‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 39 sur 68 · ORIGINE DES PLAINTES QUI DES LÉGATS REMONTENT A LA COUR DE ROME · texte numérisé non relu

ORIGINE DES PLAINTES QUI DES LÉGATS REMONTENT A LA COUR DE ROME

I. Appréciations et invectives du Dante. II. Arnaud ouvrit le champ aux déclamations et les perpétua. III. Les passions religieuses et politiques offasquent méme les bons esprits. IV. On résume les causes des accusations contre les légats, la cour et le nom romain. V. Le Cardinal de Brie avait-il appris en France ou à Rome à tondre les bourses, et cet art était-il facile à exercer en Angleterre? VI. But blämable de Baluze ; l’avarice se déracine difficilement. VIT. L’enseiguement de l’histoire doit tendre à guérir, non à lacérer, VIII. Dante frappait les abus, et leurs causes, dans les mauvaises nominations ; IX. son passage violent, et peut-être irréfléchi, des abus aux institutions sacrées et politiques. X. Le malheur de l’époque, c'était de « fouler aux pieds les bons et d’élever les méchants »; XI. ce qui était moins la faute des papes que des temps. XII. Alexandre III et Innocent III, modèles des papes, sont cependant mal servis par leurs légats et leurs cardinaux. XIII. Quatre antipapes; la cour et Rome applaudissent l’antipape; la puissance colossale des factions excuse ces grands papes; XIV. Alexandre III n’a pas de légats à envoyer en Angleterre. XV. Etrange sentence d’un légat rapportée par Baluze. XVI. Conclusion de la réponse à l’invective de Dante.

I. Il semble réellement qu'au douzième et au treizième siècle une épidémie de déclamations ait fait invasion, en Italie, contre le faste de la cour romaine ; et dans les autres provinces ou royaumes, contre le luxe et la cupidité des légats pontificaux. Le Dante lui-même, tout en professant » un profond respect pour le pouvoir suprême des clefs! », n’en continuait pas moins, avec le frémissement de l’in-

1) La riverenzia delle somme chiavi. (Inf. xIx.) AUDISIO IV. 23

dignation, en ces termes : » J'employerais volontiers - des paroles encore plus sévères : votre avarice désole le monde, EN FOULANT AUX PIEDS LES BONS ET EN ÉLEVANT LES MÉCHANTS... Vous vous êtes fait un Dieu d’or et d'argent : et quelle différence y a-t-il entre vous et l’idolàtre, sinon qu’il n'en adore qu'un seul, tandis que vous en adorez cent? Ah! Constantin, que de maux engendrés, non par ta conversion, mais par cette malheureuse dot que reçut de toi le premier pape enrichi! ». Tenons en réserve ce vers : « Foulant aux pieds les bons, élevant les méchants. » Par là Dante fait dériver la cause et la série des maux non du ministère méme, mais du choix inconsidéré des ministres, et conséquemment des abus. Voyons maintenant les sources de cette influence pestilentielle dont l’esprit du grand poëte ne sut pas se préserver. |

IT. Arnaud ayant été condamné, en 1139, par Innocent IT au concile général de Latran, passa les Alpes, et porta la contagion de son fanatisme en Suisse ; de là elle se communiqua aux provinces du Lyonnais et du Dauphiné, puisqu’en 1160, Pierre Valdo, simple mar-

1) Io userei parole ancor più gravi :

Chè la vostra avarizia il mondo atirista, CALCANDO I BUONI, ET SOLLEVANDO I PRAVI.

Fatto v’avete Dio d’oro e d’argento :

E che altro è da voi all’ idolatre, Se non ch’egli uno, e voi n’adorate cento?

Ahi! Costantin, di quanto mal fu matre, Non la tua conversion, ma quella dote Che da te prese il primo ricco padre? (ibid.)

chand, se disait disciple d’Arnaud, en taxant de péché les propriétés ecclésiastiques. Valdo attira beaucoup de monde à sa suite, et fut chassé avec ses disciples, appelés Vaudois, dans les Alpes italiennes. La même doctrine fut remise au jour, après l’an 1350, avec un cortége plus spécieux et plus considérable d'erreurs, par Wiclef, curé dans le diocèse de Lincoln; et d'Angleterre, Jean Hus et Jérôme de Prague l’importèrent en Allemagne ; jusqu’à ce qu’enfin Luther et Stork, les Albigeois et les Anabaptistes, sen firent un drapeau pour soulever les peuples, mettre tout à feu et à sang, et provoquer la plus épouvantable des guerres sociales.

