‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 21 sur 68 · TITRE X · texte numérisé non relu

TITRE X

DIPLOMATIE DE CONSTRUCTION ET DE CONSERVATION : RAP- PORTS DIPLOMATIQUES AVEC LES USURPATEURS; SAINT GRÉGOIRE-LE-GRAND ET PHOCAS : DES APOCRISIAIRES.

I. Coup-d’œil sur l'Eglise constituée, difficulté d’y maintenir l’unité; II. efforts qu’il a fallu pour la fonder et la défendre : résultats proportionnés à l’habilité des grands papes et de leurs représentants. III. Les vicaires représentent les droits spirituels et temporels des papes. IV, V. Félicitations et recommandations de saint Grégoire à Phocas. VI. Prudence à l’égard des souverains de fait, non de droit. VII. Saint Grégoire envoie un apocrisiaire à Phocas, et met le salut des âmes au-dessus des considérations temporelles. VIII. Telle est la politique élevée du Saint-Siége. IX—XI. Office de l’apocrisiaire : lo protéger officiellement les provinces italiennes; 20 veiller au maintien de la foi et des canons; 30 défendre le patrimoine du Siége Romain. XII. Tempétes religieuses à la cour de Byzance : Leon lI déjoue les artifices grecs en refusant un plénipotentiaire. XJII. Les apocrisiaires succombent dans le conciliabule de 7ra/lum; XIV. ils disparaissent de Byzance à l’époque des Iconoclastes et se montrent a peine à la cour des Francs. XV. Les vicariats, à l’abri des vicissitudes des cours, en ont d’autres à essuyer.

I. Conserver ou remettre à place, et pour ainsi dire, dans leur orbite naturel, les églises d'Orient et d'Occident, c'était une chose indispensable au maintien de l'unité; or, telle fut la tâche immense et presque incroyable que remplit la diplomatie pontificale. C’est quelque chose de veiller à l’entretien d'un édifice solidement construit ; mais la construction même réclame bien plus de génie et de peine. Nous avons maintenant une Eglise parfaitement constituée : les rangs de la hiérarchie sont distinctement fixés ;

la foi et la morale, bien définies; les lois et la discipline, comme gravées dans les canons et les conciles; et tout cela emprunte une nouvelle force à la vénération qu'imprime dans les esprits l’antiquité des siècles, et à l’uniformité presque universelle de la civilisation et des mœurs chrétiennes. Voilà ce que nous possédons, c'est-à-dire, un édifice harmonieux et consolidé de tout point. Et cependant rien que maintenir toutes les parties de ce colossal édifice dans un accord parfait, à l’aide de l'impulsion centrale qui part du Vatican et s'étend à tout l’univers, C'est encore une œuvre capable d’effrayer toute imagination humaine.

II. Mais si c’est déjà une entreprise si merveilleuse et si ardue que de conserver cette unité de régime, ce gouvernement qui seul embrasse l'univers, ce royaume qui seul n'a jamais succombé aux assauts du temps; quel vaste et puissant génie n’a-t-il pas fallu de la part de ces papes pour le fonder et le maintenir? Pour le fonder, dis-je, et lc maintenir en face de l’Empire paien qui le persécutait; en face de l’empire chrétien, si tôt corrompu par le césarisme romain, par l’arrogance et la fourberie hyzantines, et par des influences prépondérantes, tantôt hérétiques tantôt sémi-schismatiques. Mais comment tenir tête à tant de périls, comment associer les princes et les nations, et, ce qui était plus difficile et plus important, comment plier à l'unité de régime le sucerdoce et la hiérarchie, sans une perpétuelle correspondance, sans une vivante et puissante représentation à l'aide de laquelle le pouvoir central pùt exercer

