‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 40 sur 68 · TITRE XX · texte numérisé non relu

TITRE XX

LES ABUS ROMAINS NE FURENT JAMAIS UNIVERSELS; EXEMPLES REMARQUABLES EMPRUNTÉS AUX ÉPOQUES LES PLUS MISÉRA- BLES.

I, II. Les factions poussent au crime; trois points de la question. III. L’universalité des abus niée par Baluze. IV. Eloge du cardinal Otton; l’or désarme l'autorité. V. S. Pierre Damien légat; refus d’une coupe; usage de la cour romaine, VI. Arsène d’Orta, modèle des légats. VII. Influence du désintéressement. VIII. Rares vertus de Conon; erreur fatale de supposer que la vertu soit infuse par l’élection. IX. Martin, et sa prudence décrite par saint Bernard. X. Délicatesse de Geoffroid à refuser les moindres présents. XI. Un successeur de saint Bernard présente à Alexandre III des réflexions sublimes . et dignes d’étre méditées par les papes. XII. Il y avait chez certains moines liberté, délicatesse et respect ; et chez les papes, zèle et dili-

| gence extrême. XIII. Attention d’Innocent III à choisir des légats d’une science et d’une sobriété éminentes. XIV. Triomphe du Saint- Siége dans l’édifiante légation de Nicolas de Cusa. XV. Honneur à Nicolas V, grand roi, grand pontife, et grand ami des bonnes lettres; lesquelles préservent les esprits des passions matérielles et vulgaires. XVI. Malheureusement les moyens ne répondaient pas toujours au bon vouloir des papes.

I. Voltaire, dans la dédicace de ses Annales de l'Empire, a écrit ces paroles : » Partout où il y a des TROUBLES, il y a des cRIMEs; et l’histoire n’est que le tableau des troubles du monde ». Sentence terri-

ble, qui, tempérée par les vertus éclatantes qui brillèrent au milieu des troubles de Rome et de l'Eglise, aurait dû rendre les esprits, en Italie et à l’étranger, plus équitables dans leurs jugements sur les papes et sur leurs ministres. Les temps, en effet, les plus chargés d’accusations sont précisément ceux des plus grands bouleversements : des temps troublés par les factions politiques, presque incessantes à Rome et en Italie; par des antipapes ayant des armées à leurs ordres; par des démélés et des guerres avec les rois et les empereurs. De là les abus et une tendance à les exagérer. Mais après tout, ces abus étaient-ils universels? Les papes avalent-ils à toute heure sous la main les moyens d'y remédier? Et les moyens qu'ils avaient, les ont-ils négligés?

IT. Voilà la question, et les trois points à examiner pour apprécier toutes les clameurs. Commencons par le premier.

III: Les abus étaient-ils universels? Non, répond l’accusateur le plus diligent et le plus opposé aux légats. Au début du chapitre 55 de la continuation du cinquième livre de Pierre de Marca, Baluze est forcé d’avouer qu'il y avait bon nombre de légats vertueux et incorruptibles : » Nous avons exposé, dit-il, les hontes, l’avarice et les désordres des légats. Toutefois si quelqu'un, en me lisant, s’imaginait qu'ils étaient tous mauvais et avares, qu'il dépose cette idée. La contagion ne fut pas si générale, que plusieurs n’y aient échappé sains et saufs; et les temps ne furent pas tellement stériles, qu'ils n'aient produit beaucoup de bons exemples. Aussi nous ren-

dons gloire aux légats saints et incorruptibles, autant que nous vouons les coupables à l’ignominie ». L'auteur par ces paroles nous fait passer d’un bourbier dans un délicieux partère. Cueillons-y quelques fleurs. |