III. Les hérésies, religieuses ou civiles, exhalent une influence pernicieuse, qui rend les esprits malades, lorsqu'elle ne les tue pas. Telle fut l’hérésie sociale d’Arnaud, de Valdo, de Wiclef, aussi longtemps qu'elle n’eût pas jeté tout son venin, comme elle le fit avec les Anabaptistes. Le bon sens civil et chrétien, d’accord en cela avec l’ancien droit qui régissait les nations païennes, repoussait les assauts dirigés contre la propriété ecclésiastique. Mais les louanges exagérées de la pauvreté apostolique et de la tempérance sacerdotale, mises en regard du luxe et des excès qui n'étaient alors que trop réels chez les ecclésiastiques, frappaient vivement les esprits, et donnaient à la malignité de la censure un certain air de zèle et de piété. Telle nous parait être la cause historique des déclamations qui se débitaient alors avec tant de solennité contre les excès des ecclésiastiques en général. Venons-en maintenant aux Romains en particulier,

IV. Nous ne croyons pas que la dépravation du clergé fût plus grande, dans ces temps-là, à Rome qu'ailleurs. Les bénéfices y étaient rares; les papes et les cardinaux, ballotés par les séditions, souvent errants ; les annates, destinées au gouvernement de toute la chrétienté, fréquemment interdites ou contestées. Rome et les provinces de l'Etat s’administrant d’après le régime municipal, les finances pontificales se réduisaient à très-peu de chose. Les cardinaux d'ailleurs n'avaient pas de ces fiefs opulents qui, en d’autres contrées, procuraient aux évêques et même aux abbés la pompe et les prérogatives de la souveraineté. Les légats du pape se trouvaient donc dans la nécessité, non de faire des dépenses superflues, mais de réclamer leurs frais de voyage. Mais il est toujours dur pour tout le monde de payer ; et plus dur encore de payer à des étrangers, car les légats pour la plupart étaient romains. Les légations d’ailleurs étaient fréquentes et se faisaient avec le cortége que nous avons vu. Ces raisons suffisaient pour rendre le nom romain moins cher, si pas odieux. Si vous ajoutez à cela que les peuples ne comprenaient qu’imparfaitement les motifs des légations; qu'un clergé, des évêques ou des princes corrompus ne les aimalent guère; si vous tenez compte des excès et de la cupidité de quelques légats, ce que nous ne voulons pas dissimuler, “ainsi que de certaines rivalités nationales, comme celles qui existaient entre les romains et les gallicans, entre les romains encore et ces allemands sì fiers de leur Saint-Empire Romain, et si fré-

quemment en lutte contre Rome et les italiens : si vous additionnez toutes ces circonstances, vous aurez les causes des rancunes, des déclamations et de la haine de plusieurs contre les légats romains.

V. Le cardinal Simon de Brie, par exemple, était francais dans toute la force du terme, et légat pontifical dans les Gaules; or, un écrivain contemporain dit de lui que, » quoique français, quoique ancien chancelier du roi de France et trésorier de Tours, il avait fort bien appris l’art des romains de tondre les bourses » ; ces paroles sont rapportées par Francois Duchesne, dans les preuves de l’Histoire des cardinaux français, p. 590 : Et licet iste cardinalis esset natione gallicus, et fuisset cancellarius regis Franciae, et thesaurarius Turonensis, bene didiceral MOREM ROMANUM AD BURSARUM CORROSIONEM.

Supposé que le cardinal de Brie fût habile dans l’art de tondre les bourses, il reste à voir s’il avait puisé cet art à la cour de France ou à celle de Rome. Simon de Brie ayant passé presque toute sa vie dans les charges de trésorier et de chancelier en France, n'est-il pas vraisemblable que, s’il était expert dans cet art, il l’avait plutôt appris en France qu'à Rome? Mais nous ne voulons inculper ni la France ni Rome; nous notons seulement qu'il était devenu de mode et de bon ton de parler de la cupidité romaine. Ainsi encore Giraud Cambden, dans son histoire de expugnatione Hiberniae, cap. 86, parlant des légats envoyés par Alexandre III en Angleterre après le meurtre de saint Thomas, affirme « qu'ils passaient pour des personnages équitables

