginaire, confusion des parties physiques avec les parties mathématiques,delà divisibilité indéfinie avec la divisibilité infinie, etc. Elles sont si peu dignes de la profondeur et de la pénétration d'un si grand génie, qu'on a pu se demander si toute cette mise en scène n'avait pas été ajoutée après coup, pour mieux encadrer sa thèse sceptico-idéaliste. Quoiqu'il en soit, ajournons le débat sur le fond de ces questions à notre 3' partie où nous étudierons la nature du temps et de l'espace.

Accordons pour un instant, à notre adversaire que ses arguments pour et contre sont égalements forts et que ses thèses et ses antithèses sont également vraies ; ne faut-il pas conclure que la raison, qui détruit son propre édifice, n'est plus entre nos mains qu'un instrument d'illusion, et verser par conséquent dans un complet scepticisme? Kant est loin d'accorder une telle conclusion, ettout son nouveau systèmea précisément pour but de sauver la raison humaine d'un naufrage imminent, en la détournant du scepticisme. Il sera pour le moins curieux de voir comment notre auteur va s'y prendre pour se tirer d'un si mauvais pas et réconcilier la raison avec elle-même.

Boiniion Après uous avoir montré le champ clos de la méta-

aniîno- physlquc divisé en deux camps ennemis et irréconci-

"""*' liables, qui se livrent depuis trois mille ans une guerre

acharnée, sans trêve et sans fin, les uns soutenant

OBJECTIVITÉ DE l'ESPACE ET DU TEMPS 53

que le temps et l'espace sont infinis, les autres soutenant avec non moins de raison qu'ils sont au contraire finis et bornés; les premiers affirmant que le continu dans le tempset dans l'espace est composé d'éléments simples, les seconds affirmant avec autant de raison que ces éléments sont toujours composés et divisibles à l'infini ; après nous avoir montré, avec une émotion plus ou moins artificielle, cette < scène de discorde et de déchirement à laquelle donne lieu ce confiitdes lois de la raison pure >, voici qu'il nous annonce un sauveur qui, d'un seul mot, va réconcilier à jamais tous ces frères ennemis. Ce sauveur, ce pacificateur universel, c'est Kant lui-même. Il s'approche des deux groupes de combattants et leur dit : vous soutenez que le temps et l'espace sont finis, et vous ([u'ils sont infinis et sans limites; vous soutenez que leurs éléments sont simples, et vous qu'ils sont composés ; eh bien ! je vous annonce que nous avons supprimé la réalité objective du temps et de l'espace ; l'objet de vos discussions éternelles n'existe donc plus; il n'a jamais existé ; à quoi bon se quereller sur la nature d'un être chimérique ; cessez donc vos querelles, embrassez-vous et vivez en paix !

€ Alors, dit Kant (nous citons textuellement), les deux parties seront convaincues que si elles peuvent bien se réfuter l'une l'autre, c'est qu'elles se disputent pour rien et qu'une certaine apparence transcendentale leur a représenté (dans le temps et dans l'espace) une réalité là où il n'y en a aucune >. Et il répète avec insistance : < La question elle-même n'est rien, parce qu'elle n'a point d'objet donné... la question est donc entièrement nulle, vide.... 'Votreobjetn'existeque dans votre tèteetnepeutêtredonné au dehorsd'elle(l)>.

(1) Kant, Critique de la {{aison purcy t. II, pp. 108, 89, 93

54 ÉTUDES PiriLOSOPOIQUES

Voilà par quel procédé inattendu notre philosophe prétend mettre fin, une fois pour toutes, aux procès de la métaphysique qui divisent les peuples ; impossible d'après lui, de ne pas trancher ainsi le débat à la satisfaction unanime de tous les partis (1).

cri^uque Nous ue demaudcrious pas mieux que de nous déclacette rer satisfait. Toutefois faudrait-il que la solution pro-

solntion. , . n 111 •

posée eut réellement la vertu de résoudre la question en litige, et de dissiper le scandale apparent delà raison humaine luttant contre elle-même.

