‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 33 sur 68 · XI. Dans la première période, et au milieu de cet · texte numérisé non relu

XI. Dans la première période, et au milieu de cet

océan d’hérésies et de schismes qui pullulaient sans fin, puis de ces ambitions et de ces dominations rivales qui déchiraient l'Orient, était-ce trop qu'il y eût là un vicaire apostolique, comme un phare luisant dans les ténèbres, et comme un nautonnier puissant, chargé de surveiller les tempêtes et de prévenir les naufrages? Et si, au déclin de cette période et au début de la seconde, soit au Ix° siècle, un semblable désordre, au moins sous le rapport moral et disciplinaire, eût éclaté en Occident, n’aurait-il pas été du devoir de celui qui a la responsabilité universelle du troupeau, d’y pourvoir d’une manière analogue? Mais quel était, de grâce, dans l’un et l'autre cas, le moyen de pourvoir au salut de la société menacée? Attention à la réponse; elle doit nous donner la solution complète de la question, et dissiper toutes les objections. .

XII. Cette réponse est bien facile; elle s’énonce d'elle-même dans la formule suivante : — Le Président universel, lorsque les chefs particuliers seront en défaut, préviendra les dangers publics et corrigera les abus, en usant de tous les pouvoirs nécessaires à son but, soit par lui-même soit par autrui, sans être limité par aucune autre règle que le salnt public : VALET ENIM SALUS PLUS QUAM LIBIDO. — Telle est l’essence, la force intime et la fin de tout gouvernement : propriété naturelle, fondamentale et d’autant plus inaliénable pour un gouvernement divin, qu'il a Dieu même pour auteur immédiat, des âmes rachetées et immortelles pour sujets, et leur bien spirituel pour fin immédiate. Si donc, selon le

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raisonnement de Cicéron, lorsque sur mer un orage soudain menace le vaisseau, chacun se tourne vers le capitaine : 2//e qui navigat unius opem implorat; si dans les batailles les plus importantes, le commandement est remis à un seul : gravioribus vero bellis, etiam sine collega, imperium nostri penes singulos esse voluerunt; 1l en sera de même dans toute espèce de gouvernement, c'est-à-dire qu'en certains cas surgit nécessairement une dictature forte et absolue, à laquelle les plus séditieux doivent se soumettre, car le salut public l'emporte sur la passion : vale! enim salus plus quam libido. Tout cela est de Cicéron, de Rep. 1, 40.

XIII. Faisons l’application du principe. Il n'y a pas un catholique qui nie, ce qui est admis par Fébronius même, que le pape, en vertu de sa primauté universelle, ait le droit d’avoir ses vicaires et ses légats dans les provinces : Praefermittendum non est, quod papae, pro exercilio et usu jurium suo primatui adhaerentium, competat facultas habendi in provinciis et regnis vicarios et legatos (cap. 11, $ 10, p. 139); des légats, non pas en peinture, mais vivants et cxercant les droits pontificaux : pro ezercitio et usu; des droits, non pas volontaires, mais nécessaires, c'est-à-dire inhérente à la suprématie romaine : suo primatui adhaerentium; et comme tels, devant être exercés, sans exception ni opposition, dans toutes les provinces et tous les Etats : ix provinciis et regnis. Si ces points sont des vérités catholiques, et cela même de par Fébronius, l'avocat des rois et des évêques contre l’autorité des papes, il est clair qu'en aucun temps nì les rois ni les évêques

n'auraient dù s'insurger contre les nonces et contre les pouvoirs pontificaux qui leur étaient délégués. Il est clair que les tracasseries suscitées aux papes et aux nonces par les cours, au sujet de l'exercice de ces droits, sont aussi injustes qu'indécentes, et que les appellations des évêques aux souverams en cette matière sont plus indécentes encore. Mais arrètons-nous aux évêques et à la prétendue exagération des pouvoirs délégués.

XIV. La suprématie universelle est toujours une et la même; mais ses rapports avec les évêques ou chefs particuliers ne se ressemblent pas invariablement dans tous les temps. Le pouvoir de celui qui a mission de paître les agneaux et les brebis, agnos ef oves, et de confirmer ses frères, est toujours un; mais les dangers qui menacent ses frères et le troupeau ne sont pas toujours les mêmes. C’est pourquoi, outre sa présidence ordinaire et permanente, le président universel est chargé de suppléer au défaut des chefs ou pasteurs particuliers, en prévenant les dangers publics et en corrigeant les abus, soit par lui-mëème soit par d’autres, et en usant à cet effet de tous les pouvoirs nécessaires. Arrive-t-il, par exemple, que les métropolitains, abusant de leur ancienne faculté d’établir les évêques, livrent l’épiscopat à des sujets ignorants, de mœurs déréglées, entachés d’hérésie, de simonie ou d’autres vices? Eh bien! dans ce cas celui qui a la sollicitude de l'Eglise universelle aura soin, par lui-même ou par d’autres, de rappeler l’élection et la consécration des évêques au centre même où l'épiscopat a son principe et sa racine. Les synodes

