‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 27 sur 68 · I. C'est une vérité catholique que la fondation · texte numérisé non relu

I. C'est une vérité catholique que la fondation

d’églises particulières après le premier apostolat, ainsi que la conservation ou la restauration de l'Eglise universelle en tout temps, sont des droits suprêmes, inhérents au Saint-Siége. En général, d’ailleurs, les sociétés politiques se conservent ou se restaurent,

non point par leur écorce caduque, mais par l’esprit qui a présidé à leur origine. C'est l’idée que Cicéron svec son sens pratique et délicat a répandue d’un bout è l’autre de son ouvrage sur la République. Et cette pensée, qui est vraie pour toutes les sociétés humaines, l’est surtout pour l’Eglise. Elle est vraie pour les premières, par la raison que les nations, en se constituant, prennent librement et comme par un instinct naturel la direction politique qui leur convient, et qu'on ne contrariera jamais dans la suite sans douleurs et catastrophes nationales. Ainsi, de, l'avis de Cicéron, la monarchie de Romulus tempérée . par le sénat eût duré, si les patriciens et les plébéiens n'avaient déchiré l'Etat jusqu’à ce qu'il fût englouti par un seul. Il y a cependant dans les sociétés humaines des transformations pour ainsi dire, fatales qui font exception à la maxime; mais l'Eglise n'étant point sujette à ces transformations politiques et radicales, la pensée du grand publiciste et orateur s’appliquera toujours parfaitement à ses restaurations extérieures ou disciplinaires.

II. Si en effet les origines politiques des nations sont pour la plupart grossières et mesquines, celles de l'Eglise au contraire sont bien dessinées, riches et fécondes. Mais les éclaircir et les développer ne sera jamais le fait de simples annalistes ou d’arides canonistes; cette œuvre exquise et délicate revient à la philosophie chrétienne et sociale. C’est elle, par exemple, qui, au milieu des menues questions relatives aux apocrisiaires romains près la cour de Constantinople, élevant plus haut son regard, verra dans

cette institution un élément nécessaire à la transformation de la civilisation paienne en civilisation chrétienne.

III. Que sous le rapport de la pureté des moeurs, de l’équité des lois, de la modération du gouvernement et de toutes les vertus qui inclinent l’homme vers son semblable et l’élèvent è Dieu, la civilisation chrétienne soit précisément le contrepied du paganisme, cest une vérité que personne ne contestera. Mais oserait-on affirmer davantage qu'elle soit sortie de l’épée d’empereurs païens ou semi-païens? Et si elle est due aux efforts ardus et continus du sacerdoce chrétien, comment aurait-elle pu s'effectuer, et monter au sommet de l’Empire pour le transformer, sans le contact intime et incessant de l'empire avec le sacerdoce, ou avec ce Pontife suprême qui préside à la religion comme l’empereur à l'État. Et ce Pontife résidant à Rome personnellement, comment aurait-il pu se rendre en quelque sorte présent à l'empereur de Constantinople, pour faire face aux mille difficultés qui surgissent à l’improviste dans une société nouvelle, sans l’action d’un représentant qui tint sa place? Cette action, si restreinte qu'elle fût, et si imparfaitement comprise par les empereurs, n’en était pas moins conforme à la nature intime de la société chrétienne, laquelle, ayant pour objet de réhabiliter le commerce de l'esprit avec la matière en vue du progrès moral et matériel de l'humanité sur la terre, réclame le concours efficace des deux suprêmes directions sociales, l'Eglise et l’Empire. Et comme, par la raison des contraires, la prédominance

de la matière sur l’esprit a jadis corrompu l’humanité et l’a plongée dans le paganisme, elle continuera à la corrompre toutes les fois que les pouvoirs civils se séquestreront de l’Eglise.