Si je suppose avec Kant, que le temps et l'espace ne sont plus des modalités réelles du monde extérieur, mais uniquement des modes subjectifs de mon esprit, des manières de concevoir les choses propres à l'esprit humain, et dont les intuitions plus parfaites de Dieu ou des anges seraient exempts (2) ; en un mot si je supprime la réalité objective du temps et de l'espace, il est bien clair que je supprime la possibilité d'un conflit entre mon esprit et cet objet supprimé. Si le temps et l'espace n'existent plus, il ne sera pas moins contraire à la vérité de dire qu'ils sont finis ou infinis, composés d'éléments simples ou d'éléments divisibles. Le Mais cette possibilité de conflit écartée, il en reste

conflit . ^

demeure, toujours uiie autrc uou uioius gTavc ; ma raison continue à se contredire et à lutter avec elle-même de trois manières :

1° Les antinomies étant supposées directement in-

(1) Kant a poussé la confiance en la vertu pacificatrice de son système, jusqu'à la plus étonnante naïveté. Il a demandé pour la Critique de la Raison pure la faveur des gouvernements. Bien entendu qu'aucun gouvernement n'a fait droit à une si étrange requête. Seule, la Convention nationale, dont aucun membre peut-être n'a jamais lu son ouvrage, lui a répondu en l'honorant du titre de citoyen français !

(2) Ni Dieu ni les anges, pas plus que Ihomme, ne conçoivent les corps hors le temps et l'espace. Ce n'est pas de cette idée qu'ils sont exempts mais des sensations correspondantes. De même qu'ils ont l'idée de brùlii. re, sans pouvoir éprouver la sensation de brûlure. L'homme au contraire p'a jamais l'idée sans avoir éprouvé la sensation correspondante.

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solubles, je continue à soutenir à la fois, avec la môme apparence de certitude, le oui et le non, le pour et le contre. Des thèses et des antithèses absolument contradictoires m'apparaissent encore également vraies ou également fausses en elles-mêmes. Les lois subjectives de mon esprit ne s'accordent donc plus entre elles ?

2° En second lieu, si l'esprit humain par la bouchede Kant, proclame que l'espace et le temps ne sont que des formes de l'esprit humain, comment peut-il en même temps proclamer par la conscience de tous les hommes qu'ils sont des formes du monde corporel? Kant reconnaît lui-même que nous attribuons fatalement au temps et à l'espace une < réalité objective par l'effet d'une inévitable apparence » ; de même qu'à tous les principes de la raison pure qui se rapportent à ces notions. < Ce sont là, ajoute-t-il, des sophismes qui résultent de la nature même de la raison. Ce sont des sophismes non de l'homme (c'est-à-dire de l'ignorant), mais de la raison pure elle-même, et le plus sage de tous les hommes ne saurait s'en affranchir; peutêtre, après bien des efforts parviendra-t-il à se préserver de l'erreur, mais il lui est impossible de dissiper Tapparence quilepoursuit et se joue de lui incessamment. > (1) — Mais s'il en est ainsi, n'y a-t-il pas une contradiction llagrante dans les lois et les tendances de l'esprit humain?

3° Non seulement nous objectivons fatalement le temps et l'e^^pace, comme les autres notions sensibles telles que la couleur et le son, mais nous leur attribuons en outre un caractère de nécessité que nous n'attribuons nullement au son et à la couleur. Nous pouvons concevoir que le monde extérieur ne soit plus coloré ni sonore ; nous ne le concevrons jamais hors

^1) Kant, Critique de la Raison pure, Ed. Barni, t. If, p. 2.

pose

on

ilemnie.

du temps et de l'espace. Maiscommentconcilierceslois de Tesprit humain qui nous imposeraient à la fois la subjectivité et l'objectivité nécessaires de ces notions ? Notre esprit se trompe donc lui-même?

On En d'autres termes, je répondrai à Kant par le dilemme suivant : Prouvez-nous que la raison humaine en nous imposant les notions de temps et d'espace, ainsi que tous les principes qui en découlent, ne nous les impose pas comme des lois objectives et nécessaires de la nature même des choses corporelles, ou bien rejetez l'autorité de cette même raison

Kant ne fait ni l'un ni l'autre. Il ne voudrait pas mettre en doute l'autorité de la raison, mais il bouche les oreilles et ne se fie plus à elle, dès qu'elle contredit son système.

