‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 41 sur 68 · XI. Nous prenons plaisir à rapporter ces faits · texte numérisé non relu

XI. Nous prenons plaisir à rapporter ces faits

parce qu'il s'en exhale un parfum de sainteté, bien propre à nous fortifier si nous sommes en santé, et à nous guérir sì nous sommes malades : parfum précieux et agréable à tout vrai serviteur de la cour romaine et du Saint-Siége. Continuons donc; un abbé de Clairvaux nous conduit à un autre. Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone, était légat en France en 1178; or, Henri, successeur de Bernard, écrivait de lui au pape Alexandre III : » Vous avez dans les Gaules un homme qui, d’après l'expérience que nous en avons faite, est ami de la justice et de la vérité » : Habetis in partibus Gallicanis virum, sicut experti sumus, justitiae et veritatis amicum. Cinq cents marcs d’argent, lui avaient été offerts pour une seule élection; tant ce siècle était gangrené par la simonie! Mais le légat repoussa l’offre énergiquement : sérenue refutavit. " Quant à nous, poursuit l’abbé, recevant par le légat le remède et la consolation dans les maux qui nous affligent, nous glorifions Dieu et votre Sainteté en voyant les plus illustres dignités découler de votre Siége, avec un discernement vraiment apostolique, sur des sujets qui savent justifier l’éminence des honneurs par l’éminence du mérite. Vous vous procurez autant de joie à vous-même que de secours à l'Eglise de Dieu, en appelant en partage de votre sollicitude des prélats qui honorent en vous la plénitude du pouvoir. Celui dont nous parlons prouve que vous ne vous êtes pas trompé à son sujet : Quod tales assumitis in partem solicitudinis, QUI HONo- RENT IN VOBIS PLENITUDINEM POTESTATIS. Probat iste, quem diximus, vestrum în se NON ERRASSE judiciu

(Cf. ep. Azex. III, ap. Ducues. t. 1v, p. 563). Eloge digne d’un Alexandre III et d’un successeur de saint Bernard; éloge exquis, qui, sous les charmes de la louange trace de main de maître le droit suprême des chrétiens et le suprême devoir des papes : droit et devoir qui prescrivent au pontife de choisir, non les amis de ses amis, par égard pour la chair et le sang, mais uniquement les amis éprouvés de la justice et de la vérité : justifiae et veritatis amicum. De tels hommes édifieront l’Eglise de Dieu, au lieu d’accroître l’opulence de leurs familles, au grand scandale des fidèles. Car l’intégrité seule des sujets élus porte à glorifier Dieu, l’Eglise et son chef : in eo plurimae consolationis hausto remedio, Deum glorificamus et vos. Et cet abbé de Clairvaux mettait le doigt sur la plaie et en indiquait fort bien le remède, en se féhcitant de voir les eaux les plus pures découler de la source plénière, ex plenitudinis fonte, et les personnages les plus méritants élevés aux plus hautes dignités, quae per vitae meritum, fastigia illustrare comprobentur honorum. Là est la joie et le salut de l’Eglise : Zire vobis materia gaudii; hinc Ecclesiae Dei solatii fomes exoritur ; puis aussitôt vient cette sentence que les papes ne sauraient trop méditer, et qui, en effet, a toujours été profondément méditée par les plus grands papes : Quod tales assumitis in partem solicitudinis, qui honorent in vobis plenitudinem potestatis.

XII. Telle est l’élévation d’idées, ainsi que la noble et respectueuse liberté de langage, qu'on trouve dans les lettres que ces moines du moyen âge adressaient

aux papes. Les Cisterciens de Clairvaux conservaient le caractère de Bernard écrivant à Eugène. Ils ne savaient nì flatter ni fredonner, mais ils pensaient noblement, ils écrivaient et parlaient de même; et les papes prenaient plaisir à les entendre. Et quelle finesse dans cette conclusion : » Celui-là prouve que vous avez été bon juge « : Probaf iste vestrum non errasse judicium! Cela montre aussi qu'Alexandre, au plus fort de la tempête, mettait tous ses soins à se faire dignement représenter, ayant égard, autant que le permettait le malheur des temps, à la science et à la probité incorruptible de ceux qu'il élevait aux charges ecclésiastiques. Science et probité, deux vertus qu’Innocent III, quelques années plus tard, s'étudia à développer plus complètement.

XIII. En effet, dans l’année 1198, en envoyant pour légat en Espagne Rainier de Citeaux, Innocent dans sa lettre à l’archevêque de Compostelle (lib. 11, ep. 75) le recommande à cause de sa science, de sa religion et de sa probité : « Nous avons jugé bon, dit-il, de destiner pour l'Espagne notre cher fils le frère Rainier, homme aussi respectable par son savoir que par sa religion, agréable à Dieu et aux hommes par sa renommée de science et de probité... Grâce à Dieu, il a conservé sa main pure de tout présent, si bien qu'on peut lui appliquer avec vérité ce qui a été écrit d'Abraham, savoir, que personne ne peut se flatter de l’avoir enrichi » : Dilectum filium fratrem Raynerium, virum SCIENTIAE ef RELIGIONE Pariler reverendum, Deo et hominibus oblentu SCIENTIAR et “HONESTATIS accepium, tn Hispaniam duximus desti-