une influence plus ou moins énergique sur tous les points de la circonférence? L’organisation de cette vaste représentation fut le mérite spécialement des illustres pontifes qui fleurirent depuis Gélase, au nom duquel saint Jérème répondait aux instances de l'Orient et de l'Occident, jusqu'aux grands papes Léon et Grégoire, dont les lettres nous font voir avec quelle vigueur et quelle sagesse le monde chrétien était gouverné. Car s'il est certain que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise : portae inferi non praevalebunt adversus eam, il ne l'est pas moins que, sauf une intervention miraculeuse de la Providence, la moisson du champ évangélique correspond à la sagesse des pasteurs, surtout des pasteurs suprêmes et de ceux qui les représentent. Sagesse multiple et variée, autant que doivent être variés et forts les nerfs intérieurs du régime ecclésiastique, ainsi que les rapports sociaux entre l'Eglise et l'Etat.

III. Les nerfs principaux, les nerfs conducteurs “en quelque sorte du pouvoir central aux extrémités, c’étaient, comme nous l’avons vu, les vicaires apostoliques et les apocrisiaires. Ils représentaient la primauté apostolique, ceux-là dans les provinces eccléstastiques, et ceux-ci à la cour impériale. Le vicariat, chose toute spirituelle, se déléguait la plupart du temps aux siéges principaux ; tandis que les apocrisiaires, chargés de résider à la cour, tuteurs à la fois des droits spirituels et temporels de l'Eglise, se choisissaient plus communément parmi les diacres ou les archidiacres de l'Eglise Romaine. L'office de

ces derniers, juste dans le principe, puis abusif et illégitime, a été décrit par nous dans le premier livre du Droit public, tit. xxiv et xxv. Or, que la présence de l’archidiacre romain à la cour de Constantinople fût un usage ancien et réputé à honneur par les empereurs, c'est ce que démontrent les plaintes courtoises de Phocas à Grégoire-le-Grand, de ce qu'il ne l'avait point vu parmi les grands de la cour le jour de son élévation à l’empire. Nous exposerons le fait, car 1l soulève une question des plus graves relativement au droit des gens et aux rapports juridiques ou diplomatiques de l'Eglise avec l’Empire.

IV. Le cruel Phocas, simple centurion de l’armée, s'empara du pouvoir suprême, et fit égorger l’empereur Maurice avec sa femme, ses enfants, d’autres de ses parents et plusieurs grands de l'empire. Grégoire, ce saint et docte pontife, lui adressa des lettres de félicitation, sujet de scandale pour les uns, et invoquées par les autres comme une consécration de la révolte. Voici la lettre, qui est la 81° du livre xIII, indict. 6 : » C’est dans l’incompréhensible dispensation du Tout-Puissant que les vicissitudes de la vie mortelle ont leur cause. Quand il faut punir les péchés d’un grand nombre, il suscite un homme dont la dureté les accable; c’est ce que nous avons longtemps éprouvé dans notre affliction. D’autres fois, quand il veut consoler les cœurs abattus de la multitude, il en élève un dont la miséricorde les remplit de joie; c'est la grâce dont nous nous croyons favorisés, nous qui nous réjouissons de voir votre bonté et votre piété monter sur le trône impérial. Que les

cieux se réjoulssent et que la terre tressaille, et que vos actes rendent l’allégresse à tout le peuple jusqu'ici profondément affligé. Que votre domination abatte l’orgueil des ennemis. Que votre miséricorde relève les cœurs brisés de vos sujets. Que chacun recouvre sa liberté sous le joug d’un empereur pieux ; car il y a cette différence entre les rois des autres nations et les empereurs de la république, que ceux-là sont des maîtres d'esclaves, et les empereurs des souverains d'hommes libres » : ... De qua exsultadionis abundantia roborari nos cilius credimus, qui benignitatem vestrae pietatis ad imperiale fastigium pervenisse gaudemus. Laetentur coeli et exullet terra, et de vestris benignis actibus universus reipublicae populus hucusque vehementer affictus hilarescat. Comprimantur jugo dominationis vestrae, superbae mentes hostium. Releventur vestra misericordia, contriti ac depressi animi subjectorum... Reformetur jam singulis sub jugo imperii pit libertas sua. Hoc namque inter reges gentium et reipublicae imperatores distat, quod reges gentium DOMINI SERVORUM s8u2Î; imperatores vero reipublicae DOMINI LIBERORUM.