Échec L'hypothèse Kantiste n'est aonc pas même une solucompiet. ^^^^ indirecte des fameuses antinomies. Loin de lever les difficultés du problème, elle les aggrave ; si elle parai t éviterle conflit de l'esprit humain avec la nature des choses, ce n'est qu'en supprimant la nature des choses, ou en établissant entre le sujet et l'objet delà connaissance, un divorce qui n'est au fond qu'un conflitpermanentpuisqueles représentations de l'esprit ne représentent plus les objets. En outre elle complique ce premier conflit d'un autre non moins grave, celui de l'esprit luttant avec lui-même, se trompant lui-même en croyant percevoir dans le temps et dans l'espace des modalités nécessaires dechoses étrangères, alors qu'ils ne sont plus que des modes de perceptions, des affections du sujet et nullement de l'objet. Or, ce dédoublement de la conscience qui, dans les conditions normales, prend le moi pour un objet étranger, ne serait qu'une aberration et une folie que nul n'a le droit d'imputer à la nature : Natura non meniitur. De fait, la solution Kantiste ne contenta personne.

OBJECTIVITÉ DE L'ESPACE ET DU TEMPi 57

Parmi sesdisciples,les uns achevèrent de descendre la pente du scepticisme le plus absolu ; les autres provoquèrent, par une réaction violente, le réveil du dogmatismeleplushardiet]ei)lus intempérant quifutjaraais. Tous les fléaux du pantlîéisme, de l'atliéisme, du scepticismeetdel'incrédulité que Kant avait voulu prévenir, se déchaînèrent après sa mort sur le monde germanique, et furent pour l'honneur de la philosophie une épreuve autrement redoutable que la décadence de la scolastique.

A ces arguments généraux, qui sont au fond l'idée n mère de tout son système, puisqu'il ne se jette dans menu l'abîme du subjectivisme que pour fuir l'écueil des an- ^""de" tinomies, Kant va ajouter des arguments spéciaux, destinés à compléter la preuve de la subjectivité du temps et de l'espace.

Si toutes les notions de l'esprit humain sont subjectives, d'après ce philosophe, certaines notions fondamentales qu'il attribue à la sensibilité, telles que le temps et l'espace, le sont encore pour des raisons spéciales sur lesquelles il insiste avec force dans ce 1" chapitre de V Esthétique transcendentale, où ilposeles bases de cette thèse idéaliste dont tous les autres chapitres sur la Critique de Ventendement et delà raison pure ne seront que les développements.

L'argumentation nouvelle de Kant peut se résumer us ainsi. Les notions de temps et d'espace sont des for- ài'noH mes àpriori de l'esprit humain. Donc elles sont purement subjectives. Nous allons examiner en détail l'explication et les preuves de ces deux propositions.

Toute connaissance humaine d'après Kant, contient des éléments à posteriori venus de l'expérience et des éléments àpriori produits spontanés et internes de l'activité de l'esprit. Sa critique a pour but de les dis-

58 ÉTUDES PDILOSOPHIQL'ES

Lingiier, de dégager les éléments àioriori et d'en contester la valeur et la portée.

La première des facultés cognoscitives de l'esprit humain c'estla sensibilité (Anschauungsvermœgen), dont les représentations pures (Anschauungen reinej, ou représentations vides (Anschauungen inhaltsleere), s'appliquent aux objets extérieurs et forment ainsi les premiers matériaux de la connaissance, auxquels s'appliqueront ensuite les catégories de l'entendement et les autres formes de la raison pure.

Les intuitions de la sensibilité contiennent donc quelque chose qui vient des objets, mais qui est complètement indéterminé et indéfinissable : aussi Kant î'a-t-il appelé la. Matière de Pintuition sensible, par allusion à la matière première des scolastiques.

Toutes les formes que pourra revêtir cette matière dans le phénomène de l'intuition sensible, sont des éléments àprio)H, qui existent en nous antérieurement à l'expérience, toutes prêtes à s'appliquer à là matière sensible, comme des espèces de moules. Les premières et les plus importantes de ces formes àpriori sont l'espace et le temps.