nandum, ut jueta verbum propheticum dissolveret colligationes impietatis, solveret fasciculos deprimentes : qui per Dei grattam AB OMNI MUNERE MANUS EXCUS- SIT, a ut quod legitur, de ipso possit vere referri : Non fuit qui ditaverit Abraham. Mème éloge décerné à Jean, cardinal prêtre de Sainte-Prisque, envoyé en France pour connaitre les causes du divorce de Phihppe et d'Ingelburge : » Des présents lui furent offerts par le roi, mais cet homme juste se garda bien d’en souiller ses mains « : cui oblata sunt munera a rege; sed ille juslus MANUS SUAS EXCUSSIT AB OMNI MUNERE. Méme éloge encore de Guido, évêque de Palestrina, député en Allemagne vers l’empereur Othon. Cette persévérance du pontife à louer ses légats et de leur science et de leur attention à décliner toute espèce de présents, nous convainc que si l'opinion contraire avait prévalu, il se faisait un devoir de la redresser, et que d’ailleurs la cour romaine, à côté des membres qui l’affligeaient par leur ignorance et leur cupidité, comptait aussi bien des hommes sages, intègres et désintéressés. Elle en compta plus encore dans les siècles suivants; mais force nous est de nous arrêter ici. Citons-en cependant un seul, le cardinal de Cusa.

XIV. Le luxe avait engendré chez les ministres de l’Eglise la nécessité de dépenser et de s’enrichir; on s'imaginait alors que le faste et l’ostentation compensaient l’absence de vertu et de science. Erreur dangereuse pour la foi, et aussi funeste aux peuples qu’aux pasteurs! Mais voici un vrai sage, c’est le cadinal Nicolas de Cusa, qui, riche de science et de

vertu, restaure la prééminence de l'esprit sur la matière. L’an 1451, il entrait comme légat en Allemagne; une brillante escorte . de seigneurs et de cavaliers venait à sa rencontre. Mais le légat, au rapport de l'histoire, simplement monté sur une mule, accompagné d’une suite très-peu nombreuse, toujours précédé de la croix d'argent qui lui avait été donnée par le Saint-Père, se fit conduire processionnellement à l'Eglise et y fut recu dévotement : /pse super mulum suum CUM EXIGUO ROMANO COMITATU 4umiliter insidens, cruce argentea a Domino apostolico sibi data cum suo stipite deargentato semper praecedente, AD ECCLESIAM processionaliter deductus, ibidem DEVOTE fuit susceptus. À d’autres les pompes, au cardinal de Cusa sa mule et son humilité, la croix, l’église et la piété. Rome et le Saint-Siége triomphaient dans sa personne. Et leur triomphe se poursuivait lorsque le cardinal détournait la main des présents offerts en abondance par les grands et les riches, et que sa modeste suite ne voulait recevoir que les choses les plus nécessaires à la vie : ipse etiam ab omni munere manus suas puras servavit : quod tamen terrae magnates et alu divites copiose offerebant, esculentis et poculentis, sine quibus vita praesens transigi non potest, dumtavat exceptis, etc.

XV. Successivement nonce de quatre papes, le philosophe de Cusa édifia les peuples, servit utilement l’Eglise, et illustra la papauté par l’immortel éclat de sa science et de ses vertus sacerdotales. Mais par qui fut-il honoré de la pourpre? Par cet héroïque Nicolas V, pacificateur de l’Eglise et de

l'Italie, magnifique réstaurateur des arts, des lettres et des sciences en Occident, précurseur de Jules IT et de Léon X, mais supérieur à eux dans les vertus qui sont propres au pontificat. Il n’attendait pas que les hommes savants et vertueux courussent à lui, car le vrai mérite n’est pas avide de s'étaler au grand jour, mais il les recherchait. Il découvrit ainsi Nicolas de Cusa, et il se plut à l'élever, pour en être à son tour honoré et glorifié. Cet échange d'honneur et de gloire qui ne manque jamais de sopérer entre des ministres excellents et d'excellents princes, concourt, avec la satisfaction donnée aux exigences de la justice et du bien commun, à illustrer sans exception tous les papes et tous les souverains les plus dignes de la vénération de l'Eglise et du monde. L'adage vulgaire : « Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, » permet de porter un jugement exact sur ceux qui gouvernent l'Eglise et les Etats. On ne se trompera pas sur le caractère d’un prince, sur la bonté d’un règne, et sur la justice rendue aux nations, si l’on considère le choix qui a été fait des ministres et des personnages composant la cour. Tant il est vrai que chacun aime ses semblables et se les attire naturellement. Mais dans les papes il y a, de plus, la grâce de sacerdoce suprême, qui les éclaire et les stimule à choisir dans toute l'Eglise catholique, sans acception de personnes, les hommes les plus dévoués, les plus vertueux et les plus capables de l’édifier et. de la servir.

XVI. De là il suit que si de bons papes ont parfois été déshonorés par de mauvais ministres, ce fut

un accident malheureux, mais contraire è leurs intentions, comme nous allons le démontrer.

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