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RÈGLE GÉNÉRALE; POUVOIRS DES LÉGATS A LATERE

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. La régle est la lumière des faits dans la science diplomatique. II. Cette règle c’est que l’étendue des pouvoirs délégués est proportionnée aux exigences mobiles des lieux et des temps. III. Les rivalités et autres passions nécessitent les légats « lafere. IV. Tandis que l’Orient tombe en dissolution, Nicolas V par de puissantes légations ramène et sauve l'Occident. V. Dictature bienfaisante, disposée par la Providence. VI. Décadence des primaties; aspirations des évêques à correspondre immédiatement avec le Siége de Rome. VII. Lesquelles sont préférables des légations ordinaires ou des extraordinaires. VIII. Plaintes contre les extraordinaires. IX. Les papes ont voulu satisfaire les rois et les peuples par les primaties ou légations internes et ordinaires. X. Celles-ci venant à déchoir, les siéges épiscopaux convergent davantage vers le centre. XI. Ici s’ouvre un labyrinthe pour lhistoire juridique de la diplomatie; XII. le fil conducteur c’est la diffusion du pouvoir se répandant du centre à la circonférence sous des formes et des mesures diverses.

I. La science du publiciste ecclésiastique comprend deux parties : les règles et les faits. Les règles sont fixes, puisqu'elles servent de fondement à la science ; les faits sont variables, et laissent au spectateur la faculté de les envisager sous différents aspects. En outre, les règles sont comme le fil qui nous dirige, le flambeau qui nous fait discerner le vrai du faux; et celui qui les ignore, ou qui par passion les confond ou les abandonne, si versé qu'il soit dans la connaissance des faits, trouvera dans l'abondance même de son érudition une source de périls. C’est ici précisément qu'ont échoué des historiens, des publicistes éminents de l'Eglise : la masse des faits

présents à leur esprit leur a fait perdre de vue les règles qui les dominent. Ne sortons point de notre sujet et venons-en aussitôt à l'application de ces principes.

IT. Les légations sont des faits, et un fait immense embrassant l’universalité des lieux et des temps. Un jugement sain qui les voit, n'importe sous quelle forme, jaillir de l’Apostolat comme de leur source, formule cette règle : Voilà quel est en droit le régime de l’Eglise, multiple dans ses parties, mais un et universel par le nœud qui les unit. Au contraire, si des vapeurs malsaines aveuglent ou obscurcissent le jugement, l’esprit chancelle, la passion s’échauffe, et l’on murmure ou l'on s'écrie : Voilà l’abaissement des évêques et l’ambition universelle des papes! Exclamation qui atteint si injustement le moyen âge, cette époque qui nous offre tant de figures colossales de papes, trop grands en vérité pour les pupilles restreintes ou malades d’autres temps.

III. Vicariats ou primaties, légations ordinaires et attachées aux siéges, ou extraordinaires et séparées des siéges, toutes étaient donc constituées par un seul pouvoir, toutes exerçaient une autorité déléguée. Mais où ne pénètre pas l’esprit d’ambition et d’indépendance? Aussi ce principe fut-i1 nié en pratique dès l’origine par ces évêques d’Illyrie, peu soumis au Vicaire Apostolique de Thessalonique, et qui s’attirèrent, comme nous l'avons vu, cet avertissement de saint Boniface : « Il ne convient pas qu'entre frères l’un soit jaloux de la dignité de l’autre » : Nec decet fratres alterius dignitate morderi. Cette

peste se propagea considérablement au moyen dge, grâce à la dépravation des mœurs, et aussi, plus tard, à l'impérialisme et au féodalisme des évêques. Tous ceux qui vivaient mal, ceux qui étaient avides de dominer avec le mitre autant qu'ils dominaient par la noblesse du sang, les hommes puissants par les faveurs de la cour, par leurs richesses, et par un vasselage ou une valetaille imposante, se révoltaient contre un primat ou moins noble ou moins puissant. Alors, vu la décadence et l'inefficacité du pouvoir des primats, les papes furent contraints d'y suppléer par l’envoi fréquent de légats a Zatere. Si la multitude de ces légats déplaît à l'auteur anonyme du Commentaire historico-canonique de legatis et nuncits pontificum, il aurait dû bien plutôt en déplorer les causes, au lieu de les dissimuler.