et vertueux, et qu'ils avaient été fort bien choisis ; cependant, ajoute-t-il, c'était des romains » : Viri, ut putabantur, justi et boni, et ad hoc fideliter electi, SED TAMEN ROMANI. Ces légats sont donc équitables, ils sont vertueux, et choisis avec soin par un Alexandre III; mais voyez le malheur, ia cauda venenum : ils sont romains. Le lecteur voit et sent parfaitement que la pudeur ou le remords arréte ici la main de l’écrivain; mais enfin Rome est là, et le trait est lancé. Est-il donc possible que la cour, les magistrats, Henri lui-méme, tous persécuteurs si violents et si constants de saint Thomas Becket, fussent devenus tout à coup assez insouciants ou assez doux pour abandonner sans résistance les biens ecclésiastiques en proie aux légats, alors que la contestation au sujet de ces biens était toujours brûlante? L’histoire répugne à une pareille hypothèse ; et Baluze, si versé dans l’histoire, pourquoi n’a-t-il pas remarqué et signalé cette contradiction?

VI. Le pourquoi, nous le dirons : c’est que Baluze, dans la continuation du cinquième livre de l'ouvrage de Pierre de Marca, au lieu de suivre son bon naturel, s’est laissé entraîner par l'esprit de parti d’une école, et s’est donné la déplorable mission de prècher les abus, les rapines et les dérèglements des légats romains. En effet, il intitule le chapitre 18 : n Commencements, progrès et insigne abus des indemnités à payer aux légats romains, en général » ; le chapitre 49 : « Rapacité et mœurs infâmes des légats romains, spécialement de Jean de Crême, du cardinal Jordan, de Jean de Naples, et de Guil-

laume, évêque d’Elide » ; le chapitre 50 : » Autres exemples de la rapacité des légats du pontife romain, savoir de Jean de Salerne, de Jean de Ferentino, de Gualon, de Gilles, d’Othon, et de Pileus « : 48. De tnittiis, progressu et INSIGNI ABUSU procurationum legatis romanis solvendarum 1n genere; 49. De RAPACITATE ef FOEDISSIMIS MORIBUS /egatorum romanorum, speciatim Joannis Cremensis, Jordanis cardinalis, Joannis Neapolitani, et Willelini episcopi Eiensta; 50. Adducuntur alia erempla de RAPACITATE legatorum pontificis romani, ut Joannis Salernitana, Joannis Ferentini, Gualonis, Algidit, Ottonis et Piles. Qu'on ne s’effraye pas de ces titres pompeux qui n’annoncent que rapines et mœurs honteuses. En fait de turpitudes de mœurs, on n’en cite qu'un seul exemple, de meretrice nimirum deprehensa cum legato, cap. 49, n. 8; encore la fausseté en est-elle démon- | trée par Baronius, à l’année 1125, n. 14. Cet exemple, par son isolement et eu égard au temps qui courait alors, vaut une justification. Il n’est pas aussi aisé, du reste, de justifier les légats sur l’autre point. Jean de Salerne, légat d’Innocent III pour l'Ecosse et l'Irlande, est accusé d’avarice par Roger Hovedenus, qui dit de lui qu’à la vérité » 11] ne mangea point de viande, et ne but ni vin, ni bierre, ni rien qui pùt énivrer; mais qu'il fut altéré d'or et d'argent » : Praedictus vero Joannes non manducavit carnem, vinum el siceram non bibit, nec aliquid quo inebriari potuit, sed AURUM ET ARGENTUM siéivil. Oderic Rainaldi remarque à son sujet » qu'on ne saurait assez déplorer la condition de bien des ecclé-

siastiques qui, après avoir dompté tous les autres vices, restent entachés d’avarice, et, au grand scandale des autres comme au détriment de leur âme, succombent honteusement à la sotte passion de l’argent » : Deploranda plane est complurium ecclesiasticorum conditio, qui, reliquis superatis vtliis, AVARI- TIAE SORDIBUS perliti, insanae pecuniae cupiditati, SUMMO ALIORUM SCANDALO, suaeque animae detrimento, TURPISSIME succumbunt (an. 1201, n. 85). L’avarice du cardinal est ici sévèrement châtiée, le scandale en est mis à nu, et avis est donné aux ecclésiastiques qui, exempts des autres vices, nourrissent au fond du cœur cette misérable passion qui ternit toutes les vertus, déshonore et rend stérile le ministère de Jésus-Christ.

