‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 42 sur 68 · ESPRIT DES PAPES RELATIVEMENT AUX ABUS COMMIS PAR LES LÉGATS · texte numérisé non relu

ESPRIT DES PAPES RELATIVEMENT AUX ABUS COMMIS PAR LES LÉGATS

I. Les papes avaient-ils des moyens et les employaient-ilsP II. Envoyaient-ils leurs commensaux exploiter les provinces? III-VI. Accusations gratuites de Baluze contre Pascal II, Innocent III, Honorius III, dont il calomnie les intentions; è l’occasion d’un faux légat, il condamne papes et légats. VII. La Considération de saint Bernard vénéréé par les papes. VIII. Bernard y déplore que l’amour de l’or l’emporte sur celui des âmes. IX. Il peint un siècle et un pape modèles. X. Quels conseillers et collatéraux rendraient les papes heureux. XI, XIT. Point culminant de la réforme projetée par saint Bernard; il découvre un abîme, lequel n’était pas le fait des papes, mais des révolutions. XIII. Pourquoi ne choisissait-on pas les hommes les plus vertueux du monde catholique? XIV. Parce que le mal était universel; lettre de saint Bernard. XV. Autre lettre sur les vertus et les scandales de lépiscopat. XVI. Source des scandales : les mauvaises nominations qui inondaient le monde et moutaient au Vatican, XVII. Deux tribunaux incorruptibles : l'Histoire et Dieu,

I. Nous avons satisfait au premier point de la question, en démontrant que les abus reprochés aux légats et à la cour romaine n'étaient certainement pas universels. Maintenant, pour voir s'ils étaient conformes ou opposés aux intentions des papes, nous devons considérer si les papes avaient constamment à leur disposition les moyens d’y remédier, et si, les ayant, ils les ont négligés.

IT. Mais avant de parler de ces moyens, nous

avons à nous féliciter d'une chose avec Baluze. Après s'étre indigné outre mesure au sujet de quelques faits particuliers, le docte écrivain pose en thèse que les papes, non contents de tolérer les abus, envoyaient à dessein leurs commensaux et leurs bouffons, rapiner les provinces, puis tempère par une faible restriction, nornunguam, l'énormité de la proposition qui est en tête du chapitre 54 : Probatur pontificis nonnunquam parasilos suos hunc in finem in provincias misisse, ut divitias ingentes corraderent. Ce n'est pas de la proposition que nous nous réjouissons, mais bien de ce que cet homme si érudit l’a laissée tellement dénuée de preuves, que ce défaut même de la part d'un tel écrivain équivaut à la meilleure réfutation.

III. Et en effet, l'argument le plus plausible est celui qui se trouve dans la lettre 109 d’Ives de Chartres à Pascal II : » Les cardinaux a /afere que : vous nous envoyez, dit-il, ne faisant que passer au milieu de nous, loin de pouvoir porter remède aux maux qui existent, ne peuvent pas même en prendre connaissance. De là vient que beaucoup de gens, avides de critiquer les actes des supérieurs, se plaisent à dire que le Siége Apostolique n’a point à cœur le salut des fidèles, mais plutôt son bien-être ou celui de ses employés » : Quum enim a latere vestro miltitis ad nos cardinales vestros tamquam filios uterinos, quia în transitu apud nos sunt, non tantum non possunt curanda curare; sed nec curanda prospicere. Inde est, quod multi, praepositorum facta GLADIO LINGUAE FERIRE CUPIENTES, dicunt Sedem Apostolicam