Première D'abord l'espacc. Par le moyen de cette notion, nous nous représentons les corps comme revêtus de figures géométriques, distribués à côté les uns des autres, hors de nous, dans l'espace. Or, nous dit Kant, ce ne sont pas les corps qui nous donnent ces représentations spatiales, puisque au contraire sans ces représentations spatiales nous ne pourrio7is nous les figurer. Il faut donc que ces représentations existent déjà en nous, qu'elles soient les formes même de la sensibilité (1).

Telle est la première preuve de la subjectivité de

(1) Cfr. Kant, Cr'Uiq. de la Raison pure. t. I, p. 77.

preuve.

l'espace. Nous pourrions laisser au lecteur le soin de la réfuter. 11 est clair que notre adversaire confond ici la perception des sens soit avec l'imagination, soit avec le jugement de l'intelligence. Pour prononcer ce jugement: ce corps a une figure ronde, il faut avoir déjà acquis les idées de figure et de rondeur que ce jugement compare. De même pour imaginer des choses rondes, il faut en avoir déjà perçu. Mais pour percevoir le fait matériel d'une figure ronde, sans le comprendre, sans idée générale, à la manière des animaux, il me suffit d'ouvrir les yeux, et de regarder une chose ronde. La perception sensible de l'espace étendu et celle des corps sont identiques. Il n'est donc pas étonnant que celle-ci ne puisse se produire sans celle-là.

Ah ! sans doute si aucun corps n'était réellement étendu et figuré, il en serait autrement. Si le palais de Versailles que j'ai sous les yeux n'a aucune figure, il faudra bien supposer que la représentation que je m'en fais est une création naturelle de mon esprit. Kant suppose donc implicitement que le temps et l'espace ne sont pas réellement dans les objets, lorsqu'il essaye de nous le prouver ; c'est-à-dire que son argumentation n'est au fond qu'une pétition de principes.

Passons à la deuxième preuve. L'idée de l'espace est Demie une représentation à priori^ que nous avons néces- preuve, sairement, nous dit-il, car elle est le fondement de toute expérience externe. En effet, « il est impossible de se représenter qu'il n'y ait point d'espace, quoiqu'on puisse bien concevoir qu'il ne s'y trouve aucun objet. > L'espace est donc une notion antérieure à l'expérience et indépendante d'elle.

Cette assertion est-elle bien rigoureuse? Est-il bien vrai de dire que nous ne pouvons pas faire abstraction de l'espace actuel, tandis que nous pouvons faire abstraction de tous les objets contenus dans l'espace ? Ce

serait confondre grossièrement l'abstraction de l'imagination avec celle de la raison pure. Sans doute Fimagination après avoir fait de grands efforts pour se représenter l'espace vide, c'est-à-dire une longueur, largeur et profondeur sans substance, est tout à fait impuissante à se représenter l'espace lui-même anéanti et le néant absolu. Demander à l'imagination une image de rien, c'est lui demander une opération chimérique. Mais la rai son pure qui conçoitVèiïQ, conçoit négativement le non-être, et ne répugne nullement à admettre la non-existence de toutes les créatures etl'existence d'un seul être: Dieu et ses idées éternelles. Bien plus, nous verrons en traitant de la nature de l'espace, que ce vide actuel et mesurable, cet espace pur imaginaire que l'on se figure exister et s'étendre toujours au delà des mondes créés, n'est qu'une fiction sans réalité. Non seulement la raison peut le supprimer par abstraction, mais elle nie formellement son existence. Kant lui-même ne l'a-t-il pas supprimé en le considérantcomme unefiction de Tesprit ou une forme subjective delà sensibilité? Cette suppression ou abstractionlogiquen'estdonc pas impossible, puisqu'elle est faite jusque dans le système de Kant. Troisiè- La troisième et la quatrième preuves qui suivent, re- ^i posent au fond sur une même équivoque, et se réfu- ''"mé"' tent par une même réponse ; aussi nous permettronspreuves. ^^^^ ^^ ^^^ réuuir. L'espace est infini, nous dit-on, donc il ne saurait être l'objet d'une perception empirique, mais seulement d'une intuition pure, c'est-àdire dans le langage de Kant, d'une conception à priori et vide de l'imagination.