V. Ici se présentent deux hypothèses. Ou bien on ignorait encore alors à Rome les circonstances de l’avénement de Phocas, et les félicitations n’avaient trait qu'au passage de l’autorité impériale de Maurice à son successeur. Ou bien, si quelque rumeur en était arrivée à Rome, elle provenait certainement de Phocas et de ses partisans, et le fait avait été représenté par eux de manière à ce qu'on y vit comme une intervention de la Providence délivrant les peu-

ples de la tyrannie du défunt. Cela explique l’emphase de ces expressions : “ Que les cieux se réjouissent; « et les espérances conçues par le pontife : « Que votre miséricorde relève les cœurs brisés de vos sujets » : pensées qui, dans toute autre hypothèse seraient absurdes et inintelligibles. Cependant saint Grégoire, qui ne savait que trop que la tyrannie était comme inoculée au cœur de l'empire, fait entendre cette pensée sublime : » les rois païens dominent sur des esclaves, mais les empereurs de la république romaine et chrétienne gouvernent des hommes libres. «

VI. Pareil avertissement venait à propos mais il tombait en vain sur l’empire byzantin, qui, pour les fraudes, les cruautés et les carnages, ne le cédait en rien à l'empire des Césars, alors que les meurtres des empereurs, et la couronne impériale mise à l’encan par la populace et par les prétoriens, accoutumaient les sujets à accueillir la personne d’un nouvel empereur avec indifférence et sans regarder d’où il venait. Alors surtout, à Rome comme à Constantinople, le salut public exigeait qu'on suivit le principe qu'il faut obéir au gouvernement de fait comme au gouvernement de droit; et qu’on ne doit point, par d'imprudentes oppositions, aggraver la somme des malheurs publics.

VII. Peut-être toutes ces raisons agirent-elles de concert sur l'esprit de Grégoire, pour le porter à s'excuser paisiblement près de l'empereur Phocas, au sujet de l'absence de son apocrisiaire à la cour : n S1 vous n'avez point trouvé à la cour, lui dit-il, selon l'antique usage, le diacre du Siége Apostoli-

que, ce n’est pas l’effet de ma négligence, mais d’une dure nécessité. Tous les ministres de notre Eglise fuyaient avec terreur une si rude domination, en sorte qu'il n'était pas possible d'en obliger aucun d’aller à Constantinople pour demeurer dans le palais » : Nam quod permanere in palatio, jurta ANTIQUAM CON- SUETUDINEM, Apostolicae Sedis diaconum vestra serenitas non invenit, non hoc meae negligentiae, sed gravissimae necessilalis fuit : quia dum ministri omnes hujus nostrae Ecclesiae CONTRITA ASPERAQUE TEMPORA cum formidine declinarent atque refugerent, NULLI EORUM POTERAT IMPONI, #% ad urbem regiam în palatio permansurus accederet (epist. 38). » Ces temps fàcheux et rudes, « qui avaient fait de la cour impériale un séjour d’épouvante, disculpaient le pontife, et celui-ci en les rappelant, comme le remarque De Marca, invite prudemment Phocas à adopter une ligne de conduite plus sage et plus modérée : Quibus verbis prudenter Phocam ad benigniorem vivendi formam invitat (de Concord. l. v, c. 17, n. 1). Exemple remarquable, par lequel saint Grégoire nous apprend qu'il faut tâcher de prévenir les calamités de l'Eglise et de l'Etat et non les aggraver, apprivoiser les empereurs farouches, et entretenir avec eux, dans les limites de la dignité et de la justice, les relations diplomatiques. Grégoire ayant envoyé à la cour son apocrisiaire, Phocas fut satisfait. Cette prudence n’est pas nouvelle ni sans antécédents ; on la trouve pratiquée par saint Ambroise, dans sa lettre à Eugène, qui succéda à Valentinien, égorgé par le traître Arbogaste; elle est pratiquée par saint

Fulgence, dans sa lettre à Trasimonde, roi des Vandales en Afrique; par le pape Simplicius, dans sa lettre à Basile, tyran intrus, ainsi que par le pape Pélage (Voyez BoLeeni, Limites des deux Puissances, p. 53, 1tal.).

