VI. Eten vérité, il eût fallu un ange plutôt qu’un
homme pour résister à cette dissolution des peuples, des cloîtres, du clergé, voire même des cours souveraines et des évêchés. Mais les légats ne descendaient pas du ciel, ils venaient de Rome; et Rome ellemême, bien que toujours supérieure à son siècle, était pourtant une cité de ce monde. Donc, d'une part, des hommes qui n'étaient pas exempts de défauts, avec charge de corriger les autres, et cela dans des siècles très-dépravés; de l’autre, les trois concupiscences, » la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l’orgueil de la vie », trop souvent conjurées pour la résistance. Qu'un pareil conflit ait donné lieu à des chocs, des plaintes et. des exagérations, il n'y a là rien d'étonnant; ce qui est digne de remarque, c’est qu’on attaquait bien les défauts des légats, mais jamais l'institution même. Parmi tant de cas d’oppositions dont on fait bruit dans les écoles et dont se prévalent les factieux, nous choisissons la plus fâmeuse, celle de l’empereur Frédéric I, à l'époque même de saint Bernard, et nous prenons pour rapporteurs Goldast et Radevic.
VII. Adrien IV se plaignait à Frédéric de ce que les villes de l’empire fussent fermées à ses légats a latere. Barberousse lui fait la réponse suivante, rapportée par Goldast, tom. 1 Constit. imper. p. 263 : » Certes, les églises sont fermées à vos cardinaux, et les villes ne s'ouvrent point devant eux; car nous ne voyons pas en eux des cardinaux, mais des sangsues ; non des prédicateurs, mais des déprédateurs; non des amis de la paix, mais des ravisseurs d’argent; non des réformateurs du monde, mais d’insatiables
exacteurs. Dès que nous les verrons tels que l’Eglise l'exige, messagers de paix, portant la lumière avec eux, assistant les petits en toute équité, nous n’hésiterons pas à pourvoir à tous leurs besoins » : Cardinalibus utique vestris clausae sunt ecclesiae, el non patent civitates : quia non videmus eos cardinales, sed carpinales; non praedicatores, sed praedatores; non pacis corroboratores, sed pecuniae raptores; non orbis reparatores, sed auri insatiabiles corrasores. Quum autem videremus eos quales requirit Ecclesia, PORTAN- TES PACEM, ILLUMINANTES PATRIAM, ASSISTENTES CAUSAE HUMILIUM IN AEQUITATE, necessartis slipendiis et commeatu eos sustentare non differemus. Malgré tout le fiel qu'il déverse sur les légats, l’empereur ne touche pas à l'institution, ou plutôt il la confirme et l’approuve. On retrouve le même fiel dans Radevic, lib. 1, c. 10, où l’empereur impute aux légats de répandre leur venin dans toutes les églises de l’empire, de dépouiller les autels et d'emporter les vases sacrés : si bien, ajoute-t-il, qu'il leur a défendu d’avancer et les a fait retourner sur leurs pas : per singulas ecclesias Teutonici regni conceptum iniquitatis suae virus respergere, altaria denudare, vasa domus Dei asportare, cruces excoriare nitebantur : ne ultra procedendi facultas eis daretur, codem qua venerant via, ad Urbem eos redire fecimus.
VIII. Une telle conjuration de la part des légats apostoliques de dépouiller, » d’écorcher « les églises du monde catholique, n'est-elle pas assez invraisemblable, assez exorbitante, assez incroyable, dénoncée surtout par la bouche d’un Barberousse, pour méri-
ter un examen, ou quelques réflexions? Les protestants gobent l’accusation et la débitent : c’est leur métier. Mais les catholiques, un Baluze, peuvent-ils agir de même? Ouvrons donc l’histoire.