IV. Les légats apostoliques sont les traits d’union entre le chef de l’Eglise et les souverains temporels. Byzance brisa ce trait d'union et s'abima. Charlemagne le releva, et soudain un éclair de civilisation passa de Rome dans les Gaules. Et dans la Bretagne, et dans la Germanie, partout où pénétraient les envoyés du Siége Apostolique, la barbarie se dissipait. Mais l’hérésie glaca la première effloressence de lf civilisation tant dans les cours que parmi les: peuples, et les fit rétrograder vers la barbarie. L'empire de Constantinople, puis l’empire frank et l'empire germanique ont progressé ou reculé, suivi la voie de la justice ou celle de la tyrannie, selon la nature de leurs relations, amicales ou hostiles, avec le Saint- Siége. Ce sont là des faits, non point particuliers à telle ou telle nation, mais constants et universels : des faits qui nous forcent à courber le front pour les méditer.

V. Alors même que le protestantisme, en brisant avec le centre de l'unité catholique, aurait introduit une prospérité nouvelle au sein des nations qu'il a envahies, ce ne serait qu’une exception à la loi providentielle, qui domine tous les siècles chrétiens. Au protestantisme allemand et anglican on pourrait toujours opposér la Russie, où toute influence civilisatrice, excepté celle du glaive, s’est éteinte ou a cessé de progresser du moment où elle s’est isolée de

Rome; on pourrait opposer tout l’Orient, jadis le berceau de la civilisation, et devenu depuis un cloaque et un cadavre. Mais après tout, quel progrès scientifique ou moral les peuples protestants ont-ils réalisé qu'ils n’eussent pu atteindre également en demeurant enfièrement chrétiens? La science allemande, sous le . rapport des études rationnelles et morales, est-elle bien un progrès, ou n'est-elle pas plutôt un mouvement en arrière et un dévergondage? Et l’opulence britannique, qui aurait la cruauté d’en faire honneur à la civilisation en face de ces masses de misérables qui émigrent ou qui meurent de faim? A-t-on oublié d’ailleurs les horreurs de la guerre sociale qui suivit pas à pas la Réforme en Allemagne? Et quelle tyrannie surpassa jamais celle des rois et des parlements d'Angleterre lors de leur séparation du Saint- Siége ?

VI. Donc, 1° que le protestantisme ne se vante pas d’avoir enrichi la vie civile d’une seule vérité ou d'un progrès quelconque. 2° A peine les nations les plus policées ont-elles conservé une partie de cette civilisation morale à laquelle elles étaient parvenues grâce au catholicisme; quant aux nations séparées et plus arriérées, elles sont ou restées stationnaires, ou retombées en enfance. 3° Il n’y a pas d'exemple d’une nation qui se soit détachée du Saint-Siége sans ces affreuses catastrophes qui plongent pour longtemps les nations dans un deuil profond. 4° L'Italie n'a pas à se féliciter de la faute immense commise par ses gouvernants, au milieu du xIx° siècle, en inaugurant les réformes civiles et politiques par la rupture des

relations avec le Siége Apostolique. 5° Ces relations subsistant, l’Orient n’eùt pas été souillé par l’hérésie et le Coran; le moyen-âge n'eût pas été funeste ou, à coup sûr, l’eût été moins à l'Occident; la civilisation descendue du Labarum ou plutôt du Calvaire, n’eût pas fait halte à mi-chemin, mais poursuivi sa marche triomphale; et enfin les nations civilement rachetées, sans plus se diviser, eussent conservé ce principe véritable de civilisation, qui consiste dans la religieuse et fraternelle unité de tous les peuples sous un seul Dieu et un seul père.

VII. On nous dira peut-être que pour conserver à l’abri de toute corruption cet arôme de la civilisation qui est la religion, il suffit d'un sacerdoce privé ou d'un épiscopat national, et de la concorde de cet épiscopat avec l'Etat. Nous répondons à cela qu'un sacerdoce privé peut bien venir en aide aux consciences, mais de soi est étranger au bon ordre social; qu’il y eut dans les premiers siècles du christianisme un sacerdoce héroïque, et que l’empire était paien. L'épiscopat représente une idée plus sociale : il suppose déjà un troupeau, avec pouvoir législatif et judiciaire, Cependant un épiscopat national ne s'élève pas encore à la majesté et à la solidité permanente de l'Eglise universelle; et de fait tous les épiscopats séparés de la souche qui les alimentait se sont desséchés ou corrompus. Par conséquent, quelque excellentes que soient les relations de l’Etat avec l’épiscopat, elles ne laisseront pas de tendre à une dissolution, si elles ne se rattachent au chef social et providentiel, qui est le pontife romain. Le témoi-

gnage de plusieurs siècles et de plusieurs églises de l'Orient, du Nord et de l’Occident, nous dispense de preuves ultérieures à l’appui de cette assertion historique et géographique.