VIII. Ces rapports de papes et d’évéques avec des princes mauvais ou intrus ne furent ni irréfléchis ni fortuits, mais sagement inspirés et réglés par la fin méme du ministère pastoral, le sälut des âmes, dont les intérêts sont toujours compromis et en danger dans les discordes entre l'Eglise et l'Etat. Les princes mauvais ou suspects deviendront très-mauvais pour l'Eglise, s’ils sont abandonnés à eux-mêmes et à la merci de leurs conseillers. Et comme dans tout royaume, dans tout Etat, il y a des âmes à sauver, le pasteur supréme de ces âmes, supérieur aux divers partis politiques, ne doit représenter auprès des gouvernants quels qu'ils soient que les intérêts spirituels de ses ouailles. Telle est la diplomatie extérieure du Saint-Siége, diplomatie vraiment catholique, dont s’inspirait saint Grégoire en traitant avec l’usurpateur Phocas, en écrivant à Léontie, son épouse, qu'il reconnaît pour impératrice, et enfin en chargeant l’apocrisiaire de protéger, le mieux qu'il pourrait, à la cour du tyran, les intérêts spirituels et temporels du Souverain Pontificat, ainsi que ceux des provinces italiennes, dont le sort devenait de plus en plus déplorable. Telle était en effet précisément la mission diplomatique du chargé d’affaires ou apocrisiaire romain.

IX. Pour qu’on en soit bien convaincu, et qu’on ne s'imagine pas que le représentant du Saint-Siége

n'était à la cour que pour s’y amuser ou faire l’office d’adulateur, nous emprunterons les termes mème de Pierre de Marca pour indiquer les principaux chefs de leur grave mission (de Concord. 1. v, c. 17, n.2). » Il résulte, dit-il, de diverses épiîtres de saint Grégoire-le-Grand, que la charge des apocrisiaires consistait à SUGGÉRER aux princes ce qu'il y avait à faire soit dans l'intérêt public des provinces italiennes, qui tantôt étaient opprimées par les invasions des Lombards, tantôt accablées d'impôts et de corvées par leurs chefs et leurs préfets, contrairement aux ordres du prince, soit dans l'intérêt privé de ceux qui se trouvaient en butte aux calomnies des méchants ou aux passions des grands » : Ez varis autem epistohs regesti (Gregorii M.) elicitur munus Responsalium in SUGGESTIONIBUS posilum fuisse, quas principibus faciebant, pro negotiis publicis provinciarum Italiae, quae tum bello a Longobardis premebanlur, tum a ducibus et praefectis, contra principum jussa, tributis et aliis oneribus verabantur, vel pro negoliis privatis eorum qui calumniis invidorum aut potentium lbidini erant expositi. C'est une grande lumière pour l’histoire que cette intervention officielle des papes auprès de l’empereur, en vue de protéger les intérêts des provinces italiennes contre les Lombards, contre les chefs et les préfets de l’Empire, et contre toute espèce d’iniquité de la part d’hommes puissants et mal intentionnés. Et ici c’est avec raison que De Marca emploie le terme de suggegtionibus, puisque le représentant du Saint-Siége ne pouvait tendre au but dont il s’agit qu’à l’aide de représenta- AUDISIO IV. 13

tions et d’exhortations ; mais il n’en est plus de même dans les articles suivants, où le pontife intervenait en vertu de ses droits et de son autorité propre.

