‹ Idée et réalitéChapitre 63 sur 195 · TE AE +4. 4 « 2 F · texte numérisé non relu

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écriée : « A Montmartre, on eût sauvé les femmes ». On cite le cas vraimént extraordinaire d’un aimable Monsieur qui lâcha sa fiancée au milieu du brasier. La jeune fille dut son salut au hasard, mais peu de

jours ss & l'épouseur se présentait fringant a pour continuer sa cour. Nous laissons à penser qu’on le mit à la porte.

Pourtant, de sa ng- froid, en pleine sé scurité, il serait injuste d'exagérer une impression simpliste. Cinquante hommes, dans la cohue de deux cents malheureuses femmes terrorisées, affolées, n eussent pu trouver les issues, organiser la sortie, ni en indiquer les moyens. Devant la soudaineté effrayante de l'incendie, dans le désarroi, parmi les lêtes perdues, ïls auraient péri sans utilité réelle; ils cédèrent sans doute à la terreur générale, au mouvement instinctif de conservation, et furent emporiés dans le sauvequi-peut. Cette circonstance cruelle marque le départ entre l'homme social et la bête humaine qui hurle. mord et fuit. L'homme sorial, produit de l'éducation, des conventions de son milieu; présente une surface agréable et polie. La tradition, la foracile, le bien-être développent les mœurs

tune, la vie $ élégantes et les qualités mondaines. Il est aimable, empressé, généreux auprès des femmes; parfois | se dévoue pour elles, à sa façon. Il a le courage de ceux de son monde et de son milieu : il risquerait sa vie dans le duel, cabotinage accoutumé de l'honneur ; il sera brave à la guerre, combattra pour ses principes, pour son roi, pour le drapeau, pour la patrie, comme {ont les gens de son rang, publiquement, devant le danger attendu. Ce sont là des

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habitudes inculquées, des manièrestellementacquises que la personnalite, la détermination n'y comptent plus pour rien. Mais jetez ce beau fils dans quelque embüche inopinée du sort, le faisceau d'atiributs factices se désagrégera, la surface de l'homme craquera piteusement, et surgira la brute instinctive, égoïste, féroce et fuyarde. Seul résiste lindividu qui s’est formé en dehors des moules, par la conscience et par la volonté. C’est pourquoi, dans la débandade des Messieurs « de la haute », on a vu des ouvriers, des humbles, trempés dans l'épreuve, dans le danger professionnel quotidien, aller au feu et en retirer des victimes.

La foule ne philosophe pas, ni ne recherche la cause morale des faits; elle est frappée par cette anomalie apparente : Alors que des ouvriers, des passants, entraient dans les flammes, s'infligeaient de cruelles blessures en sauvant les filles et les femmes de la noblesse française, certains de leurs pairs, de leurs amis, oserai-je dire de leurs parents ? laissaient brûler les malheureuses et prenaient la fuite sans une égratignure. |

Combien compte-t on de blessés parmi les organisateurs, parmi les commissaires du bazar de la rue Jean-Goujon ? Quel fut leur rôle à l'heure de la catastrophe? Le public attend impatiemment les résultats de l'enquête.

Ces organisateurs pourraient, ce me semble, user de modestie, publier moins de lettres, rabattre un peu de leur superbe et de leur importance. Le sentiment public commence à s'étonner, à s agacer de tout le bruit mené autour de cette calamité ; il convien-

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drait d'accorder le silence à la douleur des familles et aux cendres des victimes. Un journal a l'honneur d'ouvrir une souscription, et, par la puissance de sa publicité, obtient un résultat magnifique. On ne saurait mieux faire et exercer plus utilement sa force; mais, entre les colonnes, s'étale et grandit le snobisme de la charité. Un empereur y quête sa réclame: de moindres sujets achètent une mention. Il y a concours pour les sommes et sport de billets de mille francs ; des propositions mal inspirées se produisentet s'entassent. On incline à l'érection de monuments, de temples et de chapelles tant et tellement que le public s offense du déploiement de luxe et de réclame dans le deuil. Une pitié matérielle avait étreint le cœur de tous devant la mort affreuse de cent touchantes victimes ; maintenant, la foule se reprend et raisonne : elle songe aux quarante-deux mineurs brülés par le grisou, il y a quatre jours, dans une mine anglaise, aux soixante-huit pêcheurs perdus récemment sur le banc de Terre-Neuve, dont personne ne se soucie ; élle se rappelle les cent mille Chrétiens d'Arménie, de tout âge et de tout sexe, massacrés par les Turcs desquels la France avec l'Europe encourage les coutelas. |

Conclusion : alors que tout le monde compatissait à un malheur public, c’est l’ostentation de l'argent et du nom qui rétablit la séparation des classes dans le deuil et la mort.

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