VIII. En résumé, les considérations précédentes confirment invinciblement cette vérité, que les agglomérations humaines, qui ne sont ni des atômes errants, ni des troupeaux productifs livrés à l’exploitation des gouvernants, se meuvent sous la garde d’une double loi, d’une loi que Dieu, le gouverneur suprême, proclame par la voix de la raison et par celle de la révélation. Cette loi embrasse un pouvoir équitable et souverain dans l'ordre des choses matérielles ou temporelles, et un pontificat catholique et souverain dans l’ordre religieux et moral. Mais comme la matière, sans la morale, et sans la foi religieuse qui l'engendre et la règle, ne forme pas une société civile ni même une société humaine; comme d’autre part la religion et la morale ne constituent pas une société civile en roulant dans le champ des abstractions, mais bien en réglant la conduite même extérieure, matérielle et visible : ainsi la concorde de l'esprit avec la matière, d’où résulte l’essence et la bonté des sociétés civiles, ne nous conseille pas seulement l’accord des deux pouvoirs, mais nous y entraîne de son propre poids, et nous impose de vive force la loi divine et sociale de l’harmonie, ou des relations vivantes et personnelles entre la puissance civile et le pontificat.

IX. C'est là, disons-nous, une loi divine et sociale; loi d’une telle importance pour la civilisation

parfaite et chrétienne, que, du moment où elle est suspendue, la civilisation des pouvoirs civils et des peuples se relâche ou s’obscurcit. La première à la suspendre comme à la pratiquer fut la perfide, la fourbe et enfin l’hérétique Byzance. L'Occident au milieu des incursions des barbares et de ses bouleversements sociaux ne fut point capable de recevoir cette loi ou de la conserver: aussi vit-on les nations tomber dans cette nuit profonde que nous déplorons encore. Alors les pontifes romains, tout en renouant par moments, autant que possible, les relations avec les cours souveraines, s’attachèrent surtout à entretenir des rapports juridiques et diplomatiques, pleins de vie et d'activité, avec les vicaires apostoliques et les primats, dont l’existence fut aussi combattue et mise en péril par les révolutions sociales, l’ignorance et les vices toujours croissants de cette époque. Les lettres des papes nous attestent avec certitude cette situation critique. A Léon-le-Grand, à Grégoire-le- Grand, et autres déjà cités, nous joignons Nicolas I, grand, lui aussi, et par son génie et par ses actes. Ce pape nous offre un argument péremptoire de l’influence pontificale; il est bon de le recueillir ici. X. C'était au neuvième siècle, l’époque peut-être la plus sombre, la plus orageuse et la plus funeste pour l'Orient. Grâce à l’éloignement forcé des légats pontificaux de Constantinople, le schisme éclatait avec plus de violence par la déposition du patriarche Ignace et l’intrusion de Photius, auquel l’empereur Michel prétait son concours. En même temps, des amours illégitimes scandalisaient la France et l’Alle-

magne, et ils étaient secondés par la connivence d'évéques courtisans. Les évêques eux-mêmes, en proie à des rivalités jalouses, et faute d'une énergique représentation pontificale, s’excommuniaient et se déposaient mutuellement. On dressait synodes contre synodes, partis contre partis, parce qu'aucun légat ne présidait, ou que les légats eux-mêmes succombaient. Cependant, opprimés et oppresseurs, tous en appelaient au Saint-Siége. Ignace, Photius et Michel y appelaient ‘à la fois de Constantinople. Theutberge en Occident y appelait contre Lothaire, qui la répudiait ; et Lothaire contre Theutberge, afin d'épouser Waldrade. Appel de la part de Rothad déposé par Hincmar, et de la part d'Hincmar qui le déposait en concile et l’emprisonnait. Nicolas était trahi par ses propres légats députés auprès des cours : à Constantinople vaincus par -les menaces et par la faim, ils adhéraient aux partisans de Photius; et dans la Lotharingie, cédant aux caresses, ils connivaient avec les courtisans, approbateurs du divorce de Lothaire. Un vaste incendie allumé par les passions couvait sous la cendre : le pape était indignement trompé par les cours, par les conciles et par leurs députations. Que fera-t-il donc? Ce que fit en pareil cas tout grand pape. Il posa dans son presbyterium et dans les conciles romains le point d'appui de ses opérations; ne confia à ses légats que la charge d’examiner et de lui adresser leurs rapports, et les trouvant ou infidèles ou chancelants dans l’accomplissement de cette mission, il se mit lui-même immédiatement en rapport avec les cours, avec les métropolitains,