VII. Il y avait donc des abus, ils ne finirent pas avec ces malheureux siècles et ils ne finiront pas aussi longtemps qu'il y aura des hommes. Mais voyez la différence d’un écrivain à l’autre. Baronius, Rainaldi, Pallavicini, et autres auteurs graves, les rapportent sans amertume, ils indiquent même à côté du mal le remède propre à le guérir, ils s’acquittent de la sorte de cette salutaire et sévère magistrature de l'histoire, dont le tribunal revoit et châtie les fautes du passé, mais dans l’unique but de rendre la justice aimable présentement et dans la suite. Au contraire, Mathieu Paris, Baluze, Fleury en bien des endroits, et une foule d’autres, blessent au lieu de guérir. Entre les premiers et les seconds nous placerons le Dante, interprété par plusieurs en sens divers. Revenons à ses vers.

VIII. Il sent s'ouvrir la veine de l’indignation, et il en avertit le lecteur : » J’employerais volontiers des paroles encore plus sévères. » Puis il éclate : a Votre avarice désole le monde. » Quant à l’avarice, nous l'avons déjà vue et déplorée avec Rainaldi. Mais en qui et en quoi se manifestait-elle ? Il s'agit ici de la cause du mal : elle résidait dans le choix des sujets pour les emplois ecclésiastiques : n Fouler aux pieds les bons, élever les méchants. » Il y avait donc des hommes vertueux, et ils étaient laissés dans leur condition méprisée; il y avait aussi des méchants, des intrigants, et ceux-ci parvenaient à s'élever. C'est donc aux méchants seuls que s’adresse l’invective : » Vous vous êtes fait un dieu d’or et d'argent », avec ce qui suit. Invective que le poëte, dans le feu de l’indignation, fait remonter à Constantin et à Sylvestre, pour appeler ailleurs, de ses vœux étranges, la domination d'un empereur Tudesque sur l'Italie, » devenue ingouvernable et sauvage!. «

IX. Compatissons au désespoir politique qui portait l'illustre exilé à rêver l’Empire et cette monarchie universelle, dont on a parlé dans le livre 1, titre 85, du Droit public de l'Eglise. Son erreur ce fut la transition, presque inaperçue et involontaire, des abus aux institutions, aussi bien en politique qu’en religion. Toujours est-il constant qu’il stigmatisait, d’une part, les abus civils consistant dans les factions

1) O Alberto Tedesco, ch’abbandoni Costei ch’è fatta indomita e selvaggia, E dovresti inforcar li suoi arcioni. (Purg. vi.)

politiques, de l’autre, les abus ecclésiastiques, produits par les mauvaises nominations ; c'est-à-dire par ces nominations qui, » foulant aux pieds les bons, élevaient les méchants. « Mais le tort n'était pas entièrement imputable aux papes!.

1) Le Dante nous donne la clef de ses intentions dans les trois bêtes furieuses qui lui disputent le chemin, au commencement de son poëme : « Une panthère tachetée, volage et agile à l'excès »; c’est-à-dire Florence, légère et inconstante, « Un fier lion, que la faim rend furieux +; c'est la France orgueilleuse et avide de tirer son profit des discordes italiennes. Enfin « une louve qui, dans sa hideuse maigreur, semblait courbée sous le poids de ses convoitises, et a déjà réduit bien des peuples à la misère »; c’est la puissance temporelle des papes. Le premier auteur de cette interprétation fut le philologue véronais monseigneur Jean Jacaues Dionisi, prudemment suivi par le bolognais Jean Marchetti. Ugo Foscolo et Gabriel Rossetti allèrent plus avant : ils ne voulurent voir autre chose dans la divine Comédie que l'inspiration mordante d’un esprit antipapal, et une réforme religieuse, selon Rossetti, à procurer par les armes des Gibelins, et proposée dans un langage de sectaire, un langage voilé, amphibologique, mal sonnant et plein de bigarrures : tel serait, d’après lui, le langage de la divine Comédie et des autres écrits du Dante. Disons que si cette interprétation n’est qu’un rève, celle de Dionisi dans son ensemble est une simple conjecture.