Dans la quatrième preuve Kant nous dit expressément qu'en effet « l'espace est représenté comme une grandeur infinie... que toutes les parties de l'espace

OBJECTIVITÉ DK l'esPACE ET DU TEMl'S Gl

coexistent à riiifiiii (1) ». — C'est la même idée, exprimée sous une autre forme, que nous retrouvons dans la troisième preuve. « On ne peut se représenter qu'un seul espace; et quand on parle de plusieurs espaces, on n'entend par là que les parties d'un seul et même espace. Ces parties ne sauraient non plus être antérieures à cet espace unique qui comprend tout, comme si elles en étaient les éléments (et si elles le constituaient par leur assemblage) ; elles ne peuvent au contraire être conçues qu'en lui. Il est essentiellement un; la diversité que nous y reconnaissons, et par conséquent le concept universel d'espaces en général ne reposent que sur des limitations (de cet espace infini) (2) >. .

Dans ces deux arj^uments Kant nous parait user Leur

•*• critique.

d'une même équivoque. S'il lui plait de n'appeler espace que cette étendue infinie qwe le géomètre ou l'astronome conçoivent sans limite et sans fin dans l'immensité des cieux, il ne sera pas bien difficile en eiïet de nous prouver qu'une telle conception infinie n'a rien de commun avec une notion générale abstraite des réalités finies, et que par conséquent l'expérience est insuffisante à nous fournir l'objet d'une telle intuition. Nous le reconnaîtrons, sans aucune peine, avec lui. Mais ce qu'il nous est impossible d'admettre c'est que la notion d'un espace infini soit la première chronologiquement ; qu'elle précède la notion générale d'espace universel ou celle d'espace concret et fini, à ce point que ces notions ne soientque des limitations de la notion d'espace infini (3). Bien loin d'y atteindre du premier coup, nous croyons au contraire

(1) Kant. llnd., p. 7'.».

(2) Kant, Ibid.. p. 7«.

(3) « Cette intuition pure est le fondement de toutes les représentutionâ einpiriques de l'espace. » Kant. Ibid.

que la raison ne s'élève qu'en dernier lieu et par un eliort suprême à l'idée d'infini ; en sorte que Kant fait précisément commencer notre connaissance au point où de fait elle s'arrête.

Nous venons de dire que la notion d'infini est le concept le plus élevé de la raisonhumaine, etnullement le premier degré de connaissance inférieure des sens, comme Kant vient de l'insinuer dans ce passage, pour les besoins de sa thèse. Est-il même vraisemblable que l'infini soit une représentation de la sensibilité? Sans douteKantn'attribuepas cette représentation aux sens externes, ni au sens interne, mais à une faculté sensible supérieure, l'imagination, dont l'intuition serait « pure ■» c'est-à-dire vide de tout objet réel. Mais alors même que lïnfiiii n'aurait rien de réel, comment pourrait-il y avoir une image ou représentation sensible et finie de l'infini? Et s'il n'y npas d'image proprement dite de l'infini, comment l'imagination pourrait-elle nous représenter une chose dont il ne peut y avoir d'image ? N'est-ce pas contradictoire ?

De fait, l'infini est une notion ^ù la raison seule peut s'élever, non sans beaucoup d'efforts; et, lorsqu'elle Ta atteinte, nous avons beau reculer les bornes du firmament visible, nous figurer l'univers des milliards de foi.3 plus grand qu'il n'est, multiplier indéfiniment les espaces qui séparent les astres, et reculer encore les limites des mondes les plus éloignés, impossible à l'imagination de se représenter sensiblement Tinfini que la raison seule a conçu. Et cette défaillance de l'imagination est une nouvelle preuve que l'infini n'est pas de son domaine.

Mais si la notion de l'espace infini est une conception des plus hautes de la raison humaine, n'est-il pas déraisonnable d'en faire le fondement, la condition première de toutes les intuitions empiriques de l'es-

OBJECTIVITÉ DE L'eSPACE ET DU TEMPS 63

pace et de toutes les autres intuitions de la sensibilité ? N'est-il pas mille fois absurde de faire dépendre les représentations sensibles des représentations intellectuelles, comme si les opérations des sens — qui nous sont communes avec les animaux — étaient impossibles, sans l'exercice préalable de la raison pure ? Kant lui-même reculerait devant une telle énormité. Nous constatons qu'il n'y a pu échapper que par une confusion d'idées qui fait peu d'honneur à sa sagacité, puisqu'il attribue la notion d'infini à une faculté sensible.

