NATURE DU CONTIXU DANS LE TEMPS
Le temps est un continu, encore plus mystérieux Le que l'espace. Son existence n'est pourtant pas moins 3«! évidente. Uuel homme sensé oserait mettre en doute que depuis sa naissance il ait vécu d'une vie successive pendant des jours, des mois et des années qui constituent son âge ? Serait-il assez sceptique pour douter de cette durée successive dans les êtres extérieurs et étrangers à lui-même, du moins il la retrouverait au fond de sa pro])re conscience, avec une évidence irrésistible. La durée des choses serait-elle une illusion de notre esprit, que la durée et la persistance de cette illusion prouverait encore la durée et la persistance de quelque chose. Impossible d'échapper à l'étreinte du temps : le philosophe, au lieu de s'esquiver, doit regarder le mystère en face, avec une modestie qui s'impose, mais qui n'exclut pas une sage conlianceen la valeur de la raison humaine.
J'ai dit que la nature du temps semblait encore plus uurs mystérieuse que celle de l'espace. L'espace en efifet,^ «f grâce à la coexistence de ses parties, tombe tout entier à la fois sous le regard de l'homme ; le temps au contraire semble se dérober par sa continuité suc- l cessive et sa lluiditt'. Il nous échappe (]uaiid on croit ' le saisir. Le passé n'est déjà plus, le futur n'existe pas
U'BSI'AO] ET Lb TEMPS |g
242 ÉTUDES PniLOSOPniOUES
encore; et le présent, qui n'a pas de durée, parait insaisissable : « Fugit tempus, disait Sénèque, etavidissimos suideserit ; nec quod futuruni est meum est, nec quod fuit: in moment o fugientis temporis pendeo (1)».
Entre ces deux notions il y a donc une différence essentielle: l'espace demeure, k temps s'écoule; l'un est coexistant, l'autre successif, le premier a une réalité stable, le second n'a qu'une réalité fugitive qui le rend beaucoup plus difficile à saisir.
J^™^ Mais à côté de cette opposition fondamentale que de ?•««. traits de ressemblance ou d'analogie! Le temps et l'espace sont des quantités continues que l'on peut augmenter ou diminuer sans fin comme toutes les quantités abstraites. Aussi le temps et l'espace se mesurentils mutuellement : l'espace est mesuré par le temps nécessaire à le parcourir, et le temps par l'espace parcouru avec une même vitesse (2).
Leur composition est la même : ni le temps ni l'espace ne se forment comme un nombre total, encore moins comme un total de parties indivisibles ou de points ; et cependant l'abstraction de l'esprit qui considère deux moitiés d'une ligne comme réunies par un point commun, découvre pareillement entre le passé et le futur, ce point indivisible qui les relie et qu'on appelle l'instant présent. L'espaceestsillonnéparlemouvement d'un point, comme le temps est parcouru par Técoulement du moment présent.
On peut encore diviser le tempsy comme l'espace, en réel et en idéal^L'espaceidéalestlegrand réceptacle de toutes les choses étendues, le temps idéal est le réceptacle immense de toutes les choses qui se succàdaût :
(1) Sénèque, Nat. 1, G.
(2) « Non solum autem metimur motum tempore, sed etiam molu tempus : quia se invicem definiunt ». — Aristote, Phys., 1. IV, c, 12, § 5.
NATURE DU TRMPS 243
in ipso, pouvons-nous dire de l'un et de l'autre, momemitr, vivimits et sumus.
Ce parallèle, quelque incomplet et superficiel qu'il soit en réalité, suflit au début de cette étude pour justifier son importance et sa place. L'espace et le temps sont deux notions qui se complètent et qu'il faut rapprocher sans cesse pour les bien pénétrer. La première n'éclaire la seconde que pour en être éclairée à son tour. \ous avons commencé par étudier la plus simple et la moins difficile: terminons par la plus complexeetla plus mystérieuse (1).
(1) Voy. le inu;juilii4uepai:SugedeS. Augustin, Confessions, I. II, c. li
La théorie dAristote et de S. Thomas.
Défini- Le temps a été détini : une durée successive. Au premoder- mlei' abofd ces deux mots semblent opposés et exclu-
Des.
sifs l'un de l'autre. Durée signifie permanence ; succession veut dire changement ; et l'on se demande comment le même être peut être à la fois dans un état de permanence et de changement. L'explication de l'énigme se trouve dans la dualité de l'être. 'l^out être créé se compose de substance et d'accidents ; la substance elle-même se compose parfois de matière et de forme. Or dans un être ainsi composé une partie demeure, tandisque l'autre esten perpétuel changement; c'est-à-dire que l'être et le non-être se succèdent alternativement dans la partie instable du même individu. Lorsqu'un boulet de canon décrit sa trajectoire, il change sans cesse déposition, sans changer de substance. Lorsque je médite ou que je raisonne, mon esprit passe sans cesse d'une idée à une autre, d'une impression à une autre. Partout où il y a être et nonêtre, dans le même sujet, il y a succession dans sa durée ; voilà l'idée de temps (1).
Imaginer le temps comme une durée sans alternance d'être et de non-être, qui se prolongerait dans le passé et dans le futur, sans changement, comme une ligne se prolonge àl'infini en deux directions opposées, c'est vouloir imaginer un mouvement sans changement,
(1) On devine dans quels égarements peuvent tomber ceux qui méconnaissent la dualité de l'être. Ainsi M. Dunan après avoir reconnu que « la succession absolue serait la multiplicité absolue (de l'être), sans aucun principe d'unité, c'est-à-dire le néant », en conclut que le temps lui-méine est à la foissuccessif et simultané, et proclame la « simultanéité du temps»; ce qui est contradictoire et inintelligible {Revue pAi/. ISifâ, I,p. 146, etc.).
NATURE DU TEMPS f>45
c'est-à-dire une conception contradictoire et chimérique. Le temps suppose un changement perpétuel dans l'être qui n'existe que successivement.
Ces mêmes idées, ont été formulées d'une manière peut-être un peu moins claire, mais beaucoup plus profonde, dans une définition célèbre (ju'il nous faut étudier pour avoir une intelligence complète de la nature du temps.
Aristote a défini le temps : Le nombre ou la mesure D(»nm. » uniforme du moiivement, sous le i^ajjport de l'an lé- (TArî"riorité et de la postériorité {\). Pour comprendre cette formule, rappelons-nous que tout ce qui est quantitatif est mesurable, et que la mesure s'exprime par un fiombre. Pour mesurer une ligne je la divise par la pensée, en millimètres par exemple, etje compte; un, deux, trois, quatre... cent millimètres. Ces parties n'ont été comptées par mon esprit que successivement, mais cette succession d'antériorité et de postériorité ne se trouve que dans mon calcul et nullement dans les parties de la ligne qui existe tout entière en même temps. Si au contraire, je mesure la ligne de mouvement que décrit un vaisseau en sillonnant la mer, je compte pareillement: une, deux, trois, (luatre... cent parties, et je remarque que la succession n'existe pas seulement dans mon calcul, mais encore dans ces parties ellesmêmes, dont le nombre progresse avec le mouvement ^ du navire. Ce nombre de parties égales et successives, / en tant que successives, est précisément le temps. Le temps est donc une succession ; mais on aurait tort de conclure que toute succession soit nécessairement un temps et une durée. La succession de plusieurs êtres n'est pas identlcjne à leur durée. Je compte : un, deux, trois, quatre personnes... sans avoir fait pour
(I A/i(07.'<ç ytvÂTî'o; xari r"; r/soTc/sov /ai jT^spo-j. Phys., IV, c. 11,
cela une supputation du temps. Le temps en efTet n'est pas un nombre discret, c'est une quantité continue, comme le mouvement ; nous ne pouvons y compter que des parties virtuelles, arbitrairement limitées par la pensée, et nullement des parties réelles, actuellement distinctes ou séparées. Pour constituer le temps, il faut donc que la succession soit continue dans le même être, comme celle du mouvement, et c'est pour cela que nous l'avons défini : le nombre des parties successives dans le mouvement continu, ou plus simplement : la mesure du mouvement.
