‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 3 sur 68 · LA DIPLOMATIE N’EST NI SIMPLEMENT UNE SCIENCE, NI SIMPLEMENT UN ART · texte numérisé non relu

LA DIPLOMATIE N’EST NI SIMPLEMENT UNE SCIENCE, NI SIMPLEMENT UN ART

I. Distinction trompeuse entre les hommes de science et les hommes d'action. Il. Absurdité, que la primauté de l’art sur la science. III. L’art obéit à la science dans la diplomatie. IV. Alliance de l'autorité avec la sagesse, V. La sagesse précède et anime l’expérience. VI. Flétrissure infligée à la diplomatie dégénérée. VII, Napoléon tomba et l'Eglise souffrit par la faute de la diplomatie. VIII. Dépourvue de prudence, elle aboutit à des ruines. IX. La science est certaine, l’art ne l’est pas. X. La science est la plante, la diplomatie son fruit. XI. Offices et vicissitudes de la diplomatie. XII. Elle est historique ou scientifique. XIII. Nous développerons de préférence la seconde, qui est l’âme de la première.

I. La Diplomatie est ou se croit une chose si abstruse et si secrète, qu'on pourrait bien se voir décerner une patente de témérité en osant en traiter sans l’avoir jamais vue en face. Et il n’en manque pas qui justifieront la sentence en disant que. la diplomatie est plutôt le fruit de l’art que de la science, vu que, par ses attaques et ses défenses, elle a tous les caractères d'une escrime, à laquelle on se dresse à force d'exercices et de luttes. Or que

serait-ce qu'un maitre d'armes qui n'aurait jamais manié l'épée? Et ici on revient avec la distinction, si rebattue, entre les hommes de science et les hommes d'affaires ou d'action. A ceux-là le champ des idées et des abstractions, les chaires et les syllogismes, à la bonne heure; mais quant à l'administration de la chose publique, elle revient de plein droit aux seconds. Le génie pratique de Napoléon détestait les idéologues et s'en moquait.

II. Ces assertions ne sont pas tout-à-fait dépourvues de vérité, puisque réellement toute science tire grand profit de l’exercice et de cet usage pratique qui n'est autre chose que la science même mise en action. Mais par cela même que l’art du diplomate consiste dans la prudente application de la science aux Cas particuliers, n'est-il pas évident que la suprématie absolue de l’art sur la science est absurde et intolérable? Elle est intolérable en principe, si tant est qu'elle ne soit pas tout simplement un couvert et un passe-port pour l'ignorance, comme on le voit parfois de la distinction entre les hommes de science et les hommes d’action. Distinction commode pour ceux qui, sans avoir usé leur vie dans les universités et les travaux de la science, se décernent, moyennant un peu de savoir-faire superficiel, un brévet de capacité pratique, et se lancent présomptueusement dans le maniement des affaires soit de l’Eglise soit de l'Etat. Les résultats dépendent alors des temps et des circonstances. S'ils viennent à se rencontrer avec des collègues doués d’une capacité et d'une instruction véritables, ils en sont éclypsés et

restent ce qu'ils sont, des milices en peinture, apparentes et non réelles. Mais malheur à la chose publique s'ils venaient à s'emparer de la- renommée! On pourrait dire en ce cas que l'Etat est livré à la garde et à l’administration d’une magistrature de parade.

III. Arrétons donc, en premier lieu, que la diplomatie n'est pas simplement une science, ni simplement un art. Et pourvu qu’on nous accorde, comme de droit, qu'elle a pour premier fondement la science, nous ferons à la pratique et à l’art une large part. C’est dans cet accord que consiste la perfection et la dignité de la diplomatie; le dissoudre, c’est la dénaturer et l’avilir. Par la science, en effet, on entend une ample provision de vérité et de justice, condition essentielle pour le gouvernement, la gloire et la prospérité de l’Eglise, non moins que des Etats; condition précieuse, dis-je, à laquelle ni la naissance, ni les formes extérieures, ni l’art n'équivaudront jamais. Là où ces humbles servantes parviendront à supplanter audacieusement la science qui doit les dominer, on sera exposé à cette périlleuse diplomatie, qui s’embarrasse dans des formules vides de sens et fécondes en chicanes. Tandis que le sage qui tient les yeux fixés -sur la vérité s’éprend d'amour pour elle; ses pensées s'élèvent et s’annoblissent; et fort des droits de la justice, riche de ses divines splendeurs, il trouvera aisément la manière et l’art de la persuader et de l'appliquer.

IV. De là vient que cet illustre membre du Sénat Apostolique, et l’un de ses plus rares ornements dans ces derniers temps, le cardinal Mai, conjecture

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avec fondement que Cicéron trouva le point de départ de sa République en commentant une pensée de Platon, exprimée ainsi par Cicéron lui-même, dans une lettre à Quintus, son frère : » Ce prince du génie et de la science, Platon a pensé que les républiques seraient heureuses, alors que le gouvernement en serait enfin confié aux savants et aux sages, ou du moins à des hommes qui consacreraient tous leurs soins à la science et à la sagesse. Il a cru que cette alliance de la puissance et de la sagesse, pourrait procurer le salut de la société » : Z//e princeps ingenii et doctrinae Plato tum demum fore beatas respublicas putavit, si aut docti ac sapientes homines eas regere coepissent; aut ii qui regerent omne suum studium in doctrina ac sapientia collocassent. Hanc conjunctionem, videlicet POTESTATIS AC SAPIENTIAE, saluti censuit civitatibus esse posse. Cette alliance de l’autorité avec la sagesse, si nécessaire au prince et au pontife, l'est tout autant et peutêtre davantage aux ministres qui les secondent de près ou de loin, et qui sont comme les yeux par lesquels ils voient, l'esprit par lequel ils pensent et la langue par laquelle ils parlent.