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non subditorum quaerere sanitatem, sed suam aut lateralium suorum quaerere commoditatem. Mais qu'on veuille bien le remarquer, il y eut jusqu'à trois antipapes, suscités par Henri IV, qui troublèrent le gouvernement de Pascal II, d’abord exilé en France, puis avec ses cardinaux prisonnier de Henri V dans Rome même. Qu'on juge après cela s’il est permis de lui imputer les désordres commis par ses délégués, et exagérés peut-être par ces hommes qui aiment mieux exercer le critique que de montrer leur savoir faire : gladio linguae ferire cupientes. On n’accordera pas non plus pleine confiance à l’apologie que les Liégeois font d'eux-mêmes, contre Pascal II qui les avait excommuniés : » Nous repoussons absolument, disent-ils, les allégations de ces légats a latere de l'évêque romain, qui ne viennent parmi nous que pour remplir leur bourse » : Z{os vero legatos a latere romani episcopi eveuntes, et ad nos ob ditanda marsupia discurrentes, omnino refutamus. Paroles de dépit et dignes d’excommuniés récalcitrants.

IV. Baluze tire encore d’autres preuves d’Inno- ‘ cent III et d’Honorius III, mais elles contredisent sa proposition. Car, en supposant que Jean de Férentino eût parcouru l'Angleterre à la manière des brigands : non aliler quam solent praedones et raptores, il ne s'ensuit pas qu'un vertueux pape l'ait chargé d’une mission aussi détestable; c’est ce que Baluze lui-même a soin de nous faire remarquer au numéro 4 : » Si l’on ne connaissait pas, dit-il, les vertus éminentes du pontife, on serait porté à soupçonner qu'il n’a eu autre chose en vue, en envoyant Jean de

Férentino en Angleterre, que de lui fournir l’occasion de s'enrichir en peu de temps ». Et un peu plus loin : » La grandeur d’àme de ce pontife ne permet pas de le croire capable d’une action sordide « : Quod nisi notae essent INGENTES HOMINIS VIRTUTES , facile cuivis esset suspicari, non ob aliud eum misisse in Angliam Joannem Ferentinum, quam ut occasionem et daret opum brevi compendio parandarum... Magnitudo animi istius ponlificis non sinit, ut quidquam sordidum ab illo patrari potuisse suspicemur.

V. Mais Baluze est plus plaisant encore sur le compte d'Honorius III. Voici le fait. Honorius envoie contre les Albigeois en France, en qualité de légat, Conrad évêque de Porto, jadis abbé de Citeaux, homme, de l’aveu de Baluze, n. 5, d’une sainteté incontestable, maïs pauvre, ami opiniâtre de la justice autant qu'ennemi des présents » : virum certe sanclissimum, sed pauperem, juslitiae tenacem, munerum contemptorem. Il manque d’argent en route. Que fait alors le vertueux Conrad? Il ne tend pas la main, il n’impose pas des taxes, mais il veut bien recevoir trois mille sols en prét du chapitre de Narbonne, et lui laisse en gage des bagues, une miître, des croix, enfin tout son trésor, jusqu’à ce qu'il soit en état de restituer la somme intégralement; il lui donne même une reconnaissance par écrit de sa dette : Mandamus vobis quatenus pro tribus millibus solidorum melgoriensium, in quibus vobis tenemur, in pignore tenealis coronam auream et cruces et alium thesaurum, quem nos vobis meminimus commisisse, donec vobis ad plenum satsfecerimus de eisdem. Datum Cabillone,

an. Dom. 1223, Æal. sept. Eh bien! Baluze nous rapporte ces faits; et si nous demandons à Baluze : un tel légat est-il donc un parasite? Non, répond-il; mais le pape se proposait indubitablement de l’enrichir en lui confiant l'autorité de légat : Sed pontifez pulabat haud dubie se satis illi divitiarum dedisse cum auctoritate legati industriam suam exerceret. Comment! Honorius se propose d'envoyer en France un parasite; et il choisit l’homme le plus vertueux? un homme industrieux, habile à battre monnaie: et il choisit un homme d'une inflexible justice, ennemi des présents : virum justitiae tenacem, munerum contemptorem? Ici évidemment Baluze se brouille avec la logique et perd son latin. |