unifor- Cette définition a aussi l'avantage de rattacher le
mile du 1 n 1 / V ri 1
temps, temps au mouvement sans les confondre (1). 11 n y a pas de temps sans mouvement, maispourtant le temps n'est pas identique au mouvement, puisqu'il en est la mesure. Si nous avions confondu le temps avec le mouvement, nous devrions conclure quelesespèces de temps sont aussi nombreuses que les espèces de mouvements, et que le temps pourrait être plus ou moins rapide, plus ou moins lent comme les mouvements. Tandis que le temps est uniforme comme le nombre qui nous sert à compter, et qui n'est jamais ni lent ni rapide (2). Il est vrai qu'il peut être comme le nombre long ou court, suivant qu'il y en a beaucoup ou peu ; et c'est là une nouvelle raison de l'assimiler à un nombre.
Bien loin que le temps soit rapide ou lent comme le
(1) « Patet igitur tempus nec esse motum, nec sine motii » — On uh cv> ojTc zt'v»}(Ttc o!Ît'«v£j xivr/ffew; ô yoivo; èaTÎ, yavîûôv. Aristole, Phys. 1. IV, c. 11, §2.
(2) « Tempus velox et tarcium non est : quia nec ullus numerus que numeramus, est velox et tardiis. >> — Tc/./vi 3j zat 6/5«3û; oùz itJTiit ' où')k yip ô àpid^oç w àpiO^ov^j t«;^ù; xai ê^aâjç oùùdç. \rislole, Phys.
mouvement, nous voyons au contraire que le mouvement est d'au>tant plus rapide qu'il s'accomplit en moins de temps, et d'autant plus lent qu'il en exige davantage.
Il semblerait cependant que parfois le temps s'accélère ou se ralentit avec la vitesse du mouvement. Ainsi dans ces longues heures de sommeil et de tranquillité profonde, où les actes de la vie se ralentissent et semblent suspendus, le temps semble plus court ; le réveil paraît presque continuer les derniers moments de la veille (1). D'antres fois au contraire lorsque le mouvement de la vie s'accélère avec une intensité dévorante, le temps se précipite pareillement et paraît beaucoup plus court. Mais ce n'est là qu'une apparence.
Pour obvier aux inconvénients qui résulteraient de "^ ces variations dans la succession des mouvements et du temps, il a fallu distinguer le temps abstrait qui mesure, du temps concret qui est mesuré, et choisir une mesure de temps parfaitement exacte et uniforme. De même qu'on a choisi le mètre pour unité de longueur, on a déterminé par le mouvement des astres le jour de 24 heures, pour unité de temps. De même encore que nous avons supposé l'espace immobile, nous supposerons le mouvement du temps idéal, uniforme (2). Mais ce ne sont là que des abstractions. Dans la nature il n'y a pas de mouvement parfaitement cons-
(1) a Nous-mêmes, lorsqui* nous n'éprouvons aucun changement dans notre pensée, ou que le changement qui s'y passe nous échappe, nous croyons qu'il n'y a point de temps écoulé. Pas plus qu'il n'y en a pour cei^ hommes dont on dit fabuleusement qu'ils dorment à Sardes auprès des Héros, et qu'ils n'ont à leur réveil aucun sentiment du temps, parce qu'ils réunissent l'instant qui a précédé (leur sommeil) à l'instant qui suit, et n'en font qu'un par la suppression de tous les instants intermédiaires qu'ils n'ont pas perçus ». — Aristote, (B. S.-H.) Phxjs., l.IV, c. IG, §1. M. H. S- Hilairc fait observer que cette théorie que Royer-Collard croyait avoir inventée, était déjà vieille de deux mille ans. (Ce chapitre 16, correspond au ch. 11, de l'édition Didot).
(2) V. s. Thomas, 1», q. GG, a. 4.
tant et uniforme ; les planètes précipitent leurs mouvements quand elles sont plus près du soleil ; les plantes accélèrent leur végétation au printemps, et les animaux ont aussi leur jeunesse et leur déclin. Autre est la durée du jour et de l'année sur notre globe terrestre; autre leur durée pour Mars, Saturne, Jupiter et ,' les diverses planètes.
Une abstraction plus baute pourrait donc nous élever jusqu'au temps absolu, qui, au lieu d^être relatil à notre monde sublunaire, se rapporterait à tous les autres. Si l'on découvrait au centre du système des mondes un soleil unique dont les mouvements régleraient tous les autres, c'est en lui que nous trouverions l'unité absolue de mesure pour le temps.
A son défaut, les astronomes ont imaginé un temps idéal, extérieur aux mondes créés, et mesure absolue de tous les mouvements. < Tempus mathematicum, nous dit Newton, inseetnatura sua,absque relatione ad externum quodvis aequaliter finit ». Mais ce n'est là qu'une fiction de l'espri'.
éiéïnis De la succession ou actuation progressive des partemps- t^6s '^^ temps, découle la division de ses éléments en présent, passé et futur. Le futur n'eKiste pas encore, le passé a déjà fui, l'instant présent est le seul qui existe ; il est le trait d'union entre le passé et le futur, qui nous permet de les unir par la pensée en un tout continu. Le temps pris dans la totalité formelle de ses éléments est donc un être de raison, bien fondé sans doute sur la nature des choses, mais qui n'existerait jamais sans un esprit capable de ressusciter le passé, de prévoir l'avenir, et d'en comprendre les relations essentielles avec l'existence présente (Il
(1) « rompus non habet esse extra animarn nisi seeundurn suum (praesens) indivisibile. » S. Thomas. Phijs. 1. IV, leç. 20.
Le passé et le futur sont l'un et l'autre des quantités continues inrléfiniment divisibles par la pensée. L'instant présent est au contraire indivisiijle; il n'est pas une chirée, mais la limite qui sépare ou qui unit le passé au futur (1)J Nous l'avons déjà comparé au point indivisible qui relie les deux moitiés d'une ligne. Et de même que la ligne géométrique n'est pas constituée par une série de points juxtaposés, mais qu'elle résulte du mouvement continu dans l'espace du même point; ainsi le temps doit être considéré comme un perpétuel écoulement de l'instant indivisible, et non pas comme une série discontinue d'instants juxtaposés.
Ce parallèle peut être encore poussé plus loin. Le point qui sépare les deux moitiés de la ligne, est le résultat d'une abstraction de l'esprit et nullement d'une division géométrique, puisque le point égale zéro d'étendue, et que l'étendue divisée par un nombre ({uelconque ne donnera jamais zéro pour quotient. L'instant indivisible est pareillement le produit d'une abstraction. La conscience qui saisit au fond de nousmême l'instant présent, ne le saisit jamais seul et isolé, parce qu'elle ne fonctionne jamais sans la mémoire qui lui donne l'apparence d'une durée appréciable. Sans la mémoire, la conscience qui naîtrait et mourrait dans le moment présent, pour renaître et mourir dans le moment suivant, devrait se dissoudre et se perdre dans l'infiniment petit. La conscience, sans la mémoire, serait l'évanouissement de la conscience. L'instant indivisible est donc encore une fois le résultat d'une abstraction de l'esprit.
