‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 37 sur 68 · EXAMEN DES PLAINTES CONTRE LES ABUS DES LÉGATIONS ROMAINES · texte numérisé non relu

EXAMEN DES PLAINTES CONTRE LES ABUS DES LÉGATIONS ROMAINES

I. Pourquoi les titres à Rome sont saints et sacrés au superlatif. II. Il y eut cependant des abus. III. Leurs premières causes. IV. Réquisitoire de S. Bernard contre un légat. V. Ses éléments; qualités et fins des légats. VI. Défauts, trop faciles au milieu de la dissolution générale. VII. Barberousse déverse son fiel sur les légats, et respecte Pinstitution. VIII. Examen de la plainte : IX. férocité de Frédéric Barberousse contre les papes et l’Italie; courtisannerie d’avocat et monarchie universelle ; ligues italiennes; X. de là les colères contre les légats, représentants du pape et de l'Italie; XI. causes des dépenses et des exactions des légats. XII. Une méthode scélérate d'écrire l’histoire : Arnaud de Brescia; XIII. ses déclamations conspiraient avec les usurpations de Frédéric, et rendaient odieux le gouvernement ecclésiastique. XIV. Epidémie de déclamations contre le faste romain.

I. Que Rome tout entière et ce qui tient à Rome doive briller aux yeux de toute la chrétienté d'un éclat pur et serein, c’est une vérité manifeste et une condition des plus importantes pour la dignité et l'efficacité des saintes lois qui s’y promulguent ; aussi le bon sens chrétien a-t-il gravé cette obliga-

tion sur toute chose et sur le front de toute personne à Rome. La ville sainte doit réunir la fleur du christianisme, et cela à un degré superlatif. Le pape est nommé par excellence Sainteté ou Très-Saint Père. Les cardinaux sont appelés Eminentissimes, à raison de leurs vertus publiques, de leur mérite constant, de leur science et de leur sainteté éclatante: et ces dons particuliers devront être aussi, en pro- . portion, l’apanage de la prélature de choix, qui forme à elle seule une classe distinguée et comme l'échelle de la hiérarchie romaine. Vous avez là le Saint- Office, les Sacrées Congrégations, les tribunaux Sacrés, pour administrer la justice pénale et civile. Or, si la réalité des choses et des personnes doit correspondre aux titres, nul doute qu’à Rome les personnes et les institutions, pour ne point se mentir à elles-mêmes, ne doivent resplendir d’une sagesse et d'une intégrité incorruptibles. Certes, si Rome même est la Cité Sainte et en porte le nom, à combien plus forte raison ne doivent-ils pas être saints ceux qui ont la charge de la sanctifier par leurs exemples et leurs lois? Et si les représentants du Saint-Siège sont appelés à l'étranger Romains et Apostoliques, ne doivent-ils pas avant tout, par leurs éminentes vertus, justifier le choix qui a été fait de leur personne, et reproduire en eux, par leurs paroles et leurs œuvres, l’image du maître Apostolique, du Bienheureux et Très-Saint Père, qu'ils ont mission de représenter?

II. Gerson n'aura pas sujet de nous reprocher ici de dissimuler les devoirs, d'appuyer le luxe et la

cupidité, ou de tourner au profit de l’orgueil et de l’ambition le service des âmes et l'humilité de la croix. Que nous objectera-t-il donc? ‘Qu'il y eut des abus? Nous en convenons. Qu'il fallait les foudroyer comme il l’a fait, lui et d’autres à sa suite? Nous le nions.

III. Oui, il y eut des abus, et nous les déplorons; nous déplorons que la bonne foi des papes ait été trop souvent surprise ou fascinée par des noms illustres et puissants selon le monde, tandis que Jésus-Christ souleva le monde à l’aide des hommes du peuple et de pauvres pêcheurs. Nous déplorons qu’un faste étranger à l'Eglise ait pénétré par là dans son sein; et que les biens de l'Eglise et des légations catholiques aient dû concourir à l’alimenter. Nous déplorons cette athmosphère profane qui atteignit parfois et offusqua le trône pontifical. Mais nous déplorons aussi que cette athmosphère fût soulevée par le faste des cours, qui tenaient moins à la vertu qu'à la noblesse du sang et à l’opulence dans les légats; et qu'elle fût soulevée en outre par des évêques et des métropolitains, qui, rivalisant de luxe avec les cours dans leurs fiefs, conviaient par leur exemple les légats à les égaler ou à les surpasser.