Il est certain lo que la foi catholique de Dante dans l'Eglise, le Christ et son Vicaire, ne pourrait être plus accentuée ni plus manifeste. Il est certain 2o que, dans le sens vulgaire des termes, il ne fut ni guelfe ni gibelin, factions ardentes et poussées à l'excès; mais qu’il chercha le moyen de les concilier dans une unité morale, religieuse et politique, et chercha ce moyen jusque dans l’utopie de la monarchie universelle à deux têtes. Il est certain 30 que Dante n’attaqua point le pouvoir temporel des papes, si ce n’est en tant qu’il voulut en écarter les abus moraux et les discordes politiques. Cette double intention ressort à l’évidence du fameux chant xxvit, v. 40-57, du Paradis, où le poëte met ces paroles dans la bouche de Pierre :

Non fu la sposa di Christo allevata Del sangue mio, di Lin, di quel di Cleto, Per essere ad acquisto d’oro usata :

X. Certes, la justice distributive est essentielle dans ceux qui ont le gouvernement civil des peuples; mais

Ma per acquisto d’esto viver lieto E Pio e Sisto, Callisto ed Urbano Sparser lo sangue dopo molto fleto.

Non fu nostra intenzion ch’a destra mano De’ nostri successor parte sedesse, Parte dall’ altra del popol cristiano; Nè che le chiavi, che mì fur concesse, Divenisser signacolo in vessillo Che contra i battezzati combattesse :

Nè ch'io fossi figura di sigillo A’ privilegi venduti e mendaci, Ond’io sovente arrosso e disfavillo.

In veste di pastor lupi rapaci Si veggion di quassù per tutti i paschi.

O difesa di Dio, perchè pur giaci?

# Ce n’est point pour étre achetée à prix d’or que l’épouse du Christ a été nourrie de mon sang, de celui de Lin et de Clet. C’est pour acquérir cette vie joyeuse que Sixte, Pie, Calixte et Urbain répandirent aussi leur sang après tant de larmes. Notre intention n’a pas été qu'une partie du peuple chrétien s’assit à la droite de nos successeurs, et qu’une autre partie s’assit à la gauche, ni que les clefs qui m’ont été confiées fussent empreintes sur les étendards de ceux qui combattaient des nations baptisées, ni que mon image fût apposée en cachet sur des priviléges vendus et menteurs, dont souvent je rougis étincelant de colère. Dans toutes les pâtures, on voit des loups ravisseurs en habit de berger, O divine justice, pourquoi parais-tu endormie? «

Que l’étendard des clefs soit un étendard de concorde sans distinction de ceux qui sont à droite ou à gauche, de guelfes et de gibelins ; que les clefs soient portées bien haut, et pures dc tout orgueil, de toute envie, de toute avarice, » ces trois étincelles qui ont embrasé les cours «; que les loups enfin soient écartés des pâturages ou des troupeaux chrétiens : tels sont les vœux de Pierre exprimés par le poëte. Et ces vœux trouven leur explication naturelle dans les papes d'Avignon. Toutefois le tercet suivant à l’adresse de Jean XXII, de Cahors, et de Clément V, de Gascogne, est par trop acerbe :

malheur à nous surtout si elle vient à sommeiller dans les régions supérieures du gouvernement des âmes! Les papes, comme hommes, ne pouvant tout savoir ni tout faire par eux-mêmes, doivent examiner devant Dieu et peser dans les balances du sanctuaire, le mérite de ceux qui ont la charge redoutable de les aider de leurs conseils et de leurs services, ou de les représenter. Malheur à nous si autour des papes les hommes vertueux étaient foulés aux pieds, et les méchants exaltés! malheur à Rome, en ce cas, et malhenr à l'Eglise universelle! Or ce malheur précéda l’époque de Dante et durait encore de son temps; c'est ce qui occasionne ses plaintes contre Rome, et celles du monde chrétien, de la France

Del sangue nostro Caorsini e Guaschi S'apparechian di bere : oh buon principio, A che vil fine convien che tu caschi!