Il nous reste àexaminerunedernièrepreuvequinous cinquièparaît être des plus importantes, dans la pensée de pfeu« Kant, quoiqu'il n'aitpas jugé à propos de la placerméthodiquementdans le chapitre que nous venons d'étudier. Elle y était pourtant, fondue avec la 3" preuve, dsiuslsii"' ijd'il'ion delà Cri tique de la Raison p2i7'e,mai\s elle adisparu dans leséditionssuivantes, nous en ignorons le motif. Peut-être l'auteur a-t-il cru avoir suffisamment exprimé la même idée au paragraphe suivant et en vingt autres endroits du même ouvrage

Le nouvel argument est celui-ci : L'idée d'espace est une idée nécessaire, donc< elle ne saurait être empirique ou d'expérience ni en dériver (1) ». L'impuissance du sensualisme de Locke, ànous expliquer l'origine des vérités nécessaires que nous trouvons en notre esprit, est une des critiques les plus familières et les mieux réussies du philosophe de Kœnisberg. Ilest clair que tous les objets fournis par l'expérience sontcontingents etquel'on a beau additionner ou combiner des éléments contingents, on n'aboutira jamais à produire un total ou une combinaison quelconque nécessaire. Gevieilargument est toujours bon et irréfutable, mais il ne réfu-

(i) Kant, Ibid.. p. 80. Cfr. Introd., II, V, etc.

64 ÉTUDES PHILOSOPQIQUES

te lui-même qu'un seul système, le système grossier des sensualistes ; il ne saurait atteindre «l'empirisme intelligent»de ]'Ecolepéripatéticienne,queron ne condamne pas suffisamment par le silence. L'Aristote ailemand, comme on l'a appelé par une hyperbole un peu trop hardie ce nous semble, aurait mieux fait de connaître plus complètement l'Aristote grec, et de nous donner la mesure de son génie, en le réfutant autrement que par une prétérition savante.

L'abstraction d'Aristote ne ressemble, en effet, en rien àl'abstraction de Locke. Celle-ci n'est guère qu'une combinaison mathématique qui ne peut dépasser la nature des éléments combinés ; elle se contente de réunir, dans une représentation unique, ce que les êtres particuliersontdecommun et de semblable. Gelle-làau contraire — ne craignons pas de le redire — suppose une faculté supérieure aux sens et capable de voir dans les choses ce que les sens n'y pourront jamais découvrir, àsavoirl'idée, le planquis'ytrouveréalisé. Toute créature est à la fois imitable indéfiniment, en même temps qu'elle est l'imitation d'une idée divine. C'est cette idée, nécessaire, indéfinie, absolue, que l'intelligence aperçoit dans sa réalisation concrète, et pour ainsi dire cachée sous l'écorce matérielle. Toute créature en effet a un double aspect ; en tant qxx existante^ elle est bornée et contingente : c'est l'objet que découvre le sens ; en tant que possible, elle est nécessaire et indéfiniment imitable : c'est ce côté intérieur, idéal, que découvre l'esprit, lorsqu'il fait abstraction du premier aspect. Une fois découvertes, ces notions nécessaires, celles de tout et de partie, par exemple, ou bien celles de ligne droite et de points^ notre esprit les féconde en les rapprochantet en mettanten lumière leurs rapportsnécessaires. Il lui suffit de comparer ces idées pour voir que le tout est plus grand que la partie; que

a ligne droite est le plus court chemin d'un point à un antre, etc. Ces principes sont les fondements de la géométrie.

Nous ne reviendrons pas sur cette théorie si belle, si profonde, et surtout si humaine, que nous avons longuement exposée ailleurs. Nous nous bornons à constater que Kant semble l'avoir comi)lètement ignorée, bien loin d'en avoir essayé une réfutation quelconque. Le dilemme qu'il nous répète sans cesse, en nous donnantie choix entre le sensualisme de Locke et son nouveau système d'idéalisme subjectif, n'est rien moins que rigoureux, puisqu'il y a un juste milieu entre ces deux excès.