IV. Voici d’abord Otton, légat en Angleterre, en l’année 1237. Au témoignage de Mathieu Pâris, 1) n’accepta presque rien des riches présents que les principaux de la nation s’empressèrent de lui offrir : Munera pretiosisima sibi oblata in magna parte respuens, contra consuetudinem Romanorum; et par cette noble conduite il répara le tort que ses prédécesseurs avaient fait à la réputation des Romains. Alexandre Nequam, savant anglais, lui appliqua ce magnifique éloge de saint Bernard, dans le quatrième livre de la Considération, chapitre six : « Il se montre aux rois comme un autre Jean-Baptiste, aux Egyptiens comme un autre Moïse, aux fornicateurs comme un autre Phinées, terrible comme Elie aux idolàtres, comme Elisée aux avares, comme Pierre aux fourbes, comme Paul aux blasphémateurs et aux trafiquants du Christ... Il ne dépouille pas les églises mais les corrige, il n’épuise pas les bourses, mais restaure les cœurs » : Zic est qui regibus exhibet se Joannem, Ægyptiis Moysen, fornicatoribus Phinees, Heliam idolatris, Helizeum avaris, Petrum mentientibus, Paulum blasphemantibus, negotiantibus Christum... qui ecclesias non spoliat sed emendat, QUI MARSUPIA NON EXHAURIT SED CORDA REFICIT; etc. En d’autres termes, le digne légat, chargé de remédier à tous les vices, réunissait dans sa personne toutes les vertus. Et par dessus

tout, il sut repousser les présents et conserver sa main pure et libre. Car, au dire du roi Théodoric, le glaive de l'autorité se retire là où l’or s’insinue; vous vous désarmez en laissant la cupidité pénétrer

ns votre âme : G/adius conditur ubi aurum suscipitur : tu te inermem reddis, si a virili animo cupiditate recesseris.

V. Ce précepte était profondément enraciné dans l'esprit de saint Pierre Damien; envoyé par Nicolas II

pour mettre fin au schisme de l’Eglise de Milan, laquelle prétendait se rendre indépendante de certaines lois du Saint-Siége, il lui arriva une aventure qui le troubla fortement. Le fait est décrit par lui avec élégance dans une lettre à Dominique Loricat (Opusc. 58, c. 4). L'abbé de Saint-Simplicien lui envoya une petite coupe d'argent. Sa première pensée fut de repousser ce présent avec horreur : primo quidem aspernatus abhorrui; 11 soupçonna que cet abbé pourrait bien avoir quelque. affaire, et cherchàt à prévenir un jugement en gagnant les bonnes grâces du légat. Et ici il nous fait connaitre quel était alors l'usage ou la pratique des ministres du Saint- Siége par rapport aux présents : c'était de ne rien accepter de ceux qui avaient des affaires pendantes, et cela n’était que juste; mais de ne pas refuser ce que donnaient volontairement ceux qui n’avaient aucune affaire, et ici commençait le danger : Ios quippe est apud nos, ministros videlicet apostolicae Sedis, ab his quorum adhuc negotium pendet, nihil prorsus accipere, ab his autem qui OMNINO QUIETI SUNT, & dare voluerint, non abjicere. Cette modération toutefois

n'était pas du goût de tout le monde; mais seulement de ceux qui avaient le plus de délicatesse sur ce point : E haec regula non omnium nostrum, sed tllorum dumtaxat est qui MELUISCULE SE AB AVIDITATE custopIunt. Ce langage, dans la bouche d'un Pierré Damien, n’est pas bien flatteur pour la cour Romaine. Que fera donc le légat de sa coupe? Ayant trouvé que l'abbé était tout à fait exempt de procès, omnin#o quietus, et qu'il lui avait fait ce présent, non dans des vues d'intérêt, mais par pure amitié, il n'était pas encore content, et voulait la restituer. Toutefois, comme l’autre ne voulait à aucun prix reprendre ce qu’il avait donné, le saint homme, ainsi qu'il l'avoue ingénuement, ne fut pas fâché de se voir contraint à la conserver au moins par convenance, palliant ainsi sa faiblesse à ses propres yeux. Mais ce n'est pas tout, il en eut un tel remords, que, pour apaiser les reproches de sa conscience, de retour dans sa celtule, il renvoya le présent à celui qui l’avait offert.

VI. Exemple admirable, à la vérité, mais ce n’est pas le seul. La légation relative à l'affaire du mariage du roi Lothaire et de Waldrade nous en offre encore un qui mérite de fixer l’attention. Les premiers légats envoyés en France par Nicolas I, Hagan et Rodoalde, se laissèrent corrompre, au rapport des Annales de Metz, à l’an 863 : » Gagnés par l’argent, ils favorisèrent plutôt l’iniquité que l’équité, et ils sen retournèrent à Rome chargés d’immenses richesses » : Qui in Franciam venientes, pecunia corrupii, magis faverunt iniquitati quam aequitati, el immensis ditati opibus, Romam regressi sunt (Cf. Baron.