IX. Quel est ce Frédéric Barberousse? Il régna de 1152 à 1183; et son nom fait encore frémir d’horreur les villes italiennes saccagées, brûlées, rasées, comme Milan, sur laquelle le barbare fit passer la charrue. Mais c’est Rome qu'il avait en vue, et, couronné par Adrien IV, il déclarait aux députés du pape et du peuple romain : » Rome n’appartient plus à Rome; Charlemagne et Othon l’ont conquise; j’en suis l'empereur et le maitre, et vous étes mes vassaux ». Arnaud de Brescia se livrait alors à l’entreprise inique de semer la discorde entre le pape et le sénat. Alors aussi quatre docteurs de l’université de Bologne, et entre autres le fameux Barthole, épris de l’impérialisme de l’ancienne Rome, autant qu’adversaires aveugles et obstinés du droit naturel et politique des nations civilisées et chrétiennes, adjugèrent à l’empereur Teutonique les régales, les villes, le gouvernement, non-seulement de l'Italie et de Rome, mais du monde entier; et cela en vertu de la monarchie universelle qui paraissait à ces graves jurisconsultes la fille légitime des empereurs romains. Mais ni les penples ni les papes n’acquiescèrent à cette plaisante décision. Les peuples formèrent deux ligues, celle de Vérone, et puis, en avril 1167, celle de Lombardie, au monastère de Pontida; enfin le premier décembre de la méme année, les deux ligues se fondirent en une seule qui devint très-célèbre sous le nom de CONCORDIA.
X. Les papes, qui furent Adrien IV et Innocent III, ne faillirent point, comme princes italiens, à la défense du territoire et de l’indépendance de l’Italie. De là les colères du Barbare contre les papes et contre leurs légats, qui osaient contester sa prétendue monarchie universelle et ses prétendus droits impériaux sur l'Italie. Barbare qui promenait en Italie le fer et le feu, et lanca contre Rome deux antipapes, Victor et Paschal. Or, qui donc serait assez imbécile pour croire que ce fougueux Souabe, si brutal envers l’Italie et envers les papes, n'ait été mu que par un motif de religion, en fermant les portes de l’empire à ces légats qui représentaient précisément l'Italie et les papes? que ce despote arrogant et avide de carnage ait demandé sincèrement des légats qui apportassent avec eux la paix et la lumière aux peuples, et se fissent les défenseurs de la cause des petits en toute justice : porfantes pacem, illuminantes patriam, assistentes causae humilium in aequitate ? N'est-ce pas de sa part une fourberie ou une moquerie? Quelle foi peut-on accorder à l’héroïque dépré- - dateur de l'Italie, lorsqu'il accuse les légats du pape n d’écorcher » jusqu'aux autels et aux croix de ses Etats : altaria denudare, vasa domus Dei asportare; cruces ezcoriare? Laisons de côté Goldast; mais Baluze et toute une école d’historiens sont-ils donc ici muets et sans critique? Hélas! oui, l’histoire civile et politique des papes est la plus délaissée, et personne n'y prend garde!
XI. En faveur de légats, porteurs de paix et de lumière pour la patrie, de secours pour les oppri-
més, d'équité pour tout le monde, Frédéric autorisera les subsides : necessariis stlipendiis et commeatu eos sustentare non differemus. Ces subsides étaient une lourde charge pour les provinces, les monastères et les églises. La longueur, les difficultés et le danger des routes demandaient beaucoup de temps et une escorte considérable, ce qui entraînait de grands frais. On loue Bellarmin de sa modestie et de sa parcimonie, à cause qu'il se contentait de quarante hommes pour le service et la défense de sa personne. Et cet éloge nous paraîtra mérité, si, au lieu d’apprécier les faits d'après l’ordre et la police qui règnent heureusement dans nos sociétés modernes, nous nous reportons en esprit à ces temps où tous les pays étaient infestés par des bandes armées, et où des milliers de personnes formaient une garde d’honneur ou une escorte autour des princes qui se rendaient soit aux diètes soit aux conciles, voire même autour des évêques et des abbés en voyage. Mais, sans nul doute, lorsque le légat traversait les diocèses ou les monastères, sa suite laissait derrière elle des traces lourdes et profondes de son passage, et les conséquences du désastre pesaient sur le légat. On le concevra aisément si l’on considère le caractère arrogant et les exigences insatiables de la valetaille, ainsi que le mécontentement habituel des peuples après les visites et les fêtes de leurs seigneurs; car les fêtes passent, et les dépenses restent à la chagre des populations. Si donc l’on considère ce qui se passe présentement, on s'étonnera moins de ce qui se passait autrefois. Lorsque l’ordre public se raffermit, les
papes coupèrent court aux plaintes des peuples, et retranchèrent la racine des abus ainsi que des indiscrétions de certains légats, en supprimant les indemnités qui leur étaient dues. Mais comment l’auraientils pu à cette époque de bouleversements politiques? Nous avons rencontré tout à l’heure, avec Frédéric, Arnaud de Brescia.