(t) « n est clair que l'instant n'est pas une portion 'lu temp«, pas plus que les points ne boiil une piutie de la ligne. » — K. t li-i yavê/, «^ ,Tt O'iîî iiôpiO'J TÔ rn ToO^ovov... oxTinp oiiS al vr tut Tnç '/p(tuLJ.r,{. Aristole, l'fiys., 1. IV. c. 11, g 10. r .
L'esprit, en effet, ne saurait le concevoir autrement que comme indivisible. Si vous lui supposiez des parties, elles seraient successives — c'est l'essence même du temps — et alors nous retrouverions dans cet instant présent des parties antérieures et postérieures, ce qui est ouvertement contradictoire (1).
Pas de Que si l'instant est indivisible, il n'y a pas de mou- "Vént vement possible dans un instant : oùz y.pu hn vii-jeiae«i 'tené." ivTw vOv (2). Tout mouvemeut, en effet, a un commencement, un milieu et une fin ; il va progressivement du point A au point B; il n'est donc jamais instantané. Le temps est une condition essentielle du mouvement. On peut en donner une démonstration mathématique qui est élémentaire en mécanique rationnelle.
Une force F se mesure par la quantité de mouvement qu'elle produit, or la quantité de mouvement n'est autre chose que le produit de la masse m d'un corps, par la vitesse î;dont il est animé : F = m V Mais la vitesse c'est le rapport constant entre l'espace parcouru e et le temps t employé à le parcourir ;
î? = - - d ou : r = ,
Cette formule nous fait comprendre que plusletemps sera court, plus la force devra être grande pour produire lemême effet. Ainsi en supposantlamasse égale à 10, l'espace égal à 200, et le temps égal à 100, nous
aurons :
Que si le temps, au lieu d'être de 100, n'est plus que de50, la force devra être double, pour produire le même effet :
(1) Cfr. Aristote, Phys., 1. VI, c. 3, §8.
(2) Aristote, Phys., 1. VI, c. 3, § 6.
Enfin si Je temps devenait nul, et le mouvement I instantané, la force devrait être infinie :
Le mouvement dont vient de parler notre définition l« tnap? est un mouvement local dans l'espace, qui ne se rap- respnt. porte qu'aux êtres matériels ; cependant, par métaphore, le mouvement est attribué aux actions des purs esprits qui passent eux aussi de la puissance à l'acte, et qui prolongent leur durée en même temps que leurs opérations successives. Il est vrai que ce passage de la puissance à Tactcdans les opérations purement intellectuelles, est instantané et ne s'accomplit pas dans le temps : il est, ou il n'est pas; jamais il n'est 6Wî;oz^ de devenir. Cependant l'acte peut être en voie de préparation, ou en train de se prolonger, on de se multiplier, et nous retrouvons encore sous cette forme la donnée du temps.
L'intelligence humaine étant liée aux opéiations organiques et matérielles des sens, se trouve encore à ce jioint de vue mesurée par le temps.
Il nous faut un certain temps pour comprendre, car il faut un certain temps pour former les images sensibles qui préparent les voies aux opérations de l'esprit. La course du soleil qui nous éclaire, mesure donc directement ou indirectement la vie humaine tout entière.
Ce serait donc une exagération manifeste de faire du temps la forme intérieure des opérations spirituelles, plutôt que des opérations organiques et matérielles, ou de rechercher exclusivement dans les phéno-
Le temps
.«ans mouvement.
252 ÉTUDES PniLOSOPHIQUES
mènes de 1 âme l'origine de cette notion^ie temps ne s'applique strictement qu'à la succession du mouvement corporel, il ne s'applique qu'imparfaitement aux successions mentales qui ne sont pas des mouvements proprement dits, et que nous sommes obligés de mesurer indirectement par la course des astres ou le mouvement d'une horloge. Royer-Collard exagérait donc lorsque, à la suite de Locke, il écrivait: « La durée est un grand fleuve qui ne cache pas sa source, comme le Nil, dans les déserts ; ce fleuve coule en nous, et c'est en nous seulement que nous pouvons observer et mesurer son cours ». Il serait plus vrai de dire que le temps de l'esprit n'est que métaphorique, comme sesmouvements, etquel'espritest au-dessusdu temps.
Si le temps est indissolublement lié au changement, les choses qui ne changent pas nesontpasteraporelles. Cependant, pour être plus précis, il nous faut distinguer parmi les choses qui ne changent pas, celles qui sont immuables par essence, de celles qui sont simplement dans un repos passager et qui peuvent changer (1 ) . Celles-ci ne sauraient actuellement se mesurer parleur temps propre ou intérieur, c'est-à-dire par le nombre de leurs mouvements, puisqu'elles sont en repos, mais la durée de ce repos peut être mesurée indirectement par le mouvement des autres êtres, qui correspond en elles à autant de mouvements possibles, c'est-à-dire par le temps extérieur. Ainsi un bon chronomètre nous dira très exactement depuis combien de
(1) « Quoniam autem tcmpus est mensura motus, est etiarri quietis monsura, ex accidenti. Omnis enim quies in temporeest. » — Aristote, P/iys., 1. IV, c. 12, I 11. « Non enim omne immobile qiiiescit, sed qiiod est pri vatum motu, quum natura sit aplum moveri... Qiiapropter quœrumquc necmoventur nec quiescunt non sunt in tempore.» — Ibid., Si 12.
temps un homme a cessé de parler, de marcher ou de vivre.
Cette distinction nous amène à comprendre qu'une chose peut exister pendant le temps, sans être dans le temps. Être dans le temps c'est nécessairement changer, et recevoir cette actualisation successive qui constitue le présent, le passé et l'avenir. Être pendant le temps, c'est assister aux changements temporels des autres, sans en éprouver soi-même. Un être n'est donc pas dans le temps ou temporel, par le seul fait qu'il existe pendant ce temps ; il faut en outre qu'il soit mesuré de quelque manière, directe ou indirecte, par ce temps. De même qu'un être n'est pas nécessairement mesuré par l'espace où il se trouve. Il peut, à la manière des purs esprits, exister etagir dans l'espace sans y être circonscrit et renfermé; d'où découle cette importante conséquence qu'un être pourrait être présent à tous les temps et à tous les lieux, sans être dans le temps ni dans l'espace : c'est ce que nous appelons l'immensité et l'éternité divines.
L'éternité ne ressemble an temps que parce qu'elle u temps est une durée, mais cette durée est d'une nature com- réiemiié. plètement différente. Nous allons nous y élever par l'analyse même de la notion du temps. Le temps, avonsnous dit, suppose une succession d'êtreet de non-être, ou si l'on veut, une art^ialisation progressive de l'être qui dure, puisqu'il en est la mesure. Elle est donc une ,
durée essentiellement imparfaite et contingente. Mais si nous supposions un être incapable de progresser et de changer, parce qu'il serait par nature l'actepur, l'ac- '
tuajisation complète de toute perfection, nousdevrions concevoir en cet être uue durée sans aucune succession, une durée qui exclut tout devenir, une durée
éternelle où cet être jouirait dans un présent perpétuel, de la plénitude de l'existence : Interminabilis vita tota simul et perfecta possessio (1).