Voilà comment Kant a essayé de nous prouver la Mêmes nature à prioristique et nullement empirique de l'idée '"Jour d'Espace. Il répète les mêmes analyses et les mêmes temps, arguments au sujet de la notion du Temps. Nous les répèteronsaveclui,quoiqued'unemaniùreplus rapide, pour bien nous convaincre qu'ils n'ont pas plus de valeur dans le second cas que dans le premier.

1° < Le temps n'est pas un concept empirique, nous dit-il, car la coexistence ou la succession ne seraient même pas perdues si nous n'avions pas àpWo/'i l'idée du temps (1) >.

'>> « Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. On ne saurait supprimer le temps lui-même par rapport aux phénomènes en général, quoiqu'on puisse bien les retrancher du temps parla pensée >, et concevoir un temps vide de phénomènes.

3° < Le temps comme l'espace donne lieu à des principes apodictiques et nécessaires, comme ceux-ci : le

(1) Kant, Ibid., p. 86 et suiv.

u'espaci et le temps K

temps n'a qu'imedimeiision; des temps différents ne sont pas simultanés mais successifs (tandis que des espaces différents ne sont pas successifs mais simultanés). Or ces principes ne peuvent être tirés de l'expérience, car celle-ci ne saurait donner ni nécessité, ni certitude apodictique. Ilfaudraitse borner à dire : voilà ce qu'enseigne l'observation générale^ et non pas voilà ce qui doit être ».

4° «Lestempsdifférentsnesontque des parties d'un seul et même temps (infini) ». Le temps ne peut donc être considéré comme un ensemble de représentations partielles venues de l'expérience.

5° « L'infinité du temps ne signifie rien autre chose, sinon que toute quantité déterminée du temps n'est possible que comme circonscription d'un temps unique (infini) qui lui sert de fondement. Il faut donc que la représentation originaire du temps soit donnée comme illimitée >, et par conséquent soit à priori et nullement empirique.

Lenr En rcllsant ces cinq objections le lecteur attentif a criiiqne. p^ gg redire à lui-même les cinq réponses que nous avons déjà faites.

La première objection confond nos perceptions avec nos imaginations ou avec nos jugements. Nos jugements supposent nos idées déjà faites; nos imaginations ne sontque des reproductions ; nos perceptions au contraire nous font acquérir nos idées ; ainsi nous percevons la notion de temps en même temps que la durée successive des êtres.

La seconde confond l'abstraction de l'imagination et celle de la raison pure. Celle-ci peut faire abstraction non seulement des existences contenues dans le temps, mais du temps lui-même ; car un temps vide, une durée sans rien qui dure, est inintelligible.

La troisième contient une erreur, ou si Ton veut.

OBJECTIVITÉ DE l'ESPACE ET DU TEMPS 67

une ignorance sur l'origine de nos idées universelles et de nos jugements nécessaires ; elle confond de nouveau € l'erapirisme intelligent » des scolastiquesavec Tempirisme grossier des sensualistes.

La quatrième et la cinquième supposent à tort que l'idée de temps infini est antérieure à celle du temps en général ou des temps particuliers. L'infini n'est pas le premier degré de la connaissance sensible mais le dernier de la connaissance intellectuelle.

En somme aucune de ces objections n'est vraiment L-apriobien spécieuse ni bien troublante. Elles ne démontrent 'ne en rien le caractère aprioristique et non expérimental ""^s' des idées de temps et d'espace. Ce caractère n'est nul- sui.jrcu. lement prouvé, mais il serait encore moins probant ; et c'est là le second côté de la question sur lequel nous ne saurions trop insister. Accordons à Kant, pour un instant, que nos idées de temps et d'espace — et toutes nos idées en général — sont innées et à priori ; de quel droit conclurions-nous qu'elles sont purement subjectives et sans objet?