VI. Il perd même le bon sens, lorsque du fait d’un imposteur qui s’est donné pour légat, il conclut, au numéro 6, que les peuples étaient dans la persuasion » qu’il est permis aux papes d'envoyer des légats sans raison, uniquement pour qu'ils amassent une bonne quantité d'or et d'argent » : Zicere pontificibus legatos mittere sine causa, tantum ut magnam auri argentique vim congererent. Surgisse un imposteur : on le découvre, on le punit; et cela vent dire que les peuples croyaient permis aux papes d’envoyer leurs amis amasser des trésors dans les provinces? Finalement, en accordant, avec Baronius et saint Bernard, tantôt la fréquence excessive, tantôt l’inaptitude ou la perversité des légats, il restera toujours à examiner sì les papes avaient en mains les moyens de faire mieux et s’ils les ont employés à propos. Baluze et mille autres avec lui, pour nous

démontrer les abus et les scandales de la cour romaine, nous provoquent au plus énergique appel qui ait jamais été adressé à la conscience d’un pape, je veux dire au livre de la Considération de saint Bernard. Eh bien! nous acceptons volontiers, non la superficie seulement, mais l’esprit de cet insigne document ecclésiastique.

VII. Avant d'y pénétrer, nous posons une question : les plus illustres pontifes ont-ils agréé, ont-ils secondé la vigoureuse réforme proposée par saint Bernard? C’est un fait. Eugène III l’embrassa de plein gré; le grand pape Nicolas V, avant la découverte de l’imprimerie, fit transcrire le livre de la Considération en caractères élégants pour son usage et celui des cardinaux; Pie V et Grégoire XIII assaisonnaient leurs repas de cette lecture; Urbain VII le méditait étant évêque et cardinal, et le portait sur lui au conclave. En général, les pontificats les plus sérieux et les plus féconds furent précisément ceux où les papes et leurs ministres montrèrent plus d’estime pour le livre de Consideratione, et de zèle pour la réforme du docteur de Clairvaux. Or c’est là, disons-nous, un thermomètre infaillible pour mesurer les degrés de hausse ou de baisse de la cour romaine. Qu'elle descende donc ou qu’elle monte, il n'en sera pas moins vrai en tout cas que les papes ne furent jamais partisans des abus; mais que tous, plus ou moins, eurent l'intention ou cherchèrent l'occasion et les moyens propices d'y remédier. Bien plus, la sainte hardiesse avec laquelle Bernard porte le fer jusqu'au fond de la plaie, prouve de la part

de ses panégyristes qui furent les papes, la résolution énergique de les faire disparaître. Ouvrons maintenant le livre de la Considération de ce pieux et vigoureux réformateur, saint Bernard.

VIII. Dans le premier chapitre du troisième livre, venant à parler pour la première fois des légats, 1l laisse échapper cette exclamation : » L’hérésie serpente, lève la téte et étend ses ravages. Vous me demandez où cela a lieu? Mais vos gens qui visitent si souvent les pays du midi le savent et n’ont qu'à vous le dire. Hélas! ils vont, ils viennent, ils s’y promènent; mais quant au bien qu'ils y font, nous n’en avons pas encore entendu mot. Nous en aurions peut-être entendu quelque chose, si, en comparaison de l’or d'Espagne, le salut du peuple ne fùt tombé en discrédit : risi prae auro Hispaniae salus populi viluisset. O Eugène, vous aurez soin de porter remède à cette plaie! /vwm est et plagae huic remedium providere n : Eh! oui; les plus éminents prélats de l'Eglise sont encore sujets aux faiblesses, qui restent le perpétuel apanage de l'humanité, mais ne vont jamais jusqu’à souiller l’épouse de l’Agneau. Dans l'Eglise toute plaie est passagère, parce qu'il s’y rencontrera toujours des hommes pour la signaler, la déplorer, la détester.