C'est la même idée qui a été exprimée d'une manière encore plus saisissante et plus profonde, par ces paroles de nos Saints Livres : « Ego sum qui sum » ; Je suis celui qui suis, dit l'Eternel ! Définition non moins rigoureuse que sublime, caroùil n'y apointêtreet nonêtre, il n'y a point de succession, point de temps ; il n'y a que le présent, l'éternité.
L'imagination, sans doute, se refuse à se représenter cetteduréesimultanée,parcequ'ellen'aque des images puisées dans l'expérience présente ; nous comparerons ici l'esprit humain à Taveugle qui ne peut se représenter les couleurs. Mais la raison conçoit clairement ce que l'imagination se représente mal, et cela suffit à donner à cette notion de l'éternité une valeur scientifique.
On voit par là comijien serait grossière l'image qui représenterait l'éternité comme une durée successive, sans commencement et sans fin. En supposant même qu'une telle notion fut possible (2) — ce qui nous parait bien difficile, carie nombre de cette série serait àla fois actuel et indéfini— elleaurait le tort de confondre le parfait avec l'imparfait, l'éternité avec le temps. Aristote, lui-même, qui admettait que le mouvemenl imprimé aux sphères célestes par le premier moteur, était sans commencement et sans fin (3) — opinion pour laquelle S. Thomas nous paraît trop indulgent, — se gardait bien de confondre cette durée sans limite, mais successive et imparfaite, avec l'éternité, comme en témoigne cette belle parole :
(1) Boctius, Lib. V. de consol. phil., c. 6
(2) Gfr. S. Th., 1», q. 10, a. 4 et 5.
(3) Arislote, Phys., 1. IV, c. 13, § 4.
Il est clair que les choses éternelles, en tant qu'éternelles, ne sont pas dans le temps; car elles ne sont pas circonscrites par le temps ; leur existence n'est pas mesurée par lui ; et ce qui le prouve bien, c'est qu'elles ne subissent de sa part aucune action (aucun changement), soustraites au temps dont elles ne font pas partie (1) ».
Sans doute, ajoute le même philosophe, l'éternité est avec le temps ; mais autre chose est d'être avec le temps, autre chose être dansle temps. « Être dans le temps, ce n'est pas seulement être quand le temps est; de même ({ue ce n'est pas être en mouvement ou bien dans un lieu, que d'être quand le mouvement est, ou quand le lieu est ; car si être dans quelque chose avait ce sens, toutes les choses seraient alors dans une chose quelconque, et le ciel tiendrait dans un grain de millet, puisijue le ciel est en même temps qu'un grain de millet (2). > Être dans le temps, c'est enoutre, être mesuré par le temps ; et voilà pourquoi cela est impossible aune durée infiniment parfaite et sans mesure, comme Péternité.
Entre le temps et l'éternité nous pouvons placer une u temps notion intermédiaire, celle de l'éviternité ou immor- i';mmor. talité. Une créature dont la substance ne changerait pas, et qui n'éprouverait de vicissitudes que dans ses accidents ou dans ses opérations, ne serait temporelle que partiellement, puisqu'elle ne serait pas dans le temps par sa substance.
Ainsi en est-il de l'àme humaine et des purs esprits (3). Tandis que la substance matérielle de tous
(1) UoTt «pavcpov ÔTt T« àti ôvT«, v iti ôvra., oùx tVTtJ ij /ùi ya/) mpiiytxa.1 utto ;j/»ovou, oiwt fjLSTptiTat to euat k'jtwv utto tou ypo Aristole, l>h}js.,\. ÎV, c. l'i, S; 1(>.
(2) Arist-, l'hys., I. IV, c. 12, i^ 9. (8) £t même des corps célestes, d'après Aristote et les ancieiu naturalis-
talité.
oov<<> ou sôvou.
236 ÉTUDES PIllLOSOPtttOtJES
les êtres vivants qui naissent et meurent, éprouve entre ces deux termes ce changement perpétuel qu'on a si bien appelé le « tourbillon vital » ; tandis que de leur côté, les êtres inanimés, malgré leur stabilité apparente, sont sujets à ces changements intimes que nous révèlent les combinaisons chimiques et que nous n'avons pas craintd'appeler changements substantiels, les substances spirituelles au contraire sont par leur nature même à l'abri de toute corruption et de toute vicissitude.
Sans doute, toute substance, même matérielle, a un caractère de permanence qui la distingue de ses accidents (1), autrement l'univers ne serait plus qu'une collection de phénomènes, et tout l'être des chos es n'étant plus qu'un être flottant et mobile comme le mouvement, nous risquerions trop de le confondre avec un phénomène de l'Être nécessaire; — nous soutenons seulement que cette permanence n'est pas absolue; elle n'est que relative, subiiiié Cependant un grand nombre de Docteurs, parmi "der lesquels se distingue S. Bonaventure, ajoutent une *'cfô."" remarque importante qui achèvera de mettre la notion de l'éviternité sous son vrai jour. La stabilité de toute substance créée, même spirituelle, nous disentils, n^est encore qu^ine imitation lointaine et comme une contrefaçon de l'immutabilité divine. Par le fait même qu'une substance est contingente, elle a besoin
Y tes. Cette immorlalité est souvent appelée par Aristote du nom d'éternité'
/ ! pris dans un sens large et impropre : ce qui a induit en erreur plus d'un
^ interprète, selou la juste remarque de S. Thomas : « Tertio modo dicitur
œternitas mensiira durationis successivœ habcntis prius et posterius, ca-
ronlis tamen priucipio et fine, vel carenlis tine et tamen habenlisprinci-
pium, et utroque itiodo ponitur mundus (ab Aristotele), licet secundum
veritatem sit tempoiiilis ; et isto modo, impropriissimè dicitur aeternitas ;
raliùui enim œtemitatis répugnai prius et posterius ». S. Thomas, Opusc'.
44, de tempore, c. 4.
•>'^* (1) S. Thomas, l», q. 10, a. 5.
pour ne pas retourner dans le ne'ant d'où elle a été tirée, d'un secours perpétuel de son créateur. Cette assistance continuelle n'a pas pour efîet de la créer à chaque instant, pour ainsi dire, de manière à lui donner à chaque instant un être substantiel nouveau ; — ce qui détruirait évidemment son identité et serait bien moins une conservation qu'un changement perpétuel ; — elle a cependant pour résultat de mettre dans la créature une sorte de succession virtuelle, puisqu'elle ne reroit l'existence que goutte à goutte, sans pouvoir jamais comme Dieu, jouir à la fois du présent, du passé et de l'avenir. Elle jouit à chaque instant de la plénitude de son essence, mais jamais de la plénitude de son existence. Cette existence, malgré Timmutabilité de l'essence, est donc virtuellement successive et peut être indirectement mesurée par le temps extérieur (1).
Tant il est vrai que les perfections des créatures sont toujours incomplètes, même dans les détails où. elles semblent imiter de plus près les perfections divines !
Résumons ces notions par un coup d'œil synthéti- u que sur l'échelle des êtres. Puisqu'il y a parmi eux des cS degrés dans l'être et la stabilité, il y aura aussi des de- *"" grés dans leur durée.
Au bas de léchelle, nous phi(;ons le mouvement et tous les phénomènes qui en dérivent. Ils n'ont qu'un être accidentel, changeant et instable ; ils sont un perpétuel devenir, et, comme tels, entièrement circonscrits par le temps.