an. 863). Mais en revanche le méme annaliste, è lan 865, exalte jusqu’au ciel un autre légat, Arsène évêque d'Orta. Voici l’éloge incomparable qu'en fait Adventius, évêque de Metz, en écrivant au pape Nicolas : » Nous avons été heureux de recevoir votre légat a Zafere, le vénérable et saint évêque Arsène, chargé d'affaires et conseiller trèsfidèle de votre Sainteté; nous l’avons embrassé comme un envoyé de Dieu, et nous sommes résolus à nous en rapporter à lui comme au représentant de votre personne. C’est en effet une lampe ardente que vous avez fait luire à nos yeux; nous avons été réjouis de voir avec quelle probité et quel zèle il s’est acquitté de sa mission, en tout ce qui regarde le culte divin et les affaires ecclésiastiques. Il a soigneusement détourné ses mains de toute espèce de présents, et nous a donné à tous les exemples d'équité et de justice qu'il avait puisés lui-même à la source sacrée de votre cœur » : Arsenium reverendissimum ac sanclissimum episcopum, apocrisiarium atque fidelissimum consiliariun a vestro sancto latere legatum excepimus, el quasi ANGELUM DEI gralanter atque inhianter amplezi fuimus, ac pro parte desiderabilis vistonis vestrae illo uti decrevimus. Exrtitit enim nobis ex candelabro pontificatus vestri LUCERNA ARDENS ET LUCENS, illumque in divinis cultibus, atque necessarits Ecclesiae negotiis probum cooperatorem ac ferventissimum vestrae legationis exsecutorem esse gavisi sumus. Excussit enim MANUS SUAS AB OMNI MUNERE, ef uf de sacrato VESTRI PECTORIS FONTE poéaverat, nobis omnibus aequitatis et justiliae exempla propinavit.

AUDISIO IV. 25

VII. Ces éloges ne sont nullement infirmés par les Annales de Fulde, lorsqu'elles racontent le magnifique accueil et les dons spontanés qu'Arsène reçut de Louis, empereur d'Allemagne, et de son frère Charles-le-Chauve : ces démonstrations sont plutòt un hommage rendu au mérite éminent du légat ainsi qu’au pape. Mais quelle leçon à tirer du parallèle entre les deux premiers envoyés, et leur successeur, entre Hagan et Rodoalde, qui furent la honte du Saint-Siége pour toute la France et une source de tribulations pour le Souverain Pontife, d’une part, et, de l’autre, Arsène qui releva l’honneur du nom romain et la véritable image du pape, Arsène qui parut comme un ange du ciel et une lumière pure détachée du flambeau pontifical! Tant est puissante pour le bien comme pour le mal l'influence des ministres qui entourent ou représentent les papes! Le premier et le plus indélébile jugement qu’en porte le monde concerne leur désintéressement ou leur cupidité ; attendu qu'il conste par une longue expérience que le zèle de la maison de Dieu ne peut marcher de pair avec l’amour des jouissances et des richesses.

VII. De là l'éloge qu'Hildebert, archevêque de Tours, dans sa lettre 45, adressait à Conon, évêque de Palestrina, envoyé en France par Callixte II : » Vous êtes plein de zèle pour l’observance de la loi; et ce n’est cependant pas la dignité qui vous l’a conféré, elle l’a au contraire trouvé en vous » : Zelum legis habes, quem tamen tibi CATHEDRA NON CONTULIT, sed apud te invenit. Quelle étrange erreur que de choisir des sujets ou peu éprouvés ou indignes, dans

l'espoir que les charges les rendront meilleurs! Conon fut un excellent légat, parce qu'il possédait déjà cette vertu solide que la charge ne peut créer. n C’est ce que démontrent, poursuit Hildebert, les missions ecclésiastiques qui vous ont été confiées, et dont vous vous étes acquitté au péril de votre vie, aussi intrépide en face des menaces qu'intègre au milieu des présents : » Zd ostendunt commissa tibi Ecclesiae negotia, quae pariter et inter minas intrepidus, et INTEGER INTER MUNERA, 840 capilis discrimine peregisli. Et comme si les dangers les plus séduisants et les plus redoutables provenaient de la cupidité et de ceux qui peuvent la rassasier, le sage Hildebert a soin de prémunir le vertueux légat contre ce genre de tentation : » Persévérez, lui dit-il, je vous en conjure, et ne permettez jamais que la scorie d’un présent quelconque ternisse l’or si pur de votre conscience. Satan ne manquera pas de vous tenter et de vous dire : Je te donnerai tous ces biens, si tu veux te prosterner et m’adorer. Mais, si je vous connais bien, vous répondrez au tentateur : Retire-toi, Satan » Perseveres, oro, nec aliquando patiaris ut illud PuRIS- SIMUM BONAE CONSCIENTIAE TUAE ARGENTUM cujuslibet muneris scoria decoloret. Venturus est Sutanas ad te, qui lentet te, qui dicat : Haec omnia tibi dabo, si procidens adoraveris me. Sed, si bene novi te, sic responsurus es tentanti : Vare retro, Satana.