IX. Oh! quelle horreur, en effet, inspiraient à un Bernard et à un Eugène ces cupidités mondaines qui sont la honte du sanctuaire! Il nous semble véritablement, en lisant le cinquième chapitre du quatrième livre, voir ces âmes généreuses s’étreindre dans un mutuel embrassement, lorsqu’après avoir rapporté les

touchants exemples de Martin et de Geoffroid, Bernard se tournant vers Eugène s'écrie : » Oh! si nous avions un bon nombre d’hommes pareils, quel siècle fortuné, et qui serait plus heureux que vous? Ne croiriez-vous pas savourer un avant-goût de la béatitude éternelle, si vous vous voyiez en tous lieux escorté ou servi par une troupe illustre de saints? « Paroles admirables, mais qui ne faisaient que rendre leur douleur plus amère, à cause du contraste trop frappant entre la réalité et cette belle utopie. Cette douleur, Bernard l’a divinement exprimée, en interprétant, immédiatement après, les sentiments du cœur d’Eugène, du cœur d’un vrai pape, dans les termes suivants : |

X. » Si je vous connais bien, vous hésitez, et poussant un profond soupir, vous vous dites en vousmême : — Ce que vous dites-là serait-1l possible? Me reste-t-il assez de vie pour voir pareilles choses? Oh! plaise à Dieu qu’il en soit ainsi! Puissé-je voir dans ma vie l'Eglise de Dieu soutenue par de telles colonnes! Puissé-je voir l’Epouse de mon Sauveur et ses intérêts confiés à une fidélité aussi grande, une pureté aussi parfaite! Qu’y aurait-il de plus heureux et de plus assuré que moi, si je me voyais entouré ds pareils gardiens et de pareils témoins de ma vie? Je pourrais en toute sécurité leur confier tous mes secrets, leur communiquer mes projets; je pourrais verser mon âme tout entière dans la leur comme dans un autre moi-même. Si je m'exposais à dévier tant soit peu, ils m’arréteraient; ils me soutiendraient s'ils me voyaient sur la pente, et me réveilleraient

sì je venais à sommeiller. Et si j'avais le malheur de m’élever ou d’aller trop loin, ils sauraient avec autant de liberté que de respect me reprendre et me corriger. Leur force et leur constance affermiraient mes pas chancelants, et relèveraient mon courage abattu. Enfin leur foi et leur sainteté m'exciteraient à tout ce qui est saint, honnête, chaste, aimable, digne de louange et d’honneur. »

XI. Tels sont les sentiments, les vœux et les soupirs d'Eugène comme de tous les bons papes, bien loin qu'ils aient voulu entretenir des parasites ou conniver à leur cupidité. Bien loin d’engraisser dans le sanctuaire un troupeau empesté d'adulateurs, Bernard fait désirer au pape Eugène de se voir assisté et entouré, non de damoiseaux et de ganymèdes, mais de personnages qui soient les colonnes de l'Eglise, les témoins et les censeurs impartiaux de sa vie; d'hommes qui sachent, tout pape qu'il est, l'arrêter, le soutenir et l’exciter; le reprendre même et le corriger, avec respect, sans doute, mais aussi avec liberté; le conseiller sagement et l’encourager ; enfin le porter à la sainteté par une conduite toute sainte. Tel devrait être, dans la pensée de saint Bernard, le cortége d’un pape, et tel est aussi le point suprême et vital de la réforme ecclésiastique. Et en effet, le centre une fois purgé et assaini, le pontife n'aurait plus la vue offusquée par les tristes vapeurs qui s'en exhalent, il aurait l’œil et le jugement plus libre pour préférer les meilleurs sujets aux indignes et aux médiocres. Et c’est là précisément ce qui faisait le malheur immense de l'Eglise

au temps d’Eugène, témoin encore saint Bernard. Celui-cì, après l’avoir consolé par la riante hypothèse d’une cour vèrtueuse et sage, lui montre en peu de mots l’abime véritable qui l’environne, et qui est de nature à faire reculer d’épouvante : « Maintenant, mon cher Eugène, lui dit-il, abaissez les regards sur l’état trop réel de la cour romaine; examinez quelles sont les préoccupations des prélats, surtout de ceux qui vous entourent. Mais ici je m'arrête. J'ai touché le voile, je n'ose le soulever. C’est à vous qu'il appartient d'aller plus avant; quant à moi, je ne le puis » : Ego palpavi, non fodi parietem. Tibi licet fodere et videre, utpote prophetae filio. Mihi progreds non est fas.