Puis, viennent les substances minérales et organiques, qui ne nous présentent qu'un minimum de sta-
(1)8. Bonaventur , II, dist. 2, a. 1, <i. a. — Cfr. S. Thomas, II dist., d. 2, q. 1, a. 1, — et Sutn. th.. i», q. 10, a. 5.
L'csPACk kT lc temps il
bilité. Les unes ont un commencement et une fin; les autres naissent et meurent ; toutes sont sujettes à la corruption et aux mille vicissitudes qui séparent ces deux termes. Elles n'échappent donc pas encore au temps.
Au-dessus des formes minérales, végétales et animales, plongées entièrement dans la matière et dans le temps, émerge l'âme humaine dont la substance est immortelle, et mesurée par Taevum, comme celle des purs esprits, tandis que ses opérations inférieures, végétatives et sensibles, sont encore plongées dans la matière et mesurées parle temps (1):
Plus haut, nous voyons les esprits purs qui naissent, comme l'âme humaine, pour ne plus mourir, qui n'éprouvent que des changements à la surface de leur être, dont la substance entièrement dégagée de la matière, échappe à la mesure directe du temps, et semble plonger ses racines dans le seindel'immaableéternité.
EnfiU;, au-dessus de toute créature, planel'Être parfait. Immuable dans sa substance, comme dans son activité qui n'en est pas distincte, il jouit et de son essence et de son existence tout entière à la fois, tota simul, sans passé ni futur. Seul il a en partage un éternel présent!
Le temps Pour achevcr d'éclaircir la théorie que nous venons
avant la ,..,,.
création, d cxposer, quelqucs applications a diverses questions plus obscures ne seront pas inutiles.
• On nous demande d'abord quel est le temps qui s'est
écoulé avant la création des mondes. Nous n'hésitons pas à répondre : Aucun. Cette question en etfet n'est
(1) « Anima mensuratur tempore, secundum esse quo unitur corpori, quamvis prout consideratur ut substantia quaedam spiritualis, mensuratur aevo ». S. Thomas, q. q. Disp., de Pot., q. 3, a. 10, ad 8.
embarrassante que pour les réalistes qui imaginent un iemi^s vide, c'est-à-direuneduréedistincteet vraiment séparable des choses qui durent. Pour eux, le nombre des années ou des siècles écoulés avant la création des êtres, sera nécessairement un nombre indéfini quoique réel et actuel, ou bien un nombre infini : double hypothèse également contradictoire.
Pour nous au contraire, le temps n'a commencé qu'avec la durée successive des êtres, c'est-à-dire avec la création. Auparavant, la succession n'existant pas, il n'y avait aucun temps ; il n'y avait que Timmobile éternité de Celui qui est.
La même question pourrait revêtir une forme beaucoup plus subtile et plus embarrassante. Avant la création du monde actuel, Dieu pouvait assurément créer et puis anéantir un monde antérieur. Supposé qu'il l'eût fait, on nous demande par quel intervalle de temps ces deux créations auront été séparées.
Si aucun être jouissant d'une durée successive n'a existé dans l'intervalle de ces deux mondes présent et passé, je réponds qu'il n'y a eu entre eux aucun intervalle de temps, puisqu'il n'y a eu par hypothèse aucune durée successive.
Alors me répliquerez-vous la succession des deux mondes a été immédiate ? — Pas davantage. Les deux mondes supposés n'auraient entre eux aucun rapport temporel ; ils ne seraient ni immédiats, ni distants, mais indépendants.
On se souvient peut-être que nous avons donné une solution semblable à une difficulté analogue tirée de la nature de l'espace. Si entre Paris et S. Pétersbourg, nous disait-on, Dieu venait à supprimer toutes les contrées intermédiaires et tous les êtres qui les relient entre eux, resteraient-ils à la même distance? Nous avons répondu qu'il n'y aurait plus de distance réelle
puisqu'il n'y aurait rien entre ces deux pays. Ils seraient comme deux mondes indépendants, entre lesquels Dieu pourrait intercaler toutes les distances possibles avec tous les êtres possibles qu'il lui plairait de créer.
Imaginer ces deux mondes comme fixés à des distances déterminées, et cloués pour ainsi dire, dans un cadre immense qu'on appellerait l'espace infini, serait une illusion semblable à la précédente, où l'on imagine pareillement les deux mondes fixés à deux anneaux distants d'une chaîne immense qu'on appellerait le temps infini.
Qu'on y réfléchisse en efi"et. et l'on s'apercevra facilement que la durée des années et des siècles ne saurait exister en dehors des êtres qui durent, pas plus que rétendue en dehors des êtres étendus. Ces idées de temps et d'espace indéfinis et indéterminés, ne sont que des abstractions, des manières deconcevoir et de contempler, dans la sphère du possible et de l'idéal, les réalités temporelles ou extensives toujours finies et limitées que nous offre l'expérience.
Le rapport de temps, comme celui de distance spatiale — et d'ailleurs, comme tous les autres rapports — exige donc trois termes pour exister. Deux points coexistants sans un continu qui les relie, ne forment ni une étendue ni une distance. Deux instants qui se succèdent avant et après, s'ils ne sont les deux moments extrêmes d'une même durée, ne formeront aucun temps. Aux yeux de Dieu la succession de ces deux instants ou de ces deux mondes serait simplement leur existence et leur non existence, sans aucun rapport avec le temps ; de même que la coexistence de deux mondes indépendants serait simplement une coexistence, sans aucun rapport avec l'espace.
Unedeuxième difficulté, d'une toutautre nature, s'é- l« lève SiU suiet de là relativité da temps. Le temps, nous <i» dit-on, n a rien d'absolu, il est essentiellement rela- "'***' tif, ce n'est qu'un simple rapport dans les changements, et voici comment on essaye de le prouver (1).
Quelle lieure est-il? — Deux heures. — Qui vous Ta dit ? — Ma montre. — Mais si votre montre avance ou retarde ? — Je l'ai réglée sur l'horloge de la ville, laquelle se règle sur le cadran de l'observatoire. — Mais si celui-ci avance ou retarde ? — Il est réglé sur le temps moyen du soleil qui est invariable.
Il semble à première vue que cette réponse soit satisfaisante, et que si l'art est impuissant à nous fournir une mesure fixe et infaillible du temps, nous layons enfin découverte dans cette grande horloge de la nature qui sert à régler toutes les autres et que nous appelons le soleil.
Cependant de nouveauxdoutessurgissent. Le temps solaire et le temps sidéral se trouvent en désaccord. Par exemple, qu'une étoile vienne à se rencontrer dans le méridien en même temps que le soleil, cette étoile y précédera le soleil de quelques secondes, le jour suivant. Est-ce le soleil qu'il faut accuser de retard ; ou bien l'étoile qu'il faut croire en avance? Le temps est donc essentiellement relatif.
Et puis, si l'on suppose que, par la toute-puissance divine, tous les mouvements célestes qui mesurent le temps, sont à la fois accélérés ou retardés, en même temps que les mouvements de nos horloges, où sera la mesure dernière et invariable qui nous permettra d'apprécier ces variations ? 11 semble donc, encore une fois, que le temps solaire soit lui-môme un temps re-
(1) Cf. Balmès, Philosophie fondamentale, t. III, n» 13,
latif, et que le temps absolu et invariable nous échappe complètement.