IX. Voilà comment pensaient et agissaient ceux qu’on peut appeler la fleur de l'Eglise. Ainsi saint Bernard, de Consid. 1v, 5, exalte Martin et Geoffroid comme les étoiles du ciel romain, et en parle de

manière à graver le souvenir de leur merveilleux désintéressement dans le coeur de son auguste disciple : « Vous le savez, dit-il à Eugène, mais j'ignore sì vous vous en souvenez »«. Il parle de Martin et continue en ces termes : » Cardinal prêtre, après s'être acquitté d’une mission en Dacie, il en est revenu si pauvre que, faute d'argent et de chevaux, il eut peine à gagner Florence » : Nosti hoc, sed an memineris ignoro. Is cardinalis presbyter, functus aliquando legatione in Dacia, tam pauper remeavit, ut pene expensis et equis deficientibus, vin perveniret Florentiam. Le légat revenait en Italie sans argent et sans monture! Il en reçut une de l’évêque de Florence pour se rendre à Pise, où s'était réfugié, cette année-là 1132, Innocent II, chassé de Rome par les cabales et par l'antipape Anaclet. Peu après arriva à Pise l'évêque de Florence, et il implora la protection de Martin dans une affaire. Alors cet homme intègre, craignant que le présent recu n’influàt sur son esprit, s'empressa de rendre le cheval à l’évêque : Tolle equum tuum, ecce in stabulo est; et eadem hora resignavit illi. Peut-on dire que toute la cour romaine était vénale, lorsqu'on y voyait briller des vertus si pures? Il est bien vrai que la vertu sans tache est toujours rare; aussi Bernard poursuit-il le vice contraire : » Qu'en dites-vous, mon cher Eugène? N’estce pas le fait d'un autre siècle qu’un légat soit revenu du pays de l'or sans or? qu’il ait traversé une contrée où croit l'argent, et que l’argent lui soit resté inconnu? qu'il ait même repoussé à l'instant un don qui pouvait être suspect? » Quid dicis, mi Eugeni?

Nonne alterius saeculi res est, rediisse legatum de terra auri sine auro? transisse per terram argenti et argentum nescisse? donum insuper, quod poterat esse suspectum, tllco rejecisse? Voilà pour ce qui concerne Martin.

X. Saint Bernard épanche ensuite son cœur en parlant de Geoffroid et de son extrême détachement : “ Mais qu'il m'est doux surtout, dit-il, d’avoir occasion de rappeler le souvenir d’un homme dont le nom répand le plus suave parfum, je veux parler de l’évêque de Chartres, Geoffroid, qui remplit courageusement, à ses propres frais, une légation en Aquitaine, et cela pendant plusieurs années. Je parle d’un fait dont j'ai été moi-même témoin » : Sed o mihi locum suavem, ubi indicit occasio memorandi et nominandi suavissimi odoris virum, episcopum loquor Carnotensem Gaufridum, qui legationem in partibus Aquitaniae PROPRIIS SUMPTIBUS slrenue administravit, idque annos plures. Rem loquor quam vidi ipse. Puis il raconte qu'un prêtre lui offrant un jour un sturgeon, il ne voulut point l’accepter sans lui en remettre le prix. Une autre fois il examina, il loua, il admira deux ou trois coupes sculptées, en bois cependant, qu'une dame lui présentait; mais sa délicatesse de conscience l’empêcha de les recevoir : quas aliquamdiu intuens homo scrupulosae conscientiae, laudavil eas, sed non acquievit accipere. Comment eut-il accepté des coupes d'argent, conclut le saint, sil en refusait de bois? Quando argenteas recepisset, qui ligneas refutavit?

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