IV. Avec tout cela nous ne voulons pas disculper les coupables; d’autant plus coupables, que ce n’est pas la lumière, mais la fumée de Rome qu'ils portalent aux nations, et que, destinés à sauver le siècle, ils faisaient naufrage dans le siècle. Mais la justice distingue à propos, et n’enveloppe pas dans ses foudres les bons avec les mauvais. C’est précisément parce que tous ne furent pas mauvais, que saint

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Bernard, dans la lettre 290 à Hugues, évêque d’Ostie, signale ce cardinal, que Baronius (an. 1125, n. 14) croit étre le fameux Jordan des Ursins, député comme légat à l'empereur Conrad. Saint Bernard le dénonce comme un monstre d'iniquité : » Votre légat a traversé divers pays, royaumes et peuples, en laissant partout de honteuses et horribles traces de son passage. Depuis la racine des Alpes et le royaume des Teutons 1l a parcouru presque toutes les églises de France et de Normandie jusqu’à Rouen, et cet homme apostolique a semé en tous lieux non la parole sacrée, mais le sacrilége. On rapporte qu'il a commis partout des infàmies, dépouillé les églises, promu ou tenté de promouvoir aux dignités ecclésiastiques ses favoris, Plusieurs ont acheté à prix d'argent qu’il n’allàt pas chez eux. Là où il ne put parvenir, il ne laissa pas d'exercer ses exactions par des envoyés. Dans les écoles, dans les cours et dans les carrefours, partout il s’est rendu méprisable. Séculiers et religieux, tous en parlent défavorablement. Les hommes mêmes de sa profession sont ceux qui détestent le plus sa réputation et sa vie. Tel est le témoignage qui lui est rendu et par ceux du dedans et par ceux du dehors » : Pertransit legatus vester de gente in gentem, et de regno ad populum alterum, foeda et horrenda vestigia apud nos ubique relinquens. A radice Alpium et regno Theutonicorum per omnes pene ecclesias Franciae et Normanniae et circumquaque circumiens usque Rotomagum, vir apostolicus replevit non evangelio sed sacrilegio. Turpia fertur ubique commisisse, spolia ecclesiarum asportasse, formosulos pueros

in ecclesiasticis honoribus, ubi potuit, promovisse, ubi non potuit, voluisse. Multi se redemerunt, ne veniret ad eos. Ad quos pervenire non potuit, exegit et extorsit per nuntios. In scholis, in curtis, in triviis fabulam se ipsum fecit. Saeculares, religiosi, omnes male loquuntur de eo. Homines quoque suae professionis ipst sunt qui magis exhorrent et famam ejus et vitam. Hoc testimonium habet et ab his qui intus, et ab his qui foris sunt.

V. Voilà un procès en forme : l’accusateur est un grand docteur et un grand saint, Bernard; l’accu- ‘sation est portée à Rome même : /egatus vester; il n’y a pas de harangue contre Verrès ni de Philippique qui dans l'exposé des griefs ait le style plus énergique et plus incisif; on y trouve même l'ironie : vir apostolicus; avec ce terrible contraste : replevil non evangelio sed sacrilegio. Or est-ce à propos de délits ordinaires ou de cas insolites qu’on met tant de solennité dans l'accusation? Il est certain que cette accusation signale un fait, un fait détestable, mais nullement une coutume. Et des faits bien moindres suffisaient pour qu’un saint Bernard recommandât à Eugène III d'élever au cardinalat des hommes qui, devenus légats, déployassent leur zèle « non à dépouiller les églises, mais à les réformer; non à épuiser les bourses, mais à encourager les faibles et à punir les coupables; « de sorte que leur mission terminée, » ils s'en retournassent à Rome fatigués à la vérité, mais non surchargés de richesses; fiers d’ailleurs, non d’avoir emporté les choses du monde les plus rares et les plus précieuses, mais d’avoir pro-

curé la paix aux Etats, la lumière aux barbares, la tranquillité aux monastères, l'ordre aux églises, la discipline au clergé, et à Dieu un peuple digne de lui, voué à la pratique des bonnes œuvres » : Qui ecclesias non spolient, sed emendent; qui marsupia non eæhauriant, sed corda reficiant et crimina corrigant... Qui ad te redeant fatigati quidem, sed non suffarcinati : simul et gloriantes, non quod curiosa seu preliosa quaeque terrarum attulerint, sed quod reliquerini PACEM REGNIS, LEGEM BARBARIS, QUIETEM MONASTERIIS, ECCLESIIS ORDINEM, CLERICIS DISCIPLINAM, DEO POPULUM ACCEP- TABILEM, SECTATOREM BONORUM OPERUM (de Consid. Iv, 4). Avertissements précieux, qui tout è la fois déracinaient les abus, et inculquaient le but et les avantages réels des légations. Ces avantages sont grands et universels; c'est d’établir la concorde entre les princes, de porter le flambeau de la foi chez les nations barbares, de faire régner la paix et la régularité dans les monastères, l’ordre dans les églises, la discipline parmi le clergé, et de réunir toutes les nations en une seule famille, une famille éclairée, active pour le bien et agréable à Dieu. Ces biens de premier ordre, il nous pèse de le dire, manquaient alors à l'Eglise et aux peuples; et les pasteurs immédiats, non plus que les gouvernants, ne se montraient assez industrieux n1 assez vigilants pour les leur procurer. Que dis-je? ils étaient hostiles à tout légat vertueux qui eût voulu les suppléer, et de là les jugements empreints de partialité et d’amertume qu'ils portaient sur les légats en général.

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