Cette difficulté que nous croyons avoir présentée avec toute sa force, est loin d'être insoluble. Pour la résoudre, il suffirait de la rapprocher d'une difficulté analogue tirée de la nature de l'espace. Lorsque je dis que tel objet est long de 0,90 centimètres, par exemple, c'est le mètre qui me l'a indiqué. Mais le mètre est une mesure arbitraire. Il représente 1/40.000.000. du méridien terrestre. Que si Dieu augmentait ou diminuait le diamètre de la terre, le mètre aurait-il pour cela changé de dimensions? Par ce simple rapprochement, on commence à saisir l'équivoque et à entrevoir la solution du problème.
De même que nous avons distingué l'espace et la mesure de l'espace, ainsi nous devons distinguer le temps et la mesure du temps. Toute mesure est arbitraire et variable avec les conventions sociales ; mais la quantité qu'elle mesure est absolue.
Le mètre est toujours un mètre, la seconde toujours une seconde, en ce sens que les quantités d'espace ou de temps que nous mesurons ainsi, sont telles par leur nature. Un mètre cube d'eau n'est pas un mètre cube parce que la mesure l'indique, mais au contraire la mesure l'indique parce que cela est. Ce cube d'eau demeurerait ce qu'il est, alors même que les conventions sociales modifieraient l'unité de mesure. De même, une heure demeurerait ce qu'elle est, alors que Dieu ralentirait ou accélérerait la marche du soleil. Et si nous avions un bon chronomètre, réglé sur cette mesure primitive, il nous permettrait d'apprécier avec exactitude la durée nouvelle des révolutions solaires. Ce chronomètre est d'ailleurs réalisé dans la pensée divine, qui mesure le temps sans être mesuré par lui.
Le temps, comme l'espace, est donc en lui-même
une quantité absolue. Si nous les disons TpsiTf ois grands ou petits, c'est lorsque nous les comparons à d'autres ; mais la comparaison, qui peut ajouter un point de vue relatif aux quantités, ne change nullement la quantité propre de chaque être, laquelle n'est pas un simple rapport, mais une valeur absolue et indépendante de toute autre valeur.
La vitesse au contraire est un simple rapport entre l'espace et le temps, comme l'indique la formule mathématique V = -|-. Elle ne s'apprécie pas seulement par la longueur de l'espace parcouru, ni par le temps employé à la parcourir, mais par le plus ou moins d'espace parcouru dans un temps donné, ou bien par le plus ou moins de temps employé à parcourir un espace donné. D"où je conclus de nouveau que l'accélération ou le retard dans la vitesse du soleil et même dans la vitesse de tous les mondes et de toutes les horloges à la fois, n'est nullement impossible comme certains philosophes le prétendent. Le temps et Pespace étant des quantités absolues, et connuesau moins dans la pensée divine, le rapport de ces deux quantités, c'est-à-dire la vitesse, sera toujours une valeur fixe et déterminée. Pour obtenir une accélération ou un retard universel, il suffira d'abréger ou d'augmenter le temps dans lequel les mêmes espaces sont parcourus.
Que si le temps n'était plus une quantité absolue mais relative; si le temps n'était plus que le rapport des changements, lorsque tout change à la fois proportionnellement, le rapport des changements reste le niéme ; par cunsé [uent le temps, ainsi que la vitesse qui est proportionnelle au temps, devraient demeurer les mêmes, malgré toutes les variationspossibles dans l'impulsion du mouvement. Conséquence inadmissible qui condamne encore une fois la thèse de la relativité du temps.
Le temps Une demière difficulté a été soulevée au suiet des
et le •'
principe rappoi'ts de l'idée de temps avec le principe de causaconira- Uté. « Il Semble, nous ditBalmès, que l'existence du principe de contradiction présuppose ridee de temps ; d'autre part, on ne saurait concevoir le temps si l'on ne présuppose ce principe. Serions-nous renfermés dans un cercle vicieux, et cela à propos du principe même de nos connaissances ? (1) ».
Voici comment il développe cette difficulté. Tout d'abord, pour montrer que le principe de contradiction repose sur l'idée de temps, il suffit d'énoncer ce principe. Irapossibile est idem essesiimd et non esse. L'être et le non-être n'impliquent donc contradiction qu'en vertu du simulai de la simultanéité ; les supposer successifs, et réalisés l'un après l'autre, àdivers moments de la durée, c'est enlever la contradiction, car s'il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, il est possible qu'elle soit et ne soit pas en des temps différents. L'idée de temps est donc impliquée d'une manière nécessaire dans ce principe fondamental.
Réciproquement, il semblerait, d'après Balmès, que l'idée de temps ne pût exister sans le principe de contradiction. En effet si j'analj'se l'idée de temps, j'y découvre aussitôt la durée successive et changeante, c'est-à-dire une succession répétée d'être et de nonêtre qui s'excluent Tun l'autre dans le même instant, car s'ils coexistaient, la succession et le temps seraient détruits. L'idée de temps reposerait donc, en dernière analyse, sur l'impossibilité de la coexistence de l'être et du non-être, en un mot, sur le principe de contradiction.
(4) Balmès, Philosophie fondamentale, t. III, n» 118.
N'en déplaise à notre éminent philosophe, ce raisonnement ne nous parait nullement rigoureux. Supl>osez, par impossible, que l'être et le nou-étre pussent coexister, on ne voit pas ce qui empêcherait de les supposer successifs. Que de phéiiouiènes sont successifs, qui auraient pu coexister ! Dans mon âme, je vois se succéder diverses sensations de figures, de couleurs, d'odeurs, de son, de plaisir, etc., que parfois j'éprouve en même temps, lorsqu'elles se rapportent à la même perception du même objet. La succession ne provient donc pas toujours de l'impossibilité de la coexistence : 8t le principe de contradiction n'est pour rien dans la formation de l'idée de temps.
Nous n'admettonspas davantage lasolutionque Balmès nous donne de cette difficulté. Il croit devoir accorder que le principe de contradiction repose sur l'idée de temps, comme cette idée repose à son tour sur ce principe, en un mot il accorde qu'il a un cercle — ce que nous n'accorderons jamais — mais il excuse ce cercle d'être vicieux, « parce que les deux idées, distinctes en apparence, seraient au fond identiques et ne pourraient s'expliquer l'une sans l'autre ».
Nous rejetons cette prétendue identité de Tidée de temps avec le principe de contradiction. Identifier une idée avec un principe n'a jamais été possible. Le principe suppose les idées qu'il compare et dont il exprime le rapport ; l'idée ne suppose aucun rapport ni aucun principe ; l'idée est l'élément primitif de la pensée humaine, elle est antérieure à tout rapport et à tout principe. L'analyse de l'idée de temps nous a déjà conduit au même résultat en nous montrant cette idée de durée successive, distincte et indépendante du principe de contradiction.
Xes Systèmes. — Critique.
criliqae L'exposïtioii que nous venons de faire de la doctrine
des faux ^ ^
systèmes, scolastique sur la nature du temps a besoin, pour être complétée et mise en pleine lumière, du contraste des autres opinions que nous allons passer en revue avec une courte critique.
Les analogies nombreuses et frappantes que nous avons observées entre les notions de temps et d'espace, devaient amener nécessairement de grandes ressemblances entre les systèmes qui ont essayé de les expliquer. Aussi les erreurs sur la nature du temps, que nous allons énumérer et réfuter, sont-elles à peu près identiques à celles que nous avons déjà signalées sur l'espace. Le lecteur en remarquera facilement le parallèle, s'il se rappelle que nous avons déjà divisé ces erreurs en deux groupes. Dans le premier figurent les écoles idéalistes de Kant et de Leibnitz; le second comprend toutes les écoles de réalisme exagéré, dont les principaux chefs furent Démocriteet Gassendi, Glarke et Newton.