X. De Marca poursuit en ces termes : » C'est surtout lorsqu'il s'élevait quelque controverse touchant la discipline ecclésiastique, qu'ils s’acquittaient du devoir d'avertir les princes et les magistrats, pour qu'on prît garde de violer en quoi que ce soit les canons “ : Praecipue vero sì controversia incideret de disciplina ecclesiastica, MONENDI principes et magistratus solicitudine defungebantur, NE QUA VIS PER OBREPTIONEM CANONIBUS FIERET. Le terme d’admonition, monendi, ne répond pas ici à l'office qui incombe au pape dans la personne de son représentant, lorsqu'il s’agit de défendre les canons contre la violence et l’obreption; il répond seulement à l’idée inexacte de l’auteur, qui ne veut voir dans les délégués du Souverain Pontife qu'une police d’observation avec une juridiction nulle ou presque nulle. Quant à nous, au contraire, nous avons déjà constaté chez eux une véritable juridiction, non pas absolue, mais relative aux instructions reçues, et De Marca, dans ce paragraphe même, est contraint de la reconnaître. Puisque, parlant de la témérité avec laquelle Jean, évêque de Constantinople, usurpait le titre ambitieux de patriarche universel, il rapporte comment le pape Grégoire châtia son insolence, et en porta plainte à l'empereur par l'intermédiaire de Sabinien, son diacre ou apocrisiaire. Voici les paroles du pontife : » Que selon la demande du diacre Sabinien, le pieux empereur daigne ou juger l’affaire, ou amener cet

homme (Jean) à renoncer enfin à ses prétentions » : Ac secundum PETITIONEM PRAEDICTI SABINIANI diaconi, qui piissimus dominus ipsum dignetur judicare negolium, aut saepe nominatum virum (Joannem), uf ab hac tandem ‘intentione cesset, deflectere. De Marca fait très-bien remarquer à ce sujet que le pape, à l'instar des princes qui ont coutume d'agir par leur procureur, propose ici la cause, non pas en son propre nom, mais au nom du délégué qui le représente.

XI. De Marca continue en troisième lieu : » Ils veillaient surtout avec un soin extrême à ce qu’on ne fit point tort au Siége Apostolique, soit en percevant les revenus de ses patrimoines, situés dans les provinces d'Italie, de Sicile, d'Afrique et ailleurs, soit en méconnaissant sa dignité » : I/lud autem summopere curabant, ne qua fieret injuria Sedi Aposfolicae, seu în percipiendis patrimoniorum reditibus, quae in provinciis Italiae, Siciliae, Africae, et aliis sita erant, seu in dignitatis minutione. L'article précédent embrassait la police générale de l'Eglise comprise dans les canons et la discipline, celui-ci concerne la vigilance de l’apocrisiaire à défendre la dignité spirituelle et le patrimoine temporel du Saint- Siége. Ce patrimoine alors était encore simplement économique, et non politique; cependant il était déjà étendu et varié, comme le fait entendre l’énumération des provinces d’Italie, de Sicile, d’Afrique et autres, dans lesquelles il se trouvait. Le bon sens chrétien en avait doté le Siége Romain, non pour satisfaire à un vain luxe, mais afin de pourvoir au gouvernement de l’Eglise universelle; par conséquent il

méritait bien que quelqu'un fût chargé d'en protéger les droits à la cour de l’empereur. C'est peut-être pour ce motif, comme aussi pour réserver la dignité épiscopale .à ses augustes fonctions, sans l’engager dans des intrigues de cour, qu'on choisissait des diacres et des sous-diacres pour l'office d’apocrisiaires : office nécessairement assujetti aux caprices et aux vicissitudes d’une cour orageuse et d'un trône toujours vacillant.