XII. Nous nous arrétons avec saint Bernard, et nous apprenons de lui qu’outre les désordres des légats, d'autres misères encore partaient de la cour romaine. Mais les scandales qui affligeaient le centre méme de l’Eglise et de là se répandaient au loin, étaient-ils imputables aux papes? Voilà le point capital. Eh bien! nous répondrons que, si l’histoire ne peut absoudre tous les papes, en toutes choses, cependant les conditions sociales, ou plutôt l'océan sur lequel naviguaient ces papes, était tellement formidable, que le génie d’un Alexandre III, comme nous l’avons vu, ne parvint point à s’en rendre maitre. Or les temps n'étaient pas plus propices sous Eugène. Ce qu'était le clergé à cette époque d’étrange corruption, nous le savons déjà : en conséquence, si les légats romains ne faisaient pas tout le bien désirable , ils en faisaient néanmoins; et nous avons

déjà signalé des traits merveilleux de vertu. Rome devint ensuite un enfer avec Arnaud de Brescia. Lucius II prédécesseur d’Eugène, frappé d'un coup de pierre, tomba mort au pied du Capitole. Contrairement au décret d’Etienne III, ce ne fut pas un cardinal qui lui succéda, mais un simple moine, Eugène, qui fut jeté comme une victime au peuple romain. Et de fait, trois jours après, il dut s'enfuir de Rome à Farfa, parcourir l'Italie et puis la France. Trois fois il retourne à Rome, et trois fois il en est violemment chassé. De là ces paroles sévères de Bernard : » Que dirai-je du peuple? C’est toujours le peuple romain! Je vous dis brièvement et nettement ce que je pense: Qu’'y a-t-11 de plus proverbial depuis des siècles que l’insolence et l’orgueil des romains? Nation inaccoutumée à la paix, habituée au désordre; nation turbulente et intraitable jusqu'à ce jour, impatiente du joug, excepté quand elle ne peut résister » : Gens insuela paci, tumultui assueta; gens immitis et intractabilis usque adhuc, subdi nescia, nisi cum non valet resistere (lib. 1v, 2). Soit, qu'il en fût ainsi de ce temps-là; car de nos Jours il n’est personne qui ne rende témoignage à la bonté et à la douceur du peuple romain. Cependant cette populace qui, à tout instant, séduite et furieuse, chassait ses papes, cette populace recevait avec pompe le cadavre d'Eugène comme celui d’un saint et presque d'un martyr.

XIII. Mais maintenant il est bien juste que, pour apprécier ces papes d'autrefois, nous nous mettions à leur place. Si la cour et le clergé romain sor-

taient de ce peuple, par quel clergé et quelle cour, par quels hommes et quels moyens le pape était-il secondé dans le gouvernement de l’univers? On dira que les papes ont la faculté et méme le devoir de choisir leurs ministres et leurs coopérateurs, non pas à Rome seulement, mais dans le monde entier; que par conséquent jamais on ne devrait entendre à Rome, métropole de l’univers catholique, ni dans la bouche d'un pape, cette parole : » Je n'ai pas d'homme » : hominem non habeo. D'où l’on conclura que les coopérateurs intègres n'ont manqué aux papes que pour autant que ceux-ci ont manqué de génie ou de bonne volonté à les rechercher; mais qu'ils n'ont pas manqué aux papes vertueux qui se sont donné la peine de les choisir, de les former, de se les assimiler à eux-mêmes.