V. Nous ne voudrions cependant pas borner le rôle de la diplomatie à la contemplation scientifique du droit et de la justice. Après elle et avec elle, nous disons qu'il faut aussi, pour vaincre ou écarter les difficultés, être doué d’un tact pratique exquis et d’une extrême délicatesse. Ces qualités ont leur principal fondement dans la nature qui départit diversement les aptitudes, et elles se renforcent par l’exer-

due

cice du sens politique et de l’esprit d’observation. C'est par ces qualités et autres semblables, jointes à l'amour de la vertu et de la sagesse, que la diplomatie conservera le rang honorable qui lui est dû. Mais avec le secours de l’art seul, l'esprit de discernement, la droiture naturelle, toute la diplomatie se convertiront bientôt en un manége de ruses et de détours. De là les accusations qui vont à l'adresse, non de la diplomatie sincère, mais d’une diplomatie qui forligne et se dégrade.

VI. C'est à cette diplomatie dégénérée que s’applique le mot de sir Henry Wotton : 4x ambassador ts a clecer man sent abroad to lie for his country: » Un ambassadeur est un homme adroit envoyé à l'étranger pour mentir dans l'intérêt de son pays; « ou encore cette parole de Marc-Antoine de Dominis, qui, s'occupant en même temps de la diplomatie pontificale et de celle des princes séculiers, appelle les nonces et les ambassadeurs, les orateurs ou, pour mieux dire, les espions officiels des cours : MNunciz vero yapae, nunc dierum, ad imperatorem, reges, potentatus christianos, codem pariter loco sunt, quo regun legati in curits principum saecularium, pro negottis potissimum saecularibus tractandis et indagandis, commorantes. Et certe st optimo eos nomine insigniamus, sunt ORATORES, 87% vero EXPLORATORES. La Sorbonne condamna cette proposition comme fausse et calomnieuse, et le livre entier de l’inconstant apostat fut mis à l’Index de Rome. Quant à nous, nous le mettrons à l’Index de la civilisation, de l’honnéteté et du bon sens. Mais remarquons que la diplomatie

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elle-même fourmrait un prétexte ou un corps à ces accusations, sl elle venait à tomber entre les mains de ces élégantes nullités, qui, à défaut de tout autre mérite, s’intitulent hommes d’affaires, et laissent de côté le droit si vaste de l'Eglise et des gens.

VII. Les misérables! Napoléon, disent-ils, détestait les idéologues, et il conquit l’univers. Mais d’abord les idéologues auxquels en voulait Napoléon étaient ces rêveurs de mondes et de gouvernements fantastiques, avec une nouvelle religion, et des théories sœurs de la République idéale de Platon : ce n’étaient point les véritables sages; ceux-ci il les rechercha et les éleva plus et mieux qu’aucun autre prince des temps modernes. Et toutefois, si avec son épée il conquit l'univers, faute de diplomatie il ne put le conserver. Il lui manqua des diplomates assez habiles - pour pénétrer les secrets des cours, assez francs pour oser les découvrir au despote qui n'aimait pas à les entendre, ou ne voulut pas les écouter. De toute façon, grâce au défaut de pénétration diplomatique, les plus funestes catastrophes éclatèrent au moment où l’on s’y attendait le moins. Aussi bien que l'histoire des royaumes terrestres, l'histoire de l'Eglise pourrait ‘ nous faire voir la cause première d’un bon nombre de ses désastres tantôt dans l’imprévoyance, tantôt dans l’impéritie, tantôt dans la négligence coupable de ceux qui représentaient l’autorité pontificale. Nous verrons les fautes commises par des légats sous lillustre Nicolas I et jusqu'à ces derniers temps. Ainsi, . à vrai dire, les employés de la diplomatie sont, en quelque sorte, l'œil et le regard étendus où multi-

pliés du prince, attendu que sa vue et ses jugements dépendent en grande partie de la vue et des rapports de ses ministres. Ceux-ci donnent le signal de la joie ou de la doulcur pour le Saint-Siége, comme le remarque le cardinal Pacca, dans ses Mémoires historiques sur l’Allemagne, principalement pag. 131 et 132 (ital.).

VII. Cette considération, qui fait ressortir le caractère essentiel et toute l’importance de la diplomatie, donne lieu encore à une autre conclusion : de même que le bon gouvernement des sociétés et leur prospérité ne dépendent pas seulement de l’habileté des gouvernants, mais beaucoup plus de cette somme de science sur laquelle se fonde la justice spéculative et pratique des nations; ainsi la diplomatie qui, proportionnellement à ses degrés divers, ne portera pas en elle ce fonds de sagesse acquise, ne sera qu’un fantôme et ne créera que des ruines. On peut donc appliquer aux diplomates, moins jeunes d’années peut- : être que de science et d'expérience, cette pensée de Cicéron : » Les plus grandes républiques croulent entre les mains des jeunes gens; elles se soutiennent et se relèvent entre les mains des vieillards; car lorsque des hommes téméraires et présomptueux s'emparent du timon des affaires, on voit les plus misérables naufrages » : Mazrimae respublicae per adolescentulos labefactatae, a senibus sustentatae et restitutae sunt : cum enim ad gubernacula reipublicae temerarii atque audaces homines accedunt, mavima atque miserrima naufragia fiunt (Cic. Cat. Mai.).

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