« Des habitants de la Gascogne et de Cahors s’apprétent à boire de notre sang. O commencement heureux, faut-il que tu aboutisses à une fin si misérable! »

Concluons. Le Dante fulminant ses sentences, comme un Dieu du haut de son trône, pourra paraître téméraire; cependant sa parole, énergique comme son tempéramment, comme sa foi et comme son siècle, ne foudroye jamais que les déviations humaines de la politique et de la religion. Laissons pour ce qu’elle est la Monarchie du Dante, utopie quant à l’idée, sacrée quant à la fin : respect de César envers Pierre, comme d’un fils aîné envers son père : Illa tgilur reverentia Caesar utatur ad Petrum, qua primogenitus filius debet uti ad patrem; la critique, du reste, ne trouvera dans son Chant divin, qu’un respect constant pour les Clefs, et une indignation sans borne contre les abus. Quant à cet excès d’indignation, nous avons indiqué plus haut ce qui le provoquait et quel-

«es en étaient les causes prochaines. Au titre xxII, n. 14, on verra d’autres écrivains italiens flétrir pareillement les abus de la cour romaine plutôt que les papes.

en particulier, contre les légations romaines. Nous avons beaucoup rabattu de ces accusations, et il était juste d’en rabattre; mais il en restera toujours assez pour nos regrets et notre instruction. Prouvons cependant que le mal provenait plutôt du malheur des temps que de la faute des papes.

XI. Rome était déchirée par des factions politiques, factions ardentes et séculaires, patriciennes ou républicaines ; lesquelles, se compliquant avec les intérêts religieux, convoitaient et se disputaient le cardinalat et la papauté. L’aigle de l'Empire menaçait ou comprimait dans ses serres Rome et l'Italie, imposait à l'Eglise des cardinaux et même des papes. Et les papes, comment auraient-ils été libres dans le choix de leurs conseillers, si leur élection même n’était pas libre, et s’ils se trouvaient dans la nécessité de lutter d'adresse, au dehors avec l’empire, et au dedans avec les factions? Ajoutez à cela les intérêts de famille, les intrigues, les hypocrisies, et toute cette tourbe de serpents, comme les appelle saint Bernard, qui se glissent dans les antichambres, rampent dans les cours, et fascinent, je ne sais comment, les yeux et le cœur des grands. Tourbe commune à toutes les époques, mais plus nombreuse et plus agaçante dans les temps de trouble et de révolution; et tels étaient ceux dont nous parlons. Quelques pontificats furent très-courts, les interrègnes orageux, les conclaves : encore plus. Des cardinaux d’une sagesse consommée, constituant le véritable Aréopage de l'Eglise catholique, eussent alors comme toujours rendu le gouvernement du Saint-Siége équitable et

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ferme entre tous les gouvernements. C’est bien, en effet, le cas de dire : « Le pape est mort, vive le pape! « car le corps qui gouverne reste en vie, et contient déjà dans son sein le pape futur. Je veux parler du collége des cardinaux, héritage d’un prix inestimable, transmis d’un pape à l’autre. Mais si, au contraire, les nullités, les ambitions, les ardentes convoitises pénètrent dans ce corps, l'Eglise se couvre de deuil. Un gouvernement succèdera à un autre gouvernement, c'est-à-dire une faction à une autre faction, et la nouvelle renversera l'ancienne. Et si le nouveau pape est équitable, énergique, impartial, il se trouvera moins de bras pour le servir que pour le combattre. Tels étaient les siècles des plus violentes réclamations contre Rome et les légats : les bons étaient foulés aux pieds, et les intrigants parvenaient aux dignités.

XII. Choisissons deux illustres exemples dans ce douzième siècle, si fameux en désordres. Roland Paperone de Sienne, c’est-à-dire Alexandre III, élevé sur le siége de Rome en 1159, et Lothaire, de la famille des comtes de Segni, créé pape en janvier 1198, sous le nom d’Innocent III, furent des modèles sublimes de zèle pour les réformes canoniques et civiles; ils pratiquaient en outre cette grande et héroïque diplomatie qui embrasse la foi et les mœurs, l’union et la concorde entre les princes et les peuples. Génies féconds, créateurs, et profondément ordonnateurs dans un âge où tout allait à la débandade, ces prodiges de papes ne firent de sì grandes choses que parce