XIV. Nous répondrons que cette règle, si sage et si sainte, rendrait véritablement les papes inexcusables à des époques d’une science et d’une moralité médiocres. Mais les temps dont nous parlons n’étaient-1ls pas troublés par des désordres presque universels? Voyez la lettre 152 de saint Bernard à Innocent II, écrite au nom de l’évêque de Troyes, et commençant ainsi : “ L’insolence des clercs, engendrée par la négligence des évêques, trouble et afflige l'Eglise en tous lieux « : Insolentia clericorum, cujus mater est NEGLIGENTIA EPISCOPORUM, ubdigue terrarum turbat et molestat Ecclesiam. Puis il continue : » Les évêques jettent les choses saintes aux chiens et les perles aux pourceaux... Ils ordonnent des sujets indignes, mais 1ls en sont récompensés comme ils le méritent : Merito quales

fovent, tales et sustinent. Ces misérables sont enrichis des biens de l'Eglise, et leur richesse dégénère en pourriture : prodi quasi eæ adipe iniquitas eorum. Habitués à une vie molle et indisciplinée, ils regimbent dès que vous approchez le doigt pour tater la plaie. Ils se plaisent à dénigrer la réputation . du prochain, autant qu'ils sont insouciants de la leur » : homines quos delectat vitam semper alienam rodere, negligere suam. Si telle était la négligence des évéques et l’indiscipline des clercs, leur opulence et leur oisiveté, leur audace et leur perversité; sì ces désordres, favorisés et triomphants » en tous lieux, « ubique terrarum, avaient envahi l'Eglise entière; nous serons très-modérés dans nos conclusions en inférant seulement de là qu'il eût été difficile aux papes de trouver, même dans le monde catholique tout entier, de quoi se former un sénat, une cour, des mìnistres dignes de gouverner le monde chrétien. Et comment préserver de l’avarice et de l’ambition les légats de la cour romaine, alors que ces vices étaient précisément ceux que Bernard et les saints reprochaient le plus aux évêques, aux clercs et aux abbés?

XV. Si, en effet, dans le livre de la Considération, il foudroye le faste romain, il ne s’élève pas avec moins de force ailleurs contre celui du clergé en général. Ouvrons l’étonnante lettre 42 à Henri, archevêque de Sens, de moribus et officio episcoporum; lettre ou traité que tout évêque devrait se graver dans le cœur avant de ceindre la mitre. » Ce qui rend les évêques vénérables, dit le saint abbé, ce sont leurs vertus et leurs œuvres, non la splendeur des

vétements, des palais et des équipages. Qu'ils ornent leur téte de décence et de gravité, non de cheveux bouclés; qu'ils portent sur la poitrine la perle de la sagesse, non de vains ajustements : ce ne sont pas là les stigmates de Jésus-Christ, mais plutôt des ornements de femme » : Non Christi stigmata sunt haec; muliebria potius esse noscuntur insignia (cap. 2). Plus loin il s’écrie avec une sainte véhémence : » Ceux qui sont nus, ceux qui ont faim se plaignent hautement et disent : Eh! pontifes, qu'importe que le frem soit d'or?... C'est à nous que reviennent ces biens que vous répandez à profusion; c'est à nous que vous avez la cruauté de soustraire ce que vous prodiguez follement. Car nous sommes des créatures de Dieu, rachetées par le sang de Jésus-Christ... Vos bêtes de somme s’avancent chargées de pierreries, et vous ne vous mettez pas en peine de nous voir marcher les jambes et les pieds nus. Vos mules ont la tête ornée d’anneaux, de chaïnettes, de sonnettes, de courroles enrichies d’or, et de mille autres choses aussi éclatantes que précieuses; et vous n’avez pas compassion de vos frères qui manquent de quoi se couvrir : Clamant nudi, clamant famelici, conqueruntur et dicunt :

Dicite, pontifices, in freno quid facit aurum? (Persius, Sat. 8, vers. 69.)