XII. Pour ne parler que des tempêtes religieuses, on peut dire qu'elles règnaient en permanence à la cour de Byzance. Dès l’an 639, l’hérésie des Monothélites, embrassée par les patriarches Sergius, Pyrrhus et Paulus, et publiée par les eMpereurs Héraclius et Constant avec l’Echtèse et le Type, avait contraint l’apocrisiaire à se retirer au milieu des injures et des menaces. Un peu plus tard, en 653, le pape Martin était lui-même expulsé de Rome et relégué dans la Chersonèse. Le sixième concile cecuménique ayant ramené la paix, Constantin Pogonat redemanda au pape Léon II un apocrisiaire, mais investi de pleins pouvoirs et ne dépendant en rien du Pontife. » Nous prions votre Sainteté d'envoyer au plus tôt l’apocrisiaire qu’elle aura désigné, écrit l'empereur, afin qu'il réside dans la capitale et que, dans les difficultés soit dogmatiques soit canoniques qui pourraient s'élever, comme dans toutes les affaires ecclésiastiques sans exception, il représente la personne de votre Sainteté » : Hortamur porro vestram sanclissimam summitatem, ut quamprimum maittat designatum ab ea apocrisiarium; ut is in regia urbe

degat, et in emergentibus sive dogmaticis sive canonicis, ac prorsus in omnibus ecclesiasticis negotits, vestrae Sanctitatis exprimat ac gerat personam. Voilà ce que nous lisons dans l’action 18 du sixième concile. Artifice grec, ayant pour but de colorer toutes les usurpations au moyen d’un consentement surpris à un plénipotentiaire du pape. Léon eut la prudence de se réserver les cas nouveaux, et lui envoya un ministre chargé d’en référer à Rome : vf aufem ministrum dignanter suscipiat. |

XIII. Et malgré cela l’astuce parvint à triompher de la circonspection pontificale dans le synode ou conciliabule de 7ruZ/um. Anastase rapporte, en effet, dans la vie du pape Sergius que de son temps l’empereur Justinien convoqua un concile dans sa capitale, que les légats du Siége Apostolique y assistèrent et y souscrivirent par surprise; mais que le pape, qu'on voulait aussi forcer à souscrire, n’y consentit jamais : Zujus itaque temporibus, Justinianus imperalor concilium în regia urbe jussit fieri, in quo et legati Sedis Apostolicae convenerant, et decepti subecripserunt. Compellebatur autem et ipse papa subscribere ; sed nullatenus acquievit. Comme il n’y avait pas eu de légats proprement dits envoyés par le pape, Anastase a vraisemblablement pris pour des légats les apocrisiaires, députés pour les causes ordinaires.

XIV. Finalement, tandis que les empereurs de la malheureuse Byzance négligeaient le gouvernement de l'empire pour ne s'occuper que de disputes théologiques, et que les patriarches machinaient des pro-

jets d’agrandissement, on vit surgir, avec le huitième siècle, le trouble des Iconoclastes qui sépara politiquement l’Occident de l’Orient. Alors finit le rôle des apocrisiaires. L’image de l’empire ayant été ensuite restaurée par Léon III dans la personne de Charlemagne, on transporta aussi de Byzance à la nouvelle cour impériale les simulacres et les titres des offices divers. Les chargés d’affaires de Rome y parurent avec honneur. Mais la nécessité et la fréquence des légations extraordinaires, l’affaiblissement immédiat et la division de l’empire dans les mesquins successeurs du grand empereur, les discordes et les guerres intestines, enfin l’œuvre de Charlemagne presque aussitôt bouleversée par ses fils et ses petits-fils ; toutes ces causes rendirent aussi inutile qu'impossible le séjour permanent des légats apostoliques à la cour des Francs. Des causes plus déplorables encore le rendirent pareillement impossible à la cour des empereurs germaniques.

XV. Comme ces vicissitudes de gouvernement n'influaient guère sur les Vicaires Apostoliques, ceux-ci se maintinrent, durant la même période, dans l'exercice des pouvoirs qui leur étaient délégués. Cependant les vicariats permanents se transformèrent à leur tour et finirent par disparaître, pour faire place, en dernier lieu, à des légations plus constantes et par suite ordinaires auprès des cours principales. Ces légations ou nonciatures ont duré sous des formes et avec des pouvoirs divers jusqu’à nos jours. Les vicissitudes essuyées par les Vicariats Apostoliques réclament maintenant notre attention.

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