Sans doute, si ces idées sont innées et antérieures à l'expérience, elles dépendent de notre nature et nous devons les considérer comme des lois de l'esprit humain ; mais pourquoi ne seraient-elles pas en même temps des lois de la nature même des choses? Voici par exemple nos idées de temps et d'espace avec tous les axiomes qui s'y rattachent:

Le temps n'a qu'une dimension ; la ligne droite est leplus court cheinin d'iuipointàun autre ; etc.. Pourquoicesidéesetceslois, alors mêmequejene les aurais pas déduites de l'expérience, mais des richesses intellectuellesdontmanatureseraitdouée, ne seraient-elles pasl'expressionmêinedesidéesetdes vérités éternelles

68 ÉTUDES PHILOSOPniOUES

qui ont présidé à la création des choses ? Les idées divines pour être innées en sont-elles moins objectives et moins vraies? Pourquoi l'esprit humain crééàl'imaoe de Dieu, ne participerait-il pas par sa nature à là sciencedeschoses? Cette harmonie entrelesloisdel'esprit humain et les lois des choses créées, n'aurait rien que de très raisonnable et de bien naturel ; sans doute, il serait impossible de la démontrer rigoureusement, sans s'exposer à tourner dans un cercle, et nous devons reconnaître que, dans cette hypothèse, la science ne serait plus fondée que sur un acte de foi — tandis qu'elle est fondée sur l'évidence de la perception objective ; — mais nous soutenons que cet acte de foi serait préférable à une négation sceptique, et que si nous en étions réduits à des conjectures, l'hypothèse objectiviste serait encore la plus vraisemblable.

En effet : s'il n'y avait pas harmonie entre l'esprit humain et la nature des choses ; comment trouverionsnous la seconde si conforme àla première, au point que par l'analyse, l'expérimentation et le calcul, nous parvenons à prédire avec une admirable précision Tordre dans lequel les phénomènes devront se produire dans l'avenir, ou bien à reconstituer dans le passé l'histoire du monde aux époques géologiques qui ont précédé toute expérience humaine?Ces résultats scientifiques, qui sont l'apanage de toute science, mais que la science moderne a rendus si manifestes e.t si merveilleux, suffiraient amplement à discréditer le scepticisme idéaliste, et à rassurer notre foi sur l'accord de l'esprit de l'homme avec la nature des choses.

Répondre avec Kant que nous n'avons pas le droit d'invoquer cette conformité : que l'expérience n'est qu'une création de notre esprit et par conséquent que cette conformité apparente de l'esprit avec les choses, n'estqu'uneconformitéderespritaveclui-même, c'est

OBJECTIVITÉ DE l'ESPACE ET DU TEMPS 69

répondre par une affirmation gratuite et systématique, qui peut être logique au point de vue Kantiste, mais qui a le grave tort de choquer le bon sens.

L'astronome qui observe le cours des astres, le physicien qui calcule les lois de la pesanteur, le chimiste qui cherche le secret des affinités chimiques, en un mot tous ceux qui étudient la nature, savants ou ignorants, ont pleine conscience qu'ils ne produisent pas à leur gré les phénomènes qu'ils étudient; bien loin d'en dirigerle cours, ilsles subissent, ilsdécouvrentpénibleinent les secrets et les lois établies, bien loin de les produire eux-mêmes et de les créer. S'ils pouvaient à ce point se méprendre et devenir les jouets d'une illusion si grossière, il faudrait à jamais désespérer de la science et douter complèlement de la valeur de l'esprit humain. Tant il est vrai qu'on ne fera jamais sa part au scepticisme ; et c'est la conclusion générale la plus claire que Ton puisse tirer de la tentative malheureuse de Kant.

Abordons maintenant la grave question de la nature sniie du continu dans l'espace et le temps. Cette réfutation division quoiqu'indirectede l'idéalisme et du Kantisme, nesera ««jet. pas la moins utile ni la moins frappante. De même que c'est en marchant qu'on prouve le mouvement, ainsi nous prouverons aux sceptiques et aux négateurs que l'espace et le temps, bien loin d'être inintelligibles et contradictoires, sont accessibles à l'esprit humain, en scrutant avec exactitude leurs mystérieuses profondeurs, à la double lumière de la raison et de la science expérimentale.

Nous allons donc étudier la nature du continu dans Vespace et dans le temps, après avoir examiné avec soin la nature du continu en général, fondement nécessaire de ces deux notions.

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