XII. Il y a une méthode scélérate d'écrire l’histoire : c'est de mettre au ciel les révolutionnaires et, en règle générale, d’abaisser les papes. La remarque en a été faite par Balbo à propos d’Arnaud : « Pour ce qui est, dit-il, de rejeter constamment tous les torts sur les papes, et d’excuser tous leurs adversaires, de les représenter même comme des héros de la liberté ou de l’indépendance; c'est là, à mon avis, une de ces injustices qui ne sont propres qu'à travestir l’histoire et, qui pis est, la politique pratique des nations » (Somm. lib. vi, p. 174). L’aigle impériale étreignait l'Italie dans ses serres robustes ; Barberousse la convoitait ardemment. La jurisprudence césarienne, nouvelle garde prétorienne, avec Barthole en tête, servait PEmpire, et trahissait la liberté de l'Eglise et de l'Italie. Que faisait alors Arnaud de Brescia? Le misérable moine corrompait la foi, en rejetant la messe, le baptême des enfants, les suffrages pour les morts et le culte de la croix; il allumait le fanatisme des sectes en Italie et en Suisse; en 1141 il suscita la révolte dans Rome même, fit chasser le pape et piller la demeure des cardinaux, puis restaura l'éternel fantôme qui nè cesse d'obséder certaines têtes italiennes, la République romaine. Mais le foyer
qui alimentait ses ardentes extravagances, l’argument décisif en faveur de ses déclamations incendiaires et séditieuses, c'est qu'il soutenait que les biens de l’Eglise et des ecclésiastiques sont la propriété des princes séculiers; que les religieux, les prétres, les cardinaux et les papes qui possédaient des terres ou gouvernaient un Etat quelconque, ne pouvaient manquer d'être damnés; qu'en faire justice en les dépouillant, c'était une bonne œuvre, et le devoir des peuples comme des souverains.
XIII. Qu’une pareille doctrine eût beaucoup d’attraits aux yeux de Frédéric, c’est chose probable; qu'avide de richesses, comme il l’était, et doué d’une rare sagacité pour le siècle où il vivait, il en ait fait un complément de la doctrine des jurisconsultes césariens de Bologne, c’est peut-être encore probable. En tout cas, il est certain que la sentence d’Arnaud parut aux hérésiarques un excellent moyen d’abattre la puissance extérieure et ordinaire de l'Eglise. Plus tard, c'est-à-dire en 1887, Wiclef la propagea en Angleterre; ses propositions, condamnées en 1418 par le concile de Constance, étaient ainsi conçues : « Il est contraire à l’Ecriture sainte ‘que les ecclésiastiques possèdent. — Enrichir le clergé, c’est agir contre les préceptes du Christ. — Le pape Sylvestre et l'empereur Constantin ont commis une erreur en dotant l'Eglise. — Le pape et tous ses clercs possédant des biens sont des hérétiques, par cela même qu'ils possèdent; et il en est de même de ceux qui y consentent, tels que les seigneurs séculiers et autres laiques » : Contra Scripturam sacram est, quod
viri ecclesiastici habeant possessiones. — Ditare clerum, est contra regulam Christi. — Sylvester papa et Constantinus imperator errarunt Ecclesiam dotando. — Papa cum omnibus clericis suis possessionem habentibus, sunt haeretici, eo quod possessiones habeant; et consentientes eis, omnes videlicet domini saeculares et ceteri laici. Dépouiller le pape de toute indépendance politique, et le clergé de toute propriété, en conférant aux princes et aux penples la charge de spoliateurs, tel était le fond des doctrines, fécondes en sacriléges et en dévastations sociales, qu'avait enfantées le révolutionnaire de Brescia.
XIV. On conçoit que le luxe immodéré de certains abbés, moines, clercs, prélats romains, légats et cardinaux, que ce luxe, dis-je, qui avait arraché des gémissements si profonds à un saint Bernard et et à un saint Pierre Damien, ainsi que les intempérances d'un clergé bâtard, aient échauffé la bille d’Arnaud; il faut convenir cependant qu'une épidémie de déclamations contre le faste de Rome, contre ses légats et contre le nom romain, avait envahi toutes les langues. Mettons-nous au large, pour l’étudier mieux et plus à notre aise.