IV. Les causes qui réclamaient la fréquence des légats a latere provenaient de la multiplicité des maux auxquels il s'agissait de parer; il fallait bien que l’étendue des pouvoirs fut proportionnée aux besoins, . dans l’ordre tant administratif que judiciaire. Et après une foule de grands papes, nous voyons le plus grand de tous Nicolas V, ce pape qui prédit la chute de l'empire grec sous Constantin Paléologue indifférent à la promulgation du concile de Florence; qui accueillit à Rome les muses chassées de l'Orient; qui, au rapport d'Æneas Sylvius, » fonda une bibliothèque des plus riches en ouvrages anciens et nouveaux,

dans laquelle il réunit environ trois mille volumes; qui se fit apporter de la Grèce tous les livres qu’on put y découvrir et prit soin de les faire traduire

en latin » : Veteribus et novis codicibus ornatissimam bibliothecam instruxit, in qua circiter tria mallia lbrorum volumina condidit;... libros ex tuta Graecia perquisitos ad se jussit afferri, et in latinam converti linguam curavit; qui enfin, modèle des papes, regarda les hommes vertueux et les savants comme ses proches, et n'en connut point d’autres, selon une inscription conservée par Wadding : PROBOS ET ERUDITOS IN COGNATORUM LOCO TANTUM HABUIT : nous VOYONS, dis-je, ce grand pape, avec lequel commence la restau- ration des sciences et des lettres, se faire de 1447 à 1455 le restaurateur de la chrétienté, en faisant un usage intelligent et assidu des délégations pontificales, qu'il investit de pouvoirs étendus et proportionnés aux circonstances. Remarquant que la dissolution des églises n’était pas la moindre des causes de la chute de l’Orient, il s’attacha à réorganiser et à réformer l’Occident tant par lui-même que par les légats qu'il députait aux princes et aux évêques. Comme, pour atteindre ce but, il fallait une autorité vigoureuse, le pontife confiait à ses légats les plus amples pouvoirs. Qu'il suffise de citer pour exemple la mission confiée au cardinal Nicolas du titre de saint Pierre ad vincula, légat du Siége Apostolique » en Allemagne pour la réforme des églises, monastères et autres lieux ecclésiastiques, ainsi que des personnes qui en dépendent » : in partibus Allemanniae, pro reformatione ecclesiarum, monasteriorum, et aliorum locorum ecclesiasticorum, et personarum în illis digentium. Il est muni de la faculté : de visiter toutes les églises, tant métropolitaines que cathédra-

les, les monastères, les bénéfices ecclésiastiques, les hôpitaux tant séculiers que réguliers, exempts et non exempts, et les personnes qui habitent ces lieux; de réformer et de punir, d’extirper les hérésies, de chétier les hérétiques, de créer de nouveaux statuts et réglements, de célébrer des conciles provinciaux et synodaux, de réprimer les opposants en vertu de l'autorité Apostolique, nonobstant appel, et en invoquant même le secours du bras séculier » : ÆEcclesias singulas, tam metropolitanas quam cathedrales, monasfera, ecclesiastica beneficia quaecumque, et hospitalia fam saecularia quam regularia, exempta et non exempta, ac personnas in ils degentes... visitandi, reformandi et puniendi, haereses estirpandi, haereticos puniendi, statuta et ordinationes de novo condendi, provincialia concilia celebrandi; contradictores auctoritate apostolzca, appellatione postposita, compescendi, invocato etiam aurilio brachii saecularis (Regest. litt. secr. NICOLAI v, t. vi, p. 17).

V. Lorsque l'on considère aujourd’hui ces pouvoirs si étendus, qui absorbent presque entièrement le gouvernement ecclésiastique, et semblent renverser l’autorité épiscopale et métropolitaine, on se les figure aisément comme une audacieuse invasion du Siége Romain sur les églises particulières. Cependant pour peu qu'on tienne compte de la dissolution qui régnait à cette époque, des divisions qui existaient entre les évêques et leurs métropolitains, entre les métropolitains et les primats, on remerciera et la Providence d’avoir placé au centre de l’Eglise un pouvoir sì élevé et si salutaire, et les chefs suprémes de l’Eglise d’en avoir fait usage.