qu'ils étaient mieux servis par leur tête que par -

leurs cardinaux. Le choix des cardinaux appela toute leur attention dès le principe, et fut l’objet de la sollicitude la plus opiniàtre de leur pontificat ; ils marquèrent même, au troisième et au quatrième concile de Latran, les limites que les prélats devaient garder dans les recettes et les dépenses. Néanmoins il était devenu si difficile d’en trouver de bons, que ces pontifes étaient obligés d'écrire toutes leurs lettres par eux-mêmes ; ils voyaient tout, administraient tout par eux-mêmes. On peut dire que dans les consistoires presque journaliers qu'ils tenaient, ils jugeaient toutes les causes, instruisaient et formaient leurs cardinaux. Eh! bien, malgré cela, leur laborieux et héroïque pontificat ne fut pas à l’abri des accusations contre les légats : ils les avaient hérités, et le mal, consistant à fouler aux pieds les bons et à les tenir en suspicion, à promouvoir les méchants et à les rendre audacieux, était trop invétéré. Mais invétéré, nous le répétons, plutôt par la faute des factions que par celle des papes.

XIII. Alexandre III vit se révolter contre lui quatre antipapes, mentionnés dans sa vie par Pandolphe de Pise, parmi les historiens de l’Italie, tome xx, p. 446 : » Alexandre, dit-il, triompha de quatre schismatiques, Octavien, Gui de Crême, Jean de Strume et Landon. Le premier se fit appeler Victor V; le second, Pascal III; le troisième, Callixte III, et le quatrième, Innocent III. Trois d'entre eux étaient cardinaux; excommuniés par le pape, 1ls périrent misérablement » : Âic vicit quatuor schismaticos, Octavianum, Vidonem Cremensem, Joannem Strumen-

sem, et Landonem. Primus fecit se vocari Victorem V, secundus Paschalem III, tertius Callistum III, quarlus Innocentium ILI ; quorum TRES PRESBYTERI CAR- DINALES ERANT, Qui per papam excommunicati mala morte perierunt. Trois cardinaux à la fois antipapes, ayant chacun leurs factions, donnent une bien triste idée de l’état des choses. Et Rome elle-même? elle était tout entière en révolte, ou du moins aveuglée et séduite. Puisque, à propos du premier de ces antipapes, Victor V, on lit dans une lettre des chanoines de saint Pierre, citée par Baronius, à l’an 1160, n. 6, que » les cardinaux, le clergé, les juges, les employés, les sénateurs et le peuple romain, conduisirent l’élu en triomphe, enseignes déployées, jusqu’au palais, en l’acclamant selon l'usage : « Victor pape, saint Pierre l’a choisi » : Cardinales, clerus judices, scriniarit, senatores, populusque romanus, electum, signis et bandis praecedentibus, ad palatium usque cum jucunditate perduxerunt, romano more clamantes : n Papa Vittore, san Pietro l’elegge! n Tant Rome était différente de ce qu'elle avait été autrefois, le clergé different de l’ancien clergé, et le sacré collége de l’antique Presbytérium! Les factions romaines, et le conciliabule de Pise favorisé par l’Allemagne, contraignent Alexandre à s’exiler de l’Italie et à se réfugier près de Louis le jeune en France. Aux factions de l'intérieur il faut ajouter les luttes formidables du puissant roi d'Angleterre Henri II, et la guerre de l’empereur Frédéric I, terminée par le triomphe des armes de Vénise, où le pape Alexandre avait trouvé, comme en France, une honorable

hospitalité. Or, si l’on tient compte de tous ces bouleversements, on n'aura garde d’imputer aux papes tous les mauvais choix du clergé romain, et moins encore l’avarice et les fautes des légats. Cela posé, on regardera comme une grande calamité pour la chrétienté, sans doute, mais une calamité passagère et accidentelle, l'existence de mauvais ecclésiastiques et de légats détestubles. On verra dans ces derniers une conséquence fatale des partis qui opprimaient Rome et affligeaient le Saint-Siége. C’est à ces partis finalement qu’il faut imputer les faits douloureux rapportés par Hoveden, Falcando et autres.