Kant. L'erreur de Kant qui n'a voulu voir dans le temps qu'une idée sans aucune réalité objective, une forme a priori de la sensibilité humaine, une nécessité de représentation dont les intelligences supérieures, les purs esprits, seraient exempts, a été déjà suffisamment exposée et réfutée dans la première partie de ce travail,pour qu'il soit inutile d'y revenir longuement. Nous ferons remarquer cependant que son erreur sur l'objectivité du temps découled'unefaussenotion, ou, si l'on veut, d'une exaspération sur sa nature. Kant a très
bien remarqiiéquecetempsabsoluetinddfini quenotre imagination se représente comme embrassant tous les siècles à venir, et dont nous reculons le premier anneau bien au delàde la création dus mondes et sans fin, n'était qu'un être de raison, semblable à cet espace éternel et sans bornes que nous nous figurons exister tout autour des mondes créés et qui n'a de réalité que dans notre esprit; mais les scolastiques l'avaient remarqué avant lui. Il a aussi très bien remarqué, après eux, que le temps concret et limité de chaque créature, est composé d'éléments qui n'existaient jamais à la fois : le présent, le passé et le futur, dont le groupement en une notion unique est encore l'œuvre de notre esprit. Mais de ce que le présent, le passé et le futur n'existent jamais à la fois, comment conclure qu'ils n'existent plus successivement dans la nature objective? De ce que la notion de temps a un côté idéal, le côté formel, comment conclure(iu'ellesoitentièrement idéale, et que son côté matériel ne soit plus réel et objectif?
Ecoutez plutôtcomment le Philosophe nous apprend à éviter cette nouvelle exagération. « Si l'âme par hasard venait à cesser d'être, y aurait-il encore ou n'y aurait-il plus de temps ? C'est là une question qu'on peut se faire ; car lorsque Pêtre qui doit compter ne peut plus être, il semble impossible qu'il y ait encore quelque chose de comptable ; et par suite évidemment qu'il n'y ait plus de nombre >. — Aristote répond par la fameuse distinction de l'acte et de la puissance qui est la clef de toute sa philosophie. « Il y a, dit-il, le nombre noynbré {ou en acte) et le nombre nombrable (ou en puissance) (1)». Par conséquent, sans la raison, rien ne serait nombre, mais les choses n'en de-
(1) hpiQu'iÇ yip ■/) TÔ yipi9}iniû^-J i tô ù.pi9nriTÔ-».Phys., I. IV,c.l4, §3.
268 ÉTUDES PDILOSOPUIQUES
meureraient pas moins multiples et nombrables. De même pour le temps, -r. S'il n'y a dans la nature que l'àme qui puisse calculer,, et dans l'âme une seule faculté, rintelligence, il est impossible que le temps soit, si l'âme n'est plus, excepté toutefoisce qui faitletemps en soi ou 'matériellement . Comme si l'on suppose que le mouvement existe sans l'âme, il y a encore antériorité et postériorité dans le mouvement, et ces choses, en tant que comptables, constituent le temps (matériel) -^(i).
C'est ce que l'Ecole a résumé dans l'axiome bien connu : « Universale existit in iniellectu cum fun datnento in re > ; \e temps, l'espace, tous les universaQX, ne sont que des êtres de raison, mais bien fondés sur la nature des choses.
En reconnaissant dans toutes les notions intellectuelles un élément matériel et un élément formel, l'objectif et le subjectif, la théorie scolastique fait une part raisonnable aux deux facteurs qui concourent à sa formation, le sujet et l'objet, l'idéal et le réel, et elle évite ainsi, de rouler dans les abîmes où se précipite aveuglément l'idéalisme kantien. C'était déjà un. grand excès de supprimer l'espace, car cette suppression rendait impossible le mouvement dans l'espace et ruinait parla base toutes les sciences de la nature ; mais en supprimant le temps, c'est-à-dire la durée de l'être créé, Kant risquait fort de supprimer cet être lui-même, pour n'en taire qu'un pur phénomène et de verser dans le panthéisme : si le temps comme l'espace ne sont plus que des apparences, ils sont des phénomènes de la substance divine. Hegel, Fischteetles panthéistes allemands ont eu raison de se proclamer les disciples de Kant.
(i) Aristote, Ibid.
NATURE DU Tli.MPS 269
L'idéalisme mitigé de Leibnitz avait préparé les '-fibnu^ voies à l'idéalisme Kantien. Après avoir donné de l'espace la fameuse définition : ordo coexislentnim, il donne du temps une définition parallèle et le réduit à n'être plus qu'un ordre de successions : ordo siiccessivoruin, qiiatemissuccessivorum{\). Le vice des deux théories étant identique,notreréfutation sera la même. Aussi nous contenterons-nous de la résumer en quelques mots.
a) Ce n'est pas l'ordre de coexistence, avons-nous dit, qui produit l'espace, c'est l'espace qui produit cet ordre entre les choses qui coexistent dans l'espace. De même, ce n'est pas l'ordre de succession qui produit la durée temporelle des êtres, c'est plutôt cette durée temporelle qui met de l'ordre entre eux. Sans le temps il n'y aurait plus que désordre et confusion. La théorie leibnitzienne renverse donc l'ordre des facteurs.
b) De plus, elle supprime un élément essentiel au temps comme à l'espace : la continuité. Deux points sont un nombre discret; ils ne formeront jamais une quantité continue telle que le temps ou l'espace. Deux monades coexistantes ne formeront jamais iin espace, sans l'espace continu interposé entre elles. De même deux instants successifs, qui peuvent être plus on moins rapprochés, ne forment pas un temps, sans la durée intermédiaire qui les continue et les relie..
c) En supprimant la continuité du temps, Leibnitz supprime aussi l'identité nécessaire dans la chose quidure un certain temps. La succession de troisêtres, n'implique la durée d'aucun ; et c'est pour cela que la succession ne suffit pas à constituer le temps qui est
'\\) Voy. Lettres entre Leibnitz et Clarke, 'i* ôrrit He Leibnitz. ■• 4.
une durée. Il faut en outre une succession de mouvements dans un mobile identique, ou si l'on veut, une succession dans la même existence, et par conséquent une succession continue.
d) La succession continue elle-même ne suffit pas entièrement à la notion du temps. Il faut y ajouter une continuité uniforme, et c'est encore là une lacune de la théorie leibnitzienne. Dans le même esprit la suc- ^ cession des pensées est tantôt lente et saccadée, tantôt ' / rapide et impétueuse ; à plus forte raison ces diiïéren- ■ " ces se trouvent-elles réalisées et accentuées dans plusieurs espritsde trempe différente. La succession du temps au contraire marche d'un pas toujours égal et uniforme, et c'est précisément cette uniformité constante du temps qui nous permet de mesurer et de comparer les durées.
fe) Une dernière lacune du système leibnitzien consiste à ne pas distinguer le temps des êtres corporels et corruptibles, de celui des êtres spirituels et incorruptibles. Le premier affecte l'être corporel tout entier dans ses opérations comme dans sa substance ; le second au contraire n'est qu'à la surface de l'être spirituel, il mesure ses opérations sans mesurer sa substance et nous l'avons appelé : l'immortalité.
f) Mais le vice le plus grave de ce système, redisonsle en terminant, c'est de faire de Vordre de succession, comme de l'ordre de coexistence, quelque chose d'idéal, une loi de l'esprit, sans réalité objective. Je vois bien les deux termes objectifs de la relation, les deux points qui coexistent dans l'espace ou qui se succèdent dans le temps, mais le fondement de cette relation, c'est-àdire le temps et l'espace eux-mêmes ne sont plus pour Leibnitz qu'une vue de l'esprit, une nécessité de nos représentations humaines, quelque chose de bien voisin des forraes a priori de Kant. ',^^ ^
NATURB DU TEMPS 271
Des systèmes idéalistes nous passons aux réalistes Gajsenii exageresqui en sont les antipodes, etnous rencontrons Bpicure. en premier lieu celui de Gassendi, renouvelé des Grecs et des Latins, d'Epicure et de Lucrèce.