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VI. Et réellement, les animosités des évéques contre les légats-nés et ordinaires étaient presque universelles. Dès l’année 844, Drogus, évêque de Metz, était en butte à tant d’oppositions et de vexations, qu'il se voyait contraint de renoncer à sa légation Apostolique, dans la crainte d’occasionner un schisme dans l’Eglise : ne scandalum fratribus et consacerdotibus generans, schisma in sanctam Ecclesiam introduceret (De Marca, l. vi, c. 29, n. 8). Le primat de Lyon rencontra des difficultés semblables, comme le rapporte Thomassin. Et il en fut de méme dans d’autres contrées, sans excepter l'Allemagne. On voit les évêques tantôt prétendre et tantôt supplier de n'être point assujettis à d’autres qu'aux légats envoyés de Rome par le pape, de latere domini papae. Il arriva ainsi que, par toute l’Europe, les primaties nées déclinèrent, non pas tout à coup, mais insensiblement, si bien qu'au quinzième siècle elles étaient réduites à un vain nom, sauf la primatie de Lyon, qui conserva un reste de ses anciens pouvoirs dans le seul cas des appellations du métropolitain. Or, les primaties ordinaires et indigènes, inhérentes aux siéges, venant à cesser par le vœu ou la faute des évêques, les papes sont amplement justifiés d’avoir multiplié l'envoi de légats extérieurs, puisqu'ils y furent contraints; et la décadence de la discipline justifie pareillement les pouvoirs extraordinaires conférés à ces légats.

VII. Mais à comparer les légations indigènes, ordinaires et fixes avec les légations extérieures, extraordinaires et transitoires, lesquelles doivent l’em-

porter au point de vue de l’autorité publique? La question est facile, mais grave, et il n'est pas si aisé d'y répondre.

VIIL. Remarquons d’abord que l’arrogance de quelques primats, ainsi que les jalousies et les résistances épiscopales, faisaient naître naturellement dans l’esprit de plusieurs la pensée toute catholique de .soumettre immédiatement au pape les causes diocésaines, et de les traiter avec lui ou avec des légats a lafere. Mais, soit que ceux-ci ne fussent pas toujours à la hauteur de leur charge, soit qu'ils n’eussent pas le temps suffisant de s’en acquitter, soit l’effet des mauvaises langues, on ne tarda pas à se plaindre des légats extraordinaires, comme l'écrit saint Yves de Chartres à Pascal II, dans sa lettre 109 : » Comme ils ne font que passer au milieu de nous, dit-il, loin de s'occuper de tout ce qui réclame leurs soins, ils ne peuvent pas même constater l'état des choses, de là vient que beaucoup de prélats, voulant flétrir cette manière de faire, ne craignent pas de dire que le Saint-Siége cherche moins le bien des fidèles que son avantage propre et celui des siens » : Zegatos ertraordinarios, quia in transilu apud nos sunt, non tantum non posse curanda curare, sed nec curanda prospicere. Inde est quod multi praepositorum, facta gladio linguae ferire cupientes, dicunt Sedem Apostolicam non subditorum quaerere sanitatem, sed suam atque lateralium suorum quaerere commoditatem. Qu'un légat indigène et permanent fût plus à même de connaître l'origine des abus, d'en surveiller les progrès, d'y appliquer le remède convenable et d’en

diriger la cure, qui peut en douter? Mais qui donc les avait repoussés? Ce ne sont pas les papes.

IX. Il en résultait des plaintes bien plus vives et des difficultés plus réelles de la part des peuples, des évêques et des gouvernements. Puisque les légatsnés étant supprimés en fait, il fallait en l'absence de légats extérieurs, porter à Rome les suppliques et les difficultés du ressort de la primauté pontificale, auxquelles il était fait droit auparavant, plus promptement et à moins de frais, par les primats dans leurs provinces. Aussi, comme les écrivains et les parlements français se plaignaient avec amertume de ces inconvénients qu'ils ressentaient vivement, Thomassin leur répond par un raisonnement énergique et sans réplique. Si les métropolitains, dit-il, n’avaient pas fait passer l'honneur ou l'indépendance de leurs siéges avant l'utilité commune des peuples ; s'ils eussent été animés du même esprit que leurs prédécesseurs du temps de Grégoire VII, d'Urbain II et d’autres pontifes qui confirmèrent ou instituèrent les primaties; s'ils eussent secondé ces institutions au lieu de les entraver ou d'en empêcher l’action; ils n'auraient pas eu ensuite, non plus que les rois, sujet de se plaindre, comme ils l'ont fait si souvent, de ce que les causes de tout genre doivent être déférées à Rome pour en avoir la solution. La divine sagesse qui dirige et qui a toujours dirigé l'Eglise, continue Thomassin, avait prévenu ces doléances, en suggérant aux Souverains Pontifes de créer les primaties, afin qu'on ne dût déférer à Rome que les difficultés qui ne pourraient être vidées à la cour

des archevêques ou métropolitains. Or les primaties furent mal vues dès le principe, ou supprimées bien- . tôt après : il n’en reste qu’une ombre dans l’Eglise de Lyon, dont les pouvoirs amoindris se réduisent à recevoir les appels. Par suite toutes les causes vont à Rome. Et l’auteur termine par cette grave réflexion : “ Douloureuse condition des mortels qui ne peuvent supporter ni leurs maux, ni les remèdes à ces maux! «, Quo dolendae magis mortalium vices, qui nec mala ferre possunt, nec malorum remedia (part. I, lib. 1, c. 38, n. 13).