particuliers se changent-ils en conciliabules? Le pape en reverra les décisions, ou enverra ses légats pour y présider, ou fera l'un et l’autre. L’équité est-elle bannie des tribunaux de province? Le pape y envoie ses juges ou reçoit les appels. Les évêques sont-ils négligents, ou s’absentent-ils de leurs siéges pour aller faire queue dans les cours? Le pape fera visiter leurs églises, et pourvoira aux besoins spirituels de leurs troupeaux. Distribue-t-on à des sujets indignes les bénéfices, qui sont les ex-voto des fidèles, vota fidelium, le patrimoine des pauvres, patrimonia pauperum, et qu'une justice inexorable assigne aux plus dignes? Alors celui qui a charge de paitre le troupeau et les pasteurs se fera le correcteur d’un pareil abus, lequel bouleverse toutes les règles de l’admimistration. Finalement, suppose-t-on une époque où tous ces abus affluent en même temps? Eh! . bien, c'est ce qui s'est vu maintes fois au moyen âge; et voilà le cas de la dictature pontificale, remède extrême dans les cas extrêmes !

XV. Qu’avaient donc à opposer à cette dictature les factions épiscopales? Rien de sensé. Hincmar et autres lui opposaient les droits ordinaires des évéques; mais les circonstances étaient extraordinaires ; et c'était le moment de répéter : Le salut avant tout! Walet enim salus plus quam libido; le salut de l'Eglise doit l’emporter sur la licence des factions. Ce droit est inné à l'Eglise, on pourrait même affirmer qu'il l’est à toute société qui ne veut pas périr. On opposerait bien aussi les excès de quelques papes, et les abus de quelques légats envoyés pour

corriger les abus. Mais ce serait changer la question : il s’agit ici d’une pure question de droit, on voudrait en faire une question de prudence, de rectitude, d’intégrité administrative. Question toute personnelle, que nous ne voulons ni dissimuler ni éviter; mais avant d’y arriver il faut que nous terminions la question dé droit pur et simple.

XVI. C’est donc un droit de la communauté chrétienne, 1° d'être bien et très-bien gouvernée par ses pasteurs immédiats, qui sont les évêques; les pasteurs et les troupeaux restant néanmoins constamment en communication, à raison de l’unité et de l’universalité chrétiennes, avec le père et le pasteur de toute la chrétienté. 2° Par conséquent, droit et devoir dans le père et le pasteur universel de maintenir le régime sain et sauf sur tous les points, d’y veiller sans cesse, et de restaurer tout ce qui chancelle ou se décompose : droit inné et ordinaire, eu.égard à son essence; mais dit extraordinaire en tant qu'il s'applique à des besoins extraordinaires, et appelé aussi dévolutif dans quelques cas particuliers. 3° Par conséquent, droit de la part du premier pasteur de faire par d’autres, dans toute la catholicité, ce qu'il ne pourrait faire par lui-même, comme l'explique Innocent III en écrivant à l’empereur de Constantinople : » Le pasteur et recteur, élevé sur le siége apostolique à la tête de toute la chrétienté, est chargé d'un lourd fardeau avec la plénitude de la puissance... Mais convaincu qu’un seul ouvrier ne suffit pas pour l'abondance de la moisson, et s’en adjoint d’autres pour coopérateurs, et il exécute par eux ce qu'il ne

peut faire en personne; il leur confie son autorité, de telle sorte qu'il soit censé faire par lui-même ce qu'il fait par d’autres... C’est pourquoi, vu nonseulement la nécessité de l'Eglise, mais aussi l’utilité de l'empire de Constantinople qui réclamait la présence dans cette capitale d’un nonce a /afere.... « : Sane pastor ipsius (Sedis Apostolicae) et rector portat onera gravia cum plenitudine potestatis... verum attendens quod messi mullae operarius unus non suficit, multos sibi operarios et coadjutores adjungit, ac per eos ewequitur, quod per se non potest personaliter adimplere,... sic vices suas aliis committendo, ut inlelligatur ipsemet facere quod per alios fieri decernit. Cum igitur non solum necessitas Ecclesiae, sed etiam utilitas Constantinopolitani imperii postularit, 1lluc a latere nostro destinari legatum, etc. (Reg. lib. xvi, cp. 104). 4° Donc enfin, et par une conséquence inverse, les oppositions et les tracasseries que les cours et les évéques ont suscitées aux légations apostoliques, si bien fondées en droit, sont illégitimes et contraires au droit divin de la chrétienté.

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