avec les accusés et avec les accusateurs. Il entendit les députations des diverses parties contendantes, dévoila les fourberies, et, secondé par le presbyterium et le concile, porta à Rome contre Photius et l’empereur, contre Lothaire et Valdrade, contre Hincmar et ses assesseurs, une sentence Juste, libre et exempte de toute pression.

XI. Sa réputation de grand diplomate et de grand pape, Nicolas l’eùt conquise par la seule négociation qu'il soutint, avec une force, une intelligence et une persévérance extraordinaires, contre la faction si astucieuse et si puissante, qui minait et finit par perdre l'église d'Orient. Photius, le rusé serpent, serrait dans ses replis la cour et les principaux siéges épiscopaux. Le président impérial de la Bulgarie faisait retourner sur leurs pas les légats pontificaux, en leur lançant ces paroles insultantes, qui trouvèrent ensuite de l’écho dans d’autres cours : » Notre empereur n'a certes pas besoin de vous » : Imperator noster vos NECESSARIOS saze non habet. Et l'empereur lui-même, continue Anastase dans la vie de Nicolas, portait l’arrogance jusqu’à dire que s'ils avançaient, il les traiterait de telle façon qu'ils ne verraient jamais sa face, et ne retourneraient plus de leur vie à Rome : nec faciem meam, nec Romam diebus vilae suae viderent. Mais Dieu se rit des forfanteries impériales : Michel fut tué en 867; et Basile, son successeur, déposa Photius, puis réintégra Ignace, conformément au décret de Nicolas. Celui-ci n'avait pas attendu ce moment pour consacrer ses soins tout particuliers à faire rentrer la hiérarchie dans la bonne voie là où

elle s’en écartait, et la soutenir là où elle était opprimée. Il suivait la même ligne de conduite, mais avec plus de succès, vis à vis des occidentaux.

XII. Après avoir déposé en concile ses premiers légats, vendus ou séduits, Nicolas expédia à Lothaire l'évêque Arsène, son légat pour les Gaules, en réclamant pour lui tout le respect qu'on aurait pour la majesté pontificale en personne. Voici en quels termes s'en exprime l’annaliste de Metz, à l’année 866 : “ Le légat usa de la même autorité, de la même puissance, que l’eùt fait le souverain pontife luimême. Ayant convoqué une assemblée d’évèques, il proposa au roi Lothaire de choisir entre ces deux partis, ou de se réconcilier avec son épouse, en éloi gnant Valdrade, sa concubine, ou d’être frappé du glaive de l’excommunication, lui et tous ceux qui favoriseraient son crime » : Tanta auctoritate usus est ac potestate, AC SI IDEM SUMMUS PRAESUL ADVENISSET. Convocato denique episcoporum conventu, Lotharium regem alloquitur, ut unum e duobus eligat : aut propriae reconcilietur umori, abdicato Waldradae pellicis consortio, aut protinus anathematis gladio ferietur ipse et omnes qui eî in hoc scelere faverent. Lothaire se réconcilie, puis, ce qui n’est pas à omettre, d'après le même annaliste, le légat enjoint à Waldrade, de la part de Dieu, de saint Pierre et du pape, de se rendre à Rome, pour y rendre compte de sa conduite : Post haec, Waldradam ex auctoritate Dei et sancti Petri, et verbo Domni Apostolici, Romam ire gubet, ut pro se rationem reddat.

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