X. Si donc on s’en rapporte à l’expérience et au jugement des sages, en mettant de côté les petites passions humaines, il est manifeste que, pour l'utilité et la commodité des peuples, les primaties nées et permanentes étaient bien favorables. Mais les papes furent forcés de les abolir, ici par l'abus que faisalent les primats de leur autorité, là par la répugnance des sujets. Dieu tira le bien du mal, en faisant converger les siéges particuliers vers une plus étroite unité et une affinité plus intime avec le centre ou le Siége de Rome ; en sorte que les inconvénients qui en résultèrent furent compensés par une organisation plus solide et plus ferme de l'Eglise universelle. Et certes il devenait de plus en plus indispensable que cette organisation resserrât ses liens, afin d’obvier au danger des divisions, des schismes, ainsi que des réformes illégitimes qui déjà échauffaient et enflammaient toutes les têtes. Les papes ne furent donc pas mus par une tendance exagérée à la concentration, mais par une sage prévoyance et

une raison plausible de conservation. D'ailleurs la juridiction des primaties éteintes ne retourna pas tout entière au centre; des pouvoirs pour les cas les plus urgents furent délégués aux évêques dans les contrées éloignées, tel que le pouvoir d'accorder les dispenses de mariage à certains degrés.

XI. Préciser à quelle époque et dans quelles églises ont commencé et fini les primaties, par quelles vicissitudes elles ont passé, et quelle était la mesure des

droits innés ou délégués de chacune, ce serait la

matière d’un gros volume dans l’histoire de la diplomatie; mais tel n’est pas notre but. Nous dirons seulement qu'on rencontre ici un véritable labyrinthe, rendu extrêmement compliqué, non pas tant par la nature des documents, que par les passions armées d'érudition et trop zélées à défendre soit de fausses libertés nationales, soit l’ingérence malencontreuse des princes dans le gonvernement de l'Eglise, soit la licence plutôt que la dignité du ministère episcopal : à cet effet plusieurs se sont efforcés d’affaiblir et même de retrancher ces nerfs de l'unité catholique, qui sont les pouvoirs délégués par le Primat de Rome.

XII. Qant à nous, fidèles aux règles tracées plus haut, nous avons pénétré dans les faits autant qu'il le fallait pour voir à l’œuvre ces pouvoirs délégués qu'on voit apparaître dès que la société a conquis son état civil et sa liberté, et qui, partant de Rome, se posent sur les apocrisiaires à la cour impériale, et sur les Vicariats dans les grandes provinces, du quatrième ou cinquième siècle au huitième ou neu-

vième. Alors ces pouvoirs émanés de la suprématie romaine passent des vicaires apostoliques aux primats, c'est-à-dire à des vicaires plus nombreux mais un peu moins puissants. Les uns comme les autres sont cependant soumis à la même condition de voir leur juridiction suspendue à l’arrivée d’un légat extraordinaire de /afere. Ces vicariats ou primaties, annexés à certains sléges, mais conférés ou renouvelés à l’avénement de chaque titulaire et quelquefois suspendus, nous les voyons fonctionner, concurremment avec ces légations extraordinaires de /afere, jusqu'au quinzième siècle. Les contradictions et les luttes n'ont pas manqué aux légats de toute espèce : mais quelle société fut jamais exempte de luttes et de contradictions ? Et les prétendants ont-ils jamais ravi la force et le droit aux possesseurs légitimes? Après tout, si l’on contestait sur un point, on obéissait sur un autre; les discordes s’apaisaient, le droit des légations apostoliques finissait par triompher, et les siècles se les transmettaient l’un à l’autre.

XIIT. Telle est l’idée que la suite des temps nous offre de la diplomatie romaine; sous des noms et des formes variables, et quoique mêlée à une foule d’événements divers, elle se montre cependant constante dans son principe Juridique jusqu’au quinzième siècle. Nous nous arrêtons ici, pour reprendre notre route après avoir examiné quelques passages que De Marca estime peu favorables à notre thèse, et qui nous semblent au contraire y cadrer parfaitement.

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