...IVostrum est quod effunditis; nobis crudeliter subtrahitur, quod inaniter expenditis. Et nos enim Dei plasmatio, et nos sanguine Christi redempti sumus... Jumenta gradiuntur onusta gemmis, et nostra non curatis AUDISIO IV. 27

erura nuda caligulis. Annuli, catenulae, tintinnabula, et clavatae quaedam corrigiae, multaque talia, tam speciosa coloribus quam ponderibus pretiosa, mulorum dependent cervicibus : fratrum autem lateribus nec semicinctia miserantes apponitis. Et ces malheureux au jour du jugement élèveront hardiment la voix contre leurs pasteurs; et ils auront pour défenseur le père des orphelins et le juge des veuves : Séabunt in magna constantia adversus eos qui se augustiaverunt, stante quippe pro eis patre orphanorum et judice viduarum (1b.). « XVI. Après avoir passé en revue les vertus propres des évêques, Bernard place la racine et la source de l’ambition, du faste, de la cupidité et de tous les vices qui faisaient et feront toujours la désolation de l’Eglise, dans ces élections aux dignités et aux bénéfices, pour lesquelles on consultait, non les intérêts de Dieu, mais la chair et le sang, Ce désordre est stigmatisé avec éloquence et d’une main inexorable, dans le chapitre septième de cette lettre. « En vertu uniquement de la noblesse du sang, on voit des enfants, des adolescents imberbes, promus aux dignités ecclésiastiques, et passer tout joyeux de la ferule du maître à la tête du clergé. Insouciants d'abord, ils s’enhardissent bientôt, et deviennent en peu de temps très-habiles dans l’art de s'approprier les trésors de l'Eglise et de vider les bourses de leurs sujets. Vae ferrae, cui rex puer est, et cujus principes mane comedunt ! (Eccle. x, 16.)... O ambition toujours sans bornes, Ô avarice insatiable! A peine sont-ils parvenus aux premiers honneurs, que leur cupidité s'enflamme, et qu'ils aspirent à accumuler dignités

sur dignités. L’évêque vise au rang d’archevéque; y parvient-1l, par hasard? il rève encore je ne sais quoi de plus élevé, et entreprend le voyage de Rome avec une somptueuse suite pour fréquenter le palais... Ambition cruelle et tout à fait incroyable; sì nos propres yeux ne rendaient témoignage du fait. Ces - avides prélats ne se lassent pas de hanter le seuil des Apòtres pour y trouver, ce qu'ils ne trouvent que trop, des hommes qui favorisent leurs mauvais desseins » : Factus episcopus, archiepiscopus esse desiderat. Quo forte adepto, rursum nescio quid altius somnians, laboriosis itineribus et sumptuosis familiaritatibus Romanum statuit frequentare palatium... Crudelis ambitio et incredibilis, si fidem oculi non adstruerent!... Hujus rei gratia non pigritantur crebro terere limina Apostolorum, inventuri et ibi, quod magis dolendum est, qui suae faveant improbae voluntati * non quod valde Romani curent quo fine res terminentur; sed quia valde diligunt munera, sequuntur retributiones. Nuda nude loquor, nec retego verenda, sed inverecunda confuto. Utinam nobis reliquerint moderni Noe unde a nobis possent aliquatenus operiri! Nunc vero, cernente orbe mundi fabulam, soli tacebimus?

XVII. Baissons tous les yeux, et rentrant en nousmémes, .soyons indulgents et compatissants envers les pécheurs. Que les prévarications d’autrui nous servent d’avertissement et de frein. Tout en déplorant les anciens temps et en nous consolant dans le présent qui vaut mieux, ne croyons pas cependant avoir atteint le sommet de la perfection. Dégageons-nous plutôt, avec saint Bernard, des charmes de l’adula-

tion et du monde, et transportons-nous en esprit è ces deux tribunaux inexorables qui nous attendent : l'Histoire et Dieu. L’Eglise entretemps, l’Eglise Romaine, l'Eglise universelle, se recueillait et se réformait légalement dans le palais de Latran.

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