Les sensualistes et les matérialistes anciens et modernes, considérant la notion de temps comme un produit de la sensibilité, n'ont pas saisi ce qu'il y avait de formel et d'idéal dans cette notion : ils l'ont confondueavec le mouvement des corps, tandis qu'il enest, comme nous l'avons expliqué, le nombre et la mesure abstraite. Cette confusion de l'abstrait avec le matériel, les a conduits à considérer le temps universel et infini, qui n'est qu'un être de raison, soit comme un accident, soit comme une substance matérielle, immense, dans laquelle pourraient se mouvoir tous les mondes. Mais si le temps existe séparé de tous les êtres temporels, quel'on nous dise oùilexiste? Gars'ilexiste séparé, il doit exister quelque part. Ce gigantesque réceptacle aurait donc lui-même besoin d'un autre réceptacle pourseloger et ainsi de suite à l'infini!... Voilà où aboutit la confusion de l'imaginaire et du réel.
Gassendi essaye de purifier, et même de christianiser, le système d'Epicure dont il était admirateur, sans y réussir à notre gré ; au lieu de considérer le temps comme un être corporel, il le suppose spirituel, ou plutôt incorporel, et il en fait un intermédiaire entre l'esprit et la matière, (jui ne serait ni substance, ni accident et par conséquent inintelligible. Cet être serait éternel et incréé ; il existait avant l'origine des mondes et il continuerait d'exister toujours, alors même que les mondes seraient anéantis ; il est ainsi supposé nécessaire et indépendant de la volonté divine. Ilestclair qu'une telle conception aggrave plutôt qu'elle ne corrige la conception matérialiste. Qu'importe que le
temps soit corporel ou incorporel ? Si c'est un être véritable, un être éternel, nécessaire, indépendant de Dieu, on se heurte toujours à la difficulté principale : la coexistence de deux êtres éternels et nécessaires.
Newton Newtou et Clarkc croient résoudrela difficulté en faiciMke. santdutempscommedel'espaceunattribut divin. Mais comment le temps serait-il une partie de l'éternité ? Le temps — nous l'avons vu — c'est le mouvement, l'éternité c'est le repos immuable ; le temps c'est la succession de l'être et du non-ètre, l'éternité c'est la plénitude de l'être; le temps c'est la jouissance goutte à goutte de l'existence, l'éternité c'est la jouissance complète et totale à tout instant, tota simul ; le temps c'est la mobilité, l'actualitéprogressiverimperfection même, et la contingence, l'éternité c'est la plénitude de l'acte pur, la perfection nécessaire et infinie. On ne voit pas comment une si grossière confusion a pu entrer dans l'espritde si grands savants, plus savants sans doute que philosophes. Ils auraient bien mieux fait de revenir sur leurs pas, en voyant qu'ils avaient abouti à un abîme sans fond, et de reconnaître la distinction profonde qui sépare le temps et l'espace réels^ du temps et del'espace abstraits ou imaginaires. Ceux-ci, redisonsle encore, ne sont qu'un produit de Pesprit et n'existent que dans l'ordre idéal, comme possibilité pure et indéfinie : le problème de savoir s'ils sont corporels ou incorporels, créés ou éternels, contingents ou divins, ne se pose même pas pour le vrai philosophe qui les considère simplement comme des êtres de raison fondés sur la nature des choses, et qui évite ainsi les deux excès opposés, mais également funestes, de Tidéalisme qui nie le temps, et du réalisme qui le divinise.
Résumé et conclusion.
A la fin de cette étude sur l'espace et le temps, il ''"Jj'*'« sera facile au lecteur de faire, en quelques traits, le ''^*f^^" parallèle des deux notions, pour achever de les met- ^«'"p*tre en lumière dans une vue synthétique.
L'espace concret, l'étendue proprement dite, ne se distingue pas des corps étendus ; c'est un attribut de t
leur substance. Le temps concret, ou durée successive, ne se distingue pas davantage des choses qui durent. Point de corps, point d'étendue ; point de durée successive, point de temps ; en sorte que le vide n'existe pas plus dans le temps que dans l'espace.
L'espace abstrait, c'est l'étendue généralisée; le temps abstrait, c'est la durée successive généralisée. L'unetl'autre, comme tous les possibles, sont uniques, infinis, (ou plutôt indéfinis), éternels, (ou plutôt font abstraction de toute durée), et nécessaires, supposé qu'il existe un être nécessaire pour les penser.
Un espace absolu, infini, séparé des corps et antérieur aux corps qu'il doit loger, n'est qu'une imagination vide, qui nous représente comme existant ce qui n'est qu'idéal et possible. Il en estde même d'un temps absolu séparé et antérieur à tous les êtres créés. L'un et l'autre sont dits imaginaires.
Deux corps ne sont distants dans l'espace qu'en vertu de l'interposition d'un ou de plusieurs autres corpsétendus.Demêmepourladislancedansle temps: elle n'existe que par l'interposition d'une durée intermédiaire.
Supprimez la réalité de cet intervalle dans le temps ou dans l'espace, les deux corps n'auront plus aucune relation spatiale ou temporelle.
l'espace et le temps II
L'étendue des corps n'a nul besoin pour exister de se loger dans une autre étendue ; car celle-ci en exigerait une autre et ainsi de suite à l'infini. La succession temporelle des choses n'a pas besoin davantage d'être placée dans une autre succession.
L'être qui est simple et spirituel est, par sa nature même, hors de Tespace, comme l'être immuable est hors du temps. Ils coexistent cependant dans le temps et dans l'espace, sans être circonscrits et mesurés par eux.
L'espace et le temps sont pareillement des quantités continueset nullement des quantités discrètes. Les parties qui les composent sont donc continues et divisibles à Finfini. Les points indivisibles que nous rencontrons dans Fespace, et les instants dans la durée successive, ne résultent pas d'une division, mais d'une abstraction de l'esprit. Ils sont des limites et non des parties intégrantes.
Les parties intégrantes de Fespace réel, s'excluent mutuellement lune de l'autre ; de même les parties successives de la même durée s'excluent par une sorte d'impénétrabilité.
La mesure de Fespace doit être une longueur matérielle, fixe et invariable, quoique son choix soit arbitraire et dépende des conventions sociales. On peut prendre le mètre, ou le pied, ou la palme, ou la coudée, ou toute autre grandeur. La mesure du temps sera pareillement la durée successive, fixe et invariable, de quelque mouvement facile à observer, comme le mouvement du soleil.
Quoiqu'ils soient des quantités continues, le temps et Fespace se mesurent par le nombre de leurs parties égales, c'est-à-dire par la quantité discrète. Ces deux espèces de quantité se prêtent ainsi un mutuel appui ; en sorte que l'espace, le temps et le nombre qui en est