XIV. Roger de Hoveden raconte, dans les Annales d'Angleterre, à l’an 1165, qu’Henri II pria Alexandre III d’envoyer des légats romains pour juger entre lui et Thomas, le saint évêque de Cantorbéry ; mais que le pape dut s’en abstenir, pour n'avoir à sa disposition que des personnages corruptibles et avares : » Le pape, dit-il, ne voulut pas envoyer de cardinal légat, sachant que le roi d’Angleterre était puissant en œuvre et en parole, et que les légats se laisseraient aisément corrompre, étant plus altérés d’or et d'argent que de justice et d'équité » : Sed dominus papa nullum cardinalem nec aliquem , legatum mittere voluit, sciens quod rex Anghae potens erat în opere et &

ermone, et quod legati ex facili possent corrumpi , ulpote qui PLUS AUREUM

PT ARGENTUM SITIUNT, QUAM JUSTITIAM ET AEQUITA- TEM. Si le fait et le motif du fait sont vrais, nous ne pouvons que louer la prudence du pontife dans son refus d'envoyer des légats. Quant à la vénalité

qu’il redoutait, les quatre antipapes nous en montrent la cause première dans la fièvre de s’élever et de former parti. Car tous les partis convoitent les richesses comme moyen de corrompre et de dominer.

XV. De même Hugues Falcando, dans son Histoire manuscrite de Sicile, p. 126, raconte que le connétable Richard, épris d'une noble courtisanne, soumit la cause de son divorce à deux juges de la cour romaine, prétextant leur science, mais comptant en réalité sur leur vénalité proverbiale. Deux cardinaux furent délégués à cet effet, savoir l’évêque d’Ostie et Jean de Naples. L'évêque d’Ostie, homme d'une probité à l’épreuve, voyant son collégue déjà gagné par les présents, estima que la liberté des juges ne serait plus pleine et entière; aussi refusat-11 absolument de prendre part au procès : Æpiscepus autem Ostiensis, vir HONESTATIS NON DUBIAE, quum sucium suum vidisset muneribus et gratia praecorruptum, eoque ipso recte judicandi libertatem sublatam, NULLIS PRECIBUS ADDUCI POTUIT wÉ eorum vellet judiciis interesse. Le cardinal Jean n’en persista pas moins, et, par une sentence doublement inique, il permit à Richard d’épouser sa courtisanne et condamna l’épouse légitime à une perpétuelle chasteté. Blämé par les membres du clergé d’avoir porté un jugement s1 partial, il leur répondit » que certaines choses lui étaient permises qui ne l’étaient pas à eux, que du reste ce qu'il venait de faire ne tirait pas à conséquence » : St licere quod eis non lceret, neque nunc id se fecisse ut ad consequentiam traheretur. Voilà, conclut Baluze, les scandales que cau-

sait un cardinal vénal, par amour de l'or : uc usque Hugo Falcandus de scandalis quae, AMORE AURI, cardinalis venalis inferret (ap. De MARCA, v, 49). Nous dirons plus : c’est un scandale monstrueux, si le fait est vrai; mais ce qui doit nous consoler, c'est de voir, à côté du scandaleux, l’évêque d’Ostie comme témoin de l’impérissable probité romaine. Et combien d'autres n’en trouverait-on pas, si l’on voulait les chercher?

XVI. Pour revenir donc à notre point de départ, la sentence indignée de Dante n’est pas complètement vraie ni juste. Il n’est pas vrai que les bons fussent constamment foulés aux pieds, et les mauvais promus; cela n'est pas entièrement vrai pour son temps, ni pour ceux qui l’ont précédé. Il y a cependant du vrai dans les accusations du Dante et autres contre l'ambition et la cupidité de quelques prélats et légats : nous en avons indiqué les causes, plutôt subies que créées par les papes. Du reste, 1° il n’est pas permis de conclure du particulier au général; 2° c'était le tort de ces temps, et c'en serait un pareillement de nos jours, que d'imputer les hontes des enfants à la mère qui ne pouvait les empêcher, ou qui tâchait de les empêcher autant qu'elle le pouvait; 8° quant à nous, après avoir fait preuve de sincérité historique en exposant les misères de ces temps reculés, nous sommes tenus en justice à en montrer aussi les vertus et les gloires. Nous le ferons sans perdre de vue notre but, qui est de faire jaillir de l'expérience historique quelque lumière pour ceux qui ont en main les rênes difficiles du gouvernement de l’Eglise. Cette expé-

rience se tire du bien et du mal. Nous avancerons donc de siècle en siècle, nous attachant è discerner l’un de l’autre, et à en étudier les causes, en observant le respect dû à l’autorité, mais sans aduler n1 les hommes ni les erreurs.

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